Catégorie : De l’Ukraine

  • Malévitch (suite) CHAPITRE XXIV] . Nouvelles explorations suprématistes après la révolution. La pédagogie

    [CHAPITRE XXIV]

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    Nouvelles explorations suprématistes après la révolution. La pédagogie

     Dès 1918-1919, sans qu’on puisse en déterminer le moment précis, Malévitch cessa de se consacrer uniquement à la peinture pour se livrer avec énergie à ses réflexions philosophiques, à son travail théorique et à son enseignement. C’est pendant cette période que furent écrits d’innombrables textes, dont beaucoup sont encore inédits, malgré les nombreuses publications qui ont vu le jour depuis la fin de l’URSS. Le peintre produit également de nombreux dessins, parmi lesquels on distinguera ceux qui reprennent des structures formelles déjà existantes dans une intention pédagogique (l’équivalent d’une photographie en noir et blanc de l’œuvre), ceux qui explorent les champs des différents vecteurs suprématistes (statique, dynamique, magnétique, cosmique), et enfin ceux qui créent de nouvelles variétés de suprématisme. Les formes qu’ils présentent n’existent pas dans les tableaux. Ils sont donc un témoignage précieux de ce que Malévitch continuait à créer contre vents et marées après la révolution de 1917.

    On peut dire que l’œuvre dessiné de Malévitch est aussi considérable et important que son œuvre peint. Le pictural ne se résume pas à la peinture de chevalet. Certains dessins ont une telle intensité, quelque limité que soit leur format, ils sont d’une telle force qu’ils équivalent à des tableaux. Dans les périodes figuratives (entre 1906 et 1910 et entre 1928 et 1935), le dessin était pour Malévitch un exercice de virtuosité lui permettant de fixer des personnages, des scènes familières, des ornementations, parfois de faire des esquisses (dans plusieurs cas avec des annotations) pour une aquarelle ou une huile.

    Les dessins cubo-futuristes et alogistes de 1914-1916 ainsi que les dessins pédagogiques suprématistes des années 1920 sont d’une grande vigueur d’exécution. Quant à l’ensemble des variations suprématistes de la fin des années 1910 et des années 1920, il est, à lui seul, un grandiose prolongement des toiles, une exploration de nouveaux espaces entre le ciel et la terre, une quête d’équilibre entre gravitation, poids et apesanteur, apparition et dissolution.

                       La participation de Malévitch à la « Dixième exposition nationale », qui s’ouvre à Moscou en décembre 1918 et a pour thème la « Création sans-objet et suprématiste », soulève de vives polémiques. L’artiste est non seulement contesté par les futurs constructivistes, comme Rodtchenko, qui accroche en face de la série des « Blancs sur blanc » des tableaux monochromes « Noir sur noir », mais aussi par ses anciens partisans tel Klioune, qui publie dans le catalogue un texte agressif :

    « Les formes figées, immobiles, du suprématisme ne révèlent pas le nouvel art, mais montrent le visage d’un cadavre au regard mort et fixe. »

    [I. Klioune, « L’art de la couleur », cf. catalogue de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme », in K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 164]

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                      Son ancienne alliée de Supremus, Lioubov Popova, prend résolument le parti des futurs constructivistes. Quant à Tatline, il déclare que « le suprématisme n’est rien d’autre que la somme de toutes les erreurs du passé ». Malévitch se retrouve donc isolé.

    On pourrait être surpris que dans cette exposition le sans-objet soit opposé au suprématisme, puisque Malévitch a été l’un des premiers, dans les années 1910, à pratiquer et à concevoir la nouvelle forme d’art que représente la non-représentation d’objets, l’absence de ceux-ci dans la création picturale. Pour comprendre l’intitulé de la « Dixième Exposition » de 1919, il faut se rapporter à son article paru dans le journal moscovite Anarkhiya [Anarchie] du 12 juin 1918 ; il y fait une recension critique de la « Première exposition de tableaux du Syndicat des artistes de Moscou », qui se tint du 26 mai au 12 juillet 1918 au Salon d’art de Mme Mikhaïlova et qui comprenait le œuvres de cent quatre-vingts artistes de toutes les tendances (notamment Klioune, Rodtchenko, Lioubov Popova, Pevsner…), sans la participation de Malévitch. Dans ce long article il affirme, entre autres, qu’il y a « sans-objet » et « sans-objet » :

    « Actuellement, alors que j’ai fait la base du mouvement suprématiste et que sur son rayon s’est formée tout une série d’individus, je désirerais écarter le flot de ceux qui viennent du côté du sans-objet pour les faire venir du côté de la base suprématiste, purifier le brouillamini qui règne dans la critique, pour laquelle tout sans-objet est suprématiste.

    Mais ici, nous devrons rencontrer une difficulté, car du côté du sans-objet sort la côte de la surface plane, ce qui peut introduire de l’embrouillamini dans les idées du spectateur, ce qui a été le cas lors de l’exposition du Syndicat des artistes- peintres de la Fédération de gauche où le traitement des diverses surfaces planes et la facette même de la surface plane coïncident avec ce qui est suprématiste. Mais dans son essence ils n’ont rien de commun. »

    [K. Malévitch, « Vystavka Professional’novo soyouza khoudojnikov-jivopistsev. Liévaya fraktsiya (molodaya fraktsiya) » [L’exposition du Syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (La fraction de la jeunesse)], Anarkhiya [Anarchie], no 89 , Moscou, 12 juin 1918, p. 117- 123], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 157].

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                    Et d’énumérer ce qu’est le sans-objet suprématiste :

    « Dans le suprématisme se trouve la loi de la base de la construction des surfaces planes :
    1. Surfaces planes libres des interactions, autant de la couleur que de la forme ; les compositions colorées sont inacceptables.

    2. Les surfaces planes sont construites, ou une surface plane est en repos, dans le

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    3.Les surfaces planes sont construites dans une loi, où une catastrophe ne menacerait pas leur impression infinie de mouvement.
    4. La facture possède un rapport très minutieux, comme la forteresse du corps d’une surface plane vivante.

    5. Le poids et la pesanteur vont vers leur atrophie.
    6, 7, 8 et 9. Toutes ces positions sont encore dans mon laboratoire de la couleur, elles emporteront la couleur au-delà des limites du rayon suprématiste formé.
    Toute la structure du suprématisme représente une surface plane en tension, en construisant leur mise en place, là où dans chaque surface plane on voit le sens en marche, une grande aisance et la conservation du signe. »

    [Ibid.]

                   Durant l’hiver 1918-1919, parallèlement à son enseignement à Pétrograd, Malévitch ouvre pour quelques mois un atelier aux Vkhoutémas (Ateliers supérieurs d’art et de technique) de Moscou. À l’automne 1919, il est invité par Chagall à venir enseigner à l’École populaire d’art que ce dernier venait de créer à Vitebsk, en Biélorussie. Il s’y installe avec sa famille, le 5 novembre. Mais il entre bientôt en concurrence avec Chagall, lequel quitte l’école à la fin de l’année. [Sur Chagall et Malévitch à Vitebsk, voir Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 154 sqq. ; Aleksandra Chatskih, Vitebsk. Jizn’ iskousstva 1917-1922, Moscou, 2001 ; Claire Le Foll, L’École artistique de Vitebsk (1897-1923). Éveil et rayonnement autour de Pen. Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002]

                    La légende d’une inimitié personnelle entre Chagall et Malévitch, d’intrigues imputées à ce dernier pour évincer Chagall, ne tient pas devant les faits aujourd’hui assez bien connus. La coexistence pacifique des divers courants esthétiques peut être constatée dans la photographie de 1919-1920, qui montre côte à côte tous les enseignants, mais aussi dans les protocoles officiels signés par Chagall et Malévitch [Cf. Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 442 – le « Rapport sur l’activité de l’École populaire supérieure d’art de Vitebsk pendant les mois de février-mars 1920 », du 20 mars 1920, est signé conjointement par Chagall et Malévitch]. En avril 1920, Chagall fait part au critique d’art polono-russe Pawel Ettinger de l’existence de deux groupes :

    « 1) Les jeunes autour de Malévitch et 2) les jeunes autour de moi. Tous les deux nous nous dirigeons de façon identique vers le cercle de l’art de gauche, tout en considérant de façon différente les objectifs et les moyens de cet art. »

    [Lettre de Chagall à Pawel Ettinger du 2 avril 1920, in Marc Chagall. Die russischen Jahre 1906-1922, Francfort-sur-le-Main, Schirnkunsthalle, 1991, p. 71]

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                    D’autre part, dès septembre 1919, donc avant l’arrivée de Malévitch, un conflit avait éclaté entre Chagall et les membres de l’école, même parmi ses amis. Il le rapporteavec amertume dans ses Mémoires [Marc Chagall, Ma vie [1922], Paris, Stock, 1993, p. 199-200 et 205-206]. Ajoutons à cela les tracasseries bureaucratiques et la pénurie, qui lui firent envisager à plusieurs reprises de quitter Vitebsk.

                     À l’automne 1919 est organisée à Vitebsk la « Première exposition nationale de tableaux des artistes locaux et moscovites ». Le catalogue est préfacé par Alexandre Romm. Parmi les quarante et un artistes exposés se trouvaient les protagonistes de l’avant-garde (Kandinsky, Malévitch, Rodtchenko, Alexandra Exter, entre autres) à côté de Chagall et de ses élèves (Wechsler, Zévine, Kounine, Lissitzky, Tsiperson, Youdovine…).

    L’autorité de Malévitch, fondateur du suprématisme, fut reconnue immédiatement. Il ne pouvait y avoir esthétique, picturologie, poétique plus opposée au monde chagallien, hymne hassidique à tout le créé. L’engagement total de Malévitch et sa parole inspirée, tels que les évoque le célèbre poétologue, historien et philosophe de l’art Mikhaïl Bakhtine dans ses Mémoires oraux [M.M. Bakhtine, Biésiédy s N.D. Douvakine [Conversations avec N.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p. 154-159], son discours messianique et prophétique expliquent pourquoi la jeunesse artistique vitebskoise s’est détournée de Chagall pour l’Ounovis [Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art], créé au tout début de 1920 comme « parti des suprématistes économiques dans l’art » [Voir, pour les détails, F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 156 sqq.]. Ainsi, le 25 mai 1920, tous les élèves de Chagall rejoignent l’atelier de Malévitch. En juin, la démission de Chagall est officielle, et à l’automne il est à Moscou afin de réaliser des décors et des costumes pour trois courtes pièces en yiddish de l’écrivain russo-ukrainien Sholem Aleichem au Théâtre de chambre juif d’Alexeï Granovski.

                    Jusqu’à son départ de Vitebsk à la fin de 1921, l’activité de Malévitch y sera particulièrement intense. En l’espace d’un mois à peine, il crée coup sur coup trois groupes : les « Jeunes Cubistes », le 17 janvier 1920, remplacé le 28 janvier par Posnovis (les Partisans du Nouvel Art), et le 14 février par Ounovis (les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art). C’est par référence à cette appellation qu’il donnera à sa fille, née le 20 avril, le nom d’Ouna. Feront partie de l’Ounovis : I. Tchachnik, N. Souiétine, L. Youdine, Véra Iermolaïéva, L. Khidékel, Nina Kogan, El Lissitzky, I. Tchervinko, Evguénia Magaril, le peintre polono-russe W. Strzemiński et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro.

    Comme l’Art nouveau au tournant du siècle, comme le mouvement concomitant du constructivisme russe, comme, en Allemagne, le Bauhaus, l’Ounovis avait l’ambition de transformer tous les domaines de la vie par l’art, de doter l’époque d’un style qui lui soit propre. Une de ses premières activités fut de monter, le 6 février 1920, La Victoire sur le soleil comme une pièce de théâtre, Véra Iermolaïéva aidant Malévitch pour la mise en scène ; le même jour, fut présenté un Ballet suprématiste, première action abstraite dans l’histoire du théâtre, réalisée par Nina Kogan sous la direction de Malévitch. Par ailleurs, l’Ounovis édita des tracts lithographiés, des affiches, de petites revues ainsi qu’un almanach portant le titre Ounovis. Pour le troisième anniversaire de la révolution d’Octobre, le groupe transforma la ville en l’habillant de couleurs et de formes suprématistes (coloriage et décoration des moyens de transport, des rues, des façades, des intérieurs).

                       C’est à l’Ounovis de Vitebsk, c’est-à-dire à l’« école suprématiste », que revient d’avoir engagé l’art sur une voie que le Bauhaus de Weimar avait prise quelques mois auparavant, la voie de la pluridisciplinarité, de la coopération et de l’interprétation des différentes branches artistiques, scientifiques, philosophiques, industrielles, de la création du design pour l’organisation utilitariste-artistique de la vie de tous les jours.[Voir Jean-Claude Marcadé, « L’OUNOVIS », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 325-343]. L’expérience pédagogique de Malévitch à Vitebsk et le programme établi en mars 1920 ont précédé la base théorique que Kandinsky formula deux mois plus tard, en mai 1920, pour la fondation de l’Inkhouk (Institut de la culture artistique) à Moscou. Kandinsky projetait lui aussi une science artistique interdisciplinaire où l’art devait être soumis à des analyses formelles objectives ; mais chez lui la synthèse des arts était tout imprégnée des idées issues du Gesamtkunstwerk wagnérien et de son propre traité de 1909-1912, Du spirituel en art. Évincé dès la fin de 1920 par les tenants de la culture du matériau devenus bientôt constructivistes, puis très vite « productionnistes » – pour crime de psychologisme, Kandinsky aura encore le temps, avant de rejoindre le Bauhaus en 1922, de fonder l’Académie de Russie des sciences artistiques, où il fera appel, entre autres, à des physiciens pour compléter l’enseignement artistique [Сf. C. Derouet et J. Boissel, Kandinsky, Paris, MNAM, 1984 ; Kandinsky in Russland und im Bauhaus. 1915-1933, Zurich, Kunsthaus, 1985 ; D.V. Sarabianov et N.B. Avtonomova, Vassilii Kandinsky. Pout’ khoudojnika i vrémia [Vassili Kandinsky. L’itinéraire de l’artiste et son temps], Moscou, Galart, 1984].

                         Comme Kandinsky, mais pour d’autres raisons, Malévitch fut lui aussi la bête noire des adeptes radicaux de la culture matérielle qui se voulaient les porte-parole en art du marxisme-léninisme. Il est violemment attaqué dans la revue marxiste Presse et révolution (no 2, 1920) par l’un des théoriciens les plus autorisés de l’art productiviste- constructiviste, Boris Arvatov, qui qualifie son article de 1919, « Sur la poésie », de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au suprématisme – une variante réduite, car censurée à Moscou en 1920, du livre lithographié de Vitebsk Des nouveaux systèmes en art (1919)–, elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitski comme un « ramassis de phrases ineptes ».

                         Attaqué par les productivistes-constructivistes, dont les positions matérialistes sont violemment opposées aux siennes, Malévitch renonce à entrer à l’Institut de la culture artistique (Inkhouk) de Moscou et regagne Pétrograd en 1922. Publié cette année- là à Vitebsk, son traité Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, un des textes philosophiques importants du XXe siècle, comporte une polémique implicite avec Marx :

                           « La pensée n’est pas quelque chose par le moyen de laquelle il est possible de réfléchir sur un phénomène, c’est-à-dire comprendre, connaître, prendre conscience, savoir, prouver, fonder ; non, la pensée est seulement un des processus de l’action de l’excitation qui n’est pas connaissable en soi. C’est pourquoi le rien ne m’influence pas et « le rien » en tant qu’être ne détermine pas ma conscience car tout est excitation et excitation unique, libre de tous les attributs que lui confère la langue commune de la vie de tous les jours. »

    [ K. Malévitch, Dieu n’est pas détrône. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 304, § 1]

    .                       Boris Arvatov dénonce violemment le traité de Malévitch dans le numéro 7 de Presse et révolution :

    « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloque de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »

                               Notons le mot « dégénéré » qui sonne sinistrement comme annonce de l’autodafé nazi une quinzaine d’années plus tard…

    C’est dans ces conditions que Malévitch réalise une série étonnante de dessins où il continue l’investigation du « Rien libéré ». Chaque trace noire sur le blanc du papier est une quintessence du monde. La virgule alogiste de 1913 se fait comète noire, ovale, larme, courbure, elle se tronque, devient presque trapèze, et sa seule présence nous confronte à l’infini et aux « ténèbres inexpugnables ». On remarquera que la courbe, dans les années 1920, est insistante. Cette courbe, qui était celle de la sensation de poids du travail dans la période primitiviste et cubo-futuriste, devient celle de l’Univers, d’un « horizon sans horizon ».

    La base de l’enseignement de Malévitch à l’Ounovis de Vitebsk entre 1919 et 1922 et au Ghinkhouk (Institut national de la culture artistique) de Pétrograd-Léningrad entre 1922 et 1926 [Voir Jean-Claude Marcadé, « Le musée de la Culture artistique de Pétrograd (1919-1924). Le Ghinkhouk de Léningrad (1924-1926) », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 221- 225] était fondée sur la constatation que l’art moderne commençait avec Cézanne. Il s’agissait donc d’étudier cinq principales cultures picturales du Nouvel Art et d’en faire ressortir les éléments essentiels: l’impressionnisme, le cézannisme, le futurisme, le cubisme et le suprématisme. Ces mouvements sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées, des éléments dans chaque tableau  » [K. Malévitch, « L’esthétique » [1929], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 548]:

    « Après l’apparition de Cézanne, tous les musées doivent accomplir des réformes capitales pour classer toutes les œuvres et pour les répartir conformément aux sensations. »

    [ Ibid., p. 563]

                                    En effet, par la sensation, s’accomplit « la fusion du monde avec l’artiste » [K. Malévitch, « Forme, couleur et sensation » [1928], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 421].

