Catégorie : Malévitch

  • Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)   par Jean-Claude Marcadé

    Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)  par Jean-Claude Marcadé

    Icône et avant-garde russes, deux faces majeures de l’art universel (2002)

     par Jean-Claude Marcadé

     

     

    “ Le monde invisible de la gloire divine n’a pas été le seul à trouver son expression dans l’icône russe. Deux plans d’existence, deux mondes s’y côtoient de façon dynamique et vivante. D’une part, la paix éternelle de l’au-delà, de l’autre, un monde qui cherche, mais qui n’a pas encore trouvé Dieu, une existence chaotique, pécheresse, souffrante, mais qui aspire au repos de Dieu. Parallèlement à ces deux mondes, l’icône reflète et oppose deux Russies. L’une s’est déjà ancrée dans le repos éternel, en elle retentit ineffablement l’hymne des chérubins : ‘Déposons maintenant tout souci de ce monde.’ L’autre se blottit contre le temple, aspire à lui, attend de lui intercession et aide. C’est autour du temple que cette Russie construit son édifice séculier et éphémère. ”
    Eugène Troubetzkoï, Trois études sur l’icône (1916)
     
    “ À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes […] Les peintres d’icônes, ayant atteint à une grande maîtrise technique, avaient transmis tout un contenu dans une vérité antianatomique, en dehors de la perspective aérienne et linéaire. La couleur et le fond étaient élaborés par eux dans une perception purement émotionnelle du thème ”
    Malévitch, Autobiographie (1933)
     

    Les arts plastiques russes sont restés pendant longtemps les parents pauvres de l’histoire de l’art, tellement était ancrée l’idée toute faite que la Russie avait sans doute une littérature immense, une musique et un ballet originaux, mais qu’elle n’était pas un pays de peintres. Malgré l’organisation par Diaghilev au Salon d’automne de Paris en 1906 d’une vaste exposition d’art russe, malgré la contribution slave aux Ballets Russes de Diaghilev qui ont marqué toute une époque, malgré le livre de Louis Réau L’Art russe des origines à Pierre le Grand en 1921, cette opinion était soutenue par beaucoup qui ne voyaient des lumières que dans les ateliers européens, disaient que pour devenir peintre, il fallait passer par l’Occident, occultaient le passé russe. Jusqu’au jour, et cela s’est passé dans les années 1960, des historiens de l’art (Camilla Gray, Troels Andersen, Valentine Marcadé) ont révélé l’ampleur du mouvement pictural russe dans le premier quart du XXe siècle, ampleur qui faisait de la Russie un lieu de l’art aussi original et aussi universel qui celui qui avait vu fleurir la peinture d’icônes du XVe au XVIIe siècle.

    L’icône a joué un rôle essentiel dans la vie liturgique, théologique et intellectuelle de la Russie, et ce au même titre que la musique. Il est connu que l’Orthodoxie de la Rous’ avant le XIVe siècle, puis celle de la Moscovie et de l’Empire Russe, a privilégié, développé, magnifié la liturgie qui fut la nourriture non seulement religieuse et mystique, mais également le lieu d’où partait la réflexion philosophique, où se vivait la beauté spirituelle et esthétique. La somptuosité de la liturgie orthodoxe russe est un fait auquel peu de nos contemporains restent insensibles. Rappelons-nous, entre autres, que Kandinsky, ce “ moderniste ” par excellence du XXe siècle, disait avoir connu existentiellement la synthèse des arts, ce qu’à la fin du XIXe siècle on appelait Gesamtkunstwerk ou synesthésie, dans les izbas de la région de Vologda et dans “ les églises de Moscou, particulièrement à la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile le Bienheureux ” :

    “ Dans ces izbas extraordinaires, j’ai rencontré aussi pour la première fois ce miracle qui est devenu par la suite un des éléments de mes travaux. C’est là que j’ai appris à ne pas regarder le tableau de côté, mais à évoluer moi-même dans le tableau, à vivre en lui. Je me souviens avec netteté que je me suis arrêté sur le seuil devant ce spectacle inattendu. La table, les bancs, l’énorme et important poêle, les armoires, les dressoirs, tout cela était peint d’ornements amples et multicolores. Sur le mur – des loubki [images populaires russes xylographiées] : un preux représenté symboliquement, une bataille, une chanson rendue en couleurs.

    Le Beau Coin rouge [le coin des icônes], tout couvert d’icônes peintes et imprimées et, devant elles, une veilleuse rougissante, comme si elle savait quelque chose à part soi, vivait à part soi, étoile humble et fière qui chuchotait mystérieusement. Quand enfin j’entrai dans la pièce, la peinture m’encercla et j’entrai en elle. Dès ce moment, ce sentiment a vécu en moi inconsciemment, bien que j’en aie fait l’expérience dans les églises moscovites et surtout dans la cathédrale de la Dormition de la Mère de Dieu et à Saint-Basile-le-Bienheureux. ”

    Le choix de ces deux dernières églises moscovites n’est pas fait au hasard, car toutes les deux sont tapissées de fresques ou de peintures murales auxquelles s’ajoute la muraille des iconostases couverte d’icônes, donc de peinture, comme on peut le voir encore aujourd’hui. Dans ces lieux prestigieux du Kremlin se déroulaient la liturgie et les différents offices. Qui assiste à la liturgie de saint Jean Chrysostome dans le rite orthodoxe russe ne manque pas d’être frappé par le caractère de théâtre total qu’il a conservé. Nous y trouvons les mouvements processionnels des prêtres , des acolytes, des diacres, qui se déroulent selon une symbolique immuable de chaque côté du mur de l’iconostase, autour de l’autel, passent, selon les moments, par une des portes latérales de l’iconostase, de l’église au sanctuaire et vice-versa, débordent dans l’espace réservé aux fidèles. Ces évolutions sont accompagnées de la merveilleuse musique, entretenue  pendant des siècles,  que l’on connaît. À cela s’ajoute l’utilisation généreuse d’encens, en particulier devant les icônes ou les fidèles qui sont, d’une certaine manière, des icônes archétypiques puisque “ l’image et la ressemblance divines ont été mises par Dieu dans l’homme lors sa création. ” Enfin, la foule des croyants bouge, elle aussi, puisqu’il n’y a pas de sièges au centre d’une église orthodoxe traditionnelle : on se déplace vers les différentes icônes, devant lesquelles on met des cierges, on baise les icônes, on se signe mais pas en cadence, on se courbe pour toucher la terre avec la main droite en demande de pardon et en signe de soumission à la volonté de Dieu, on se prosterne tête contre terre à certains endroits de la liturgie. Si la gestique des célébrants suit un cours immuable, la gestique des fidèles est plus aléatoire. Ainsi sont conciliés mouvement collectif et mouvement personnel.

    La Rous’ chrétienne fut plongée dès le commencement dans la culture théologique byzantine, donc dans sa culture iconographique intense qui a suivi le “ triomphe de l’Orthodoxie ”, c’est-à-dire le triomphe de la vénération des icônes sur l’iconoclasme, à la suite du VIIe Concile Oecuménique, Nicée II, en 787 (le dernier Concile Œcuménique de l’Église Une). Les premiers maîtres iconographiques des Russiens furent grecs dont l’art marque profondément l’iconographie dans la Rous’ du XIème au XIIIe siècle. Petit à petit, des caractères spécifiques slaves apparurent en filigrane des modèles canoniques byzantins. L’invasion tatare et la prise de Kiev en 1240 contribuèrent à la décadence de ce haut lieu de l’art. Désormais se développent à l’Est les écoles de Vladimir-Rostov, alors que Novgorod “ était devenu après la dévastation de Kiev le représentant du style byzantin dans la Rous’ ; c’est pourquoi on vénère comme la plus antique des écoles russes l’école de Novgorod. ” Quant à l’État Moscovite, il connut dès les XIV-XVèmes siècles une efflorescence de la peinture d’icônes. Y contribuèrent la situation politique (l’affaiblissement du joug tatare, le “ rassemblement des terres de la Rous’ ”), l’extraordinaire renouveau religieux sous le signe de l’hésychasme avec saint Serge de Radonège à la fin du XIVe siècle.

    L’importance de saint Serge de Radonège pour la Russie est incalculable. Il fut le levain sur lequel se fit “ le commencement de la renaissance morale, puis politique du peuple russe ” Désormais, le lien étroit qui unit la Russie fervente des monastères et la société civile fut un fait qu’il faut avoir toujours en vue pour comprendre la vie russe  et ses manifestations politiques, intellectuelles et artistiques jusqu’à la révolution bolchevique de 1917. Toute la pensée spirituelle de Dostoïevski, entre autres, est sous ce signe. Le grand théologien, penseur, théoricien de l’art, savant que fut le Père Pavel Florenskij pouvait s’exclamer :

    “ L’idée morale, l’idée d’État, la peinture, l’architecture, la littérature, l’école russe, la science russe, toutes ces grandes lignes convergent vers notre saint [Serge de Radonège]. En sa personne, le peuple russe a pris conscience de lui-même, de la place qui était la sienne dans l’histoire et la culture, de sa tâche culturelle. C’est alors seulement qu’il s’est acquis le droit à l’indépendance. ”

    Le XIVe siècle est dans le monde orthodoxe celui des controverses entre les hésychastes, partisans de la prière perpétuelle (la “ prière de Jésus ”) menant à l’acquisition du Saint-Esprit et à l’illumination par la lumière incréée du Thabor, et les humanistes porteurs du principe rationaliste. Le triomphe, à partir de saint Serge de Radonège, de l’hésychasme aura de grandes conséquences pour la Russie, en particulier le fait qu’elle n’a pas connu de phénomène semblable à la Renaissance occidentale. La ligne hésychaste traverse la peinture d’icônes russe dont les dominantes sont la quête d’une harmonie céleste, de la douceur, de la tendresse, la quête de l’essentiel débarrassé de tout psychologisme, de l’anecdotique, des bruissements du temps.

    L’autre image qui domine la spiritualité iconographique russe à la suite de saint Serge de Radonège, c’est celle de la Trinité, sous l’invocation de laquelle “ le premier éducateur de l’esprit populaire russe ” (selon l’historien Ključevskij ) a placé la Laure qu’il a fondée et qui est restée au cours des siècles le cœur de la Russie. Et l’icône la plus célèbre, un des sommets les plus hauts de tout l’art russe, n’est-ce pas précisément la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev qui, selon la Tradition, a été peinte à la gloire du saint fondateur dans la première moitié du XVe siècle, environ après la dormition de celui-ci (1392), et est restée non loin de son tombeau pendant plus de cinq cents ans avant d’être transportée en 1929 à la Galerie Trétiakov, où elle est toujours l’objet de l’admiration, voire de la vénération, des visiteurs.

     

    Un des spécialistes de l’icône dans la nouvelle génération, Mahmoud Zibawi, a bien défini le caractère spécifique de l’iconographie russe :

    “ Devenue ‘Troisième Rome’ , la Russie fait cheminer l’art vers la quiétude de l’hésychia. L’abstrait marque le pas sur le concret. Toute dramatisation se trouve engloutie. Les hommes sont des ‘anges terrestres’. Tout est lumière, calme, joie, paix et amour. ‘Le monde nouveau et non composé’ remplace le monde déchu. L’image dévoile « la demeure de Dieu avec les hommes ” (Apoc. 21 :3).

    L’icône n’est pas, comme le tableau religieux qui s’est développé en Occident, une œuvre d’individualisme même si chaque peintre d’icônes apporte sa note personnelle, faisant des choix dans le traitement des sujets et de la gamme colorée, tels que les proposent les modèles archétypiques canoniques. L’icône ne peut être créée que dans le consensus ecclésial, dans le mouvement prophétique et l’expérience spirituelle vécue à l’intérieur de la communauté ecclésiale.

    L’apparente uniformité de l’icône est constamment battue en brèche par des traits chaque fois différents selon les iconographes les plus fidèles aux canons dans la composition du ou des sujets, dans le traitement de la gamme colorée. Et puis, comme le précise Bruno Duborgel :

    “ Selon l’espace, ecclésial ou privé, auquel on la destine, selon le matériau et le style de sa mise en œuvre, selon les genres d’usages religieux auxquels on l’associe etc…, la ‘même’ image (thématiquement parlant) représente des visages et des modes de vie diversement circonstanciés. ”

    Si l’icône peut apparaître à un regard superficiel répétitive, monotone, cette impression ne résiste pas à une contemplation attentive. Certes, il est impensable d’inventer de nouveaux archétypes iconographiques qui ne seraient fondés que sur l’imagination individualiste de tel ou tel artiste, et non sur l’assentiment de toute la communauté ecclésiale. Et malgré cela, quelle diversité des éléments figuratifs isolés, autres que ceux, obligatoires, pour reconnaître l’icône, du prisme coloré avec le jeu subtil que permet la symbolique ! Souvent, l’iconographe ajoute telle scène de la vie courante et l’intègre au monda mystique du sujet principal. Dans d’autres cas, les iconographes manifestent un goût prononcé pour les ornements, en particulier floraux. Cela commencera à se répandre en Russie au XVIIe siècle, chez un Simon Ušakov, mais cette tendance à la surcharge décorative et à la miniaturisation sera surtout le fait de l’école Stroganov.

    Les penseurs russes qui se sont penchés sur l’icône russe ont noté qu’elle représente à elle seule un cosmos, un ordre, qui s’inscrit dans le cosmos du temple, lequel est la préfiguration sur terre d’un cosmos transfiguré. Ici, évidemment, pas de mouvement “ vivant ”, naturaliste. Le hiératisme, l’apparente immobilité nous transportent dans une autre dimension que celle de la vie contingente ; c’est une dimension entre humain et divin, entre ici-bas et transcendant. L’icône russe a su, dans ses meilleures créations, faire apparaître la divino-humanité, l’adjonction du divin et de l’humain, cette crête entre l’invisible et le visible, l’inapparent et l’apparent. La barrière qui sépare ces deux mondes dans l’église, c’est l’iconostase :

    “ L’iconostase est la frontière entre le monde visible et le monde invisible […] L’iconostase est la manifestation des saints et des anges : en premier lieu de la Mère de Dieu  et du Christ Lui-Même dans Sa chair – des témoins proclamant la réalité de l’au-delà de la chair ”, écrit le Père Pavel Florenskij.

    L’usage spécifiquement russe de l’iconostase se manifeste et se consolide entre le XIVe et le XVe siècle. Les Portes Royales à deux battants, situées au centre, ouvrent l’accès du célébrant à l’autel ; elles représentent en leur sommet l’Annonciation et, sur les deux battants , les quatre évangélistes, tandis que le long des deux montants se déroule une théorie de saints évêques et de diacres variant selon les vénérations locales.

    Sur les portes latérales de l’iconostase, l’une menant à la prothèse (table où est préparée l’Eucharistie) et l’autre où sont rangés les vêtements liturgiques, figurent traditionnellement les représentations des saints archidiacres Etienne et Laurent.

    Au-dessus des Portes Royales était représentée l’Eucharistie (deux figures du Christ en pied donnant l’une le pain, l’autre le vin aux apôtres).

    Les rangées d’icônes qui surplombent les portes de l’iconostase ont été, en Russie, ajoutées au cours des siècles. De Byzance reste, immuable, la première rangée ayant en son centre une Déisis, c’est-à-dire l’imploration de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur (le Baptiste), qui tendent leurs mains vers le Christ, le plus souvent un “ Christ en majesté ” ; au XIVe siècle, on a disposé de chaque côté de ces trois figures centrales les icônes des archanges Michel et Gabriel et celles de Pierre et de Paul.

    La rangée au-dessus de la Déisis a été ajoutée au XIVe siècle : c’est celle des Douze Grandes Fêtes représentant des sujets christologiques et mariologiques.

    À la fin du XVe siècle, on ajoute une autre rangée au-dessus de celle des Fêtes, la rangée des Prophètes, de Moïse au Christ, qui s’ordonnent autour de l’icône centrale de la Mère de Dieu du Signe [Znamenie] (Marie a les mains en position d’orante  et porte dans son sein l’Emmanuel) .

    Enfin au XVIe siècle, une dernière rangée, celle des Patriarches, vient clore la paroi : elle représente l’Ancien Testament d’Adam à Moïse et comporte, en général, dans son milieu, une représentation de la Trinité sous la forme des trois Voyageurs angéliques apparus à Abraham. Cela est le schéma général, mais il subit, selon les époques et les traditions locales, des variations.

    D’ailleurs, la peinture d’icônes, de façon générale, et la russe, tout particulièrement, ne suivent les modèles archétypiques donnés dans des ouvrages spéciaux à l’usage des iconographes que dans leur conformité essentielle aux canons ecclésiaux. Il suffit de comparer les œuvres de trois illustres iconographes de la grande époque de l’icône russe – Théophane le Grec (fin du XIVe siècle), saint André Rublev (début du XVe siècle) et Maître Denis (Dionisij) (fin du XVe et début du XVIe siècle) pour comprendre qu’il s’agit de styles aussi tranchés que dans l’histoire de la peinture occidentale. Egon Sendler note de la façon suivante les distinctions des fonds picturaux selon les écoles :

    “ A Pskov prédomine le vert ; à Novgorod on trouve des fonds rouges (saint Elie et saint Georges). À partir du XVIe siècle, à Moscou, les fonds deviennent assez foncés, jusqu’au ton marron. Dans l’école de Stroganov, on trouve souvent des tons vert olive foncé. Ces couleurs correspondent au style de la peinture de l’icône. ”

    La réception de l’icône russe, en tant que distincte par son esprit et son “ écriture ” de toutes les branches orientales et byzantines, a débuté en Russie même dans la seconde moité du XIXe siècle et a fini par s’imposer tout au long du XXe siècle. L’écrivain Leskov fit beaucoup pour la connaissance des icônes “ en tant que commencement de la peinture russe ”. Sa nouvelle L’Ange scellé (1873) que Bernard Berenson rangeait avec Le Chef-d’œuvre inconnu de Balzac, parmi les rares chefs-d’œuvre littéraires ayant traité de l’art avec pertinence, intègre au récit une information technique sur l’art des icônes et une interprétation esthétique de celui-ci, fondée sur une analyse de ses spécificités. Cela a favorisé un retour aux sources de cet art liturgique qui avait été défiguré depuis la fin du XVIIe siècle par la “ manière franque ”, c’est-à-dire par la peinture occidentale avec sa recherche d’un mimétisme sensualiste et son souci toujours davantage exprimé de la perspective “ scientifique ”. Leskov prend comme cadre de L’Ange scellé le milieu des vieux-croyants, car ceux-ci ont préservé dans sa pureté la tradition antique de la peinture d’icônes jusqu’au XVIIe siècle avant son “ italianisation ”, coïncidant avec sa décadence progressive.

    Le chef du schisme (raskol) vieux-croyant, l’archiprêtre Avvakum (1620-1682), qui s’opposa au patriarche moscovite Nikon et périra sur le bûcher de l’Église officielle, fulmine :

    “ Dieu a permis la prolifération d’une peinture d’icônes fautive en Russie […] On représente le Sauveur Emmanuel avec un visage bouffi, une bouche vermeille, des cheveux bouclés, des bras et des muscles épais, et son aspect général est celui d’un Allemand à cela près que l’on n’a pas attaché de sabre à sa ceinture […] Les bons peintres anciens peignaient différemment la personne des saints : ils affinaient le visage, les mains, et tout ce qui a trait aux sens, les émaciant par le jeûne et le labeur et de nombreuses afflictions. Tandis que maintenant, vous avez changé leur visage, vous les peignez tels que vous êtes vous-mêmes. ”

    Comment ne pas penser qu’Avvakum songe ici à un peintre comme Semën Ušakov, son contemporain, dont certaines icônes ont un caractère plus douceâtre, plus charnel aussi, plus réaliste, que toutes les représentations antérieures. Ušakov fait passer l’icône vers le tableau de chevalet de type occidental, même s’il garde la structure architectonique canonique. Il reste le grand peintre religieux de la seconde moitié du XVIIe siècle, sans avoir les vertus de l’iconographe traditionnel.

    La sévérité que le véhément archiprêtre Avvakum réclame des images sacrées n’est qu’un des aspects de la peinture d’icônes. En Russie s’est développée une gamme très riche d’expressions iconiques : cela va de l’austérité de l’aspect des moines qui ont témoigné de la lutte dans leur corps contre la nature mauvaise à la finesse des corps angéliques chez Rublev, en passant par la manifestation du caractère “ national russe”, à la fois physique et spirituel dans beaucoup d’icônes du Christ. Andrej Tarkovskij a su dévoiler cela dans son film André Rublev, fresque grandiose qui déroule l’itinéraire très incarné et très spiritualisé de l’homme russe du XVe siècle. La contamination de la peinture profane a fait perdre à la peinture d’icônes son vrai sens qui est autant théologique-philosophique qu’esthétique.

    En notre siècle, le savant Père Pavel Florenskij a fortement accentué l’opposition entre la peinture d’icônes, telle qu’elle s’est maintenue dans les pays orthodoxes, et l’évolution de la peinture religieuse et profane dans les pays catholiques (peinture à l’huile dominante) et protestants (gravure dominante), voyant dans les procédés mêmes de la fabrication une indication de leur divergence “ ontologique ” ; d’un côté, la planche de bois vivante, travaillée sur la surface pendant des jours et des mois avant que ne s’y inscrivent des contours et ne s’y appliquent des couleurs au jaune d’œuf et à l’eau, puis des rehauts (blanc de céruse, poudre d’or etc.) ; de l’autre, la peinture à l’huile, la toile ou le papier. Le Père  Florenskij peut affirmer : “ L’iconographie est la métaphysique de l’existence concrète. Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente. Si les techniques picturales et graphiques ont été élaborées en fonction des nécessités culturelles et se présentent comme un condensé de l’époque, alors la technique iconographique s’exprime par l’exigence d’exprimer la métaphysique du monde. Ce qui est reproduit sur l’icône n’a rien de fortuit, non seulement rien d’empiriquement fortuit, mais rien de métaphysiquement fortuit. ”

    Dans une autre nouvelle de Leskov Aux confins du monde (1875), est affirmée, en opposition à l’art religieux occidental, l’absence de tout sensualisme dans la représentation orthodoxe russe de la face du Christ qui “ a une expression mais point de passions […] Ses traits sont à peine indiqués mais l’impression que l’on en a est complète. Il a, c’est vrai, un air quelque peu paysan, mais malgré cela vénération lui est due. ” L’évêque, qui prend la défense des icônes devant des interlocuteurs cultivés plus ou moins sceptiques, ajoute :

    “ Comment nos vieux maîtres ont-ils atteint un tel charme dans cette représentation ? C’est resté leur secret qui est mort avec eux et avec leur art méprisé. C’est net : il est impossible de souhaiter un art plus simple ; les traits sont à peine indiqués, mais l’impression est totale. Il est un peu frustre, je le répète, et l’on ne l’invitera pas dans un jardin d’hiver pour écouter des canaris, mais le mal n’est pas grand. ”

    Leskov et Dostoïevski ont réfuté également les nouvelles interprétations du Christ dans la peinture réaliste engagée des “ Ambulants ”. Les Ambulants n’ont presque plus rien à voir, dans la peinture religieuse qu’ils ont abondamment pratiquée (Repin, Nikolaj Gay, Victor Vasnecov…), avec la tradition de l’icône russe.

