Samuel Ackerman sur Malévitch
Au commencement, il y eut l’excitation, le stade premier de toute vie, dont a parlé Malévitch.
L’excitation est la quatrième dimension du feu intérieur de l’âme de l’art et de l’inspiration de l’Homme.
Le suprématisme est une révélation ainsi qu’un exode du monde de l’objectivité illusoire vers la liberté, le défi créateur, le canon intérieur de la foi personnelle.
Donner des noms à ce qui existe, donner des noms aux nouveaux objets du monde, telle est la tâche de la culture.
Le suprématisme est le Nom que Malévitch a donné à la réalité du monde de la création.
Il faut préciser qu’en 1913, le prélude à l’exposition « 0,10 » fut la mise en scène de l’opéra « Victoire sur le Soleil », œuvre commune de Malévitch, Khlebnikov, Matiouchine et Kroutchonykh, où le quadrangle fit son apparition, pour la première fois, sur le rideau.
L’exposition « 0,10 » représente à mes yeux un manifeste de la même importance que l’ajout d’un seul mot dans la traduction de la Bible par Luther, le mot « seule » : « L’homme peut être sauvé par la foi seule ( sola fide).
Le premier message suprématiste de la révélation visuelle s’incarne dans « Le Quadrangle noir ». Tel est le nom que Malévitch donna au « Carré noir ».
Ayant ainsi appelé cette nouvelle icône et défini le sens de la novation, Malévitch installa cette œuvre au coin supérieur de la nouvelle iconostase qu’il avait créée, lui conférant le statut de source originelle de toutes les 39 œuvres présentées dans l’exposition.
Malévitch écrivait que Dieu est caché dans le noir. Les quatre angles du carré correspondent aux quatre lettres du nom du Créateur qu’il est interdit de prononcer.
Frémissement et excitation, tels sont les sentiments que provoque l’icône de l’image inconcevable de toute la Création.
Pour Malévitch, « Le Quadrangle noir » était comme un nouveau-né.
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Ma première rencontre avec les œuvres de Malévitch eut lieu au Musée de Jérusalem en 1975. C’était l’une des premières expositions de ses œuvres graphiques en Europe.
Il est étonnant que le Musée de Jérusalem lui-même soit bâti sur une colline, tel un architectone de Malévitch, et qu’au pied de la colline, se trouve le monastère de la Croix où, selon la légende, avait poussé l’arbre qui fut utilisé pour la croix de la Golgotha. Cette rencontre de temporalités engendre une profondeur qui fait écho au nom imprononçable de la prophétie véhiculée par le Quadrangle noir.
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Un autre rappel du passé. Après l’exposition « 0-10 », Vélimir Khlebnikov, qui était constamment à la recherche de rapports mathématiques dans la nature, prit des mesures des œuvres qui y étaient présentes, ainsi que des dessins préparatoires, et il arriva aux chiffres 317 et 365. Or 317 est le nombre d’os figurant dans le squelette humain, et 48 correspond, selon Khlebnikov, à la périodicité des événements importants se déroulant dans le monde. Il se trouve que la somme de ces deux chiffres est égale à 365, le nombre de jours dans l’année.
Autre analogie : le carré en hébreu se dit meruba, et la racine de ce mot est riche de sens : la reproduction, le maître, la création.
La première lettre du mot meruba, le « M », comme dans le nom de Malévitch, signifie également le nombre 40, et cela évoque des analogies avec le désert où Moïse (un autre M) avait conduit les Hébreux pendant 40 ans. Quarante, c’est aussi 39, le nombre d’œuvres présentes dans l’exposition « 0,10 » plus le Un de la chaise (vous savez qu’il y avait là une chaise posée à l’angle), c’est-à-dire, un objet matériel dans sa confrontation avec le monde bi-dimensionnel de la pénétration totale qui, ensemble, donnent le chiffre 40.
Il était également important que toutes les œuvres de Malévitch soient présentées dans cette exposition sans cadre – sans ces chaînes traditionnelles qui ajoutent de la pesanteur et qui délimitent les frontières. Nudité et fond blanc pour les œuvres suprématistes – tel est le canon de la liberté et de la jeunesse du renouveau.
Samuel Ackerman, octobre 2015