                                    Dans son enseignement, Malévitch n’imposait pas à tous les élèves la culture suprématiste. Au contraire, ils les examinait comme des malades affectés de tel ou tel « élément additionnel », c’est-à-dire de cet élément perturbateur qui, tel une bactérie ou un bacille, inocule dans un corps pictural sain une maladie, laquelle crée une nouvelle répartition des parties constituantes de ce corps. Ainsi les élèves du Ghinkhouk étaient-ils déclarés, après examen de la culture picturale qui prédominait sur leurs toiles, « impressionnistes », « cézannistes », « cubistes », « suprématistes », voire « naturalistes ». Après la fermeture du Ghinkhouk, Malévitch a pu appliquer sa méthode «psycho-physico-chirurgicale» à l’Institut d’art de Kiev entre 1927 et 1929 pour débarrasser les étudiants de tout psychologisme, de toute inhibition, de toute « neurasthénie des couleurs ».

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  • Евгений Деменок ВАЛЕНТИНА ВАСЮТИНСКАЯ-МАРКАДЕ. ФРАНЦУЗСКИЙ ИСКУССТВОВЕД И ЛИТЕРАТОР РОДОМ ИЗ ОДЕССЫ

    Именно на конец 1940-х и начало 1950-х приходится основной всплеск литературного, беллетристического творчества Валентины Васютинской. Очевидно, что без влияния Тэффи, просившей Валентину рассказывать разные истории из её жизни, тут не обошлось.

    Евгений Деменок

    ВАЛЕНТИНА ВАСЮТИНСКАЯ-МАРКАДЕ. ФРАНЦУЗСКИЙ ИСКУССТВОВЕД И ЛИТЕРАТОР РОДОМ ИЗ ОДЕССЫ

    ДеменокВ том, что Одесса — кладезь талантов, не нужно убеждать никого. И всё же каждый раз, открывая для себя новое имя, я не перестаю удивляться. И какое же это наслаждение — шаг за шагом открывать для себя детали биографий тех, кто уехал из города, добился признания и успеха, но до сих пор не известен на родине, и возвращать их Одессе.

    В 1990 году в издательстве LAge dHomme в Лозанне вышла книга «Art d’Ukraine» — первая в Европе книга об украинском искусстве. Её автором была Валентина Дмитриевна Маркаде, в девичестве — Васютинская. Доктор искусствоведения (докторскую диссертацию она защитила в Сорбонне в 1981 году), почётный доктор Колумбийского университета, автор многочисленных статей, посвящённых русским и украинским художникам (Малевичу, Ермилову, Андреенко-Нечитайло и другим) и целого ряда монографий, вышедших в Париже, Кёльне, Лозанне; переводчик — благодаря ей на французский переведены «Полутораглазый стрелец» Бенедикта Лившица, либретто к футуристической опере «Победа над солнцем»… А ещё — прозаик, многолетняя приятельница Тэффи и целого ряда известнейших людей, среди которых Нина Берберова, Магдалина Лосская, скульптор (тоже одессит) Александр Головин и его жена, поэт «Пражского скита» Алла Головина…

    «Она всегда, до самой смерти, была очень живой, жадной до жизни», — вспоминает её муж, французский писатель и исследователь Жан-Клод Маркаде.

    Типичная для одессита черта.

    После выхода в 2019 году в киевском издательстве «Родовід» книги «Рыцарь. Дама. Авангард», представляющей собой разговор Валентины Клименко с Жаном-Клодом Маркаде, мужем Валентины Дмитриевны, мы узнали о ней гораздо больше. А совсем недавно Жан-Клод передал мне практически весь её архив. В архиве — семейные документы и фотографии (семьи Васютинских и Корбе — это девичья фамилия матери — жили неподалёку от Одессы более ста лет), обширная переписка, в которой особо выделяются письма от её гимназического преподавателя Владимира Владимировича Перемиловского, семьи Штейгеров (в первую очередь от подруги по гимназии Аллы Головиной), Тэффи, Юрия Шевелёва, Вадима Павловского (пасынка художника Василия Кричевского), Женевьевы Нуай-Руо (дочери художника Жоржа Руо), Люси Маневич (дочери художника Абрама Маневича), Никиты Лобанова-Ростовского, искусствоведа Евгения Ковтуна, Валерии Чюрлёните-Каружене… Рабочие материалы, переводы и черновики к статьям и книгам. А главное — рукописи неопубликованной прозы и поэзии.

    Теперь биографию Валентины Васютинской-Маркаде можно изучить гораздо глубже. Этот очерк — первое приближение, первая попытка краткого описания.

    Валя Васютинская родилась 22 сентября (5 октября) 1910 года в Одессе, в зажиточной дворянской семье. Её отец, Дмитрий Степанович Васютинский (1875-1934), родился 20 сентября 1875 года в селе Карловка Ананьевского уезда Херсонской губернии. В Одесском областном архиве, в фондах Новороссийского университета, есть запись  о поступлении его в августе 1894 года на Физико-математический факультет, отделение математических наук. Указано, что он был дворянином, православного вероисповедания, окончил Ришельевскую гимназию.

    Валя Васютинская в Одессе

    Валя Васютинская в Одессе

    Дмитрии Степанович Васютинский

    Дмитрий Степанович Васютинский

    Род Васютинских в Ананьеве был хорошо известен. В списках должностных лиц Ананьева и Ананьевского уезда числятся земские начальники Дмитрий Степанович Васютинский, Василий Афанасьевич Васютинский; Афанасий Павлович был губернским секретарём. Среди землевладельцев Ананьевского уезда на 1912 год числятся поручик Степан Павлович Васютинский, потомственный почётный гражданин Николай Степанович Васютинский; Дмитрий Степанович Васютинский владел земельными наделами в Бакшале Головлевской волости и Викторовке Головлевской волости.

    Удивительно, но Дмитрий Степанович обожал петь, поэтому со временем практически всё своё время посвящал этому занятию. Он стал оперным тенором и выступал под псевдонимом Курагин.

    Дмитрии Степанович Васютинскии в театральном образе

    Дмитрии Степанович Васютинский в театральном образе

    Не менее известным был род матери, Евгении Антоновны Корбе (1875-1953). Ещё в начале XIX века Василий Корбе выкупил село Грушевка — сейчас оно находится в Первомайском районе Николаевской области. Живший в Херсонской губернии род Корбе достаточно хорошо описан и прослеживается с начала XVIII века. У Антона Васильевича Корбе, дедушки Валентины Дмитриевны по материнской линии, было восемь детей — три сына и пятеро дочерей; Евгения Антоновна — одна из них. В 1903 году она числится в списках студентов Новороссийского университета.

    Валентина Васютинская с матерью

    Валентина Васютинская с матерью

    Евгения Антоновна Корбе, в замужестве Васютинская

    Евгения Антоновна Корбе, в замужестве Васютинская

    Валя Васютинская и брат Степан с гувернанткои, Одесса

    Валя Васютинская и брат Степан с гувернанткои, Одесса

    Ляля, ее мама и брат Степан

    Ляля, ее мама и брат Степан

    Васютинские много путешествовали — в семейном архиве есть множество фотографий из Италии. Жан-Клод Маркаде рассказывал о том, что несколько детских лет Валя провела в Италии и всю жизнь обожала эту страну.

    Удалось установить адрес, по которому жила в Одессе семья Васютинских. Среди переданных мне Жаном-Клодом писем оказалось датированное сентябрём 1969 года письмо из Одессы, от школьной подруги Валентины, Лили Премыслер. Из него следует, что до эмиграции Васютинские жили на улице Елисаветинской, в доме номер 21.

    Да-да, до эмиграции. Разумеется, люди такого происхождения симпатий к власти большевиков не испытывали. И в 1920 году (по некоторым сведениям, в 1918-м) Васютинские (родители, Валентина и её старший брат Степан) покинули Одессу и сначала оказались в Софии. Несколько лет Валентина училась здесь в католической начальной школе. Вскоре семья перебирается в центр русской эмиграции — Париж. Но девушке нужно было продолжать образование, и родители отправляют её в Чехословакию, в знаменитую Русскую гимназию в городке Моравска-Тршебова. Валя Васютинская окончила гимназию в 1930 году, получив аттестат о среднем образовании. Скорее всего, выбор Чехословакии был обусловлен несколькими причинами. Во-первых, родители хотели, чтобы дочь получила образование на русском языке. Во-вторых, благодаря «Русской акции помощи» чехословацкого правительства и учёба, и проживание были совершенно бесплатными. А главное — компания преподавателей и учеников была совершенно блестящей. Валентина не успела пересечься с Ариадной Эфрон, но на всю жизнь сдружилась с детьми барона Сергея Эдуардовича Штейгера — Аллой, Лизой и Анатолием.

    Переселившиеся в Российскую империю швейцарцы Штейгеры — отдельная большая история. Сергей Эдуардович окончил одесскую Ришельевскую гимназию, затем — Елисаветградское кавалерийское училище.  В 1891-1901 годах состоял адъютантом при командующем войсками Одесского военного округа графе А.И. Мусине-Пушкине, позже стал предводителем дворянства Каневского уезда. В 1912 году был избран членом Государственной думы от Киевской губернии. После Октябрьского переворота практически вся семья вновь вернулась в Одессу, откуда в 1920 эвакуировалась в Константинополь — за исключением старшего сына, родившегося в Одессе Бориса Сергеевича, который под угрозой расстрела стал сотрудничать с ГПУ, позже работал в Наркомпросе и в 1937 году был расстрелян. Считается, что барона Майгеля в «Мастере и Маргарите» Булгаков писал именно с него.

    Эмигрировавшим членам семьи повезло значительно больше. Проведя два тяжёлых года в Константинополе, они в 1923 году приехали в Чехословакию. Сергей Эдуардович устроился заведующим библиотекой той самой Русской гимназии в Моравской Тршебове; там же учились его дети. Алла, вышедшая замуж за ещё одного одессита, скульптора Александра Головина, стала выдающимся поэтом, стихами которой восхищались Бунин, Цветаева и Адамович. Поэтом стал и Анатолий, чью обширную переписку с Мариной Цветаевой сохранила сестра.

    Открытка от Аллы Головинои (1957)

    Открытка от Аллы Головинои (1957)

    Валентина Васютинская с подругои. 1930-е

    Валентина Васютинская с подругой. 1930-е

    Одним из близких друзей Валентины того периода был и поэт Герман Хохлов, о котором писал Варлам Шаламов.

    Там же, в гимназии, Валентина Васютинская познакомилась ещё с одним человеком, который окажет влияние на всю её жизнь. Этим человеком был её преподаватель, учитель русского языка и литературы Владимир Владимирович Перемиловский (1880-1966). Педагог, литературовед и переводчик, до приезда в 1925 году в Чехословакию он преподавал русскую литературу в Риге и Харбине. Перемиловский был близким другом Алексея Ремизова — тот даже посвятил ему легенду «О безумии Иродиадином, или Как на земле зародился вихорь». Он был членом Союза русских педагогов в Чехословакии, автором целого ряда статей о литературе и педагогике (среди них «Задачи и принципы школьного изучения русской словесности» («Русская школа за рубежом», Прага, 1929), книг и брошюр («Ожерелье жемчужное» (Харбин, 1923), «Пушкин» (Харбин, 1934-35), «Беседы о русской литературе» (Прага, 1934), «Лермонтов» (Харбин, Прага, 1941) и других). Они с Валентиной будут переписываться десятки лет, до самой смерти Перемиловского.

    Окончив гимназию, Валентина Васютинская собиралась поступать в Карлов университет, но отец потребовал срочно ехать в Париж — у мамы был перитонит. Васютинские жили невероятно бедно, и Валентина, не имевшая французского паспорта, была вынуждена заниматься любой возможной работой. Она помогала посетителям кинозалов находить свои места, вышивала, паяла радиоприёмники, была домработницей. И, тем не менее, 1930-е и 40-е были годами плодотворных встреч. Близкими её друзьями были в то время перебравшиеся в Париж Алла и Александр Головины, Анатолий Штейгер. Она сближается с Тэффи (мама, Евгения Антоновна, была у Тэффи dame de compagnie). Тэффи всячески поощряла литературное творчество Валентины Дмитриевны. В 1952 году Валентина написала рассказ «Блаженная», посвятив его «светлой памяти моего нежного друга, строгого судьи — единственной Надежды Александровны Тэффи». Тогда же написала она это стихотворение:

    Эпитафия

    Н.А. Тэффи

    Ты не могла не знать,
    Мой чуткий друг! —
    Что связаны с тобой мы
    Узами навеки;
    Что дружбы вехи —
    Сильней страстей и горячей огня!

    В 131 номере парижского журнала «Возрождение» за 1962 год опубликована статья Валентины Дмитриевны «Надежда Александровна Тэффи (из личных воспоминаний)», которую сейчас цитируют все исследователи творчества Тэффи. Процитирую несколько фрагментов и я:

    «В памяти русских людей имя Н.А. Тэффи неразрывно связано с юмористическими рассказами-фельетонами, печатавшимися в различных журналах и газетах. Широкая публика их очень любила и сама Тэффи была чрезвычайно популярна. Но мало кто знает, как дорого она расплачивалась за свою популярность. <…> Нечеловеческого напряжения стоило ей подчас и писание рассказов из эмигрантского быта, пересыпанных острыми словечками, меткими замечаниями, неподдельным остроумием. За стеной её рабочего кабинета медленно угасал тяжёлый больной, день и ночь нуждавшийся в её присутствии, заботах и уходе. И она годами окружала его своей нежностью, бдела над ним неотступно и… писала развлекавшие читателей весёлые рассказы.

    <…> Наши отношения с Надеждой Александровной начались именно в этот трудный период её жизни, то есть за несколько лет до объявления войны 1939 года. И моя привязанность к ней не оборвалась и с её кончиной…

    <…> В начале войны, большинство жителей покинуло Париж. Сношения с Польшей,где находились в то время обе её дочери, временно приостановились; Надежда Александровна очутилась не только отрезанной от своих близких и друзей, но и прикованной к постели невритом левой руки в острой форме; засыпала по ночам только после уколов морфия. Решиться на эвакуацию в таком состоянии было невозможно; оставаться же в квартире, при возобновляющихся воздушных тревогах, тоже не было выходом из создавшегося положения. Поэтому, само собой получилось, что она со своими кошками переселилась ко мне.

    <…> Опиралось мировоззрение Надежды Александровны на богатый жизненный опыт, знание людей, природный эпикуреизм в широком значении этого понятия.

    — Не загадывайте никогда вперёд и ничего не откладывайте в долгий ящик… Поступайте так, как будто вам осталось не больше сорока восьми часов жизни: чего сразу не сделаешь, потом уже не наверстать! — говаривала она и ласково добавляла:

    — Надо уметь жить играя; игра скрашивает любые невзгоды…

    <…> Она умела создать вокруг себя уют и поддержать душевное равновесие.

    <…> Неиссякаемый запас сведений по истории религий придавал беседам Надежды Александровны особую прелесть. Её суждения помогали лучше узнавать её самоё, давали ключ к постижению её мировосприятия.

    Однажды, коснувшись вопроса трудности установления общего мерила доброты, она рассказала о том, как ночью в горах Будду посетили три странника:

    — У него ничего не оказалось, чтобы накормить усталых спутников. Тогда Будда обратился в зайца и бросился на раскалённые угли костра. Ему пришлось изжариться самому, чтобы пришельцы могли утолить свой голод!

    <…> После её кончины, я получила завещанное мне из её личной библиотеки полное собрание литературных сочинений Достоевского. Но моего горя она уже видеть не могла…»

    Открытка от Тэффи на имя Евгении Антоновны Васютинской

    Открытка от Тэффи на имя Евгении Антоновны Васютинской

    Валентина Васютинская. Конец 1930-х

    Валентина Васютинская. Конец 1930-х

    Именно на конец 1940-х и начало 1950-х приходится основной всплеск литературного, беллетристического творчества Валентины Васютинской. Очевидно, что без влияния Тэффи, просившей Валентину рассказывать разные истории из её жизни, тут не обошлось. В папках, переданных мне Жаном-Клодом Маркаде, есть наброски сборника стихотворений «Сокровенное», отпечатанные на машинке сборники рассказов «Неизгладимые встречи» и «У чужих очагов», рассказ «Блаженная» и ещё целый ряд черновиков.  При жизни были опубликованы лишь повесть «Каменный ангел» (журнал «Возрождение», № 207, 1969) и рассказ «Блаженная» («Новое русское слово», Нью-Йорк, 1952).

    После войны Валентина разводится с первым мужем, Борисом Павловичем Алимовым, бывшим белогвардейским офицером, и переезжает обратно к матери. Начинается новый этап в её жизни.

    В 1947-50 годах она учится в Школе Восточных языков у доктора Пьера Паскаля, с успехом сдаёт выпускные экзамены и получает место ассистента преподавателя русского языка в Бордо. Она не оставляет мыслей о высшем образовании и в 1955-м оканчивает университет в Бордо, после чего переезжает обратно в Париж, где также преподаёт русский язык в различных гимназиях, а затем и в Школе Восточных языков.

