Catégorie : De la Russie

  • Antoine Pevsner, de la rerésentation à la construction

    Antoine Pevsner, son itinéraire créateur : de la représentation à la construction

                                     « Matériaux nouveaux, formes   nouvelles, rythmes nouveaux, conceptions nouvelles de l’espace, expression du mouvement en tous ses déploiements possibles, bref rénovation totale de l’art de la sculpture, tels sont les traits capitaux d’une œuvre de géomètre, d’ingénieur et de poète, une œuvre où le génie inventif s’accorde avec une exquise sensibilité et qui nous apparaît comme une des plus représentatives de notre âge, une de celles par quoi notre siècle se sera défini et représenté avec le plus péremptoire éclat »

                                               Jean Cassou (1964)[1]

     

     

     

     

     

               Pendant presqu’un demi-siècle, du milieu des années 1910 à sa mort en 1962, Antoine Pevsner aura déroulé une œuvre de dessinateur, de peintre et de sculpteur d’une totale originalité dans l’art européen et universel. Ce que, avec son plus jeune frère Gabo, il avait fondé entre 1916 et 1924 et qui s’appellera dans l’histoire de l’art le constructivisme, est une des révolutions esthétiques les plus profondes qui aient jamais été opérées depuis les origines des arts plastiques. Pevsner y restera fidèle jusqu’à la fin de sa vie, sans la moindre palinodie . Son œuvre s’est enfantée dans la douleur, les maladies (l’artiste avait une santé fragile), les doutes, les difficultés financières perpétuelles qui furent le lot des émigrés russes de façon générale, le conflit permanent, paranoïaque, entre lui et son frère Naoum (de six ans son cadet et lui ayant survécu quinze ans), qui revendiquait pour lui seul les découvertes du constructivisme et souffrait maladivement de se voir associé à son frère qu’il soupçonnait régulièrement de mener à Paris des actions souterraines contre lui.

    Dans une lettre-confession à Gabo en 1945 Pevsner écrit : « A commencer par le banc de l’académie et du chevalet, par les cités kiéviennes et des bords de la Volga, rôdant de monastères en monastères et d’églises en églises, je me suis partout et toujours heurté à des mystères insurmontables : il m’a constamment fallu et il me faut éliminer des forces monstrueuses pour comprendre et mettre sur pied mes forces personnelles (mes rêveries) pour faire prendre à mon travail un chemin clair et réel »[2]

       L’œuvre de Pevsner est là, elle parle par elle-même. Elle est la preuve d’une exigence et d’une tension extrême du Kunstwollen. Elle ne cherche pas à plaire, elle est en quête des rythmes essentiels du monde et d’une forme adéquate complexe et obstinément travaillée . « Chaque œuvre de Pevsner a le mérite d’avoir été attentivement pensée », écrit le premier exégète de l’artiste, René Massat[3].

    Relativement réduite en quantité, l’œuvre de Pevsner possède une richesse et un caractère multiple incomparables. Il est des artistes dont on a l’impression qu’ils ont fait la même œuvre, sur des modes divers, toute leur vie. Chez Pevsner, c’est l’inverse. Pratiquement, chaque œuvre est un microcosme à lui seul, un résumé chaque fois nouveau de l’Univers. De façon générale, chaque objet créé par Pevsner, dessin, peinture ou sculpture, est à lui seul un monde nouveau, avec sa lumière et son ombre, sa circonscription du vide, son cinétisme interne . Une sculpture de Pevsner est un acte pur, une décision, un risque. On n’y sent jamais le confort d’une formule définitive. Et, paradoxalement, cet art si classique par sa perfection artisanale, par le souci de l’ordonnance, est en même temps perpétuellement ouvert, prêt à se métamorphoser en de nouvelles explorations de ce vide saptial générateur du monde.

     

     

     

     

        

                   L’itinéraire créateur de Pevsner peut se diviser en quatre périodes.

    De 1902, année de son entrée comme auditeur libre à l’ École d’ Art de Kiev, à 1916, année où il rejoint à Christiana [Oslo] son jeune frère Gabo, sa production, dont nous ne connaissons pratiquement que des photographies, est essentiellement picturale, se partageant entre dessins et peintures à l’huile à dominante symboliste mais comportant déjà des éléments de géométrisation des éléments figuratifs.

    De 1916 à sa venue à Paris en 1923, l’œuvre est encore essentiellement picturale avec cependant les premiers essais de reliefs et de sculptures. L’esthétique passe de tableaux qui gardent des éléments figuratifs réduits à la plus simple expression, de type cubo-futuriste, à l’abstraction totale.

    A partir de 1923, la peinture cède la place aux constructions, bas-reliefs et sculptures construites. Alternent cubo-futurisme et abstraction.

    Enfin, dès 1928-1929, Pevsner a trouvé sa voie, celle de l’Abstraction, et, à partir de la fin des années 1930 jusqu’à sa mort en 1962, l’invention et l’élaboration d’une texture « rayonniste », striée, qui restera comme un des traits distinctifs majeurs de sa poétique.

             Nous avons peu d’éléments précis sur la vie et la création de Pevsner avant 1916. Nous savons, grâce à l’historien de l’art ukrainien Dmytro Horbatchov, qu’il a fait son apprentissage de peintre à l’ École d’Art de Kiev entre 1902 et 1909, date à laquelle il obtient un diplôme lui permettant d’être « professeur de dessin et de dessin technique dans les établissements d’enseignement secondaire »[4]. Il a pu côtoyer pendant ces année 1900 d’autres élèves de l’ École d’Art de Kiev, futurs membres, comme lui, de l’art de gauche (de l’ « avant-garde ») russe et ukrainien : Bogomazov, Alexandra Exter, Manévitch, Archipenko ou Vladimir Bourliouk[5]. Pevsner a forcément vu les deux manifestations les plus importantes du nouvel art dans la capitale ukrainienne : à l’automne de 1908, « Le Maillon » (Zvéno), exposition organisée par Alexandra Exter avec le concours de Koulbine et de David Bourliouk, et en 1909, venu d’Odessa, le premier Salon International du peintre et sculpteur Izdebsky, avec le concours efficace de Kandinsky. « Le Maillon » était un premier pas, encore timide, prolongeant l’exposition moscovite «Στεφανος » au même moment, qui mêlait l’impressionnisme, le symbolisme et un certain primitivisme des formes[6]. La critique traita Larionov, Natalia Gontcharova et les autres novateurs de « voyous » : « Ce n’est pas de l’art, c’est une mystification à l’adresse de notre société naïve »[7]. Le Salon International d’Izdebsky, lui, présentait tout ce qui se faisait de plus novateur en Europe autour de 1909-1910[8]. Kiévien lui aussi, le poète Bénédikt Livchits rapporte l’émoi provoqué par le Salon International : « Dans ces années de fièvre, la peinture française, sur laquelle s’alignait notre peinture russe, a passé d’une tendance à l’autre avec une rapidité ahurissante, et les œuvres de Van Dongen, Derain, Gleizes, Le Fauconnier, apportées en 1910 par Izdebsky, laissaient loin en arrière les innocentes recherches novatrices de ceux qui avaient pris part au « Maillon » […] Ce fut non seulement une nouvelle vision du monde, dans toute sa magnificence sensuelle et sa diversité extraordinaire […], c’était là une nouvelle philosophie de l’art, une esthétique héroïque qui renversait tous les canons établis »[9].

    Et cette afirmation d’Izdebsky dans la préface du catalogue a pu trouver un écho chez le jeune Pevsner : « La peinture n’est pas seulement un moyen de reproduire servilement les impressions du monde qui nous entoure, mais un moyen de créer ce qui est encore inconnu et peut être même un moyen irréalisable de créer un autre monde encore jamais vu et non réel »[10].

             Dans cette première époque, l’artiste qui a marqué le plus le jeune Pevsner, c’est sans aucun doute le puissant visionnaire Vroubel qui a laissé une marque indélébile sur la vie artistique russe de façon générale et sur la ville de Kiev en particulier où il a exécuté en 1885 pour l’église Saint-Cyrille d’Alexandrie des peintures murales hallucinées d’une ampleur monumentale unique sur le sujet de la « Pentecôte ». La création par Vroubel à partir des éléments floraux ou des formes de la nature (conques, perles, vagues…) de tout un monde en gestation, n’a pas dû être sans incidence sur la formation du futur sculpteur qui créera des formes abstraites inconnues jusqu’alors, dont l’impulsion vient sans aucun doute des mouvements observés dans la nature. Nicoletta Misler a bien montré ce qui unit Vroubel et Pevsner [11]; elle voit trois points de rencontre : une influence thématique, en particulier dans la série des dessins et des peintures réalisées avant le séjour en Norvège en 1916 avec Gabo. Les aquarelles Stenka Razine juché sur un rocher [alias Le Géant] (1907), Autoportrait (1912-1913), l’huile Fresque pour la coupole d’une église (vers 1913), le dessin Tête féminine (1913) sont marquées par la poétique florale, mosaïque, à facettes, de Vroubel. Malheureusement, toutes ces œuvres, comme nous le savons par les souvenirs tendancieux du jeune frère Alexeï Pevsner[12] et comme nous l’a confirmé Virginie Pevsner dans son « Avant-Propos » au beau petit livre de Bernard  Dorival Antoine Pevsner en 1965[13], se trouvaient dans les années 1960 en Russie chez les membres de la famille Pevsner. Il est donc difficile d’en faire des analyses, même iconographiques, d’une précision absolue.

         De Vroubel vient en partie le caractère artisanal de la fabrication des œuvres d’art, comme le note Nicoletta Misler : « La critique des années cinquante et soixante à partir de Herbert Read, a idéologiquement et délibérément ignoré ou relégué en marge de la biographie générale de Pevsner ses premières expériences de travail dans l’usine de cuivre de son père, les considérant comme sans incidence sur le développement créatif de la forme ‘pure’ de l’artiste. En fait, l’aspect prométhéen du travail avec le feu a, chez Pevsner, une valeur subconsciente qui ressemble à l’intérêt de Vroubel pour l’élaboration de la faïence à haute température »[14].

         Quand on regarde l’aquarelle Autoportrait (collection de la famille, Russie), en plus de l’évidente esthétique florale vroubélienne – l’immersion du personnage dans unparterre où poussent d’étranges plantes picturales -, l’œuvre a quelque chose à la fois de unheimlich et de visionnaire, en particulier dans le sdvig (le décalage) dans la représentation des yeux qui offrent, de façon exacerbée, le même jeu instauré par Vroubel entre le plein et le vide, l’effroi et la vision d’une autre réalité. Nicoletta Misler met en rapport cette inquiétude psychique avec les troubles de Vroubel qui furent d’une gravité incomparable. Si Pevsner n’a pas sombré dans la folie comme Vroubel, il a tout au cours de sa vie été sujet à des pulsions pathologiques qu’il a surmontées par la conscience qu’il en avait, comme en témoigne sa correspondace avec Gabo, et surtout, bien entendu par un acte créateur volontaire,acharné, porté par un sentiment missionnaire prophétique. A Pevsner s’applique parfaitement, comme au Vroubel créateur, cette formule de Zarathustra : « Je vous le dis : on doit encore avoir le chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse. Je vous les dis : vous avez encore le chaos en vous ». Ou encore, selon Foucault : « La folie est contemporaine de l’œuvre puisqu’elle inaugure le temps de sa ‘vérité’ »[15].

       Il semble, d’après la lettre que Pevsner écrit à Gabo juste après la Seconde guerre mondiale, dont il a réchappé, lui le Juif resté à Paris pendant tout ce temps, qu’il se soit converti au christianisme précisément dans cette période trouble et troublée d’avant 1914. C’est ainsi que j’interprète ce passage : « Mon acte de l’année 1913… ne fut pas pour moi seulement un pas en vue de commodités dans la vie, ne fut pas seulement un incident curieux, mais une réelle transformation d’une idéologie déjà mûre – un besoin de l’âme. Jamais je n’ai été guidé par un mysticime aveugle, mais les mystères divins ont englouti tout mon être, pour en rechercher la connaissance »[16].