    En revanche, tous les artistes novateurs russes du premier quart du XXe siècle ont subi l’influence de l’icône (Natalia Gontcharova,  Larionov, Malévitch, Tatline, Filonov). L’icône a joué un rôle de premier ordre dans la révolution esthétique qu’a opérée “ l’avant-garde russe ” des années 1910 et 1920. Elle a fait prendre conscience à cette dernière du trésor formel qu’elle représente. De plus, elle a fait opérer au tableau de chevalet un mouvement vers l’icône, c’et-à-dire vers un espace autonome qui se construit sur son propre rythme.

    Natalia Gontcharova a provoqué un scandale en 1912 en montrant à Moscou, lors de l’exposition “ La Queue d’âne ”, un panneau représentant les Quatre évangélistes  (Musée national russe, Saint-Pétersbourg), semblables aux icônes du rang apostolique de l’iconostase. La censure ne supporta pas que des œuvres sur un sujet sacré (il y avait aussi à cette exposition la toile intitulée Dieu) fissent partie d’une manifestation au nom si facétieux et provocateur. Mais les œuvres de Natalia Gontcharova n’étaient pas des icônes ; ils s’agissaient de tableaux à thème religieux. Il en est de même pour un autre tableau de Natalia Gontcharova, L’Ancien des jours, ou des décors pour la mise en scène non réalisée du ballet Liturgie pour les Ballets Russes de Diaghilev en 1915. L’ artiste a peint également de “ véritables ” icônes, mais il faut dire que rares sont les peintres qui atteignent dans ce domaine la perfection spirituelle de l’ancienne peinture d’icônes. Là où il n’y avait pas confusion entre peinture d’icônes et tableau de chevalet, l’icône comme telle a pu donner des impulsions décisives pour la compréhension du tableau comme tel. C’est ainsi que Natalia Gontcharova, dans des séries d’oeuvres consacrées aux travaux des champs, aux activités de la vie campagnarde, a intégré des éléments figuratifs venus de l’icône : yeux en amande, strabisme mystique, couleurs symboliques. Larionov donne à sa Vénus katsape du Musée de Nijni-Novgorod des yeux d’icône. La face humaine subit, chez les peintres de toutes les tendances de l’école russe du XXe siècle, l’influence des visages iconiques : les portraits sont de face, les yeux sont ouverts sur une autre réalité avec un “ décalage ” (sdvig) mystique, le regard traverse le visible sans s’y arrêter, l’aspect d’ensemble est hiératique et méditatif : par exemple, Autoportrait de Lentoulov, Portrait du poète futuriste Vassili Kamienski de David Bourliouk (1917), Tête de garçon ouzbek (1921) ou Portrait d’Anna Akhmatova (1922) de Pétrov-Vodkine, etc. (toutes au Musée national russe, Saint-Pétersbourg). Jawlensky a été marqué de façon exceptionnelle par l’esthétique byzantino-russe à travers la représentation des faces humaines auxquelles il donne toutes les nuances mystiques grâce à une palette somptueuse, raffinée, à un équilibre entre le fort pouvoir émotionnel des couleurs et l’ascèse expressive qui ira jusqu’à la quasi-abstraction des dernières méditations dans les années 1930.

    Jawlensky et Malévitch, avec chacun sa propre picturologie et sa visée iconologique, ont en ce siècle pris la Face humaine comme paradigme métonymique de la Face du Monde, et cela d’un bout à l’autre de leur création.

    C’est de l’icône, autant que du lubok, de l’art archaïque, ou des nabis, que vient le hiératisme des formes chez Larionov, Natalia Gontcharova, Tatline ou Malévitch. Un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante ou dans le travail. Filonov, dans son projet prométhéen de faire de la surface du tableau le lieu de recréation du monde dans sa totalité, emprunte des procédés formels et thématiques à la peinture d’icônes. Ainsi, dans la Formule du prolétariat de Pétrograd(début des années 1920) du Musée national russe, il utilise la combinaison d’un nombre inhabituel des parties du corps (à l’instar des icônes de La Mère de Dieu à trois mains ou la Sainte Trinité sous la forme de trois yeux), les poses hiératiques, la représentation de deux pieds isolément ou des seules faces (à l’instar des icônes couvertes d’une chape de métal : la riza.

    Quant à Tatline, il a été formé à la technique des icônes et il intégra cette science à ses tableaux de 1911 à 1913 : regards et poses d’éternité dans les visages, lumière colorée qui vient de l’intérieur des formes, comme dans Le marin du Musée national russe, carnation des Nusde 1913. Le levkas, ce mélange de craie et de colle animale qui forme le premier fond luminescent blanc de la planche de l’icône, sera un des ingrédients des contre-reliefs tatliniens en 1914-1915. Dans les Nus (celui de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou et celui du Musée national russe à Saint-Pétersbourg), les contours, en particulier les galbes, sont traités dans la droite ligne du premier “ cubisme ” de Picasso et de Braque avec le même souci de construire le tableau comme une architecture. S’ajoute chez Tatline le souffle des représentations imposantes des Sybilles de Michel-Ange à la chapelle Sixtine  avec, dans le Nu du Musée national russe, une tendance au sculptural. On pourrait dire que, dans ces toiles, Tatline prépare déjà cette synthèse entre peinture, sculpture et architecture, synthèse qu’il réalisera l’année suivante, en 1914, en créant le genre des reliefs picturaux, contre-reliefs et reliefs angulaires.

    On ne doit jamais perdre de vue que Tatline a commencé comme peintre d’icônes. Certes, le sujet du nu féminin n’est guère le fait de l’icône ecclésiale, dont un des principes conceptuels essentiels est l’élimination de tout sensualisme, pour ne pas dire sensualité. Les nus des icônes représentant sainte Marie l’Égyptienne ou les fols en Christ (jurodivye) (comme saint Basile le Bienheureux) sont totalement asexués (cela se retrouve, dans la peinture d’avant-garde, dans les nus de Filonov). Chez Tatline, le sexe du Nu du Musée national russe est indiqué de la façon la plus réaliste qui soit (plus tard, la sculpture Torse de Gabo emploiera le même procédé). Et pourtant, on ne saurait dire que ces œuvres sont érotiques, comme le sont, en Europe, les nus féminins de Cranach l’Ancien, de Goya, voire de Manet où la chair est toute frémissante du pinceau amoureux des peintres.

    Peut-être le Père Pavel Florenskij a-t-il raison en disant que la peinture à l’huile, par sa consistance, sa solidité, son caractère charnel, ses touches grasses et sa chatoyance, est liée à la culture catholique issue de la Renaissance, toute tournée vers “ la sensibilité phénoménologique ”

    “ Si la peinture à l’huile est plus apte à reproduire les données sensorielles du monde et la gravure son schéma rationnel, l’icône, elle, fait transparaître l’essence métaphysique de ce qu’elle représente ”

    De son côté, Nikolaï Pounine, évidemment dans une autre perspective, notait que la peinture d’icônes “ élaborait la couleur comme un matériau pictural, comme le résultat de pigments colorants […] Jamais chez les peintres d’icônes la couleur n’était comprise comme des rapports de la gamme chromatique, comme des valeurs. D’où les magnifiques traditions d’un art puissant et sain, traditions qui se sont conservées jusqu’à ces derniers temps dans les écoles de peinture d’icônes et les ateliers de peintre en bâtiments. ”

    Le fond des deux Nus de Tatline est tout à fait “ iconique ”. Le fond chromatique sur lequel s’inscrit le tracé du sujet s’appelle, dans le langage technique de l’iconographie russe, le sankir. Sa composition variait selon les époques, selon les écoles “ Le sankir moderne, écrit le Père Pavel Florenskij – s’obtient à partir de la terre de Sienne brûlée, d’une ocre claire, d’une petite quantité de suie hollandaise, etc. ” Cette couche, qui vient après la préparation du bois à la colle et à la craie (le levkas), est celle qui fait ressortir toute la beauté du modèle grâce à la “ ligne de contour ” (opis’) qui est colorée de façon à éliminer tout graphisme. Ainsi est obtenue la fusion sans division du modèle et du “ fond ontologique ”. Ce qui a permis à Pounine d’affirmer, en forçant quelque peu les choses, que “ l’influence de l’icône russe sur Tatline est indubitablement plus grande que l’influence de Cézanne ou de Picasso ”.

    Dans les Nus de Tatline, la chair est traduite dans une autre dimension que celle des sens, une dimension purement picturale. La dominante ocre-rougeâtre est une quintessence de toute carnation, pas une carnation précise. Citons ici encore Pounine :

    “ Pour Tatline, colorer veut dire avant tout étudier le pigment colorant ; colorer de manière spécifique, cela veut dire travailler picturalement la surface. La couleur est donnée objectivement, c’est une réalité et c’est un élément ; les rapports des couleurs ne dépendent pas des rapports spatiaux qui existent dans la réalité. La couleur rouge est rouge quelle que soit la quantité de lumière qui se trouve entre elle et l’œil ; l’ocre sur la planche d’une palissade et l’ocre au bout du pinceau ne différent pas qualitativement, ils peuvent être différents seulement lorsque sera différente leur composition chimique et le moyen de les poser. ”

    De même, il n’y a aucun visage dans les deux Nus de Tatline. Il n’y a, par conséquent, aucune personnalisation, aucune référence à un vivant éphémère. Si la référence qui vient à l’esprit est celle des nus “ désérotisés ” de Picasso et de Braque à partir des Demoiselles d’Avignon (1907-1909), on ne peut s’empêcher d’y voir également une influence conceptuelle du néo-primitivisme où les nus (par exemple, chez Larionov), même s’ils sont sexués, ont une autre fonction qu’érotique et sont, en tout cas, au-delà de l’érotisme.

    Le trait distinctif du système iconographique tatlinien à travers toute son œuvre, c’est ce que David Bourliouk a appelé en 1912 le “ rondisme ”. Le rondisme oppose aux unités formées par des lignes droites des surfaces arrondies. C’est un trait que l’on trouve, entre autres, chez Léger, voire chez Malévitch en 1911-1912. Mais chez Tatline, il est dominant et conditionne toute la création de l’artiste jusques et y compris dans sa Tour à la IIIe Internationale de 1920 ou dans son Létatline du début des années 1930.

    Le procédé consistant à mettre un personnage de pied sur toute l’étendue du tableau, dominant de sa stature les autres éléments figuratifs représentés en petit, vient de toute évidence de la structure des icônes “ biographiques” avec un saint entouré de compartiments (klejma) qui narrent les épisodes de sa vie (voir, par exemple, à deux pôles stylistiques : Boris Koustodiev et son célèbre Portrait de Chaliapine et beaucoup de  toiles postsuprématistes de Malévitch).

    L’enseignement de la “ perspective inversée ” donné par l’icône fut d’une importance capitale pour les artistes russes novateurs du XXe siècle dans leur refus de ne prendre en considération que la “ perspective scientifique ” héritée de la Renaissance.

    À la fin des années 1920, Malévitch prendra les archétypes du “ Christ Acheïropoiète ” et du “ Pantocrator ” pour créer ses propres tableaux-icônes. Malévitch n’imite pas telle ou telle icône pour la transformer à sa manière. Il construit une image à partir des éléments de la peinture d’icônes, éléments qu’il repense et dont il s’approprie pour les besoins de son tableau . À l’évidence, plusieurs des visages postsuprématistes de Malévitch convoquent l’icône, et pourtant on ne saurait leur trouver de modèle précis dans la peinture d’icônes dans son ensemble.

    Le lien de l’icône et de l’avant-garde russe s’est manifesté de façon éclatante, on pourrait dire “ exotériquement ”, lors de la “ Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 ” à Pétrograd à la toute fin  de l’année 1915, où Malévitch installe son “ Suprématisme de la peinture ” comme le “ Beau coin rouge ” des maisons orthodoxes russiennes avec, comme icône centrale, le Quadrangle (ce que l’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le “ Carré noir sur fond blanc ”), qu’il appelle “ l’icône de notre temps ”. Ce geste ne signifiait pas qu’il s’agissait d’une icône orthodoxe dans sa fonction cultuelle liturgique, au sens de la tradition du VIIe Concile Œcuménique de Nicée II, tradition maintenue intacte dans l’Église d’Orient, car l’icône ecclésiale n’a pas de sens sans la conjonction de l’humain et du divin dans l’incarnation du Christ. De ce point de vue orthodoxe, l’icône malévitchienne, qui ne manifeste que le deus absconditus, est incomplète et a des relents de monophysisme.

    Pour Malévitch, l’icône suprématiste devait créer une nouvelle relation picturale, au-delà de l’icône orthodoxe et du tableau de chevalet, en faisant apparaître un nouveau site ; il s’agit de l’expression d’une image essentielle, débarrassée du fatras figuratif, s’opposant à l’imago, à l’effigie, rendue à l’Unique. Malévitch n’a pas seulement été influencé par le côté formel de l’icône ; il a saisi par une intuition géniale la question philosophique-théologique de l’icône, à savoir que la présence réelle n’est pas dans l’image symbolique représentée, mais dans la relation de cette dernière avec le modèle qui est absent : 

    “ L’invisibilité de l’image est la source de la visibilité de l’icône. ”

    Le Quadrangle oscille entre iconoclasme et iconicité, entre l’effacement de la réalité charnelle et la manifestation du seul monde authentique, le sans-objet (bespredmetnost’). On note une inflexion “ hésychaste ”, par exemple, dans le suprématisme de Malévitch dont l’opus magnum s’appelle Le monde comme sans-objet ou le repos éternel [Mir kak bespredmetnost’ ili večnyj pokoj], et qui traduit sur ses toiles le silence, l’ascèse minimaliste et l’harmonie de l’absence d’objets.

    À travers l’image sainte, l’iconographe accomplit un acte qui entre dans la vie liturgique de l’Église. Le peintre de chevalet, quant à lui, fait apparaître l’être invisible du monde. Identité de la visée et dissemblance de la mise en œuvre.

    Ici, il faudrait dire à quel point l’art russe d’avant-garde, réputé matérialiste, a été obsédé par la tradition judéo-chrétienne. Je rappellerai seulement deux événements : 1912 – discussion à Saint-Pétersbourg et parution en allemand à Munich de Du Spirituel en art de Kandinsky ; 1922 – parution à Vitebsk du traité de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika].

    Kandinsky-Malévitch : deux figures de proue de l’art universel, deux piliers de l’avant-garde, deux fondateurs de l’Abstraction, qui inaugurent et concluent, si l’on peut risquer un raccourci réducteur, l’aventure de la modernité la plus radicale, modernité qui, ne l’oublions pas, a mis fin définitivement à plus de quatre siècle de codes renaissants. Kandinsky et Malévitch qui inaugurent et concluent cette période par une manifestation du “ spirituel en art et dans la peinture en particulier ” et par l’affirmation que “ Dieu n’est pas détrôné ”.

    Si Kandinsky a été le premier à formuler en langue allemande et russe le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique, il refuse catégoriquement, comme tous les artistes russes de l’avant-garde, toute tentation de faire de l’art pour l’art. L’art pour l’art n’apparaît qu’aux époques où “ l’âme est abandonnée et étouffée par des conceptions matérialistes, par l’incroyance ”. Dans une note ajoutée, en pleine époque révolutionnaire, à son autobiographie Étapes [Stupeni], Kandinsky dit  de même qu’une telle attitude qui ne s’attacherait qu’à l’extérieur est “ athée ” (bezbožnoe).

    Dès 1910, dans son article “ Forme et contenu ” dans le catalogue du “ Second Salon ” d’Izdebski à Odessa, Kandinsky proclame la venue de l’ “ Époque de la  Haute Spiritualité ” (Epoxa Velikoj Duxovnosti) dont le fondement est le “ Principe de la Nécessité Intérieure ” (Princip Vnutrennej Neobxodimosti). L’art “ sert le spirituel ”, c’est-à-dire “ sert le divin ”. L’acte créateur est un “ total mystère ” ; l’artiste n’est pas un créateur frivole, “ son travail est difficile et devient souvent pour lui une croix ”.

    Dans l’édition de 1918 de ses mémoires, parus en allemand en 1913, Rückblicke,  il ajoute des développements antiformalistes et antimatérialistes, comme celui-ci :

    “ Maintenant, je sais que la ‘perfection’ n’est qu’apparente, éphémère et  qu’il ne saurait y avoir de forme parfaite sans contenu parfait : l’esprit détermine la matière et non le contraire […] Le grand Balai de l’Histoire qui nettoiera l’esprit intérieur des ordures de l’extériorité  apparaîtra, ici aussi, comme le dernier juge impartial. ”

    Or c’est précisément le rapport entre une sphère intérieure et une sphère extérieure qui a fait partie du noyau du marxisme-léninisme, vulgarisé à travers tous les médias possibles de l’époque. À côté des slogans répétitifs de “ Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ”, moins souvent de “ la religion est l’opium du peuple ”, on trouvait en toute occasion le fameux axiome marxien : “ Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bewusstsein ” [L’être social détermine l’être conscient] qui était frappé comme un proverbe dans la traduction russe : “ Bytie opredeljaet soznanie ” [L’être détermine la conscience]. Ce que dit Kandinsky est donc exactement le contraire, une revendication absolue de la primauté de l’esprit.

    En 1922, dans son traité Dieu n’est pas détrôné, Malévitch prend une position analogue par rapport à l’axiome marxien ; certes, la conception de l’être, du bytie , est plus complexe chez le fondateur du Suprématisme, puisque ce qui est, c’est le rien, lequel est, sous un autre aspect, le sans-objet, la bespredmetnost’. Mais le résultat est que “ ce  ‘rien’, en tant qu’être, ne détermine pas ma conscience ”. C’est dire que Malévitch, lui aussi, prend exactement le contrepied de la formule marxienne. Il récidivera dans son article “ Le poussah ” en 1923. Le “ poussah ”, en russe, van’ka-vstan’ka, c’est une figurine extrême-orientale ventrue, assise les jambes repliées, portée par une demi-sphère lestée qui la ramène à la position verticale quand on la pousse. Et le poussah, c’est Dieu –  celui que l’on ne cesse de rejeter par ci, par là, de détrôner et qui revient toujours à la verticale, qui n’est jamais détrôné.  L’article “ Le poussah ” est une réponse pleine d’ironie aux attaques du marxiste orthodoxe Issakov qui avait dénoncé, de façon assez lourde, toute déviation religieuse dans l’art d’avant-garde et avait rangé dans cette catégorique “ la brochure abracadabrante Dieu n’est pas détrôné ”.

    Cette diatribe sera suivie plus tard par un commentaire du théoricien marxiste de l’art constructiviste-productiviste Boris Arvatov qui, entre autres aménités, traite Malévitch de “ dégénéré ” !

    Quoi qu’il en soit , Malévitch rétorque dans son article “ Le poussah ” en posant de façon très aiguë le problème de l’image. L’image, à son pôle négatif, se nourrit de fausses représentations, celles de Dieu ou des dieux anthropomorphiques :

    “ Vous tous sans exception, révolutionnaires-socialistes, vous êtes amoureux des styles antiques, comme les femmes le sont des jambons des Apollons. Regardez les monuments consacrés au prolétariat : du prolétariat, aucune trace, c’est le seul Apollon qui est resté sous le casque de Minerve. ”

    Reprenant la formule marxienne qu’Issakov lui avait opposée, Malévitch ironise :

    “ Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence – la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? ”

    Ainsi, à ce stade, Malévitch prétend, malgré qu’en aient Issakov et ceux qui luttent contre “ Dieu dans l’art ”, que “ Dieu ” n’est pas détrôné car il prend la forme des idoles et on le voit partout sous la forme des succédanés révolutionnaires dont l’art se nourrit, des fausses icônes.

    Mais Dieu n’est pas détrôné non plus dans son site apophatique qui est celui du “ repos éternel ” . C’est de ce site inexpugnable que naît toute image réelle, c’est-à-dire l’icône vraie.

     

     

    ++++++++++++++++++++++++++++++++++++

     

    Le débat qui s’est fait jour dans la Russie postsoviétique porte sur la façon de présenter et de considérer l’icône aujourd’hui. Partant de l’évidence que l’icône n’est pas une œuvre d’art comme une autre, qu’elle n’a tout son sens que dans la symphonie-polyphonie ecclésiale, un certain nombre de croyants orthodoxes voudraient voir revenir dans les églises les images les plus vénérées qui y furent enlevées par la force. Aujourd’hui l’insigne icône de La Mère de Dieu de Vladimir [Vladimirskaja Bož’ja Mater’] est placée dans l’église attenante à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, et l’on vient prier, à l’intérieur du même musée, devant la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Rublev. Le Moine Grégoire, iconographe mort en France en 1969, affirmait que la présence iconique dans le monde profane avait un sens :

    “ C’est ainsi que les icônes ‘priées’ (molënnye), dont la destination est de servir à la prière, accomplissent leur action salvatrice dans le monde, peuvent quitter l’église, se trouver dans un musée ou chez des amateurs d’art, participer à des expositions. De telles conditions, apparemment incongrues ne sont pas fortuites, ne sont pas absurdes. ”

    En fait l’icône russe a catalysé tout au long du XXe siècle le mouvement, à la fois utopique et prophétique, de métamorphose et de transfiguration de la peinture en général, et de la vie dans sa totalité vers ce que Bruno Duborgel appelle, face à “ l’iconoclasme par excès de l’image naturaliste et par rupture avec elle ”, “ l’obsession iconophile d’approcher une expérience de l’In-figurable ”. Bruno Duborgel  fait dialoguer dans un beau livre récent l’icône et l’art de Malévitch, mais aussi de la peinture de chevalet plus généralement, dans la perspective d’une “ homologie qui à la fois préserve leur distance, garantit leur altérité et révèle qu’ils se regardent cependant, voire se donnent dans cette altitude de leurs rapports ”, manifestant ainsi leur pleine contemporanéité.

     

     

  • Супрематизм Малевича или искусство как реализация жизни.  Утопия или предвидение будущего ?

    Супрематизм Малевича или искусство как реализация жизни. Утопия или предвидение будущего ?

    Супрематизм Малевича или искусство как реализация жизни.

    Утопия или предвидение будущего ?

     

     

    Проблема жизнь/искусство была представлена в виде вопроса, особенно настойчивым образом, в России с 19 века. В осознании этой биполярности следует видеть специфическую черту русской мысли вообще, черту, отличавшую её, скажемот философской традиции, восходящей к грекам. Ведь есть в русской мысли экзистенциальный инвариант, который склоняет её к тому, чтобы не отделять философское мышление от жизненного опыта. Итак философская традиция, начиная с Хомяковa, делается религиозной философией, в которой умозрительное и переживаемое бытие тесно связаны.