    О своей учёбе в Школе она напишет в эссе «С началом учебного года…»:

    «…Если в Школу Восточных языков поступают сотни студентов, то, приблизительно, конечно, десятки кончают licence и только единицы получают докторскую степень. Целый ряд лет учёные посвящают избранной ими теме, чем и объясняется ценность их работ. Так, подлинный вклад в науку представляет докторат профессора П. Паскаля о Расколе и протопопе Аввакуме в частности; работа профессора Гранджара об И. Тургеневе тоже чрезвычайно интересна и значительна; Софья Григорьевна Лаффит, руководящая славянским отделом в Национальной Библиотеке, написала свой труд о поэтическом мире А. Блока… Обидно, что все эти труды изданы по-французски и рядовому русскому читателю они продолжают оставаться совершенно неизвестными.

    <…> Без знания родного языка значение эмиграции скоро сведётся на нет и она утратит всякий смысл и весь свой нравственный вес.

    Русские люди не имеют ни тех традиций, ни тех государственных основ, которые присущи Западу.

    Вот почему, даже приняв подданство, влиться в чужое общество, на чужой земле, можно лишь чисто поверхностно.

    Осознать же своё истинное назначение, развить духовные силы и умственные способности — удел каждого настоящего мыслящего человека! Знание родного языка придаёт веру в собственные силы, позволяет утвердить себя на незыблемой и плодородной почве, уничтожая болезненное ощущение случайно выброшенных за борт людей.

    <…> Работая без прогулов и ленцы, окончившие Школу или Школу и Университет — подают прошение на имя Генерального инспектора, заведующего преподаванием русского языка во Франции, с просьбой зачислить их в списки директоров лицея.

    Само собой разумеется, что на стипендии рассчитывать не приходится, но не я одна училась работая и это обстоятельство не должно служить серьёзной помехой, ввиду сравнительно малого времени, которое отнимают занятия.

    <…> Заинтересовать же детей настолько, чтобы они воспылали желанием добровольно посещать ваши уроки — мудрено. Тут требуется неимоверная изобретательность, позволяющая заниматься делом, не утомляя детей, преподнося им русский язык, как своего рода развлечение.Десять минут урока я посвящала разучиванию с ними в два голоса старинных русских песен, даже молитв — как, например, Христос Воскресе, — показывала киевский шов, приносила выкройки народных костюмов, давала рецепты — пасхи, блинов, борща, водила учеников на Рождественскую службу или заутреню, сопровождала их на русские спектакли, слушала с ними русскую музыку: “Хованщину” Мусоргского, скрипичный концерт Чайковского, симфонии Шостаковича… Подобная свобода действия зависит исключительно от того доверия, которое вам оказывает директриса лицея. В этом отношении работать в провинции несравненно легче и плодотворнее».

    Немудрено, что школьники были в восторге от таких уроков. Именно в школе, в Бордо, она встречает главного человека своей жизни — Жана-Клода Маркаде. Он был её… учеником. История их романа напоминает историю романа Эммануэля и Брижит Макрон, с тем лишь отличием, что разница в возрасте у Маркаде составляла не двадцать четыре, а двадцать семь лет.

    «В Бордо у неё был свой круг друзей, и я тоже с ней дружил, поэтому, бывало, ездил на море с ней и её подругой Свет (Люсьет Видаль), преподавателем французского языка, латыни и греческого. А когда Валентина Дмитриевна поехала в Париж, мы списались и решили на лето устроить такое “общежитие” в селе — нанять на троих маленькую ферму где-то в центральной Франции и там отдыхать. Почему-то Свет не приехала, ферму ещё ремонтировали — это была настоящая сельская конюшня, так что мы с Лялей жили в отеле. Я был страшно в неё влюблён. И она, как славянская женщина, невзирая на молву и сплетни, которые могли о нас распускать, пошла мне навстречу, уступила мне… <…> Она ничего не делала, чтобы меня соблазнить, не играла шармом. Мы с ней очень много говорили на разные темы, и, думаю, она совсем не ожидала такого поворота событий. У нас это называется coup de foudre — удар молнии», — вспоминает Жан-Клод Маркаде.

    Жан-Клод и Валентина Маркаде с приятелем Жаном-Пьером Пикапером, конец 1950-х

    Жан-Клод и Валентина Маркаде с приятелем Жаном-Пьером Пикапером, конец 1950-х

    Жан-Клод Маркаде

    Жан-Клод Маркаде

    Рафаэль Херумян. Портреты Жана-Клода и Валентины Маркаде. 1970-й

    Рафаэль Херумян. Портреты Жана-Клода и Валентины Маркаде. 1970-й

    В 1958 году они начинают жить вместе, а в 1966-м Жан-Клод принимает православие, и они венчаются в Свято-Духовском ските в Ле Мениль Сен-Дени. Гостями на венчании были в числе прочих художники Рафаэль Херумян и Михаил Андреенко-Нечитайло. Это было неспроста. Валентина и Жан-Клод круто изменяют предмет своих исследований (несмотря на это, в 1987 году Жан-Клод защищает в Сорбонне диссертацию, посвящённую Лескову). Русское и украинское искусство, в первую очередь искусство авангардное, становится их страстью (Жан-Клод рассказывал, что забросила беллетристику окончательно Валентина после критического письма от Перемиловского, который и посоветовал ей переключиться на исследовательскую работу в силу недостаточно, по его мнению, умения создавать художественные произведения). Валентина посещает лекции знаменитого искусствоведа Пьера Франкастеля, основателя французской школы «социологии искусства». Под его руководством она готовит диссертацию о русском искусстве второй половины XIX — начала XX века (с 1863 по 1914 годы). В ходе её подготовки она встречается в Париже с Михаилом Ларионовым и Натальей Гончаровой, Ниной Кандинской, Леопольдом Сюрважем, Сергееем Шаршуном, Константином Терешковичем, Соней Делоне, Юрием Анненковым, Дмитрием Бушеном, Павлом Мансуровым, Сержем Поляковым, искусствоведом Сергеем Эрнстом, редактором журнала «Возрождение» князем Сергеем Сергеевичем Оболенским, переписывается с Давидом Бурлюком. Дружба связывает супругов Маркаде с художниками Михаилом Андреенко, Андреем Ланским, иконописцем отцом Григорием Кругом, позднее — с Анной Старицкой. Валентина Дмитриевна публикует в журнале «Возрождение» целый ряд статей по русской истории, литературе и искусству, среди которых: «К выставке Гойя» (1961), «Малевич и его картины» (1961), «После выставки русских и советских художников» (1960), «Философские и религиозные искания русских художников начала XX века» (1963), «Выбор невесты московского государя» (1970), «Конструктивный кубизм Андреенко» (1970), «О выставке Марка Шагала» (1970), «Преломление идей от Соловьева к Розанову через Дягилева» (1970), «Русская драматическая литература на рубеже двух столетий (от 1900 по 1914 г.)» (1971), «Царь Борис А.К. Толстого» (1972). Совместно с Жаном-Клодом они публикуют ряд статей о Малевиче, который стал для них одним из главных художников, в частности, статью «Значение Малевича в современной живописи». Совместно они перевели на французский его теоретические работы — они были изданы в четырёх томах.

    Важнейшим этапом станут две первые поездки в Советский Союз — в 1968 и 1972 годах. Супруги Маркаде посещают Москву и Ленинград, Киев и Львов; во второй приезд к Киеву добавляются Одесса, Ялта и Харьков. Они знакомятся с Владимиром Бехтеевым и учеником Малевича Иваном Кудряшовым, Михаилом Шемякиным и Татьяной Глебовой, Марией Горчилиной и Анной Лепорской, с коллекционерами, прежде всего Георгием Костаки, искусствоведами И.С. Зильберштейном, Савиновым, Русаковыми, Е.Ф. Ковтуном, А. Повелихиной. Но главные встречи состоялись в Киеве, с Дмитрием Емельяновичем Горбачёвым. Он тогда работал главным хранителем Государственного музея изобразительного искусства (сейчас это Национальный художественный музей Украины). Именно Горбачёв познакомил их с украинским авангардом, причём произошло это удивительным образом.

    «В 1968 году мы с Лялей впервые приехали в Киев. Ехали из Москвы нашим “Ситроеном” вместе с приятелем, московским скульптором Максимом Архангельским. В Киеве мы знали только Александра Парниса… Парнис познакомил нас с Виктором Некрасовым и Дмитрием Горбачёвым… <…> В Киеве Горбачёв показал нам с Лялей все фонды музея, где хранились запрещённые работы разных “формалистов”, в том числе “Правка пил” Богомазова. Потом повёл в Лавру, где в музее театрального, музыкального и киноискусства Украины мы увидели фантастические работы Александры Экстер, Анатолия Петрицкого, Вадима Меллера. Повёл к коллекционерам: мы были у Юрия Ивакина, у которого были чудесные рельефы Ермилова, и у Игоря Дыченко. Повёл к Ванде Монастырской, вдове Богомазова. Помню лишь, как Ванда раскраснелась от волнения, что заморские гости интересуются работами её мужа. А может, волновалась, что принимала иностранцев — тогда же это было подозрительно.

    Из Киева мы поехали во Львов. А вернувшись в Париж, узнали, что Диму уволили из-за того, что он показывал иностранцам запрещённых формалистов, водил в фонды и т.д.

    Тогда Ляля как раз думала о теме следующей диссертации — докторской, и колебалась, писать ей о Дягилеве или, может быть, о Марианне Верёвкиной. Но после инцидента с Горбачёвым она решила писать об украинском искусстве. Её настолько возмутило, что Горбачёв — такой увлечённый, такой влюблённый в украинское искусство — поплатился должностью ни за что, что в России было такое странное отношение к украинским художникам, что она решила писать об украинском искусстве», — рассказывал Жан-Клод Маркаде в интервью Валентине Клименко.

    Сам Дмитрий Емельянович Горбачёв вспоминал об этом эпизоде так:

    «В 1968 году в Киев впервые приехал Жан-Клод Маркаде с женой Валентиной Дмитриевной. Они стали украинистами, увидев в фондах Богомазова. Первым их впечатлением было — “Потрясающе!”. Когда они впервые зашли, то поблагодарили меня за то, что я им дал какую-то редкую информацию через их знакомого москвича. Они проездом были — из Одессы через Киев в Москву своей машиной. Зашли в музей, чтобы поблагодарить. А у меня на столе лежал рисунок Богомазова “Пожар в Киеве”, я его принёс из Музея русского искусства. Там он в спецфонде был анонимным, а я вижу, что это Богомазов, и говорю: “Отдайте”. Они отдали без всяких сложностей.

    И вот входят они в мой так называемый кабинет с расхлябанными дверьми, без окон, и видят этот рисунок. Их первая реакция: “Это же уровень Боччони!”. То есть — футуризм высшей меры.

    Потом они говорят:

    — Можете ещё что-то показать Богомазова?

    — Для этого нужно, чтобы вам дало министерство разрешение, а министерство не даст.

    Я пошёл к своему директору, говорю:

    — Люди приехали за 1000 километров, хотят посмотреть Пальмова, Богомазова (Пальмов их тоже поразил). <…> Директор подсказал мне пойти на такую хитрость: пусть Маркаде стоят в коридоре, а я делал бы вид, что переношу работы их одного хранилища в другое.

    Так я и сделал… И они говорят: “Потрясающе!”.

    Потом они ещё раз приехали в Киев и говорят: “Мы бы хотели увидеть театральные костюмы Экстер и Петрицкого, мы слышали, что они есть в киевском театральном музее”. Ну, я знаю, что министерство не разрешит, и звоню директору театрального музея: “Вы знаете, мои приятели, коллеги, которые приехали из Москвы (а они через Москву ехали, так что я не такой уж и брехун), они хотят посмотреть”. Она говорит: “Да о чем речь, пусть приходят”. И вот они пошли со мной вместе в фонды театрального музея, там тогда вообще экспозиции не было, только запасники. Но они почему-то взяли с собой ещё баронессу, которая не знала русского языка, понимаете? Это меня и подвело. Мы пришли, смотрим: Петрицкий — уровень Шлеммера, никто же не мог себе такого представить. И, значит, эта баронесса воскликнула: “Мон дьё!”. Тогда директриса смотрит на меня и говорит: “Это что, иностранцы?” — “Иностранцы”. — “Я бы их пустила”. Мы выходим из фондов, а там уже 30 кагебистов — за каждым же следили. <…> Что мне особенно запомнилось, что когда мы вышли, то один и кагэбистов подошёл к Ване Маркаде и дотронулся, и шёл с ним плечо в плечо, чтобы контакт был… Ну, даже смешно было. А директриса сразу написала в министерство. К слову, я её даже не осуждаю, потому что если бы кто-то стукнул, то её бы сняли.

    <…> Меня на следующий день вызвали в министерство, и там была начальница музейного отдела, Кирилюк. Она говорит: “Как же так, на вас написали, Дмитрий Иванович. Ведь это же…” Я помню, она долго искала какие-то компрометирующие рубрики. “Ведь это же низкопоклонство перед Западом!” Нашла.

    Меня выгнали. Маркаде, узнав об этом, уже тайно приехали из Москвы… “Дима, можно с вами встретиться?” Я говорю: “Давайте возле памятника Ленину”. Думаю, КГБ, наверное, было довольно — “наш человек”. И вот я пришёл, и они говорят: “Мы виноваты”. Я говорю: “Нет, а при чём тут вы? Вы ни в чём не виноваты”. — “Но чтобы вам теперь немного подсластить ваше тяжёлое положение, мы решили стать украинистами”. И Валентина Маркаде написала книгу “Украинское искусство”, представляете? На французском языке. Вот не было бы КГБ, она была бы “русистка”».

    Жан-Клод Маркаде, Дмитрии Емельянович Горбачев и автор этои статьи. Киев, 2019 год

    Жан-Клод Маркаде, Дмитрии Емельянович Горбачев и автор этой статьи. Киев, 2019 год

    В 1969 году Валентина Дмитриевна защищает кандидатскую диссертацию по истории русского искусства, которая в дальнейшем была издана в виде монографии под названием «Le Renouveau de L’Art Pictural Russe, 1863—1914» в издательстве «L’Age d’Homme» в Лозанне. Руководителем диссертации выступает Пьер Франкастель, в жюри — легендарный Жан Кассу, первый директор Государственного музея современного искусства в Центре Помпиду. Она становится пионером по изучению русского искусства во Франции и первой декларирует то, что в истории русского искусства XX века нельзя разделять художников, живших в России и СССР, и художников-эмигрантов. Вскоре её назначают приват-доцентом в Школе восточных языков, где она преподаёт историю русского искусства.

    И начинает работать над «большой», докторской диссертацией, становясь пионером в изучении и украинского искусства.

    Во время второго визита в СССР Валентина Дмитриевна находит в Одессе свой дом на Елисаветинской и даже встречает детских подруг. В ходе подготовки докторской диссертации она знакомится, в частности, с Вадимом Павловским и Юрием Шевелёвым и публикует в мюнхенском журнале «Сучасність» ряд статей на украинском языке: «Селянська тематика в творчості Казимира Севериновича Малевича» (1979, № 2); «Українсь­­кий внесок до авангардного мистецтва початку XX століття» (1980, № 7-8); «Театр Леся Курбаса» (1983, № 1-2); «Василь Єрмилов і деякі аспекти українського мистецтва початку XX сторіччя» (1984, № 6). В 1990 году в журнале «Всесвіт» выходит её статья «Українське мистецтво ХХ століття і Західна Європа».

    Ряд её статей выходит и в других изданиях, в частности, «О влиянии народного творчества на искусство русских авангардных художников десятых годов 20-го столетия» в Revue des Études Slaves в 1973 году.

    В 1979 году они с Жаном-Клодом составляют опубликованный в Кёльне каталог «Художницы русского авангарда 1910-1930», к которому пишут вступительную статью, за год до этого — их совместная монография о Михаиле Андреенко. А в 1981-м Валентина Дмитриевна защищает докторскую диссертацию на тему «Вклад в изучение украинского изобразительного искусства». В 1990-м в Лозанне она выходит отдельной монографией («L’Art d’Ukraine», Éditions L’Âge d’Homme).

    Обе монографии Валентины Дмитриевны ставят её в ряд первых в истории исследователей русского и украинского авангарда — наряду с Камиллой Грей, Ларисой Алексеевной Жадовой, Шарлоттой Дуглас.

    Квартира супругов Маркаде на рю Сен-Сюльпис в Париже стала на долгие годы одним из заментых очагов культурной жизни. Жан-Клод устраивал домашние выставки, вечеринки, у них в гостях побывало множество художников и искусствоведов.

    Валентина Дмитриевна Маркаде. 1980-е

    Валентина Дмитриевна Маркаде. 1980-е

    Визитная карточка Жана-Клода и Валентины Маркаде

    Визитная карточка Жана-Клода и Валентины Маркаде

    В конце 1980-х супруги Маркаде стали проводить всё больше времени на юге Франции, в родной для Жана-Клода Гаскони. Его маме и её родителям принадлежал когда-то участок земли с двумя старыми домиками недалеко от городка Понтон-Сюр Л’Адур. В 1971 году Маркаде выкупили его у тогдашних хозяев и наезжали туда летом. А в 1993 году переселились туда окончательно. Валентина Дмитриевна болела, у неё был свой небольшой одноэтажный домик, где она окружила себя всем тем, что любила — православными иконами, фотографиями, книгами и картинами. После её смерти 28 августа 1994 года Жан-Клод оставил всё в неприкосновенности. Он водил меня туда. Из того, что запомнилось крепко — две великолепные скульптуры Александра Головина. Ездили мы и на могилу Валентины Дмитриевны на тихом, маленьком городском кладбище…

    Жан-Клод и сегодня живёт там, в двухэтажном доме, окружённом лесом и полями. Он радушный хозяин, прекрасный повар, отличный водитель и настоящий француз, точнее, гасконец, искренне любящий жизнь. А ещё — страстный исследователь, знаток, коллекционер. Я бывал у него дважды, и каждый раз уезжал с чемоданами бесценных документов.

