Catégorie : Billets d’humeur

  • L’ignorance de l’Ukraine dans « Le Monde » (et pas seulement), avril 1913

    L’ignorance de l’Ukraine dans « Le Monde » (et pas seulement), avril 1913

    Je retrouve ce que j’écrivais au « Monde » au sujet de Mme Tymochenko le 17 octobre 2011, et de l’exposition du Louvre « Sainte Russie » (8 avril 2010) :

    Il est parfaitement légitime, selon moi également, de venir au secours de l’ancienne première ministre ukrainienne, Mme Tymochenko. Faut-il pour autant dévoiler à cette occasion les orientations antirusses du « Monde »? L’Ukraine, comme la Géorgie, n’intéressent les Européens et les Américains que lorsqu’ils sont antirusses. Le papier de M. Smolar,  consacré au fils Glücksmann, dont les seuls titres sont d’être fils de, époux de, conseiller de et d’avoir une belle gueule (décidément « Le Monde » est sensible au physique des personnes – c’est « Gala »…!). Evidemment, toujours rien sur l’opposition à l’actuel cyclothymique chef d’État. Pour en revenir à l’Ukraine, le peu de cas que vous faites de ce grand pays qui n’a jamais connu jusqu’ici que des embryons d’État, est manifeste. Je ne citerai que deux faits : la translittération des noms ukrainiens est russe; il serait bon, pour soutenir l’Ukraine contre les prétentions de la Russie, de manifester son identité précisément au niveau de sa langue, souvent méprisée par l’élite grand-russe. « Le Monde » a fait l’éloge de l’exposition « Sainte Russie » au Louvre qui était l’histoire non de la Russie, mais de la Rouss depuis ses origines à Kiev juqu’à Pierre Ier, à partir duquel apparaît le nom actuel de Russie; cette histoire était illustrée par de magnifiques documents et icônes. L’Ukraine n’existait pas (comme non plus la Biélorussie), ni dans l’exposition, ni dans le catalogue où même le mot « ukrainien » était banni…Il y a du travail à faire dans l’équipe du « Monde » pour approfondir l’histoire multiséculaire de l’Ukraine et de son statut particulier par rapport à la Russie.
    jean-claude marcadé

    On encense une exposition comme « Sainte Russie »  au Louvre, qui, certes, présente un magnifique ensemble de peinture d’icônes, mais dont le parcours se veut historique et non esthétique (aucun sort n’est fait aux diverses écoles qui sont aussi spécifiques que, par exemple, les diverses écoles italiennes) et, de ce fait, est une falsification de l’histoire, au seul profit de la Russie impériale, soviétique et actuelle. « Sainte Russie » est une expression religieuse orthodoxe et slavophile. Avant Pierre Ier, il y eut les États féodaux de la Rous’ et, à partir du XIVe siècle, la Moscovie devint l’État dominant.  Le mot russe pour Russie est « Rossiya » qui n’apparaît qu’au début du XVIe siècle et qui ne devient  le terme officiel pour désigner l’Empire Russe qu’à partir de Pierre Ier, dit le Grand. C’est dire que l’expression française « Sainte Russie » est un glissendo que la Russie d’aujourd’hui visiblement continue de perpétuer, se voulant la seule héritière de la Rous’ kiévienne, et le Louvre, par ignorance, par incompétence ou par soumission à l’historiographie, hier soviétique, aujourd’hui russe, sans doute aussi par souci d’attirer le chaland par un titre  bling-bling, a pris cette appellation qui, de plus, ne correspond en rien au propos de l’exposition, sauf qu’il s’agit d’art chrétien. L’ironie de l’histoire, c’est que les media, si prompts à soutenir l’Ukraine anti-russe et pro-américaine, l’ont ici reléguée aux oubliettes avec cette affaire de « Sainte Russie » dont les Ukrainiens sont, pourtant, jusqu’au XIVe siècle les héritiers directs. Autre ironie, la France laïque a tout fait pour que l’on ne célèbre pas le baptême de Clovis, et voilà que l’on célèbre la Sainte Russie, tout en dénonçant la collusion de l’Eglise et du pouvoir…

