Auteur/autrice : Jean-Claude

  • De la chair et de l’esprit

    De la chair et de l’esprit

    « Es ist aber zu beachten, dass der Apostel die Deutung ablehnt, wonach Geist und Fleisch gewissermassen wie zwei getrennte Grössen nebeneinander stünden. Sie bilden vielmehr eine vollständige Einheit, so wie die Wunde und das Fleisch eine Einheit sind. Gewiss ist das Besondere der Wunde und das Besondere des Fleisches voneinander verschieden. Aber dennoch : weil Wunde und Fleisch eine Einheit bilden und die Wunde eigentlich nichts anderes ist als das verwundete oder schwache Fleisch selbst, darum wird dem Fleisch beigelegt, was der Wunde zugehört. So ist ein und derselbe Mensch zugleich Geist und Fleisch. Aber das Fleisch ist seine Schwacheit oder Wunde, und insofern er das Gesetz Gottes liebt, ist er Geist; insofern er aber sündhaft begehrt, macht sich de Schwachheit des Geistes und die Sündenwunde geltend, die erst heil zu werden beginnt. So sagt Christus : « Der Geist ist willig, aber das Fleisch ist schwach », Matth. 26, 41″

    Martin Luther, Römerbriefvorlesung, 1515-1516

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    « Die Hoffnung, die aus der Sehnsucht nach dem geliebten Gegenstande erwächst, macht die Liebe immer grösser durch den Abstand vom Erhofften. So kommt’s, dass aus dem Gegenstand, der erhofft ist, und dem Hoffenden durch die hochgespannte Hoffnung gevissermassen eine Einheit etntsteht, nach jenem Worte des seligen Augustin : « Die Seele ist viel mehr da zu Haus, wo sie liebt, als wo sie bloss den Leib beseelt. So sagt man auch im Volksmund : ‘ O meine Liebesglut. » Und der Dichter : ‘Mein Feuer, Amyntas. » [Virgil] Und Aritoteles sagt im 3.Buch von der Seele, dass aus der Vernunft und dem, was durch die Vernunft erkennbar ist, und aus der sinnlichen Natur und dem, was sinnlich wahrnehmbar ist, eine Einheit wird und überhaupt ganz allgemein aus einem Vermögen und seinem Gegenstand. So verwandelt die Liebe den Liebenden in den geliebten Gegenstand. Die Hoffnung also versetzt den Hoffenden in das Erhoffte, aber das Erhoffte tritt nicht in Erscheinung. Und so versetzt es ihn in das Unbekannte und Verborgene, in inwendige Finsternisse, dass es nicht weiss, was er hofft, und doch weiss, was er nicht hofft. So ist also die Seele Hoffnung und Erhofftes zugleich geworden, weil sie in dem verweilt, das man nicht sieht, d.i. in der Hoffnung. Könnte die Hoffnung gesehen werden, d.h. erkennten der Hoffende und das Erhoffte sich gegenseitig, dann würde er nicht in der Weise in das Erhoffte versetzt werden, d. h. in die Hoffnung und das Unerkannte, sondern, er würde übermächtig hingerissen werden zu dem, was sichtbar geworden ist, und würde das Erkannte geniessen. »

    Martin Luther, Römerbriefvorlesung, zum achten Kapitel

  • AUX SOURCES DE LA VOLGA en 2013

    AUX SOURCES DE LA VOLGA en 2013


    La Volga prend sa source au coeur d'une forêt habitée par quelques paysans, une poignée de moniales, une famille d'ours, des loups et des élans.

    EN IMAGES – Cet été, notre série évasion vous emmène à la découverte des sources des grands fleuves. Après le Gange, voici la Volga qui, avant un périple de 3 700 kilomètres s’achevant dans la mer Caspienne, s’élance modestement d’une colline boisée du Valdaï, entre Saint-Pétersbourg et Moscou.
     Il s’est furtivement raclé la gorge. A cherché du regard l’assentiment de l’higoumène lui faisant face dans le réfectoire du monastère. Esquissé un sourire gêné. Enfin, il s’est lancé. Sous l’icône d’une Vierge éclairée par un rayon de soleil vespéral, le jeune moine a entonné d’une voix caverneuse et limpide ce chant que fredonnaient jadis tous les petits Russes:
    «De loin longuement coule la Volga, coule la Volga, sans fin ni bord. Parmi les blés mûrs, parmi les neiges blanches coule ma Volga et j’ai 17 ans. Ma mère m’a dit: “ Tout peut arriver, mon fils, peut-être te fatigueras-tu des routes, Lorsque tu rentreras à la maison, au bout du chemin, plonge tes mains dans la Volga”»…
    Nous saluons la performance en levant bien haut nos verres de kvas et de vodka au blé maison, puis reprenons, entrecoupée de toasts toujours plus enthousiastes, notre conversation avec l’archimandrite du monastère Nil Stolbenski (du nom de son fondateur), deuxième monastère orthodoxe le plus fréquenté au monde à la fin du XIXe siècle. Posés sur une petite presqu’île du lac Seliger, ses bâtiments, érigés dans la plus pure tradition pétersbourgeoise, sont un havre de paix fréquenté chaque année par des centaines de pèlerins. Plus de soixante moines y vivent et y travaillent sous l’autorité du père Arkadi. L’œil bleu pétillant derrière ses petites lunettes rondes, massif, l’homme est un cousin orthodoxe du rabelaisien frère Jean des Entommeures («Seigneur Dieu, donne-moi à boire!»). Ses propos n’en demeurent pas moins d’une grande clarté lorsqu’on lui demande de nous parler des sources de la Volga: «Vous les trouverez à quelques dizaines de kilomètres à l’ouest d’ici, de l’autre côté des 300 lacs qui arrosent la région du Valdaï. C’est un homme de Dieu, Nektari, qui les a découvertes et bénites au XVIIe siècle. Deux siècles avant que les scientifiques n’achèvent leurs calculs savants (en l’espèce: le Pr P.E. Beliavski) et ne confirment ce que le Seigneur lui avait révélé.» A peine sa phrase achevée, le père Arkadi se dresse soudain, nous attrape fermement par le bras et nous conduit, en cette heure de moins en moins chrétienne, à l’intérieur de la cathédrale du monastère, bâtie sur le modèle de celle de Saint-Isaac, à Saint­Pétersbourg. D’un geste autoritaire, il fait ôter la vitre et les tissus recouvrant la châsse de bois doré trônant devant l’iconostase et nous invite à baiser la relique exceptionnellement découverte: le crâne de Nektari en personne! L’homme qui mit à jour les sources de la Volga…
    Avant de rejoindre les lacs de Valdaï, la Volga n'est qu'un ruisseau au milieu d'une forêt sombre et impénétrable.
     

    Une heure plus tard, sous un ciel blanchi par l’aube naissante, nous quittons Arkadi avec sa bénédiction, ses indications topographiques et la promesse de saluer les moniales qui gardent le lieu sacré.La route conduisant jusqu’à l’endroit où naît le plus grand fleuve d’Europe n’en est pas vraiment une: une piste de terre et de graviers défoncée, déformée, parfois effondrée. Et déserte, à l’exception de quelques jeunes à vélo portant des tee-shirts patriotiques «drink vodka, not soda»() et de babouchkas sorties d’une nouvelle de Tchekhov ou d’un roman de Bounine – cheveux rassemblés sous un fichu coloré, robe sombre recouverte d’un tablier blanc, chaussons de teille, fagot sur l’épaule. Ici, la vieille Russie n’est pas un vain mot ni une vue de l’esprit. Ni les Suédois, ni les chevaliers Teutoniques, ni la Horde d’Or, ni la Wehrmacht, ni les Rouges, ni les prédateurs capitalistes n’auront réussi à changer en profondeur ce peuple des champs, des rivières et des forêts, éternellement insensible aux soubresauts du monde terrestre.