    Жан-Клод Маркаде у себя дома. 2020 год

    Жан-Клод Маркаде у себя дома. 2020 год

    Жан-Клод Маркаде в Биаррице, 2021 год

    Жан-Клод Маркаде в Биаррице, 2021 год

    Теперь, когда у меня есть возможность работы с архивом Валентины Дмитриевны, я первым делом взялся за публикации её художественных произведений, которые незаслуженно остались в тени исследований, связанных с искусством. И очень надеюсь на то, что именно Одесса станет городом, в котором литературное творчество Валентины Маркаде будет впервые собрано в книгу, а в нашем литературном музее появится стенд, ей посвящённый.

    В этом же номере журнала — несколько рассказов Валентины Дмитриевны Васютинской-Маркаде.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXIII] Le design suprématiste

    [CHAPITRE XXIII]

    Le design suprématiste

     

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. On peut distinguer quatre « vagues » dans l’« école suprématiste » qui gravita autour de son inspirateur :

              1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Ksana Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska [Les ateliers artisanaux ukrainiens de Verbivka et de Skoptsy avaient été créés sur le modèle des ateliers russes de Talachkino et d’Abramtsévo à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui furent parmi les premiers centres du design européen, pour lesquels avaient œuvré les meilleurs peintres d’alors: Vroubel et Roerich. À Verbivka, Natalia Davydova introduisit le style suprématiste dans la fabrication des tissus, de châles, de sacs à mains, de coussins, dessinés par Lioubov Popova, Olga Rozanova, Nadiejda Oudaltsova, Alexandra Exter, Ksana Bogouslavskaya, voire Pougny et Malévitch lui-même.[Voir un aperçu détaillé de ces ateliers in Georgy Kovalenko, Александра Экстер / Alexandra Exter, cat. exp., Moscou, Musée de l’Art contemporain, 2010, 2 tomes (en russe et en anglais)];

                2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis et Ivan Koudriachov ;

                3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Lazar Khidékel, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit :

                 « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou. »

    [N. Pounine, « Sur les nouveaux groupements artistiques » [1919], in K. Malévitch, Écrits II. Le Miroir suprématiste, op. cit., p. 167]

                 Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note :

    « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. »

    [Sergueï Eisenstein, « Strannyi provintsial’nyi gorod…n » [Une drôle de ville de province…] [1940], in Izbrannyïé proizvédiéniya v chesti tomakh [Choix de textes en six volumes], Moscou, Iskousstvo, 1971, t. V, p. 432]

                 Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le « sans-objet ». Ce sont surtout deux élèves de Malévitch, Souiétine et Tchachnik, qui développèrent de façon conséquente le « design » suprématiste. Mais le maître lui-même a créé des projets de vaisselle, de bijoux (des broches), de tissus, de robes qui ont indiqué le chemin. Détail anecdotique : Malévitch savait et aimait tricoter ! C’est qu’il est là aussi question de trame, donc de « facture ». On ne saurait mieux se convaincre du caractère à prédominance conceptuelle du design malévitchien qu’en regardant ses projets de théières ou de tasses. Ces objets sont des « Architectones » plutôt que des instruments à usage utilitaire. Malévitch exécuta aussi des œuvres tirées à la main selon le procédé lithographique. En 1918, sa célèbre lithographie Le Congrès des Comités des pauvres de la campagne, a lancé tout un cycle d’affiches et de couvertures de livres dans les années 1920 et au-delà. On sent là une continuité avec la couverture des Trois en 1913, le souci de synthétiser plusieurs cultures picturales, en l’occurrence le cubo-futurisme des lettres cyrilliques, avec aussi en haut à droite l’écriture cursive à la main primitiviste, et les surfaces suprématistes au rouge éclatant dominant alternant angle droit et courbe. Les deux livres de Vitebsk, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse (1919) et Suprématisme, 34 dessins (1920), sont entièrement lithographiés (sauf la couverture xylographiée du texte Des nouveaux systèmes, réalisée par El Lissitzky). Le texte est autographe, calligraphié par Malévitch lui-même. En 1920 également, Malévitch réalisa en zincographie la couverture et le dos de la couverture du livre de Nikolaï Pounine (qui était plutôt du côté de Tatline) Premier Cycle de conférences, publié par la 17e Imprimerie nationale à Pétrograd. Voici en quels termes Donald Karshan, le grand spécialiste américain de l’art graphique de Malévitch, décrit ce travail :

    « À l’intérieur de deux cadres linéaires imprimés sur le devant et au dos de la couverture, des éléments suprématistes d’une stricte sobriété sont arrangés dans une stabilisation ferme qui contrebalance la vibration de la lithographie en couleurs et la nuance subtile de la couverture. Le style et les tonalités du lettrage choisis par l’artiste ne diminuent pas la cohésion de l’ensemble de la couverture recto. La couverture du dos, sans lettrage, est muette, silencieuse ; le signal de modèles précis donnant au livre un aboutissement poignant. »

    [Donald Karshan, «The Prints : A Major Oeuvre is Revealed », in Malevich. The Graphic Work : 1913-1930. A Print Catalogue Raisonné, Jérusalem, The Israël Museum, 1975, p. 55 ; en français : Donald Karshan, Malévitch. Catalogue raisonné de l’œuvre gravé 1913-1930, Paris, Musée d’Art moderne de laVille de Paris, 1976]

                 Malévitch a fait également de nombreux projets pour des tissus et des robes. Son Premier Tissu d’orientation suprématiste [1919-1920] est même porté sur une toile, ce qui indique de façon évidente que, pour l’artiste, le travail pour le design avait la même dignité que celui consistant à organiser la surface d’un tableau. D’ailleurs, dans les Instituts de la culture artistique de Moscou ou de Léningrad, comme à Vitebsk ou à Kiev, on avait supprimé la séparation entre les anciens arts plastiques « nobles » et les arts « mineurs » appliqués. La « culture artistique » (dont la « culture picturale » était un cas particulier) considérait la création comme un ensemble, un tout d’où émanent les différentes branches artistiques, sans qu’il y ait de hiérarchie entre elles. Sur son projet de Robe suprématiste (18,9 × 16,9 cm, MNR), Malévitch a écrit :

    « L’harmonisation des formes architecturales dans n’importe quel style de l’architecture industrielle, soit suprématisto-dynamique soit cubisto-statique, exigera le remplacement des meubles, de la vaisselle, des robes, des peintures murales et de la peinture. Prévoyant que le mouvement de l’architecture aurait pour une part importante une harmonie suprématiste, j’ai fait cette esquisse de robe conformément à la peinture des murs, selon le contraste coloré. K. Malévitch. 1923 . »

    [Curieusement, cette Robe suprématiste ainsi que les deux autres esquisses de robes sont placées, dans Nakov PS-184, 186,  entre des figures féminines, arbitrairement désignées comme «Transformation suprématiste d’une paysanne » (?), alors que, de toute évidence, elles font partie de la série malévitchienne consacrée au design suprématiste]

                     Ainsi, tout le milieu artistique de l’homme a des composantes liées par l’unité de la forme et de la couleur. Sculpture, peinture, architecture se conjugueront dans le nouveau rythme du monde contemporain. On voit là une nouvelle interprétation du Gesamtkunstwerk, l’œuvre totale [Voir Jean-Claude Marcadé, « Le premier design suprématiste » et « Le design suprématiste de l’Ounovis », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 193-195 et 340-343, et également « Das erste suprematistische Design », in Künstler ziehen an. Avant-garde-Mode in Europa, 1910 bis 1939, Dortmund, Braus, p. 48-53]

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXII] Le suprématisme magnétique

    [CHAPITRE XXII]

    Le suprématisme magnétique

    Dès 1915, Malévitch avait fait apparaître sur plusieurs toiles des quadrilatères qui étaient soudés ou étaient tenus en équilibre de tension, manifestant la sensation de l’attraction magnétique. On peut même dire que l’élément magnétique est une composante essentielle du système planétaire suprématiste. Dans la mesure où, de façon générale, le suprématisme vise à faire apparaître un peuplement pictural de l’espace, le problème des rapports et des interactions des formes est primordial. La force de la statique, le « repos dynamique », la dissolution cosmique et mystique sont les objectifs de la pratique et de la pensée du suprématiste. L’énergie, non figurative par excellence, est le moteur qui attire irrésistiblement les formes vers un « centre », lequel n’est cependant au milieu de rien. C’est le magnétisme pictural qui permet de tenir en suspension les formes, et crée les conditions de l’« économie » suprématiste, consistant principalement à « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur  » [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrône. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 323, § 16]. Grâce à cette force, les quadrilatères ne « tombent » pas. Les barres, les rectangles se croisent dessus, dessous, s’accumulent ou se tiennent à distance : ils sont mus par une même dynamique qui les maintient tout naturellement, organiquement, sans hostilité, dans un même état. Ses formes sont à la fois liées par la nécessité et libres. Voilà encore une aporie suprématiste, celle qui fait se manifester à la fois l’invincible attraction et l’impondérabilité. Ainsi est atteint ce mouvement « contre- primitiviste » auquel se référait Malévitch en 1919 :

    page274image41461696« Dans son essence [le mouvement contre-primitif] a un mouvement contraire : la décomposition, la pulvérisation de ce qui est rassemblé en éléments séparés, l’aspiration à s’arracher à l’esclavage de l’identité figurative de la représentation, à l’idéalisation et à la simulation, pour aller vers la création immédiate. Je veux être le faiseur des nouveaux signes de mon mouvement intérieur, car c’est en moi qu’est la voie du monde, et je ne veux pas copier et déformer le mouvement de l’objet et des autres variétés des formes de la nature. »

    [K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 211]

                 Ainsi, Malévitch part de la déconstruction de tout le monde visible pour se livrer à la reconstruction du seul monde vivant réel, le monde sans-objet. Cette reconstruction d’une image du monde est, bien entendu, nourrie de l’esprit du temps, des discussions contemporaines sur la mécanique céleste, l’énergie des corpuscules, la gravitation universelle, la relativité de l’espace, le radium, etc. Il serait vain d’y chercher une explication de la science. C’est l’œuvre d’un artiste qui, par l’intuition, fait éclater des évidences, rejoignant en quelque lieu secret celle des savants. Mais l’avantage du créateur sur le savant, c’est que ses découvertes ne risquent pas d’être dépassées quelques décennies plus tard. Elles gardent leur pouvoir quasi magique de nous faire participer aux arcanes de l’Univers, de nous en entrouvrir quelques rythmes, lesquels coïncident avec ceux de notre corps et de notre pensée, montrant par là un accord, une connivence, une conjonction qui a priori n’est pas mystique. Les deux barres en croix qui émergent d’un champ rectangulaire noir sur un autre champ rectangulaire blanc, sur un dessin de 1915 du Ludwig Museum [Nakov, S-105 place ce dessin, sans que l’on en sache la raison, dans la catégorie (vraiment non suprématiste !) du « suprématisme narratif »… De même, l’œuvre est reproduite arbitrairement, à l’encontre de sa présentation, au Ludwig Museum, avec la croix dirigée vers le bas…], sont le surgissement, hors du sans-objet, dans le blanc, du signe crucifère, né ici d’une jonction purement magnétique des deux traverses, et l’on sait que la croix est une des expressions par excellence du sans-objet, mais aussi cette forme garde sa force émotionnelle au-delà des significations culturelles.

     

  • Préface de : Mykhaïlo Kotsioubynsky, « Les chevaux de feu »,

    Mykhaïlo KOTSIOUBYNSKY, Les chevaux de feu, Paris, Noir sur Blanc, septembre 2022

    Préface

    À la mémoire de Maria Viktorovna Scherrer-Dolgorouky, mon professeur d’ukrainien aux Langues O’

    LA POÉSIE DES ORIGINES

    Il a fallu l’apparition en 1965 du film étincelant de Sergueï Paradjanov, intitulé en français Les Chevaux de feu, pour que connaisse une diffusion internationale le sujet d’un récit de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913), dont le titre original est Tini zaboutykh predkiv (Les Ombres des ancêtres oubliés). Ce récit fut écrit en 1911. Il connut un succès immédiat (1). Mais ce succès ne dépassa pas les limites de l’espace russien; d’ailleurs, en dehors de l’Ukraine, l’œuvre de Kotsioubynsky de façon générale fut l’objet de l’attention critique de Tchekhov, de Korolenko et de Gorki (2).

    1. Les Ombres des ancêtres oubliés furent publiées concomitamment à Tchernihiv dans sa langue ukrainienne originale (revue Litératourno- naoukovy visnyk, 1912, 1-2; une édition séparée parut en 1913, l’année de la mort de l’écrivain, avec une couverture symboliste du peintre Jouk) et en traduction russe (revue Zaviéty, 1912, 1-3).

    2. Notons que ces auteurs ont jugé Kotsioubynsky d’après des traductions. Notons encore que Kotsioubynsky n’a pu faire paraître, avant 1905, ses œuvres qu’en Ukraine occidentale (le centre culturel en était Lemberg [Lviv]) ; en Ukraine orientale sous domination russe, la langue ukrainienne fut pratiquement bannie entre 1876 (« oukaze d’Ems ») et la révolution de 1905 – cf. Léonid Pliouchtch, Ukraine : À nous l’Europe !, Monaco, Rocher, 1993, p. 120-134. On sait, par ailleurs, combien Gorki a joué un rôle néfaste, dans les années 1920, en freinant l’accession de la langue ukrainienne à un statut d’égalité avec le russe, partageant ainsi les préjugés, fondés sur l’ignorance ou l’arrogance, ou les deux à la fois, de beaucoup de membres de l’intelligentsia russe, préjugés qui perdurent malheureusement encore aujourd’hui.

    N’a-t-on pas appelé Kotsioubynsky le « Gorki ukrainien »? En effet, son œuvre, créée pendant trois décennies (les années 1890-1910) est consacrée principalement au peuple, à ses souffrances, à la lutte pour une vie meilleure et au rôle de l’intelligentsia pour venir en aide aux victimes d’une société dominante oppressive. Cependant, comme l’a noté son contemporain, le grand écrivain Ivan Franko, les récits de Kotsioubynsky ne se limitent pas à cette veine «misérabiliste », qui était celle du réalisme et du naturalisme européens dans toute une partie de la littérature et de l’art européens de la seconde moitié du xixe siècle. Le lyrisme, la fine notation des mouvements psychologiques de ses personnages, la « poétisation romantique » de ses héros, sont des traits qui distinguent la prose de Kotsioubynsky. S’y ajoute un sens aigu des phénomènes naturels, de leur action sur les paysages, des transformations que les saisons lui font subir. La prose de Kotsioubynsky peut ainsi être appelée « impressionniste», dans la mesure où elle rend, dans des traits cursifs juxtaposés, toutes les nuances des couleurs, des éclairages, des émotions. Cette poétique trouve son expression la plus belle dans Les Ombres des ancêtres oubliés.

    Dans une lettre du 3 juillet 1903 à l’écrivain ukrainien Panas Myrny, le futur auteur des Ombres des ancêtres oubliés souligne l’importance pour l’identité d’une nation du facteur géoculturel:

    « L’élaboration d’un type culturel, comme on le sait, ne dépend pas de la seule conscience nationale ou politique. La constitution d’un type culturel a dépendu des conditions historico-culturelles, géographiques, climatiques et autres. Par sa complexion psychologique et culturelle, l’intellectuel ukrainien, vous le reconnaissez vous-même, diffère de l’intellectuel russe, allemand, anglais, etc (3). »

    3. Lettre de M. Kotsioubynsky à Panas Myrny du 3 juillet 1903, in Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh (Œuvres en trois tomes), Kyiv, Dnipro, 1979, tome III, p. 283.

           Dans cette même lettre, il définit son credo esthétique qui est bien loin du « réalisme engagé » à la Gorki dans lequel la critique soviétique a voulu le cantonner et qui permet de comprendre comment a pu naître sous sa plume le pur chef-d’œuvre que sont Les Ombres des ancêtres oubliés:

    « [La littérature] se doit d’être le miroir de chaque moment de vie, elle n’est pas obligée de se restreindre au mode de vie paysan mais elle est obligée de donner une image authentique de la vie de toutes les couches de la société. Car si la littérature attendait certaines conditions en conformité avec certains plans et programmes, elle attendrait pour rien […], elle périrait à jamais et cesserait d’être de la littérature (4). »

             Si Kotsioubynsky s’est fait, dans la majorité de ses récits, le porte-parole des Ukrainiens, et en particulier des paysans ukrainiens, comme dans son grand récit Fata Morgana (1904-1910) qui raconte l’histoire d’une organisation sociale utopique réprimée (5), il a aussi exploré l’univers des Moldaves (Dlia zahal’nogo dobraPour le bonheur de tous, 1895 ; Pé KoptiorSur le poêle, 1896; Vid’maLa Sorcière, 1898) ou celui des Tatares musulmans (V poutakh chaïtanaDans les filets du Cheitan [le Tentateur], 1899 ; Na kaméniSur le rocher, 1902). L’écrivain puise dans l’exotisme des us et coutumes des éléments qui enrichissent par leur coloration lexicale la langue ukrainienne. Cet aspect est fortement présent dans Les Ombres des ancêtres oubliés où les mots spécifiques de la culture et de la géographie de la région des Carpates qui en est le cadre s’intègrent au lexique usuel en le dynamisant par des sonorités étranges et poétiques. Le caractère ethnographique du récit se fond de la même façon dans la trame purement narrative et en devient une composante, là aussi poétique.