     

  • Archives – « Le Monde » en 1912-13 et Gilles Deleuze

    Archives – « Le Monde » en 1912-13 et Gilles Deleuze

    12 mars 2012

    Piotr Smolar (ou, du moins le titre de la Rédaction du « Monde ») a trouvé le moyen, à propos du trafic d’organes des Kosovars (tellement unilatéralement et partialement soutenus en son temps), d’incriminer principalement la Russie pour ne pas transmettre les informations médicales qu’elle aurait à ce propos. Donc, ce ne sont pas les trafiquants d’organes kosovars les criminels, mais la Russie…

    Mais pourquoi s’étonner, quand le même Smolar et sa collègue inénarrable Marie Jégo, s’empressent de faire des rumeurs non avérées des vérités, pour peu qu’elles soient à charge contre la Russie – ainsi de « Maghnitski battu à mort (sic!) » dans la prison où il était enfermé. Cela ne suffit pas que la mort de Maghnitski soit une bavure de la justice russe, il faut y ajouter la touche people  de « battu à mort », sans que cela soit mentionné, ni repris, par la grande majorité des sites d’opposition.

    16 mars

    J’ajoute que, depuis ce « Maghnitski battu à mort en prison », Smolar et Jégo ont retiré cette « épithète homérique », par « maltraité » : y a-t-il eu quelque protestation de gens informés plus rigoureusement? En tout cas, la calomnie a joué son rôle : puisqu’il n’y a eu aucune rectification des propos de Smolar et Jégo sur « Maghnitski battu à mort », l’imputation reste en l’air. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. C’est malheureusement la doctrine du journalisme du « Monde » concernant la Russie.

    Toinette Jégo continue à sévir : elle s’est emparée de deux « épithètes homériques » qu’elle va nous ressortir désormais à chaque papier : il y a une « classe créative » en Russie, avide de justice et de liberté » et, en face, « l’élite politico-militaire au pouvoir qui mise sur la bigoterie, le repli sur soi, la haine de l’étranger », évidemment promue, soutenue, encouragée par Poutine, baptisée par Toinette Jégo de « leader national ».

    Font partie de la « classe créative », sans doute selon Jégo, tous ceux qui sont contre Poutine – les Navalny, les Oudaltsov, les Kasparov, les Nemtsov qui, jusqu’ici, ont comme seul programme politique « la Russie sans Poutine », mais aucun  programme socio-économique qui pourrait remplacer le système actuel (le seul qui en est un de cohérent, en dehors des communistes, c’est Prokhorov, dont Jégo ne parle guère, qui n’est pas propoutinien, sans faire une opposition démagogique systématique). Sans doute aussi appartiennent à la »classe créative »  les tristement célèbres Poussy Riot, dont le niveau littéraire et musical reste pitoyable, mais dont l’inénarrable critique d’art Jégo a fait des descendants de Malévitch (mais oui!)…

     

    PS Au G20, un hommage a été rendu à Poutine, pas seulement par politesse, en particulier par Christine Lagarde

    Les deux articles du « Monde » sur la mort de Boris Bérézovski, signés Jégo se terminent, cela va de soi, par Poutine, comparé à Staline face à Trotsky-Bérézovski, via un « politologue », et par le rappel de Poutine-assassin de Litvinenko via les accusations de Bérézovski-Litvinenko…Quel journalisme ! Et  l’on serait assez d’accord avec Mélanchon éructant contre ce journalisme-là, si déjà Gilles Deleuze n’avait mis le doigt sur un certain type de journalisme :

    « Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu. Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse.

    Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels. Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre. Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel. »

  • Archives – Problèmes de la publication d’inédits en allemand chez Prestel via le Lenbachhaus, 2007

    Archives – Problèmes de la publication d’inédits en allemand chez Prestel via le Lenbachhaus, 2007

  • La clôture des JO à Paris

    La clôture des JO à Paris

    La performance technologique était moins époustouflante que lors de l’ouverture, comme si l’inspiration de Jolly s’était quelque peu contractée dans un nouvel espace circonscrit. La transformation de l’espace en mouvement de cirque reprend des expériences théâtrales du début du XXème siècle, en particulier soviétiques dans les années 1920, avec aujourd’hui des possibilités technologiques incomparables. Malgré tout, la longueur répétitive des mouvements de l’appareillage et des performances acrobatiques, rappelant le « remplissage » inefficace et fatigant  d’un Sérébrennikov dans Le moine noir à Avignon en 2022, ont un peu amoindri la beauté de l’idée. (Le Boléro  de Ravel dure 16 minutes…)

    La musique française a été le parent pauvre des deux spectacles parisiens : un peu de Ravel sous la pluie avec l’extraordinaire Kantorov, moment hautement confidentiel, et à la fin un peu de Fauré, encore plus confidentiel, avec l’Hymne à Apollon, brillamment chanté par Benjamin Bernheim…

  • Deleuze sur la pensée devenue journalistique, 1977

    Deleuze sur la pensée devenue journalistique, 1977

    Ce  que disait Deleuze en 1977, n’est-il pas devenu encore plus criant aujourd’hui? Outre les philosophes et les littérateurs, ce sont les anciens généraux,  ambassadeurs, correspondants, ou ceux qui se sont autoproclamés « historiens », « essayistes », qui sévissent dans les médias, se veulent plus activistes les uns que les autres, se gargarisent de notions comme génocide, dictature, goulag, corruption, esclavage, chair à canon, ne choisissent que des images qui justifient leur grille de lecture, vouant aux gémonies tout ce qui pourrait ne serait-ce que nuancer leur point de vue univoque. Ce journalisme dit la vérité et ce qui n’est pas cette vérité est mensonge, propagande, enfumage, ce journalisme est un ersatz de la pensée.

     […] Le marketing a ses propres principes : il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. À la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout.
    C’est pour cela que le travail auquel se donnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire […]. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie[…]

    Le journalisme, en liaison avec la radio et la télé, a pris de plus en plus vivement conscience de sa possibilité de créer l’événement (les fuites contrôlées, Watergate, les sondages ?). Et de même qu’il avait moins besoin de se référer à des événements extérieurs, puisqu’il en créait une large part, il avait moins besoin aussi de se rapporter à des analyses extérieures au journalisme, ou à des personnages du type « intellectuel », « écrivain » : le journalisme découvrait en lui-même une pensée autonome et suffisante. C’est pourquoi, à la limite, un livre vaut moins que l’article de journal qu’on fait sur lui ou l’interview à laquelle il donne lieu. Les intellectuels et les écrivains, même les artistes, sont donc conviés à devenir journalistes s’ils veulent se conformer aux normes. C’est un nouveau type de pensée, la pensée-interview, la pensée-entretien, la pensée-minute. On imagine un livre qui porterait sur un article de journal, et non plus l’inverse.

    Les rapports de force ont tout à fait changé, entre journalistes et intellectuels. Tout a commencé avec la télé, et les numéros de dressage que les interviewers ont fait subir aux intellectuels consentants. Le journal n’a plus besoin du livre. Je ne dis pas que ce retournement, cette domestication de l’intellectuel, cette journalisation, soit une catastrophe. C’est comme ça : au moment même où l’écriture et la pensée tendaient à abandonner la fonction-auteur, au moment où les créations ne passaient plus par la fonction-auteur, celle-ci se trouvait reprise par la radio et la télé, et par le journalisme. Les journalistes devenaient les nouveaux auteurs, et les écrivains qui souhaitaient encore être des auteurs devaient passer par les journalistes, ou devenir leurs propres journalistes. Une fonction tombée dans un certain discrédit retrouvait une modernité et un nouveau conformisme, en changeant de lieu et d’objet. C’est cela qui a rendu possible les entreprises de marketing intellectuel. […]

    Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres. Ils ont découvert la fonction-témoin, qui ne fait qu’un avec celle d’auteur ou de penseur […]

    Ce ne sont pas les nouveaux philosophes qui importent. Même s’ils s’évanouissent demain, leur entreprise de marketing sera recommencée. Elle représente en effet la soumission de toute pensée aux médias ; du même coup, elle donne à ces médias le minimum de caution et de tranquillité intellectuelles pour étouffer les tentatives de création qui les feraient bouger eux-mêmes. Autant de débats crétins à la télé, autant de petits films narcissiques d’auteur – d’autant moins de création possible
    dans la télé et ailleurs […]

  • Polémique sur l »Anthologie de la poésie russe » sous la direction d’Éfim Etkind, 1982-1983

    Polémique sur l »Anthologie de la poésie russe » sous la direction d’Éfim Etkind, 1982-1983

    ARCHIVES ÉPISTOLAIRES VALENTINE ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ

    EXTRAIT  DE 1983

     

     

     

  • NIKOLAÏ KHARDJIEV À VADIM KOZOVOÏ SUR LES PRÉSUMÉS FAUX PASTELS DE LARIONOV

    NIKOLAÏ KHARDJIEV À VADIM KOZOVOÏ SUR LES PRÉSUMÉS FAUX PASTELS DE LARIONOV

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  • GÉRARD CONIO Un navet est-il le fait des amateurs ou des professionnels ? ( Réflexions sur «  Mon Crime » de François Ozon).

    GÉRARD CONIO

    Un navet est-il le fait des amateurs ou des professionnels ?

    ( Réflexions sur «  Mon Crime » de François Ozon).

     

    Le mot «  navet » qui jadis désignait les films qui ont manqué leur cible semble aujourd’hui tomber en désuétude. Les critiques qui, pour la plupart, sont téléguidés pour vanter les produits les plus avariés de la production cinématographique ou théâtrale, l’emploient rarement. Et seuls les spectateurs qui ont connu l’âge d’or du cinéma français, ont recours à ce terme péjoratif pour exprimer leur sentiment d’avoir été trompés sur la marchandise. Non pour se livrer à une comparaison avec les films du passé, car même à cette époque il y avait des «  navets » qui se distinguaient aisément des chefs-d’oeuvre qui sont entrés dans l’histoire. Si dans le vocabulaire «  les navets » ont pratiquement cessé d’exister, il n’en est pas de même dans la réalité. Et j’ai eu la chance de voir récemment un film qui mérite pleinement cette appellation négative. C’est «  Mon Crime » de François Ozon qui fait l’objet des dithyrambes des critiques professionnels.  Dans mon cinéma de quartier il tient l’affiche depuis longtemps et hier encore quand j’ai pris le risque de perdre deux heures et 8 euros 50, il a fait salle comble.

    On objectera que l’appréciation d’une œuvre d’art dépend de la subjectivité de chacun . Mais il y a des critères de la vérité artistique qui permettent de déceler ses failles. Ces critères sont ceux d’une «  œuvre d’art » en général, mais en fait il paraît difficile d’appliquer le «  navet » à un autre genre que le cinématographe et il ne me viendrait pas à la bouche à propos d’une pièce de théâtre ou d’un tableau dans une exposition. Si le «  navet » reste attaché au cinéma, c’est sans doute parce que le cinéma est un art industriel et on peut supposer que «  le navet » se rapporte avant tout à un échec commercial. Si c’est souvent le cas, surtout à Hollywood, on ne saurait pourtant limiter son usage à de grandes productions qui auraient échoué. Cependant même dans un film d’un budget modeste les têtes d’affiche sont privilégiées dans une distribution. Et on est en droit de s’étonner qu’un film  qui a réuni les plus grands acteurs soit aussi décevant que «  Mon Crime ».