    Я говорю здесь об этом факте, ссылаясь на русскую историю мысли, к которой, в рамках Русской империи, Малевич прямо примыкает. Но не надо забывать : на Руси первым « религиозным философом » безусловно является в 18 веке украинец Сковорода. Мало известно о круге чтения Малевича, который в своих философских трактатах почти никогда не ссылается на определённые системы. Тем не менее многие исследователи связывали супрематическую философию с определёнными течениями в истории философии. Таким образом, можно было бы увидеть несколько стыковых моментов между супрематизмом и мыслью Сковороды. Напримеридея Сковороды, что «философия мистицизма, исходящая из твёрдого чувства, что сущность бытия находится за пределами чувственной реальности»; или пантеистический уклон; или ещё «раскрытие неполноты и неправды чувственного бытия»; наконецмистический монизм.

    Философская и богословская лексика передают этот сосуществующий дуализм. Слово «бытие» обозначает и онтологическую сущность и существование; или ещёслово «кафоличность» стало на Руси «соборностью», что, по моему мнению, указывает на семантический сдвиг к идее универсальной, одновременно онтологической и эмпирической общности.

    В своей докторской диссертации Эстетические отношения искусства и действительности (1855), Чернышевский развивает идею Белинского, следуя которой поэзия находится там, где жизнь. Белинский основывает свою эстетику на идее, что искусство и, следовательно, прекрасное, это жизнь; прекрасное подчинено жизни, является её отображением. Однако, для Чернышевского речь не идёт о копировании действительности, о её фотографировании. Наоборот, искусство заключается в том, чтобы увидеть в действительности то, что полезно для общества, что указывает на путь, по которому следует идти. Реалистическая материалистическая эстетика должна кристаллизовать лучшее в действительности. Следовательно, реальным является социальный идеалвсякое искусство ангажировано, тенденциозно. Чернышевский может в своём романе Что делать? высказать такой афоризм – «Поэзия в правде жизни».

    Начиная с символистов, жизнь, как социальное бытие (« Gesellschaftliches Sein » Маркса), отвергнута из жизни в угоду высшей реальности. Известен афоризм Вячеслава Иванова« a realibus ad realiora » от реального к более реальному. Никогда антиномия между жизнью и искусством не была доведена до тех пределовкак в символистской эстетике. Эта последняя устремлялась к преображению феноменального мира в свете ноуменального  мира. Это устремление вело к онтологическому пересозданию жизни при помощи теургического действия [ по определению Бердяева

    «Теургия — искусство, творящее иной мир, иное бытие, иную жизнь, красоту как сущее. Теургия преодолевает трагедию творчества, направляет творческую энергию на жизнь новуюТеургия есть действие человека совместно с Богом, — богодейство, богочеловеческое творчество] .

    Однако она должна была констатировать невозможность слияния искусства и бытиясущего. Бердяев пишет  – « Символизм есть путь, а не последняя цель, символизммост к творчеству нового бытия, а не самое новое бытие» (1916, 233)

    Начиная с футуризма, антиномия жизни и искусства сильно затушёвывается. Возьмём два главные антагонистические направления, которые господствовали в русском авангарде, начиная с 1914 годасупрематизм и конструктивизм.

    Для конструктивистов существует лишь одна жизнь со своими экономическими социальными идеологическими проблемамиискусство должно содействовать преобразованию именно этой жизни. Как в эстетике Чернышевского, искусство является средством, но принципиальная разница с ней лежит в том, что для конструктивистов искусство не является отображением действительности, у искусства есть своя автономная функция, свои ему присущие законы, которые вне всякой идеологии. Именно как самодовлеющая сила, искусство моделирует, преобразовывает действительность, в которой оно черпает то, что ему необходимо, адекватно, целесообразно.

    По мнению одного из видных теоретиков советского конструктивизмапродуктивизма, Бориса Арватова, конструктивизм определяется как искусство технического мастерства, реальных материалов, источником которого являются Сезанн и в России  Татлин, Родченко, братья Стенберги. Арватов противопоставляет конструктивизм экспрессионизму, то есть искусству субъективных и эмоционально архаических форм, источником которого являются Ван Гог и за ним КандинскийПоль Клэ, КокошкаДля Арватова конструктивизм ставит жизнь выше искусства и стремится делать искусство живым. Тогда как экспрессионизм ставит искусство выше жизни и стремится к передаче жизни в виде искусства. Кроме того, конструктивизм уделяет первое место целесообразности формы, тогда как экспрессионизм даёт это первое место самой форме.

     В этом плане, Арватов не знает, какое место назначить супрематизму Малевичакоторый был в 20 веке самой радикальной революции в изобразительном искусстве, сведя живописное изображение к самому высшему минимализму. Ведь и у супрематизма источником является также Сезанн и техническое мастерство также не чуждо ему. Только, в отличие от конструктивизма, и это отличие весьма существенное, Малевич вписывает живописное действо в совершенно специфическую философию мира, которая ничего общего не имеет с конструктивистской социополитической идеологией. Итак, для супрематизма антиномия жизнь/искусство предстаёт совершенно новым образомтак как она ставит под вопрос как раз эти два термина и придаёт им значение, которое приобретает всю свою ценность лишь в построении супрематической системы, которое охватывает все ветви человеческой деятельностиэкономической, политической, культурной, религиозной. Малевич радикально отличает «старый зелёный мир мяса и костей», где

    «разум человеческий устраивает государственные огороды на культурногуманноэкономических харчевых выводах» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 173),

    и

    «живой мир», управляемый «интуитивным мир

    овым движением энергийных сил» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 182)

    Это отличие никак не устанавливает дуализма между жизнью, организованной человеческим разумом для его удобства, и жизнью, которую можно было бы квалифицировать как «космическую». Вся малевическая мысль строго монистична. Существует лишь один живой мир и задача искусства в выявлении этого мира, в содействии его эпифании. Это оперируется с самого начала отрицанием предметного мира, являющимся первым шагом к «освобождённому ничто», к беспредметному миру, единственной живой реальности. До сих пор искусство было либо средством украшения жизни, либо «учебником жизни» (по Чернышевскому), либо орудием, черпающим свою силу от трансформации социополитической жизни  (по конструктивизму), либо несовершенным выявлением другой жизни (по символизму). У Малевича же «общежитие», то есть повседневная жизнь, является рядом культурных феноменов :

    «Чтобы жилось мне хорошо, сытно и удобно, покойно [] стремлюсь победить природу и её стихию, чтобы она мне не чинила бедствий и беспокойства […] Погоня за совершенной культурой напоминает мальчика, выдувающего мыльный пузырь. Выдувает в нём красочные переливы и старается выдуть пузырь больше и больше. И в самый расцвет пузырь лопается, ибо мальчику не виден его конец, и приходится выдвигать новыйТак лопается культура за культурой, и никогда не будет покоя.» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 171)

    Единственная жизнь та, у которой есть всеобщая интуитивная цель :

    «Интуициязерно бесконечности, в ней рассыпает себя и всё видимое на нашем земном шаре […]  Шар земной не что иное, как комок интуитивной мудрости, которая должна бежать по пути бесконечного.» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 172)

    Итак искусство состоит в том, чтобы включиться во всеобщее движение, ведущее к абсолютной беспредметности : здесь происходит идентификация живописного действа и движения мира. Малевический дискурс развивает радикальное монистическое мировоззрение и не допускает никакого символизирующего или иллюзионистического компромисса. Действие искусства устремлено к обнажению бытиямира как беспредметности. В этом же смысле следует понимать принцип «экономии», который Малевич провозгласил как «пятое измерение» искусства. Речь не идёт ни об одной формальной редукции изображения к минимальным единицам, ни об одной радикализации «явно метонимической ориентации кубизма» (по формулировке Романа Якобсона), – речь идёт о слиянии действа искусства с беспредметным движением :

    «Человекорганизм энергиикрупица, стремящаяся к образованию единого центра […] В силу того, что мировая энергия земного шара бежит к единому центру, – и все экономические предлоги должны будут стремиться к политике единства.» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 182)

    Итак малевическая «экономия» является онтотеологической категорией, у которой есть конвергенция с некоторыми аспектами богословского понятия о «домостроительстве», погречески «икономия». Не буду говорить здесь о некоторых важных пунктах супрематической теории и философии, как тооб искусстве как «чистом действии», двигателем которого является «возбуждение», то есть всеобщий Ритм вселенной, имеющий целью создание нового «миростроения», – и не о противопоставлении между «природой» и «культурой», – или о противопоставлении между «харчевой» экономией и экономией, освобождающей ничто

    Хочу остановиться на статье, которую Малевич написал в Витебске 15 февраля 1921 года под заглавием «Лень как действительная истина человечества». Малевич интегрировал в свою супрематическую систему идеи, которые были изложены французским марксистом, зятем Карла Маркса, Полем Лафаргом, в брошюре 1883 года Le droit à la paresse (Право на леность), изданной в России в 1905 и 1918 годах. Экзегет мысли Малевича,     швейцарский писатель и искусствовед Феликс Филипп Ингольд пишет : «Ортодоксальный марксист Лафарг, находящийся, однако, в боевой оппозиции к декретированномуправу на труд‘, провозглашенному в 1848 году и возведённому в пролетарскую догму, предпринимает попытку освободить лень от клейма порока, а трудот ореола гражданской добродетели. С утрированной парадоксальностью он клеймит пролетарскую одержимость трудом какдуховное заблуждение‘. Религию труда как причину всякойиндивидуальной и социальной нищеты‘, демона труда какужаснейшую напасть‘, когдалибо поражавшую человечество : право на труд, – по его словам,-есть не что иное, как право на бедность и посему должно быть заменено на противоположное :труд надо не превозносить, а запретить‘. Это требование доказывается Лафаргом в процессе блестящего теоретикоэкономического экскурса и целым рядом примеров унижения и самоунижения пролетариата, а также заключительным провозглашением лениматерью искусств и благородных добродетелей‘. ‘Подобно Христу, печальному олицетворению античного рабства, пролетариимужчины, женщины, дети в течение веков с усилием взбираются на крутую голгофу страданий; в течение веков сокрушает их кости, убивает их тело, терзает нервы; в течение веков голод поражает их внутренности и возбуждает галлюцинации в их мозгу!…

    О леность, сжалься над нашей бесконечной нищетой! О леность, мать искусства и благородных добродетелей, излей свой целительный бальзам на страдающее человечество!’.»

    Со своей стороны, Малевич констатирует, что для капиталистического, как и для социалистического общества труд сакрализован, он принадлежит к кардинальным добродетелям социального человека. Малевич объявляет подложным всеобщий консенсвульгарной формой которого является максима – «леньмать пороков», или распространённый в революционной России лозунг «Не трудящийся, да не ест», перифразировка изречения Апостола Павла. Мало тогохудожник по своему излагает библейские рассказы о проклятии труда после грехопадения и о том, как

    «Бог через шесть дней построил весь мир, и видно, что седьмой день был отдыхом. Сколько этот день должен продолжатьсянам неизвестно, во всяком случае, седьмой деньэто день отдыха.» (Собр. соч. в пяти томах, 5, 183-184)

    Для супрематистаэто именно модель движения вперёд человечества, которое может реализоваться лишь в течение веков, но к которому человечество должно стремиться вместо того, чтобы рассмотреть труд под углом производства временно утилитарных вещейединственно назначенных для вечно неутоленного удовлетворения материальных потребностей. Человечество должно прийти к тому, чтобы обзавестись средствами знания и техники, которые позволят ему освободиться от предметного веса :

    «Таким образом, оно освободится от труда и обретёт покой, вечный отдых как лень, и войдёт в образ БожестваТак оправдается легенда о Боге как совершенствеЛени‘.» (Собр. соч. в пяти томах, 5, 184).

    А финальный аккорд :

    «Социализм несёт освобождение в бессознательном, клеймя <её>, не зная тогочто лень породила его. И этот сын в безумии клеймит её как мать пороков, но это ещё не тот сын, который снимет <клеймо>, и потому я этой небольшой запискою хочу снять с <её> чела клеймо позора и сделать её не матерью пороков, а Матерью Совершенства.» (Собр. соч. в пяти томах, 5, 187)

    Этот текст безусловно связан с большим трактатом Малевича, своего рода суммой его философской мысли, а именно Мир как беспредметность или вечный покой. Искусство в центре всего грандиозного мировоззрения основателя супрематизма. Такое даже впечатление, когда читаешь его тексты, что для него мир состоит, сделан из живописного; конечно, не надо под «живописным» подразумевать смысл, который оно получает в «живописи» – ведь живопись, в частности станковая живопись, является датированным историческим феноменом, где «живописное как таковое» наличествует, но смешанное с гетерогенными элементамизатемняющими его своей случайностью.  Живописное как таковое предшествует «истории живописи». Между Четыреугольником, так называемым «Чёрным квадратом на белом фоне создаваемым между 1913 и 1915 годами, и четырёхугольным Белым на белом», так называемым «Белым квадратом на белом фоне» 1918 года, речь больше не идёт ни о лишь зависящем от обстоятельств жесте исключения предмета из искусства, ни лишь о субъективном описании «внутреннего мира», ни лишь о пуризме, устанавливающем код чистых изобразительных соотношенийни лишь о формализме самодовлеюще комбинирующихся элементов. Речь идёт об освобождении взгляда в направлении бытия, в смысле формулировок Гуссерля и за ним Хайдегерра : «Через заключение в скобки (Einklammerung) сущего взгляд освобождается для бытияТут абсолютная революция Малевичане человек располагает свободой создать «маленькие автономные миры», а свобода располагает человеком. Из недр Ничто, беспредметного, живой жизни мира, исходит возбуждение, то есть ритм этой свободы. Таким образом, супрематизм не является лишним живописным рецептом, он является «новой духовностью», как пишет французский философ Эммануэл Мартино, выпустивший в 1977 году пионерскую книгу о месте супрематизма Малевича в истории философии; в этой «новой духовности»

    «человек, имитируя Ничто ибеспредметномубогу, научился бы стать чистой свободой».

    Ясно, что, исходя из этого, Малевич отвергает культурную гуманистическую традицию, основанную на лжеориентации жизни, прогресса, утилитаризма. Таким же образом, искусство отрицается под его случайной формой, например, под формой «стилей», поскольку оно подчиняется неподлинности культуры. Итак Малевич может утверждать

    «Живопись давно изжита, и сам художник предрассудок прошлого.» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 189)

    Но искусство в себе, как творчество, выявляющее беспредметное, находится  в начале и в конце всего :

    «[В ритме и в темпе] выражается религиозность духа, в звуках, в знаках чистых без всяких объясненийдейство, и только, жест очерчивания собой форм […] Люди, в которых религиозный дух силён, господствует, должны исполнять волю его, волю свою и служить, как он укажет, телу, делать те жесты и говорить то, что он хочет, они должны победить разум и на каждый раз, в каждое служение строить новую церковь жестов и движения особого.

    Такой  служитель является Богом, таким же таинственным и непонятным, – становится природной частицей творческого Бога.

    И может быть постигаем разумом, как и всё.

    Тайнатворение знака, а знак вид тайны, в котором постигаются таинства нового.» (Собр. соч. в пяти томах, 1, 147)

    Здесь Малевич использует словарь символистов, чтобы ему придать новый семантический импульс. То, что для символистов является непостижимой областью высших реальностей, является для Малевича единственной реальной областью творчества hic et nunc, то есть здесь и сейчас. В известной мере дело идёт у Малевича о своего рода «теургии», даже если основатель супрематизма не использует этой терминологии, но это супрематическое «теургическое» творчество не направлено на потусторонний мир, оно отрицает  всякую дуалистическую символику, оно развёртывается в непосредственном процессе творения.

    Утопическую архитектуру Малевича в    1920-х годах – архитектоны – следует рассмотреть в рамках его профетического видения – она резко контрастирует с архитектурным конструктивистским движением, которое утверждается в это время в СССР и в Германии. Несмотря на то, что Малевич не отказывается вообще от утилитаризма и функционализма, он, однако, в своей так называемой «архитектоне» не в поисках приспособления архитектуры к непосредственным потребностям общества. В этом разрезе, гипсовые макеты архитектонов принимают в расчёт космическое измерение, откуда приходят импульсы, «возбуждение», Ритм. Вся супрематическая мысль обернута к пространству, как месту распределения энергий, которыми надо завладеть. Она мечтает о временах,

    «когда земля и луна послужат человеку, как энергия движения, то есть силу их вращения он использует, как воду для мельниц, а то всё вертится зря, а могло бы пользу принести». ( к Матюшину, 9-го мая 1913)

     

    Одной из немалых заслуг Малевича является его предвидение и описание до сих пор актуальных исследований об источниках энергии и о спутниках, которые должны преодолеть пространство через

    «плавное включение формы в природоестественное действие. Через какие-то магнитные взаимоотношения одной формы, которая, может-быть, будет составлена из всех естественных сил взаимоотношений и поэтому не будет нуждаться в моторах, крыльях, колёсах, бензине. Её тело не будет построено из разнообразных организмов, творя целое.

    Супрематический аппарат, если можно так выразиться, будет единоцелый, без всяких скреплений. Брусок слит со всеми элементами подобно земному шару, несущему в себе жизнь совершенств, так что каждое построенное супрематическое тело будет включено в природоестественную организацию и образует собою нового спутника; нужно найти только взаимоотношение между двумя телами, бегущими в пространстве. Земля и Луна – между ними может быть построен новый спутник, супрематический, оборудованный всеми элементами, который будет двигаться по орбите, образуя свой новый путь.»

    Ряд супрематических проектов Малевича называются «планитами», например, Планит лётчика. На одном рисунке Малевич написал, что

    «планит должен быть осязаем для землянитов всесторонне, он может быть в нём и на нём быть, планит прост как маленькая вещица, везде доступен для живущего в нём землянита, он может сидеть и жить в хорошую погоду на поверхности его. Планит благодаря своей конструкции и системе даст возможность содержать его в гигиене, он может мыться каждый день, не составляет никакой трудности, а благодаря низкорослости не опасен .»

    Как любая утопическая система, утопическая снашей точки зрения, т.е. вопределённый исторический момент,когда кажется, что условия дляконкретной реализации идеи будущего ещё не объединены, но, разумеется, не с точки зрения Малевича), супрематическая система изобретает новые названия для обозначения будущих реальностей; так образуются неологизмы «архитектоны» (с такими определениями как «альфа», «бета», «гота», «зета», «лукка»), «планит», «землянит»…

    Архитектоны делятся на двесерии: одну горизонтальную, идругую вертикальную. В нихзаметны отказ от симметрии (крупные формы теснят более мелкие;плывущие в пространстве крупныетела должны опираться лишь наотносительно небольшиеоснования); инверсиятрадиционного пониманияархитектурной массы («тяжёлое» господствует над «лёгким», различные сочетания эффектов света и тени, контрастные отношения величин, множественность центров проекции здания, очевидная, когда обходишь его.

    Уже в 1913 году Малевич предвидел время,

    «когда на громадных цепеллинах будут держаться большие города и студии современных художников».

    Приблизительно в то же время Хлебников написал статью «Мы и дома» [1914], в которой изображал город будущего, воплощающий идею урбанистического завоевания пространства.

     В то время как Малевич в 1920 году предвидит межпланетные полёты и орбитальные спутники, Хлебников пишет Утёс избудущего (1921), в котором он развивает идеи летающих городов :

    «По тропинке отсутствия веса ходят люди точно по невидимому мосту. С обеих сторон обрыв в пропасть падения; чёрнаяземная черта указывает дорогу. Точно змея, плывущая по морю, высокоподнявшая свою голову, по воздухугрудью плывёт здание, похожее наперевёрнутое Гэ. Летучая змеяздания. Оно нарастает как ледянаягора в северном море. Прямойстеклянный утёс отвесной улицы хат,углом стоящий в воздухе, одетыйветром, лебедь этих времён».

    Утопические построения в целом представляют собой проекции на  будущее из настоящего; у Малевича речь идёт отом, чтобы «заменить сегодняшниймир миром супрематическим». О. Брик приводит свой разговор с Малевичем на заседании Института художественной культуры (ИНХУКа) 26 декабря 1921 года :

     «Наш земной шар, говорил Малевич, – земная поверхность не организована. Покрыта морями, горами. Существует какая-то природа, я хочу вместо этой природы создать супрематическую природу, построенную по законам супрематизма.».

    На вопрос Брика:

    «А что же с этой супрематической природой будем делать мы?»

    Малевич ответил:

    «Вы будете приспосабливаться так же, как к природе господа бога [так]». Расценив этот ответ как «желание Малевича конкурировать с господом Богом и дать мир супрематических построений по собственному закону»,

    Брик поинтересовался:

    «А как практически использовать эту супрематическую природу?».

    На это Малевич ответил, что не видит здесь какой-либо новой проблемы, т.к. и при существующей природе

    «встретили люди мир вне их плана, и они приспосабливаются к этому миру. Это было дано вне их воли».

    Такое отношение должно быть к «супрематической природе», которая будет дана как таковая, а затем уже ее

    «прорезывайте домами и перерывайте улицами и т.д., как будет угодно[1]

    Противники Малевича понималиего видение нового тела мира ичеловека как требование, котороедолжно было быть осуществлено немедленно, и в этом смысле оно казалось аберрацией мысли, дажечудовищностью. Ясно, что Малевич говорит о движении к «миру как беспредметность или вечному покою», происходящему на протяжении тысяч, если не миллионов лет. Но его супрематическая система требует изменения ориентации всей жизни, начиная с сегодняшнего дня. Речь не идёт о том, чтобы преобразить мир помарксистской формуле; ещё менее о том, чтобы его «познать»: необходимо радикально изменить ориентир человеческого  разума, который до сих пор довольствовался организацией «клеточных огородов».

    Как бы ни парадоксальным может казаться предложенное Малевичем «богословие праздности» ( по формулировке Ингольда), оно получает весь свой смысл в свете тотальной переориентации жизни, когда искусство является центральным как чистое действие интуитивного творчества. Эта революция в перспективе эволюции человечества не чужда ещё маргинальному и рассмотренному как утопическому размышлению многих экологов. Например, французский социолог досуга,  Жоффр Дюмазэдье, может утверждать :

    « В новом обществе, отмеченном технико-научной революцией, досуг становится привилегированным местом второй культурной революции, природа которой является эстетико-этической. Миру, ориентированному к рациональной фабрикации вещей и к рациональному видению отношений, отвечает другой мир, обращённый к свободной реализации существ.»