               Ce que Pevsner lui-même a voulu retenir de sa période de formation, c’est l’expérience de l’icône avec son esthétique de la perspective inversée, du vide et du plein, de l’ouvert et du clos : « Le primitivisme ne connaissait pas les lois de la perspective, que la Renaissance devait découvrir par la suite, mais ils produisaient l’impression d’espace grâce à cette perspective renversée. Cet emploi de surfaces, tantôt fuyantes, tantôt saillantes, ces formes qui paraissent tantôt ouvertes, tantôt formées, allaient devenir plus tard un aspect essentiel de mon œuvre »[17].

    C’est cette expérience de l’icône qui l’a fait refuser de façon obstinée l’étiquette de « cubiste » dont on l’a affublé. René Massat a bien interprété la pensée et la pratique du maître dans ce domaine : « Pour Pevsner il s’agissait moins d’élaborer que de voir. Sa mémoire était riche de l’observation des icônes. Les primitifs ont utilisé la perspective en inversant les lois naturelles de la vision. Le point de départ, dans la manière de représenter les choses selon les différences que leur donnent leur position et leur éloignement, est le point situé le plus près de l’œil. La distance fait diverger les deux extrêmités des lignes idéales issues de ce point de départ. L’œil humain a spontanément tendance à rectifier cette représentation de l’éloignement et de la position de l’objet, et crée ainsi un mouvement engendré par la rencontre de la perspective émotionnelle – c’est-à-dire ce qu’il découvre, s’il sait voir, au-delà des apparences de la vision commune – et de la perspective scientifique, c’est-à-dire ce qu’il voit naturellement »[18].

                 Après la période de tâtonnement qui a suivi son échec de poursuivre la fréquentation des cours de l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg en 1909-1910 (il n’y est resté que trois mois)[19] et de travailler dans l’usine de raffinage du cuivre de son père, il habite Paris de l’automne 1911 au début 1914. Nous avons très peu d’éléments sur cette période. Nous savons par des témoignages concordants qu’avant de venir dans la capitale française, il connaissait les œuvres des impressionnistes, du premier cubisme, des fauves et Matisse, non seulement grâce au Salon International d’Izdebsky mais aussi grâce aux collections moscovites de Morozov et de Chtchoukine qui furent, faut-il le rappeler, une académie pour tous les novateurs russes des années 1900 et 1910.

    Virginie Pevsner a d’autre part rapporté qu’ « il aimait beaucoup rappeler son séjour en 1913 à Paris, dans le quartier Montparnasse, et ses conversations avec Modigliani et Archipenko à la Closerie des Lilas »[20]. Il est vrai que l’artiste manifeste dans ses lettres son admiration pour Modigliani. Quant à Archipenko, son compatriote kiévien, n’a-t-il pas troué la masse pour la première fois dans l’histoire moderne de la sculpture avec sa Femme marchant de 1912[21], dont des œuvres comme Fontaine (ancienne collection S. et C. Giedon-Welcker), Figure (ancienne collection Harry Lewis Winston) de 1925, ou le Danseur de 1927-1929 (Yale University Art Gallery) sont des descendants constructivistes. De même avec La Danse, également de 1912, Archipenko faisait circuler le vide dans une construction sculpturale[22], non plus dans une volonté de représentation mimétique, comme c’est le cas dans les Mouvements de danse A et B de Rodin en 1911, mais dans un pur geste plastique, ce qui sera radicalisé et repensé par Pevsner dans une perspective abstraite, par exemple, dans la Projection dans l’espace de 1924 (Baltimore, Museum of Modern Art). L’artiste n’a pas reconnu cet héritage car, au fur et à mesure de sa création, il a pris conscience du caractère radical de la révolution plastique-métaphysique de son constructivisme et de ce que cette révolution avait d’absolument contraire à la tradition sculpturale de toujours, celle du travail de la masse, en particulier, chez ses contemporains, dans le cubisme, le cubo-futurisme et, bien entendu, le surréalisme, voués désormais aux gémonies.[23]

    Pevsner, de tout cela, n’a voulu retenir que la Tour Eiffel : « L’ingénieur Eiffel a été le premier constructiviste »[24]. Il faut à ce propos lire l’article de Mady Ménier « Aux pieds de la Tour Eiffel… » pour comprendre tout ce que le séjour de Pevsner à Paris entre 1911 et 1914 a pu apporter dans son œuvre : liaison entre Le Portugais de Braque (1912) et Fontaine et Figure de 1925 dont nous avons vu ce que les vides devaient à Archipenko ; le thème de l’ Absinthe (Galerie Trétiakov) venu de Braque et de Picasso ; la sculpture L’Italienne de La Fresnay et le tableau de Pevsner Tête de femme italienne (1916) ; l’art nègre etc.[25]

     

     

     

           En 1916, Pevsner est envoyé par sa famille dans la capitale de la Norvège qui s’appelait alors Christiana, pour rejoindre ses plus jeunes frères Gabo et Alexeï et échapper comme eux au service militaire[26]. Dans une de ses lettres de « mise au point » en 1945, Pevsner rappelle que lorsqu’il a vu la maquette d’une tête de Gabo (sans doute la Tête construite N° 1 du Städesches Kunstinstitut de Francfort), il y a reconnu la réalisation des lois de la perspective inversée de l’espace et du volume, lois que connaissaient les primitifs et dont eux, Gabo et Pevsner, avaient une conscience aiguë : « Je ne me suis pas jeté (à corps perdu) dans le fossé de la Weltanschauung philosophique de l’espace mais, sans croiser les bras, j’ai continué à faire apparaître cette idée dans mon domaine, celui de la peinture. Je n’ai pas jeté dans le fossé mon terrible fardeau, j’ai lutté contre ce problème jusqu’à mes dernières forces, espérant réellement renouveler les problèmes picturaux ; ne pas les saborder comme ont fait les artistes. Mais mes efforts restaient des mirages sur la surface plane et ces lois et mes efforts ne donnèrent rien qui aille plus loin qu’une surface plane clouée restant étendue : plus près je m’approchais du mirage des profondeurs et des effets inversés stéréométriques, plu loin s’éloignait ce mirage. »[27]

         Les tableaux de Pevsner créés entre 1916 et 1923 – Formes abstraites (MoMa), Tête de femme italienne (Bâle, Kunstmuseum), L’Absinthe (Galerie Trétiakov) – sont bâtis sur un réseau de lignes créant des unités cellulaires, triangles, trapèzes, cônes, ellipses, toute une iconographie qui indique une interprétation originale du cézannisme géométrique. La potentialité de relief est évidente dans les tableaux pevsnériens L’auteur de la Tête de femme italienne – toute en mordorures et en nuances jaune roux – a fait des expériences de bas-relief avant son passage en 1923-1924 à la création en trois dimensions. C’est ce dont témoigne la Composition datée de 1917 où, sur un bois mordoré sont appliqués des éléments de plâtre semi-spiraliques formant trois ellipses, une sorte de corps purement plastique. Pevsner a donc travaillé avant son départ de Russie sur la forme abstraite. Il a donné dans ses tableaux la version picturale des Têtes de Gabo (1916-1917) où l’on retrouve, en trois dimensions, le même vocabulaire de plans géométriques, le même souci de réaliser les principes de la perspective inversée. L’esthétique des « facettes », qui est celle de Gabo dans ses sculptures et de Pevsner dans ses tableaux entre 1916 et 1922, prend en compte toute une culture picturale « cristalline » russe, en particulier chez Vroubel. On sait que Pevsner, dans son enseignement des Vkhoutémas [Ateliers supérieurs d’art et de technique], donnait des cristaux à ses élèves pour réaliser des compositions « en représentant le cristal vu simultanément sous plusieurs angles »[28].

           René Massat a montré les minutieux préparatifs des tableaux de Pevsner et décrit son travail sur la texture, digne des moines-peintres russiens médiévaux que l’artiste aimait invoquer[29]. En cela, il est bien un représentant de l’école russe du XX siècle où la facture a joué un rôle de première importance[30]. Ecoutons René Massat : « [Pevsner] s’est astreint à choisir lui-même les substances animales, végétales, minérales, à les amalgamer, à utiliser les réactions chimiques grâce auxquelles le corps insoluble peut constituer une couleur. Il a dû laver, filtrer, sécher, concasser, tamiser, comme l’exige le long et délicat processus de la fabrication artisanale. Puis, sur la surface plane de la toile ou du bois, il a préparé une base où ce qu’il allait peindre avait été prévu. Chaque fond conservait ainsi un caractère unique, et ne pouvait convenir qu’à une œuvre particulière, pensée et ordonnée en fonction du support destiné à le recevoir »[31].

    Bien qu’il ait peint des tableaux toute sa vie, Pevsner, après 1923, s’est voulu essentiellement sculpteur. Il a constamment protesté contre Gabo qui voulait le reléguer dans la peinture[32].

           Les tableaux exécutés entre 1923 et 1962, la plupart du temps pour des raisons alimentaires car se vendant plus facilement que les sculptures (Gabo était son agent dans ce domaine), ne sont pas très nombreux relativement, mais sont chaque fois des chefs-d’œuvre comme ces Plans abstraits (début des années 1920) où, nous dit encore René Massat, « les formes, sur fond vert, allant du blanc au rouge puis au noir en glacis, ressemblent à une respiration, une palpitation bien cadencée, alternant les longues et brèves des passages de valeurs où le rythme s’intègre »[33].

             Revenu à Moscou après les révolutions de 1917, Pevsner est aussitôt mêlé à l’activité artistique effervescente de la cité. Il avait acquis une certaine notoriété en exposant par deux fois en 1918-1919 dans des expositions nationales. Mais surtout, il était professeur aux Ateliers Libres [Svomas], puis aux Vkhoutémas, et avait même eu l’insigne honneur de remplacer Malévitch à la tête de son atelier moscovite lorsque celui-ci partit pour Vitebsk à l’automne 1919. Pevsner participa aussi à l’activité du Soviet [conseil] des maîtres-ouvriers-peintres entre décembre 1919 et mars 1920, date à laquelle le Soviet se transforma en Institut de la Culture artistique [Inkhouk]. Il prit part aux premières séances de l’Inkhouk où il se mit du côté des partisans de l’orientation pratique de l’institut, contre la tendance, représentés par Kandinsky, de faire de l’Inkhouk une organisation scientifique et théorique. Le groupe de Kandinsky l’emporte en avril 1920 et « après la victoire des partisans de l’orientation théorique, N. Pevsner, en tant que partisan de l’orientation pratique dans le travail de l’Institut de la Culture artistique, se désintéressa de ce dernier et cessa par la suite de prendre part à ses activités »[34].

