ANNA STARITSKY (PAR ÉLISABETH IVANOVSKY)

Elisabeth Ivanovsky a écrit un nouvel article : Elisabeth Ivanovsky et Anna Staritsky
10 juillet, 19:34 ·
Née à Poltava (Ukraine) en 1908, Anna Staritsky vécut à Moscou dès l’âge de neuf ans, à quatorze elle fut soignée pendant sept mois en France pour une maladie des poumons dont elle subira toute sa vie les séquelles. Elle étudia cinq ans à l’Académie des Beaux-Arts de Sofia. Durant l’année académique 1933-1934, elle se spécialisa en publicité à l’Institut Supérieur d’Architecture et de Décoration [La Cambre], le « Bauhaus » bruxellois, dont elle supporta mal les contraintes. Elisabeth Ivanovsky y fréquentait les cours des Arts du Livre, impression et illustration depuis octobre 1932. 1 L’amitié entre « les deux russes de La Cambre » durera toute leur vie. Elisabeth conservait quelques photographies d’Anna et quelques portraits qu’elle dessina en 1934 et 1935. Elle écrira en 1992 qu’elles « partagent le lait et la miche de pain qui constituent leur unique nourriture pendant les jours difficiles. » 2

Une force volontaire sous un air efflanqué, un regard inquisiteur, une voix rocailleuse, un sourire narquois, Anna avait énormément d’énergie. Elle était « de nature passionnée et violente […] Elle a essayé, entr’autres, de faire des portraits en commande, dans des tons délicats. Elle peignait des paysages aux environs de Bruxelles mais travaillait surtout à La Cambre. Le week-end nous allions nous promener dans les champs et les forêts. Nous chantions à deux voix. Elle avait une voix plus grave que la mienne. Elle connaissait une quantité inouïe de chansons russes anciennes et plus récentes, même d’après les poètes, Marina Tsvetaeva et ceux de la Révolution. » 3

Née en 1910 dans l’empire, d’un juge de paix et d’une aristocrate, devenue roumaine après la perte de la Bessarabie par les bolchéviques, Elisabeth avait appris dès l’enfance à se fondre dans les diverses étrangetés parmi lesquelles il lui fallut évoluer. Elle était à présent soucieuse de ne pas réduire son œuvre naissante à l’exotisme russe. Anna exalta son atavisme slave.4 Elle était de noblesse héréditaire, d’une des plus anciennes familles de Russie. Elle introduisit Elisabeth parmi les aristocrates russes de Bruxelles.5 Ce milieu fréquentait celui des poètes. Elisabeth en connaissait par des relations de La Cambre mais ce fut une princesse russe qui lui présenta en 1937 son futur mari, René Meurant (1905-1977, auteur d’une douzaine de recueils de poèmes de 1930 à 1962).

Anna découvrit l’imprimerie Tijl d’Anvers où elles travaillèrent épisodiquement à tirer des pochoirs. « Elle touchait une minuscule rente de son père qui habitait en Bulgarie. Elle aussi devait faire des boulots artistiques. Elle se débrouillait mieux que moi. Elle s’était inscrite au cours de publicité pour pouvoir gagner sa vie. Dans sa classe il y avait le fils de l’imprimeur Wellens, pour lequel nous avons travaillé. » 6 Anna créa l’idée et l’écrit original d’Un Tas d’Histoires, qu’Elisabeth publia en 1936 à Paris chez Desclée de Brouwer avec un texte insipide de Jeanne Cappe imposé par l’éditeur. Sa maîtrise exceptionnelle du dessin et son sens de l’image furent rapidement reconnus par des auteurs réputés, ses livres pour adultes et pour enfants largement diffusés. Anna illustra quelques titres pour des éditeurs peu connus, sans grand succès. Sa période belge n’a guère laissé de traces dans sa biographie. « À cette époque, bien que d’un caractère déterminé, elle n’avait pas encore trouvé sa voie. » 7

Elisabeth reconnaîtra Carlos Alamo et Guillaume Hoorickx, des amis d’Anna rencontrés dès 1940, parmi les membres bruxellois du réseau d’espionnage décrits par Léopold Trepper dans Le grand jeu – Mémoires du chef de l’orchestre rouge. 8 Alamo, en réalité l’agent soviétique Michaïl Makarow, arrêté à Bruxelles en décembre 1941, vivait avec Caroline Hoorickx, l’épouse que Guillaume quitta pour s’unir à Anna. Hoorickx était un médecin peintre amateur anversois. La Gestapo arrêta Guillaume et Anna en décembre 1942. Il fut déporté à Mauthausen, elle emprisonnée à Bruxelles durant quelques mois. Elisabeth cacha les insignes maçonniques de Guillaume dans son grenier. Caroline et Guillaume avaient eu un fils. Stewart à bord d’avions de ligne, celui-ci disparut en plein ciel happé par le vide du fait d’une porte mal verrouillée.

En 1946, Anna épousa Guillaume, définitivement peintre, auteur, sous le pseudonyme de Bill Orix, d’une œuvre vouée à l’horreur de l’univers concentrationnaire, peinte avec ses excréments. Ils fuirent Bruxelles pour à Nice. L’œuvre d’Orix devint abstraite en 1949. Anna créa un premier livre d’artiste. Elle peignit des paysages. Elle participera à la réinvention de l’art moderne français des années cinquante. Déjà deux fois mère, bientôt trois, Elisabeth comprenait l’effort consenti par son amie. Elle-même aura peint sans persévérer dans l’induction de l’espace-temps qui caractérise l’œuvre active, dont témoignèrent certaines de ses illustrations dès ses débuts bruxellois et jusqu’à l’immédiat après-guerre.9 Cette tension s’amenuisa tandis que s’imposaient ses livres pour enfants. Elle avait passé le sommet de son œuvre lorsqu’Anna entreprit véritablement la sienne.