    В жёсткой борьбе, которую вёл супрематизм против конструктивизма в 1920-х годах, конструктивизм, казалось бы, должен был восторжествовать со своим рационализмом, продуктивизмом, проникнутыми революционным энтузиазмом построения идеального общества на основе трансформации материальных отношений. Однако, конструктивизм, в своей оптимистической вере во всемогущество техники, верил, что можно было приручать природу и бесконечно её покорять. Для супрематизма же

    «мы не можем победить природу, ибо человек – природа, и не победить хочу, а хочу нового расцвета» (1, 158)

    и Малевич добавляет :

    «Мы стремимся к единству со стихией, хотим не победить, уничтожить, а слить её в единый наш организм.» (1, 174)

     

    [1] О.М. Брик, «Беседа с Малевичем», в кн. Малевич о себе…, цит. пр., т. 2, с. 172

    J’ai été crucifié avec des mots insultants, mais pure est ma conscience. Comme pur est le visage de ma table picturale Je te donnerai la vie, couleur chérie, Tu es innocente et il n’y a rien à te reprocher Tu es pure comme une étoile Et aucune parole de grossiers personnages, Des prêtres du vieux couchant, Ne te vexera. J’ai tout pris sur ma tête, la couronne des paroles insultantes, mon sentiment est transpercé des clous rouillés de la conscience. Mes amis sont entourés d’une clôture de honte.

     

  • SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME DANS L’EMPIRE RUSSE ET L’URSS  (2017, revue Ligeia)

    SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME DANS L’EMPIRE RUSSE ET L’URSS (2017, revue Ligeia)

    SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME DANS L’EMPIRE RUSSE ET L’URSS

    (2017, revue Ligeia)

    Dans cet article je vais rassembler des recherches, des analyses, des réflexions que j’ai pu faire depuis quarante ans à différentes époques. Son propos est de distinguer deux mouvements essentiels de l’avant-garde européenne à l’orée du XXe siècle – le suprématisme et le constructivisme nés, l’un dans l’Empire Russe en 1913-1915, l’autre en URSS, en 1921-1922. Faire cette distinction est une nécessité non seulement d’ordre strictement historique (celui de l’histoire de l’art), mais encore plus d’ordre théorique, philosophique et conceptuel. Pourquoi faut-il encore aujourd’hui, cent ans après la naissance du suprématisme et du constructivisme, appeler à respecter ce qui nous a été légué par les oeuvres et les écrits, en particulier de leurs principaux fondateurs et coryphées, Malévitch et Rodtchenko? Parce qu’il faut constater que le constructivisme a de façon impérieuse pris le dessus tout au long du XXe siècle dans les différentes contrées européennes, faisant oublier que ce mouvement était né tout d’abord comme constructivisme soviétique, son nom apparaissant pour la première fois en 1921 avec un « Groupe de travail des constructivistes » à l’intérieur de l’Institut de la culture artistique (Inkhouk), groupe qui organise deux expositions pionnières à Moscou, celle de la « Société des jeunes artistes » (Obmokhou) en mai et, en septembre, celle intitulée « 5×5 =25 » (5 oeuvres de 5 artistes – Varst[Varvara Stépanova], Vesnine, Lioubov Popova, Rodtchenko, Alexandra Exter). Les catalogues de ces deux expositions ne portent pas encore la mention « constructiviste », celle-ci apparaîtra explicitement, pour la première fois publiquement, en janvier 1922 lors de l’exposition moscovite « Constructivistes » qui présentait les sculptures des frères Guéorgui et Vladimir Stenberg et de Médounetski.[1]

    Or, petit à petit, à cause de la parenté iconographique apparente des figures géométriques dans le suprématisme et le constructivisme, on en est venu à inclure Malévitch dans le constructivisme, ce qui doit le faire se retourner dans sa tombe!

    À cela s’ajoute l’erreur qui a été celle du livre pionnier de Gérard Conio dans les deux tomes intitulés Constructivisme russe (Lausanne, L’Âge d’Homme, 1987). Dans cet ouvrage qui, par ailleurs, a joué et continue à jouer un rôle de premier plan par sa traduction et sa présentation en français de textes capitaux de l’art de gauche en Russie et URSS, l’auteur n’a pas indiqué que ce qui a précédé la naissance d’un mouvement autonome constructiviste en 1921-1922 était un stade pré-constructiviste. Bien que dans sa préface, il ait bien marqué ce qui distinguait un Malévitch et un Tatline, les titres des rubriques introduisant les traductions impliquent comme « constructivistes » des textes qui ne le sont pas, même s’ils annoncent le constructivisme de 1921, ou qui sont même contraires au constructivisme, tel le profond article de Malévitch « Sur la poésie » ou celui de Kandinsky « De la construction scénique » (ces articles se trouvaient dans l’unique numéro de la revue Iskousstvo [L’Art] de 1919 dont Gérard Conio a tenu à traduire l’intégralité).[2]

    La confusion vient du fait que plusieurs artistes qui ont contribué à la gloire du constructivisme ont reçu des impulsions décisives du suprématisme malévitchien. C’est le cas des frères Pevsner et Gabo, cosignataires du fameux « Manifeste réaliste » placardé en 1920 au centre de Moscou, texte qui ne comporte pas le mot « constructiviste », quoi qu’en ait eu Gabo qui a essayé de l’y introduire a posteriori.[3]C’est le cas aussi de Lissitzky, de Rodtchenko, de Lioubov Popova, de Klucis qui ont été dans l’orbite de Malévitch à leurs débuts.

    Une autre confusion a été entretenue par l’exemple qu’a pu donner ce qui s’est appelé et continue à s’appeler le « Constructivisme polonais » qui englobe, à partir de 1924, autour d’un noyau constructiviste international, du moins au début, une veine nettement suprématiste, celle de Wladislaw Strzeminski, celle, surtout, de Katarzyna Kobro dont l’oeuvre construite est cent pour cent suprématiste. L’exposition pionnière de Ryszard Stanislawski et Andrzej Turowski au Musée Folkwang d’Essen et au Rijksmuseum Kröller-Müller d’Otterlo en 1973 a consolidé cette confusion.[4]

    L’historien de l’art suisse Antoine Baudin a été un des pionniers en langue française de la connaissance de l’avant-garde polonaise et tout particulièrement du « Constructivisme polonais » dont il analyse bien la situation dans un axe Moscou-Berlin : Moscou pour ses expositions, ses manifestes en 1921-1922, et Berlin, « centre de diffusion des principes du constructivisme russe à un moment crucial de son évolution »[5].

    Strzeminski quitte Vitebsk pour la Lituanie dans la seconde moitié de 1922 et, cette même année, il publie ses « Notes sur l’art russe » où il critique de façon virulente Tatline et le tatlinisme, dont il affirme qu’il est « un appauvrissement du cubisme, le développement excessif d’un élément secondaire au détriment des autres »[6]. Son jugement est encore plus sévère à l’égard des constructivistes soviétiques et des productionnistes; pour lui, Rodtchenko et ses suiveurs « n’ont même pas idée des efforts qu’il a fallu pour aboutir aux solutions du cubisme et du suprématisme […], compilant dans leurs oeuvres des fragments de celles de leurs prédécesseurs »[7].

    En revanche, il présente de façon positive le suprématisme qui est « la première explosion et, à ce jour [en 1922], la plus puissante de l’art constructif » et Malévitch « un artiste d’une dimension colossale, géant qui déterminera la destinée de l’art durant tout un siècle »[8]

    Strzeminski est donc clair quand il distingue en cette année 1922 une ligne qui se veut héritière de Tatline, une ligne constructiviste-productionniste et la ligne suprématiste qui se réclame de Malévitch et dont, entre autres, Katarzyna Kobro est une représentante éminente.

    En 1983, la grande exposition de Dominique Bozo et Ryszard Stanislawski au Centre Georges Pompidou « Présences polonaises. Witkiewicz. Constructivisme. Les contemporains » ont conforté ce brand qu’est devenu le mot « constructivisme ». Andrzej Turowski indique bien les deux pôles du Constructivisme polonais qui se forma comme groupe sous cette appellation en 1924. D’un côté, l’utilitarisme de Mieczyslav Szczuka en harmonie avec les données socio-politiques et, de l’autre, la quête des structures qui rythment le monde dans son essence chez Strzeminski qui veut aller au-delà du suprématisme de Malévitch.[9]

    Cela a malheureusement renforcé, une nouvelle fois, la confusion qui a régné dans la critique occidentale. J’ai, à plusieurs reprises, soulevé cette question fondamentale. J’ai essayé de faire disparaître cette confusion dans mon Avant-garde russe. 1907-1927 (Paris, Flammarion, 1995, 2007) en consacrant deux chapitres – l’un au « Pré-constructivisme » (1913-1920, p. 239-267), l’autre au « Constructivisme » (p. 269-323). [10]

    Dès 1977, je déclarais :

    « Faut-il encore rappeler que des formes géométriques sur un tableau ne permettent pas de le déclarer automatiquement „constructiviste”. Le constructivisme est un mouvement bien précis, né en Russie, dont le nom même ainsi que la théorie n’apparaît pas avant 1920. Parler sans précaution de constructivisme avant cette date est un abus flagrant de vocabulaire, autorisant les amalgames les plus confus; en fait, le constructivisme russe a mis dans sa théorie l’accent sur le problème de la construction dans la mise en forme d’une oeuvre d’art, en associant ce principe à une philosophie générale de la vie à dominante matérialiste. Il est certain que la théorie et le mouvement constructivistes sont nés d’une pratique bien antérieure à 1920, de la mise en forme, de la construction, de la facture-texture d’un objet artistique, inaugurée en Occident par le Cubisme et le Futurisme; poursuivie en Russie par le Cubofuturisme, le Rayonnisme, le Suprématisme, les contre-reliefs de Tatline et les recherches d’un espace scénique „construit” chez Malévitch (La Victoire sur le Soleil, 1913), Alexandra Exter (Thamira le Citharède, 1916 et Salomé, 1917) ou Georges Yakoulov (arrangement du Café Pittoresque, 1917). Comme tous les mouvements, venant après d’autres courants, le Constructivisme russe a privilégié et isolé dans les esthétiques précédentes un certain nombre de principes qu’il a poussés à leurs conséquences extrêmes en en faisant un système parfaitement original. Si le Constructivisme a utilisé, entre autres, le suprématisme, il n’en a retenu que „les plumes de l’organisme”, selon l’expression de Malévitch,[11] farouchement opposé à la culture du matériau, au productionnisme et au constructivisme. »[12]

    En 1995, je notais :

    « Bien qu’il se soit quelque peu dégrisé, le discours sur le constructivisme reste très inflationniste. Voilà un des mots, qui, presque comme „avant-garde”, a des vertus mythologiques pour un public toujours à l’affût, à la fin du XXe siècle, de succédanés au réel. Depuis deux décennies déjà je profite de chaque occasion qui m’est donnée pour dénoncer l’emploi abusif du mot constructivisme , du moins pour ce qui est de l’art russe dans le milieu duquel, si je ne m’abuse, ce mot a été forgé pour la première fois, c’est-à-dire en 1921. »[13]

    Donc, en effet, la frontière a pu paraître fragile, mais, pour autant, elle ne permet pas d’assimiler les deux mouvements qui dominent les fameuses « Années 1920 », ou, pire, d’inclure le suprématisme dans le constructivisme. Cela a pu arriver dans les accrochages du MNAM. Malgré mes précédentes interventions écrites et verbales, j’ai pu voir dès 2015 (et j’ai constaté cela en encore au début de 2017) une salle intitulée « Constructivismes ». Dans cette salle, son cartel introductif et ses commentaires ne faisaient pas connaître aux visiteurs que les deux mouvements principaux de l’art de gauche soviétique sont le suprématisme, né en 1913-1915 et le constructivisme, né en 1921-1922.

    Voici le texte intégral de la notice qui introduit cette salle où sont exposées, parmi les chefs-d’oeuvre absolus, les oeuvres de Malévitch (dont l’incunable Croix de 1915[14]), de la magnifique Katarzyna Kobro ou de Pevsner) :

    « [Salle] 18. CONSTRUCTIVISMES

    Dans la période qui succède à la révolution d’Octobre de 1917, l’art russe voit naître des courants très novateurs qui créent des ondes de choc dont la résonance est mondiale. L’abstraction radicale de Kasimir (sic!) Malevitch (sic!), profondément spirituelle, cherche à révéler l’essence du monde, au-delà des apparences contingentes. Tatline, Karel Hiller, les frères Pevsner et les frères Stenberg, conçoivent une activité artistique au service de la „production intellectuelle et matérielle de la culture communiste”. La peinture, la sculpture, mais aussi l’architecture, le design, la photographie et la typographie promeuvent la construction d’une société et d’un homme nouveau. Les artistes allient à la réflexion esthétique un intérêt marqué pour les matériaux, notamment le plastique ou le béton, et les procédés de construction. »

    Cette présentation superficielle et, sur bien des points, inexacte est traduite en anglais… Ainsi, le suprématisme, qui n’est pas nommé, est présenté comme un « repoussoir » (spirituel!), quasiment confidentiel, expédié en une phrase, pour laisser toute la place à un constructivisme mondial. Si Tatline est bien un ancêtre du constructivisme soviétique et au-delà en Europe, il refusait d’être taxé de « constructiviste » et il n’a participé que marginalement au constructivisme soviétique constitué, tel qu’il s’est manifesté entre 1921 et 1927. Relisons les textes d’Anatoli Strigaliov qui fut le grand spécialiste de Tatline, en particulier son essai pour la grande rétrospective à la Städtische Kunsthalle de Düsseldorf :

    « Pareillement à la majorité des avant-gardistes russes, Tatline plaçait de grands espoirs sur la technique (et sur la science, bien entendu). Mais la technique schématise la constitution des formes, aspire à l’uniformité des solutions, à la géométrie élémentaire des formes et à un „ groupe limité de matériaux”, évite les „formes de la courbure complexe”, se contente de la „relation stéréotypée” à l’égard de la „mise en forme des objets”[15]. Tatline critique „les constructivistes entre guillemets” qui „ont agrafé mécaniquement la technique à leur art”, mais qui, en fait, se sont mis à la stylisation décorative, se sont bornés à la mise en forme de livres („se sont mis à l’art graphique”). Les sans-objétistes (lisez – les suprématistes) sont les représentants des „formes primitives de la manière de penser l’art„ ce qui ne pouvait conduire à „la création d’un objet synthétique vitalement indispensable„[16]. »[17]

    L’ignorance des travaux du grand chercheur soviétique Sélim Khan-Magomiédov est flagrante. Dans son livre, traduit désormais en français, consacré à « la période de laboratoire » du constructivisme (1920-1921)[18], il étudie les origines de ce mouvement. Et dans ces origines, un rôle majeur a été joué, avant Tatline, par Malévitch qui, dès 1913, ne cesse d’affirmer que l’oeuvre d’art se construit, est construite. Souvenons-nous que la lithographie, exécutée d’après le tableau du Musée national russe de Saint-Pétersbourg Oussoverchenstvovanny portriet Ivana Vassiliévitcha Kliounkova [Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, 1913], porte la mention manuscrite « Portriet stroïtélia oussoverchenstvienny » [Portrait perfectionné d’un constructeur) et a été insérée dans le recueil lithographié de Kroutchonykh Porossiata [Leporcelets] en 1913. Ce rôle constructeur apparaît ensuite dans les reliefs picturaux et les contre-reliefs de Tatline à partir de mars 1914.

    Dans les écrits de Malévitch entre 1918 et 1921, on rencontre constamment les notions de construire, d’échafauder, de bâtir.[19] Et donc, si Malévitch a été dans les années 1920 un farouche adversaire du constructivisme, il est un de ceux qui ont préparé le terrain pour la naissance de cette nouvelle forme artistique.[20]

    Sélim Khan-Magomédov tient compte de l’antagonisme des deux principaux courants des années 1920, le suprématisme et le constructivisme. Il a, par ailleurs, consacré tout un volume au suprématisme qui mériterait d’être traduit afin que les gens de musée et de nombreux historiens de l’art ne traitent pas l’auteur du Quadrangle noir de «constructiviste » ou ne mettent pas son suprématisme dans une nébuleuse appelée «constructivisme », ce qui est une aberration[21]

    Sélim Khan-Magomiédov différencie de façon nette le suprématisme et le constructivisme, tout en notant qu’ils apparaissent aujourd’hui comme «complémentaires » :

    « La particularité importante de ces deux mouvements consiste en ce que, bien qu’ils aient tous deux été conçus au sein d’une création concrète (la peinture), ils se sont éloignés autant l’un que l’autre des aspects concrets de la création artistique une fois parvenus au stade de la mise au point. On peut dire aussi qu’ils ont continué à se libérer de tout élément visuel concret de ce type de création (la peinture), jusqu’à ce qu’ils se soient affranchis de tout ce qui était le langage originel de la représentation, en expérimentant avec les formes spatiales de l’art. »[22]

    Malévitch n’a jamais cessé de proclamer l’inexistence de l’objet en tant que tel et la force de l’énergie-excitation du sans-objet absolu. Le Suprématisme est la négation active du monde des objets, son but est de faire apparaître le monde sans objets et sans objet. Lorsque Malévitch parle d’un utilitarisme » suprématiste ou de l’économie comme 5ème dimension à l’ Ounovis de Vitebsk entre 1919 et 1922 ou bien à l’Institut artistique de Pétrograd-Léningrad entre 1923 et 1926, cela n’a rien avoir avec le fonctionnalisme ou le schématisme rationnels. L’économie et l’utilitarisme suprématistes visent à transformer le « monde vert des os et de la viande « [23], du « monde de la pitance »[24] dans un monde du désert, du vide, dirigé vers le dénuement de l’être. Même si le suprématisme est à la fois en action ontologique, une méditation sur l’être, cela ne signifie pas que les problèmes de la construction, que Malévitch a si fort désignés , comme nous l’avons dit plus haut, dès 1913, soient abandonnés. Le savoir-faire est essentiel pour le peintre (que l’on songe à l’intense travail pédagogique de l’école suprématiste pendant les années 1920 à l’Ounovis de Vitebsk et au Musée de la culture artistique à Pétrograd, devenu Ghinkhouk à Léningrad après la mort de Lénine en 1924.[25]

    Mais la maîtrise artistique n’est pas le facteur principal ni le but de la création. Il doit se plier aux exigences du mouvement de l’être dans le monde; le matériau ne doit pas, comme chez les constructivistes, apparaître dans sa nudité squelettique, mais c’est plutôt la non-existence des formes et des couleurs qui doit être manifestée. C’est ainsi que les carrés, les cercles et les croix suprématistes ne sont pas des analogues des carrés, des cercles et des croix qui seraient dans la nature, ce sont l’irruption du non-être, l’irruption d’éléments formants et non informants d’une géométrie imaginaire. Le créateur du Quadrangle noir s’insurge contre la prédominance de la maîtrise artistique ou du « principe compositionnel », tel que le définit Nikolaï Taraboukine dans son essai Le dernier tableau [1920]. Dans ses analyses du rythme, Taraboukine, qui sera un des porte-parole éminents du constructivisme soviétique, reste dans la dichotomie entre un intérieur (le rythme) et un extérieur (les schémas typiques de tel ou tel genre artistique).

    Pour Malévitch, le rythme, qui est à l’origine de la vie en tant qu’excitation, doit apparaître en tant que tel. Il ne naît pas de rapport, de proportions, de symétries ou de dissymétries, il les origine. Le rythme se situe plutôt dans un centre de suspension entre l’apparent et l’inapparent. La « tempête » des couleurs et des formes, passe par « le condensateur de la raison qui réduit cette avalanche, cette force élémentaire pure, authentique, créatrice en formes figuratives, imitatives, mortes » :

    « Cela est la même chose en sculpture, en musique, en poésie.

    Il ne peut y avoir de maîtrise dans le divin poète, car il ne connaît ni la minute, ni l’heure, ni le lieu où s’embrasera le rythme.

    Peut-être que ce sera dans un tramway, dans la rue, sur une place, sur une rivière, sur une montagne que se produira la danse de son Dieu[26], de lui-même. Là où il n’y a ni encre, ni papier et où il ne peut se souvenir, car à ce moment-là il n’aura ni raison, ni mémoire.

    En lui commencera la grande liturgie. »[27]

     Il n’est pas besoin d’aller plus loin pour montrer l’évidence que suprématisme et constructivisme se trouvent conceptuellement à des pôles l’un de l’autre. Cela s’est traduit très tôt dans l’opposition frontale de Malévitch et de Tatline dès l’exposition « 0, 10″ en 1915-1916 à Pétrograd et ‘ »Magasin », organisée par Tatline à Moscou en 1916, où Malévitch se vit interdire d’accrocher des toiles suprématistes. Et en 1919, en pleine révolution bolchevique, l’historien de l’art Nikolaï Pounine, alors communiste-futuriste et exégète éminent de l’oeuvre de Tatline, pouvait tenir ces propos fielleux dans le journal du Narkompros [Commissariat du peuple à l’instruction] :

    « Le Suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou.
Enseignes, expositions, cafés – tout est suprématisme. Et cela est très révélateur. On peut dire avec certitude que le jour du Suprématisme arrive, et ce même jour il doit perdre sa signification créatrice.

    Qu’était le Suprématisme ? Sans nul doute, une invention créatrice, mais une invention purement picturale. C’était comme si le Suprématisme avait enclos toute la peinture du passé dans un cercle, par cela même il contenait en lui tous les défauts (aussi bien que les mérites) picturaux du passé. Un de nos artistes les plus puissants et sans nul doute le plus pur de tous, Tatline, a défini le Suprématisme tout simplement comme la somme des erreurs du passé et, du point de vue de Tatline, cela est profondément juste, conséquent et précis.

    Le Suprématisme a pompé de l’histoire universelle de l’art toute la peinture imaginable et l’a organisée à travers ses éléments. Dans le même temps, il abstrayait cette peinture, la privant de chair, de matérialité (viechtchestviennost’), de raison d’être; voilà pourquoi le Suprématisme n’est pas un grand art, voilà pourquoi il est si facilement utilisable dans le textile, dans les cafés, dans les dessins de mode, etc. Le Suprématisme est une invention qui doit avoir une signification colossale dans les arts appliqués, mais ce n’est pas encore de l’art. Le Suprématisme n’a pas donné de forme. Bien plus, il est aux antipodes de la forme comme principe de la nouvelle ère artistique; le Suprématisme barre toutes les routes, c’est un cycle fermé sur lui-même, vers lequel ont conflué toutes les voies de la peinture universelle pour y mourir. Le Suprématisme est maintenant un mouvement artistique reconnu, il est reconnu parce qu’il est enraciné dans le passé ; le fait qu’il soit reconnu lui fait perdre sa signification créatrice. C’est K. Malévitch qui a été le grand inventeur du Suprématisme […].[28]

    En cette même année 1919, s’était formé l’ Obmokhou [Société des jeunes artistes] qui de 1921 à 1923 fit trois expositions montrant des constructions aux formes minimales de Rodtchenko, des frères Guéorgui et Vladimir Stenberg, de Karl Ioganson, de Médounetski. Comme il a été dit plus haut, à l’automne 1921, ce fut l’exposition-manifeste du « Groupe de travail des artistes constructivistes », à l’intérieur de l’Institut de la Culture artistique de Moscou (Inkhouk), « 5×5 = 25 » où Varvara Stépanova, son mari Rodtchenko, Alexandra Exter, Lioubov Popova, Alexandre Vesnine, montrèrent chacun 5 travaux qui ne devaient plus rien au chevalet mais étaient des oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace et pour l’art de production. La « mort du tableau » (sanctionnée par les célèbres toiles de Rodtchenko Pur rougePur jaunePur bleu en 1921), la fin de tout art « contemplatif » et la venue d’un art « actif », proclamés alors, firent que l’on vit les artistes tourner en masse vers le design, les décors construits sur la scène théâtrale. Désormais, l’art se met au service de la technologie et de l’industrie. On pourrait même dire que, stricto sensu, il n’y a pas de « peinture constructiviste », puisque le constructivisme est né précisément contre le tableau de chevalet. La « composition » est remplacée par la « construction », le « tableau » par des « formes spatiales », la création individuelle par la production, l’artiste par « l’ingénieur » ou « constructeur », afin de transformer radicalement et modeler l’environnement. Travaillant le bois et le métal, faisant inlassablement des modèles de textiles, de vêtements, de meubles, de kiosques, développant considérablement la mise en forme des livres, l’art de l’affiche et du photo-montage. C’est au théâtre que le constructivisme trouva son application la plus naturelle.