    4. Ibidem, p. 283-284.

    5. Fata Morgana a été traduite en allemand par Anna-Halja Horbatsch : Mychajlo Kozjubynskyj, Fata Morgana und andere Erzählungen, Zurich, Manesse-Bibliothek, 1962. Anna-Halja Horbatsch a également traduit en allemand Les Ombres des ancêtres oubliés: Mychajlo Kozjubynskyj, Schatten vergessener Ahnen. Eine Hirtennovelle aus den Karpaten, Göttingen, Sachse & Pohl, 1966 (illustrations de Dietrich Kirsch).

              Les Ombres des ancêtres oubliés sont une œuvre à part dans toute la création de Kotsioubynsky, elle marque un tournant, mais la mort de l’auteur en 1913 ne permit pas à l’esthétique nouvelle qui s’y révélait, esthétique marquée par le symbolisme de l’époque, d’avoir des prolongements.

                 Déjà malade, Kotsioubynsky s’était établi pour une cure d’air dans le village balnéaire de Kryvorivnia en plein milieu de la forêt des Carpates houtsoules:

    « Ici, a Kryvorivnia, se réunissait chaque été l’Olympe ukrainien – des poètes, des écrivains, des musiciens venus de toute l’Ukraine (6). »

               Cette région est donc peuplée par les Houtsoules (Houtsouli), « un groupe de deux cent cinquante à trois cents mille Ukrainiens montagnards vivant dans les Carpates (République soviétique socialiste d’Ukraine). Occupations principales : l’élevage d’alpage, l’exploitation forestière (7). » D’après le Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Ephron de 1898, « c’est une peuplade russe [sic! Il faut lire, évidemment, “russienne” ou “ukrainienne”] qui vit dans les Carpates, dans la Galicie occidentale, la Hongrie et la Boukovine. Les Houtsoules se distinguent des autres peuplades russiennes par leur aspect physique, leurs coutumes et leurs parures; ils parlent un des dialectes petit-russiens [lisons “ukrainiens”!]; leur occupation principale est l’élevage (8). »

    Les Houtsoules sont d’une particulière originalité dans le domaine artistique.

    6. Anna-Halja Horbatsch, « Nachwort », in Mychajlo Kozjubynskyj, Schatten vergessener Ahnen. Eine Hirtennovelle aus den Karpaten, op. cit., p. 107. À Kryvorivnia, il y a aujourd’hui encore les musées d’Ivan Franko et de l’historien Hrouchevsky qui y ont séjourné. L’écrivain H. Khotkévytch y a étudié le milieu culturel houtsoule et a créé dans un village voisin un « théâtre houtsoule ».

    7. Malaïa sovietskaïa entsiklopediya (Petite encyclopédie soviétique), 1959.

    8. Sur les problèmes politiques concernant les Ukrainiens des Carpates (les « Carpatorussiens »), voir Léonid Pliouchtch, op. cit., p. 170- 173.

             L’architecture en bois de leurs églises aux clochers qui s’apparentent aux constructions religieuses norvégiennes, les broderies aux motifs géométriques floraux ou purement ornementaux, les tissus, les pyssanky (œufs de Pâques décorés à la main), les objets en cuir avec marqueterie raffinée de métal, les céramiques, la sculpture sur bois font de l’art houtsoule une des plus belles efflorescences de l’art universel.

                 Kotsioubynsky a rassemblé une nombreuse documentation sur le folklore et l’art ornemental des Houtsoules. Dans ses recherches, il a été considérablement aidé par l’ethnographe et folkloriste Volodymyr Hnatiouk qui lui a fourni des renseignements sur la vie houtsoule et lui a donné ses livres (9). Dès 1905, Kotsioubynsky reçoit le premier tome du recueil de chansons houtsoules, les Kolomyïky, colligées par Hnatiouk (10). Dans l’ouvrage de V. Hnatiouk Znadoby do oukraïnskoï démonologuiï (Éléments nécessaires pour comprendre la démonologie ukrainienne, Lviv, 1912), on trouve les sujets de la « substitution d’enfant » (pidmina), du bon vieux Sylvain, le Tchougaïstyr, des différents avatars du diable, des sorcières, des dryades maléfiques (les niaouky) et des maîtres des nuées (les hmarnyky). Dans le christo-paganisme des Houtsoules règne le manichéisme du Bien et du Mal qui se ressent de l’imprégnation bogomile qui fut si forte dans toute l’Europe au Moyen Âge.

     

    9. Sur les sources folkloriques et ethnographiques du récit Les Ombres des ancêtres oubliés, voir Rostyslav Tchopyk, Mykhaïlo Kotsioubynsky, in Oussé dlia chkoly. Oukraïnska litératoura. 10. klas. Vypousk 1, Kyiv, 2001, p. 27-62, où le récit est publié in extenso.

    10. V.Hnatiouk publiera à Lviv, entre1905 et1907, trois tomes de Kolomyïky. Voir la lettre de M. Kotsioubynsky à V. Hnatiouk du 21 septembre 1905 où il dit attendre « avec impatience » cet ouvrage dont il accuse réception dans la lettre du 18 octobre 1905, cf. Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh, op. cit., p. 299-300.

              D’autre part, Kotsioubynsky a lui-même participé à une hrouchka houtsoule (11), ce jeu instauré autour d’un mort où se mêlent prières, cierges, éléments liturgiques, « amusements » : danses, improvisations de dialogues (dans la ligne du théâtre populaire ukrainien de Noël, le vertep [la « grotte (12) »]), et les sons plaintifs du long chalumeau des bergers de l’alpage, la trembita. Avec tout cela, l’écrivain a composé la scène hallucinante orgiaque de la fin de la nouvelle, un des morceaux narratifs les plus saisissants de la littérature. Les entrelacements de l’amour, de la mort, de la vie, de sa carnavalisation culminent ici dans la fête débridée qui accompagne Ivan dans son dernier voyage terrestre.

             La nature et la culture houtsoules ont les qualités du primitif, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas contaminées par la civilisation, elles sont riches de l’immédiateté des rythmes du monde et font vivre un patrimoine religieux, philosophique, mythique, magique, esthétique d’une irrésistible beauté. Dans une lettre à Gorki de 1910, Kotsioubynsky écrit :

    « J’ai décidé de terminer mes congés en allant me reposer dans les Carpates à la frontière avec la Hongrie […] Si vous saviez combien ce petit coin de terre est étonnant, presque féerique, avec ses montagnes vert foncé, ses torrents bruyants – il est pur, frais, comme s’il était né hier. Les costumes, les coutumes, tout le mode de vie des nomades houtsoules qui passent tout l’été avec leurs troupeaux sur les sommets des montagnes – tout cela est si original et coloré que l’on se sent transporté dans je ne sais quel monde inconnu (13). »

                  Nous l’avons dit au début, c’est le film de Paradjanov Les Chevaux de feu qui a donné une résonance internationale aux Houtsoules et à l’histoire d’amour tragique d’Ivan et de Maritchka. Ce film est non seulement un chef-d’œuvre dans la création de Paradjanov, il l’est aussi dans l’histoire du cinéma.

    11. Cf. les souvenirs de Pétro Chékéryk-Donykiv sur la hrouchka à laquelle a participé Kotsioubynsky, dans Rostyslav Tchopyk, op. cit., p. 59-60.

    12. Sur le vertep, voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 98-103.

    13. Lettre de M. Kotsioubynsky à M. Gorki du 27 août 1910, in Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh, op. cit., p. 331.

             On est ébloui par la beauté des hommes et des femmes, par la grandeur des paysages de forêts, de montagnes et d’alpages, par la richesse des formes artistiques et des couleurs sur les vêtements et les objets du quotidien, par le jeu des ombres et des lumières, par le rythme haletant de l’ensemble. L’Arménien Paradjanov a, de plus, créé avec Les Chevaux de feu un des plus beaux films de la cinématographie ukrainienne car, commandé pour le centième anniversaire de la naissance de Kotsioubynsky en 1964, il est de bout en bout ukrainien, à commencer par la langue qui a ici un caractère mélodique extraordinaire. Paradjanov travaillait aux studios de Kiev depuis 1954, il avait épousé une Ukrainienne et avait commis avant 1964 quelques films où dominait l’esthétique du

    « réalisme socialiste (14) ».

               Pour l’écranisation des Ombres des ancêtres oubliés, Paradjanov s’entoure de personnalités éminentes de la culture ukrainienne: l’opérateur est Youri Illienko, le travail sur les costumes et les décors est confié au peintre H. Yakoutovytch et la musique, fondée sur des mélodies houtsoules, est de M. Skoryk. Les Chevaux de feu sont à l’origine de ce que l’on appelé l’« école de cinéma kiévienne » qui reprit le flambeau de la tradition incarnée par O. Dovjenko. On a dénommé cette école également « école picturale » (les cinéastes en sont Ivan Dratch, Youri Illienko, Léonid Ossyka, Tenguez Abouladzé).

                Paradjanov s’est expliqué sur sa visée:

    « Nous voulions faire un film sur l’homme libre, sur le cœur qui veut s’arracher au quotidien, à ses passions et habitudes mesquines, qui veut s’en libérer […] Nous n’avons pas découvert les Carpates comme un matériau ethnographique. L’amour, le désespoir, la solitude, la mort – voilà les fresques de la vie humaine que nous avons créées (15). »

                   Paradjanov a mis l’accent sur l’univers magique des Houtsoules. On a pu noter dans cette œuvre «l’alternance des motifs symboliques comme l’agneau blanc et l’agneau noir, les multiples croix, ou le thème de l’eau et du feu (16) ». Ainsi une perle de la littérature universelle, Les Ombres des ancêtres oubliés, a engendré une merveille du cinéma universel, Les Chevaux de feu.

    14. Sur Paradjanov à Kiev, voir Galia Ackerman, « Préface » de Sergueï Paradjanov, Sept visions, Paris, Seuil, 1992, p. 10 sqq.

    15. S. Paradjanov, «Vietchnoïé dvijénié» («Mouvement perpétuel »), Iskousstvo kino, 1966, N° 1, p. 64-65.page14image30060352

    16. Galia Ackerman, op. cit., p. 12.

    Jean-Claude Marcadé

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXI] Le suprématisme cosmique

    [CHAPITRE XXI]

    Le suprématisme cosmique

    Le suprématisme blanc entraînait dans les infinis de l’Univers. Dans l’enthousiasme de la révolution, Malévitch pouvait s’écrier :

    « Nous, parmi les abîmes bouillonnants, sur les ailes du temps, sur la crête et le fond des océans, nous construirons les formes souples qui fendront l’odeur raffinée de boudoir de la culture de parfumerie, qui emporteront dans leur bouillonnement les coiffures et brûleront les laques des masques morts des rues. »

    [ K. Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 177]

             Ou bien :

    « Vive l’aviateur de la nouvelle course, de la nouvelle navigation, des nouveaux vols, qui a rejeté le char de l’ancien temps. »

    [K. Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation [Smolensk, 1921], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 295]

                En 1916, il avait déjà annoncé :

    « J’ai dénoué les nœuds de la sagesse et libéré la conscience de la couleur. […] J’ai surmonté l’impossible et j’ai fait des abîmes avec mon souffle. »

    [ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 69]

                L’abîme de l’être est pour l’homme un mystère plein de ténèbres dont il s’effraie et qu’il cherche à détruire en s’érigeant en être pensant et en essayant de connaître rationnellement la nature, l’Univers, Dieu – reconnus comme perfection absolue et non pensante. La pensée humaine est une imperfection déduite de la perfection divine. Malévitch ne comprend pas pourquoi, à un moment donné, la pensée est sortie de Dieu, de l’Absolu de la non-pensée, a chuté, et pourquoi il y a eu rupture, « comme si on ne sait quelle imprudence était survenue, comme si elle avait glissé et était passée par-dessus le bord de l’absolu » [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, § 13]. Il reprend pour le justifier le mythe judéo-chrétien de la Création, du péché originel, du paradis et de l’expulsion de l’homme du paradis. Dieu a construit le monde « pour se libérer à jamais de lui, pour devenir libre, prendre sur soi la plénitude du rien ou repos éternel, en tant qu’être immense ne pensant plus, puisqu’il n’y a plus de raison de penser : tout est parfait » [Ibid., § 16]. Le monde était comme un poids que Dieu avait en lui, qu’il a pulvérisé dans la Création :

    « La Création est devenue légère, impondérable ; Adam au paradis ne sentait aucun poids : il vivait pareillement au machiniste qui ne sent pas le poids de sa locomotive en mouvement . »

    [Ibid.]

    Il fallait que la Création fût imparfaite afin de permettre à Adam de sortir de son système impondérable pour être écrasé à nouveau par le poids :page269image45625920

    « En quoi consiste la faute ? Toute la faute est dans le fait qu’une limite a été établie dans le système. »

    [ Ibid., § 15]

    Or la limite est déjà une imperfection de l’être abyssal illimité. Pourquoi Dieu a-t- il créé un système limité, donc imparfait ? Cette limite serait, d’après Malévitch, une « épreuve » que Dieu a donnée à l’homme :

    ‘L’homme n’a pas supporté le système et l’a transgressé, il est sorti de son plan, et tout le système s’est écroulé et tout son poids est tombé sur l’homme »

    [ Ibid., § 16]

                  Le crâne de l’homme est aussi le cosmos :

    « Le crâne de l’homme représente le même infini pour le mouvement des représentations ; il est égal à l’Univers, car en lui passe aussi le soleil, tout le ciel

    étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi que dans la nature.[Ibid., § 9]

    Nous sommes nous-mêmes la nature. […] L’homme est la nature. [ K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 202]

    Nous sommes le cœur vivant de la nature [[K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 50]

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                  De même que les systèmes solaires tournent à côté de l’homme, de même les objets créés par le crâne humain tournent dans un tourbillon autour de lui. Le crâne humain est un soleil, un centre pour les objets pulvérisés qui aspirent à trouver en lui leur unité, mais ce centre n’est pas fixe, il se décentre perpétuellement, car il est entraîné dans un mouvement perpétuel vers « la voie infinie du sans-[K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 318, § 12], entraînant à son tour avec lui toutes les pulvérisations.

                  Comme Dieu, l’homme cherche dans la vie de tous les jours à se libérer du poids, à rejoindre l’impondérable divin. Il crée lui aussi des systèmes limités, ses cultures, qui cherchent à briser les limites et les interdictions en quoi « gisent les états de péché et les imperfections » [Ibid., p. 321, § 15.].

                 À travers toutes les productions, il aspire, comme Dieu, à retourner à la perfection absolue, il fait monter sa pensée « sur le trône du commandement » [ Ibid., p. 320, § 14]. L’homme-dieu (à l’opposé, pourrait-on dire, du Dieu-Homme de la théologie orthodoxe) a une pensée divine qui crée par le « fiat ». La culture est un effort de l’homme pour « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur »[Ibid., p. 323, § 16] : n’est-ce pas ici une belle définition de l’oikonomia ?

                          Le seul sens qu’a le monde des productions humaines est « la libération de la réalité physique s’incarnant dans un nouvel acte de l’action » [Ibid., p. 321, § 14]. Les systèmes créés par le crâne humain se succèdent en se détruisant les uns les autres, en détruisant chaque fois les limites du système précédent, faisant chaque fois un nouveau pas vers la libération qui seule permettra de retrouver l’état de non-pesanteur, l’abîme de l’être.

                           Ainsi, Malévitch pose les principes qui définissent le rapport de l’homme et de sa création à l’être-abîme inconnaissable : ils aspirent à se libérer de la pesanteur ; pour ce faire, ils cherchent à dépasser les lois d’interdiction, les limites, « pour se retrouver sur la voie de l’absence de lois » [Ibid., p. 323 et 324, § 16] ; ils s’élancent « vers Dieu-perfection dans lequel surviendra le bien » [Ibid., p. 324].