    Malgré tout,  je ne regrette pas d’avoir perdu mon temps en regardant ce film, car il m’a inspiré une réflexion sur le caractère amateur ou professionnel d’un  « navet », au point de me demander si  «  le navet » dépend de cette distinction. On pourrait être tenté de juger qu’un « navet » est le fruit d’un manque de métier, d’une réalisation hâtive dont les lacunes apparaissent à vue d’oeil. Mais en fin de compte je crois en déduire que ce n’est justement pas le cas et que les «  navets » n’appartiennent pas à cette catégorie. C’est précisément l’ambition de réaliser sinon un chef-d’oeuvre   du moins une œuvre estimable qui rend évidente la qualité de «  navet » quand cette ambition tombe à plat. Et c’est exactement ce qui prouve la décadence de la critique cinématographique dans notre pays. Des journalistes illustres se sont gargarisés d’éloges pour promouvoir une production qui semblait réunir tous les atouts. Ainsi il leur semblait suffisant d’énumérer les noms de  Fabrice Luchini, d’Isabelle Huppert, d’André Dusselier, de Daniel  Prévost ou de Dany Boon pour être sûrs de ne pas se tromper.  Et pourtant ces grands acteurs ont failli à leur tâche. Seule Isabelle Huppert tire son épingle du jeu dans le rôle d’une star du cinéma muet qui brûle de remonter sur les planches. Mais elle-même a été victime d’une direction d’acteur bancale et d’une mise en scène incapable de servir un scénario qui aurait pu être davantage mis en valeur.

     Les deux rôles principaux ont été confiés à de jeunes actrices dont le nom n’a pas le même prestige que ceux de leurs aînés, ce qui était plutôt un avantage, mais, si elles sont agréables à regarder, leur fraîcheur est impuissante à masquer le racolage permanent destiné à susciter l’intérêt du public.  Pendant la représentation à laquelle j’ai assisté je n’ai entendu personne réagir aux situations et aux dialogues calculés pour produire un effet comique. Et quand l’effet comique ne vient pas, la légèreté se transforme en lourdeur et c’est l’ennui qui s’installe. On  admettra que des gens sont pourtant venus en croyant se faire plaisir.  Et c’est là où le bât blesse, puisque le public lui-même est tombé dans le panneau en accourant en masse pour augmenter le succès d’un «  navet » aussi resplendissant. N’est pas Labiche ou Feydeau qui veut.

    On a loué  François Ozon pour son art « de glisser subtilement entre les langages théâtraux et cinématographiques », mais c’est justement là où le bât blesse car dans ce mélange des genres ce valeureux metteur en scène a manqué son pari. Il n’a pas su passer d’un genre à l’autre et son film n’est finalement ni du cinéma ni du théâtre. Les grands acteurs pris en étau entre deux sollicitations différentes, s’en sortent mal et parlent faux.

    On peut saluer les mérites de cette tentative de faire du théâtre au cinéma, mais il y a une vérité de la perception qui ne trompe pas.  Pour s’en convaincre on peut se rappeler les grandes réussites de Max Ophuls et de Lubitsch qui ont traité des sujets de théâtre en les intégrant dans le langage cinématographique. 

    Quand on recherche l’effet à produire dans une création culturelle, on sort du domaine de l’art pour entrer dans celui de la publicité qui a trouvé aujourd’hui son accomplissement dans «  le marketing » : « la marque » a substitué une valeur fictive à la valeur réelle. En vidant la forme de son contenu et en devenant un prétexte à la création une œuvre ne fait plus alors sens dans la coïncidence entre « le faire » et «  l’être ».  

