LESKOV, « Le Voyageur enchanté »[1873] (traduction de Victor Derély en 1892)

LESKOV, « Le Voyageur enchanté » (traduction de Derély en 1892)Début du Voyageur enchanté de Leskov, l’apparition d’Ivan Fliaguine

[…] C’était un voyageur qui faisait route avec nous depuis Konévetz, sans qu’aucun des autres passagers se fut encore aperçu de sa présence. Jusqu’à ce moment il avait gardé le silence et nul n’avait fait la moindre attention à lui, mais alors tous le regardèrent, surpris, sans doute, de ne l’avoir pas remarqué plus tôt. D’une taille colossale, cet homme avait un teint basané, un visage ouvert et d’épais cheveux frisés auxquels l’âge avait donné la couleur du plomb. Il portait la soutanelle des novices, avec la large ceinture de cuir en usage dans les monastères, et sa tête était coiffée d’un haut bonnet de drap noir. Était-ce un novice ou un profès ? Il aurait été impossible de le dire, car, en déplacement et même chez eux, les moines de ces îles sont loin de porter toujours la calotte et se contentent le plus souvent du bonnet. Notre nouveau compagnon de voyage qui, comme la suite nous l’apprit, était un personnage fort intéressant, paraissait avoir dépassé de quelques années la cinquantaine, mais c’était, dans toute l’acception du mot, un hercule : son extérieur rappelait le héros naïf et débonnaire des légendes russes, le vieil Ilia Mourometz, tel que celui-ci figure dans le beau tableau de Verechtchaguine et dans le poème du comte A.-K. Tolstoï. Il ne semblait guère fait pour porter la soutane ; on se l’imaginait plutôt chevauchant à travers bois, des chaussures de tille aux pieds, et humant paresseusement « l’odeur de la résine et de la fraise dans la sombre forêt de pins ».

Mais, nonobstant cette bonhomie et cette simplicité, il ne fallait pas être fort perspicace pour découvrir en lui un homme ayant beaucoup vu et, comme on dit, « beaucoup vécu ». Parfaitement à l’aise en société, son attitude était aussi exempte de timidité que de sans-gêne, et ce fut d’une agréable voix de basse qu’il prit la parole :

— Tout cela ne signifie rien, laissa-t-il négligemment tomber, mot par mot, de dessous ses épaisses moustaches retroussées à la hussarde. — Je n’admets pas votre opinion que les suicidés ne seront jamais pardonnés dans l’autre monde. Et quant à croire qu’il est inutile de prier pour eux, c’est aussi une erreur, car il y a un homme qui peut, de la façon la plus simple et avec la plus grande facilité, améliorer leur position.

On lui demanda quel était cet homme qui savait améliorer les affaires des suicidés après leur mort.

— Je vais vous le dire, répondit l’hercule en soutane. — Il y a dans l’éparchie de Moscou un petit prêtre de campagne, — un fieffé pochard qui a été sur le point d’être interdit, — eh bien ! c’est lui qui s’occupe d’eux.

— Comment donc savez-vous cela ?

— Mais je ne suis pas seul à le savoir ; la chose est connue de tout le monde dans l’arrondissement de Moscou, attendu que l’éminentissime métropolite Philarète a lui-même été mêlé à cette affaire.

Il y eut un instant de silence, puis quelqu’un observa que tout cela était assez sujet à caution.

Le moine ne s’offensa nullement de cette remarque.

— Oui, reprit-il, — au premier abord, en effet, cela semble peu croyable. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous en doutiez, quand Son Éminence elle-même a longtemps refusé d’y ajouter foi ? Mais ensuite, ayant acquis des preuves certaines du fait, le métropolite a vu qu’il était impossible de le contester, et il y a cru.

Les passagers manifestèrent le désir de connaître cette singulière histoire et, sans se faire prier, le moine commença le récit suivant :

— À ce qu’on raconte, un doyen écrivit un jour à l’éminentissime vladyka [Ce mot qui signifie maître ou seigneur est un titre donné en Russie aux membres du haut clergé.] que le desservant de telle paroisse avait des habitudes d’intempérance qui le rendaient indigne d’exercer le ministère ecclésiastique. Cette dénonciation n’était que trop fondée. Le vladyka cita l’accusé à comparaître devant lui à Moscou, procéda à une enquête et, s’étant convaincu que ce prêtre était réellement un ivrogne, il se décida à l’interdire. Le pope en conçut un violent chagrin, il cessa même de boire et ne fit plus que se lamenter : « À quelle extrémité me vois-je réduit ! pensait-il ; maintenant je n’ai plus qu’à me tuer ! c’est la seule chose qui me reste à faire : alors, du moins, le vladyka aura pitié de ma malheureuse famille, il me nommera un successeur en lui imposant l’obligation d’épouser ma fille et de nourrir mes orphelins. » Bref, il résolut d’en finir avec la vie et fixa un jour pour l’accomplissement de son sinistre projet ; mais comme, au fond, c’était un brave homme, il se dit : «Allons, c’est bien, je vais mourir, mais je ne suis pas un animal : j’ai une âme, — où ira-t-elle après ma mort ? » Et, à partir de ce moment, sa tristesse devint encore plus amère. Sur ces entrefaites, le vladyka rendit une sentence d’interdiction contre le pope reconnu coupable d’ivrognerie. Peu après, en sortant de table, le prélat prit un livre, alla se coucher sur un divan, et bientôt le sommeil s’empara de lui. Dormait-il ou était-il seulement assoupi ? Quoi qu’il en soit, il lui sembla tout à coup voir s’ouvrir la porte de sa cellule. « Qui est là ? » cria-t-il, pensant que c’était un laquais qui venait lui annoncer une visite. Mais, au lieu d’un domestique, s’offrit à ses yeux un vénérable religieux en qui son Éminence reconnut aussitôt le révérend père Serge.

