L’inconscient et l’alogisme dans l’art russe des années 1910 et 1920
par Jean-Claude MARCADÉ
Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’ Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque] »[1]. La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :
« L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction ‘mathématique’ est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso). »[2]
L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier Bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.
Natalja Gončarova, lors de son exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques , qui avaient taxé ses oeuvres d’ ultra-impressionnistes :
«Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs.»[3]
Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivsime de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire Russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle «cézannisme géométrique») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du «Valet de carreau» :
«Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté.»[4]
La majorité des oeuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale, le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Etude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.
Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du „Valet de carreau“ en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de „délicieux Picasso-Takke“[5]. Le peu que l’on connaît de Takke à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.
Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équlibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant „le bilan artistique“ de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français d‘ anarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particuliérement les déformations des futuristes italiens, des „insensés“ qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître „arriérées“ les oeuvres de Matisse et de Picasso![6] On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des „archaïstes naïfs (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui „retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens“[7]. Et dans son article sur „La nudité dans l’art français“ (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :
„Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes.“[8]
On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes „à des schémas géométriques, à des cubes“, dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :
„Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de ‚cubistes‘ même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale.“[10] Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée „Fondements de la nouvelle peinture russe“ où il introduit l’appellation de „purisme“ pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une „peinture pure, vraie et sans compromis“[11]et ont éliminé toute littérarité[12]:
„Le purisme a commencé à étudier les travux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser l‘ essentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée.“[13]
Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes „décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso“[14].
Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un oeil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :
„-Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière oeuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.
Ils portent la main au-dessus des yeux en visière; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.
Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…“[15]
Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt Livchits (coll. part., New York) :
„Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…
– Vas-y, empicasse-le comme il faut! dit David à son frère en lui donnant les derniers conseils.
Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage.“[16]
Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.
C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands“, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s“ezda“ [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut]“. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté“ [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :
„L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique); la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […]; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk).“[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux <avec enfant> du Stedlijk Museum d’Amsterdam et du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).
La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du „Valet de carreau“, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois oeuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux oeuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :
„Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso.“[20]
L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition“:
„Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans une couleur bleue – et c’est tout.“[21]
Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond“[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante“[23]. Il pourrait s’agir d’une oeuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses oeuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes“, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’oeuvre de Picasso :
„Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les oeuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection.“[24]
Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.
Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme“ fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture“, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau“; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :
„Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions.“[25]
David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme)“ qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :
„Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire.“[26]
David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži“ [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’oeuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré“Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme?“[27]. Il n’y est pas question du cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces“, de „volumes“ et de „couleurs“ à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art“.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde“… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant“[29].
On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme“, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.
L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme“, dont le cahier illustratif comportait deux oeuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :
„Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme“, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes.“[31]
C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :
„En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite…“[32]
Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance“ dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :
„Plus longtemps on regarde les oeuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses.“[34]
Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme“ de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso“[35].
C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’oeuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :
„Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.)[…] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet.“[36]
Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau“[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame“ et un „tramway“. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en oeuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]
La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.
Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :
„Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité.“[39]
Les deux petits chefs d’oeuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens“. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe“ ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité“ (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.
La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocres et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.
Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs oeuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’oeuvre de Picasso en 1911-1912.
Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture“, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’oeuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.
Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural“, le „contre-relief“ à partir de 1914; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914) on a, cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :
„La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment“[43]
Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.); tout matériau est bon pour créer un objet d’art; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à “la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux“ par une description du travail de Picasso dans ce domaine :
„Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque.“[44]
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Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’oeuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des oeuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45]. La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 oeuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection française de S.I. Ščukin“ Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des oeuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique; en revanche, une mini-rétrospective de l’oeuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré“ et convaincant, du théoricien de „l’anarchisme mystique“, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)“.
Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso“[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso“ et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible [en français dans le texte] de l’époque contemporaine“[48]. L’image de la „pierre“, de la „pétrification“ pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :
„[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique“.“[49]
La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux“[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge“[51].
Si, selon le critique russe, l’oeuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne“[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :
„Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail, – d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir.“[53]
N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle“, et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation“[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse“, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :
„Picasso lui-même ne pense pas créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent.“[55]
Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.
Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité“ – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :
„Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II.“[56]
Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant“[57]. Cette obsession de „mysticisme“ et de „religiosité“, en alternance avec le „démonisme“ est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte“[58]. Mais l’influence de Cézanne va , à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure“[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […]Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation“[60].
Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité“ des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, – ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique“[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique, leur nette signification religieuse-métaphysique“[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu“[63].
La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge“ :
„Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables.“[64]
L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu“[65] :
„Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative.“[66]
D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine“ est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :
„Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauung – le positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]
Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan“[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :
„C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole[…] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe.“[69]
A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso“[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté“ parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.
Pour Berdjaev :
„Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté.“[72]
C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.
Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’oeuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique“[74]
Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev. Tout d’abord, celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art“, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une “crise de l’approche de l’art“ chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].
Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso“[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].
Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :
“ I – Cautions; II – Histoire et géographie; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen); IV – L’essentiel“.
Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :
„La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité.“ (§ 10)
Et :
“L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet.“ (§ 9)
On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style“ (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :
– Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque“ (§ 22);
– „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé.“ (§ 37);
– „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami.“ (§ 38);
– „Picasso ne fut jamais un imitateur; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain.“ (§ 60);
– „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature.“ (§ 91);
– Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture“ de Picasso (§ 92);
– „Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte]“ (§ 107).
L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :
„Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur“, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso“. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’oeuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environs de la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.
Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau“ en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe“ :
„Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.
Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau“ ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons“ de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs“, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]
Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux; le Russe, toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, – ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien…“[78]
Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors que Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols“, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est , sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.
Jean-Claude Marcadé
[1] Igor’ Grabar’, «Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites]», Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 186
[2] Kandinsky, «Über die Formfrage», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 96; 2000, München-Zürich, Piper, p. 173]
[3] Anonyme, «Beseda s N.S. Gončarovoj“ [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190
[4] N. Gončarova, „Pis’mo v redakciju“ [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [A contre-courant], 3 mars 1912, p. 4
[5] M. Vološin, „Bubnovyj valet“ [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, N° 1
[6] Sergej Makovskij, «Xudožestvennye itogi“ [Bilan artistique], Apollon, 1910, N° 10, p. 28
[7] Ja. Tugendhol’d, «Pis’mo iz Pariža“ [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17
[8] Ja. Tugendhol’d, «Nagota – vo francuzskom iskusstve» [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, N° 11, p. 27
[9] Cf. Edward Fry, le cubisme, Bruxelles, LA CONNAISSANCE, 1968, p. 50-51
[10] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 187
[11] S.P. Bobrov, «Osnovy novoj russkoj živopisi“ [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42
[12] Ibidem, p. 43
[13] Ibidem
[14] Ibidem
[15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43
[16] Ibidem, p. 49-50
[17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]
[18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50
[19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45
[20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344
[21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra
[22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597
[23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598
[24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158
[25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354
[26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360
[27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]
[28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912], in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279
[29] Ibidem
[30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6
[31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190
[32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)
[33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38
[34] Ibidem, p. 33
[35] Ibidem
[36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32
[37] Ibidem
[38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) , p. 201
[39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92
[40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75
[41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français : Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23
[42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.
[43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)
[44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161
[45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revue Apollon en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971, p. 1141-1150
[46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277
[47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6
[48] Ibidem, p. 30
[49] Ibidem, p. 32-33.
[50] Ibidem, p. 33
[51] Ibidem
[52] Ibidem, p. 28
[53] Ibidem, p. 30
[54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4
[55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35
[56] Ibidem, p. 30
[57] Ibidem, p, 31
[58] Ibidem
[59] ibidem, p. 32
[60] Ibidem
[61] Ibidem, p. 33
[62] Ibidem, p. 34
[63] Ibidem
[64] Ibidem, p. 35
[65] Ibidem, p. 37
[66] Ibidem
[67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67
[68] Ibidem, p. 71
[69] Ibidem, p. 74
[70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567
[71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9
[72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565
[73] Voir la traduction en français de l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)
[74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565
[75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4
[76] Une édition française de Picasso et alentours est à paraître aux éditions Infolio en avril 2012 par les soins de Gérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio « Picasso en Russie »)
[77] Voir la liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387
[78] Ja. Tugendxol’d, «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»], Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205
Mme Stoljarova est une éminente leskoviste qui a enrichi par de très nombreux articles[1] la connaissance de l’auteur des Soborjane [Le clergé de la cathédrale], de Očarovannyj strannik [L’errant enchanté] et de tant d’autres chefs-d’œuvre de la littérature. Mme Stoljarova est également aujourd’hui à la tête de la rédaction des Œuvres complètes en trente tomes de Leskov dont elle vient de mettre sous presse le 12ème tome[2].
A l’époque soviétique, Irina Vladimirovna Stoljarova a publié une monographie de Leskov sous le titre В поисках идеала. Творчество Н.С. Лескова [En quête d’idéal. L’oeuvre de N.S. Leskov, 1978, voir la recension dans Rev. Étud. Slaves, Paris, LVIII/3, p. 508]. Malgré les contraintes idéologiques qui grevaient toutes les recherches en Union Soviétique, Irina Stoljarova avait réussi à concentrer son étude monographique sur la dimension éthique qui se dégage des œuvres de Leskov. Elle ne pouvait alors donner à cette dimension éthique qu’un éclairage « humaniste » et non pas spirituel orthodoxe.
Aujourd’hui, avec son nouveau livre qui réunit un certain nombre d’articles publiés après 1978, elle peut en toute liberté développer ce qui lui paraît être l’élément majeur qui traverse toute la création de l’auteur de L’errant enchanté, à savoir l’esprit profondément religieux des héros leskoviens, opposé à toute rationalisation de l’existence.