                         Nous avons brièvement rappelé ces quelques aspects de la pensée métaphysique de Malévitch pour comprendre que, tout naturellement, son œuvre picturale, et ce, dès 1915, est sous-tendue par une expression cosmique et cosmologique. Après les systèmes planétaires et la présentation purement picturale du vol dans l’espace, ce sont les sensations du cosmos et de l’Univers qui sont explorées après 1916 et jusqu’au milieu des années1920 à Vitebsk et à Pétrograd. Cela donne des projets visionnaires et une architecture utopique ; cela donne aussi, dès 1916-1917, des toiles et des dessins qui sont autant d’approches pour exprimer les rythmes universels. La Peinture suprématiste du MoMA, à laquelle répond en 1920 un dessin lithographié de Suprématisme, 34 dessins, présente une nébuleuse monochrome dans laquelle s’inscrivent les formes géométriques faisant alterner foncé et clair. Le carré et le cercle émergent de la zone claire, n’y formant qu’une trace. Comme dans la série des « Blancs sur blanc », ce qui prédomine, c’est la sensation de l’évanouissement des formes dans l’espace, leur extinction. Sur la Peinture suprématiste. <Élément suprématiste, moment de dissolution de la sensation-sans-objet> [Cette appellation est donnée par Malévitch, en russe, sur le dessin figurant le même thème, reproduit in Die gegenstandslose Welt (op. cit., p. 84), dont l’original se trouve au Kunstmuseum de Bâle ; cf. Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 124] (106 × 70,5 cm, SMA), le quadrilatère jaune s’étire en trapèze dans un espace où les parallèles se rejoignent. Il faut noter ici la facture impressionniste des œuvres suprématistes de Malévitch. On le voit nettement quand elles n’ont pas été indiscrètement restaurées et manipulées. La touche malévitchienne est souvent binaire, la main faisant un mouvement de balancier ; elle crée un tissu ondé, nervé et nerveux, qui met en vibration toute la surface de la toile. Le mot « tissu » est très souvent employé par Malévitch pour parler de la facture-texture d’un tableau. La trame, là, n’est pas une saturation de l’abîme, un voile jeté sur lui. Elle est pour le suprématiste une porosité, analogique à celle de l’Univers, qui permet « aux rayons de la vue d’avancer sans rencontrer de limite» (Suprématisme, 34dessins). Dans des dessins innombrables, Malévitch se livre à des variations où l’arrondi (la courbe du cosmos) se fait de plus en plus insistant, sous la forme de cercles, d’ovales, d’ellipses ou de targes, dont une partie est immergée dans le grain du papier. Certains sont un véritable Planetentanz, avec les mouvements tourbillonnants des sphères, des demi-sphères, des ellipses-virgules, le tout traversé par le courant des lignes droites ou pointillées. Malévitch dessinateur est un virtuose extraordinaire. Il n’y a que Picasso qui puisse se comparer à lui au XXe siècle, par « la passion de l’écriture sous toutes ses formes ».[Marie-Laure Bernadac, « La poésie de Picasso, dictionnaire abrégé… », in Picasso écrits, Paris, Gallimard/RMN, 1989, p XIII], par la nécessité impérieuse du geste calligraphique et sa prolixité. Et Malévitch multiplie ses dessins, la plupart au crayon, donc en noir et blanc, au moment où il écrit par la plume sa pensée. Nous l’avons dit, c’est là un dialogue, une activité identique et dissemblable. Ce qui est remarquable, c’est la recherche d’une nouvelle image du monde, cette image qui avait été mise à mal ou aplatie par les matérialismes de la « modernité ». Là encore, le prétendu « nihilisme » malévitchien montre sa véritable face, une face à travers laquelle le monde se révèle.

     

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XIX] Blanc sur blanc

    [CHAPITRE XIX]

    Blanc sur blanc

    Dès les premiers textes suprématistes de 1915, Malévitch reprend la critique platonicienne de l’art-illusion, de l’art-simulacre, de l’art-répétition. Il est aussi sévère que Platon à l’égard de « la race des illusionnistes » (Sophiste, 2356), des « sorciers » et des imitateurs qui se contentent de « l’art de l’apparence illusoire » (République, X, 602d). L’art avant le suprématisme n’a été que « le reflet, comme dans un miroir, de la nature sur la toile»  [ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 46] .: « Entre l’art de créer et l’art de répéter il y a une grande différence. » [Ibid., p. 49].

                 La répétition du sensible sur la toile est « un vol»[Ibid., p. 50] et l’artiste voleur est un falsificateur, car il ne fait qu’imiter l’apparence des objets qui sont une convention utilitaire pour « fixer l’infini», limiter l’illimité.

                 Alors qu’est-ce qui est ? Ce qui est c’est l’excitation sans cause de l’Univers, « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif »™[K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 309, § 1] , infini qui n’a « ni poids, ni temps, ni espace, ni absolu, ni relatif, et n’est jamais tracé pour devenir une forme »[Ibid., p. 317, § 11.. Ce principe de toute chose est inconnaissable. Le mot « excitation » en russe (vozboujdéniyé) appartient au vocabulaire psycho-physiologique et à celui de la physique et de la technique. Le tout est aussi le rien éternel, l’absence totale de sens du tournoiement éternel qui « emplit sa course des tourbillons des anneaux de l’espace » [ Ibid., p.315, § 8].. La matière et l’esprit n’existent pas séparément :

    « Ce que nous appelons la matière ne sont-ce pas simplement des mouvements spirituels ? Et peut-être que ce que nous appelons esprit est le mouvement de la matière. […]
    D’après mes suppositions, la matière n’existe pas car par matière j’entends une parcelle indivisible, ce qui d’après ma déduction n’existe pas dans l’Univers. […]

    L’esprit peut être partout, dans le Divin et dans le non‐divin. »

    [Ibid., p. 329 et 330, § 20]

                  On doit noter ici que Malévitch et Kandinsky se retrouvent dans leur antimatérialisme. Leur pratique picturale est sous‐tendue par une conception très proche du couple esprit/matière. Dix ans plus tôt, en 1912, Kandinsky avait déjà affirmé :

    « Mais est‐ce que tout n’est pas matière ? Est‐ce que tout n’est pas esprit ? Est‐ce que, peut‐être, les différences que nous supposons entre la matière et l’esprit ne sont que des degrés différents de la seule matière ou du seul esprit ? »

    [V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstve (jivopis’) [Du spirituel en art (la peinture)], in Troudy vsiérossiiskovo s“iezda khoudojnikov [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie], Pétrograd, 1914, p. 51; V. Kandinsky, Izbrannyïé troudy po téorii iskousstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], éd. N. Avtonomova, D. Sarabianov et V. Tourtchine, Moscou, Gileja, 2001, t. I, p. 115]

                 Il y a là, de toute évidence, une insertion dans une latence panthéiste qui, d’Origène à Teilhard de Chardin, parcourt le christianisme, le point de départ étant la proposition de saint Paul : « Afin que Dieu soit tout dans tout/tous » (I Cor 15, 28 – ἵνα ᾖ ὁ θεoς τὰ πάντα ἐν πᾶσιν). Malévitch précise que « Rien ne disparaît dans l’Univers, mais ne fait que prendre un nouvel aspect. […] » [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 349, § 33].

                     C’est là le bilan de la pensée malévitchienne. Dans un poème en prose, commençant par « Je suis le commencement de tout… », Malévitch proclame encore plus clairement sa représentation apophatique de Dieu avec une tendance panthéiste :

    « Ayant atteint le ciel, il reste devant nous à saisir toutes les Propriétés de Dieu, c’est-à-dire être omnivoyant, omnipuissant et omniscient. Cela veut dire qu’il est indispensable de se pulvériser dans les signes du monde, c’est-à-dire incarner à nouveau dans tout l’Univers, saturer tout de soi. »

    [K. Malévitch, « Ya natchalo vsiévo… » [Je suis le commencement de tout…] [début des années 1920], in D. Sarabianov et A. Chatskikh, Kazimir Malévitch. Jivopis’. Téoriya [Kazimir Malévitch. Peinture. Théorie], Moscou, Iskousstvo, 1993, p. 376]

                      Et la fin de cette méditation ne laisse aucun doute concernant sa pensée :

    « Le Christ s’est transfiguré dans l’Église et l’Église est sa nouvelle enveloppe. Ayant déjà vécu 2 000 ans, elle peut encore vivre plus longtemps. Dieu est immortel. »

    [ Ibid., p. 377].

                   Le monisme cosmologique de Malévitch est aussi un monisme ontologique qui ne voit dans le dualisme de fait de la métaphysique, de l’anthropologie, de l’épistémologie et de l’éthique qu’une tromperie de la pensée dominante qui veut éviter l’abîme du sans- objet, condition nécessaire de ses représentations.

                    Cette excitation inconnaissable est le moteur de la pensée qui est « le processus de l’état de l’excitation qui se présente sous l’aspect de l’action réelle et naturelle »[K. Malévitch, Dieu n’est pas détrône. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 309]. La pensée essaie d’organiser dans la création artistique le sensible comme être, mais comme elle n’est pas connaissable de l’être, elle ne parvient pas à l’embrasser. Aucun objet ne peut être saisi par la pensée, car tout objet est une somme sans fin d’objets, somme qu’il est impossible de calculer. Dans le manifeste « Le miroir suprématiste » (1923), Malévitch résume :

    « Le monde en tant que distinctions, diversités, différences humaines égale zéro. […]

    L’essence des diversités, différences et distinctions, c’est le monde en tant que sans-objet . »

    [ K. Malévitch, « Le miroir suprématiste » [1923], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 358 et 359.] .

                     Toute l’iconosophie malévitchienne est là. La toile est le lieu de la révélation, de la manifestation de l’absolu en tant que sans-objet.

    « Le groupement anarchiste […] a un drapeau noir, dont le sens peut être éclairci du fait que dans le noir il n’y a pas de diversités, rien en lui ne se distingue, tout est égal. Mais pour autant qu’il y ait dans son étendard noir l’idée de libération de la personnalité comme quelque chose d’isolé et d’unique, son idée doit passer dans le blanc en tant que substance sans diversités, immuable dans tous ses aspects. Ainsi la palette colorée disparaîtra aussi bien dans les groupements politiques que  picturaux. »

    [K. Malévitch, « La lumière et la couleur (chap. III) », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 270]

                     La série des « Blancs sur blanc », que Malévitch montrera à partir de 1917-1918, est l’aboutissement « suprême » de l’itinéraire non figuratif absolu ; elle fait apparaître l’engloutissement du noir et de tous les champs floraux colorés, la sensation de « l’essence de la nature immuable dans tous ses phénomènes changeants»[K. Malévitch, « Le miroir suprématiste » [1923], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 358-359]. Le spectre blanc d’absorption suprême des rayons colorés est donc le centre maximal de l’invisibilité des phénomènes du monde, à partir de laquelle luit la sensation de l’authenticité inaccessible.

    « Il n’est pas possible de considérer que le blanc a été obtenu à partir de l’oscillation physique des rayons colorés, que nous avons un fait nouveau de lumière blanche. Il est possible qu’il y ait quelque part ce mouvement supposé, mais en tout cas ce n’est qu’un élément qui est inévitable dans le mouvement de la conscience intégrale qui va inflexiblement vers la création de l’œuvre en dehors de toute diversité, de toute préférence ; se mouvant vers l’égalité, elle aspire à sa propre circonstance en dehors de toutes diversités. »

    [K. Malévitch, « La lumière et la couleur (chap. III) », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 268..

                      L’artiste voyait un mouvement semblable dans l’organisation de la vie communautaire, depuis le village, lieu de la polychromie des champs de fleurs, jusqu’aux villes de moins en moins colorées, le tout étant couronné par la capitale où le blanc incolore efface tous les signes distinctifs. Mais cette analogie, apparue au moment de l’enthousiasme révolutionnaire pour essayer d’adapter le suprématisme à la nouvelle ère technique, était trop contradictoire dans la triste réalité sociologique de l’URSS par rapport à la pensée du blanc comme « perfection », « action pure » : « Le carré blanc porte le monde blanc (la structure du monde) en affirmant le signe de la pureté de la vie créatrice humaine. » [K. Malévitch, Suprématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 253]

                      La « structure du monde, c’est en russe stroïéniyé mira : comment ici ne pas penser à l’économie, à cette « construction de la maison » (domostroïéniyé), comme le slavon traduit l’oïkonomia divine. Théologiquement, « l’Économie est le principe de la distribution du divin dans le visible, et l’harmonieuse gestion de cette visibilité selon des règles adaptatives»[Сf. Marie-José Mondzain-Baudinet, « La relation iconique à Byzance au IXe siècle d’après les Antirrhétiques de Nicéphore le Patriarche : un destin de l’aristotélisme », Études philosophiques, janvier 1978, numéro spécial « Aristote » ; Marie-José Mondzain, Image, icône, économie. Les sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Paris, Seuil, 1996]. Pour le suprématiste, « la question économique est devenue le belvédère principal du haut duquel [il] considère toutes les créations du monde des choses […] non plus par le pinceau mais par la plume » [K. Malévitch, Suprématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 253]. .

                       Et quelle est la considération finale de cette pensée « économique » ?

    « La disparition du visible n’indique pas que tout disparaît. Ainsi se détruisent les choses visibles, mais non l’être, et l’être, selon la définition de l’homme lui-même, est Dieu, et n’est annihilé par rien ; puisque l’être ne peut pas être annihilé, Dieu ne peut pas êtreannihilé. Ainsi Dieu n’est pas détrôné. »

    [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, § 33, in fine]

                          La tentation serait grande de fournir pour le blanc de la série des « Blancs sur blanc » des explications psychologistes-culturelles (européennes ou extrême-orientales), ou symbolistes (le blanc mallarméen qui, « le hasard vaincu », revientpage232image30417344 « indéfectiblement », « pour conclure que rien au-delà et authentifier le silence » [Mallarmé, « Quant au Livre » [1895], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade, 1979, p. 387]. Du Bien-Aimé blanc transparent de la Sulamite (Cant 5, 10) au Grand Trône Blanc de l’Apocalypse (Ap 20, 11), cette couleur a certes toute une tradition mystique judéo- chrétienne. Mais, encore une fois, Malévitch s’empare d’elle pour en faire le nouveau prisme de la conscience suprématiste de l’absence de couleur.

                           Du point de vue purement formel de l’évolution de la peinture, le monochrome blanc malévitchien dans Carré blanc sur fond blanc fait voir la valeur double du blanc :

    « Il est à la fois pigment incolore et signe de la lumière qui contient l’ensemble de la gamme chromatique. Cette bivalence permet de le concevoir scindé en deux, mais la qualité différentielle qui en résulte opère alors dans l’infinitésimal. Et au niveau de l’infinitésimal l’espace fait un avec la lumière. C’est cette double identité que fixe le Carré blanc sur fond blanc. Tout concourt en effet à faire coïncider le tableau avec le rayonnement de la lumière. D’abord, pour signaler la bivalence du blanc, c’est le bleu qui intervient, non pas le noir, et aussi faible, aussi limitée que soit sa présence sur la surface du carré qu’il recouvre, il connote la lumière, car contrairement au noir, le bleu fait partie des couleurs du prisme. En s’appuyant sur cette différence fondamentale, le tableau trouve son aplomb. »

    [D. Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique », art. cité, p. 295-296].

                            Le quadrilatère tendant au carré est mû par un dynamisme non pas illusionniste mais que l’on pourrait appeler « zénonien », du nom de l’éléate pour qui une flèche en course reste immobile. Selon la façon dont on accroche le tableau, le « carré » s’élance hors des limites de la toile ou en surgit. Cette traversée de l’invisible par une trace visible est saisie par l’œil charnel et l’œil spirituel dans un seul mouvement, dans une seule illumination qui traverse l’apparent pour aller vers sa source.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XX] Peindre et écrire

    [CHAPITRE XX]

    Peindre et écrire

    À partir de l’apparition publique du suprématisme à Pétrograd en 1916 jusqu’à la fermeture de l’Institut national de la culture artistique (Ghinkhouk) à Léningrad en 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats polémique avec les passéistes tel Alexandre Benois  [Voir la lettre de Malévitch à Alexandre Benois de mai 1916, in Kazimir Malevich in State Russian Museum [sic], Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2000, p. 393]; après les révolutions de 1917, avec les constructivistes-productionnistes [Voir, entre autres, la lettre de Malévitch à la rédaction de la revue constructiviste d’architecture Sovrémiennaya arkhitektoura [L’architecture contemporaine] en 1928, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 406-407., il anime des groupes suprématistes àPétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927) ; il donne son enseignement sans relâche et crée une architecture utopique (Planites, « Architectones », etc.) [Voir Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des “objets-volumo-constructions suprématistes” », Cahiers du MNAM, no 65, automne 1998 , p. 39-53 ; Patrick Vérité, « Sur la mise en place du système architectural de Malevič», Revue des études slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212 ; Malévitch, peintures, dessins, cat. exp., Paris, Centre Georges-Pompidou, 1980 (textes de Jean-Hubert Martin, Jacques Ohayon, Poul Pedersen et Chantal Quirot) ; voir aussi Jean-Claude Marcadé, « Le suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des études slaves, Paris, LVI, 1984, p. 61-67]. Et puis, écrit beaucoup : des pamphlets (« Les vices secrets des académiciens »[Traduit in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 70-71]), dix-huit articles dans le journal moscovite Anarchie en 1918 [Traduits in ibid.], des prises de position, des manifestes; mais, surtout, il élabore avec acharnement des textes théoriques et philosophiques dont seule une faible partie est publiée de son vivant – ces textes ne sont pas compris de ses contemporains et soulèvent même des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme. Malévitch est violemment attaqué par les théoriciens marxistes.

               Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique (Vitebsk, 1922) est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus importants du XXe siècle. Sans aucune formation universitaire – ni même intellectuelle – suivie, par la seule pénétration de son génie, Malévitch a su développer, à partir de connaissances glanées çà et là (le Tertium Organum [1911] du théosophe Piotr Ouspienski, en particulier, a pu être une anthologie des idées venues de Grèce, d’Inde ou d’Extrême-Orient), une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité. Le philosophe Emmanuel Martineau, auteur de Malévitch et la philosophie [E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op. cit. : ce livre, à la fois « pamphlet juvénile » et profonde réflexion sur la question de l’abstraction, a pour ambition de viser à poser les premiers jalons, à partir de la pensée suprématiste de Malévitch, d’une « phénoménologie apophatique »], n’hésite pas à écrire à propos de Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique :

    « Or, qu’a à dire Malévitch ? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’humanisme du jeune Marx ; surtout : la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol. En d’autres termes : l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera plus tard à la parole. Et plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés ; rien orné ni enjolivé : en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, malgré son ignorance des conditions historiques propres à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question suprême : le « Rien libéré »

    [E. Martineau, « Sur Le Poussah », in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 645-678, Annexes]

                 Le livre de Malévitch est en effet d’une richesse inouïe. Nous suivrons le philosophe français pour qui cet ouvrage se situe dans les régions de la « théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres, incluant la théologie négative classique » et dans celles de « la théologie apo-phatique du Dieu in-objectif, présupposant, outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question “phénoménologique” […] de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait de Dieu dans Dieu n’est pas détrôné (§ 32), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche » [ Ibid., p. 651]

                  Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité.