           Au mois d’août 1920 eut lieu un événement mémorable : une exposition en plein air, dans un kiosque à musique du boulevard Tvierskoï à Moscou, intitulée « Exposition de la peinture de Natan Pevsner, de la sculpture de Naoum Gabo et de l’école de Pevsner. Gustav Klucis ». À cette occasion, tout Moscou est placardé d’une affiche-manifeste qui porte le titre de « Manifeste réaliste » et est signée « N. Gabo, Noton [sic] Pevsner » . La polémique que Gabo a initiée au sujet de la paternité du Manifeste réaliste nous paraît peu intéressante aujourd’hui[35]. Pevsner n’a jamais nié que le manifeste avait été écrit par Gabo dont il ne cesse de reconnaître le talent d’écrivain pour exposer leurs idées. Pevsner n’a jamais varié dans sa vie : il a toujours fait passer l’acte créateur où joue l’intuition, c’est-à-dire une pensée informulée, avant le discours philosophique-théorique. S’il s’est mis à la fin de sa vie à mettre des idées sur le papier, chose à laquelle il répugnait, c’est parce que Gabo lui a interdit, après la parution des « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner » dans le premier numéro des Réalités Nouvelles en 1947, d’écrire en leurs deux noms. Et dans l’écriture, Pevsner se montre tel qu’il est dans sa création artistique : jamais complaisant, toujours grave, visant l’essentiel[36]. Il est évident que le Manifeste réaliste, même s’il a été rédigé par Gabo, est le fruit de leurs discussions passionnées sur l’art, sa structure (la construction), sa destination, ses destinées, en particulier lors des années cruciales norvégiennes en 1916-1917 : « Nous étions tous deux aux prises avec le problème de la profondeur, essayant de créer des profondeurs dans l’espace. C’est alors qu’ensemble nous avons commencé à élaborer notre conception de l’espace et du temps. Nous cherchions le moyen d’utiliser le vide et de nous libérer de la masse compacte »[37]. Certes, on le sait, le Constructivisme russe est né comme mot même en 1921, mais il était le fruit en Russie même d’une période pré-constructiviste entre 1913 et 1920 où jouèrent leur rôle aussi bien le Suprématisme (le mot « construire » revient constamment sous la plume de Malévitch), les reliefs de Tatline (synthèse de la      peinture, de la sculpture et de l’architecture) et sa Tour à la IIIème Internationale (1920), l’aménagement du Café Pittoresque par Yakoulov à Moscou en 1917, la peinture sans-objet (Lioubov Popova, Alexandra Exter, , Rodtchenko…), le Manifeste réaliste et l’œuvre de Gabo et de Pevsner avant 1921. S’il n’est pas le « manifeste du constructivisme », comme Gabo a voulu le faire croire[38], le Manifeste réaliste est capital pour comprendre le développement de toute l’œuvre de Pevsner, tel qu’il l’exprime précisément dans « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner » en 1947 : « L’espace devient un des attributs fondamentaux de la sculpture. Il cesse d’être, pour nous, une abstraction, pour prendre rang de matière malléable et s’incorporer dans les éléments sculpturaux de notre construction »[39]. Le volume n’était donc plus la seule expression spatiale mais l’œuvre est construite à partir de l’espace, identifié au vide.

     

     

     

     

     

             Pevsner inaugure la troisième phase de son itinéraire créateur en 1924 à l’occasion de l’exposition « Constructivistes russe Gabo et Pevsner. Peintures, constructions » à la Galerie Percier à Paris. Il est désormais consacré comme sculpteur et un sculpteur aussi révolutionnaire dans sa saisie de l’espace et des matériaux que son frère Gabo qui l’avait précédé dans la création sculpturale et lui avait donné les première impulsions dans ce domaine. D’où des dialogues de formes dans les œuvres de Gabo et de Pevsner, tout particulièrement dans les années 1920, mais par la suite aussi, et après la mort de Pevsner) , que se plaisent à souligner encore aujourd’hui les porte-parole de Gabo, y voyant une preuve de la préséance de Gabo, cela étant accompagné de mésinterprétations de la correspondance[40] et, surtout, d’une conception de la création où les « emprunts » sont considérés comme des signes de dépendance. Comme si une œuvre, aussi originale fût-elle, naissait ex nihilo ! Gabo a d’ailleurs autant reçu de Pevsner qu’il lui a donné. Ce qui compte, c’est l’œuvre réalisée et il faut être aveugle de ne pas voir que la sculpture de Pevsner est totalement dissemblable de celle de Gabo même si les deux œuvres partent de prémisses identiques. De façon générale, n’est-il pas plus fécond dans le cas de Gabo et de Pevsner (comme d’ailleurs dans le cas de Picasso et de Braque cubistes qui sont, entre 1908 et 1912 davantage en osmose poïétique que ne l’ont été nos deux constructivistes russes), d’envisager leurs créations du point de vue du dialogue, de l’Auseinandersetzung ?

    Pevsner a toujours reconnu que Gabo avait été le premier à mettre en pratique dans la sculpture les idées qu’ils avaient élaborées ensemble et que, lui, avait exprimé d’abord par la peinture.

    Après la Seconde guerre mondiale, à un moment où il est contraint, à son corps défendant, de coucher sur le papier ses propres idées, puisque Gabo avait fait cavalier seul dès 1937[41] et lui avait interdit en 1947, nous l’avons dit plus haut, d’accoler leurs deux noms, il adoptera définitivement le terme de « réalisme constructeur » pour définir la forme d’art qu’il avait adoptée dès 1923 et qu’il n’a cessé d’enrichir de chefs-d’œuvres (il n’y a pas chez Pevsner d’œuvres faibles ou médiocres) jusqu’à sa mort : « Nous nous appelons ‘constructivistes’ parce que nos tableaux ne sont plus peints ni nos sculptures modelées, mais au contraire, construits dans l’espace à l’aide de l’espace. Notre école peut être plus clairement désignée sous le nom de ‘réalisme constructeur’. L’idée guide de cette école est la recherche d’une synthèse des arts plastiques (peinture, sculpture, architecture) en ce sens que ses adeptes s’efforcent de réunir toutes les formes des divers arts plastiques en une seule forme de construction unique dans l’ espace et le temps »[42].

    De ce point de vue, le réalisme constructeur de Pevsner et de Gabo est l’héritier de la réflexion passionnée qui s’est élaborée en Russie soviétique dès 1919 autour du concept de synthèse peinture-sculpture-architecture, réflexion à laquelle Tatline avait apporté une contribution fondamentale avec ses « assemblages de matériaux » de 1914-1916[43]. Comme Tatline, Pevsner utilisera son expérience de la peinture pour créer ses travaux constructivistes, nous faisant souvenir qu’Alberti dans son traité De pictura (1435) parle de la peinture et de la sculpture comme « apparentées » (Livre II) : « Sunt quidem cognatae artes eodemque ingenio pictura et sculptura nutritae ». Notons que l’artiste russe a fait des reliefs toute sa vie, qui sont comme une excroissance de la surface picturale . Nous avons fait remarquer plus haut tout le travail d’alchimiste de Pevsner pour créer une « couleur chimique » qu’il fait pénétrer dans le matériau, en général le celluloïd, comme dans le Relief carré de 1922. Le Bas-Relief de 1923, reproduit dans le catalogue de la Galerie Percier, est réalisé sur bois en utilisant le matériau transparent et la couleur. Voici ce qu’en dit un interlocuteur privilégié de l’auteur, Maxence Dichamp : « L’air pénètre la composition, creuse en particulier des profondeurs dans le cœur de la construction. La lumière, elle, jouant sur le celluloïd s’épand, donne une gamme de tons dans une sorte d’atmosphère irisée de couleurs. La transparence est telle qu’on ne peut discerner si le soleil est direct ou s’il trouve le prisme du matériau »[44]. L’utilisation du celluloïd dans les reliefs et les constructions était une nouveauté[45]. Pevsner utilisera la matière plastique comme composante de ses œuvres jusqu’en 1944, mais dès les années 1930, il privilégie les métaux car les matières plastiques « étaient trop fragiles »[46]. De façon générale, il utilisera le bois, le cuivre, le cuivre oxydé, la tôle de cuivre, le bronze, le bronze oxydé, le bronze argenté, le laiton, le zinc, l’argent, l’ivoire, le cristal.

           Pevsner fut un des premiers sculpteurs qui ne tailla pas dans la masse des matériaux pour leur donner forme mais qui assembla, monta, combina, des matériaux divers pour obtenir un objet construit. En fait, il s’agit encore de pictural, si l’on prend ce terme comme plus vaste que ce qui est dit par le mot peinture, c’est-à-dire comme une certaine organisation d’un certain espace. Au point que l’on a pu se demander, à l’exemple de Pevsner, si « la sculpture n’est pas en train [en 1957] de reprendre à la peinture la place d’art dominant que cette dernière occupe depuis trois siècles »[47]. Ce qui est assez prophétique si l’on voit la situation des arts à la fin du XX siècle et au début du XXI. Charles Delloye décrit les premiers travaux construits, et cela reste valable pour toutes les œuvres jusqu’aux surfaces développables de la fin des années 1930 : « Les surfaces planes ou recourbées, les tiges rectilignes ou incurvées qu’il assemblait dans ses premières constructions étaient si profondément diversifiées dans leurs rapports mutuels par leur différence de situation, d’orientation, d’angle d’inclination, de formes et de dimensions, qu’elles ne pourraient en aucune façon trouver dans leurs rencontres ou leurs intersections la concordance nécessaire pour s’organiser en forme fermée et définie. Les constructions restaient alors à claire-voie et pénétrées en tout sens par le vide, se dissociaient par leurs éléments constituants en une pluralité de points de vue discordants – la réduction de la diversité des points de vue étant inséparable en effet de l’uniformité de la masse compacte »[48].

             Jusqu’en 1930 environ, Pevsner fera alterner dans sa création deux formes d’abstraction : une « abstraction figurative » et une « abstraction non-figurative ».

    Des exemples de l’ « abstraction figurative » : le Masque du MNAM, la Tête de femme (ancienne collection Lefebvre), le Torse du MoMa, de 1924 ; la Fontaine et Figure , de 1925, le Portrait de Marcel Duchamp (1926), le Danseur de la fin des années 1920.

    Dans le Torse se mêlent bronze et matériaux transparents. Une figure est construite à l’aide d’éléments totalement abstraits où relief, creux, convexe sont traversés par l’air et la lumière qui dynamisent les assemblages de lignes, de plans, de vides. Dans le Portrait de Marcel Duchamp, ce n’est pas la ressemblance au modèle qui est de toute évidence recherchée, pas plus qu’il n’y a de représentation mimétique de jeune homme triste, de nus, de célibataires et de mariés chez Duchamp. On pourrait à ce propos dire du portrait de Pevsner ce qu’Apollinaire écrivait à propos des tableaux de Duchamp en 1912 , qu’ils conservaient les « traces » de tous les êtres côtoyés[49]. Le Portrait de Marcel Duchamp est une pure invention plastique où se rythment ouvert et fermé, circulaire et ellipse, transparence et opacité, clarté et obscurité, le tout baignant dans la méditation. Le relief tient à la fois de l’icône et de l’art bouddhique.

            Dans ce que j’ai appelé « l’abstraction non-figurative » de Pevsner avant 1930, on trouve les Bas-Reliefs de 1924-1925 (celui du MoMA et celui de la collection Arthur Everet Austin), la Construction en rond de 1925 (coll. Löffler), En manière de construction murale (1926, coll. Vatin) ou le Bas-Relief en creux de la Washington University Gallery à Saint-Louis (1926-1927). Chacune de ces œuvres mériterait un commentaire particulier, tellement Pevsner innove à chaque fois en créant une structure de base inédite à l’intérieur de laquelle se déploient courbes et droites, convexes et concaves, vides et pleins , translucidités et opacités, jeux de la lumière et de l’ombre projetée sur un mur, d’où vient le cinétisme interne, provoqué par ces variations spatio-lumineuses ou, parfois, par un plateau rotatif sur le socle, permettant de faire tourner la construction et de prendre conscience visuellement et émotionnellement de sa multifacialité.

               L’exemple de cette alternance entre présence d’éléments figuratifs abstractisés et purs rythmes polymatiéristes, c’est le travail de Pevsner pour la ballet de Sauguet La Chatte aux Ballets Russes de Diaghilev en 1927. Diaghilev avait vu l’exposition de Pevsner et de Gabo chez Percier en 1924 et c’est sans doute à ce moment-là qu’est née l’idée de confier aux deux frères la conception et la réalisation de la construction scénique[50] . Pevsner a non seulement réalisé la statue d’Aphrodite, typique de l’ « abstraction figurative » mentionnée plus haut, mais a également travaillé avec Gabo à la conception et à la fabrication[51] des plans abstraits transparents de la mise en forme du spectacle, ce dont témoignent les documents de l’époque[52] et la correspondance de Pevsner (pendant les mois qui suivirent il devra continuellement réparer, voire reconstituer les éléments construits de cette œuvre). Les matériaux étaient le rodhoïd et le celluloïd. Comme dans l’architecture scénique imaginée par Lioubov Popova pour le Cocu magnifique au Théâtre de Meyerhold à Moscou en 1922, les éléments transparents de Pevsner et de Gabo étaient mis en mouvement selon le développement du scénario, en synchronisme avec lui. Chaque ensemble était « actionné soit par un moteur, soit par un manipulateur »[53].Il y avait aussi des « projections d’objets de modèle réduit, faites derrière les spectateurs et ainsi agrandis sur la scène, [créant] des images fictives mêlées aux constructions réelles de façon très harmonieuses et sans que l’œil du spectateur saisisse la différence. Ces images virtuelles se placent ainsi dans l’espace ou y retrouvent leur volume, leur profondeur, grâce à la seule lumière »[54].