La plupart des critiques littéraires russes, avant et après la révolution bolchevique de 1917, aussi bien que beaucoup de critiques occidentaux, ont souligné le profond esprit religieux qui traverse l’œuvre de Leskov, qui en font, sous cet aspect, un émule de ses contemporains Dostoevskij et Tolstoj. D’une certaine manière, le nouveau livre de Mme Stoljarova développe de façon magistrale ce qui avait été esquissé par nombre d’historiens de la littérature comme Akim Volynskij, Nikolaj Lerner, ou même, au début de l’époque soviétique, le marxiste Pëtr Kogan qui pouvait écrire ; « L’époque [de Leskov] partageait les gens en radicaux et révolutionnaires, lui les partageait entre personnes morales et personnes immorales. Son époque n’était pas religieuse, c’était l’époque du culte des sciences naturelles. Lui, il était le porte-parole d’un mode de penser religieux. »[3] Ou bien encore, le critique allemand Eberhard Reisser note en 1929 que « Leskov ne cesse pas de tourner ses pensées vers les questions de la foi. »[4] Rappelons-nous aussi que Walter Benjamin voyait dans la grande nouvelle L’errant enchanté, entre autres, la marque de la pensée d’Origène sur l’apocatastase…
Irina Stoljarova mentionne, dès l’abord, que Leskov a affirmé que, pour lui, l’Évangile n’était pas une doctrine abstraite, mais un guide pratique qui contenait les règles morales essentielles pour l’homme (p. 4). Le livre de l’auteure est donc consacré principalement à faire apparaître la pensée d’un des grands esprits spirituels de la littérature russe. C’est ainsi qu’elle a mis ses études des diverses œuvres de Leskov sous l’égide de la Transfiguration, en citant dans Soborjane le passage de l’homélie du protopope Tuberozov , précisément le jour de cette grande fête de l’Orthodoxie, où il proclame « la nécessité [pour l’homme] d’opérer constamment sa propre transfiguration, afin d’avoir la force, dans tous les combats, de se forger comme du métal solide et ductile et de ne pas être laminé comme une vile argile qui se dessèche en gardant l’empreinte du pied qui l’a foulée ». (Soborjane, Première Partie, ch. V, Journal en demi-coton du Père Tuberozov au 6 août 1837).
C’est ainsi qu’Irina Stoljarova fait ressortir ce trait à la fois moral et mystique dans une série d’articles portant sur des nouvelles choisies justement pour illustrer cette approche, tout spécialement На краю светa [Aux confins du monde] Очарованный странник [L’errant enchanté], Запечатленный ангел [L’Ange scellé], Отборное зерно [Du grain de choix], Шерамур [Cheramour], Томление духа [La consomption de l’esprit], et beaucoup d’autres mentionnées tout au long de l’ouvrage.
C’est l’homme russe «éternel» que Leskov, selon Irina Stoljarova, a scruté. La lecture des nouvelles analysées vise à faire apparaître une permanence chez cet homme russe de la quête d’un idéal de beauté, de bonté, de transfiguration. L’enquête psychologique, éthique, philosophique, spirituelle est servie par des analyses d’une grande finesse. Cela est peut-être le plus magistralement exposé dans le chapitre qu’elle consacre aux « Motifs eschatologiques dans la nouvelle L’errant enchanté » (p. 208-230). L’auteure avait auparavant souligné « le talent de l’homme russe capable de manifester dans son activité l’imagination la plus insolente [derzkaja fantazija] » (p. 71), « de manifester ses grands dons innés, son énorme force potentielle [ogromnaja nerastračennaja sila], l’audace, capable de tout démolir [vsesokrušitel’naja derzost‘], de l’esprit“. (p. 80).
Le dit et le non-dit de la vision leskovienne de la Russie et de l’homme russe, c’est celle de la sainteté russienne, de la Svjataja Rus’, de la Sainte Rus’, donc pas uniquement impériale-pétrine-russe, comme l’a inconsidérément montré l’exposition du Louvre « Sainte Russie » en 2010… Irina Stoljarova n’hésite pas à écrire que le héros de L’errant enchanté, Ivan Sever’janyč Fljagin, dans ses chutes et ses relèvements épiques, « semble réaliser, par toute la complexion de sa personnalité, l’intuition [dogadka] et le rêve de Gogol’ sur le preux [bogatyr’] qui doit apparaître dans les énormes espaces russiens ; c’est ainsi que dans le développement de sa personnalité, il incarne la foi de Gogol’ précisément dans cet héroïsme de preux qui est celui de l’homme russe ».(p. 70) La référence à l’Ukrainien Gogol’ est bien venue, puisque l’on sait que Leskov a su faire coexister lui aussi, dans son œuvre et dans la manipulation de la langue, les éléments des cultures russe et ukrainienne.
L’ auteure voit également dans la volonté de l’errant enchanté de mourir pour son peuple (ce caractère sacrificiel se trouve dans beaucoup d’autres récits) une convergence avec les vues éthico-philosophiques de Dostoevskij dans les années 1860-1870.
Dans son approche philosophique de la création leskovienne, Irina Stoljarova se réfère en particulier à Nikolaj Berdjaev et à sa constante recherche d’identification de l’homme russe. C’est ainsi qu’elle peut terminer son chapitre sur L’errant enchanté par cette affirmation : « Il est évident que, dans les dispositions d’esprit [umonastroenija] eschatologiques des hommes russes, dispositions qui leur sont propres à différentes périodes de notre histoire, c’est précisément la présence de semblables espérances dans la transfiguration du monde dans l’esprit des idées chrétiennes du salut général, de l’amour et de la bonté, qui a donné des raisons à Berdjaev de parler de la luminosité [prosvetlënnost’], comme d’une spécificité de l’eschatologie russe. » (p.229).