    Peinture et écriture

    Il y a un passage dans la célèbre brochure lithographiée de Vitebsk Suprématisme. 34 dessins, datée par Malévitch du 15 décembre 1920, qui pose avec force la question des rapports de la pratique picturale et de l’écriture philosophique et/ou théorique chez le fondateur de l’abstraction la plus radicale qui soit née dans l’avant-garde historique européenne des années 1910-1920 :

    « Le carré blanc que j’ai peint m’a donné la possibilité de l’analyser et d’avoir une brochure sur l’«action pure ». »

    [K. Malévitch, Le Suprématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 253. Il n’y a aucune brochure sous ce nom, mais un texte, « Vers l’action pure », paru dans l’almanach de Vitebsk Ounovis no 1 en 1920 et repris, légèrement modifié, dans la revue vitebskoise L’Art,no 1, en mars : voir la traduction in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 268-273. Tous les textes qui appartiennent au cycle de l’opus magnum de Malévitch, Mir kak bespredmietnost‘ ili vietchnyi pokoï [Le monde comme sans-objet ou le repos éternel], dont la brochure de Vitebsk Bog ne skinout. Iskousstvo, Tserkov‘, Fabrika [Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’Église, la fabrique] (1922) est une partie, sont une méditation sur l’« acte pur blanc »]page249image38449728

                  » Le carré noir a défini l’économie que j’ai introduite comme 5e mesure dans l’art.
    La question économique est devenue le belvédère principal du haut duquel je considère toutes les créations du monde des choses (ce qui est mon travail principal) non plus par le pinceau mais par la plume. Il en est résulté, semble-t-il, que par le pinceau il n’est pas possible d’obtenir ce que l’on peut obtenir par la plume. Le pinceau est fouillis, et ne peut rien obtenir dans les sinuosités du cerveau, la plume est plus aiguë. »

    [ K. Malévitch, Supématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 253]

               À la fin de ce petit texte, il déclare :

    « Je me suis retiré dans le domaine, nouveau pour moi, de la pensée et, dans la mesure de mes possibilités, je vais exposer ce que j’apercevrai dans l’espace infini du crâne humain. »

    Premier commentaire

    Malévitch donne un ordre chronologique et logique à la théorie : celle-ci vient après l’œuvre créée. Certes, quand il crée, l’artiste ne cesse pas de penser : l’acte de penser et l’acte de faire sont indissociables dans l’art suprématiste. Pour autant, la peinture suprématiste n’est pas une peinture philosophique, ce qui la situerait encore dans l’illusionnisme, elle est une peinture en action philosophique. Malévitch écrit :page250image38421824

    « Ce système dur, froid, sans sourire, est mis en mouvement par la pensée philosophique . »

    [Kazimir Malévitch, « Le suprématisme » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 193]

    Ou bien :

    « Le suprématisme possède dans un de ses stades un mouvement purement philosophique, un mouvement de cognition à travers la couleur. »

    Ibid.]

             Cela signifie que le pictural et le philosophique (le noétique) se fondent en un seul acte, acte qui rend manifeste le monde comme étant sans-objet (mir kak bespredmietnost’).

    Quand il s’aventure dans les « régions de la pensée » et qu’il écrit, Malévitch dissocie ces deux stades indivisibles du travail créateur : il se penche sur l’acte du cerveau créateur, sur l’acte noétique qui traverse ce qui a été créé intuitivement. L’auteur du Quadrangle noir de 1915 est clair à ce sujet :

    « Le stade suprématiste comme nouvelle circonstance m’a montré que dans son prisme se sont produits trois stades, un coloré et deux stades de distinctions du sans-couleur, du noir et du blanc, selon les formes des trois carrés. Cela a été accompli instinctivement [stikhiïno] en dehors des argumentations de leurs significations que j’essaie d’éclaircir aujourd’hui. J’ai vérifié […] ma ligne suprématiste et la ligne de la vie en général, en tant qu’énergie, et j’ai trouvé leur identité avec le graphisme sur le mouvement de la couleur. Trois stades ont été élucidés dans le suprématisme : du coloré, du noir et du blanc, ce qui m’a donné la possibilité de construire un graphique et d’élucider l’avenir dans le carré blanc, en tant que nouvelle époque blanche de la construction du monde du suprématisme sans-objet. »

    [ Kazimir Malévitch, « K II Tchasti Souprématizm kak bespredmietnost’, absoliout, otdyx » [Pour la IIe partie du suprématisme comme sans-objet, absolu, repos (début aznnées 1920), carnet manuscrit, archives privées, Saint-Pétersbourg, p. 43]

               Le caractère spontané, instinctif, inattendu même de l’apparition du Quadrangle a été souligné par la peintre Anna Léporskaya, qui a été très proche de Malévitch de la seconde moitié des années 1920 jusqu’à sa mort en 1935. Elle rapporte que le peintre « ne savait pas et ne comprenait pas ce que contenait le carré noir. Il le considérait comme un événement si important dans sa création que pendant toute une semaine, selon ses propres dires, il n’a pu ni boire, ni manger, ni dormir » [Anna Leporskaïa, « Anfang und Ende der figurativen Malerei und der Suprematismus »/« The Beginning and the End of Figurative Painting – Suprematismus », in Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op. cit., p. 65].

    Second commentaire

    À propos du « pinceau » et de la « plume », Malévitch nous dit que le premier est « fouillis », ébouriffé, et ne peut rien obtenir « dans les sinuosités du cerveau » et la seconde, « plus aiguë » : le peintre, en disant que la plume qui écrit et transcrit la pensée va au plus profond de l’authenticité du monde, nous dit par là que pinceau et plume sont en quête de la même chose, du monde vivant authentique, des rythmes de l’excitation universelle, du monde sans-objet, du Dieu non figuratif. Écrit et art, plume et pinceau disent donc le même. Ils ont des sites identiques sinon semblables. L’écrit et l’art, puisqu’ils se complètent dans leur quête du même, disant la mêmeté par des voies différentes, sont, dans le meilleur des cas, dans les cas privilégiés, en état de dialogue, de colloque, d’explication, comme on dit : « on va s’expliquer », – ce que l’allemand nomme l’Auseinandersetzung.

              Le fait d’écrire est donc pour Malévitch une nécessité pour comprendre sa propre création. Deux aspects coexistent dans ses textes : le déroulement d’une pensée sur l’être, sur ce qui est, donc une ontologie ; et une explication, selon cette ontologie, du suprématisme comme aboutissement d’un processus pictural ayant commencé avec Cézanne. Les écrits de Malévitch nous livrent ainsi à la fois une philosophie originale que plusieurs exégètes, en particulier le philosophe français Emmanuel Martineau [E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op. cit.], ont pu situer dans l’histoire de la philosophie occidentale, et un exposé du suprématisme dans ses différents stades et dans sa signification.

    Le cas de Malévitch est unique dans l’histoire de l’art car nous avons affaire à un grand peintre et à un grand penseur. Beaucoup de peintres, de Léonard de Vinci à Kandinsky, ont laissé des réflexions philosophiques, mais Malévitch a créé un système ontologique, une réflexion sur l’étant (das Seiende, qui chez lui peut s’appeler yavléniyé [phénomène], obstoïatel’stva [circonstances], otlitchiya [distinctions], razlitchiya [différences]) et sur l’être [das Sein – bytiyé].

    Il y a toujours eu une méfiance de la part des « philosophes professionnels » à l’égard des peintres qui écrivent. Un grand esprit a résumé ce pessimisme, c’est le philosophe médiéviste Étienne Gilson ; il semble donner raison à ceux qui reprochaient à Emmanuel Martineau ou à moi-même, il y a quelques années déjà, d’oublier que Malévitch était un peintre quand nous nous plongions dans ses écrits :

    page253image38060416« Être peintre n’interdit pas à l’artiste d’être aussi écrivain, mais il ne saurait pratiquer les deux à la fois. Les vrais peintres savent bien qu’il leur faut choisir entre peindre, écrire ou parler. »

    [Étienne Gilson, Peinture et réalité, Paris, Vrin, 1972, p. 290. Notons que Malévitch, au moment où il s’éloigne dans « les régions de la pensée », entre 1920 et 1924, cesse pratiquement de peindre]
    Et encore :

    « Quand ils écrivent ou parlent de leur art, les peintres éprouvent autant de difficulté que les autres hommes à s’exprimer sur un sujet dont l’essence est étrangère au langage. Ils ont l’immense supériorité de savoir de quoi ils tentent de parler, mais même dans les cas les plus favorables, Constable, Delacroix ou Fromentin par exemple, un peintre qui écrit est un écrivain, non un peintre. Les cas les moins favorables sont ceux où, au lieu de parler d’expérience, le peintre se met à philosopher. Il n’est alors, le plus souvent, que l’écho de notions philosophiques devenue banales, dans le cadre desquelles il s’efforce de faire tenir son expérience personnelle au lieu de réformer ces notions pour les lui adapter. »

    [ Ibid., p. 298.

                 Malévitch fait mentir cette remarque de Gilson. Emmanuel Martineau, un élève spirituel de Gilson, a repris la question « écrit et art » là où le premier l’avait abandonnée. Il pose le problème des relations entre l’ontologie malévitchienne et la phénoménologie. Martineau ne dit pas « Malévitch-philosophe » ou « la philosophie de Malévitch », il dit : « Malévitch et la philosophie », c’est-à-dire un dialogue du peintre écrivant avec toute une tradition de la philosophie depuis ses origines qu’il a retrouvée « dans les sinuosités du cerveau », sans avoir la moindre formation philosophique qui l’y préparât. Martineau, qui n’avait en 1977 à sa disposition qu’une partie du Nachlass [En particulier en allemand : le célèbre Cahier du Bauhaus de 1927, Die gegenstandslose Welt (traduit par Alexander von Riesen), et la traduction par Hans von Riesen en 1962 sous le titre Suprematismus. Die gegenstand slose Welt (présenté par Werner Haftmann). Malgré le mérite de ces traductions allemandes, les Riesen se sont permis des arrangements, voire des coupures d’ordre idéologique, trouvant, selon toute vraisemblance, plusieurs formulations malévitchiennes ni politiquement ni philosophiquement correctes. Une version allemande de plusieurs textes de Malévitch a récemment été publiée par Aage Hansen-Löve : Kazimir Malevič, Gott ist nicht gestürzt ! Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik, op. cit.], affirme :

    « L’œuvre intégrale de Malévitch – l’écrit et le peint – possède cette propriété unique que, pour la première fois depuis que les peintres sont entrés en rapport avec la littérature, l’écrit y est d’une égale importance strictement égale à celle du peint – au point même que l’autonomie de celui-ci, sans devoir naturellement être révoquée en doute, devient essentiellement digne de question. »

    [E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op. cit., p. 78]

    Malévitch écrit-il mal ?

    .

    La langue de l’auteur de Dieu n’est pas détrôné a pu paraître à la plupart de ses contemporains comme embrouillée, fautive, voire sans queue ni tête, à la limite de l’intelligibilité. Souvenons-nous qu’Alexandre Benois, critique patenté du « Monde de l’art », a traité de « torchon » [bumažonka] le tract de Malévitch, distribué (avec les tracts de Pougny, de Ksana Bogouslavskaïa, de Mienkov et de Klioune) à la « Dernière exposition futuriste de tableaux, 0,10 » qui s’est tenue à Pétrograd à la toute fin de 1915, et a assimilé les artistes de cette manifestation, Malévitch en tête, aux démons de Gadara dans l’Évangile selon Saint Matthieu (Matt.8, 28-34), en leur conseillant «d’aller s’installer dans un troupeau de porcs et de disparaître dans l’abîme marin 432 » ![A. Benois, « Posliedniaïa foutouristitcheskaïa vystavka » [La dernière exposition futuriste], Rietch‘, 9, [21] janvier 1916, p. 3, extraits traduits in Kazimir Malévitch, Écrits (Annexes), p. 614-615]

                  La même violence se manifesta six ans plus tard après la parution à Vitebsk, en 1922, de Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La Fabrique : le critique communiste, champion de l’« art productiviste », Boris Arvatov vilipende la langue absconse du traité de Malévitch, langue « qui se présente comme on ne sait quel mélange ventriloque de pathologie et de maniaquerie de dégénéré [vyrojdientsa], s’imaginant être un prophète 433 » [Dans la revue Petchat‘ i révolioutsiya, 1922, fasc. 7, p. 343-344]. Quant au critique marxiste Sergueï Issakov, qui, entre autres, fut en 1915 un défenseur des contre-reliefs de Tatline, il dénonce la «philosophie avortée de l’Absolu » qui se dégage de la « brochure abracadabrante Dieu n’est pas détrôné ». [Sergueï Issakov, « Tserkov‘ i khoudojnik » [L’Église et l’artiste], Jizn‘ iskousstva, 10 avril 1923, no 14, p. 20 ; voir traduction française in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 638-642. C’est à cet article que répond Malévitch dans « Van’ka-vstan’ka » [Le poussah], Jizn‘ iskousstva, 29 mai 1923, no 21, traduit in ibid., p. 360-363]

                  Il serait possible de multiplier les citations qui relèvent tout simplement le caractère non normatif de la langue utilisée par Malévitch, et parfois s’en indignent violemment, la rejetant comme un amas de phrases creuses. Souvent, les traductions  les « arrangent », les« aplanissent ». Les raisons en sont multiples : soit les traducteurs ont eu peur de se voir reprocher de ne pas bien faire leur travail, soit ils ont désiré rendre plus intelligible la pensée de l’auteur. Le cas le plus flagrant est la traduction allemande des manuscrits, dont nous avons déjà répété que, tout en respectant globalement l’esprit de la pensée malévitchienne, elle donne à celle-ci des accents langagiers plus proches de la Naturphilosophie allemande que de la rhétorique futuriste. L’accès à Malévitch n’est donc pas aisé, et beaucoup, qui renoncent à approfondir les textes et restent sur une impression de chaos et de magma, nient toute valeur au suprématisme philosophique pour ne retenir que le génie incontestable du peintre. D’autres encore se contentent de relever le caractère soi-disant astructurel et contradictoire de la pensée de l’auteur du Monde comme étant sans-objet ou le Repos éternel.

                 « Dommage que je ne sois pas écrivain », écrit Malévitch à la femme du critique littéraire et philosophe Guerchenzon [Lettre de Malévitch à Mme Maria Guerchenzon du 28 février 1919, in Malévitch, Œuvres en cinq volumes, t. III, p. 375 ] ; en fait, l’écrivain dont il parle, c’est un homme de lettres dont le métier est d’écrire. Et il est vrai que dans le style de Malévitch l’anacoluthe est chose fréquente et la syntaxe est malmenée ; et pourtant, quand on lit cette même lettre, on découvre le talent narratif, la force des images, l’humour de son auteur, ce qui force à penser que cet aveu de ne pas être écrivain est une prétérition.

    Au critique littéraire N.I. Khardjiev, Malévitch a déclaré :

    « Je n’aime pas refaire et répéter ce qui est déjà écrit. Cela m’assomme ! J’écris autre chose. Mais j’écris mal. Je n’arriverai jamais à apprendre… »

    [ N.I. Khardjiev, « Vmiesto prédisloviya » [En guise de préface], in K istorii rousskogo avangarda [The Russian Avant-Garde], Stockholm, 1976, p. 101, en français in Malévitch. Colloque international…, p. 151]

                  Le commentaire de ces propos mérite d’être cité pour sa justesse :

    « L’énergétisme de son « style pesant » était apprécié par peu de personnes. Même un des disciples les plus proches de Malévitch, El Lissitzky, qui a traduit ses articles en allemand, considérait que chez lui « la grammaire est sens dessus dessous ». Et pourtant, Malévitch possédait l’admirable capacité de fixer les processus de la pensée vivante. Il écrivait avec une rapidité extraordinaire et presque sans ratures. »

    [Ibid.]

                Notons l’expression « l’admirable capacité de fixer les processus de la pensée vivante », car là est dite la qualité fondamentale de l’écriture malévitchienne qui, comme celle du poète, est soulevée par «la tempête du rythme» «pur» et «nu»[ K. Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 181], qui est animée par les mêmes mouvements impétueux que ceux du peintre dont « le cerveau  brûle » et embrase les couleurs « revêtues des teintes de la nature » . [ Ibid.]

                L’image du feu est une constante de la pensée malévitchienne.