                 A partir de 1930 jusqu’à 1961, Pevsner sera un abstrait totalement non-figuratif. Il n’y aura plus de volonté de représenter quelque contour que ce soit d’un objet ou d’un être. Nous utilisons le mot d’abstraction tel qu’il s’est imposé dans l’histoire de l’art au XX siècle. Pevsner lui préférera le terme de réalisme constructeur, dont nous avons déjà parlé. « Une œuvre d’art constructiviste n’est en aucun cas une abstraction », disent Gabo et Pevsner en 1932. Nous ne nous détachons pas de la nature mais, au contraire, nous la pénétrons plus profondément que l’art naturaliste ne fut jamais capable de la faire »[55]. Et en réponse à une enquête, Pevsner déclare en 1933 : « S’il existe encore une similitude extérieure entre la création technique et celle d’une construction d’art, la première nous aide à calculer les perturbations de la mécanique planétaire, tandis que l’autre nous donne la possibilité de mettre à jour les forces cachées de la Nature »[56].

    On peut subdiviser cette période entièrement abstraite en trois étapes. Tout d’abord, les deux Projections dans l’espace (celle du Kunstmuseum de Bâle et celle du MNAM, créées autour de 1930), le Bas-Relief du Salomon R. Guggenheim (1932), la Construction pour un aéroport du Musée du XX siècle à Vienne (1934), et la Croix ancrée (1934) du Guggenheim de Venise. La Croix ancrée, nous dit Mady Ménier, « marrie avec force l’irréfutable plénitude du marbre et du cuivre et la transparence du cristal », en elle « les pleins sont réintroduits par les surfaces opaques », lesquelles « s’opposent, terme à terme, à la transparence du cristal par quoi le vide est évoqué, comme mimé »[57].

         La Projection dans l’espace du MNAM, qui est une variante encore plus subtile de la Construction dans l’espace du Musée de Baltimore et de la Construction dans l’espace (Projet pour une fontaine ) du Kunstmuseum de Bâle, a les mêmes qualités que la Croix ancrée, mais réalisées en trois dimensions. Elle manifeste une invariante de toute l’œuvre de Pevsner : le jeu entre complexité et suprême simplicité, entre imbrications et trouées d’air, d’espace et de lumière ou transparence. Mady Ménier parle de « ce souverain équilibre où jamais la simplicité n’engendre la sécheresse et où la richesse même garde un accent austère »[58].

             Un deuxième stade dans l’abstraction des années 1930, c’est une période que l’on pourrait appeler intermédiaire, où l’artiste commence à utiliser la ligne droite dans la construction de ses objets. Cela commence avec les Lignes tangentes de la collection Herbert Rotschild de 1934-1935, la Construction pour un aéroport du Stedelijk Museum d’Amsterdam (1935), les Surfaces développables de 1938 (coll. O. Müller et du Guggenheim de Venise), ou encore la Projection dans l’espace de 1938-1939 de la collection Sacher. Ecoutons encore Mady Ménier à propos de Lignes tangentes : « Pevsner matérialise par le cuivre oxydé des espaces dynmiques, des lignes de force, dans une sorte de lieu magique où les corps sont libérés de la pesanteur […] Les formes [sont] servies par le chatoiement du métal oxydé. Mais la somptuosité visuelle du matériau et le superbe jeu des surfaces et des arabesques qu’il informe distraient l’œil des vides qu’il enserre. L’autorité de l’œuvre l’inscrit si librement sur l’étai du fond qu’elle semble le faire au mépris des lois de la gravité. »[59].

    Avec la Projection dans l’espace et les Surfaces développables de 1938-1939, c’est déjà le vide spatial qui engendre les formes courbes. Le sculpteur inaugure le striage des larges surfaces opaques par des baguettes de métal qui semblent partir d’un même point (le vide) pour se déployer en rayonnements.

     

     

     

         C’est à partir de 1940 que commence la série impressionnate des œuvres dont le dénominateur commun est cette texture unique en son genre des tiges soudées formant le corps de la construction, ses courbes. Le MNAM possède le plus grand ensemble de ces constructions où l’art de Pevsner culmine dans des dimensions totalement inédites, faisant de lui un des créateurs de formes les plus originaux de tous les temps. Cette période de vingt années est aujourd’hui bien connue aussi bien en ce qui concerne l’unicité de la fabrication que les thèmes. L’auteur de Monde fut soutenu par des personnalités des arts comme Marcel Duchamp, Katherine Dreier,Tzara, Waldemar George, Zervos, Drouin, les Giedon-Welcker, Peggy Guggenheim, Carlos Villanueva, Eero Saarinen, Jean Cassou. Les travaux pionniers de Bernard Dorival, de René Massat, de Charles Delloye, les articles récents de Mady Ménier, de Paul-Louis Rinuy, de Guy Massat, ont analysé de différents points de vue la vingtaine d’œuvres tributaires de cette poétique entre 1940 et 1962.

    Le Corbusier écrivait en 1947 que « les sculptures en métal soudé » de Pevsner, « qui ont exigé un si patient labeur – prennent possession de l’espace, étendant au loin leur rayonnement »[60]. L’auteur de la Colonne de la Victoire utilise un procédé unique en son genre, qui reste comme un des traits distinctifs de son art, nous l’avons dit, à savoir la soudure de tiges métalliques « qu’il chauffait et refroidissait alternativement. Seuls des refroidissements répétés et forts pouvaient permettre à la forme de se fixer »[61]. Pevsner soude de fines tiges de laiton, de zinc, de cuivre ou de bronze et recrée des stries à la lime. Ses outils sont la bouteille d’oxygène, la lampe à souder, les lunettes noires[62]. Les « surfaces courbes, souvent des surfaces gauches –dit Pevsner- sont composées uniquement à l’aide de segments de droites juxtaposées »[63] . Dans son interview avec Rosamond Bernier en 1956, il déclare qu’ « il faut savoir exactement comment les divers métaux et matières premières réagissent lorsqu’ils sont chauffés. Je travaille avec le feu : les hasards du feu, les résistances diverses doivent entrer en ligne de compte. Je dois être à la fois peintre, ingénieur et sculpteur»[64]. Le sculpteur-constructeur est un maître-ouvrier, un artisan, un manuel, ce que nous savions déjà depuis sa    période russe.

           Bien que Pevsner n’ait jamais employé la couleur pour couvrir les surfaces, il y a une forte présence de celle-ci dans toutes ses œuvres, faites avec des lignes rayonnées. Le « rayonnisme » pevsnérien, qui a une certaine convergence avec le rayonnisme de Larionov en 1912-1914 (dont l’ambition était d’appréhender le monde des objets à l’aide d’un réseau de rayons lumineux émanant de ces objets), entraîne par un nouveau jeu des creux et des pleins un chatoiement, un miroitement, une luisance qui varie selon la lumière qui les enveloppe. La révélation colorée vient du matériau lui-même. Comme l’a affirmé Virginie Pevsner, l’artiste cherchait à exploiter au maximum les caractéristiques et le potentiel inhérent à chaque matériau[65]. Le Manifeste réaliste déclarait : « Nous affirmons le TON d’un corps – c’est-à-dire son milieu matériel engloutisseur de lumière, comme l’unique réalité picturale de ce corps ». La lumière, donc, venant de l’extérieur, est secrétée par le tissu même de la surface traitée. Je renvoie ici au commentaire de René Massat dans son ouvrage pionnier de 1956 Antoine Pevsner et le Constructivisme : « Le but principal était, pour Pevsner, de parvenir à trouver un mode d’oxydation qui changeât les couleurs rigoureuses de la fabrication du métal, et donnât aux surfaces développables une vibration colorée. Il utilisa donc la réaction chimique employée dans ses recherches sur matières plastiques, pour ses sculptures […] Les inclinaisons et les profondeurs permettent au spectre solaire de rester dans l’œuvre, elle en devient le point d’appui et lui permet de se rendre visible. Le spectre ainsi capté par les profondeurs de l’œuvre, la colore en la pénétrant. »[66] De la même façon, Pevsner déclarait à Rosamond Bernier : « Dans l’oeuvre de Gabo et dans la mienne, la lumière et l’ombre se faufilent à l’intérieur de la sulpture même qui les absorbe comme une éponge »[67].

         Nous avons vu que Pevsner avait inauguré juste avant la Seconde guerre mondiale une série intitulée « surfaces développables ». On peut y ajouter, dans la nouvelle technique des tiges soudées, la Colonne développable de la victoire ou l’Envol de l’oiseau (1946, Zurich, Kunsthaus), le Lis noir (1943-1944), la Colonne de 1952 (ancienne coll. Baronne Lambert). L’origine de l’appellation vient de la théorie des surfaces développables que des savants, dont Poincaré en France, avaient développée par des formules mathématiques. On connaît les exemples appliqués à partir des formules d’Henri Poincaré sous forme de petites constructions, qui se touvent au Palais de la Découverte à Paris. Si ce type de modèles donna une impulsion aux sculptures constructivistes, ce fut, évidemment, pour résoudre non un problème scientifique mais un problème essentiellement plastique. Pour Pevsner, la surface développable est le moyen d’anéantir la surface plane. « J’ai passé plus d’un quart de siècle – dit l’artiste à Rosamond Bernier – à apprendre comment on annéantit la surface plane »[68] . Ombres et lumières se déroulent, jouent, s’absorbent, se diffusent, éléments immatériels qui rendent vivantes et légères ces courbes en apparence massives. Les surfaces développables ont en commun de déployer des surfaces spiraliques, telles des ailes d’oiseau. A ce propos, notons que la Colonne développable de la Victoire fut appelée d’abord L’Envol de l’oiseau, à propos de laquelle Pevsner écrivait à l’architecte Saarinen en mars 1956 : « Vous comprenez, j’en suis sûr, qu’on ne tire rien de rien. L’inspiration de n’importe quel sculpteur, je pense, dérive essentiellement des formes humaines et animales. Le sculpteur les adapte à son expérience et les exprime à sa manière. Dans l’œuvre qui nous occupe, j’ai voulu exprimer les idées de victoire et de liberté et me suis inspiré pour cela du vol des oiseaux et du mouvement puissant de leurs ailes. »[69]

           Dans Construction spatiale aux troisième et quatrième dimensions (1961) du MNAM il y a également la combinaison complexe de mouvements d’envol, qui se déploient, envol qui « se manifeste – écrit René Massat- en ne limitant pas le mouvement de spirale dans l’infini. »[70]. Considérons aussi le problème de la « troisième et quatrième dimensions » dans le titre de cette œuvre, qui est comme le testament pevsnérien, l’acmé de toute sa création. C’est la seule fois que l’artiste se réfère à ces dimensions[71]. Le débat sur la quatrième dimension est particulièrement animé chez les novateurs européens, en particulier les russes, autour de 1913. On met en avant les géométries non-euclidiennes, dont un des découvreurs avait été Nikolaï Lobatchevski au milieu du XIX siècle, pour dépasser l’espace illusionniste de la troisième dimension et aller au-delà. On révèle alors la quatrième dimension qui est le temps. Des spiritualistes qui puisaient dans les pensées extrême-orientales, comme Piotr Ouspienski, dans son Tertium Organum (1911) – lu par toute l’avant-garde russe-parleront de cinquième, sixième, septième dimensions qui seraient autant d’étapes dans l’investigation soirituelle du vrai monde, du monde authentique[72]. La quatrième dimension, en plus de la dimension temporelle créée par la multifacialité des constructions de Pevsner, a aussi une dimension poétique [73].