    ======================

    Dans cet essai, qui essaie de résumer les moments essentiels de l’opposition radicale entre suprématisme et constructivisme, bien que le suprématisme ait joué un rôle dans la naissance du constructivisme soviétique, puisque la « construction » a toujours été un facteur essentiel d’un mouvement qui était issu du cubisme, mais qui a fait, de façon totalement inattendue, un saut dans le sans-objet, l’abstraction radicale. Il serait intéressant de réfléchir au fait que Tatline, qui est revendiqué comme ancêtre du constructivisme soviétique, alors qu’il a toujours refusé de se ranger sous quelque « isme » que ce soit, a fait l’objet en 1921 d’un livre fondateur de son thuriféraire Nikolaï Pounine, qui porte le titre « Tatline, Contre le cubisme »[29]. Cet essai, très subtil, tout en affirmant l’importance capitale de la révolution cubiste, lui reproche, entre autre, son « individualisme esthétique »:

    « Sur les débris de l’ancienne peinture, de la sculpture et de l’architecture, surgit un nouveau genre d’oeuvre d’art, qui s’efforce de peupler le monde, non pas avec des modèles, reflets individuels et magnifiques, mais avec des objets concrets, constitués par des éléments du monde plastique en des formes rationnelles qui, collectivement, synthétisent les forces créatrices et inventives de l’humanité. »[30]

    On est, de toute évidence loin de l’ancien cubofuturiste et alogiste Malévitch qui, à la même époque, s’exclame :

     » J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré, je l’ai arrachée, j’ai mis les couleurs dans le sac ainsi formé et j’y ai fait un nœud. Voguez! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous. »[31]

    [1] Cf. Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 269 sqq.

    [2] Gérard Conio, Constructivisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1987, t. I, p. 45-56, 247-256-264

    [3] Cf.   « The Realistic Manifesto. Gabo’s Translation », in Gabo on Gabo. Texts and interviews(edited and translated by Martin Hammer and Christina Lodder), Forest Row, Artists. Bookworks, 200O, p. 28 : « […] These are the five fundamental principles of our work and our constructive technique ». Cette traduction, qui tendait à montrer la priorité du Manifeste réalistedans la naissance du constructivisme a été reprise par la suite, en particulier dans les traductions françaises qui ont été faites à partir de cette traduction anglaise de Gabo et non à partir de l’original russe où l’on lit : « […] Tels sont les cinq principes irréfutables de la création de notre technique de la profondeur. » [« Manifeste réaliste, 1920 », in Antoine Pevsner, Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté (par Élisabeth Lebon et Pierre Brullé), Paris, galerie-éditions Pierre Brullé, 2002, p. 25]

    [4] Cf. Constructivism in Poland 1923-1936. Blok. Praesens.a.r., Lodz, Museum Sztuki, 1973

    [5] Antoine Baudin, « Avant-garde et constructivisme polonais entres les deux guerres : quelques points d’histoire », in : W. Strzeminski-K. Kobro, L’Espace uniste. Écrits du constructivisme polonais (textes choisis, traduits et présentés par Antoine Baudin et Pierre-Maxime Jedryka), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 13

    [6] W. Strzeminski, « Notes sur l’art russe » [1922], in : W. Strzeminski-K. Kobro, op.cit., p. 44 (trad. Antoine Baudin)

    [7] Ibidem, p. 50, 51

    [8] Ibidem, p. 45, 50

    [9] Cf. Andrzej Turowski, « L’art organisant la vie et ses fonctions… », in catalogue Présences polonaises. Witkiewicz. Constructivisme. Les contemporains (éd. Dominique Bozo, Ryszard Stanislawski), Paris, Centre Georges Pompidou, 1983, p. 140-145

    [10] Que l’on me pardonne de m’auto-citer, mais je rappelle mes articles sur cette question : « Quelques réflexions sur le Suprématisme/Some Remarks on Suprematism », in catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 100-104; « Was ist Suprematismus? /What is Suprematism? », in catalogue Malewitsch, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 183-186; « Qu’est-ce que le Suprématisme? », in : K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1981, p. 8-13; « Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de vie », La Revue des Études Slaves, Paris, LVI/I, 1984, p. 61-77

    [11] K. Malévitch, Le suprématisme, 34 dessins [1920], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 253

    [12] Jean-Claude Marcadé, « Quelques réflexions sur le Suprématisme », op.cit., p. 100, 102

    [13] Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927op.cit., p. 239

    [14] Il n’est pas heureux que dans l’accrochage dont il est question la toile de Malévitch Croix, qui est en 1915 avec le Quadrangle (Galerie Trétiakov) et le Cercle (anciennes collections de Matiouchine, puis de Khardjiev, aujourd’hui collection privée) l’expression fondamentale du Suprématisme soit accrochée banalement comme une oeuvre ordinaire dans un environnement qui, de plus, est inadéquat et chronologiquement et conceptuellement.

    [15] Vladimir Tatline, « Iskousstvo v tekhnikou » [L’art qui va dans la technique], in catalogue Vystavka rabot zasloujennovo diéyatelia iskousstv V.E. Tatline [Exposition des travaux du créateur émérite des arts V.E. Tatline], Moscou-Léningrad, 1932, p. 5 [Note de A. Strigaliov]

    [16] Ibidem, p. 5-6

    [17] Anatolij Strigalev, « Rétrospektivnaya vystavka Vladimira Tatlina »/ »Vladimir Tatlin, eine Retrospektive », cat. Vladimir Tatlin, Retrospektive (en allemand et en russe), Cologne, DuMont, p. 36-37

    [18] Khan-Magomédov Sélim, L’Inkhouk : naissance du constructivisme (traduction de Françoise Pocachard-Apikian), Gollion, infolio, 2013

    [19] Voir les occurrences des mots « construire », « construction » et de leurs nombreux dérivés dans Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 20-21 et passim (cf. Index rerum, p. 680)

    [20] J’avais reproché au livre pionnier de Christina Lodder, Russian Constructivism (New Haven-London, Yale University Press, 1983), en voulant éviter précisément la confusion entre suprématisme et constructivisme, d’avoir totalement éliminé, dans le stade pré-constructiviste, toute la pratique artistique et théorique de Malévitch. : « Une fois établie l’antinomie fondamentale du constructivisme et du suprématisme, il reste encore à étudier ce qui de la pratique suprématiste a été retenu par le constructivisme » (« Le Suprématisme de K.S. Malevič ou l’art comme réalisation de vie », op.cit., p. 62, note 3)

    [21]  S. O. Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura : probliémy formoobrazovaniya [Le suprématisme et l’architecture : problèmes de la constitution des formes], Moscou, arkhitektoura-s, 2007 (l’ouvrage est abondamment illustré).

    [22] Khan-Magomédov, Sélim, L’Inkhouk : naissance du constructivismeop.cit., p. 17

    [23] Kazimir Malévitch, « Ya prichol… » [Je suis parvenu à…] [1918], Écrits, t. I, op.cit., p. 139; voir aussi « Mir miassa i kosti ouchol » [Le monde de la viande et des os s’en est allé] [1918], in Ibidem, p. 145-147 et passim (voir les occurrences de « vert » et de « viande », dans l’Index rerum).

    [24] Kazimir Malévitch, Des nouveaux systèmes en art/De Cézanne au Suprématisme [1919-1920], in Écrits, t. I, op.cit., p. 227-229 et passim.

    [25] Cf. Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe 1907-1927op.cit., p. 203-206, 221-225.

    [26] Beaucoup de ces passages de « Sur la poésie » semblent avoir reçu une impulsion de Nietzsche, en particulier de Die Geburt der Tragödie; pour ce qui est de la danse, voir Le Crépuscule des idoles :  » […] L’art de penser doit être appris, comme la danse, comme une espèce de danse… Qui parmi les Allemands connaît encore par expérience ce léger frisson que fait passer dans tous les muscles le pied léger des choses spirituelles ! — La raide balourdise du geste intellectuel, la main lourde au toucher — cela est allemand à un tel point, qu’à l’étranger on le confond avec l’esprit allemand en général. L’Allemand n’a pas de doigté pour les nuances… Le fait que les Allemands ont pu seulement supporter leurs philosophes, avant tout ce cul-de-jatte des idées, le plus rabougri qu’il y ait jamais eu, le grand Kant, donne une bien petite idée de l’élégance allemande. — C’est qu’il n’est pas possible de déduire de l’éducation noble, la dansesous toutes ses formes. Savoir danser avec les pieds, avec les idées, avec les mots : faut-il que je dise qu’il est aussi nécessaire de le savoir avec la plume, — qu’il faut apprendre à écrire ? “, Götzendämmerung, « Was den Deutschen abgeht », § 7

    [27]Kazimir Malévitch, « Sur la poésie » [1919], in Écrits, t. I, op.cit., p. 188

    [28] Nikolaï Pounine, «  »À Moscou (Lettre) » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 616

    [29] Nikolaj Punin, « Tatlin contre le cubisme », in Cahiers du Musée national d’art moderne, 1979, N° 2, p. 304-312 (traduction de Lucia Popova et Dominique Moyen)

    [30] Ibidem, p. 312

    [31] Kazimir Malévitch » Suprématisme » [1919], in Écrits, t. I, op.cit., p. 194

  • Samuel Ackerman « Sur Malévitch » (2021)

    Samuel Ackerman « Sur Malévitch » (2021)

    Au commencement, il y eut l’excitation, l’état premier de toute la vie dont a parlé Malévitch.

    L’excitation est la quatrième dimension du feu intérieur de l’âme de l’art et de l’inspiration de l’homme.

    Le suprématisme est une révélation et un exode du monde de l’objectivité illusoire vers la liberté, le défi créateur, le canon intérieur de la foi personnelle.

    Donner des noms à ce qui existe, donner des noms aux nouveaux objets du monde, telle est la tâche de la culture.

    Le suprématisme est le Nom de la réalité du monde de la création, donné par Malévitch.

    Il faut préciser qu’en 1913, le prélude à l’exposition « 0-10 » fut la mise en scène de l’opéra « Victoire sur le Soleil », œuvre commune de Malévitch, Khlebnikov, Matiouchine et Kroutchonykh, où le quadrangle apparaît, pour la première fois, sur le rideau.

    L’exposition « 0-10 » est à mes yeux un manifeste de la même importance que l’ajout d’un seul mot dans la traduction de la Bible par Luther. Il a ajouté le mot « seule ». L’homme peut être sauvé par la foi seule (en latin sola fide).

    Le premier message suprématiste de la révélation visuelle est « Le Quadrangle noir ». Tel est le nom du « Carré noir » donné par Malévitch.

    Ayant donné le nom à la nouvelle icône et défini ainsi le sens de la novation, Malévitch installa cette œuvre au coin supérieur de la nouvelle iconostase en tant que source originelle de toutes les 39 œuvres présentées dans l’exposition.

    Malévitch écrivait que Dieu était caché dans le noir. Quatre angles du carré correspondent à quatre lettres du nom du Créateur qu’il est interdit à prononcer.

    Frémissement et excitation, tels sont les sentiments que provoque l’icône de l’image inconcevable de toute la création.

    Pour Malévitch, « Le Quadrangle noir » était comme un nouveau-né.

    Ma première rencontre avec les œuvres de Malévitch eut lieu au Musée de Jérusalem en 1975. Ce fut une des premières expositions de ses œuvres graphiques en Europe.

    Il est étonnant que le Musée de Jérusalem lui-même soit bâti sur une colline, comme un architectone de Malévitch, et qu’au pied de la colline, se trouve le monastère de la Croix où, selon la légende, avait poussé l’arbre utilisé pour la croix du Golgotha. Dans cette rencontre des temps, il y a une profondeur qui correspond au nom imprononçable de la prophétie du quadrangle noir.

    Un autre rappel du passé. Après l’exposition « 0-10 », Vélémir Khlebnikov, qui cherchait constamment des rapports mathématiques dans l’histoire, prit des mesures des œuvres qui y étaient présentes, ainsi que des dessins préparatoires, et il arriva aux chiffres de 317 et 365. Or, 317 est le nombre d’os dans le squelette humain, et 48, c’est la périodicité, selon Khlebnikov, des événements importants dans le monde. La somme de ces deux chiffres est justement égale à 365, le nombre de jours dans l’année.

    Et encore une analogie du langage des noms. Le carré en hébreu s’appelle meruba, et la racine de ce mot est riche de sens : la reproduction, le maître, la création, etc.

    La première lettre du mot meruba, le M comme dans le nom de Malévitch, signifie également le nombre 40, cela évoque des analogies avec le désert où Moïse (un autre M) avait conduit les Hébreux pendant 40 ans. Quarante, c’est aussi 39, le nombre d’œuvres de l’exposition « 0-10 » plus le Un de la chaise (vous savez qu’il y avait là une chaise posée à l’angle), c’est-à-dire, c’est un objet matériel dans la confrontation avec le monde bi-dimensionnel de la pénétration totale qui, ensemble, donnent le chiffre 40.

    Il était aussi important que toutes les œuvres de Malévitch fussent présentées dans cette exposition sans cadres – sans ces chaînes traditionnelles qui donnent de la lourdeur et délimitent les frontières. La nudité et le fond blanc pour les œuvres suprématistes – tel est le canon de la liberté et de la jeunesse du renouveau.

  • KSEVT en Slovénie : Malevich’s « Victory over the Sun »

     

    KSEVT en Slovénie : Malevich’s « Victory over the Sun »

    Mikhail Matyushin’s opera Victory over the Sun marks an important date in the evolution of 20th century art. It is the first truly cubo-futurist dramatic work to have been staged. Its authors are some of the most prominent representatives of “budetlyan” [будетлянский] art, i.e. Ukrainian and Russian futurist art. The transrational poet Velimir Khlebnikov provided the prologue, his friend Aleksei Kruchenykh, also a transrational [заумный] poet and theorist, is the author of the libretto, the music is by composer, instrumentalist, painter and theorist of painting and music Mikhail Matyushin; the stage and costume designer was Kasimir Malevitch. In a single act, a single performance, these four artists wanted to show the force and the validity of conquests of the art of the future.

    Victory over the Sun received two performances on 3 and 5 December 1913 at the Saint Petersburg Luna Park Theatre under the auspices of the left-wing society of painters “the Union of Youth” that also financed another “budetlyan” production, Mayakovsky’s Vladimir Mayakovsky. A Tragedy staged on 2 and 4 December, with sets and costumes by Filonov and Chkolnik.

    The decision to organise these events had been made at the “All-Russian Congress of the Bards of the Future” held in a small Finnish village between 18 and 19 July 1913. This meeting, pompously called “congress”, was in fact nothing more than a get-together of the three leaders of “budetlyanism” [будетлянство], Matyushin, Kruchenykh and Malevitch.

    The manifesto published on this occasion is a declaration of war to the whole world, affirming that “the times of slaps in the face have come to an end” (an allusion to the budetlyan manifesto and collection published at the close of 1912 A Slap in the Face of Public Taste [пощёчина общественному вкусу]) and announcing the arrival of “the outragers” and “horrifiers” who would shake up the world of art. After calling for the destruction of “the pure, clear, honest and sonorous Russian language” that had been castrated by diehard literary men and for the destruction of logic, common sense, symbolist reveries and elegant beauty, the manifesto set itself the goal “to pounce upon the ramparts of artistic feebleness, the Russian theatre, and to transform it profoundly”.

    While it is certain that Marinetti’s “Manifesto of Futurist Playwrights” published in 1911 was known to the budetlyans [будетляне], the latter retained only the general notion of refusing to dwell on the past and the provocative tone, adapting their rupture with theatrical routines to the Russian artistic reality. The “budetlyan” theatre was to sweep away not only the naturalistic, eclectic traditions, the pompous style dominating at the time, but also the inner realism of Stanislavski’s Moscow Art Theatre, as well as the stylised symbolism of Meyerhold’s Alexandra Theatre in Saint Petersburg.

    Victory over the Sun thus represents a complete rupture with the prevailing dramatic concepts at the beginning of the 20th century. The opera was the fruit of six months of joint efforts. It was staged by means of improvisation as, after paying large sums for the location of the theatre and the scenery, “the Union of Youth” no longer had sufficient funds to bring in professional actors. That was why amateur students participated in the production. Only two of the leading roles were played by experienced singers. The choir counted seven people, “only three of whom could sing”, according to Matyushin. There was no orchestra, just an out-of-tune piano brought in on the day of the rehearsal. There were a total of two rehearsals, dress rehearsal included! It bears a closer resemblance to what was called “happening” or “performance” in the second half of the 20th century.

    The opening night caused a “major scandal”, with one half of the audience shouting: “Down with the futurists!” and the other half: “Down with the sensationalists!” Nevertheless, says Matyushin, nothing could undo the powerful impression that the opera had made, “such was the inner force of the words, so powerful and frightful were the scenery and the budetlyans that had never been seen before, such were the softness and suppleness of the music filling the words, the scenes and the futurist strongmen who had defeated the sun of cheap appearances and lighted their inner light”.

    By taking on the sun, the budetlyans strived to crush one of the most powerful, the most universal mythic and symbolic images across centuries and cultures, one of the most characteristic images of figurative thought. It would be pointless to recount the history of mankind’s mythology of the sun, from ancient times to the symbolists at the end of the 19th and the beginning of the 20th century. One of the characters in the opera declares:

    “I won’t be caught in the chains of

    Beauty’s snares [силки]

    the silks are preposterous

    the ruses crude” (scene 6)[1].

     

    The sun is nothing but a pretext for people to be slaves to the world-illusion. Its roots “have the rancid taste of arithmetic”, there is nothing but the darkness of reality outside:

     

    “Our physiognomy is dark

    Our light is within

    We are warmed by the dead udders

    Of red dawn” (end of scene 4).

     

    Victory over the sun is a victory over the past and therefore the rediscovery of fundamental freedom. Rid of the figurative jumble, one feels at ease. The blankness “ventilates the whole city, everyone breathes easier”. With the fall of the sun, the weight and gravity of tangible reality, of the past “full of the sorrow of errors, of the breaking and bending of knees” disappears. One’s memory is stripped of useless rags. Defeating the sun, man is like “a clean mirror or a rich reservoir” reflecting only the blitheness and gratitude of goldfish!

    Poetic desacralisation is the main cornerstone of Victory over the Sun. It is a way of reanimating the topics and subjects belonging to the sublime style, overloaded with the secular sediments of meaning, giving them a trivial, naturalistic, even vulgar tone. It has been justly noted that the poetic system of Russian cubo-futurism had absorbed the numerous desacralising, “deaestheticising” elements of French poetics, from Baudelaire and Rimbaud to Mallarmé, Tristan Corbière, Charles Cros or Jules Laforgue. Consider, for instance, the following verses by Corbière:

     

    You think the sun fries for everyone

    These greasy scraps of stirring fat, inundated by a flood of gold?

    No, the rain falls down on us from the sky.

     

    From the dramatic point of view, we witness the same kind of desacralisation. The title indicates the cosmic challenge of the opera; the battle of the new titans – the new budetlyans, the strongmen of the future – with the god-Sun is treated in a grotesque fashion. Victory over the Sun is a “travestying tragedy”. The characters have no story. They are merely “types”: Nero-Caligula is the old aesthetics ridiculed to excess; the Cowardly are all those who prefer their spiritual comfort to the hard, dark and powerful truth of the only light within them; the Fat Man is the crowd of the cunning, the sly who think only of taking advantage of everything without concerning themselves with anything, it is the vulgar materialism, etc. The people of the future have several faces: the Strongmen [силачи] (strength), the Time Traveller (audacity) played by Kruchenykh, the New, the Sportsmen, etc.

    There is no dramatic progression. The six scenes succeed each other according to the method of a mosaic. The two “dramatic” events are the taking of the sun in scene two and the plane crash in the last scene, evoking the accident that almost claimed the life of futurist poet and aviator Vasily Kamensky in 1911. There is nothing that triggers these events. Every scene is a pure, autonomous act.

    As called for in futurist theatre by Marinetti, Victory over the Sun rejected psychology in favour of “physical folly” that destroys all logic, multiplies the contrasts, ironically disintegrates “all the worn-out prototypes of the Beautiful, the Great, the Solemn, the Religious, the Ferocious, the Seductive and the Horrifying” and “makes the incredible and the absurd sovereign rulers on the scene”. Marinetti’s great and visionary allegoric poem Let Us Kill the Moonlight (1909), a sort of wild futurist airplane, had provided some of the basic elements for Kruchenykh’s libretto: the taking of the sun, “the Pure free of all logic” waging a war of salvation against the hideous plague of “the Gouty” and “the Paralytic”, the intoxication of aviation, “the pitiful sun, decrepit and chilly”, defeated by “the furious copulation of battle”. The sun was always defeated by Marinetti, in his poetry written in French, La Conquête des étoiles (The Conquest of the Stars), 1902, Destruction (Destruction), 1904, La Ville charnelle (The Carnal City), 1908, as well as in his prose; in the novel Mafarka le Futuriste (Mafarka the Futurist), 1909, the sun must be overthrown by the new Prometheus, half-human, half-airplane.

    As one of the Russian pioneers in malevitchian studies Evgeni Kovtun wrote, the last step in the path towards suprematism was the scenery of the opera Victory over the Sun. In the sketches preserved, we see that the quadrilateral is the basic form of six designs. Inside this quadrilateral there is another quadrilateral in each scene that is like the centre in which alogical cubo-futurist elements are to be fitted. In the sketch of scene 5, these figurative elements have disappeared. The central quadrilateral is cut diagonally into two sections, one black and the other white. It is not a square but a quadrilateral resembling a square, creating the impression of a « partial eclipse », a theme that insistently comes up in Malevitchian alogism in 1914 (the two most well-known examples are An Englishman in Moscow, Composition with the Mona Lisa or The Aviator).