    Règne en ces lieux peu fréquentés le plus doux des vacarmes: des pommes de pin tombant des arbres, des mésanges sifflotant leur bonheur, des becs-croisés gringottant tout leur soûl. Serpentant au milieu de marécages et d’une forêt de conifères qui tutoient les nuages, le chemin cahoteux bute brusquement sur une clairière au sommet d’un monticule, à la sortie du village de Voronovo (une dizaine d’isbas traditionnelles plus ou moins habitées). Sur une pierre a été gravée cette adresse: «Pèlerin russe, prête ton attention à la source de la Volga. C’est ici que naissent la pureté et la grandeur de la terre russe. C’est ici que se trouvent les sources de l’âme populaire russe. Garde-les en toi.» Nous nous approchons silencieusement de la plate-forme de bois de quelques mètres carrés surplombant un marais aux eaux jaunâtres. Celui-ci (qui le croirait?) donne naissance au ru ridicule qui, bientôt, arrosera un tiers de la Russie d’Europe, ­léchera les murs de Tver, Iaroslav, Nijni Novgorod, Kazan, Volgograd (ex-Tsarytsine, ex-Stalingrad) et Astrakhan, prendra ses aises sur une largeur de près de un kilomètre, accueillera sur son cours inférieur des milliers de bateaux de croisière, excavera des sables désertiques brûlants et se jettera, à l’aide de ses vastes bras, dans le plus grand lac du monde, la mer Caspienne, après une course de 3 700 kilomètres (Madrid-Moscou!). Toute la force du seigneur des fleuves européens est ici, dans sa faiblesse, sa petitesse, sa modestie originelles.
    Dans le monastère d'Iversky, la présence de ces fervents fidèles témoigne d'une force vivifiante de l'orthodoxie dans la région.
    Une minuscule chapelle a été érigée: à l’intérieur, un trou symbolisant la source et une icône de saint Nicolas-le-Miraculeux. Un homme est assis là. Il prie les pieds dans l’eau, insensible aux dizaines de moustiques recouvrant son crâne et sa barbe blanche, qui le font ressembler à un starets de l’ère tsariste. Monarchiste, alcoolique repenti, Vladimir Federov a un peu plus de 60 ans et considère la Volga comme un fleuve aussi sacré que le Jourdain. Il n’est pas le seul. Des enfants sont régulièrement baptisés dans ce cloaque gonflé de petites bulles inquiétantes. Des femmes s’y lavent le visage et y trempent leurs lèvres. Des paysans y jettent des petits papiers pliés sur lesquels sont inscrits leurs vœux les plus chers. Tous les 6 janvier, au moment de la Théophanie (l’équivalent orthodoxe de notre catholique Epiphanie), une ­immense croix est creusée dans la glace formée par le général Hiver. Et en juin, une procession religieuse s’élance de la source de «matouchka Volga» («petite mère Volga») pour suivre, à pied puis en bateau, le cours du fleuve jusqu’à son delta.
    A quelques dizaines de mètres de ce sanctuaire dont les piliers sont recouverts de grappes d’œufs de grenouille verdâtres, la cathédrale de la Transfiguration-du-Sauveur domine la colline arborée où nous nous trouvons. Elle est placée, comme la petite église en bois Saint-Nicolas toute proche, sous l’autorité de l’higoumena Sofia. «Au monastère bâti ici en 1649 sur oukase d’Alexis (le second tsar ­Romanov), raconte-t-elle, a succédé un couvent qui porte le nom d’Olga, première sainte russe orthodoxe. A l’époque communiste, les bâtiments ont été transformés en étables ou en entrepôts de bois et de légumes, les croix et les icônes abattues et brûlées, les moniales enlevées et pour certaines emmurées.» Réhabilité, le couvent abrite toute l’année une poignée de moniales et quelques novices. L’hiver, personne ne s’aventure dans les parages, recouverts de plusieurs mètres de neige. Les femmes de Dieu demeurent seules. Enfin presque. «Un ours vit à un kilomètre d’ici. On l’aperçoit parfois quand nous partons cueillir des champignons au printemps», précise l’higoumena, que la perspective d’une attaque du plantigrade semble moins effrayer que celle de manquer les vêpres. Gambadent aussi alentour des loups et des élans. «Tâchez de ne pas en croiser un avec votre voiture: vous finiriez ratatinés», nous glisse­-t-elle avec un petit sourire, avant de regagner son austère isba – là où il y a de la simplicité, il y a une centaine d’anges, ­disent les orthodoxes.
    Au moment de l'été, le soleil ne se couche que quelques heures... Minuit l'heure du bain au coeur national du parc du Valdaï.
    Après le zoo, retour aux eaux. A peine s’est-elle affranchie des arbres et des herbages protecteurs l’entourant pour ses premiers mètres de liberté que la Volga perd pied et se noie dans un lac, puis deux, puis cinq, puis dix. Quarante kilomètres plein sud, quarante kilomètres plein est: elle n’en poursuit pas moins vaillamment son petit bonhomme de chemin sous­marin. A la surface, des îles, des monastères en bois ou en pierre et en brique rouge (faut-il le rappeler: krasnoié , en russe,­­ ­signifie à la fois rouge et beau…), des villages de pêcheurs (Zabelino, Selichtche), des plages, des datchas de notables ­moscovites, des saules venant pleurer dans ses ondes invisibles. A Peno, la voilà qui se glisse sous un pont et passe à proximité de la maison de Zinaïda Grigorievna Samoilova qui, chaque matin que Dieu fait, sort la saluer dignement: jamais, nous assure-t-elle, il ne lui serait venu à l’esprit l’idée de vivre loin du fleuve-mère. Enfin la Volga parvient à s’échapper de ses prisons lacustres et à gagner son autonomie. Dans la bourgade de Selijarovo, une ­rivière gonflée des eaux pures du lac Seliger, paradis des pêcheurs et des ­chasseurs, se joint à elle au pied d’une ­petite église que nargue une fière statue de ­Lénine érigée tout près, devant la mairie dont on s’attend à voir à tout instant sortir un Peppone local.
    Bientôt, la Volga régnera enfin. Mais ce sera une autre géographie. Et une autre histoire.

    L'écolo Eco Club Valdaï, idéal pour les familles.
     

  • ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    ARCHIVES – AMIS ÈS ART

    VLADIMIR GOUSSIEV, IOSSIF KIBLITZKY, IEVGUÉNIYA PÉTROVA,1999

    IEVGUÉNIYA PÉTROVA , BRUGES, 1999 (photo Jean-Claude Marcadé)

    IEVGUÉNIYA PÉTROVA, 1999 (photo Jean-Claude Marcadé)
    DMYTRO HORBATCHOV AU JAPON, 1998

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ, SUZANNE PAGÉ, Salle de La Danse de Matisse ao MAMVP, 1996
    RENÉ MASSAT ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ, MNAM, 1999 (photos de Garry FAïf)
    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET SIMONE FAÏF, 1999(photo Garry Faïf)

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET SIMONE FAÏF, 1999(photo Garry Faïf)

    BOULAT GALÉÏEV ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ, 1988

     

    KATIA ZOUBTCHENKO, MADAME BRANTÔME, JEAN-CLAUDE MARCADÉ À L’EXPOSITION DU PEINTRE UKRAINIEN PIERRE NILOUS, 1986 (photo Dominique Fontanarosa)

     

    MIKHAÏL FIODOROVITCH ASTROV, NEVEU D’IVAN POUGNI, À SAINTE GENEVIÈVE DES BOIS, 1989

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ DEVANT LA SCULPTURE DE PEVSNER « ÉLAN » SUR SA TOMBE AU CIMETIÈRE RUSSE DE SAINTE GENEVIÈVE DES BOIS, 1989

    RAÏSSA CHARMOIS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, OLGA CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2O26

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET GRÉGOIRE CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2026

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ ET GRÉGOIRE  CHARMOIS AU PAM LE 29 AOÛT 2026

  • QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

    QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

    QUELQUES ASPECTS DE LA PEINTURE, DES GRAVURES, DES DESSINS DU FUTUR PÈRE GRÉGOIRE KRUG

     

    À LA MÉMOIRE DE OLGA IVANOVNA KRUG

     

    Je parlerai ici de l’art profane, moins connu que son art iconographique, de Guéorgui Iogannovitch/Ivanovitch Krug, connu aujourd’hui comme Père Grégoire Krug, nom qui lui a été donné lors de sa prise d’habit monastique en 1948 par son père spirituel, le Hiéromoine Serge Chévitch, (Schewitsch) dans l’ancienne église du Saint-Esprit, située impasse Alexandre à Vanves, aujourd’hui disparue, le lieu ayant été couvert de hautes maisons modernes d’habitation.

    Né à Saint-Pétersbourg le 23 décembre 1907 dans une famille suédoise et protestante du côté paternel et russe orthodoxe du côté de sa mère, il fut élevé dans la religion protestante, mais, dès l’âge de 17 ans, il est plus profondément attiré par les problèmes religieux et participe au mouvement étudiant chrétien d’Estonie, où les Krug s’étaient installés après la Révolution d’Octobre en Russie. Il devient orthodoxe à 19 ans au Monastère des Grottes de Pskov sous l’influence de l’archiprêtre Liev Lispérovski.

    La mère de Guéorgui Krug avait été formée au conservatoire de Moscou. Il a hérité d’elle une musicalité exceptionnelle. Doté d’une oreille absolue, il a travaillé la musique classique et le piano. Dans la presse estonienne fut remarquée son exécution au piano de concertos de Bach. Et dans l’église de Vanves aussi bien que dans le Skit du Saint-Esprit au Mesnil Saint-Denis, il formait avec le frère Joël, devenu par la suite Moine Jean, un véritable choeur polyphonique d’une pureté angélique.

    Guéorgui Krug avait commencé ses études secondaires pendant l’année scolaire 1916-1917 au lycée allemand Karl Johann May, dont la devise était « D’abord aimer-ensuite apprendre » (Сперва любить – потом учиться). C’était un lycée prestigieux où « étudièrent les Roerich, les Benois, les Rimski-Korsakov, les Sémionov-Tian-Chanski. Ici se formèrent Somov, Liev Ouspienski, Dmitri Likhatchov et beaucoup d’autres personnalités moins connues. »[1]

    Après les révolutions russes de 1917, la famille Krug obtint la nationalité estonienne et s’installa en 1921 à Narva où le jeune Guéorgui, appelé familièrement Dodik, termina ses études au lycée russe de la ville en 1926. Il avait donc 19 ans. Dès les années de lycée il étudie l’aquarelle avec le peintre N.V. Sémionov, dont je n’ai pu trouver la trace pendant mes recherches.