               La complexité des constructions aux tiges soudées est aussi remarquable, d’autant plus que chaque objet fabriqué par Pevsner est unique, « autographe », ne se prêtant que rarement au tirage. Ce qui unit cet ensemble , c’est l’emboîtement des multiples formes constituantes l’une dans l’autre dans une structure chaque fois renouvelée : « C’ est seulement en mettant à jour dans les surfaces développables l’ensemble des liens rattachant au vide les éléments fondamentaux que Pevsner parvient véritablement à les engendrer les uns en fonction des autres. Aucune armature curviligne, aucune tige rectiligne, n’ayant, en effet, dans le vide la même place, la même inclinaison, direction et orientation, toutes restent distinctes les unes des autres et de la surface qu’elles engendrent par leur conjonction, et en même temps font sorps avec elle et se perdent en elle. Celle-ci de son côté oscille entre sa souplesse de courbe et la rigidité du système complexe de plans tangents auquel voudrait la réduire sa genèse à partir de droites. Essentiellement irrégulière elle ne peut non plus prendre une forme définie et passe continuellement d’une forme à l’autre. »[74]

             Pevsner, brûlé d’une passion dévorante, est passé par toutes les étapes de l’enseignement académique dans sa jeunesse, mais il a davantage l’esprit d’un artisan fervent du Moyen Age visant chaque fois à faire son « chef-d’œuvre ». Nous trouvons peu de traces d’hésitations chez lui, aucun déchet. Peut-être les a-t-il éliminés. Chaque œuvre est décisive, totalement nouvelle. Pevsner ne se répète pas. S’il a, comme Gabo, opéré une révolution dans l’histoire de la sculpture, il ne s’est jamais laissé aller à la multiplication des objets qu’il créait.

             Homme secret, consumé par des passions, des émotions, des songes, des détresses, hanté par le doute et l’anxiété de créer, Pevsner fut obsédé par le souci de faire naître des univers nouveaux tirés du tréfond de la Nature et saisis par un élan impérieux intérieur. Les constructions, totalement inédites dans l’histoire de l’art depuis les origines, sont le résultat d’une élaboration technique complexe, aboutissant sur une extase, ce qu’un critique a appelé « une folie pour la Beauté »[75]. René Massat a souligné que jamais, autant que chez Pevsner, l’œuvre n’a été « un acte de libération de l’invisible et l’artiste […] le médiateur entre l’homme et le mystère initial, celui qui, selon Hölderlin, veut exprimer l’inexprimable »[76].

     

                               Jean-Claude Marcadé

                               Le Pam, avril-mai 2001

    [1] Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner (par les soins de Marie-Noëlle Pradel), Paris, Ministère d’Etat. Affaires culturelles, 1964

    [2] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], Tate Gallery Archive, CIII169, p. 2

    [3] René Massat, « Antoine Pevsner ou la primordialité d’être », in : Pevsner, Dijon, 1995, p. 164

    [4] Cf. Pevsner, op.cit., p. 255

    [5] Cf. Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1929) », in : Pevsner, op.cit., p. 8

    [6] Sur « Le Maillon », voir : Dmytro Horbatchov, Ibidem, p. 11

    [7] Cité par Dmytro Horbatchov, Ibidem

    [8] Voir : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 147-148

    [9] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 35

    [10] Cité par Valentine Marcadé, op.cit., p. 147

    [11] Cf. Nicoletta Misler, « Antoine Pevsner et l’artiste symboliste Mikhaïl Vroubel », in : Pevsner, op.cit., p. 16-39

    [12] alexeï pevsner, naum gabo et antoine pevsner [1964], zwanenburg, 1968, où, entre autres inepties, est raconté comment « Gabo anéantit publiquement les théories de ses adversaires qui étaient souvent des gens ayant une grande influence sur la jeune génération, comme le poète v. mayakovsky et le critique d’art o. brik » (p. 24) [le nom de Gabo n’apparaît jamais dans tout ce qui touche Maïakovski à cette époque !] ; où les contre-reliefs de Tatline sont datés de 1916 [et non de 1914-1915, et l’on voit là l’intention, qui est celle de tout l’opuscule, de montrer la primogéniture de Gabo, en l’occurrence même par rapport à Tatline ! !]

    [13] Bernard Dorival, Antoine Pevsner. Le dessin dans l’œuvre d’Antoine Pevsner, Paris, Prisme, 1965

    [14] Nicoletta Misler, op.cit., p. 36

    [15] Michel Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Tel/Gallimard, 1972, p. 557 ; je me permets de renvoyer à mon article « Mikhaïl Voubel…Quelques réflexions à propos de l’art et de la folie », Pleine Marge, N° 31, juin 2000, p. 51-63

    [16] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], op.cit., p. 12-13. Sur le rapport de la famille Pevsner au judaïsme et au christianisme, voir : Martin Hammer, Christina Lodder, Constructing Modernity. The Art and Career of Naum Gabo, New Haven-London, Yale University Press, 1999, p. 15-17. Le père des Pevsner ne reconnaissait pas le Talmud, quant à leur mère, elle semble avoir été baptisée (comme les deux derniers fils Naoum et Alexeï), elle allait à l’église orthodoxe mais ne se signait pas devant les icônes, ce qui explique qu’Antoine Pevsner ait dit à plusieurs reprises à René Massat : « Ma maman était protestante, mon père – je ne sais pas »…

    [17] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », L’œil, octobre 1956, N° 23, p. 29

    [18] René Massat, « Peintures anciennes de Pevsner », XXe siècle, mai 1961, N° 1, p. 67

    [19] Cf. John Bowlt, « L’enseignement artistique à Saint-Pétersbourg et à Moscou pendant les années de formation d’Antoine Pevsner », in : Pevsner, op.cit., p. 40-57

    [20] Virginie Pevsner, « Avant-Propos », op.cit.

    [21] Cf. Alexander Archipenko, Saarbrücken, Moderne Galerie des Saarland-Museums, 1986, p. 28-33. Au dos de la sculpture est inscrit en français : « Après moi viendront des jours quand cette œuvre guidera et les artistes sculpteront l’espace et le temps » ; voir aussi : Sculpture du XXème siècle 1900-1945. Tradition et ruptures, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1981, p. 22. A propos de l’œuvre d’Archipenko, Apollinaire écrivait en 1914 dans Der Sturm : « Couleurs et lumières jouent sur les formes devenues humaines et semblent les pénétrer. Les voussures, les formes complémentaires, la différenciation des plans, les creux et les reliefs, jamais brusquement opposés, se soulèvent en pierre vivante, à qui un coup de ciseau passionné a donné une expression sculpturale », cité dans ibidem

    [22] Cf. Alexander Archipenko, op.cit., p. 34-37

    [23] De la même façon, Gabo rejettera tout contact avec Archipenko. L’influence d’Archipenko sur Gabo est pourtant évidente en 1916-1917 : par exemple, les divers Torses construits de Gabo sont une cubofuturisation de Figure inclinée d’Archipenko des années 1910. De même la Tête construite dans une niche de Gabo conjugue autant la poétique du creux et du saillant d’Archipenko dans sa Tête construite de 1913, que les gestes de Malévitch et de Tatline en 1915 consistant à utiliser des encoignures pour leurs œuvres, voire celui d’Henri Laurens dans sa Femme à la mantille de1915. Sur Laurens-Gabo, voir Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », in : Pevsner, op.cit., p. 71

    [24] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 29

    [25] Cf. Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », op.cit., p. 58-81

    [26] Cf. la lettre du frère aîné, Yérémieï, de 1959-1960, qui parle de « l’époque où nous vous avons expédiés vous deux, Natan [Antoine] et Néhémia [Naoum], en Norvège, c’est-à-dire nous ne voulions pas que vous vous retrouviez dans l ‘armée tsariste au moment de la Première guerre mondiale », Fonds Gabo, Tate Gallery Archive, C V 5

    [27] Lettre de Pevsner à Gabo [1945], op.cit., p. 9-10

    [28] E. Ziornova [une élève des Vkhoutémas en 1920], citée par Sélim Khan-Magomédov, Vhutemas [sic], Paris, Regard, 1990, t. II, p. 807

    [29] Cf. lettre de Pevsner à Gabo [1945], op. cit., p. 9

    [30] Je me permets de renvoyer ici à mon livre L’Avant-Garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, p. 79-81

    [31] René Massat, » Peintures anciennes d’Antoine Pevsner », op.cit., p. 68

    [32] L’ exposition itinérante « Die grosse Utopie » [La grande utopie] (1992-1993- Francfort, Amsterdam, New York, Moscou) n’a exposé que des tableaux de Pevsner et aucun relief et sculpture entre 1923 et 1932, date limite de cette exposition – ce qui est préjudiciable pour la juste appréciation de Pevsner dans le courant de l’avant-garde russe européenne des années 1920

    [33] René Massat, « Peintures anciennes de Pevsner », op. cit., p. 68 ; l’auteur consacre de beaux passages au tableau La Naissance de l’Univers (MNAM, début des années 1930) qui, selon lui, « contient et exprime la naissance de l’œuvre, le phénomène, l’événement, la création », ibidem.

    [34] Sélim Khan-Magomédov, « Les frères N. Pevsner et N. Gabo et le premier constructivisme », in : Pevsner, op.cit., p. 105. Tout l’article de Khan-Magomédov donne un panorama très instructif de l’atmosphère artistique dans laquelle se déroula le travail de Pevsner entre 1917 et 1923)

    [35] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Manifeste réaliste et l’œuvre d’Antoine Pevsner », in : Pevsner, op.cit., p. 82-97

    [36] Cf. Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner (par les soins de Jean Cassou et de Marie-Noëlle Pradel), op.cit., 1964

    [37] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 30

    [38] Cf. la traduction par Gabo en anglais de la proposition : « Tels sont les cinq principes irréfutables de la création de notre technique de la profondeur » [voir la nouvelle traduction intégrale à partir du russe du Manifeste réaliste par Jean-Claude et Valentine Marcadé dans le Bulletin de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner  N° 2, printemps 1997, p. 10-15]- par : « These are the five fundamental principles of our work and our constructive [sic] technique », in : Gabo on Gabo (par les soins de Martin Hammer et Christina Lodder), Forest Row, Artists. Bookworks, 2000, p. 28

    [39] « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner », op.cit., p. 64

    [40] Cf. Martin Hammer, Christina Lodder, Constructing Modernity. The Art and Career of Naum Gabo, op.cit., p. 403-436

    [41] Dans sa correspondance, Pevsner se réfère constamment à l’article de Gabo « The Constructive Idea in Art » et « Sculpture : Carving and Construction in Space » dans Circle : International Survey of Art, London, Faber and Faber, 1937, p. 1-10 et 103-112 (repris dans Gabo on Gabo, op.cit., p. 97-116), où il se pose comme le penseur unique de l’« idée constructiviste » sans faire une seule fois mention de Pevsner

    [42] « Extraits d’une lettre de Gabo et Anton Pevsner », op.cit., p.63

    [43] Sur l’élaboration du Jivskoulptarkh [peinture-sculpture-architecture] à la fin de 1919 à Moscou, voir : S.O. Chan-Magomedov, Pioniere der sowjetischen Architektur. Der Weg zur neuen Architektur in den zwanziger und zu Beginn der dreissiger Jahre, Dresde, 1983, p. 78sq.

    [44] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur [tapuscrit, 1944, p. 51bis]

    [45] Sur la question de la transparence chez Kupka, Duchamp, Tatline, Liev Brouni, Sofia Dymchits-Tolstaïa entre 1911 et 1920, voir : Krisztina Passuth, « Pevsner et Gabo : facture et transparence », in : Pevsner, op.cit., p. 121-132 ; voir également sur la question du « verre » (Larionov) et de la «vitre » (Delaunay, Yakoulov, Tatline) en 1912-1914 : Jean-Claude Marcadé, L’Avant-garde russe 1907-1927, op.cit. , p.133-134. On pourrait ajouter Malévitch et sa Table de comptabilité et pièce (1913) du Stedelijk Museum d’Amsterdam qui joue avec les transparences de ses vitres quadrilatères peintes.