    There is no doubt that the production “gravitated towards abstraction”. It represented the birth of “the square” that was to close in all the pictorial representation of the past in a symbol giving rise to considerable developments. This symbol, the black quadrilateral, “the royal infant”, “the icon of [our] times” is further elaborated in the mazes of Malevitch’s pictorial alogism between 1913 and 1915.

    In his letter to Matyushin of 27 May 1915, Malevitch asks him to reproduce the sketch for the last act in which victory over the sun is achieved on the cover of an anticipated second edition of the Victory over the Sun libretto that was never published: this sketch for the final scene represented a black square, “the germ of all possibilities”, “ancestor of the cube and the sphere”, and Malevitch adds:

     

    “This design will have great meaning in painting. What was created unconsciously bears uncommon fruit.”

     

    The evolution towards the eruption of non-objectivity [беспредметность] is established in the costume sketches. They are also conceived on the basis of alogical cubo-futurist elements:

    “The masks concealing the faces transform the actors and denaturalise them like the costumes of Oskar Schlemmer in the Triadic Ballet in later years.” (Denis Bablet)

    Like the scenery, the surface is made up of geometric designs, painted here in clear and contrasting colours. Again, black and white play an important role but, in this case, in relation to other colours. In scene one, the walls of the box were white and the floor black. The costume sketches for the Futurist Strongman [будетлянский силач], Nero, the Time Traveller, the characters in the scene, are also in black and white.

    The most astonishing costume sketch is without a doubt that of the Pallbearers appearing in scene 3 of the opera. For this scene, the walls and the floor were completely black. The body of the pallbearer is a “black square” that is a figurative evocation of the extremity of a coffin but already suggests the meaning ascribed to this image in Malevitsch’s works between 1913 and 1915, namely the utter intrusion of the absence of objects. The “black square” carried like a flag in the sketch for the Pallbearer marks the birth of suprematism in 1913, as Malevitch had always maintained.

    In the twenty sketches used for the performance in 1913 preserved in Saint Petersburg Museum of Theatre and Music, the characters are conceived like primitively geometrised mannequins. They are constructions of geometric designs, some of them painted in bright colours: lilac pink, red, green, blue, yellow. These coloured surfaces stand in contrast to the black and white appearing in all of the sketches. These cubo-futurist robots may be regarded as part of a range of exaggerated parodies of characters from Alfred Jarry’s Ubu Roi to Appolinaire’s The Breasts of Tiresias. The drawing for the Cowardly reduces geometry and colour to their simpler expression. This laconism announces the constructivist theatre of the 1920’s that would find lessons of economy here.

    One of Malevitch’s major contributions to Victory over the Sun is the scenographic use of light. Malevitch used projectors to portray the disappearance of objects, their reduction to nothingness, their dematerialisation. Poet Benedikt Livshits provides an account of the embryonic abstract character of the performance:

    “Within the limits of the box, the pictorial stereometry took form for the first time; a rigid system of volumes was established, minimising the random elements imposed from the outside by the movement of human bodies. These bodies were broken up by beams of light. They alternately lost arms, legs, head, because, for Malevitch, they were only geometric bodies yielding not only to decomposition into elements, but also to complete disintegration in the pictorial space. The only reality was the abstract form that had swallowed up all the satanic vanity of the world, leaving nothing behind.”

    On the basis of Victory over the Sun and the creation of suprematism, the space of the world emerges through “the colour semaphore in its infinite abyss”. Having reached zero with the “black square”, that is, Nothingness as “the essence of diversities”, “the non-objective world” [беспредметный мир], Malevitch explores the spaces of Nothingness beyond zero. The suprematist scenes establish a decisive break with the world of objects; they create a space that is analogical to that of the world, a space where there is no weight or gravity, up or down, right or left. The non-objective space fills up with more and more cosmic bodies that emit their own light, have their own radiation, forming new pictorial constellations each time.

    The suprematist brilliance is the establishment of a difference between the support medium and the pictorial surface in the complete integrity of flatness. That is what produces this immateriality, this feeling of freedom in relation to earthly abstraction. The Suprematist Painting of the Peggy Guggenheim Collection in Venice is particularly telling of such malevitchian poetics. All quadrilateral designs are as if concentrated around three green, black and blue trapezoids. Some geometric units intersect, others are placed alongside each other. And yet, they are all on the same plane without any attempt on the part of the painter to use Euclidian stereometry. They are all different and the same. We are dealing with a new suprematist device heralded by the famous 1920 text, Suprematism, 34 Drawings:

     

    “The suprematist device – if we can call it that – will be a unified whole without any joints.”

     

    A painting like the one in Venice announces the interplanetary cities conceived by the author of “planits”. Malevitchian suprematism aims to defeat chaos, disorder, the entropy of nature by favouring the formation of a new cosmos, free of figurative weight.

    The work Supremus N° 58. Yellow and Black is a sort of street map seen from a plane. These combinations of rectangular forms were the basis of numerous architectural designs. The curve of the grey-yellow targe (shield) is the curve of the Universe as a result of the gravity of quadrilateral designs. This figure of a rounded shield is also featured in Supremus N° 56 that is perhaps the most complex whole of the suprematist universe. Several units float around the central unit intersecting the canvas diagonally. While the quadrilateral form dominates, it is animated by the blue curve of a “targe” represented by a red triangle, a black ellipse, a green circumference and a grey half-sphere, all small in dimension. None of the elements is more important than the others, whatever their size.

     

    It is evident that the theme of Victory over the Sun had continued to haunt Malevitch after 1913 not only because of the spatial developments of suprematism of which I have provided some insights, but also because Kruchenykh’s libretto was restaged, without the music, in Vitebsk in 1920 by the group Ounovis, “the Affirmators-Founders of the New in Art”, the suprematist school formed around Malevitch. One of his disciples, Vera Yermolayeva, collaborated in the making of the production. Another one of Malevitch’s disciples El Lissitzky used the motifs of the Victory over the Sun in 1923 for a performance that was never staged and made lithographic sketches of figurines representing the characters of the libretto using suprematist geometrised forms. They were designs of mechanic dolls, more decorative and narrative that the 1913 malevitchian cubo-futurist robots, but highly visually effective owing to the finesse of the design and the harmony of colours. Lissitzky was, after all, a trained engineer.

     

    With its few remaining elements, Victory over the Sun continues to astonish and shock us to this day. Its obvious nihilism is the affirmation of the triumph of vital energy in man, ready to face and take on the cosmos. And finally, this performance from a hundred years ago calls for us to throw away the crutches of fantasies and illusions, lighting only the light that shines within us.

     

    Jean-Claude Marcadé

    November 2013

    2013-12-18-zeitgeist-umetnike-v-vesolje-21994


    [1] All the citations from the Victory of the Sun are taken from the English translation by Larissa Shmailo [Translator’s note].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Malévitch en 1974….

    [J’ai reçu la nouvelle que l’on était en train de traduire en turc ma préface du 1er tome des ÉCRITS de Malévitch en 1974 et l’on m’a envoyé un PDF de ce texte. Cela m’a permis de le mettre sur mon blog. J’ai envoyé au traducteur turc de nombreuses corrections à mettre en note car le vocabulaire des termes de Malévitch n’est plus aujourd’hui le même en français. Il y a aussi quelques erreurs factuelles (l’arrestation de Malévitch a eu lieu en 1930). Je suis en train de corriger les notes qui ont été souvent déformées dans le passage du PDF au blog.]

    Jusqu’ici on connaissait beaucoup des textes, traduits aujourd’hui en français à partir de  traductions allemandes ou anglaises. Toute traduc-tion est déja une déperdition de sens par rapport à l’original; on peut
    s’imaginer alors ce que deviendraient les idées de Malévitch dans cette
    trahison au second degré.
    Les brochures qui furent publiées en Russie entre 1915 et 1922 et
    que nous présentons pour la première fois intégralement en français
    dans ce premier volume nous montrent un Malévitch inconnu. Nous
    connaissions fragmentairement le peintre; voici que nous rencontrons
    un philosophe de l’art, un esthéticien, un écrivain.

    Préface
    UNE ESTHÉTIQUE DE L’ABÎME

    « La méditation sur ce qu’est
    l’art est entièrement et décisive-
    ment déterminée par la seule
    question de l’être ».
    HEIDEGGER, L’origine de l’œuvre d’art, éd. Gallimard, P. 1962,

    C’est une tâche grandiose que s’est donnée Malévitch dans ses
    écrits, tâche dont les fragments publiés ne nous livrent qu’un aperçu.
    Nous avons cependant plus de documents à notre disposition que
    nous n’en avons sur les pré-socratiques dont Malévitch est si proche.
    Parmi les peintres-philosophes russes, Malévitch est le seul à avoir
    posé en termes philosophiques la question de l’être dans sa médita-
    tion sur l’art. La philosophie cosmologique de Georges Yakoulov où
    le soleil est l’énergie primordiale qui conditionne toute création peut
    lui être comparée, encore que Yakoulov n’ait pas systématisé ses
    intuitions, restées éparses. La profonde réflexion philosophique de
    Kandinsky dans Du spirituel dans l’art n’est pas une ontologie, mais
    un essai symboliste sur l’art, comme peut l’être le journal intime de
    Marianna Werefkin, écrit en français, Lettres à un inconnu.

    « Faire l’économie de l’abîme pour s’épargner la chute dans le
    sans-fond abyssal en tissant la toile du byssus, d’un art textuel qui
    saturerait les trous »,

    voilà selon J. Derrida 1 quelle a été la préoccupation de la métaphysique et aussi de l’art. On connaît la métaphore kantienne du pont que l’on jette par-dessus le grand précipice
    (die grosse Kluft) 2, cette vérité de l’être ou cet être de la vérité qui
    est pour les mystiques (Jakob Bœhme) un sans-fond (Ungrund) et
    pour Heidegger une défondation (Abgrund). C’est cet abîme de l’être
    que Malévitch fait apparaître dans sa peinture et dans sa philosophie.
    Le suprématisme pictural est la révélation à partir du Carré noir
    (1913-15), considéré comme forme génératrice primordiale, de l’être
    abyssal. Comme pour Pythagore, le carré est pour Malévitch l’essence
    divine, non comme symbole, mais comme être pictural absolu (à la
    fois

    Être et étant) qui détermine la naissance d’autres étants remplis d’Être.
    Dès les premiers textes suprématistes de 1915 (qui coïncident avec le
    passage du cubo-futurisme alogiste au suprématisme pictural), Malé-
    vitch reprend la critique platonicienne de l’art-illusion, de l’art-simu-
    lacre, de l’art-répétition. Il est aussi sévère que Platon à l’égard de
    « la race des illusionnistes » 3, des « sorciers» et des imitateurs qui se
    contentent de « l’art de l’apparence illusoire » ou « art de simulation » 4.
    L’art avant le suprématisme n’a été que « le reflet, comme dans un
    miroir, de la nature sur la toile »5;

    « Entre l’art de créer et l’art de
    répéter il y a une grande différence »6.

    La répétition du sensible sur la toile est « un vol » et l’artiste-voleur est un falsificateur, car il ne fait qu’imiter l’apparence des objets qui sont une convention utilitaire pour « fixer l’infini », limiter l’illimité.

    La vie « rappelle
    une immense chambre d’enfants où les enfants jouent à tous les
    jeux possibles avec des conventions qui sont représentées en revivant
    la réalité: ils construisent des tours, des châteaux, des forteresses,
    des villes, ensuite ils les détruisent, puis les construisent à nouveau ; les
    parents considèrent ce fait comme un non-sens, mais oublient seule-
    ment que le non-sens enfantin est le résultat du non-sens adulte » 7.

    Il en résulte que toutes les manifestations de la vie ne sont que conven-
    tion, en particulier les cultures qui disparaîtront les unes après les
    Alors qu’est-ce qui est? Ce qui est c’est l’excitation sans cause de
    l’Univers,

    « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans
    état absolu et relatif »°, « flamme cosmique qui vit du non-figuratif »,
    infini qui n’a « ni plafond, ni sol, ni fondations, ni horizon » 10, « ni
    poids, ni temps, ni espace, ni absolu, ni relatif, et n’est jamais tracé pour
    devenir une forme»11, « un trou dont le corps n’est pas vide», « un
    tamis troué » 12.

    Ce principe de toutes choses est inconnaissable. Le mot
    « excitation » en russe (vozboujdénié) appartient au vocabulaire psycho-
    physiologique et à celui de la physique et de la technique. L’excitation
    est à la fois stimulus (en particulier sexuel) et création d’un courant
    magnétique dans les bobinages d’un électro-aimant. C’est dire que
    l’excitation malévitchienne tient de l’Éros des philosophes grecs et du
    principe électro-magnétique, érigés en principe ontologique. Le tout
    est aussi le rien éternel, l’absence totale de sens du tournoiement éter-
    nel qui « emplit sa course des tourbillons des anneaux de l’espace » 13.
    La matière et l’esprit n’existent pas séparément:

    « Ce que nous appe-
    lons la matière ne sont-ce pas simplement des mouvements spirituels ?
    Et peut-être que ce que nous appelons esprit est le mouvement de
    la matière »14.

    De même

    « rien ne disparaît dans l’Univers, mais
    ne fait que prendre un nouvel aspect » 15.

    Le monisme cosmologiquE de Malévitch est aussi un monisme ontologique qui ne voit dans le dualisme de fait de la métaphysique, de l’anthropologie, de l’épistémologie et de l’éthique qu’une tromperie de la pensée dominante qui veut éviter l’abîme du non-figuratif, condition nécessaire de ses représenta-
    tions.
    Il y a dans la description malévitchienne de l’être une parenté de
    mythologie et de discours avec les pré-socratiques, surtout les éléatiques.
    Écoutons Parménide :

    « Il n’est rien, et jamais rien ne sera d’autre
    que l’étant et rien d’extérieur à lui » 16.

    Écoutons Empédocle d’Agrigente :

    « Car la force cachée dans les
    membres des hommes est
    Amour, ainsi la nomme-t-on; par lui
    s’accomplissent les pensées des amants et l’œuvre enlaçante du désir.
    Et les hommes le nomment aussi Joie ou Aphrodite. Mais nul ne
    l’a vu encore, se mouvant en cercle à travers le tout. » 17

    Écoutons Héraclite:

    « Où l’homme est, n’est point enfermée la
    connaissance mais là où est Dieu » 18,

    Cette excitation inconnaissable est le moteur de la pensée qui est

    « le processus de l’état de l’excitation qui se présente sous l’aspect
    de l’action réelle et naturelle »19.

    La pensée essaie d’organiser dans la création artistique le sensible comme être, mais comme la pensée n’est pas connaissance de l’être, elle n’arrive pas à l’embrasser. Aucun objet ne peut être saisi par la pensée, car tout objet est une somme sans fin d’objets, somme qu’il est impossible de calculer. Le monde
    du devenir, celui de la « commodité utilitaire nutritive » 20, est enchâssé
    entre les deux pôles de l’être-rien; il organise ses « potagers cellu-
    laires » en prenant sa définition de l’existence des objets pour la Réalité
    et il se réjouit de cette « duperie »21. L’homme cherche perpétuelle-
    ment le fond et sa logique inaltérable est de construire « des fondations
    logiques pour l’objet sur ce qui n’a pas de fondations »22 :

    « Seules
    la conscience couarde et l’indigence des forces créatrices chez le peintre
    se laissent aller à l’illusion et établissent leur art sur les formes de la
    nature en craignant d’être privées des fondations sur lesquelles ont
    basé leur art le sauvage et l’académie. » 23.

    L’abîme de l’être est pour l’homme un mystère plein de ténèbres
    11 dont il s’effraye et qu’il cherche à détruire en s’érigeant en être pen-
    sant et en essayant de connaître rationnellement la nature, l’Univers,
    reconnus comme perfection absolue et non pensante. L a pensée
    humaine est une imperfection déduite de la perfection divine. Malé-
    vitch ne comprend pas pourquoi à un moment donné la pensée est
    sortie de Dieu, de l’Absolu de la non-pensée, a chuté, et pourquoi il
    y a eu rupture,

    « comme si on ne sait quelle imprudence était
    survenue, comme si elle avait glissé et était passée par-dessus le bord
    de l’absolu »24.

    Il reprend pour le justifier le mythe judéo-chrétien
    de la Création, du péché originel, du paradis et de l’expulsion de
    l’homme du paradis 25. Dieu a construit le monde

    « pour se libérer
    à jamais de lui, pour devenir libre, prendre sur soi la plénitude du
    rien ou repos éternel, en tant qu’être immense ne pensant plus,
    puisqu’il n’y a plus de raison de penser : tout est parfait » 26,

    Le monde était comme un poids que Dieu avait en lui, qu’il a pulvérisé dans la Création: la Création est devenue légère, impondérable;
    Adam au Paradis ne sentait aucun poids : il vivait « pareillement au
    machiniste qui ne sent pas le poids de sa locomotive en mouvement » 27.
    Il fallait que la Création soit imparfaite pour qu’elle permette à Adam
    de sortir de son système impondérable pour être écrasé à nouveau
    par le poids :

    « En quoi consiste la faute? Toute la faute est dans
    le fait qu’une limite a été établie dans le système » 28.

    Or la limite est déjà une imperfection de l’être abyssal illimité. Pourquoi Dieu a-t-il créé un système limité, donc imparfait? Cette limite serait, d’après
    Malévitch, une « épreuve » que Dieu a donnée à l’homme; et

    « l’homme n’a pas supporté le système et l’a transgressé, il est sorti
    de son plan, et tout le système s’est écroulé et tout son poids est
    tombé sur l’homme » 29.

    Le crâne de l’homme est aussi le cosmos:

    « Le crâne de l’homme
    représente le même infini pour le mouvement des représentations;
    il est égal à l’Univers, car en lui passe aussi le soleil, tout le ciel
    étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi
    que dans la nature »30; « nous sommes nous-mêmes la nature » 31.

    De même que les systèmes solaires tournent à côté de l’homme, de
    même les objets créés par le crâne humain tournent dans un tour-
    billon autour de lui. Le crâne humain est un soleil, un centre pour les
    objets pulvérisés qui aspirent à trouver en lui leur unité, mais ce
    centre n’est pas fixe, il se décentre perpétuellement, car il est entraîné
    dans un mouvement perpétuel vers « la voie infinie du non-figuratif » 32,
    entraînant avec lui toutes les pulvérisations.
    Comme Dieu l’homme cherche dans la vie de tous les jours à se
    libérer du poids, à rejoindre l’impondérable divin. Il crée lui aussi
    des systèmes limités, ses cultures, qui cherchent à briser les limites
    et les interdictions en quoi « gisent les états de péché et les imper-
    fections » 33. A travers toutes les productions il aspire comme Dieu
    à retourner à la perfection absolue, il fait monter sa pensée « sur
    le trône
    du commandement »34. L’homme-dieu a une pensée divine
    qui crée par le « fiat ». La culture est un effort de l’homme pour

    « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur » 35,

    le seul sens qu’a le monde des productions humaines est « la libération de la
    réalité physique s’incarnant dans un nouvel acte de l’action » 36. Les
    systèmes créés par le crâne humain se succèdent en se détruisant les
    uns les autres, en détruisant chaque fois les limites du système précé-
    dent, faisant chaque fois un nouveau pas vers la libération qui seule
    permettra de retrouver l’état de non-pesanteur, l’abîme de l’être.
    Ainsi Malévitch pose les principes qui définissent le rapport de
    l’homme et de sa création à l’être-abime inconnaissable : ils aspirent
    à se libérer de la pesanteur; pour ce faire ils cherchent à dépasser
    les lois d’interdictions, les limites, « pour se retrouver sur la voie
    de l’absence de lois »37; ils s’élancent

    « vers Dieu-perfection dans
    lequel surviendra le bien » 38.

    La triade malévitchienne « l’art, l’église, la fabrique » est un hybride de la triade platonicienne (la vérité philosophique 39, le travail manuel
    par lequel l’ouvrier fabrique des objets, reflets de la vérité, – et
    l’art, degré inférieur, car l’artiste est « l’ouvrier d’un simulacre » 40)
    et de la triade nietzschéenne (le saint, le philosophe et l’artiste 41).
    Pour Malévitch l’art et la philosophie ne font qu’un comme dans la
    philosophie grecque la plus ancienne. Il pose qu’il y a trois voies de la
    perfection qui, du point de vue de la vie de tous les jours (du dis-
    cours dominant), sont égales dans leur imperfection : celle de l’art,
    celle de l’église, celle de la fabrique; ces trois voies ont comme prin-
    cipe et comme fin Dieu qu’elles ne peuvent détrôner même si l’une
    d’entre elles le voulait. L’église construit un système technique qui
    doit permettre d’atteindre la perfection divine; la fabrique veut ren-
    verser le dieu de l’Église, elle se veut sans Dieu, mais en réalité elle
    vise aussi à la perfection divine, elle a son « dieu » qu’elle n’appelle
    pas « Dieu »:

    « La religion voit en l’homme le « rien », le « non-être »,
    et en Dieu l’ « être ».

    La fabrique, elle, voit en l’homme le

    « quelque chose » et en Dieu le rien », mais comme Dieu est le repos dans la perfection et que la fabrique voit aussi le repos dans la perfection, par cela même elle parvient à
    Dieu comme repos »42.

    Aussi bien l’église que la fabrique vont vers le vrai Dieu – non figuration absolue — qui est en deçà et au-delà de leurs « collèges techniques », même si
    cela est sous une forme caricaturale et prétentieuse, même si cela
    13 apparaît souvent comme une parodie de l’être. Et l’art? Dans Dieu
    n’est pas détrôné tel qu’il fut publié l’art est prétenduement mis sur
    le même plan que l’église et la fabrique: lui aussi a son « collège
    technique » qui vise à la perfection; son dieu s’appelle la beauté. Mais
    il s’agit là de l’art de la vie de tous les jours, un art qui veut ignorer
    l’abîme divin qui est pourtant sa cause et sa finalité. Même à ce niveau
    inférieur l’art est tout de même différent de l’église et de la fabrique,
    car celles-ci font appel à lui

    « pour qu’il les revête de la chasuble
    de la beauté, comme si elles n’avaient pas confiance en leur achève-
    ment » 43.

    LA SURFACE COLORÉE COMME DÉVOILEMENT DE L’ÊTRE

    Nous savons par ailleurs que pour Malévitch l’art vrai, le supréma-
    tisme, a la place de la vérité royale chez Platon. Le suprématisme
    est la révélation par la peinture de l’être abyssal, en tant qu’excita-
    tion. Toute la méditation malévitchienne sur l’être est un essai de
    preuve que le monde des objets n’est qu’une apparence, que les
    objets n’existent pas, que seule existe l’excitation de l’être, par essence
    non-figurative, sans objets et sans objet. L’ontologie de Malévitch est
    donc une justification de la pratique artistique suprématiste,un e
    démonstration discursive de la vérité de la démonstration picturale
    non-figurative absolue. Comment faire apparaître l’abîme de l’être
    dans la création picturale?