— C’est toi, très saint père Serge ? demanda le vladyka. — C’est moi, Philarète, serviteur de Dieu, fit le visiteur.

— Que veut ta pureté de mon indignité ? reprit le métropolite.

Et le saint vieillard de répondre :
— Je viens solliciter une grâce.
— À qui m’ordonnes-tu de l’accorder ?

Le moine nomma alors le pope qui avait été interdit pour cause d’ivrognerie, puis la vision s’évanouit. « À quel ordre de faits rapporter cela ? se demanda à son réveil le vladyka : est-ce un simple rêve, une hallucination, ou une apparition surnaturelle ?» Après avoir longuement examiné cette question, il estima dans sa haute sagesse qu’il avait été seulement le jouet d’un songe. Était-il admissible, en effet, que le père Serge, observateur si rigide de la règle monastique, pût s’intéresser à un prêtre oublieux des devoirs de son état ? Ainsi en jugea le métropolite ; il laissa donc l’affaire suivre son cours naturel et vaqua à ses occupations ordinaires jusqu’à l’heure où il avait coutume de se coucher. Mais à peine se fut-il endormi qu’il eut une nouvelle vision, et celle-ci le rendit encore plus perplexe que la première. Imaginez-vous un bruit terrible… si terrible qu’aucune parole ne pourrait en donner une idée… Au galop défile une foule innombrable de chevaliers ; leurs armures sont vertes, ainsi que les plumes de leurs casques, et leurs montures ressemblent à des lions qui seraient noirs. Un chef au visage hautain les précède ; il est équipé comme eux et tient en main un drapeau où, sur un fond sombre, se détache un serpent ; tous galopent dans la direction qu’il leur indique en agitant cet étendard. Tandis que le vladyka contemple avec stupeur un tel spectacle, l’orgueilleux commandant crie à sa troupe : « Tourmentez-les, à présent, ils n’ont plus d’intercesseur ! » et il passe au galop, suivi de ses guerriers ; derrière eux, comme une bande d’oies maigres au printemps, se traînent des ombres lamentables qui toutes inclinent tristement la tête devant le vladyka et lui disent d’une voix pleine de larmes : « Fais-lui grâce ! — seul il prie pour nous. » Sitôt levé, le métropolite envoya chercher le desservant ivrogne et lui demanda comment et pour qui il priait. Celui-ci, en présence de son supérieur, perdit contenance : « Vladyka, balbutia-t-il, j’officie selon le rite ». Mais, pressé de questions par le prélat, il finit par avouer : « Pardonnez-moi, dit-il ; ayant moi-même une âme faible et me sentant porté au suicide, je prie toujours à l’offertoire pour ceux qui ont mis fin à leur vie et sont morts dans l’impénitence ». À ces mots, le vladyka comprit ce qu’étaient ces ombres qu’il avait vues défiler en rêve, pareilles à des oies maigres ; il ne voulut pas réjouir les démons qui avaient hâte de les torturer, et il bénit le pope. « Va, lui dit-il, et ne pèche plus, mais continue à prier comme par le passé », et il le réintégra dans le ministère ecclésiastique. Eh bien ! un tel homme peut toujours être utile aux gens qui rejettent le fardeau de la vie, car, infatigable dans l’accomplissement de son auda- cieuse mission, il ne cessera pas d’importuner pour eux le Créateur, et celui-ci devra leur pardonner.

— Pourquoi donc le devra-t-il ?
— Parce qu’il est écrit : « Frappez et l’on vous ouvrira » ; lui-même a ordonné cela et sa parole est immuable.

— Un mot, s’il vous plaît : n’y a-t-il que ce prêtre moscovite qui prie pour les suicidés ?

— Je ne sais, en vérité, comment répondre à cette question. Il ne faut pas, dit-on, prier Dieu pour eux, attendu que ce sont des révoltés ; mais il y a peut-être des gens qui en jugent différemment et qui ne leur refusent pas leurs prières. Au monastère de la Troïtza, le lundi de la Pentecôte, si je ne me trompe, il est même permis à tout le monde de prier pour eux. On récite à cette occasion des prières particulières. Ces prières sont admirables, très touchantes ; je crois que je ne me fatiguerais jamais de les entendre.

— Et on ne peut pas les dire les autres jours ?— Je n’en sais rien. Il faut demander cela aux érudits ; ceux-là, je pense, doivent le savoir ; moi, comme ce n’est pas mon affaire, je n’ai jamais eu lieu de m’en informer.—Mais, pendant la célébration des offices, vous n’avez jamais remarqué que ces prières fussent dites les jours ordinaires ?— Non, je ne l’ai pas remarqué ; du reste, ici mon témoignage n’a pas grande importance, car j’assiste rarement aux offices.— Pourquoi cela ?— Mes occupations m’en empêchent,— Vous êtes prêtre, ou diacre ?— Non, je ne suis pas encore engagé dans les ordres, je porte seulement l’habit religieux.— En tout cas, vous êtes moine ?— N… oui ; en général, c’est ainsi qu’on me considère.[…]