    [46] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p. 33

    [47] Charles Delloye, « La réalité développable d’Antoine Pevsner », XXe siècle, juin 1957, N° 9, p. 16

    [48] Charles Delloye, Ibidem, p. 14 ; sur l’originalité de l’importance accordée par Pevsner au matériau, voir : Paul-Louis Rinuy, « Pevsner : le travail de la matière et la genèse de l’art abstrait », in : Pevsner, op.cit., p. 202-215

    [49] Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques. Les peintres cubistes [1913], Paris, Hermann, p. 109-110

    [50] Sur La Chatte, voir : Guéorgui Kovalenko, « Le ballet La Chatte dans la mise en forme de Pevsner et de Gabo », in : Pevsner, op.cit., p. 134-145 ; le catalogue Pevsner 31 dessins, Paris, Galerie Pierre Brullé, 1998 (où l’on découvre des dessins très nettement liés à l’espace scénique de La Chatte)

    [51] Comme pour le Manifeste réaliste, Gabo a prétendu, de façon peu plausible, être le seul concepteur de la scénographie de La Chatte

    [52] Cf. Le contrat signé par Diaghilev le 2 mars 1927 et le plan sur papier millimétré de la scène in : Aube Lardera, Antoine Pevsner, sa vie, son œuvre, Thèse de doctorat, Université de Paris IV, tome II, p. 260-262

    [53] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur, op.cit., p. 94

    [54] Maxence Dichamp, Ibidem, p. 95

    [55] in : Abstraction-Création : Art non-figuratif, N° 1, 1932, p. 14

    [56] in : Abstraction-Création : Art non-figuratif, N° 2, 1933, p. 35, repris dans : Pevsner au Musée National d’Art Moderne. Les écrits de Pevsner, op.cit., p. 52

    [57] Mady Ménier, « Aux pieds de la Tour Eiffel… », op.cit., p. 78

    [58] Mady Ménier, Ibidem

    [59] Mady Médier, Ibidem

    [60] Le Corbusier, in : Antoine Pevsner, Paris, René Drouin, 1947

    [61] Virginie Pevsner, citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, tapuscrit [Archives de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner »], juillet, 1998, p. 36

    [62] Cf. Jean-Claude Crespelle, « Pevsner sculpte avec la lampe à souder », Journal du dimanche, 6 janvier 1957 ; pour un exposé précis du travail de Pevsner, voir : Paul-Louis Rinuy, « Pevsner : le travail de la matière et la genèse de l’art abstrait », op.cit., p. 203-215

    [63] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p.33

    [64] Ibidem, p. 34

    [65] Virginie Pevsner, citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, op.cit., p. 33

    [66] René Massat, Antoine Pevsner et le Constructivisme, Paris, Caractères, 1956, p. 20

    [67] « Propos d’un sculpteur. Interview d’Antoine Pevsner par Rosamond Bernier », op.cit., p.33

    [68] Ibidem, p. 33

    [69] Lettre de Pevsner à Eero Saarinen [mars 1956], citée par Elisabeth Lebon, Antoine Pevsner. Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, op.cit., p. 45

    [70] René Massat, Antoine Pevsner et le Constructivisme, op.cit., p. 18

    [71] Sur la Construction spatiale aux troisième et quatrième dimensions, je renvoie à la plaquette qui lui est consacrée, éditée par l’Association « Les Amis d’Antoine Pevner », et en russe, à mon article : « Pevzner : Prostranstviennaya konstrouktsiya v tretiem i tchetviortom izméréniyakh », Mir dizaïna/World Design [Saint-Pétersbourg], N° 3, automne 1999, p. XXIX-XXXII

    [72] Dans l’abondante littératur des années 1970 sur le Tertium Organum, voir : Linda Hinderson, The Artist, « The Fourth Dimension » and Non Euclidean Geometry 1910-1930. A Romance of Many Dimensions , Yale University, 1975 ; Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace néo-platonicien », dans : Malévitch. Colloque international tenu au Centre Georges Pompidou, Lausanne, L’Age d’homme, 1979, p. 15-30

    [73] Je remercie Patrick Vérité qui m’a indiqué les éléments conduisant à cette conception poétique de la quatrième dimension : outre les déclarations de Pevsner dans l’interview de Rosamond Bernier en 1956 et ses déclarations dans « La Science tue la poésie » dans XX siècle, N° 12, 1959, il faut mentionner le rapport entre Hinton (et, à sa suite, Ouspienski) et Maeterlinck qui, dans La vie de l’espace (1928), écrit que « nous ne pouvons jamais voir une figure à quatre dimensions avec nos yeux corporels, mais seulement à l’aide de notre eil intérieur » (p. 123)

    [74] Charles Delloye, « La réalité développable d’Antoine Pevsner », op.cit., p. 16

    [75] Maxence Dichamp, Anton Pevsner et le Réalisme constructeur, op.cit., p. 71

    [76] René Massat, « Antoine Pevsner ou la primordialité d’être », op.cit., p. 167

  • Вот типичный кацапский хуй!

    Милонов считает гомосексуальные признания Депардье покаянием

    Депутат заксобрания Санкт-Петербурга Виталий Милонов назвал гомосексуальные откровения актера Жерара Депардье покаянием, сообщает «Русская служба новостей».

    Милонов уверен, что актер специально переехал из Франции в Россию, чтобы навсегда распрощаться со своим порочным прошлым. «Думаю, что духовный ветер Мордовии излечит в нем этот порок. Понятно, он же приехал из Франции, страны распущенной. Но сейчас, вдыхая суровый духовный ветер Мордовии, он очищается, он внутри себя хочет убить этот порок. Он публично вытащил этого черта и заколол его осиновым колом российской нравственности», — поделился размышлениями парламентарий.

    Ранее сообщалось, что в своей новой автобиографической книге «Так получилось» Жерар Депардье признался в занятиях гомосексуальной проституцией. Он также рассказал, что не только занимался проституцией, но и обкрадывал своих клиентов, обворовывал могилы. Депардье получил российское гражданство в 2012 году.

  • Les problèmes géographiques de l’Ukraine

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    L’Ukraine, pour un empire

    JEAN RADVANYI PROFESSEUR DE GÉOGRAPHIE À L’INSTITUT NATIONAL DES LANGUES ET CIVILISATIONS ORIENTALES. 2 OCTOBRE 2014

    Evolution du territoire ukrainien depuis 1921. (Infographie Idé pour Libération)
    LE LIBÉ DES GÉOGRAPHESAvec ses voies d’accès sur l’Europe du Sud et la mer Noire, le voisin ukrainien est un enjeu stratégique pour la Russie qui rêve de s’affirmer en unique puissance mondiale. Au risque de se retrouver dans une impasse.
    Cela ressemble à un cauchemar : une guerre entre Russes et Ukrainiens. Et pourtant, on compte déjà plus de 3 000 morts dans le Donbass, en grande partie les victimes civiles des bombardements de Lougansk et Donetsk par l’aviation et l’artillerie ukrainiennes. Mais saura-t-on jamais le nombre de soldats, réguliers ou «volontaires» morts des deux côtés de ce front ?
    Septembre 2014. Dans le hall tout neuf de l’aéroport moscovite de Vnoukovo, d’où partent les avions pour le Caucase nord, un groupe d’hommes de tous âges en treillis militaires entoure un grand pope visiblement prêt à rejoindre ce combat. La télévision russe déverse à longueur d’antenne des images soigneusement choisies de cette guerre : HLM ou hôpitaux bombardés, familles encore terrées dans les abris, images de tirs venus rompre un cessez-le-feu fragile. Elles passent en boucle entre des reportages sur les manœuvres à la frontière chinoise, sur les nouvelles armes nucléaires… Comme si les autorités qui contrôlent tous les médias télé préparaient leur population à une troisième guerre mondiale. Mais quelle est donc la stratégie à long terme de Vladimir Poutine ?

    AFFAIBLISSEMENT DURABLE
    Pour un géographe, il est tentant d’analyser ce conflit à différentes échelles. A l’échelle locale, le but est clair. Après l’annexion de la Crimée en mars, la Russie entend affaiblir durablement l’Etat ukrainien en le privant du contrôle de ses régions orientales. Une semaine de combat de plus et les sécessionnistes prenaient la ville de Marioupol, ouvrant un corridor terrestre vers la Crimée le long de la mer d’Azov. L’été a montré que la desserte de la presqu’île par ferry, dans le détroit de Kertch, était problématique et la construction du pont (confiée à des oligarques proches du Kremlin, les frères Rotenberg et Gennady Timchenko) prendra du temps. L’équilibre des forces a basculé dès que la Russie a envoyé sur place des armes lourdes et des volontaires. Avec les sécessionnistes locaux de plus en plus déterminés du fait des frappes aveugles ordonnées par Kiev, ils ont pratiquement anéanti l’essentiel de l’armée ukrainienne.

    Dans la campagne électorale en cours dans le reste du pays, beaucoup promettent de reconquérir le Donbass, mais les pays occidentaux hésitent à réarmer Kiev. Les facteurs d’opposition entre régions ukrainiennes sont anciens. Ils remontent à la longue séparation historique, culturelle et politique entre l’Ouest rattaché à la Pologne ou à l’empire austro-hongrois, le Sud vassal de l’empire ottoman et l’Est sous tutelle tsariste.

    L’assemblage actuel ne date que de l’époque soviétique, façonné par Staline et Khrouchtchev. Or, on a toujours sous-estimé les tensions réelles, linguistiques mais aussi économiques et politiques qui divisaient ce pays, dans un contexte où, à chaque fois qu’une majorité «occidentale» dominait la Rada, elle s’empressait de voter des lois cherchant à forcer l’ukrainisation du pays jusqu’à l’absurde, comme cette obligation de passer les films russes en version sous-titrée à la télé ukrainienne.

    RETOUR DE LA «NOVOROSSIA»
    Aujourd’hui, sauf revirement politique, la sécession est consommée : les élections du 26 octobre n’auront pas lieu dans les régions de Donetsk et Lougansk, où un vote, prévu le 2 novembre, va officialiser l’existence de cette «Novorossia», reprenant une ancienne dénomination de l’époque tsariste. Poutine ne cherchera sans doute pas à annexer ces régions. A coup sûr, il entretiendra là un foyer de tensions, comme le Kremlin l’a instauré, dès la présidence Eltsine, en Transnistrie et en Abkhazie. A l’échelle macro-régionale, cela ressemble à une leçon de géostratégie en temps réel. Sans aucun doute, avec ses ports de la mer Noire (dont Sébastopol), son contrôle des axes majeurs entre Russie et Europe du Sud et dans l’isthme mer Baltique-mer Noire, l’Ukraine est bien ce «pivot stratégique» évoqué par Brzezinski. Vladimir Poutine en a la même lecture et, dès son arrivée au pouvoir, il a prévenu les Occidentaux : l’Ukraine est un voisin stratégique majeur pour la Russie et celle-ci ne laissera pas se répéter dans ce pays un scénario balte.

    AVEUGLEMENT EUROPÉEN
    On peut certes qualifier cette position de néo-impériale, mais alors, que cesse le double langage et qu’on qualifie pour ce qu’ils sont les projets de bouclier antimissiles ou les interventions états-uniennes depuis l’Amérique centrale jusqu’au Moyen-Orient ! Ralliée aux lobbies polonais et suédois, l’Union européenne n’a tenu aucun compte des avertissements russes en proposant ses accords d’association, sans se préoccuper aucunement des répercussions concrètes en Ukraine. Entre cet aveuglement européen et la volonté russe de réaffirmer sa puissance, on aboutit à la situation actuelle, dramatique pour les Ukrainiens qui voient s’effondrer leur projet d’Etat nation.

    Ces événements impliquent aussi une troisième échelle de lecture. Le message envoyé par Vladimir Poutine et les questions qu’il pose, au moins depuis son célèbre discours de Munich en 2007, dépassent largement l’enjeu ukrainien. Moscou rejette la gestion des affaires du monde telle que les Américains ont cru pouvoir la mener, en s’autoqualifiant d’unique hyperpuissance et en tentant d’imposer leurs règles et leur vision du monde au reste de la planète. Pour Vladimir Poutine, il est grand temps de regarder le monde tel qu’il est, avec ses nouveaux défis et ses nouveaux acteurs, entre autres les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), pour reprendre cet acronyme devenu célèbre. Et comment imaginer que la politique de sanctions puisse être efficace sans qu’on fasse l’effort d’apporter des réponses réelles aux questions légitimes posées par les Russes en matière de sécurité globale ?