    La pureté

    D’abord par une entreprise de purification. La pureté est une sorte
    de leit-motiv de la pensée et de la création de Malévitch. Cette obses-
    sion de la pureté a des connotations kantiennes et empirio-criticistes
    comme nous le verrons plus loin. Dans Du cubisme au suprématisme
    et Du cubisme et du futurisme au suprématisme Malévitch voit dans
    la représentation des objets telle qu’elle apparaît dans l’art figuratif
    ce que Kant appelle un « parergon » 44, c’est-à-dire quelque chose
    qui n’appartient pas à l’œuvre (ergon) sans lui être complètement extrin-
    sèque. On peut dire que pour Malévitch tout l’art avant le supréma-
    tisme est parergon et dans les plus mauvais cas une « parure qui fait
    tort à la vraie beauté »45:

    « L’art de la peinture, de la sculpture,
    de la parole ont été jusqu’ici un chameau bâté de tout un fatras d’oda-
    lisques, d’empereurs égyptiens et perses, de Salomons, de Salomés,
    de princes, de princesses avec leurs toutous chéris, de chasses, et de
    14 la luxure des Vénus » 46.

    L’obsession de pureté est corrélative d’un puritanisme qui n’a pas assez de mots pour vilipender « les Vénus impudiques », « les jambons féminins », la «pornographie » picturale.
    Même chez les cubistes et les futuristes qui ont pourtant débarrassé
    l’art de la futilité esthétique pour construire le tableau sur des disso-
    nances ou faire apparaître le mouvement,

    « l’intuition fut écrasée par
    l’énergie des objets et n’a pas atteint le but autonome de la peinture » 47 :
    « L’élément pictural n’est ici rien d’autre que le vêtement de l’objet
    donné » 48.

    Avec le suprématisme arrive le règne de la « peinture pure ». Cela ne signifie aucunement qu’il est un avatar de « l’art pour
    l’art ». Malévitch, comme Kandinsky 49, s’indigne contre une telle
    conception qui marque, selon Plekhanov 50, le désaccord fondamental de
    l’artiste avec le milieu social, sa tendance à créer en dehors de
    contre la réalité, à se complaire dans la sphère abstraite de l’esthétisme,
    à considérer l’œuvre d’art comme un bel objet narcissique isolé. Pour
    Malévitch la prise de conscience de l’abîme de l’être (que le supré-
    matisme exprime le mieux) doit permettre à toutes les activités humaines
    (manifestées dans la culture, la vie sociale, la production) de sortir
    de l’utilitarisme ignorant pour retrouver le vrai utilitarisme qui est
    de faire apparaître l’être. Le vocabulaire de Malévitch doit être à
    ce point de vue bien replacé dans cette perspective. Le mot « uti-
    litaire » est à la fois pris dans son sens négatif et dans son sens
    positif. Si Malévitch lutte contre l’utilitarisme purement anthropolo-
    gique de ses adversaires productionnistes, nouveaux positivistes, Tatline
    et Rodtchenko, il revendique « la perfection utilitaire suprématiste » 51
    qui n’a pas comme but la consommation, mais le dénudement de
    l’être. Cette ontologie esthétique est totalisante, mais aussi totalitaire,
    comme en témoigne le traité À propos de la question de l’art plastique
    qui établit les bases sur lesquelles doit être envisagé « l’enseignement
    de l’art ». Ce texte est une tentative d’identification de la révolution
    économique politique et de la révolution économique suprématiste.
    Malévitch y joue sur les deux sens qu’a pour lui « l’économie » (ins-
    trument nutritif à rejeter et instrument de réduction à l’être). Etant
    donné que « la perfection révolutionnaire porte inlassablement son
    essence de plus en plus loin à travers nos consciences, en élargissant,
    approfondissant l’espace par les voies de la considération économique
    énergielle », aucune forme d’art ancienne ne peut exister, car elle est
    par essence contre-révolutionnaire. Aussi les Ateliers d’Art et de
    Technique (Vkhoutémas), créés après 1917 pour remplacer l’École de
    Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou et
    l’Académie des Beaux-Arts de Pétrograd, sont-ils un lieu de la contre-révolution, dans lesquels se résorbent toutes les gammes colorées. Si Malévitch est passé par un stade suprématiste coloré pour faire apparaître les différentes nuances ondulatoires de la luminance, il n’en a pas moins privilégié le noir et le blanc, les deux pôles de l’absorption et de la diffusion
    des radiations visibles. En aucun cas les couleurs ne sont chez Malé-
    vitch un attirail conventionnel et culturel ayant des équivalents psy-
    chologiques artificiellement établis. En cela Malévitch est opposé à
    toute symbolique des couleurs (celle de Werefkin ou de Kandinsky
    par exemple). La « perfection blanche » du Carré blanc sur fond blanc
    est à la fois la manifestation de l’être abyssal et le triomphe de la
    peinture. Jamais n’aura été affirmé avec autant de vigueur la souve-
    raineté du « mouvement purement coloré ».
    L’art pictural qui avait fini par se perdre dans la jungle des appa-
    rences et l’hédonisme retrouvait avec Malévitch sa véritable fonction –
    le dévoilement de l’être abyssal par la couleur. Malévitch a redonné
    sa dignité à l’acte de peindre. Dans les grandes œuvres du passé,
    comme dans celles qui ont suivi le suprématisme, ce qui est réellement
    pictural ce ne sont pas les anecdotes et les prétextes, mais les unités
    colorées — ce que nous appelons souvent la lumière ou la transparence
    d’un tableau. Comme dans le Carré blanc sur fond blanc où la forme
    du carré paraît et disparaît dans l’énergie du blanc, les formes de
    tout tableau paraissent et disparaissent pour ne laisser vivre que le
    rythme coloré.

    À PROPOS DE LA « CRITIQUE D’ART « 

    On assiste à une recrudescence de la mentalité théologique dans ses
    aspects les plus négatifs dans nombre d’études concernant l’avant-garde
    russe. Ici le dogme est le matérialisme ou tout autre idéologie axioma-
    tique. Les faits sont artificiellement interprétés afin qu’ils entrent dans
    un schéma a priori qui prétend rendre compte d’un mouvement uni-
    versel et se veut apodictique. Les hérétiques sont impitoyablement
    démasqués et ces nouveaux théologiens de la critique d’art s’affirment
    dans les imprécations, les malédictions et les excommunications.
    Donnez-leur un peu de pouvoir et ils deviendront facilement de Grands
    Inquisiteurs.
    Laissons-les s’imaginer qu’ils sont des don Quichotte, qu’ils sont
    obligés de se défendre contre des ennemis imaginaires.
    Comme le disait Soljénitsyne dans une lettre ouverte : que devien-
    draient-ils s’ils n’avaient pas d’ « ennemis »? 64. La rigueur et la
    vigueur scientifiques dans l’analyse des faits, le refus des compromis
    18 et des compromissions, du jeu intellectuel et esthétisant de mots
    sont des armes suffisantes pour laisser à leur néant les erreurs de
    méthode, l’esprit de précipitation, les prétentions, la futilité ludique
    ou tout simplement le manque d’information.
    Si nous figurons l’œuvre d’art – l’objet créé – comme le centre
    d’un cercle, au diamètre variable selon son importance, nous dirons
    qu’elle laisse émaner une énergie centrifuge qui rencontre l’énergie
    contraire représentée par l’appréhension d’un sujet (ou d’un groupe de
    sujets), et que ce mouvement de flux et de reflux, différent selon notre
    complexion psycho-physiologique, notre substrat culturel, le substrat
    économico-social, etc…, forme les rayons qui émanent de et conver-
    gent vers l’objet créé. Le rapport à cet objet créé est toujours unique,
    il est l’intuition non-discursive d’un sujet, et la beauté n’a une réalité
    objective que dans cette relation entre le sujet et l’objet créé; la
    beauté est donc relative dans son objectivité même — ce qui explique
    les variations du goût et du sens de la beauté à travers les époques
    et à travers les périodes de l’existence d’un m ê m e individu; ce qui
    est objectif c’est l’équilibre relationnel qui s’établit entre l’appréhension
    individuelle et l’énergie qui se dégage de l’objet créé. La « Beauté »
    avec une majuscule dont on pourrait donner des définitions objectives
    n’existe pas. Il y a seulement une relation interpersonnelle (entre la
    personne qui appréhende et la personne du tableau) dont l’épaisseur,
    l’intensité, peuvent être plus ou moins grandes sans que pour cela la
    relation soit différente. La relation est objective comme un kilo de
    plomb et un kilo de plumes font objectivement – dans notre système
    physique – toujours un kilo. Mais il est évident que si, comme le
    suggérait le peintre Georges Yakoulov 65, vous laissez tomber sur votre
    pied l’un ou l’autre de ces kilos, vous sentirez l’intensité différente
    d’un même fait objectif!
    Le premier contact que le sujet a avec l’objet créé dans les arts
    plastiques est un regard qui s’exprime souvent discursivement par le
    cri: « Ah! que c’est beau! » ou autre syntagme exclamatif. Malgré
    le caractère primitif de ce premier regard et de ce premier cri, ils
    ne sont jamais « sauvages » ou « naïfs », car il est impossible au
    sujet de s’abstraire de toutes les alluvions hétérogènes qui se sont
    accumulées en lui. Même si l’on cherche à s’abstraire, à purger son
    Moi de toutes les strates culturelles ou autres, cette recherche même
    est conditionnée par ces mêmes strates. En nous écriant : « Ah ! que
    c’est beau! » nous n’avons rien dit de l’objet déclaré beau. Le sujet
    cherche alors à élucider sa première relation à l’objet qui se dérobe
    toujours de tous les côtés; il le replace dans le temps, il le compare
    du point de vue de l’évolution des formes ou bien encore il le considère
    comme une structure qui a en elle ses règles propres de construction;
    il l’analyse. C’est l’objet de l’esthétique, ou plutôt des
    esthétiques.
    C’est un stade intermédiaire. Celui du discours sur l’objet. Mais tout
    discours, qu’il soit intuitionniste ou néo-positiviste, qu’il exprime une
    méthode historique, psychologique, structuraliste, phénoménologique,
    sémiologique ou autre, ne sera qu’une approche possible de l’objet
    créé, approche dont la qualité pour la connaissance de l’objet n’est
    pas dans on ne sait quelle vertu immanente qui la ferait déclarer la
    seule valable pour connaître l’objet, mais bien dans la façon dont
    telle ou telle métode se construit. En cela toute approche esthétique de
    l’objet – logocentrique par excellence – est à son tour, dans les
    meilleurs cas, une création, soumise aux mêmes lois internes que
    toute création. Il ne suffit pas de faire appel à Jakobson, à Mikel
    Dufrenne ou à Mao Tsé Toung pour que la méthode soit bonne. Il
    faut qu’elle soit avant tout vigoureuse et rigoureuse. A ce niveau aucune
    méthode ne peut prétendre faire seule le tour de l’objet. Elle est un
    des rayons qui vont vers le centre — l’objet fait , centre qui se
    décentre et est décentré; elle est un aspect de la chose qui ne se livre
    jamais entièrement dans le discours.
    Pour reprendre une image de Malévitch tout tableau est une fenêtre
    qui ouvre sur la vie abyssale 66. Le peintre a posé dans l’objet créé
    des énergies, des vibrations qui nous interpellent, qui peuvent avoir
    sur nous « un pouvoir de commotion », selon l’expression d’André
    Breton »67. On est frappé que la « critique d’art », en particulier
    celle qui s’intéresse à l’avant-garde russe, ne parle jamais des tableaux
    comme d’objets vivants, mais parle des reproductions 68. Comme si
    le tableau était réductible au statut de la photographie dans un album
    de famille. Quand nous regardons la photographie jaunie d’une per-
    sonne connue, elle nous permet de stimuler notre mémoire et de
    retrouver à partir d’une fixation morte les vibrations vivantes qui
    nous relient à elle. La photographie est un rappel, mais ne saurait
    remplacer le contact direct. On ne conçoit pas de parler de la litté-
    rature ou de la musique sans une référence directe au matériau calli-
    graphique ou sonore. Pour les arts plastiques la critique est tellement
    habituée à littératuriser les œuvres qu’elle en parle presque constam-
    ment comme d’un texte littéraire. Quand une exposition permet de
    rassembler des œuvres avec lesquelles on peut entrer en contact direct,
    la critique se tait, elle n’informe pas son public et ne l’invite pas à
    aller voir 69, elle préfère se référer à des reproductions afin de tuer
    ce qui est gênant, la vie interne d’un objet qui jaillit de sa contex-
    ture même. Il y a toujours, finalement, en deçà et au-delà du logo-
    centrisme de la critique, une communication magique 70 qui s’établit
    20
    entre le sujet et l’être de l’objet qui n’est, selon l’expression de Raphaël
    Khérumian 71, qu’un « relais » dans une chaîne invisible de relations
    objectives.
    Il faut beaucoup de perversion intellectuelle pour considérer le Carré
    blanc sur fond blanc de Malévitch ou telle composition constructiviste
    non-figurative de Rodtchenko (pour prendre deux pôles, mystique et
    matérialiste) comme pouvant être réellement « expliqués » par les
    rapports que Malévitch et Rodtchenko ont pu entretenir avec le Parti
    Communiste bolchevique. Que Lénine ait préféré Riépine à Malévitch
    et Rodtchenko explique la politique artistique réactionnaire et coerci-
    tive qui a suivi. L’étude de ces rapports est intéressante pour com-
    prendre l’histoire en général, pour comprendre les rapports du créa-
    teur et du pouvoir, mais elle ne nous dit rien sur l’objet créé, objet
    vivant qui, une fois lancé dans la vie, échappe au créateur pour
    entrer dans un circuit de consommation visuelle où se rencontrent
    des consommateurs d’idéologies opposées. Se perdre dans le jeu des
    contradictions idéologiques dans lesquelles se débattent la création
    artistique et sa
    consommation n’a d’intérêt que si l’on ne choisit
    pas les faits pour qu’ils rentrent dans un schéma 72 et surtout si appa-
    raît l’unicité d’une œuvre singulière.
    Nous considérons les écrits de Malévitch comme un objet créé.
    Nous avons dans un premier temps fait une analyse du texte lui-
    même, tel qu’il se présente à nous, selon le rapport que nous entre-
    tenons avec lui. Nous avons conscience de n’avoir explicité qu’un frag-
    ment d’un discours particulièrement complexe. Nous voudrions à pré-
    sent essayer de retrouver quelques « germes », selon l’expression de
    Lanskoy 73, de la pensée de Malévitch dans le contexte culturel de son
    temps. Là aussi nous ne prétendons à aucune exhaustivité. Pour le
    moment on ne peut parler de l’avant-garde russe que par fragments,
    beaucoup trop de maillons nous manquent au niveau de l’information
    et au niveau des œuvres en tant que telles.

    INFLUENCES POSSIBLES SUR MALÉVITCH

    Nous avons trop de lacunes sur les années d’apprentissage de Malé-
    vitch, sur ses lectures, sur ses rencontres avec les milieux philosophiques,
    littéraires ou politiques pour pouvoir tirer des conclusions définitives.
    Nous nous contenterons donc de faire un certain nombre de consta-
    tations. Malévitch semble avoir eu des rapports avec les « chercheurs
    de Dieu » (bogoïskatéli) et les « constructeurs de Dieu » (bogostroïtéli)
    qui se sont surtout manifestés après la crise des valeurs qui a suivi
    la révolution de 1905 74.
    Les « chercheurs de Dieu » posaient comme article de foi la réalité
    du Dieu judéo-chrétien, mais étaient préoccupés par une adaptation de
    la religion et de l’Église au monde contemporain. Des penseurs comme
    Berdiaev, S. Boulgakov, P. Struve, S. Frank furent parmi les premiers
    marxistes russes avant de devenir à partir de 1902 des idéalistes mili-
    tants. Une des personnalités les plus riches et les moins connues de
    ce mouvement progressiste chrétien fut le père Florenski, mathéma-
    ticien, physicien, théologien, théoricien de l’art, auteur de la somme
    théologique La Colonne et l’Affirmation de la Vérité (1914) 75. Le théo-
    ricien symboliste G. Tchoulkov se fit dès 1906 l’apologiste d’un anar-
    chisme mystique, suivi en cela par le poète Viatcheslav Ivanov pour
    qui l’anarchie était déjà une mystique. On retrouve chez Malévitch
    des échos jusque dans le vocabulaire de ces idées. Par exemple, l’idée
    d’ « individualisme collectif » qu’avait lancée en 1907 l’anarchiste mys-
    tique Modeste Hofman se rencontre exactement dans À propos de la
    question de l’art plastique.
    On sait que Malévitch a entretenu une correspondance avec l’historien
    de la littérature M. Guerchenzon 76. Le traité de Malévitch Dieu n’est
    pas détrôné a été suscité par l’essai philosophique de Guerchenzon
    L’image ternaire de la perfection77 qui est une attaque contre la
    culture considérée comme une série de commodités techniques. Pour
    Guerchenzon la culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux
    (l’homme prétend être la seule personne réellement vivante), lui a fait
    perdre son caractère indivis; elle a établi entre les hommes des rap-
    ports de haine (maître-esclave); elle a réduit l’homme à être un
    instrument servile de la production. L’homme doit revenir à son unité
    originelle, à « la pure existence ou à l’existence de la personne en
    elle-même — dans son image ternaire de la perfection » 78. La réconci-
    liation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. Le texte de
    Guerchenzon est loin d’avoir la fermeté logique de celui de Malévitch.
    Pourtant si ce dernier polémique avec Guerchenzon (pour lui l’huma-
    nité doit essayer dans ses productions de se libérer de la pesanteur), il
    a utilisé un certain nombre de ses idées qu’il incorpore à son sys-
    tème : la référence du début de L’image ternaire de la perfection à
    Anaximandre :

    « Le commencement et l’issue des choses sont l’infini » ;

    les attaques contre la raison pratique qui détruit l’organisation origi-
    nelle de la nature et la remplace par sa propre organisation :

    « La
    production des choses est aussi une espèce de nourriture: un meurtre
    légitimé par la nature dans le but de piller et d’utiliser provisoire-
    ment »79;

    la production de masse considérée comme ennemie de
    22 la création artistique:

    « La production a cessé d’être la nourriture
    normale de l’esprit; elle nourrit de force, en forçant un faible besoin
    ou en éveillant un besoin qui dormait encore. Elle a le dessus sur le
    monde et pour le moment corrompt l’humanité » 80;

    un certain animisme et monisme panthéistes :

    « Le monde n’est pas mort, mais
    vivant »81

    ou bien:

    « Dans le monde il n’y a aucune substance,
    aucune énergie matérielle, il n’y a que le dessein divin aux nombreux
    démembrements, dessein unique
    dans ses apparitions »82;

    l’idée de l’abîme de l’être :

    « N’est réel dans le monde que le mouvement,
    c’est-à-dire quelque chose qui ne peut pas être par lui-même perçu
    par les sens, ni représenté par l’imagination, mais seulement pensé.
    Dans celui qui connaît et dans ce qui est connu la chair est également
    dénudée : un abîme béant se regarde dans un autre abîme béant » 83.

    Certaines figures rhétoriques de Malévitch sont empruntées à L’image
    ternaire de la perfection, en particulier les prosopopées de l’intuition,
    de la raison, du crâne humain, de l’art, de l’église ou de la fabrique :
    chez Guerchenzon on trouve les prosopopées de la Raison 84, de la
    Volonté Une 85, etc…
    Il semble d’autre part que Malévitch ait lu l’article pénétrant de
    Berdiaev sur Picasso 86, Il reprend et développe l’analyse que Berdiaev
    fait du cubisme considéré comme une « pulvérisation ou éparpillement»
    de l’objet (raspylénié).
    Beaucoup de points de convergence nous ramènent aussi aux
    « constructeurs de Dieu » dont Lénine disait qu’ils ne se distinguaient
    pas plus des « chercheurs de Dieu » qu’un diable jaune ne se distingue
    d’un diable bleu » 87. Les constructeurs de Dieu étaient pour la plu-
    part des sociaux-démocrates (les plus connus sont Bogdanov, Lounat-
    charski, Gorki). Dans son livre La religion et le socialisme (1908),
    A.V. Lounatcharski déclarait que l’homme a besoin d’un idéal suprême
    qui est Dieu, que la religion est nécessaire à l’homme: il voyait dans
    le marxisme « la cinquième religion formulée par le judaïsme » 88.
    Des idées comme celles de « l’éternité de l’énergie » 89, de « l’homme-
    dieu », des formules comme « L’évolution matérielle et le progrès
    de la spiritualité sont correspondantes »90 ou :

    « Dieu comme Tout-
    Savoir, Toute-Félicité, Toute-Puissance, Vie Eternelle et vie qui em-
    brasse tout, est réellement toute l’humanité dans sa potentialite
    suprême 91 –

    tout ce contexte était bien connu de Malévitch. Les noms de Bogdanov 92 et de Lounatcharski sont attachés à la propagation de l’empiriocriticisme d’Avenarius et de Mach. L’idée d’économie comme loi générale de la vie, de la sensation comme substrat absolu, l’idée que la science ne fait qu’élaborer la technique des instruments propres à la vie utilitaire économique sans pouvoir jamais donner le tout de l’objet et en obscurcissant l’expérience pure, la sensation 23 pure du sensible pur, l’obsession de pureté, conçue comme le point absolu de chaque acte (héritage kantien passé au crible de la critique
    empiriocriticiste) – tout cela a été un point de départ pour la médi-
    tation malévitchienne sur l’art 93.