    En revanche, on connaît le professeur dont il a suivi l’enseignement pictural en 1921-1928, il s’agit du peintre, graveur et dessinateur estonien Günter Guermanovitch Reindorff (1899-1974). Reindorff était dans les années 1920 enseignant à l’École d’art et d’industrie de Reval, aujourd’hui Tallinn, la capitale de l’Estonie. Je n’ai malheureusement pas pu avoir des reproductions des oeuvres de Reindorff à l’époque où le jeune Krug était son élève, d’autant plus que son atelier a brûlé en 1944 détruisant pratiquement toutes ses oeuvres. Mais on peut penser que le style du maître a eu une importance pour le travail pictural de Krug autour de 1930. En effet, on sait que Reindorff était sous l’influence à la fois de l’ »ymagier » Bilibine et du cubo-futuriste Sergueï Tchekhonine et qu’il est considéré comme le maître de ce que l’on appelle en russe « l’art graphique de chevalet » (станковая графика). On sait aussi qu’il maîtrisait plusieurs techniques de la gravure. Cela explique la place qu’a tenue l’expérimentation dans le travail de Krug, jusque dans son art hagiographique.

    Vers 1929-1930, le jeune homme arrive à Paris où il restera jusqu’à sa mort en 1969.  Il fréquente en 1931 l’atelier du peintre Nikolaï Milioti qui avait participé en Russie autour de 1910 au mouvement symboliste de « La Rose bleue » et qui s’était converti au réalisme dont témoigne son art du portrait. C’est là qu’il rencontre Léonide Ouspienski avec qui il restera lié jusqu’à sa mort, qui sera son interlocuteur surtout pour les questions de la théologie de l’icône. Dans les années 1930, il travaille avec lui, pendant l’été, sous la houlette de Konstantine Somov dans la ferme de ce dernier à Granville en Normandie.

    Dès 1932, parallèlement aux travaux picturaux, il commence à s’initier à la peinture d’icônes avec Piotr Fiodorov et la Soeur Ioanna Reitlinger. C’est ainsi qu’il est membre dès 1933 de la Confrérie Saint Photius animée par le philosophe et théologien Vladimir Lossky.

    Jusqu’à sa profession monastique en 1948, quand il se consacrera exclusivement à la peinture d’icônes, il continue à peindre et à dessiner, il est difficile encore d’établir une chronologie exacte de ce qui s’est conservé de façon disparate et lacunaire de son travail pictural.

    Je ne répéterai pas ici ce que j’ai écrit sur « l’oeuvre picturale profane du père Grégoire Krug » dans les actes du colloque que nous avions organisé à l’Institut d’Études Slaves pour le trentième anniversaire de son rappel à Dieu. Je vais essayer d’établir une typologie des oeuvres que j’ai pu examiner et qui ne recouvrent sans doute pas toute sa production de dessinateur, de graveur et de peintre.

    Avant d’aborder les peintures, disons qu’elles montrent que le jeune Krug s’est essayé à plusieurs styles qui scandent l’histoire des arts dans la première moitié du XXe siècle, à l’exception de la non-figuration et de l’abstraction pour lesquelles il n’a jamais été tenté et sur lesquelles il a porté un jugement négatif. Il aimait faire un jeu de mot calembour que lui permettait la langue russe. L’adjectif pour l’art sans-image, sans-forme, est безóбразный avec l’accent sur le « o » était plutôt pour lui un art   безобрáзный un art difforme, informe…

    Peut-on y voir là une ignorance « de toutes les tendances de l’art moderne » comme le note l’Higoumène Barsanuphe? Je ne le pense pas, car, on le verra, son travail créateur dénote une recherche d’une poiétique picturale qui ne soit pas simplement mimétique. Le Père Barsanuphe témoigne aussi d’une admiration inconditionnelle qu’aurait eu le Père Grégoire pour la peinture réaliste soviétique, reproduite dans des revues comme Ogoniok ou pour les illustrations, peintes vraisemblablement d’après des photographies, des magazines américains à grand tirage. »[2]

    Je ne suis pas sûr que Krug n’ait pas été informé des divers courants de l’art, car, nous l’avons dit, son professeur de Reval/Tallinn Reindorff avait été influence par le dessinateur avant-gardiste Tchekhonine qui a pratiqué le cubo-futurisme et même le suprématisme. D’autre part sa proximité avec Larionov et Natalia Gontcharova dans les années 1930 ne lui faisait pas ignorer qu’ils ont été entre 1912 et 1915 les inventeurs d’un mouvement non-figuratif, le Rayonnisme, qui a posé, parallèlement à Kandinsky, les premières bases conscientes de l’Abstraction du XXe siècle. D’autre part, Krug, nous dit la doxographie, était l’élève préféré de Natalia Gontcharova qui, elle-même, a peint de belles icônes dans les années 1910, qui, pour ne pas appartenir stricto sensu à l’art ecclésial, n’en sont pas moins une tentative de picturaliser la peinture d’icônes et me paraissent même plus traditionnellement « orthodoxes » que les saint-sulpiceries orthodoxes officielles des XIXe et XXe siècle qui sévissent encore aujourd’hui.

    Pour revenir à l’Higoumène Barsanuphe et à son témoignage concernant l’admiration du Père Grégoire pour le réalisme, je ne puis m’empêcher d’y voir une certaine partialité. En effet, le Père Barsanuphe était lui-aussi un artiste-peintre et un artiste-peintre abstrait. Il sera intéressant de faire découvrir cet aspect de la vie spirituelle du Père Barsanuphe qui voyait dans la forme abstraite une universalité, au-delà des distinctions ethniques et culturelles. Cela lui a permis d’initier à l’art, donc à la Beauté qui est toujours en consonance avec le divin, des jeunes de toutes les confessions et de toutes les origines.

    Il est évident que la vision du Père Grégoire, qui l’a mené à l’art de l’icône, est tout autre. Pour le Père Grégoire, l’abstraction fait perdre l’incarnation du divin qui est le moteur essentiel de toute représentation. Il y a en elle un relent de monophysisme, comme c’est le cas du Quadrangle noir entouré de blanc de Malévitch. Mais Malévitch n’est pas un iconographe, même s’il a appelé cette oeuvre radicale de 1915 « l’icône de notre temps ». Il est un peintre qui a voulu faire revenir la peinture de chevalet à un statut onto-théologique.

    Le Père Grégoire ne méconnaît pas les recherches qui furent celles des artistes de la première moitié du XXe siècle. Sa figuration a peu à voir avec le réalisme socialiste. Sa défense d’oeuvres si contraires à ses propres poïétique et spiritualité venait, non seulement de sa volonté de ne pas porter de jugements définitifs sur des confrères ès arts, mais aussi de son désir de ne pas abonder dans les jugements guidés par des a priori idéologiques personnels. Comme son père spirituel le starets Serge Chévitch, il avait un profond amour du peuple russe et de son orthodoxie, au-delà de régimes instaurés en Russie par les « Nabuchodonosors modernes ». L’expression est du Père Serge qui répondait aux reproches, par exemple ceux de Soljénitsyne, de ne pas voir les hiérarques de l’Union Soviétique se dresser contre un régime à l’athéisme militant, comme Saint Philippe Kolytchev s’était dressé face à Ivan le Terrible : le Père Serge disait que Saint Philippe se dressait contre un tyran chrétien, alors que l’Église orthodoxe russe avait affaire à des Nabuchodonosors. Le Russo-Suédois Kroug ne supportait pas non plus les critiques de la Russie…

    Ce long préambule m’a permis de donner mon explication du contexte esthétique dans lequel a évolué le jeune peintre avant qu’il ne se consacre entièrement à l’iconographie, c’est-à-dire pendant les vingt dernières années de sa vie. Dans ce que j’ai pu trouver comme oeuvres (il est possible qu’il y en ait d’autres qui réapparaîtront), on constate trois genres. : les peintures, les gravures, les dessins.

    Les peintures

    Commençons par une oeuvre à dominante naturaliste, une aquarelle représentant une femme qui pourrait être une paysanne assise sur une sorte de caisse ou de coffre couvert d’un tissu. Là nous sommes dans un réalisme naturaliste avec le souci de précision des détails, l’ombre portée et chaussures rudimentaires. Notons le soin donné à l’expression sans expression particulière du visage. On est dans un espace et un temps en-dehors de toute spécification locale ou psychologique.

    Passons maintenant à une oeuvre qui montre une très belle assimilation de l’impressionnisme qui, en Russie, avait été représenté principalement par Konstantine Korovine et Grabar et, dans ce que l’on appelle l’avant-garde, par, entre autres, Larionov et Malévitch. Ce qui frappe ici dans cette représentation d’un jardin-parc avec une femme occupée à un ouvrage, c’est la richesse de la palette coloriste. Bien entendu, on sent l’impulsion donnée par l’impressionnisme français, en particulier du premier Monet. Mais ce qui est étonnant, c’est la présence de plusieurs cultures picturales. La touche est impressionniste avec une légère inflexion pointilliste et en même temps la couleur n’est pas mimétique, elle a subi l’influence du fauvisme. Elle est comme toute auréolée de nuances rouge-rose. La scène familière de la femme à son ouvrage ou du linge séchant sur un fil est traitée non de façon naturaliste mais plutôt primitiviste. On ne saurait dater cette oeuvre, mais son caractère abouti nous ferait penser aux années 1930 avec le travail dans l’Académie russe de la fille de Tolstoï, Tatiana Soukhotina-Tolstaïa, où enseignait, en particulier, Konstantine Korovine, ainsi que la fréquentation de Larionov et de Natalia Gontcharova.