Mme Stoljarova insiste à plusieurs reprises sur l’élément de catharsis qui permet aux héros leskoviens de surmonter les tribulations de la vie, les crises morales, l’état peccamineux, pour atteindre la liberté intérieure, une nouvelle plénitude des forces. Cela, c’est l’aspect « humaniste », lequel est traversé, comme illuminé, par l’idéal évangélique auquel l’écrivain n’a jamais cessé d’adhérer. Cette transformation de l’homme lui permet d’atteindre la déification, la theosis, le bogopodobie, qui, depuis St Grégoire Palamas et la forte insertion de l’hésychie dans l’Orthodoxie russienne, sont le filigrane de l’idéal de transfiguration de l’être humain, au-delà de ses chutes et de ses excès déviants. Il faut lire attentivement le chapitre qu’Irina Stoljarova a intitulé « Le miracle de la transfiguration de l’homme dans la création de Leskov et la tradition évangélique de la Transfiguration du Seigneur » (p. 246-261). Il est curieux que l’auteure appelle de façon récurrente le récit biblique « légende », alors qu’elle semble prendre à son compte l’orthodoxie de l’écrivain et de sa croyance au Dieu-Homme : sans doute un reliquat de la science soviétique ?
En tout cas, elle donne une place importante, dans son investigation de la transfiguration, à la nouvelle de 1890, Томление духа [La consomption de l’esprit[5]]. Le héros n’est pas un Russe (ce que ne précise pas Mme Stoljarova) mais un modeste précepteur allemand dans une maison de seigneurs, le type même du malen’kij čelovek, plein de bizarreries et quelque peu ridicule, Ivan Jakovlevič, que ses maîtres appellent Koza, la Chèvre, car on a même oublié son nom de famille. Il est chassé de la maison pour sa dénonciation virulente, au nom du message évangélique du Christ, d’une injustice et d’un mensonge éhonté : grâce aux faux témoignages de toute la maisonnée on a fouetté (vysekli) un domestique pour un acte commis en fait par le fils de la femme du gouverneur de l’endroit en visite. Koza part sur la route de l’exil sans la moindre plainte. A sa rencontre viennent les enfants qui étaient ses élèves et ont participé à l’iniquité, ils l’appellent : Koza leur tient le même langage de l’ Évangile, qu’il faut « faire l’œuvre de Dieu », qu’il ne faut pas avoir peur, qu’entre lui et ceux qui l’ont chassé, il n’y a pas la peur mais le Christ ; et là se produit un événement inattendu : le visage du petit homme sans intérêt est inondé de lumière et les enfants rapportent « que soudain il était comme devenu quelqu’un d’autre : il avait en quelque sorte grandi et s’était entièrement illuminé [rassvetilsja] »[6]. Est-ce un effet d’optique provoqué par l’éclairage solaire ou est-ce la lumière du Thabor qui s’est alors manifestée, fait semblant de s’interroger l’écrivain. Tout indique qu’il s’agit bien d’une transfiguration spirituelle. Toute la personne de Koza subit une mutation, sa voix se transforme elle aussi et il devient invisible. Et Irina Stoljarova de commenter avec justesse : « Dans le finale, l’image de Koza subit une nouvelle et substantielle transformation : il atteint l’ultime degré du perfectionnement dans la déification, il perd sa nature matérielle, est transporté dans le monde d’En-Haut et se fond pleinement dans Dieu-le Père. » (p. 258)
On le voit, pour Leskov, il s’agit bien de faits de la vie spirituelle qui sont universels et ne sont pas propres au seul homme russe. Irina Stoljarova trouve des échos de la métamorphose spirituelle du héros de Tomlenie duxa chez d’autres personnages leskoviens (par exemple Odnodum, le Monoidéiste, le diacre Achille et le touchant nain Nikolaj Afanas’evič dans Soborjane ou encore le petit homme, faible et sans défense qu’est le père Kiriak dans Na kraju sveta). Mais elle note aussi des similitudes avec le sublime « idiot » de Dostoevskij, le prince Myškin qui, lui aussi, présente « des traits d’enfantillage et de fragilité physique maladive » (p. 258).
L’angle philosophique-éthique qu’Irina Stoljarova a choisi pour décrypter de façon insistante la vision du monde essentielle de Leskov laisse, cependant, totalement ouvert l’autre aspect du génie de l’auteur de L’Ange scellé, celui de son écriture qui le distingue radicalement des autres écrivains contemporains. Grâce à cette écriture « autre », Leskov annonce le renouvellement du langage artistique russe au XXème siècle, de Remizov à Solženitsyn.