    À PROPOS
    DE LA TRADUCTION ET DU STYLE DE MALÉVITCH

    Les textes traduits ici nous montrent en Malévitch un tempérament
    exceptionnel d’écrivain. La prose de Kandinsky est celle d’un artiste
    raffiné, elle est somptueuse, riche en image, harmonieuse. Le style de
    Kandinsky est celui d’un symboliste russe, sa langue celle d’un homme
    qui a assimilé et assumé les traditions séculaires de la culture spiri-
    tuelle européenne. La prose de Yakoulov a aussi les traits spécifiques
    de la poétique symboliste: culture du mot, raffinement, abondance des
    images. Mais le tempérament de Yakoulov se traduit dans un style
    qui cherche à stimuler le lecteur, qui le provoque, le force à sortir
    de sa léthargie ou de son apathie. Alors que Kandinsky développe
    la sérénité de ses certitudes, Yakoulov entraîne vers des régions
    inédites, cosmologiques (le Soleil) ou géo-esthétiques (la Chine). L’apho-
    risme, la formule humoristique, la maxime philosophique, sont parmi
    les procédés familiers de la prose yakoulovienne 94.
    La prose de Malévitch fait un contraste frappant avec celle de
    Kandinsky ou de Yakoulov. Malévitch ignore les traditions de la
    culture. Ce n’est pas un intellectuel, surtout pas un symboliste. Il a
    fait ses classes dans le milieu braillard des « aveniristes », a par-
    ticipé aux manifestations tonitruantes des futuristes, à leurs meetings,
    à leurs scandales 95. Il a participé activement à la lutte contre les
    vieilleries du passé pour « affirmer le nouveau ». Sa prose est avant
    tout militante. Les aphorismes malévitchiens sont des mots d’ordre.
    Les développements de Malévitch sont souvent chaotiques, la phrase
    est souvent incorrecte, sa pensée est parfois obscure. La langue russe
    normative n’était sans doute pas bien connue de Malévitch,
    d’un milieu mi-ouvrier mi-paysan, d’une famille mi-polonaise mi-
    ukrainienne, d’une région linguistique provinciale où se mêlaient les
    langues slaves, polonaise, ukrainienne et russe (la langue de culture).
    Son discours contient bon nombre d’expressions peu soignées venues
    directement de la langue parlée; on y trouve des anacoluthes, typiques
    du sytle de la conversation. Des polono-ukrainismes sont intégrés au
    russe 102. Tous ces éléments donnent aux écrits de Malévitch un aspect rugueux et parfois rébarbatif pour qui est habitué à la norme littéraire. Mais Malévitch finit par convaincre, car sa prose, si elle n’est pas celle d’un intellectuel au langage châtié, est d’une grande force expressive.
    Malévitch fut aussi un créateur de langage, comme ses amis les poètes aveni-
    ristes Khlebnikov et Kroutchonykh, comme les peintres Filonov et
    Olga Rozanova 103 qui écrivirent des vers en langue transmentale
    (zaoum). Les néologismes malévitchiens ne facilitent pas la traduc-
    tion. On peut en distinguer deux types :
    1) les formes transmentales, collisions radicales qui ont une fonction
    d’expressivité et de dynamisation
    sémantique: «  mertvopis’  » 1 0 4 qu’on peut rendre par « peinture de la mort » (celle des académies) estun mot formé par analogie avec le mot russe « jivopis’» qui désigne la peinture en général, mais veut étymologiquement dire « peinture de la vie »; « starovatory » 105 est la collision de « stary » (vieux)
    et « novatory » (les novateurs) ; « idiéédatel’ « » (donneur d’idée) 106
    est formée de « idiéïa » (idée) et « datel’ » (donneur) qui n’existe
    qu’en composé; « noviédy »107 : la racine « nov » est accolée par
    haplologie à l’élément « vied » qui désigne celui qui étudie telle ou
    telle discipline (en français « -logue », « -logiste ») ;
    2) les néologismes philosophiques ont une fonction cognitive; ils
    permettent, là où la langue normative est impuissante dans son lexique
    habituel, à cerner un concept, d’approcher d’une adéquation sémio-
    sémantique plus grande. Cette création verbale est une constante de
    tout discours philosophique. Citons-en quelques exemples dans les
    textes présentés ici. Il y a un thème constant dans la pensée de Malé-
    vitch, celui de la « nature » qui entoure apparemment l’homme, mais
    qui n’est pas en Réalité extérieure à lui. L’homme est la nature.
    Pour préciser son caractère enveloppant Malévitch forme à l’aide
    du préfixe « o- » (idée d’embrasser) l’adjectif « ofizitcheskaïa (dei-
    stvitelnost’) » 108 dont un équivalent français pourrait être « (Réalité)
    circonphysique ». De même pour exprimer l’idée de cette nature phy-
    sique dont l’art doit retrouver le mouvement de libération vers la
    non-pesanteur il crée
    des mots composés à l’aide de l’élément
    « prirodo-» (selon la nature) employé comme préfixe: « prirodo-
    estestvo » (le naturel selon la nature physique) 109 et l’adjectif dérivé
    « prirodo-estestvienny »110; « prirodo-vojd‘» (le guide-nature ou la
    nature-guide) 111; «prirodo-opytny » (expérimenté selon la nature » 112 ;
    « prirodo-razvitié » (le développement selon la nature) 113, Nous avons
    évité de traduire cet élément par l’adjectif « naturel » au risque
    d’alourdir le texte, car cet élément n’est pas une qualification du
    mot mais une détermination, l’indication d’une modalité de l’action.
    D’autres mots composés sont formés selon ce principe : « logiko-
    razvitié » (le développement selon la logique) 114 ou « êstéto-vkoussovy »
    (appartenant au goût esthétisant) 115. D’autres créations verbales permet-
    tent de signifier plus laconiquement une idée : « ottvorennié » (action
    qui préside à l’achèvement de la création divine) 116; « obezviessit’ »
    (faire perdre le poids) et « niévéssié » (la non-pesanteur) 117; « iédino »
    comme substantif = le un 118 et « iédinoformié » (le fait que la forme
    est une) 119.
    De même que le suprématisme pictural a poussé à l’extrême « l’orien-
    tation manifestement métonymique du cubisme »120, de même le
    style littéraire de Malévitch est essentiellement métonymique; il y
    a une perpétuelle substitution des termes désignant la cause et l’effet,
    les éléments et le tout, le signifiant et le signifié… La figure privi-
    légiée de ce déroulement métonymique est la synecdoque ; l’exemple
    les plus frappant est celui du « crâne » 121 qui est — et se comporte
    en homme-nature-cosmos; ou bien encore l’intuition et la raison 122
    qui sont l’une l’humanité créatrice d’être et l’autre l’humanité du
    « vieux monde de la viande et des os » et qui en tant que telles dérou-
    lent leur prosopopée.

    Dans notre traduction nous avons tenté de respecter tous ces
    aspects du style malévitchien, ses méandres, ses lourdeurs, ses incor-
    rections. Nous n’avons jamais eu le souci de l’élégance ou de la
    légèreté, mais celui de la restitution d’une langue rude, barbare,
    vigoureuse. Les cascades de compléments de noms (génitifs) que
    Malévitch affectionne, nous les avons gardées telles qu’elles. Plutôt
    que de faire une traduction aseptisée, nous avons préféré rendre, de
    manière imparfaite certes, le caractère fulgurant des collisions gram-
    maticales, syntaxiques et lexicales, les heurts et les entrechoquements
    d’images.
    Malévitch a quelque chose d’un chef de secte; prophétique, viru-
    lent, visionnaire, énigmatique, intolérant, ayant le sens du verbe et
    l’assurance de sa mission, il s’emporte, vitupère, clame avec obstina-
    tion la Vérité, sans jamais consentir au moindre compromis. Il est
    à la fois Savonarole et Avvakoum. Comme eux il périra aussi vio-
    lemment qu’il avait vécu.
    J.-CI. MARCADÉ.

    1 Cours de l’École Normale Supérieure en 1973-74 qui questionne la question
    « Qu’est-ce que l’art ?  »
    2 Kritik der Urteilskraft, Introduction, in fine.
    3 Platon Sophiste, 235b (traduction de « L a Pléiade »).
    4 « La peinture en trompe-l’œil n’est pas loin du tout d’être une sorcel-
    lerie » (Platon, République), X, 602 d ) .
    5 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    6 Ibidem.
    7 Dieu n’est pas détrôné (parag. 3).
    8 Des nouveaux systèmes artistiques.
    9 Dieu n’est pas détrôné (parag. 1).
    10 Ibid., paragr. 6.
    11 Ibid., paragr. 11.
    12 Ibid., paragr. 6.
    13 Ibid., paragr.
    14 Ibid., paragr. 11.
    15 Ibid., paragr.
    16 De la Vérité, in Yves Battistini Trois présocratiques, NRF, coll. Idées,
    1968, p. 115.
    17 De la Nature,in Yves Battistini, op.cit., p.42.

    18 Fragments, in Yves Battistini, op.cit., p.158-159.

    19 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 1

    20 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme.
    21 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 10.
    22 Ibid., paragr. 11

    23 En exergue du Cubisme et du futurisme au suprématisme.

    24 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 13

    25 Ibidem, paragr. 15.
    26 Ibid., paragr. 16.

    27 Ibidem

    28 Ibid. paragr. 15

    29 Ibid. paragr. 16

    30 Ibid., paragr. 9.
    31 Des nouveaux systèmes artistiques.
    32 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 12.
    33 Ibid., paragr. 15.
    34 Ibid., paragr. 14
    35 Ibid., paragr. 16.
    36 Ibid., paragr. 14.
    37 Ibid., paragr. 16

    38 Ibidem
    39 « Roi fondateur d’une dynastie », République, X, 597e.
    40 République, X, 599d.
    41 Nietzsche, Le livre du Philosophe, éd. Aubier, Paris, 1969, p. 212-213.
    42 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 26.
    43 Ibid., paragr. 27.
    44 Critique du jugement, éd. Vrin, Paris, 1960, p. 58.
    45 Kant, ibidem.
    46 Du cubisme au suprématisme.
    47 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    48 Ibidem. Cf. « le vêtement de la statue », exemple de parergon chez
    Kant, Critique du jugement, op.cit., p. 58

    49 Du spirituel dans l’art, éd. Denoël-Gonthier, Paris, 1969, P. 36-39.

    50 Izbrannyié filossofskié proizvédénia (Œuvres philosophiques choisies).
    51 Le suprématisme, 34 dessins et À propos de la question de l’art plas-
    tique.

    52 À propos de la question de l’art plastique. Si Malévitch a été lui-même
    victime d’un tel totalitarisme (on sait qu’il a été arrêté e n 1930 et qu’on
    ne l’a fait sortir de prison que pour le laisser mourir chez lui), on peut dire
    qu’il a été son propre bourreau en fondant philosophiquement et politiquement principe qui est celui de l’Union des
    Écrivains de I’U.R.S.S. Le contenu n’est plus le suprématisme, c’est le réa-
    lisme socialiste, mais la modalité totalitaire reste la même.
    53 Des nouveaux systèmes artistiques et De Cézanne au suprématisme.
    54 Suprématisme, 34 dessins.
    55 Ibidem.
    56 Du cubisme au suprématisme et Du cubisme et du futurisme au supré-
    matisme.
    57 Malévitch a pu connaître les théories de Lobatchevski par Vélimir
    Khlebnikov dont il a été proche vers 1913 au moment de sa période « alo-
    giste › et « réaliste transmentale ».
    58 Suprématisme, 34 dessins.
    59 Ibidem.
    60 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 4.
    61 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    62 Ibidem.
    63 Suprématisme, 34 dessins.
    64 Le Monde, 16-17 novembre 1969.
    65 Cf. G. Yakoulov, « L’Homme de la foule », Notes et Documents
    édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov (147, rue Léon-Maurice-
    Nordmann, Paris 13°), p. 21: « Le duvet s’envole au moindre souffle
    tandis qu’une haltère nécessite des efforts pour être déplacée. Une livre
    de duvet est quand même plus légère pour notre sensibilité qu’une livre
    de fer car jeté en l’air le duvet s’éparpille tandis que le fer tombera par
    te r r e ».
    66 Une fenêtre n’a rien d’idéaliste : c’est aussi un objet…
    57 A n d r é Breton, « Lettre», Revue Métapsychique, L’art et l’occultisme,
    Paris, 1954, N° 27, p. 121-125.
    68 Cf. remarque préliminaire du livre de Marcelin Pleynet, L’enseignement
    de la peinture, éd. du Seuil, Paris, 1971 : « Les tableaux qui font dans ce
    livre l’objet d’une analyse détaillée se trouvent pour la plupart reproduits dans des ouvrages aujourd’hui facilement accessibles au public (…) Le lecteur confronté à l’analyse d’une œuvre qu’il connaît mal pourra toujours se
    reporter en fin de volume à la bibliographie où il trouvera, marqués d’un
    astérisque, les ouvrages comportant les reproductions dont il pourrait avoir besoin (p. 6)
    69 Il est très significatif, par exemple, que l’excellente exposition si diffi-
    cilement rassemblée car Jean Chauvelin dans sa galerie (4, rue Fürstenberg, Paris 6ème), en nov.-déc. 1973 ( L’Archer à un œil et demi)n’a suscité qu’une seule critique. Il y avait là des œuvres importantes de l’avant-garde russe
    que l’on voyait pour la première fois.
    70 Pourrait-on parler de communication « télépathique »? Il faudrait
    alors débarrasser le terme de tout le discours mythologique qui l’entoure
    pour ne considérer que sa réalité scientifique.
    71 R. Khérumian, Paris, »Le concept  de la réalité et les destinées de l’art, L’Âge d’or, Paris, 1946, N°4; cet article est repris dans la Revue Métapsychique , L’art et l’occultisme, op. c., p. 90-96.
    72 En paraphrasant Marcelin Pleynet dans son livre cité plus haut, on
    pourrait dire que si personne n’a l’obligation de ne pas être marxiste, il est
    impossible d’ignorer les courants philosophiques et esthétiques non-marxistes
    avec lesquels l’avant-garde r u s s e a été e n c o n t a c t . .
    Cf. L’enseignement de la peinture, op. cit., p. 145-146.
    73 « Tout ce qui est vivant ou destiné à vivre passe par la voie du
    germe. Dans l’histoire de l’art il n’y a que la généalogie qui est intéres-
    sante et a un sens, par exemple chercherles germes de Braque dans Corot
    et Le Nain ou la continuation de Chardin dans Cézanne.
    les mélanges de germes et des influences qui sont intéressants à constater ».
    Témoignages pour l’Art abstrait, éd. Art d’aujourd’hui, Paris, 1952, p. 168.
    74 Cf. l’étude synthétique de Pierre Pascal, « La pensée russe contempo-
    raine », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, volume III, janvier 1962,
    reprise dans Les grands courants de la pensée russe contemporaine, éd. L’Âge
    d’Homme, Lausanne.
    75 Le père Florenski a été représenté dans son habit monastique aux côtés
    du philosophe et théologien Serge Boulgakov dans un tableau de Nestérov
    se trouvant à la Galerie Trétiakov, Les Philosophes (1917). Dans Peinture-
    Cahiers Théoriques, N° 6-7, 1973, est donnée une traduction d’un texte
    de Florenski sur l’œuvre d’art (« La loi de l’illusion »). La présentation de
    Florenski qui est faite dans cette revue est un chef-d’œuvre dans son genre : on y élimine, d’une manière qui rappelle les plus sombres moments du
    stalinisme ( la photographie où Trotsky  aux côtés de Lénine a été effacé),
    ce qui reste majeur dans la vie et l’œuvre de Florenski, sa vie de prêtre rt
    son œuvre théologique qui est un des sommets de la pensée du XX siècle.
    Voici ce que dit l’auteur de la présentation: « Il se consacre plus particu-
    lièrement (sic!) à l’histoire des religions profitant pour ceci (sic !) des
    archives et de l’enseignement de l’Académie de Théologie à Moscou ».
    Et c’est tout sur ce chapitre.
    Le manque de probité se poursuit d’ailleurs plus loin dans la même
    revue avec l’auteur des « Dates, repères, références et commentaires » concernant Malévitch.  Cet investigateur pratique une forme progressiste du plagiat : il commence par traiter la « Préface » au catalogue de
    l’exposition Dessins de Malévitch (Galerie Chauvelin. Paris, 1970) de « vieille
    métaphysique » kantienne (p. 76) pour ensuite utiliser copieusement, avec un
    art consommé de la citation sans guillemets, le texte de cette préface, repro-
    duisant même (c’est là que tous les plagiaires sont pris en flagrant délit)
    les erreurs qui s’y sont glissées…
    76 Cf. Essays on art, op. cit., p. 14.
    77 Troïstvienny Obraz Soverchenstva, Moscou, 1918.
    78 Ibid.,, p. 100; les idées de Guerchenzon
    seront précisées dans Correspondance d’un coin à l’autre (Pérépiska iz dvoukh ouglov), 1921 ;
    cette œuvre est constituée par une série de lettres sur la culture qu’échan-
    gent dans une même chambre Guerchenzon
    et Viatcheslav Ivanov (trad.
    franç. de Ch. du Bos, éd. Corréa, Paris, 1931).
    79 L’image ternaire de la perfection, op. c., p. 8

    80 Ibid., p. 47

    81  Ibid., p. 24, Guerchenzon parle de « la volonté de l’arbre » qui est tuée par la hache du bûcheron, ibid., 1 t. On trouve cette  même idée chez
    le Père Florenski: « Toute la nature est animée, elle est tout entière
    vivante, dans son tout et dans ses parties, tout est lié par des liens étroits (…)
    Les énergies des choses coulent dans les autres choses,
    sont dans chacune › ( » Obchtchétchéloviétcheskié
    korni idéalizma  » (Les racines pan-humaines de l’idéalisme), Bogoslovski
    Viestnik (Le Messager Théologique), 1909, N° 2 et 3, p. 11).
    82 L’image ternaire de la perfection, p. 88.
    83 Ibid., p. 48.
    84 Ibid., p. 8.
    86 Revue Sofia, 1914; cet article est repris dans le livre La crise de l’art
    (Krizis Iskousstva), Moscou, 1918.
    87 Œuvres (en russe), 4° éd., t. 35, p. 89. Pour les rapports de Lénine à la philosophie, et plus particulièrement aux constructeurs de Dieu, cf. L. Althusser, Lénine et la philosophie, éd. Maspéro, Paris, 1969. Sur la
    lutte de G.V. Plekhanov contre les chercheurs et les constructeurs de Dieu,
    voir ses articles de la revue Sovrémienny Mir (Le Monde Contem-
    porain) de 1908 à 1909 sous le titre « À propos de ce que l’on appelle les
    recherches religieuses en Russie », repris dans G.V. Plekhanov, O religuii
    i tserkvi (Sur la religion et l’Église), Moscou, 1957, p. 251-378.
    Cf. chez Malévitch : « La vie
    de tous les jours s’est construit Dieu »
    (Dieu n’est pas détrôné, paragr. 16 ou : « La construction de Dieu en tant
    que perfection absolue est construite solidement » (ibid).
    88 Religuia i sotsializm (La religion et le socialisme), Saint-Pétersbourg, p. 145
    89 Ibid., p. 46-47

    90 A.V. Lounatcharski « Otcherki po filossofii marksizma »
    (Essais sur la philosophie du marxisme), Saint-Pétersbourg, 1908, P. 148.

    91 Ibid., p. 157
    92 Les trois livres de A.A. Bogdanov, L’empiriomonisme, parurent de
    1904 à 1906. Sa Science générale de l’organisation (Tektologie) (1913-17)
    ainsi que La philosophie de l’expérience vivante (1913) servirent de base
    idéologique au Proletkout. L a critique de la notion de matière et de la
    dialectique ont pu intéresser Malévitch.
    93 Notons que La philosophie comme réflexion sur les monde conformément au principe de la déperdition minimale des forces 
    a été traduite en russe en 1913.

    94 Une édition de l’œuvre  écrite de Yakoulov, préparée par Raphaël
    Khérumian, doit paraître prochainement aux éditions L’Âge d’Homme.

    95 Cf. L’Archer à un œil et demi de B. Livchits, éd. L’Âge d’Homme,
    1971; Valentine Marcadé,Le renouveau de l’art pictural russe, éd. L’Âge
    d’Homme, 1972, p. 209-219.
    Je renvoie aussi pour avoir un panorama précis de l’époque aux études
    toujours pénétrantes de John E. Bowlt : « Russian Art in  the nineten twenties », Soviet Studies, Glasgow, volume XXII, avril 1971, N° 4, p. 575-594 et « Russian Formalism and the visual Arts »
     201h Century Studies, Canterbury, déc. 1972, p. 209-219
    96 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 5.
    97 Ibid., paragr. 15.
    98 Ibidem.

    99 À propos de la question de l’art plastique, p. 5 de l’éd. russe.

    100 Ibid.
    101 Ibid., p. 7.
    102 Ibid., p. 8.
    103 Pour ces peintres, cf. Valentine Marcadé, op.c., p. 221-222,  248-250, 245-245. Sur Filonov »,  cf. l’excellent  article de John E. Bowlt « Pavel Filovov », Studio International, Londres, juil.-août 1973, p. 30-36.
    104 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    105 À propos de la question de l’art plastique, op. c., passim.

    106 Ibid.

    107 Ibid., p.14
    108 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 14.

    109 À propos de la question de l’art plastique , op. c., p. 8

    110 Ibidem et Suprématisme, 34 dessins. Des nouveaux systèmes artistiques ,
    De Cézanne au Suprématisme, passim.
    111 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 10.
    112 Ibid., p. 8.
    113 Ibidem.
    114 Ibidem.
    115 Ibidem.
    116 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 15.
    117 Ibidem.
    118 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 5.
    119 Ibid., p. 12.
    120 Roman Jakobson, Essais de Linguistique Générale, tome I, éd. de
    Minuit, 1963, p. 63.
    121 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme,
    Dieu n’est pas détrôné.
    122 Des nouveaux systèmes artistiques.

  • La quadrangularité dans l’Apocalypse, chez Péguy et chez Malévitch

    La quadrangularité dans l’Apocalypse, chez Péguy et chez Malévitch.

    Malévitch :

    « La contemporanéité peut difficilement tenir dans le triangle, car sa vie à présent est quadrangulaire » ( Note des années 1920)

    Charles Péguy :

    « […] l’Église est quadrangulaire,

    Comme elle est lapidaire étant fondée sur la quadrangulaire

    Pierre. […]

    Mais le quadrangulaire château du nouveau testament

    S’ouvre à ce seuil et la longue allée des peupliers ne s’y continue pas,

    Mais la cour d’honneur s’y ouvre et les bâtiments du château,

    Et le beau perron pour monter et les quadrangulaires murailles.

    Et ainsi le nouveau testament a une ligne de plus,

    Car l’ancien testament est une ligne

    Mais le nouveau couvre une surface. […]

    Mais le nouveau testament est le solide parc du château,

    Le robuste bois de chêne, carré,

    Bien clos derrière ses quadrangulaires murailles,

    Et qui couvre toute la surface. […] »

    (Le Mystère des Saints Innocents)

    Apocalypse de Saint Jean :

    « Puis un des sept anges qui tenaient les sept coupes remplies des sept derniers fléaux vint, et il m’adressa la parole, en disant: Viens, je te montrerai l’épouse, la femme de l’agneau. Et il me transporta en esprit sur une grande et haute montagne. Et il me montra la ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel d’auprès de Dieu, ayant la gloire de Dieu. Son éclat était semblable à celui d’une pierre très précieuse, d’une pierre de jaspe transparente comme du cristal. Elle avait une grande et haute muraille. Elle avait douze portes, et sur les portes douze anges, et des noms écrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël: à l’orient trois portes, au nord trois portes, au midi trois portes, et à l’occident trois portes. La muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des douze apôtres de l’agneau. Celui qui me parlait avait pour mesure un roseau d’or, afin de mesurer la ville, ses portes et sa muraille. La ville avait la forme d’un carré, et sa longueur était égale à sa largeur. Il mesura la ville avec le roseau, et trouva douze mille stades; la longueur, la largeur et la hauteur en étaient égales. Il mesura la muraille, et trouva cent quarante-quatre coudées, mesure d’homme, qui était celle de l’ange. »