    Cette succession de décisions marque un tournant majeur, avec la dégradation des relations entre la Russie et l’Occident, incitant le Kremlin à accélérer le processus de rapprochement avec la Chine, en dépit des peurs que celle-ci suscite. Elles auront des effets négatifs durables dans nombre d’Etats européens, Allemagne comprise.

    Pour la Russie, cette nouvelle donne risque d’être doublement funeste. Le gel des projets de coopération avec les grandes entreprises occidentales freinera durablement la croissance russe et ses tentatives de diversification économique.

    DÉRIVE AUTORITAIRE
    Mais, plus inquiétant encore, est l’évolution politique intérieure. La peur des influences étrangères, qualifiée de pernicieuse, a engendré à la fois un déferlement nationaliste, dangereux dans un Etat multinational, et une dérive autoritaire qui va bloquer pour longtemps le dynamisme russe.

    Au-delà de l’opposition, qualifiée d’agent de l’étranger, les nouvelles lois sur la presse, les ONG, Internet, empêchent de plus en plus tout débat ouvert. Or, qui peut penser que les acteurs économiques ne soient pas entraînés eux aussi par l’enfermement patriotique prôné par le Kremlin ? Victorieuse à court terme en «Novorossia», la Russie de Poutine est engagée dans une voie qui pourrait bien être une impasse.

    Auteur de «Retour d’une autre Russie» (éd. Au bord de l’eau)

    Jean RADVANYI Professeur de géographie à l’Institut national des langues et civilisations orientales

     

     

  • Sur l’Ukrainien Gogol

    Профессор В.Н.Перетц « Гоголь и малорусская

    литературная традиция »

    Из сборника «Н. В. Гоголь. Речи, посвящённые его

    памяти». Опубл.: 1902

    Гоголь и малорусская литературная традиція.

    Окидывая бѣглымъ взглядомъ судьбы нашей литературы за послѣднія сто-полтораста лѣтъ, мы поражаемся ея быстрымъ и могучимъ разцвѣтомъ.

    Не прошло столѣтія съ того времени, какъ мы пріобщились къ европейской литературной жизни — и на нашемъ горизонтѣ появились два крупнѣйшихъ и еще не превзойденныхъ художника слова — Пушкинъ и Гоголь.

    Послѣдній, разсматриваемый въ отдаленіи полувѣка, на общемъ фонѣ развитія русской литературы представляетъ собою явленіе поразительное.

    Чѣмъ былъ до Гоголя русскій романъ, русская повѣсть? Зародясь въ XVII вѣкѣ по образцу переводной, сильно окрашенная мистическимъ настроеніемъ создавшей ее среды и лишь въ слабой степени приближаясь къ реальному воспроизведенію явленій жизни, — эта повѣсть, не успѣвъ окрѣпнуть, тонетъ въ необозримомъ морѣ переводныхъ романовъ XVIII столѣтія. Со второй половины его, въ подражательномъ романѣ Эмина и другихъ появляются живые звуки, напоминающіе наше родное, видны живыя краски современной дѣйствительности, думы и чувства лучшихъ русскихъ людей. Но все это было отрывочно, случайно.

    Нѣсколько позже безконечная вереница повѣстей, послѣдовавшая за извѣстными опытами въ этомъ родѣ Карамзина, — не оставила намъ ни одного сколько-нибудь замѣчательнаго произведенія, способнаго пережить послѣдующее столѣтіе. Повѣсти Греча, Булгарина, Полевого и менѣе извѣстныхъ авторовъ — постигло забвеніе, лишь, изрѣдка нарушаемое трудолюбивыми разысканіями историковъ литературы.

    И только немеркнущимъ свѣтомъ, какъ лучезарныя звѣзды сіяютъ и весело-привѣтно свѣтятъ намъ изъ далекаго прошлаго немудреные разсказы пасичника Рудаго Панька, изъ хутора близъ Диканьки. Ихъ не затмили шедевры, вылившіеся съ пера цѣлой плеяды талантливыхъ писателей, — и до сихъ поръ мы перечитываемъ повѣсти Гоголя, какъ нѣчто живое, свѣжее; и это чтеніе, отрывая насъ отъ безотрадныхъ порою думъ и мелочей кипящей вокругъ жизни, даетъ намъ чистое эстетическое наслажденіе.

    Гдѣ, и въ чемъ тайна этого явленія? Гдѣ источникъ того очарованія, которое испытали всѣ мы въ дѣтствѣ и ранней юности, переносясь вмѣстѣ съ Гоголемъ въ его благодатную Украйну, — и сохранили это очарованіе на много лѣтъ?…

    Обратившись за разрѣшеніемъ этого вопроса къ критикѣ, современной Гоголю и позднѣйшей, мы не найдемъ разгадки его очарованія. Мало того, мы встрѣтимъ рядъ изумительно противорѣчивыхъ сужденій. Авторитетный въ свое время Н.А.Полевой одобрительно отозвался о первыхъ повѣстяхъ Гоголя, но затѣмъ измѣнилъ тонъ и первый провозгласилъ, что «Гоголя захвалили». Знаменитый острословъ своего времени, баронъ Брамбеусъ-Сенковскій, говорилъ объ авторѣ «Тараса Бульбы», «Старосвѣтскихъ помѣщиковъ» и пр. — что «у него нѣтъ чувства», что онъ употребляетъ выраженія низкія, грязныя, а по содержанію — его повѣсти ниже романовъ…. Поль-де-Кока.

    Ученый критикъ, также нынѣ забытый, какъ и Сенковскій — проф. С.Шевыревъ отмѣтилъ только, что Гоголь имѣетъ чудный даръ схватывать безсмыслицу въ жизни человѣка, но не нашелъ въ его повѣстяхъ ничего, кромѣ смѣшного и забавнаго. Все глубоко-грустное, трогательное, патетическое — прошло мимо его вниманія….

    Это странное непониманіе Гоголя можно, кажется намъ, объяснить только однимъ: по природѣ своего духа и творчества онъ былъ чуждъ великорусской литературѣ. Онъ, какъ показываетъ анализъ его первыхъ повѣстей, скорѣе является въ нихъ художникомъ-завершителемъ предыдущаго періода развитія малорусской литературы, нежели начинателемъ новой, общерусской.

    Но едва ли не самымъ суровымъ и…. несправедливымъ судьей Гоголя оказался его землякъ, П.Кулишъ. Сначала поддавшись непосредственному вліянію художественнаго творчества нашего великаго писателя, Кулишъ выступилъ затѣмъ съ придирчивой критикой деталей, пытаясь его развѣнчать. Соглашаясь, что въ украинскихъ повѣстяхъ «чувствуется общій поэтическій тонъ Украйны», Кулишъ, однако, настаиваетъ на томъ, что онѣ мало заключаютъ въ себѣ исторической и этнографической истины и, подвергая анализу Сорочинскую ярмарку, выводитъ заключеніе, что Гоголь не зналъ народныхъ обычаевъ.

    Но имѣютъ ли въ художественномъ произведеніи значеніе такія мелочи, какъ мѣстныя детали свадебнаго ритуала, которыхъ нельзя обойти въ житейской обстановкѣ? Мы и не ищемъ въ повѣстяхъ Гоголя этнографическихъ изслѣдованій: пусть будетъ правдой только одно изъ сказаннаго съ укоризной Кулишомъ: «украинскія повѣсти Гоголя не болѣе какъ радужныя грезы поэта о родинѣ», и если это такъ — мы будемъ довольны.

    Критика Кулиша была опровергнута до мелочей Максимовичемъ, и теперь, много лѣтъ спустя послѣ этого спора, съ развитіемъ и расширеніемъ въ новыя, неизслѣдованныя тогда области историко-литературныхъ изученій — постепенно, ярче и ярче выясняется связь творчества Гоголя съ цѣлымъ рядомъ предшествующихъ поколѣній малорусскихъ писателей и глубоко лежащая историческая основа его.

    Кулишъ обвинялъ Гоголя въ незнаніи условій жизни малорусскаго народа; въ томъ, что если онъ и наблюдалъ её — то лишь «съ панскаго крыльца». Но все: факты изъ жизни великаго писателя, его воспитаніе, наконецъ его переписка — опровергаютъ это обвиненіе.

    Дѣйствительно ли Гоголь могъ остаться, такъ чуждымъ народной жизни, какъ полагалъ Кулишъ?

    Семья Гоголя — была «средней руки малорусская панская семья, вышедшая изъ родовъ казачьей старшины и духовенства, по своему прошлому и настоящему скорѣе буржуазная, чѣмъ аристократическая», какъ мѣтко охарактеризовалъ её новѣйшій біографъ Гоголя[1].

    Литературныя и общественныя движенія Европы въ концѣ XVIII ст. не затронули этой среды; мирно прозябая въ своемъ углу, не зная ни вольтеріанскаго вольнодумства, ни масонскаго исканія правды, не производя общественныхъ дѣятелей въ родѣ Новикова или Радищева, — эта среда мирно покоилась почти до половины XIX столѣтія въ объятіяхъ старой семинарской образованности, завѣщанной XVII-мъ вѣкомъ. Въ такой средѣ вѣрно и свято чтутся и хранятся старыя традиціи, въ томъ числѣ и — литературныя. Остановимся на нихъ.

    Одинъ изъ предковъ Гоголя, Танскій былъ извѣстенъ, какъ авторъ интерлюдій и пользовался славой Мольера у современниковъ. Этотъ родъ литературныхъ произведеній былъ любимымъ и популярнымъ въ Малороссіи. Онъ перешелъ и въ кукольный театръ — въ вертепное представленіе, даваемое кое-гдѣ и донынѣ на праздникъ Рождества Христова. Школьная драма не обходилась безъ интерлюдій. Въ нихъ выводились на сцену лица изъ простонародья и, что особенно важно — говорили не на литературномъ славянороссійскомъ языкѣ, а на простонародномъ, малорусскомъ, понятномъ всѣмъ слушателямъ.

    Любимыми типами въ интерлюдіяхъ были: простоватый мужикъ, въ родѣ Солопія Черевика изъ «Сорочинской ярмарки»; школьникъ-семинаристъ, по малорусски дякъ или, какъ шутливо именовали его авторы сатиръ — «пиворѣзъ»; отбившись отъ школы за великовозрастіемъ, онъ увлекается предметами, чуждыми строгой духовной наукѣ: ухаживаетъ и за торговками, и за паннами, пьянствуетъ и для добыванія средствъ къ существованію поетъ канты и псалмы подъ окнами, пускается на рискованныя аферы. Онъ не прочь порою подшутить надъ неписьме́ннымъ крестьяниномъ, продѣлывая надъ нимъ неблаговидныя шутки: объявивъ себя живописцемъ и взявшись нависать портретъ, онъ вымазываетъ простака сажей.

    Въ интерлюдіяхъ разныхъ авторовъ появляются на сцену хвастливый и легкомысленный польскій шляхтичъ, въ родѣ изображеннаго въ «Тарасѣ Бульбѣ», очень смѣлый, но быстро теряющій свою смѣлость при появленіи козака-запорожца; хитрый еврей-шинкарь, прототипъ изворотливаго Янкеля; цыгане, казаки, наконецъ цѣлый сонмъ разной чертовщины — вотъ любимые персонажи малорусскихъ интерлюдій XVIII вѣка.

    Эти типы стали постоянными: они повторяются и у Довгалевскаго, и у Конисскаго, и у Некрашевича и наконецъ — на порогѣ XIX ст. и новой украинской литературы — у Гоголя-отца и Котляревскаго. Дьякъ Ѳома Григорьевичъ — Гоголя-отца, Финтикъ — Котляревскаго въ сущности тотъ же переодѣтый дякъ-пиворѣзъ, прямой потомокъ глуповатыхъ, прожорливыхъ и сластолюбивыхъ героевъ старинной интерлюдіи. Этотъ же типъ повторилъ и Нарѣжный въ своемъ романѣ «Бурсакъ».