    Examinons maintenant les deux toiles à l’huile qui représentent le père de l’artiste, l’industriel d’origine suédoise Johann/Ivan Krug. Elles traduisent l’influence qu’a dû avoir sur le jeune peintre Nikolaï Milioti, pour l’un et Boris Grigoriev pour l’autre. Nous avons là encore l’expression d’un réalisme qui n’omet aucun détail du visage. Mais est-ce une photographie? Certainement pas. Dans ces toiles, il y a le souci, ici encore de dépasser le caractère momentané de l’expression. Elles sont proches de la poétique, pour le premier de l’art du portrait de Nikolaï Milioti qui avait quitté son symbolisme des années 1910 et était devenu un partisan d’un art du portrait dans le style du « Monde de l’art » d’un Valentin Sérov. Pour le second, il y a la puissance d’un Boris Grigoriev qui renouvelait la technique du portrait qui s’était transmis au cours des siècles dans les académies, en accentuant les moindres traits du visage et en l’auréolant d’une couleur qui transfigure le réalisme en une intemporalité métaphysique.

    Voici, enfin un tableau-miniature que Kroug a exécuté autour de 1935 et dont il a montré un certain nombre au Salon d’automne de 1936. L’artiste travaille sur des cartons, y grave le dessin avec des aiguilles et rehausse le tout de couleurs. De ce point de vue, il est un parfait représentant de l’école russe du XXe siècle qui, à la suite des expériences cubistes et parallèlement à elles a mis l’accent sur la faktoura, c’est-à-dire la texture d’une surface picturale, avec l’utilisation de matières et de liants hétérogènes. C’est ce qui se poursuivra dans sa peinture d’icônes, comme en a témoigné l’Higoumène Barsanuphe :

    « Un autre domaine où se révélait sa liberté [celle du Père Grégoire] était celui des matériaux utilisés […] Il disait lui-même qu’il utilisait tout ce qui se trouve dans la Création »[3]

    Un ensemble particulièrement saisissant est la série de dessins et d’aquarelles ayant pour sujet la nouvelle fantasmagorique de l’Ukrainien russophone Gogol. C’est l’histoire d’un nez qu’un barbier porté sur la boisson trouve dans son pain au petit déjeuner. Il pense qu’il s’agit d’un appendice qu’il aurait malencontreusement coupé à un client et poursuivi par les cris et les insultes de sa femme, il va jeter ce nez dans la rivière, surpris dans cet acte par un policier. Puis changement brusque de lieu – nous nous trouvons chez l’assesseur de collège Kovaliov, imbu de son rang qui n’est pourtant que le huitième dans la Table des Rangs, créée par Pierre Ier, mais donne la noblesse. À son réveil, il s’aperçoit avec effroi qu’il a perdu son nez et que son visage est plat comme un blin. Affolé, il part à la recherche de son nez dans Saint-Pétersbourg et il le rencontre se baladant sur la Perspective Nevski dans le costume d’un conseiller d’État, c’est-à-dire un noble du troisième rang. Il le suit et voit son nez priant dans une église…Il finit par récupérer son appendice qui lui est rapporté par le policier apparu au début de la nouvelle. Cependant, il n’arrive pas, même avec l’aide d’un médecin, à replacer cet appendice sur son visage. Finalement, nous retrouvons l’assesseur de collège Kovaliov se réveillant avec son nez à sa place!

    Cette nouvelle est totalement alogique et absurde et Gogol nous la présente comme telle. On ne saurait la comprendre que comme un cauchemar qu’aurait fait l’assesseur de collège. Il y a eu des interprétations freudiennes du récit gogolien, ou encore on y a vu une critique du monde bureaucratique russe à l’époque de Nicolas Ier.

    Il me semble surtout que c’est une pure fantaisie narrative, un capriccio à la manière d’E.T.A. Hoffmann, qui, chez Gogol puise son inspiration dans le folklore et la démonologie ukrainiens.

    L’interprétation par Krug de cette histoire abracadabrante est axée sur le schématisme et le laconisme des gestes avec le souci de garder le caractère burlesque des situations. L’évocation des années 1830 est donnée par quelques traits de couleur, le bleu et le rouge des fonctionnaires d’État, le vêtement civil de l’époque pouchkinienne pour le barbier et son habit de travail, le costume du policier qui a vu le barbier jeter le nez dans la rivière et qui le rapporte de façon inexpliquée et inexplicable.

    Le caractère satirique et humoristique domine dans toutes les scènes, dans des détails comme la dislocation des corps, le ridicule du visage entouré d’un bandage se terminant par un noeud papillon. Certaines images sont assez effrayantes comme la confrontation du visage avec nez avec le visage sans nez. Ou encore le reflet du visage sans nez de Kovaliov qui ressemble, dit Gogol, à un blin, la crèpe russe…

    Il ne fait pas de doute que cette série est très marquée par l’esthétique de Wilhelm Busch, le grand créateur allemand de la bande dessinée sans texte, auteur aussi de la célèbre bande dessinée Max und Moritz, sous-titrée d’un texte en vers, oeuvre qui a été traduite dans le monde entier depuis la fin du XIXe siècle, en particulier en Russie. Wilhelm Busch a créé une bande dessinée sans texte d’un barbier qui traite un client « avec virtuosité », en faisant voler son nez, ce qui fait le bonheur de son chien qui n’attendait que cela. Autant la virtuosité de Wilhelm Busch est étonnante, autant son histoire est horrible, d’ailleurs dans le célèbre Max et Moritz, comme dans d’autres dessins de l’artiste allemand, on note un goût pour le sadisme et la cruauté, traités, certes, sur le mode satirique et fantastique, avec un mauvais goût assumé, mais non moins réels.

    Rien de semblable dans le traitement d’un sujet analogue chez le jeune peintre Krug qui reste dans le domaine de la fantaisie au sens du Gaspard de la nuit, d’Aloysius Bertrand.

    Les gravures

    Deux ensembles me paraissent particulièrement importants dans l’art de l’artiste Krug, ce sont les gravures et les dessins. C’est peut-être là que se montre le plus sa force picturale, là où l’on peut parler de sa génialité.

    Visiblement, ces oeuvres sont le résultat du travail du jeune homme en Estonie, en particulier auprès de Günter Reindorff qui fut célèbre en son temps pour cette pratique artistique. Il faut dire que l’école estonienne, même à l’époque du dogme du réalisme socialiste, se distingue par son art graphique.

    On verra qu’ici, Krug est loin du sotsréalisme qu’il semble avoir loué, selon les dires de son compagnon d’ascèse, le Père Barsanuphe, davantage par bienveillance pour des confrères et sans doute avec un légère pointe d’humour?

    On trouve quatre catégories de sujets dans les estampes de l’artiste :

    – les paysages;

    – la cité industrielle moderne;

    – le monde nocturne de la ville;

    – la condition humaine.

     

    PAYSAGES

    Un trait distinctif de toutes les gravures, c’est l’immersion du dessin des ensembles urbains ou des objets représentés dans une symphonie de stries. L’artiste a-t-il reçu une impulsion du rayonnisme de Larionov, apparu à Moscou en 1912-1914, difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que Krug n’a pas employé ce « rayonnisme » pour créer une non-figuration abstraite. Le rayonnisme larionovien était tributaire d’une poétique futuriste, en particulier, celle des lignes-forces d’un Boccioni autour de 1910-1911. N’oublions pas également que Larionov a été un des premiers artistes des arts novateurs du début du XXe siècle à avoir exposé la peinture d’icônes en 1913 et la peinture d’icônes utilise un procédé rayonniste, celui de l’assiste, ce « fin réseau de rayons d’or qui traduisent l’irradiation des forces-énergies divines »[4], appelé aussi chrysographie.

    Dans les estampes de Krug des années 1930, la poétique des striures crée un rythme et une dynamique qui transfigure les éléments figuratifs. On note non seulement la finesse d’exécution des détails, mais aussi une « métaphysication » du monde créé. On pense ici à l’opposition faite par le Père Pavel Florenski entre le caractère sensualiste de la gravure dans le monde catholique et celle qui est pratiquée dans le monde protestant : dans la première ses traits gras imitent la touche à l’huile, elle essaie de poser les couleurs typographiques, non pas linéairement, mais en bandes, elle est, cette gravure, en fait une espèce de peinture à l’huile et non pas une vraie gravure. Dans la vraie gravure, toujours selon le Père Florenski,

    « la couleur typographique sert seulement de signe de différence des lieux sur une surface, mais n’a pas de couleur […]. La vraie ligne graphique est une ligne abstraite, elle n’a pas de largeur, comme elle n’a pas de couleur […]

    Plus pure est la vraie gravure, c’est-à-dire sans psychologisme, sans sensualité dans l’obtention de son objectif, plus déterminante est sa perfection ».[5]

    En tout cas, il est clair que la poiétique rayonniste des gravures du jeune Krug sont un embryon de celle qu’il utilisera dans ses icônes pour faire apparaître les énergies divines.

    LA CITÉ MODERNE

     

    Cette même poiétique des striures est utilisée dans une autre série d’estampes qui montrent la nouvelle civilisation industrielle moderne qui est en train de s’installer et de supplanter le monde ancien. On sait que le Père Grégoire réagissait douloureusement à la disparition à Paris d’une architecture à dimension humaine et aux nouvelles architectures surdimensionnées. On constate dans cette série de gravures cette opposition entre cette modernité arrogante et inhumaine, face à laquelle l’homme du monde ancien est comme une ombre.