     La fin n’a pas seulement déterminé le moyen comme on le croit trop souvent, elle s’est confondue avec lui dans la berlue des consommateurs d’un produit tout fait.  Quand on entreprend un spectacle, un film, en visant un objet extérieur au spectacle et au film, on se déplace dans une autre sphère que celui de l’acte même de création lié au plaisir  qu’on se donne à soi-même pour viser un résultat qui n’est plus qualitatif mais quantitatif, qui  n’est plus ni intellectuel, ni artistique, ni spirituel, mais matériel, commercial, sociétal. Et on ne saurait se duper en prétendant qu’on veut faire plaisir « aux autres », car en réalité on les utilise dans un autre but que la communion entre le créateur et le spectateur.

    C’est pourquoi «  le navet » ne prend sa place que dans un art professionnel et non amateur, un art institué fondé sur le métier, sur un acquis obtenu dans les écoles.

    Dans les débats de l’Inkhouk, l’Institut de Culture artistique, fondé en 1920 à Moscou,  les constructivistes discutaient des mérites respectifs du «  métier » et de «  l’invention ». Ils considéraient que l’un ne pouvait aller sans l’autre, car le métier est menacé par l’académisme et l’invention livrée à elle-même est incapable de créer une œuvre aboutie.

    L’invention est souvent revendiquée par les artistes contre l’académisme, parce qu’ils privilégient l’originalité, la nouveauté d’un art ouvert sur l’avenir et non figé dans le passé.

     Cette approche, critique envers le professionnalisme, semble favorable à l’amateurisme. Ce mot dans notre langue est trop entaché de connotations négatives pour être retenu comme la voie de salut de la création individuelle. Et on aurait besoin d’une notion beaucoup plus large, couvrant le champ des  «  amateurs » qui cherchent dans la création artistique une nourriture qui donne un sens à leur vie.

    On est amateur avant d’être créateur, car la première condition pour se consacrer à un art, quel qu’il soit, c’est de l’aimer, d’y prendre goût. L’amour d’un art est le premier pas vers l’initiation de ses procédés, de ses méthodes, de sa grammaire, c’est-à-dire, vers le «  métier ». Avant d’acquérir le métier de cinéaste on est d’abord cinéphile.  Les cinéastes de la Nouvelle Vague ont tous été  formés à la cinémathèque de Langlois. C’est en regardant les films qu’ils ont eu envie d’en réaliser eux-mêmes.

    Mais c’est surtout au théâtre que ce mot a pris une résonance beaucoup plus large dans le foisonnement des groupes de théâtre « amateurs » réunis  dans une œuvre collective qui fait appel aux «  moyens du bord ».

     L’homme ne vit pas seulement de pain et il a besoin de consacrer son temps et son énergie à d’autres activités que mercantiles et financières.

    Et on a vu apparaître des formes de théâtre qui le sortaient de l’institution et qui l’introduisaient dans la vie populaire, comme «  le théâtre de rue » qui se détourne de la représentation vers l’animation, en transformant les spectateurs en acteurs d’une création où ils oublient leurs différences.  Meyerhold aspirait déjà à faire sortir le théâtre de sa boîte pour le mettre dans l’espace social, l’espace vivant. Jean Vilar avait essayé sans succès de créer un «  théâtre populaire », un théâtre pour le peuple, et non seulement pour l’élite. 

    Le mouvement de la synthèse des arts  dans «  l’avant-garde russe » avait pour but «  la construction de la vie » en arrachant la culture à son piédestal pour changer la société.

     Cette aspiration a fait long feu avec le retour du conservatisme sous le régime stalinien, mais elle était au coeur même d’une révolution avortée et qui pourtant continue à brûler sous la cendre, chez tous les peuples de la terre.

     Il s’agit  donc de tirer «  les amateurs », c’est à dire « les amoureux » d’un art «  élitaire pour tous », selon le voeu d’Antoine Vitez, de la contemplation vers l’action, de la consommation vers la création d’un échange entre les hommes, en brisant  le carcan des catégories professionnelles et sociales.