Jean-Claude Marcadé
[1] Voir les occurrences de Столярова, И.В. dans Библиографический указатель литературы о Н.С. Лескове : 1917-1996, под общей редакции И.В. Столяровой; библиографическая редакция М.Д. Эльзона, СПб, Петербургский университет, 2003
[2] Н.С. Лесков, Полное собрание сочинений в тридцати томах, Москва, «Терра». Le premier tome a paru en 1996 avec une grande introduction d’Irina Stoljarova, «Leskov et la Russie», repris dans son nouvel ouvrage; le tome 11 a paru en 1912.
[3] П.С. Коган, «Н.С. Лесков. Характеристика», в кн. Н.С. Лесков, Избранные произведения, Москва-Ленинград, 1934, с. 9
[4] Eberhard Reisser, « Die Leskowforschung der letzen Jahre », Zeitschrift für Slawische Philologie, 1929, Bd. 6
[5] L’expression « Томление духа » revient à plusieurs reprises dans la traduction russe de l’Ecclésiaste (1, 14 ; 1, 17 ; 4, 4 ; 4, 6) ; dans la plupart des langues européennes cette expression est généralement rendue par « poursuite du vent » (chez Luther, par « Haschen nach Wind »), mais la King’s John Version traduit par « vexation of spirit »
[6] Н.С. Лесков, «Томление духа. Из отроческих воспоминаний», в Полное собрание сочинений Н.С. Лескова, С.-Петербург, Маркс, 1903, т. 16, с.
Сразу несколько выставок Казимира Малевича проходит сейчас в Европе. На одной из них, «Мир как беспредметность» в швейцарском Базеле, побывал специально для “Ъ” АЛЕКСЕЙ МОКРОУСОВ.


На официальном «Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения» опубликован текст проекта постановления Правительства «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова», который, несмотря на единодушное мнение ведущих экспертов и общественных организаций о недопустимости демонтажа и переноса Шуховской башни, по-прежнему предусматривает эти мероприятия. Срок окончания антикоррупционной экспертизы по проекту — 29 мая.
В связи с этим ОД «Архнадзор» принимает участие в согласованном митинге против демонтажа башни, проводимом жителями Шаболовки 29 мая в 19:00 на площади Краснопресненская Застава возле метро «Улица 1905 года», а также направляет открытое письмо Председателю Правительства РФ Д.А. Медведеву.
«Архнадзор» призывает все градозащитные организации России, экспертов по культурному наследию и жителей Москвы поддержать открытое письмо в защиту Шуховской башни.
Уважаемый Дмитрий Анатольевич!В ближайшее время на Ваш стол может лечь для подписания проект постановления Правительства Российской Федерации «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова, г. Москва, ул. Шухова, д.10, стр.2 федерального государственного унитарного предприятия «Российская телевизионная и радиовещательная сеть», находящегося в ведении Федерального агентства по печати и массовым коммуникациям».
Этот проект, подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций РФ, является, по сути, проектом уничтожения мирового шедевра инженерной и архитектурной мысли – Шуховской башни на Шаболовке в Москве. При его подготовке полностью отметены высказанные в первые месяцы 2014 года отрицательные мнения ведущих отечественных и мировых экспертов в области инженерии, архитектуры и реставрации. Проигнорированы результаты публичных слушаний в Общественной палате РФ, резолюция Съезда градозащитников России. Предлагаемые в проекте варварские «меры по сохранению» – демонтаж и восстановление башни на новом месте – абсолютно недопустимы. Но, вопреки волне протестов общественности и экспертов, Минкомсвязи продолжает настаивать на демонтаже Шуховской башни.
Радиобашня на Шаболовке, сооруженная в 1919–1922 годах по проекту и под руководством великого русского инженера В.Г. Шухова, является всемирно известным памятником инженерной и архитектурной мысли, одним из символов России и Москвы. Уникальные конструктивные решения, разработанные Шуховым, по сей день используются при строительстве высотных сооружений. Весь мир отдаёт должное гению русского инженера – и международная экспертная общественность была встревожена известиями о возможном демонтаже Шуховской башни. По своей конструкции башня не является сборно-разборной, авторских чертежей объекта не сохранилось, так что демонтаж приведёт к уничтожению памятника и замене его «новоделом».
Состояние Шуховской башни названо в тексте проекта аварийным. Но весной этого года ВНИИ по проблемам гражданской обороны и чрезвычайных ситуаций МЧС России провёл обследование состояния радиобашни и аварийным его не признал. Согласно выводам экспертов ЦНИПИ строительных металлоконструкций им. Н.П. Мельникова, Шуховскую башню возможно отреставрировать на месте. Разработанный за государственный счет и утверждённый органами охраны наследия проект реставрации Шуховской башни не предусматривает её полного демонтажа и переноса.
Министерство культуры РФ считает необходимым сохранение башни на её историческом месте. Перемещение объектов культурного наследия допустимо в исключительных случаях, при невозможности сохранить их на историческом месте. Доказательств невозможности реставрации Шуховской башни на её историческом месте не существует.
Участники слушаний в Общественной палате РФ подчеркнули необходимость сохранения башни как одного из главных символов российской цивилизации ХХ столетия. Участники Cъезда градозащитников России 1-2 марта 2014 г. выразили решительный протест против планов демонтажа и переноса памятника. Заявление об этом подписали более 100 делегатов съезда: эксперты, реставраторы, общественные деятели. Около пяти тысяч подписей против демонтажа башни было собрано на улицах Москвы и более шестнадцати тысяч – в сети Интернет. Наконец, участники общественного обсуждения на Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения не подали ни одного голоса в поддержку планов Минкомсвязи по разборке башни.