    Ces oeuvres sont d’une grande audace créatrice, on pourrait même les appeler « cubo-futuristes », elles prouvent que le futur Moine Grégoire avait atteint dans les arts représentateurs, comme on appelle les arts plastiques en russe (izobrazitel’noïé iskousstvo), non seulement une maîtrise exceptionnelle, mais également une capacité étonnante de reconstruction du monde visible pour en transmettre sa vision des rythmes premiers. Il y a là un équilibre entre la représentation qui apparaît et la mise en lumière de ce qui est au-delà de l’apparition.

    LE MONDE NOCTURNE DE LA VILLE

    Dans une eau-forte particulièrement saisissante est donnée à voir la situation de l’homme dans la cité moderne : invalide ou rasant les murs dans un paysage urbain menaçant qui l’enserre comme une prison. Dans cette vision nocturne les êtres évoluent comme des ombres de la réalité.

    LA CONDITION HUMAINE

    Je voudrais conclure mon examen des gravures de Krug par une xylographie représentant un personnage dont le visage est couvert par deux énormes mains. Ici, les stries qui enveloppent l’ensemble sont mues par un mouvement, un souffle, qui accentuent le caractère tragique de l’image. C’est l’homme dans sa détresse, dans son angoisse, dans sa déréliction. C’est la créature qui entre en elle-même pour y concentrer sa douleur et peut-être y trouver finalement un sens comme le juste Job. Il y a dans cette image comme un caractère végétal, celle des racines et ramifications, les stries se transformant en arborescence.

    Je ne puis m’empêcher de penser que dans cette image, le jeune Krug a reçu une impulsion du réalisme expressionniste allemand. Il y a en effet une parenté formelle avec une xylographie célèbre de la sculptrice et graveuse allemande Käthe Kollwitz, née à Königsberg, la Kaliningrad d’aujourd’hui, intitulée Les parents qui témoigne de la douleur de la perte d’un fils à la guerre de 1914.

    LES DESSINS

    Je terminerai mon exposé sur une partie de l’oeuvre profane du Père Grégoire avec son oeuvre dessiné. Je laisserai de côté les dessins qui ont précédé parfois la peinture des icônes et des peintures murales. Je laisse le soin d’analyser le rôle du dessin dans la création iconographique à mes collègues qui traitent ce sujet. Je ne montrerai ici que ce Baptême du Christ car il manifeste la liberté du trait, le sens de la composition, l’expression intemporelle d’un événement hiérohistorique.

    Je ferai un sort à une oeuvre de 1934, c’est-à-dire l’époque où le peintre participe avec son ami Léonide Ouspienski à la Confrérie Saint-Photius sous les auspices du grand philosophe et théologien patrologue Vladimir Lossky et où il se familiarise avec la peinture d’icônes dans la société « Ikona » ou bien avec les iconographes Piotr Fiodorov et Soeur Jeanne Reitlinger. Le dessin représente un rapin de l’époque de Gogol qui emporte, comme à la sauvette, sous sa cape un tableau qui ressemble fort à une icône, car y est représenté, semble-t-il, Jean de Damas.

    J’examinerai ici trois types de dessins qui témoignent du travail soutenu que l’artiste a fait sous la houlette de l’illustre peintre du Monde de l’art (Mir iskousstva) pétersbourgeois Konstantine Somov. Celui-ci qui avait émigré après la Révolution bolchevique recevait pendant quelques jours de l’été, dans sa ferme normande à Granville, quelques jeunes artistes qu’il conseillait. Le jeune Krug et son ami Léonide Ouspienski furent parmi ceux qui bénéficièrent des avis de Somov. Les dessins de Krug sont d’une grande force expressive grâce à un trait appuyé presque comme pour l’exécution d’un vitrail. Ce qui intéresse l’artiste, ce n’est pas le rendu d’une image psychologique des personnes, c’est la rythmique silencieuse des corps et la saisie d’un moment qui révèle un état méditatif. Le dessin du visage de sa mère est paradigmatique de cette visée d’un au-delà de la ressemblance, du mouvement ou de l’affect.

    Une autre série de dessins est consacrée aux églises. Tout d’abord, les projets de l’église du Skit du Saint-Esprit et de l’église elle-même telle qu’elle était à son origine, avant sa transformation en un ensemble monastique par le Père Barsanuphe. Il y a deux dessins qui semblent être des projets d’une église à une coupole et l’on peut se demander si Krug n’a pas participé en 1935-1936 à l’élaboration de cette église-grotte de petite dimension faite avec les pierres de l’endroit, dont la force est dans sa relative modestie architecturale, force décuplée par le programme iconographique exceptionnel, créé par le Père Grégoire, programme qui émerveille par la finition artistique, son énergie théologique et la subtilité des coloris.

    La maîtrise du dessin se manifeste par ailleurs dans les quelques représentations des édifices catholiques français lors des voyages qu’il a pu faire en 1967, donc deux avant sa mort, à Rome et à l’abbaye de Bonnecombe où nous nous sommes rendus, ma femme et moi avec lui en transportant dans notre voiture l’iconostase pour cette église cistercienne qui avait été prêtée à un communauté orthodoxe. Nous y avions été reçus par le frère Vincent, devenu par la suite Père Barsanuphe.

    LES PORTRAITS DE MALADES MENTAUX

    Je m’arrêterai, pour terminer ce rapide panorama, de l’oeuvre profane du Père Grégoire, par la série des portraits que le jeune artiste exécuta lors de son court séjour à Sainte-Anne, où il est resté huit mois, de novembre 1942 à juin 1943, suite à un état de dépression nerveuse et de mal-être existentiel, provoqués pour une grande part, par la guerre menée par l’Allemagne, la mort de son père bloqué à Berlin et la grave maladie de sa mère. Anne Bogenhardt a écrit que le jeune Krug, qui a alors 34 ans, n’a pas supporté l’invasion allemande :

    « Bien entendu, il déteste la guerre, mais aussi le monde mécanisé. Outre que les Allemands sont protestants, ils symbolisent pour lui ce monde de la mécanique qu’il considère comme une force destructrice dont il a horreur. »

    La dépression et les angoisses du jeune homme dureront pendant deux années après la sortie de Sainte Anne. Ce n’est qu’en 1945 qu’il devient le fils spirituel du Père Serge Chévitch à l’église de l’impasse Alexandre à Vanves. La suite, ce sont les vingt dernières années du Père Grégoire entièrement consacrées à l’ascèse iconographique orthodoxe.

    Pendant son relativement bref passage à l’hôpital psychiatrique, le futur Père Grégoire a dessiné l’humanité qui l’entourait. Cet ensemble indique qu’il n’avait pas sombré dans la perte totale de la réalité. On y trouve la même maîtrise du trait, sans aucune nervosité, nervosité qui s’accentue de façon sensible chez un Van Gogh lors des ses périodes de troubles du comportement. Je ne dirai pas mieux ici ce que la fille de Vladimir Lossky, Catherine Aslanoff, a écrit dans son bel article du Colloque Krug, organisé par l’Institut d’Études Slaves en 1999 sous le titre « Des ténèbres à la lumière ». Catherine Aslanoff note avec justesse :

    « La preuve de la maîtrise totale des faculté mentales de Georges Krug transparaît dans son travail quotidien, où l’on apprécie son intelligence brillante. La technique et la finesse du dessin montrent une précision et une acuité du regard et de l’esprit. Il atteint une perfection étonnante, à une rigueur ascétique. »[6]

    Il faut donc considérer les dessins des malades de Sainte-Anne, au milieu desquels il a vécu, comme un témoignage pictural bouleversant. On ne peut pas ne pas penser à la façon donc Géricault a représenté les malades mentaux monomaniaques de son temps, sans constater la différence d’approche. Commandés pour servir de matériel d’étude pour les étudiants de la Salpêtrière, Géricault a exécuté de belles oeuvres, véridiques, avec un souci d’objectivation maximale. Chez le futur Père Grégoire, ce sont des frères humains qu’il représente. C’est la condition humaine souffrante qui apparaît. Je citerai encore Catherine Aslanoff :

    « Les portraits de Krug dessinés à l’asile témoignent du profond respect, de la compassion, de la miséricorde qu’il portait à ses frères. C’étaient de vrais pauvres, complètement démunis, abandonnés, et dont le regard vide et absent reflétait tout le malheur du monde que portaient en eux ces êtres privés de raison. »

    ==========

    Je n’ai pu donner qu’un aperçu, sans doute lacunaire, du talent de l’artiste-peintre Guéorgui Krug. Lacunaire, car ce qui s’est conservé de cette partie remarquable de la création du Père Grégoire est dispersé dans diverses collections privées. L’état de certaines oeuvres connues nécessiteraient une restauration. Il serait souhaitable que soit donné un jour à un étudiant préparant une maîtrise la recherche de toute la documentation existante sur le sujet, qui permette de faire un premier catalogage des différents genres picturaux pratiqués par Krug. Cette recherche devrait porter aussi sur l’art estonien avant et après 1930. Il est probable que des estampes de l’artiste soient dans les réserves du musée des beaux-arts de Tallinn. Les catalogues du Salon d’Automne avant et après 1935 devraient donner des indications sur sa présence dans les expositions parisiennes.