À partir de 1952 Anna et Bill s’installèrent également à Paris. Anna y rencontra Michel Seuphor, un peintre et écrivain ami de Bill, comme lui anversois d’origine. Seuphor présenta Anna à d’autres plasticiens ou poètes. Il fit connaître son œuvre à présent abstraite, qui ne brisa cependant pas tout lien avec la représentation et certainement pas avec la nature, qui même cultivera une imagerie ludique, dans les aspects les plus illustratifs de ses rapports à la littérature poétique. Anna refusera désormais toute commande. Elle ne travaillera plus qu’à adhérer à elle-même, souvent en communion avec des écrits. En 1957 le couple se sépara par besoin réciproque de solitude, sans divorcer.

Anna travailla à Nice ou à Paris, à Paris seulement lorsqu’elle ne supporta plus le climat méditerranéen. Elle abandonna bientôt l’huile – ses poumons toléraient de moins en moins la térébenthine. Elle collait des papiers déchirés. Sous le joug de difficultés matérielles et d’une santé de plus en plus alarmante, elle consacra ses dernières années au travail sur papier par lequel elle s’est accomplie, qui lui appartient pleinement. Son œuvre sur papier comporte une part gravée qui impose au toucher l’espace singulier de l’estampage, et une part peinte à l’eau dont matérialité est infiniment moins prégnante que celle dont Anna avait expérimenté les possibles à l’huile. Cette part peinte semble perpétuer jusque dans ses abstractions les plus franches une imitation de la nature ou de forces naturelles au travers de dynamiques qui marquent la sensation que nous avons de nous même, bien que le ressenti de textes vienne de plus en plus souvent habiter ses passions. La part gravée présente des paysages du sensible quasi picturaux parmi lesquels certains sont les supports d’écrits. Elle se détache bientôt de cet objectif pour servir celui, plus profondément culturel, qui travaille à la mise en page de l’objet livre, la scène de papier où se jouent les combinaisons de typographies et d’imageries.

Anna mourut à Paris en 1981. Bill Orix (Anvers 1900 – Paris 1983) lui survécut deux ans. Les dernières années de sa vie, handicapé par des yeux abîmés, il délaissa son art pour ne s’occuper que de l’œuvre de son épouse.

1 « Un an après mon arrivée à Bruxelles et le début de mes études à La Cambre, alors que je ne connaissais encore personne, je me sentais seule. Mes amis étaient repartis, je menais une vie assez austère […] Mais à la rentrée de l’année suivante, je vois venir une autre Russe. Par la suite, on nous a appelées les deux Russes de La Cambre. C’était Ania Staritsky […] Nous avons lié connaissance et avons commencé à faire pas mal de choses ensemble. » Passages inédits de E. Ivanovsky, Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48 des carnets originaux conservés à la Bibliothèque nationale de France, Réserve précieuse, Archives Ivanovsky.

2 Brouillon de notice biographique corrigé par Elisabeth Ivanovsky le 24 juillet 1992. Conservé par la BnF.

3 « Un jour, elle m’a dit qu’elle m’enviait parce que j’avais une espèce de force intérieure […] J’ai été influencée par la forte personnalité de Staritsky, non par son art qui différait du mien, mais par son énergie créatrice, sa vivacité et son humanité et le fait qu’elle râlait sans cesse. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 50 et 51.

4 « Ce qui nous était commun, je m’en rends compte aujourd’hui, c’était une sorte de fonds que l’on pourrait qualifier d’atavisme, une certaine connaissance des apocryphes, des images de la Russie très ancienne. En témoigne surtout un des livres qu’elle a illustré avec des découpes de cuivre. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 49.

5 « Grâce à elle je suis sortie de mon isolement car elle connaissait à Ixelles beaucoup d’amis immigrés. C’étaient surtout des membres de la noblesse russe qui vivaient dignement avec peu de sens de la réalité, comme les princes Cherbatov, Cyril Nabokov le frère de Vladimir Nabokov, et Serge Nabokov son cousin. Ils s’étaient regroupés à Ixelles. Nous les fréquentions. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 50. Constituée de dix mille militaires, des cosaques de l’armée de Wrangel surtout, l’émigration blanche en Belgique comptait relativement peu d’aristocrates. Parmi ceux qui fréquentèrent la famille Meurant-Ivanovsky il y eut notamment les princesses rurikides Gagarine, Schakhowskoy et Scherbatow, la baronne Tcherkassov qui fut la marraine de Anne Meurant (1944, future musicologue) et Nikita Koussoff le parrain de Georges Meurant (1948, futur peintre), dont Anna était la marraine et qui porte le prénom du père d’Anna. Comme parrain et marraine de son fils Serge Meurant (1946, futur poète), Elisabeth avait choisi deux enfants de Franz Hellens.

6 Passage inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, p. 48. L’imprimerie Tijl publia le portfolio de pochoirs CIRKUS d’Elisabeth Ivanovsky en 1934.

7 Conversation avec Serge Meurant, 2001, p. 38.

8 Paris, Albin Michel, 1975 – Hoorickx est cité pp. 120, 205, 349.

9 « La vraie peinture n’a rien à voir avec la parole. Celui qui se veut peintre ne doit pas commencer avec l’illustration, c’est toutà fait nocif. Si tu t’arrètes à l’image c’est foutu. » Passage partiellement inédit de Conversation avec Serge Meurant, Juillet 2001, pp. 46-47.

Anna Staritsky – Huile sur toile – 1953.Elisabeth Ivanovsky – trois croquis d’Anna Staritsky – 1934 – LS Collection Van Abbemuseum Eindhoven
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