Научно-методический совет при Департаменте культурного наследия города Москвы рекомендовал придать башне Шухова статус памятника федерального значения. В будущем она может войти и в списки Всемирного наследия ЮНЕСКО – о том, что шедевр Шухова достоин такого статуса, неоднократно говорили эксперты. В случае демонтажа и переноса башни об этом можно будет забыть, так как подлинный памятник будет утрачен.
Ещё в 2009 г. глава Министерства связи и массовых коммуникаций Игорь Щёголев дал публичное обещание премьер-министру РФ В.В. Путину провести работы по сохранению Шуховской башни. В декабре 2010 г. Постановлением Правительства РФ № 1165 на проектирование и реконструкцию памятника было выделено 135 млн. рублей. Однако до сих пор не проведено никаких работ по сохранению башни – вместо этого разработан план её демонтажа. Создаётся впечатление, что балансодержатель стремится уйти от ответственности за сохранение уникального объекта.
Уважаемый Дмитрий Анатольевич, 2014 год был объявлен Правительством Российской Федерации Годом культуры. Мы убеждены: он не должен войти в историю как год варварского уничтожения одного из уникальных памятников русской культуры! Наша страна располагает более чем достаточными интеллектуальными, техническими и финансовыми ресурсами для сохранения Шуховской башни на её историческом месте.
Исходя из вышеизложенного, просим Вас:
– отклонить подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций проект Постановления Правительства Российской Федерации, предусматривающий разборку и перенос башни Шухова;
– отдать распоряжение о проведении независимой экспертизы технического состояния башни с участием ведущих отечественных и зарубежных экспертов;
– дать поручение Минкомсвязи РФ провести безотлагательные работы по консервации и усилению конструкций Шуховской башни;
– дать поручение Министерству культуры РФ о внесении Шуховской башни в государственный реестр объектов культурного наследия федерального значения;
– дать поручение о проведении открытого конкурса на лучшую идею приспособления Шуховской башни к современному использованию, с последующим общественным обсуждением результатов конкурса;
– дать поручение о подготовке нового проекта Постановления Правительства Российской Федерации о проведении комплекса работ по сохранению Шуховской радиобашни, предусматривающего определение пользователя объекта и его земельного участка, необходимую корректировку проекта реставрации и приспособления памятника на его историческом месте, выделение необходимых для этого средств, определение оптимальных сроков корректировки, согласования и реализации проекта.
Координационный совет Общественного движения «Архнадзор»
28 мая 2014 года
Chagall fait partie, de toute évidence, de la pléiade de peintres et de sculpteurs qui, issus de l’Empire Russe, puis de la Russie soviétique, ont dû, pour une raison ou une autre, émigrer en France et qui ont emporté avec eux leur culture intellectuelle et leur mémoire plastique russes, auxquelles était étroitement associé, pour les artistes de confession juive, tout un arsenal iconographique, gestuel, rituel, mental, véhiculé par les différents courants du judaïsme. L’œuvre du Biélorusse Chagall a donc, à première vue, une vertu d’exotisme qui le distingue de façon radicale du milieu artistique parisien où il passe la majeure partie de sa vie, avant 1914 et après 1922. Chagall n’opérera jamais un rapprochement maximal avec les cultures picturales auxquelles il est confronté (fauvisme, cubisme, expressionnisme) – comme le fait, de façon certes brève mais spectaculaire, Picasso autour de 1910-1912, lorsqu’il dialogue avec Braque et crée le cubisme analytique. Chagall ne se francisera jamais; il ne se germanisera pas non plus, malgré qu’en aient ceux qui ont associé son œuvre à l’expressionnisme.[2]
L’écrivain et penseur marxisant Anatoli Lounatcharski trouvait en 1914, après avoir visité l’atelier de l’artiste, que son art manquait « d’une base technique sérieuse », qu’il ne pouvait pas « bien dessiner, bien peindre avec les couleurs » etc…[3] En revanche, il s’étend sur les « fantaisies fugitives », les « bizarreries, les cauchemars et les caricatures » de l’artiste de Vitebsk : « Parmi l’incroyable diversité de ses curieuse inventions, on devine l’idée fixe. On trouve toujours des veaux, un soldat avec sa belle, des montagnes abruptes, escaladées de façon irrationnelle par des attelages, un bouc dans le ciel et ainsi de suite.