    Je conclurai en citant une pensée du Père Grégoire qui nous fera comprendre le sens et l’orientation de son art de façon générale :

    « L’art : la peinture, la littérature, la poésie, la musique, toutes sont emplies d’un ressort intérieur mystérieux. Ce qui est la source de la pensée créatrice, c’est l’expérience intérieure, une sorte d’ouïe prophétique sans laquelle il n’y a pas d’art authentique. »[7]

    [1] – Cf. sur la Toile, Tina Gaï, « Grigorij Krug »

    [2] Père Higoumène Barsanuphe, « Esquisse d’un portrait » in Le Père Grégoire Moine iconographe du Skit du Saint-Esprit (1908-1969), Domérac, Monastère de Korsoun, p. 22

    [3] Père Higoumène Barsanuphe, op.cit., p. 22

    [4] Moine Grégoire, Carnets d’un peintre d’icônes, p. 59; voir aussi : Père Pavel Florensky, La perspective inversée suivi de l’Iconostase, Lausanne, L’Äge d’homme, 1992, p. 193

    [5] Sviachtch. Pavel Florenski, Ou vodorazdiélov msysli, t. 1, Paris, YMCA-PRESS, 1985, p. 261-262

    [6] p. 36

    [7] Cahier XXI, p. 21

  • Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu!  С ПРАЗДНИКО

    Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu! С ПРАЗДНИКО

    Bonne Fête de la Dormition de la Mère de Dieu!

    С ПРАЗДНИКОМ УСПЕНИЯ ПРЕЧИСТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    La Mère de Dieu est placée, par la volonté divine, plus haut que toutes les créations, elle est la reine de tout ce qui est créé, elle qui a reçu dans sa Dormition, l’adoration des forces célestes, terrestres et infernales ; dans sa dignité de Reine des Cieux elle embrasse et relie le monde des ordres angéliques et le genre humain.

    Le Dieu de Gloire s’est fait homme; il a pris sur lui de la Vierge Éternelle tout ce qui est humain, afin de sauver et de rétablir l’image de Dieu, mise dans l’homme depuis sa création et sans cesse obscurcie par le caractère corrompu de la nature humaine déchue, vaincue par le péché.[•••]

    L’unité de la Mère de Dieu et des Apôtres, aussi bien dans l’Ascension que dans la Pentecôte, est immuable et l’événement définitif final dans la vie de la Mère de Dieu et des apôtres a été la Dormition de la Vierge. Ici, l’unité de l’assemblée des apôtres et de la Mère de Dieu s’est exprimée définitivement et de manière irréfutable. La Mère de Dieu a rassemblé par sa Dormition les apôtres de tous les coins de l’Univers. Chacun des apôtres a été transporté par l’Esprit Saint de l’endroit de son ministère à Jérusalem et tous ont constitué une assemblée autour de la Mère de Dieu. Avec les Puissances Incorporelles et les femmes qui assumaient le ministère apostolique ils ont accompli le rite des funérailles et ont porté la couche où reposait le corps de la Mère de Dieu à l’endroit où elle a été ensevelie. C’est ici précisément que s’est manifestée la même étroite parenté qui a déterminé la présence de la Mère de Dieu parmi les apôtres, aussi bien sur le mont des Oliviers que sur la montagne de Sion, dans le Cénacle, qui s’est empli le jour de la Pentecôte du feu et du souffle du Saint Esprit. Et dans toute la vie ultérieure de l’Église il est difficile de se représenter la moindre action apostolique sans la présence et la participation de la Mère de Dieu. Il est impossible de se représenter aussi la catholicité (la communion universelle) de l’Église sans la participation de la Mère de Dieu ou d’ignorer d’une certaine façon la présence de la Mère de Dieu partout où la nature catholique (de communion universelle) de l’Église trouve son expression, parce que le ministère de la Mère de Dieu dans l’Église embrasse tout. La Mère de Dieu, comme Reine des cieux et de la terre, ne peut être en dehors de la moindre action de l’Église, angélique ou humaine, et aucune manifestation catholique (de communion universelle) de l’Église ne pourrait être emplie de la plénitude de la bénédiction sans la Mère de Dieu. C’est pour cette raison aussi que la plénitude de l’assemblée apostolique rassemblée dans le Cénacle le jour de la Pentecôte, plénitude qui a déterminé la nature apostolique de l’Église, ne s’est pas réalisée sans la participation de la Mère de Dieu. Mais c’est par la volonté du Saint Esprit qu’elle a été présente et a participé à la fête et a été sanctifiée par la réception de l’Esprit Saint lors de la descente des langues de feu et elle a sanctifié la fête par Sa participation. [•••]

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    MOINE GRÉGOIRE (G. I. Krug)

    CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    TRADUIT DU RUSSE
    PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ

     

  • BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    BONNE FÊTE DE LA TRANSFIGURATION!

    LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

    Dans le cycle des fêtes de l’Église trois d’entre elles sont conjointes par des traits de ressemblance, sont rapprochées l’une de l’autre par une parenté étroite et particulière. Ce sont la Pentecôte, l’Épiphanie et la fête de la Transfiguration du Seigneur. Les fêtes sont unies l’une à l’autre par leur nature trinitaire.Dans la Pentecôte, l’Esprit Saint, par Sa descente sous l’aspect de langues de feu, nous introduit dans l’intimité de la connaissance de Dieu, en nous révélant, aussi pleinement que cela nous est accessible, la vie de la Très Sainte Trinité.Dans la fête de l’Épiphanie, les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité se sont manifestées dans une action sanctifiante, en préparant notre salut, par une action salvatrice, concordante qui sanctifie le monde. Dans la Transfiguration, la Très Sainte Trinité s’est manifestée principalement dans la gloire de la lumière Divine incréée. En elle tout est lumière, tout est empli de lumière et tout change d’aspect mystérieusement.Le sommet du Mont Thabor sur lequel le Sauveur fit monter les disciples élus, s’emplit de l’effusion de la lumière Divine, de la gloire ineffable de la Divinité. Et l’icône de la fête est tout entière emplie de cette effusion de la lumière Divine. Toute la surface de l’icône devient, pour ainsi dire, réceptrice de lumière. La répartition des représentations sur l’icône (la nuée qui couvre de son ombre le Sauveur, le mouvement des rayons qui indiquent les forces-énergies divines, le mouvement du Mont Thabor et la chute précipitée des apôtres, tout ce qui constitue la base de l’icône parle de la lumière et est déterminé par la lumière. De lumière est emplie la nuée – gloire de l’Esprit Saint qui a couvert de son ombre le Seigneur et l’habit du Seigneur dont la blancheur est emplie d’un fin réseau de rayons d’or qui indiquent également l’irradiation des forces Divines.

    Le reflet de la lumière qui se répand du Seigneur illumine les tuniques de Moïse et d’Élie, celles des apôtres qui sont jetés par terre et les saillies en degrés du Mont Thabor. Le mont lui-même semble être empli de la volonté inspirée de préparer la place du Seigneur, ses contours, en s’élevant, se rétrécissent vers le sommet et tout en haut se divisent en trois petits ressauts formant la place du Seigneur et de ses deux interlocuteurs : Élie, intercesseur des vivants et Moïse, intercesseur des morts. Les plis de leur vêtement ainsi que le vêtement des apôtres sont soulevés par un tourbillon et emplis d’une lumière mystérieuse issue du Sauveur. Parfois les apôtres sont représentés tombant la tête la première, parfois seulement précipités à terre et cachant leur visage de leur vêtement. La Divinité, selon la définition de l’archevêque Innocent de Kherson, dissimulée sous le rideau de la chair, a mis en évidence sa présence et a resplendi comme l’éclair. La prière a éveillé et stimulé la plénitude de la Divinité dissimulée dans l’humanité de Jésus au point que, ayant imprégné l’âme du Dieu-Homme, elle a transpercé de sa lumière le corps et a resplendi sur le visage ; sans pouvoir être contenue ici, elle a auréolé et transfiguré les vêtements eux-mêmes.Ce n’est pas devant tout le peuple ni même devant tous les disciples que s’est accompli le miracle de la Transfiguration, mais seulement devant trois apôtres élus par le Christ, capables de supporter la vision de cette gloire intolérable: et ce n’est pas d’emblée que le Seigneur les a faits témoins de Sa Transfiguration, mais après avoir accompli la montée au sommet du Mont Thabor, montrant ainsi que ce n’est pas partout ni dans n’importe quel état que l’on peut devenir les témoins et les participants de la Transfiguration du Seigneur, mais uniquement par l’effort de la montée. Dans la vie de l’Église ce sont les ascètes (podvijniki) tendus vers la contemplation qui suivent cette voie des sommets. La Montée au sommet du silence les conduit à l’apparition de la lumière Divine et l’Église conserve une multitude de témoignages sur cette lumière qui est atteinte par l’expérience de la plongée dans la prière et la contemplation. Sur la nature de cette lumière mystérieuse qui s’est répandue dans la Transfiguration du Seigneur des discordances naquirent et des discussions âpres eurent lieu, surtout dans les monastères du Mont Athos dont le sommet est couronné par l’église de la Transfiguration. Au Mont Athos, où l’expérience intérieure  des podvijniki en quête du silence (les hésychastes) se conjuguait avec une force et une constance particulière à l’apparition de la lumière du Thabor, naquirent des discussions sur la nature de cette lumière. Certains adversaires ayant à leur tête Varlaam, sous l’influence des notions scolastiques occidentales, affirmaient que la lumière vue par les apôtres au Thabor n’était pas la lumière incréée, la lumière Divine, mais était une manifestation créée par Dieu et qu’elle ne pouvait être visible qu’en vertu de ce caractère créé.  