    У нашего великаго писателя характеристика тѣхъ же типовъ осталась традиціонной; измѣнились только формы произведеній, въ которыхъ они выводятся: Гоголь воспользовался народными типами — не въ комедіяхъ, а въ повѣстяхъ. Кто не смѣялся чистымъ, здоровымъ смѣхомъ, читая о похожденіяхъ богослова Халявы и мудраго философа Хомы Брута, крадущаго въ критическій моментъ рыбу изъ кармана зазѣвавшагося товарища, или — послѣ сильныхъ ощущеній пережитыхъ при встрѣчѣ съ вѣдьмою — мирно отправляющагося искать утѣшенія и подкрѣпленія силъ у знакомой вдовы. Вспомнимъ Андрія, сына Тараса, и его похожденія въ Кіевѣ съ дочерью воеводы.

    Казакъ-запорожецъ, безъ просвѣту тянущій горилку, но когда нужно — бодро выступающій на защиту вѣры и національности, отлился въ народной пѣснѣ и интерлюдіи въ сходныхъ чертахъ, соединяя въ себѣ и высокое — и комическое. Въ тѣхъ же чертахъ изображаетъ его Гоголь, слѣдуя живому еще въ его время народному преданію.

    Кромѣ этихъ мужскихъ типовъ, остановимся на часто встрѣчающемся у Гоголя женскомъ типѣ бойкой, рѣзкой на языкъ бабы — каковой является хотя бы Хивря въ «Сорочинской ярмаркѣ», или Солоха въ «Ночи подъ Рождество». Этотъ типъ находимъ въ массѣ народныхъ сказокъ и анекдотовъ, не всегда русскаго происхожденія, а заимствованныхъ изъ переведенныхъ еще въ XVII в. съ польскаго повѣстяхъ и жартахъ.

    Но не одни только юмористическіе типы Гоголя совпадаютъ съ установившимися типами украинской литературы и народной словесности. Мы видимъ и другія лица, обрисованные инымъ размахомъ, иными красками. Трогательный типъ матери-казачки, воспѣтой въ рядѣ думъ и пѣсенъ, воспроизведенъ Гоголемъ въ лицѣ матери Остапа и Андрія.

    Одинъ изъ критиковъ объяснялъ высоко-патетическое настроеніе всей повѣсти «Тарасъ Бульба» болѣзненною приподнятостью нервовъ, природной склонностью къ аффектаціи и риторизму, присущей Гоголю. Нѣтъ спора, въ раннихъ письмахъ Гоголя проявляются очень замѣтно эти черты его стиля. Но не забудемъ стиля и настроенія тѣхъ несомнѣнныхъ источниковъ, изъ которыхъ создался Тарасъ — и мы поймемъ, откуда взялся высоко-патетическій тонъ разсказа, самые герои и ихъ подвиги.

    Гоголь живо интересовался народностью и, тоскуя въ Петербургѣ по родинѣ, почти во всѣхъ письмахъ къ матери, сестрѣ, знакомымъ, вплоть до появленія «Ревизора», повторялъ просьбы о присылкѣ ему старинныхъ пѣсенъ, преданій, повѣрій, даже костюмовъ народныхъ.

    Безъ сомнѣнія, не разъ въ дѣтствѣ и самъ слышалъ онъ думы кобзарей — и о Самойлѣ Кишкѣ и о Марусѣ Богуславкѣ, о трехъ братьяхъ, бѣжавшихъ изъ Азова, и цѣлый рядъ другихъ думъ, обрисовывающихъ вѣкъ борьбы славнаго лыцарства запорожскаго за вѣру и народность. Живы были у всѣхъ въ памяти и пѣсни о недавно минувшихъ гайдамацкихъ войнахъ.

    Гоголь, будучи ученикомъ Нѣжинскаго Лицея, любилъ бродить по базару; — и до сихъ поръ рѣдкій базаръ, ярмарка въ Малороссіи обходятся безъ пѣнія старцевъ, трогающаго подъ-часъ и самую загрубѣлую, черствую душу. Да и въ усадьбу Гоголей не разъ, вѣроятно, заходили кобзари и лирники потѣшить пановъ и получить себѣ подачку на пропитаніе.

    Вотъ тотъ источникъ, изъ котораго объясняется многое въ «Тарасѣ Бульба» и «Страшной мести».

    Малорусскія думы, слѣды которыхъ восходятъ до XVI вѣка, сложились, относительно формы, подъ вліяніемъ школьной литературы. И, если эта литература была блѣдна, давала мало живыхъ отраженій народнаго настроенія и внутренней жизни, то въ думахъ, наоборотъ, мы находимъ почти полную исторію героической и многострадальной Украйны XVI—XVIII вѣковъ, какъ она отразилась въ народномъ пониманіи и прошла сквозь призму его поэтическаго творчества. И Гоголь это глубоко чувствовалъ. «Всѣ думы и особенно повѣсти бандуристовъ ослѣпительно хороши», пишетъ онъ И. И. Срезневскому[2]. «Я къ нашимъ лѣтописямъ охладѣлъ, напрасно силясь въ нихъ отыскать то, что̀ хотѣлъ бы отыскать»… «Я недоволенъ польскими историками, они очень мало говорятъ объ этихъ (казацкихъ) подвигахъ… И потому-то каждый звукъ пѣсни мнѣ говоритъ живѣе о протекшемъ, нежели наши вялыя и короткія лѣтописи…

    Во многихъ мѣстахъ своего «Тараса Бульбы» и другихъ повѣстяхъ Гоголь пользуется почти буквально народнымъ преданіемъ и думами, которыя передаетъ съ незначительной перефразировкой. Пособіемъ здѣсь служили ему сначала память, опиравшаяся на записи родныхъ, а позже — изданія Срезневскаго и Максимовича.

    Упомянемъ еще, что въ основаніи разсказа «Ночь подъ Рождество» лежитъ легенда о благочестивомъ кузнецѣ-живописцѣ, извѣстная всей средневѣковой Европѣ и задолго до Гоголя ставшая народной въ Малороссіи.

    Но не одно это обстоятельство связываетъ Гоголя съ малорусской литературой. Какъ отецъ его имѣлъ предшественниковъ въ лицѣ Котляревскаго и авторовъ интерлюдій, такъ и Ник. Вас. въ значительной степени связанъ съ своими предшественниками: съ Квиткой — относительно «Ревизора» и съ Нарѣжнымъ — въ повѣстяхъ. Не мѣсто разбирать здѣсь, въ какой мѣрѣ «Пріѣзжій изъ столицы» Квитки отразился въ «Ревизорѣ», и что̀ могъ дать «Бурсакъ» и «Два Ивана» для повѣстей «Вій» и «О томъ, какъ поссорился Иванъ Ивановичъ съ Иваномъ Никифоровичемъ», Гоголя.

    Для насъ важно вовсе не то, могъ ли въ данномъ случаѣ Гоголь подражать, или творилъ самостоятельно. Исторія литературы давно уже показала намъ, что и въ произведеніяхъ великихъ художниковъ наблюдаются часто безсознательныя повторенія и заимствованія. Писатель всегда зависитъ отъ своихъ предшественниковъ, что̀ было уже указано относительно Пушкина. Да и самъ Гоголь не скрывалъ источника своихъ сюжетовъ: два изъ нихъ даны ему Пушкинымъ. Такъ поэтъ захватываетъ частицы сдѣланнаго до него и часто изъ обломковъ воспринятыхъ впечатлѣній — строитъ по новому плану зданіи своего творчества.

    Относительно Гоголя вѣрнѣе всего, кажется намъ, объяснять совпаденіе его съ Квиткой и Нарѣжнымъ общностью источниковъ: анекдотовъ, данныхъ народнаго быта, народныхъ преданій и — той литературной традиціей, которая шла, не прерываясь отъ первыхъ годовъ возникновенія малорусской литературы, въ стѣнахъ школъ XVI вѣка, вплоть до выступленія на литературное поприще Гоголя.

    Я не буду утомлять ваше вниманіе, м. гг., подробнымъ исчисленіемъ звеньевъ, связывающихъ творчество Гоголя съ народнымъ. Тоскуя вдали отъ родины, онъ, какъ легендарный Антей, коснулся родной земли, и она наградила его неистощимымъ запасомъ творческой силы. Мечты о родинѣ вдохновили тоскующаго поэта и помогли ему перенестись мыслью изъ непривычной обстановки непривѣтливаго сѣраго города въ свободную ширь родныхъ степей, подъ лучи жаркаго, яснаго солнца Украйны, и здѣсь, отозвавшись на звукъ народной думы, преданія, наивнаго повѣрья, онъ въ стройномъ художественномъ синтезѣ объединяетъ и отражаетъ то, что̀, не одухотворенное геніальнымъ творческимъ одушевленіемъ, давно уже росло и развивалось, ожидая своего объединителя и творца.

    В. Перетцъ.

    Примѣчанія.

    Н. Коробка, Ж. М. Н. Пр. 1902, февр.
    Письма, изд. Шенрока, I, 278.

  • L’Ukrainien Malévitch

    Valentine Marcadé, à propos du retour de Malévitch en

    Ukraine à la fin des années 1920 :

    « Il choisit l’Ukraine pour continuer à faire entendre sa voix. L’explication est claire : en Ukraine, pour très peu de temps encore, la vie artistique put continuer assez librement; la raison majeure, c’est que Malévitch était Ukrainien de naissance. Certes, ses parents étaient Polonais et tous les membres de sa famille parlaient le polonais mais, comme la quasi-totalité de ce pays  était composée d’une population mélangée (Ukrainiens de vieille souche, Russes, Polonais, Moldaves, Juifs), on ne peut que s’en tenir aux sentiments exprimés par chaque individualité. Malévitch, dans une variante de sa biographie, affirme, en parlant de lui-même et de son camarade, le peintre Léon Katchevsky : ‘lui et moi nous étions Ukrainiens’. D’autre part, une fois arrivé à Moscou, vers 1906, il fréquenta l’atelier de peinture de Th. Roehrberg, où nous avons vu que travaillaient presque tous les jeunes peintres ukrainiens venus pour suivre des études à Moscou.

    Une autre question se pose aussi : est-ce que dans l’oeuvre picturale et dans l’activité artistique de Malévitch existent des réminiscences avec l’art de son pays natal? Sans la moindre hésitation, on peut affirmer que la peinture de chevalet malévitchienne s’inscrit, d’une manière ou d’une autre, dans le cadre de la vie de la campagne ukrainienne dont il admirait depuis l’enfance les couleurs intenses du ciel, des champs vallonnés et bariolés, les habits bigarrés des paysans, la beauté de son art religieux : ‘J’élucidais tout le côté spirituel de l’époque rurale; j’ai compris les paysans à travers l’icône; j’ai compris leurs faces, non pas comme celles des saints, mais comme celle des gens humbles; de même pour la couleur et l’approche du peintre’. »

    Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 222

  • Du moskovocentriste Maïakovski

    Finale de la  poésie Nachémou younochestvou (À notre jeunesse), 1927

    […] Три

                  разных истока

                                               во мне

                                                             речевых.

    Я

       не из кацапов-разинь.

    Я –

           дедом казак,

                                    другим –

                                                      сечевик,

    а по рождению

                                   грузин.

    Три

           разных капли

                                         в себе совмещал,

    беру я

                 право вот это –

    покрыть

                     всесоюзных совмещан.

    И ваших

                        и русопетов. »

    Trois

                      différentes sources 

                                                        sont en moi

                                                                               dans ma langue.

    Je –

            ne viens pas des katsapes-gobe-mouches.

    Je –

             suis cosaque par mon grand-père,

                                                                                     par l’autre – Zaporogue,

    Et par naissance

                                     Géorgien. 

    Trois 

               gouttes différentes

                                                   se mélangent en moi,

    je prends moi

                                le droit que voici –

    d’engueuler

                          mes concitoyens soviétiques de toute l’Union.

    Et les vôtres

                          et  les Ruscailles.

  • Souvenirs…Souvenirs…

    Vania, Lialia, Baïane, Yéyé – 36 rue Saint-Sulpice, début des années 1960

    Vania, Lialia, Baïane, Yéyé, début années 1960

  • Souvenirs….

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Lialia et Vania, circa 1960, photo de rue à Saint-Germain-des-Prés
    Lialia et Vania circa 1960