L’amour de la beauté ornementale, l’amour du ‘conte’ se retrouvent parfois dans une branche parée de fruits et de fleurs, mais par-dessus tout, simplement dans la couleur. Ne tenant absolument pas compte du coloris réel des choses, Chagall peint des rues couleur framboise, un ciel brun, des vaches bleues, etc. Il choisit des couleurs pures, pour la plupart belles en soi, et tente de les recomposer. »[4]
Si, cependant, il n’était là question, dans la création de Chagall dans son ensemble, que d’exotisme, celui de l’iconographie judéo-slave, cela ne suffirait certes pas à faire du peintre biélorusse un des plus grands créateurs du XXème siècle. C’est la vigueur et la complexité de son art, forme et style, qui ne cessent d’étonner, d’émouvoir, d’enchanter le spectateur. Et la forme et le style de cet art ne sauraient se comprendre sans le filigrane russe qui les imprégne, au-delà de toutes les composantes européennes. Ce filigrane, c’est le Néoprimitivisme, inauguré par Larionov et Natalia Gontcharova au 3ème Salon de « La Toison d’or » à Moscou en 1909, à une époque où, précisément, le jeune Chagall fait son apprentissage à l’Ecole de Mme Zvantséva, dirigée par deux piliers du « Mir iskousstva » [Monde de l’art], Doboujinski et Bakst.
On peut dire, sans exagérer, que la Néoprimitivisme est à l’art russe ce que fut le Cubisme à l’art européen. Cela peut sembler paradoxal, mais à partir de la prise de conscience par les artistes russes que l’art enseigné par l’académie d’après des canons remontant à la Renaissance était devenu une routine au service de thèmes sans aucun rapport avec la vie moderne et que dans les arts populaires, dans les arts archaïques, dans la peinture d’icônes, dans les loubki, les enseignes de boutique, les graffiti, les dessins d’enfants, dans le primitif de façon générale, on trouvait de nouvelles formes expressives et vivantes.
Depuis l’Impressionnisme, les arts européens avaient secoué le joug séculaire des codes académiques, provoquant les sarcasmes de la société. Mais ils sont restés fidèles au tableau de chevalet en déconstruisant le système renaissant de représentation mimétique et en le reconstruisant avec le seul jeu autonome des lignes et des couleurs. Avec le fauvisme et le premier cubisme, le choc vint des « grimaces » d’un art sauvage, grimaces qui « déparaient » l’harmonie des structures traditionnelles. Les peintres russes, dont Chagall, partent, eux, des dissonnances, des « grimaces » de l’art primitif, « forçant » les contours ou les couleurs de la peinture d’école de se transformer.
Avec le Néoprimitivisme russe, c’est la structure mentale de l’artiste qui transforme le tableau de chevalet en un lieu nouveau, ignorant des subtilités linéaires et coloristes, et propose des images, images souvent laconiques, toujours expressives et interpellant le spectateur par leur fraîcheur et leur vivacité.
Dès le début, le Néoprimitivisme donne sa marque indélébile au fauvisme et au cubofuturisme russes entre 1909 et 1915. Il met au premier plan une culture de la province et de la campagne. Là encore, le rôle de Larionov comme détonateur est décisif. Les scènes agricoles, les petits artisans, les élégantes et les élégants provinciaux, la vie du petit peuple de façon générale, deviennent les sujets des œuvres marquées par le néoprimitivisme. Le pittoresque est transfiguré par les formes de l’art populaire anonyme, encore très vivace en Russie au début du XXème siècle. Iakov Tugendhold a synthétisé cet aspect dans l’œuvre de Chagall lorsqu’il oppose à la « bacchanale effrénée » et au « bric-à-brac artistique » des novations provocatrices, de la « folie futuriste », lors de l’exposition moscovite « Année 1915 », « la sancta simplicitas d’un authentique primitif » : « Chagall ressent l’insaisissable, et pourtant si terrible, mystique de la vie. Telles sont ses visions de Vitebsk – province morose et assoupie, un modeste salon de coiffure, des rendez-vous d’amoureux un peu gauches sous une lune trouble et des balayeurs, poussiéreuse illusion des rues de province. Saisissant un instant de vie simple et morne, Chagall crée sa belle légende. Le balayeur devient poussière argentée, la repasseuse se pare d’un coloris recherché, d’une noblesse à la Vélasquez, tout comme le vieux juif dont l’austère solennité est exprimé par le blanc et le noir. La palette de Chagall sait être réservée ou lumineusement brillante selon ses exigences intérieures. Son dessin sait être capricieusement lyrique et expressivement réaliste, comme par exemple dans l’étude Le Salon de coiffure où il y a tant de vérités, de vie, de lumière, d’air. »[5]
Les artistes russes contemporains de Chagall : Larionov, David Bourkiouk, Pougny, Yakoulov, ont célébré les enseignes de boutique qui donnaient un aspect bariolé aux rues des villes de l’Empire Russe et représentaient les objets dans leur palpabilité, dans leur saveur, dans leur succulence.[6]