    Varlaam considérait comme également créées toute action de la Grâce Divine et toute manifestation des forces-énergies Divines.

    «Mais cet enseignement est nuisible à l’intelligence, qui dit que la grâce commune au Père, au Fils et au Saint Esprit, que la lumière du Siècle à venir par laquelle les justes resplendiront comme le Soleil, lumière dont le Christ a montré la préfiguration en resplendissant sur le Mont Thabor, que simplement toute force et que toute action de la Divinité trihypostatique… que tout cela est créé.» (Synaxaire de la deuxième semaine du Grand Carême).

    Cette querelle s’acheva au Concile de Constantinople par la profession de foi de saint Grégoire Palamas qui démasqua Varlaam et son partisan Akindinos et établit pour toujours la doctrine orthodoxe de la nature de la Grâce, des forces Divines et de la lumière du Thabor. La lumière, selon le témoignage de saint Grégoire Palamas, apparue aux apôtres sur le Mont Thabor, n’est pas une lumière formée, créée, mais est une irradiation de la Divinité elle-même, une effusion rayonnante de lumière de la grâce de la Très Sainte Trinité qui sanctifie et illumine le monde.

    « La lumière de la Transfiguration du Christ emplit mystérieusement l’Église, rendant porteurs de lumière les hiérarchies angéliques et se manifestant chez les saints, et cette lumière est déjà la gloire du Siècle à venir et les Saints qui témoignent de la lumière du Thabor sont non seulement ses témoins, mais eux-mêmes en sont emplis, car en regardant à visage découvert la gloire de notre Seigneur on doit se transfigurer par l’Esprit de Dieu de gloire en gloire. La Transfiguration donne exactement l’image de notre transfiguration.» (Saint Innocent de Kherson).

    Voici en quels termes saint Siméon le Nouveau Théologien parle de cela :

    « La Grâce de l’Esprit Saint, qui vient comme une lumière intelligente, vient avec douceur, apportant l’allégresse, c’est-à-dire le reflet de la lumière éternelle et l’éclat rejaillissant de la béatitude qui n’a pas de fin; elle fait de lui – de l’homme – l’ami et le fils de Dieu, et Dieu dans la mesure où l’homme peut Le contenir » ; et plus loin :

    « L’intelligence qui s’est unie à Dieu devient comme la lumière. L’intelligence est alors lumière et voit la lumière, c’est-à-dire Dieu. L’intelligence se voit totalement unie à cette lumière et veille avec vigilance. »

    Dans la série innombrable des témoignages sur la lumière du Thabor il en est un qui nous est particulièrement proche dans le temps et à cause des conditions dans lesquelles s’est produit le miracle. C’est l’apparition de la lumière pleine de grâce par laquelle s’est achevé l’entretien de saint Séraphin de Sarov avec son ami Motovilov sur le sens et la destination de la vie chrétienne. Dans cet entretien, saint Séraphin explique à Motovilov que ni la pureté de vie, ni la qualité, ni l’abondance des vertus ne sont le sens final de la vie chrétienne, mais seulement les conditions indispensables pour atteindre ce sens. Le trésor qui seul est digne d’être le couronnement de la vie, c’est la plénitude de l’acquisition de l’Esprit Saint lorsque l’âme humaine recevant la plénitude de la grâce «resplendit de l’unité Trinitaire». Motovilov n’arrivait pas à comprendre ce qu’était l’acquisition du Saint Esprit et alors soudain saint Séraphin, afin que Motovilov saisisse jusqu’au bout ce qui a été dit clairement, fit de lui le participant et le témoin oculaire du miracle. Le visage du saint commença à s’illuminer mystérieusement. À la question de saint Séraphin qui demandait pourquoi Motovilov ne le regardait pas, celui-ci répondit :

    « Je ne peux pas, mon père, regarder; de vos yeux tombent des éclairs, votre visage est devenu plus lumineux que le soleil et j’ai dans mes yeux des douleurs lancinantes.»

    Puis Motovilov rapporte ce qu’il a vu en ces termes :

    « Imaginez au milieu du soleil, dans l’intensité la plus étincelante de ses rayons de midi, le visage de l’homme qui converse avec vous. Vous voyez les mouvements des lèvres, l’expression de ses yeux qui change, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous tient de ses mains par les épaules, mais non seulement vous ne voyez pas ses mains, ni vous-même, ni son corps, mais seulement une lumière aveuglante s’étendant au loin, à plusieurs sagènes alentour et qui illumine de son vif éclat le voile neigeux qui couvre la clairière et les flocons neigeux qui se déversent sur moi et sur le starets très vénéré.»

    C’est en ces termes que Motovilov décrit l’apparition de la lumière incréée qui a illuminé saint Séraphin et cette lumière est toujours la même lumière de la Transfiguration du Seigneur qui illumine les Saints, revêt de gloire la Sainte Église et qui, selon la définition du Concile confirmant la profession de foi de saint Grégoire Palamas, est

    «la gloire indicible et la gloire très parfaite et pré-éternelle de la Divinité, la gloire sans commencement ni fin et le royaume de Dieu, la vérité et la beauté ardemment désirée, la Divinité du Père et de l’Esprit qui siège dans le Fils unique.»

    Si l’on met côte à côte les paroles de saint Siméon et celles de saint Séraphin, dans l’entretien avec Motovilov, on est frappé par leur extraordinaire similitude non seulement dans la connaissance de la lumière, mais aussi dans les expressions de la langue à laquelle ont eu recours les saints dans leur témoignage sur la lumière et dans leur définition de sa signification finale. Nous voyons cela également chez d’autres témoins et spectateurs de la lumière Divine, incréée ; la parenté, l’expérience intérieure de saints aussi éloignés l’un de l’autre dans le temps et par les conditions dans lesquelles leur vie s’est écoulée, sont comme un flot porteur de lumière qui nous entraîne vers la lumière sans crépuscule du Jour à venir. Et le triomphe de la pureté du combat pour défendre la doctrine orthodoxe sur la lumière Divine de la Transfiguration est conjointe ecclésialement à la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie.

    La Transfiguration du Seigneur sur le Mont Thabor ne saurait être comprise par nous comme un miracle isolé dans la série des événements évangéliques, mais elle est la voie, l’image et le sommet de la Transfiguration universelle.

    Moine Grégoire (Kroug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2019 (traduction de Jean-Claude et Valentine Marcadé)

  • La Vierge du Maître de Moulins

    La Vierge du Maître de Moulins

    forum Marine d’Avel, écrivain

    Passant par Moulins…

    Ne demande jamais ton « chemin à quelqu’un qui le connaît, d i s a i t  R a b b i Nachman de Bratslav, car tu pourrais ne pas t’égarer. » 
    Nous n’avons demandé notre chemin, ni aux rares personnes qui le connaissaient, ni aux autres dont le nombre était considérable, et nous sommes passés par Moulins. Moulins, son beffroi, ses ruelles pavées et ses maisons de guingois, son abbatiale et son retable marial…
    La Vierge du Maître de Moulins valait à elle seule non seulement un détour, mais qu’on traverse la France pour aller la contempler. Pour l’élégance de ses couleurs, pour la finesse des mains et pour le glacis de mystère qui émane du panneau central, elle bat à plate couture La Joconde . Mais la première se trouve à Moulins, tandis que la seconde est au Louvre. La première se mérite : une fois entrés dans la cathédrale, il faut trouver la salle latérale, dont la porte est ordinairement fermée, trouver les 3 € en petites pièces car le guide n’a pas de monnaie, supporter l’attente dans un vestibule étroit.
    Le dernier des imbéciles qui ne saurait pas où se trouve la Joconde trouverait dans toutes les salles du Louvre une image de Mona Lisa en noir et blanc pour lui flécher le chemin, assortie d’interdictions de photographier ou de pickpocketter. Contempler le Triptyque de la Vierge en gloirecommence par un doux supplice : le commentaire du guide. Il nous apprend beaucoup de choses, ce guide zélé, on ne peut même pas lui en vouloir : il nous apprend que le panneau central du retable représente le couronnement de la Vierge par deux séraphins, tandis que le disque d’or sur laquelle elle se détache, ainsi que le croissant de lune à ses pieds s’inspirent d’une citation de l’Apocalypse, partiellement reprise sur un ruban tenu par les deux anges du bas: 
    « Voici celle dont les Écritures saintes chantent l’éloge : enveloppée de soleil, ayant la lune sous ses pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles. »
    La Vierge présente au monde son fils : il s’échappe de son giron et esquisse avec désinvolture un geste de bénédiction. Les yeux mi-clos de sa mère enchâssent une intériorité silencieuse, en elle s’accomplissent l’ancienne et la nouvelle Alliances, ce que suggèrent les sept cercles d’un arc-en-ciel représenté dans la totalité. La ronde des douze chérubins, aux visages chafouins, pétris encore par le charme gracile de l’enfance, montent autour d’elle une garde de feu, une girandole de prière et de joie. Le guide évoque les deux donateurs à droite et à gauche du panneau central, mais on souhaiterait le silence. On voudrait rester là comme un arbre planté dans un champ qui voit s’incurver vers la terre la courbe de la Voie lactée, et descendre en gerbe dans les nuits d’été des incandescences d’étoiles filantes.
    La Vierge à l’Enfant vient vers nous, comme un étrange vaisseau spatial, propulsée hors du temps et de la galaxie par le disque d’or eucharistique sur lequel son trône de gloire est suspendu. Les premiers jours de la Genèse qui virent la création des grands luminaires, les premières pages des Évangiles, qui narrent la naissance du Verbe, consonent avec les dernières pages de l’Apocalypse et le triomphe tranquille de la Jérusalem céleste. De la peinture jaillit la symphonie de la Parole, qui se déverse elle aussi vers les spectateurs, sous la forme d’invisibles météorites. Des bribes de prophéties ou de psaumes semblent choir du retable : 
    « pour vous qui craignez mon Nom, le soleil de justice se lèvera, portant la guérison dans ses rayons » , ou encore « jusqu’aux cieux ta splendeur est chantée », et aussi : « à voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme que tu en prennes souci ».
    C’est souvent quand on ne cherche plus qu’on trouve…
    La Vierge à l’Enfant vient vers nous, comme un étrange vaisseau spatial, propulsée hors du temps et de la galaxie par le disque d’or eucharistique sur lequel son trône de gloire est suspendu.
  • Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    August 19, 2013  ▪  Oleg Kotsarev