    « L’excitation [i.e. l’esprit de la sensation du sans-objet] est une flamme cosmique qui vit du sans-objet] »

    [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 312, § 5]

               Ou bien encore :

    « L’excitation comme cuivre fondu dans un haut-fourneau bouillonne dans un état purement sans-objet. […] L’excitation-combustion est la force blanche suprême qui met en branle la pensée. […] L’excitation est comme la flamme d’un volcan qui trépide à l’intérieur de l’homme sans visée de sens. […] L’homme est comme un volcan d’excitation tandis que la pensée se préoccupe des perfections. »

    [.K. Malévitch, Souprématizm. Mir kak bespredmietnost’ ili vietchnyi pokoï [Le suprématisme. Le monde comme étant sans-objet ou le repos éternel], in Malévitch, Œuvres en cinq volumes, t. III, p. 219-220 (traduit en français par Gérard Conio : Kazimir Malévitch, Le Suprématisme : le Monde sans-objet ou le Repos éternel, op. cit.). Sur l’excitation comme primum movens et sur l’influence de Mikhaïl Guerchenzon pour la question des « perfections », je renvoie à mon avant-propos et à ma préface, « Une esthétique de l’abîme », op. cit., p. 7 ; version anglaise : « An Approach to the Writings of Malevich », art. cité, p. 225 sq. ; voir aussi ma « Postface » de Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église, La fabrique, op. cit., p. 87-94]

                 Mentionnons encore ce passage très nietzschéen :

    « Marinetti et moi, nous avons passé nos années d’enfance et de jeunesse sur les hauteurs de l’Etna ; nos seuls interlocuteurs furent des diables qui apparaissaient à travers le conduit de fumée de l’Etna. Nous étions alors des mystiques, mais les diables nous tentaient tout le temps avec la science matérialiste et prouvaient que l’art doit être aussi matérialiste. J’étais, il est vrai, un peu dur à la détente, mais Marinetti, lui, fit sienne cette idée et pondit un manifeste qui chantait les conduits de cheminée des usines et toute leur production . »

    [ Cité par Evguénii Kovtoune comme épigraphe de son article « “Les mots en liberté’ de Marinetti et la “transmentalité” (zaoum’) des futuristes russes », art. cité, p. 234]

              Il est intéressant de noter à ce propos que le fondateur du suprématisme place, comme étant les deux piliers, les deux « prismes », du nouvel art du XXe siècle, Picasso et Marinetti [Malévitch défendra Marinetti contre les détracteurs russes de celui-ci dans les années 1910 comme dans les années révolutionnaires 1920 ; voir Jean-Claude Marcadé, « Marinetti et Malévitch », in Présence de Marinetti, op. cit., p. 256-257]. L’influence de Marinetti est irréfutable dans le style et l’expression malévitchiens où l’on trouve les accents, les tournures et le lexique du poète italien. Malévitch adopte la rhétorique exclamative futuriste de Marinetti, son aspect parfois pamphlétaire, sa manière aphoristique, chaque proposition martelant le discours comme un mot d’ordre, un slogan.[Les principaux écrits de Marinetti et des futuristes italiens furent publiés en russe principalement en 1913-1914 ; voir Cesare G. De Michelis, Il futurismo italiano in Russia. 1909- 1929, Bari, De Donato, p. 269]

                 L’influence marinettienne s’est conjuguée chez Malévitch avec celle de la poétique transmentale [zaoum’] russe, celle en particulier de Khlebnikov et de Kroutchonykh dont il a été toujours très proche [Cf. Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique », art. cité, p. 284-296 ; R. Crone, « Zum Suprematismus. Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nikolai Lobačevskij », art. cité, ; du même, « À propos de la signification de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in Malévitch. Cahier I, p. 45-75, et aussi Kazimir Malevich. The Climax of disclosure, Munich, Prestel, 1991, p. 89 sqq.. Ajoutons à cela les substrats linguistiques de son expression littéraire, ceux du polonais et surtout de l’ukrainien, mis souvent au service d’une esthétique hyperbolique et baroque]

                  Marinetti n’a pas marqué l’auteur de Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique seulement sur le plan stylistico-formel, dans le souffle même qui parcourt la prose du peintre, il l’a marqué aussi dans le domaine des idées : l’anti-académisme ; l’anti-hédonisme; l’anti-humanisme; la polémologie; partiellement, l’économie; le blanc (héritage mallarméen chez Marinetti) ; l’intuition opposée à la raison ; la « splendeur géométrique et mécanique ». Mais, de toute évidence, Malévitch intègre ces emprunts, conscients ou inconscients, dans une philosophie totalement nouvelle, éclairée par une perspective ontologique.[Sur ce sujet des convergences et des divergences des pensées de Marinetti et de Malévitch, je me permets de renvoyer à mon article cité plus haut « Marinetti et Malévitch », p. 250-265]

                  Je ne reviendrai pas ici sur ce que j’ai développé ailleurs concernant l’importance pour la formation intellectuelle de Malévitch des différentes idées éparses et diffuses qui constituent le Zeitgeist du début du XXe siècle avant la Première Guerre mondiale : le socialisme religieux, les chercheurs et les constructeurs de Dieu, l’empiriocriticism d’Avenarius et de Mach [Cf. Jean-Claude Marcadé, « Une esthétique de l’abîme », op. cit., et « An Approach to the Writings of Malevich », art. cité]. Une place spéciale doit être faite au Tertium Organum du théosophe Ouspienski (1911), lu par toute l’avant-garde russe, qui révèle des parentés lexicales et de pensée avec les textes de Malévitch, même si ce dernier a ironisé sur les recherches du « nouvel homme », en particulier tournées vers l’Inde, qui « finissent toutes par un bon nettoyage de l’estomac » [K. Malévitch, Lettre à Alexandre Benois de mai 1916, in Kazimir Malevich in State Russian Museum [sic], op. cit.. D’autre part, le Tertium Organum est une anthologie philosophique qui présente et cite un nombre important d’extraits tirés de la philosophie universelle. Je ne reviens pas sur l’importance, que j’ai soulignée ailleurs [.Voir ma « Postface » de Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, op. cit. ] du dialogue que Malévitch a entretenu avec le critique littéraire et penseur Mikhaïl Guerchenzon, qui l’a encouragé à écrire, et sur la portée qu’a eue pour sa réflexion le livre de ce dernier L’Image ternaire de la perfection (Troïstviennyi obraz soverchenstva) [1918] [La correspondance de Malévitch avec Mikhaïl Guerchenzon entre 1918 et 1924 a été publiée dans Malévitch, Œuvres en cinq volumes, t. III, p. 327-353]

                    Cependant, comme l’a souligné avec raison Emmanuel Martineau, toutes ces Weltanschauungen religieuses, politiques, cosmogoniques ou autres, permettent seulement de « mieux mettre en évidence, par contraste, chez le seul Malévitch, le travail secret de la question de l’être » [E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op.cit., p. 102]

    Nous avons déjà noté la proximité avec un certain nietzschéisme. On pourrait multiplier les références, mais, comme le souligne de son côté l’historien de l’art tchèque disparu Jiři Padrta, Malévitch est parvenu à transformer «tous ces acquis en l’indomptable flamme de sa vision du monde sans-objet, qui se communique dans le rayonnement de son art non figuratif. Une chose est certaine : il ne s’agit nullement d’une compilation plus ou moins originale de plusieurs systèmes d’emprunt, ni d’une somme imposante du fonds commun des idées que l’on trouve par intermittence depuis l’Antiquité jusqu’au siècle des Lumières ; encore moins de leur simple reproduction, qu’on veuille la considérer fidèle ou qu’on lui concède le droit à une déformation dite de génie (tout est permis à une pensée sauvage !) – il y va, après tout, d’une édification minutieusement réfléchie et en même temps constamment agitée de secousses, d’une “Tour de Babel” qui monte jusqu’au sans-objet, dont l’auteur est l’enjeu 453 » [J. Padrta, « Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Essai sur la précarité d’un projet humaniste », in Malévitch. Cahier I, p. 176-177].

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    Réception et enjeu de la pensée suprématiste

     

    Les textes publiés du vivant de Malévitch en russe, suivis des textes en traduction allemande de quelques manuscrits (1927, 1962), ont révélé au lecteur occidental, de façon fragmentaire mais suffisante, une philosophie du sans-objet qui, si elle converge pour partie avec des courants philosophiques existants (pour faire court, disons: des philosophies négatives du « Rien »), présente un corpus de pensée très personnel.

    Tout d’abord, l’originalité de Malévitch, c’est d’avoir donné une dignité philosophique au couple predmietnost’/bespredmietnost’ [figuration/sans-objet] qui est né dans les années 1910 pour désigner en premier lieu une nouvelle réalité de la théorie et de la critique d’art, à savoir l’apparition de la non-figuration et de l’abstraction. En 1919, le peintre polono-ukraino-russe déclare :

    « Ayant fait mention du sans-objet, je voulais seulement indiquer concrètement [en 1913- 1916] que, dans le suprématisme, ce n’étaient pas les choses, les objets, etc. qui étaient traités, un point, c’est tout ; le sans-objet en général n’était pas concerné. »

    [K. Malévitch, « Suprématisme » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 192]

                  Ainsi, le peintre fait une nette distinction entre le sans-objet comme mode opératoire dans les arts plastiques et le « sans-objet en général », philosophique, suprématiste. À dessein, il n’a pas cherché pour le sans-objet philosophique un autre mot que celui de sans-objet tout court. Il avait pourtant à sa disposition un couple possible, « objectivité/non-objectivité », qu’il utilise par ailleurs [ Cf. K. Malévitch, « Du subjectif et de l’objectif en art et en général] [1922-1923], in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 101-118]. S’il ne l’a pas choisi, selon mon hypothèse, c’est que l’« objectivité/non-objectivité » ne rendait pas compte de sa démarche et entraînait sa pensée dans la scolastique des diverses doctrines. Il y a, à la limite, une certaine « objectivité » dans le suprématisme, l’objectivité du sans-objet, de l’absence totale d’objet. Si l’objectivité en tant qu’objectivation est niée par le peintre, car « l’homme ne peut rien se représenter» [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôée. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 315, § 9]., si l’opposition traditionnelle en philosophie entre sujet et objet n’a aucun sens pour lui, il n’en reste pas moins que tout est un, que, si rien n’est en dehors, c’est le rien qui est. C’est ce rien que le suprématisme veut libérer du poids figuratif (i.e. des objets, predmietnyi). C’est là précisément qu’est le nœud de la réflexion philosophique du peintre : la constatation de ne pouvoir rien figurer, se figurer, représenter ou se représenter. Le « miroir suprématiste », c’est le zéro, « le zéro comme anneau de la transfiguration de tout ce qui est avec-objet [predmietnoyé] en sans-objet [bespredmietnoyé]  » [.Malévitch, Le Suprématisme. Le monde comme étant sans-objet ou le Repos éternel, in Malévitch, Œuvres en cinq volumes, t. III, § 44, p. 84] . C’est à partir du zéro, dans le zéro, que commence le vrai mouvement de l’être. Aucune des oppositions philosophiques traditionnelles ne convient ici, c’est pourquoi Malévitch s’est servi du vocabulaire des arts plastiques dans sa méditation sur l’être. Le suprématisme n’est pas une philosophie de la négation dans un processus dialectique, c’est une philosophie du « sans », de l’absence.

                 La portée philosophique des écrits de Malévitch ne fait que se confirmer au fur et à mesure des publications des inédits. Nous avons dit que le philosophe français Emmanuel Martineau a été le premier à placer l’œuvre écrite de Malévitch dans sa Geschichtlichkeit [historialité], c’est-à-dire dans sa situation par rapport aux courants depensée depuis l’aurore de la philosophie  [Le livre d’Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, sera complété par une série d’articles d’une grande force de pensée, qui apportent, chacun, un approfondissement de la philosophie suprématiste : « Une philosophie des “suprema” » (1977, en français et en anglais), in Suprématisme, cat. exp., op. cit. ; « Préface » consacrée à Dieu n’est pas détrôné et au Poussah, reprise sous le titre « Sur Le Poussah », in Kazimir Malévitch, Écrits (Annexes), p. 645-676 ; « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 59-77]. Résumons, très grossièrement, l’interprétation par Martineau des écrits suprématistes. Tout d’abord, il proclame haut et fort que les déclarations et affirmations du fondateur du suprématisme «sont philosophiques et le sont dans un sens rigoureux et éminent 459 » [ E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op.cit., p. 121]. Il y a un « dialogue silencieux et inconscient entre phénoménologie et suprématisme » [E. Martineau, « Sur Le Poussah », in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 670]. C’est l’expérience de l’art qui a conduit Malévitch à une nouvelle abstraction, celle du retrait (Entzug) des choses vers la zone invisible de leur provenance, à partir de laquelle se révèle « l’essence de la nature immuable dans tous ses phénomènes changeants» [K. Malévitch, « Le miroir suprématiste » [1923], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 358] : la « mission picturale» du suprématisme est de «laisser “procéder” rythmiquement la “nature” jusqu’à la diversité de ses “états” et de laisser à leur tour ces “états” , par le miracle de la couleur et de la facture, se réincarner en de nouvelles choses non objectives, reposant, statiquement ou dynamiquement, dans leur “esprit”» [E. Martineau, « Une philosophie des “suprema” », in Suprématisme, cat. exp., op. cit., p. 130]. Pour Martineau, le suprématisme est « une pensée transmétaphysique 463 » [ E. Martineau, « Sur Le Poussah », in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 669], en quête d’un nouveau rapport à Dieu :

    « Là où Nietzsche laisse le surhomme sans monde, et laisse indécis son rapport nouveau au divin, Malévitch parvient à élaborer une pensée de la mondanéité du surhomme, et à y inclure une nouvelle figure de Dieu. »

    [Ibid.]

                   Ni le suprématisme pictural ni la philosophie suprématiste ne sont iconoclastes ou nihilistes. L’iconoclasme de Malévitch « ne s’exerce que sur l’imago et laisse intact […] le champ de l’icône comme ‘similitude’ rigoureusement non imitative » [Ibid., p. 656, note 1] :

    « Le suprématisme pictural est la tentative de restaurer en art l’iconicité, et la philosophie […] la tentative de rendre ses droits à l’« étant » »

    [E. Martineau, « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 63]page265image46059456

                  Et, surtout, Martineau insiste sur la pensée picturale de Malévitch comme étant une école de liberté, de « libération de la liberté » :

    « Quiconque aujourd’hui demande à la pensée d’être ce qu’elle a toujours été, à savoir le seul instrument de libération qui existe sur la terre et au ciel, doit lire Malévitch comme un des plus grands pédagogues spirituels et politiques du siècle. »

    [E. Martineau, Malévitch et la philosophie, op.cit., p. 224].

                    Martineau, comme moi-même, et comme tous ceux qui ont discerné chez Malévitch une pensée ontologique du spirituel (non du spiritualisme !), nous avons été critiqués par la pensée dominante des années 1970-1980 qui s’est saisie du « zéro des formes » proclamé par le suprématisme de 1915 pour n’y voir qu’un « degré zéro ». Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet «au-delà» n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, la seule réalité.

                           Citons ici un large extrait de la lettre, encore inédite, que Malévitch écrivit à Mikhaïl Guerchenzon le 11avril 1920, c’est-à-dire précisément au moment où il commence son grand œuvre philosophique. Cette lettre confirme, s’il en était besoin, l’antimatérialisme foncier du peintre et son ambition de faire du suprématisme pictural et philosophique une nouvelle religion de l’esprit, appelée à succéder à toutes les religions – une « religion de l’acte pur » :

    « Je ne considère plus le suprématisme en tant que peintre, ou comme forme que j’aurais fait sortir de l’obscurité de mon crâne, je me tiens devant lui comme quelqu’un qui est à l’extérieur et qui contemple un phénomène. Pendant de nombreuses années, j’ai été occupé par mon mouvement dans les couleurs en laissant de côté la religion de l’esprit ; vingt-cinq années ont passé, et maintenant je suis retourné ou bien suis entré dans le Monde religieux ; je ne sais pourquoi cela s’est passé. Je fréquente les églises, regarde les saints et tout le monde spirituel en action et voilà que je vois en moi, et peut-être dans le monde entier, qu’est arrivé le moment du changement des religions. J’ai vu que de la même façon que la peinture est allée vers la forme pure de l’acte, de la même façon le Monde des religions va vers la religion de l’Acte Pur ; tous les saints et les prophètes furent stimulés par ce même acte mais n’ont pu l’accomplir, car ils avaient pour barrière la raison qui voit en toute chose but et sens, et tout l’acte du Monde religieux s’est brisé sur les deux parois de la palissade rationnelle. »

    [K. Malévitch, lettre à M.O. Guerchenzon du 11 avril 1920, in Malévitch, Œuvres en cinq volumes, t. I, p. 341].

                  Les textes de Malévitch permettent de saisir la portée de son acte pictural. Si l’homme a été pris d’une véritable rage d’écrire, ce fut autant pour défendre son système pictural que par un besoin ontologique de formuler par le verbe ce qu’il formulait, silencieusement, par le pictural. Les écrits malévitchiens nous font entrer dans les méandres mêmes de la création où «peindre-écrire-penser-être» sont des positions identiques sinon semblables. Ils sont le fruit d’une réflexion venant après une œuvre déjà faite. À la fois défense et illustration de l’art sans-objet, ils nous donnent la version philosophique d’une pratique picturale.

    Malévitch n’est pas un philosophe professionnel. Il est un peintre qui a exprimé discursivement, avec les outils verbaux fournis par son environnement culturel, la nécessité philosophique de l’art pictural. L’extraordinaire, la chose unique dans l’histoire universelle des arts, c’est qu’il est non pas un peintre-philosophe mais un grand peintre et un grand penseur qui a su poser en termes philosophiques, souvent idiolectiques, et au même niveau que les grands, la question de la vérité de l’être.