    Kazimir Malevich and Ukrainian Avant-garde

    Jean-Claude Marcadé speaks about the obstacles keeping 20th-century Ukrainian avant-garde art from gaining worldwide renown

    Jean-Claude Marcadé, a notable French art critic and museum curator, believes that the complexities involved in the process of understanding 20th-century Ukrainian avant-garde art as a distinct phenomenon prevent it from assuming its rightful place in the worldwide cultural scene.

    According to Marcadé, information about Ukrainian culture is often perceived through a Russian lens at the international level. However, the French scholar is making efforts to change this situation.

    U.W.: What is the foundation for your claim that Kazimir Malevich was a Ukrainian painter?

    I wrote and published the first monograph about him in 1990. Earlier, there were problems with dating some of his works and life events, so I had to reconstruct his artistic evolution. Moreover, I was the first to speak about his Ukrainianness. It is not necessarily about ethnic origin—for example, art critic Dmytro Horbachov believes that Malevich’s mother was Ukrainian. This world-renowned painter matured absorbing Ukrainian geography, Ukrainian culture, Ukrainian landscapes and the Ukrainian colour palette, which is, I assure you, much more important than ethnic background or religion. However, we should not forget how Malevich realized himself in Russia and in the West, so he is not at all a 100-per cent Ukrainian painter.

    In the late 1920s, upon returning to the Soviet Union after his period of suprematism, he experienced a kind of “re-Ukrainization”. He came to Ukraine and fit into the Ukrainian artistic context of the time. He contributed to the Nova heneratsiia [New Generation] journal and, with his purity and energy of colours, became a kind of a third party in the relations between Mykhailo Boichuk’s followers and spectralists. Incidentally, he criticized the former for their imitative tendencies, saying that they put Byzantine-era clothes on collective farm workers and made replicas of icons. This is despite the fact that he himself imitated icons in the images of peasants based on iconic prototypes. I believe that his special colour palette was largely borrowed from icon painting.

    “Boy with a Knapsack”

    U.W.: To what extent is the concept of a Ukrainian avant-garde accepted in the West?

    The notion of Ukrainian historical avant-garde that existed in the first quarter of the 20th century as a self-sufficient phenomenon, rather than as part of a Russian movement, is becoming established in the West with great difficulty. People are only now becoming used to it. There are those who are fighting to have it recognized. I am happy I am not alone in this group, but things like this take time. Virtually no Russian art critic agrees with this approach.

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    U.W.:  What made the “Ukrainian avant-garde” stand out?

    Avant-garde is, in general, an international phenomenon. However, the Ukrainian avant-garde had certain distinct features of its own. First, it had special colours. Take only the role of yellow in the works of Ukrainian artists at the time: it was the saturated colour of the sun… Second, there was a special experience of space. The steppe must have played a special part in the history of Ukraine: this kind of vast “steppe-like” space is very typical of Ukrainian avant-garde painters. Hence the spirit of freedom. And, of course, there was special mirth and humour. Take, for example, Malevich’s painting “Boy with a Knapsack” (at the New York Museum of Modern Art): two squares, one bigger than the other. Or take his “Reservist of the First Division”… At the same time, Malevich knew how to be serious and tragic. His late works, such as “Peasant Between a Cross and a Sword” or the famous image of a peasant woman with a black face (which can be understood as a coffin) may be viewed as an interpretation of the tragedy of the 1930s. It is an extremely universal and symbolic interpretation, and it is hard to find any analogue in the art of that period. At the same time, we need to bear in mind that this is not the only possible understanding of such works.

     

     

    U.W.: In your opinion, why did 20th-century avant-garde artists sympathize with totalitarianism so often?

    I have often thought about this. In the former Russian Empire, they hoped that a new life would come, the old sores of “bourgeois culture” would disappear and that a revolution would wash away all the evil of the world like a flood. They perceived revolution as the youth of the planet and as an opportunity to create freely… However, they soon became victims of the revolution they had welcomed. Thus, the concept of totalitarianism was not as prominent in people’s consciousness back then as it is for us today. The situation in the West was also different: people often had an aesthetic, rather than realistic, attitude to politics.

    In any case, it was evident that this sympathy was not reciprocal: 20th-century totalitarian regimes did not particularly like the avant-garde and destroyed it when they had the chance.

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    U.W.:  What are the relations between the historical avant-garde and contemporary art? Is there continuity or they at odds with each other?

    Tentatively speaking, the historical avant-garde was opposed to the Itinerant Movement in that it wanted to return to the essence, foundation and prototypes of art. It was as if avant-garde art was saying “art is not literature, or description, or a plain history of sociopolitical nature”. According to avant-garde reasoning, revolutionary art is not about depicting revolutionaries but about turning the consciousness of the observer upside down and offering an absolutely unexpected view on things. Because art evolves in cycles and it is impossible for it to remain attached to its abstract essence forever, we are now going through a different phase: contemporary art is again drawing closer to literature. It is trying to narrate, be understandable and social and reach out to the public at large. Hence the tendency to use long summaries and explanations. People want things to talk, and this is a perennial problem. Thus, we now have a “new Itinerant Movement”, although in a completely different form. I believe that this too will pass and we will see a new phase. We also need to remember something else: many of the works that are very prominent today will not maintain this status in the future. I recently read Guillaume Apollinaire’s reviews, and I should say that most of them are about works and authors that are clearly secondary and little known today.

    “Peasant Between a Cross and a Sword”

    U.W.: In your opinion, what needs to be done to help the global community learn more about the achievements of the 20th-century Ukrainian avant-garde?

    Ukraine – its society and state – must make efforts to popularize the heritage of its 20th-century avant-garde. It is very poorly known. Apart from a group of recognized top-class figures (Malevich, Aleksandra Exter, Alexander Archipenko, Oleksander Bohomazov, the Burliuk brothers, Mykhailo Larionov and a few others), Westerners have hardly heard about anyone else. Moreover, they fail to distinguish them from Russian artists. (When a retrospective show of Bohomazov’s works was held in Toulouse several years ago, the press used attributes like a “Russian cubo-futurist”). Exhibitions need to be held to actively attract attention, because in Paris, for example, countless artistic events take place at the same time. Some things are being done, but it is clearly not enough so far. Here is a telling fact about awareness of Ukraine and its art. Some 10 years ago, a Moscow correspondent of a French newspaper (they did not and still do not have special correspondents based in Kyiv and receive all their information through a Russian prism) wrote about Ukraine and mentioned a “novelist Chevchenko”. Promotion of Ukraine is not something that only Ukraine’s friends in the West should be asked to do. Rather, the country itself needs to actively contribute to the promotional effort. I recently wanted to prepare a special Ukrainian edition of a respectable journal of Slavic studies, but I found that it was very hard to get Ukrainians to contribute papers. Everyone said “yes” but few actually submitted articles.

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    U.W.: What do you like about modern Ukrainian art?

    I am better acquainted with the works of the older generation. I like the pure art of Tiberiy Szilvashi and Anatoliy Kryvolap’s “figurative abstractions”. Then there is Oleksandr Dubovyk, who seems to be underestimated in Ukraine. In addition, Volodymyr Kostyrko has interesting combinations of epochs and cultures.

     

    BIO:

    Jean-Claude Marcadé is one of the world’s most authoritative researchers of avant-garde art. He holds a doctorate degree in literary studies and is the emeritus research director of the French National Centre for Scientific Research (CNRS) and the president of the “Friends of Antoine Pevsner” association. Marcadé has curated art exhibitions in Paris, Berlin, Madrid, Barcelona, Bordeaux, Saint Petersberg and other cities. He is the author of Malévitch (1990), Calder (1996), Sergueï Eisenstein. Dessins secrets (1998), Anna Staritsky (2000) and Nicolas de Staël. Dessins et peintures (2009). A Ukrainian translation of Malévitch was published in 2013.