L’écrivain Ilia Zdanévitch, le futur Iliazd, pouvait écrire dans sa monographie de 1913 sur Natalia Gontcharova et Larionov : « Après une longue somnolence et la longue suprématie d’un éclectisme bon marché à la fin du XIXème siècle dans les villes russes, les peintres russes ayant perdu toute science, tout métier, l’apparition de Larionov, disciple admirable des Français, peintre infatigable, audacieux et fort, sembla à la fois inattendue et opportune […] Une autre source de son œuvre fut l’art des enseignes et toutes sortes de peintures sur les murs et les palissades, exécutées par divers génies anonymes, art d’une grande valeur que nous serions tentés d’appeler ‘provincial’, car cet art est caractéristique de la province russe et constitue une synthèse des goûts nationaux purement russes, auxquels s’ajoutent quelques réminiscences citadines. »[7]
Le maître de Chagall à l’Ecole de Mme Zvantséva, Bakst, a bien perçu l’avènement d’une nouvelle forme d’art qui mettait à mal les raffinements et le « passéisme » du « Mir Iskousstva ». Dans un article de 1909 dans la revue moderniste Apollon, on pouvait, entre autres, lire sous la plume de Bakst: « Ce sont précisément les esthètes qui ont préparé le terrain au goût nouveau, lequel, sans rien demander à personne, sans savoir manier l’histoire de l’art, marche impérieusement dans une direction opposée à l’esthétisme délicat et raffiné. Ce goût nouveau, par contraste, selon la loi de la mode, recherche la simplicité et le sérieux. Ce goût recherche une forme inusitée, primitive (la voie par laquelle commencent toujours les grandes écoles), le style grossier, lapidaire, la table campagnarde […] le gros quignon, de pain assaisonné de sel […] La peinture de l’avenir commencera par la haine de la peinture ancienne; de la sorte, elle fera naître une autre génération de peintres, dans son amour pour la voie nouvelle qui s’ouvre à elle et qui ne nous est connue qu’à moitié, nous effraie et nous est organiquement hostile[8]. »
Dans ce même article, Bakst attirait l’attention sur les dessins d’enfant. Venant d’un peintre dont l’art était un des fleurons du « style moderne » (i.e.l’Art nouveau russe), cette constatation prend tout son poids, d’autant plus qu’elle est confirmée par la place que prend alors, en face du réalisme, du style moderne et du symbolisme, l’art inspiré par la création populaire sous toutes ses formes. La passion pour le dessin d’enfant est générale. Il y en avait au premier Salon de Vladimir Izdebsky à Odesssa en 1909-1910. Dans son almanach Le Studio des impressionnistes (1910), Koulbine comparait la beauté de l’art des enfants ou des hommes préhistoriques à celle des productions de la nature (fleurs ou cristaux). Dans un article de 1910, à l’occasion de l’exposition de « L’Union de la jeunesse » à Riga, Vladimir Markov [Valdemars Matvejs], le grand théoricien de l’art d’avant-garde russe, écrit qu’ « on trouve la beauté là où on l’attend le moins. Elle se manifeste dans la caricature, le dessin d’enfant, le folklore et même dans les enseignes de rue, où sont inconsciemment résolius les problèmes de la couleur – et il est difficile de trouver quelque chose de plus raffiné. »[9]
Dans sa conférence du 12 février 1912 intitulée « Le cubisme » et donnée à Moscou dans le cadre du « Valet de carreau », David Bourliouk, parlant du « canon du dessin libre, en opposition au canon académique qui comprend le dessin comme une mesure définie », donne pour exemple les dessins d’enfants (il cite, entre autres, la série des « Soldats » de Larionov, dont la poétique dérive de ce dessin libre)[10].
Chagall restera fidèle, tout au long de sa création de plus de soixante-dix ans, à une esthétique spontanée, non canalisée, immédiate, « puérile ». Non qu’il peigne comme les enfants, mais il a su faire plier tous les acquis des académies et des écoles stylistiques parisiennes, germaniques ou russiennes à cette volonté créatrice faite de liberté totale du trait et de disponibilité au cœur aimant. On connaît bien aujourd’hui les sources de cet univers peuplé de couples amoureux en lévitation, de violoneux sur le toit, de rabbins aux couleurs violentes, d’animaux aux formes bizarres, parfois hybrides d’humains. Les attaches de Chagall avec sa ville natale biélorussienne sont restées gravées jusqu’à la fin de sa longue vie. Le plafond de l’Opéra de Paris est tout imprégné d’une mythologie qui doit moins à l’Occident, où Chagall a cependant vécu la majeure partie de sa vie, qu’à cette contrée biélorussienne où dominait un mode de vie juif particulièrement riche de rites, de rituels et de légendes dans leur variante hassidique. Le génie de Chagall a poussé sur le terreau de traditions plastiques et poétiques juives et russiennes. De nombreuses études récentes, comme celles de Ziva Amishaï-Maïsels, ont montré le rapport étroit entre le système pictural de Chagall et les différents idiomes juifs (yiddish, hébreu)[11]. Ajoutons que le peintre apprit d’abord l’alphabet hébraïque, puis le cyrillique russe, et finalement les lettres latines. Cela se traduit dans son dessin qui souvent, « répond parfaitement aux caractères hébreux de la typographie […], [et] s’accentuera encore dans le sens du symbolisme tel que l’entend la Kabbale« [12].
Quand Chagall débarque de sa province biélorussienne à Saint-Pétersbourg pendant l’hiver 1906-1907 (il a dix-neuf ans), il n’a pour tout bagage artistique que quelques mois passés dans l’atelier vitebskois de Yéhouda Pen qui lui a donné les premiers rudiments solides de l’art de peindre. Le « chacal » qui s’est éveillé en lui ne peut se satisfaire de cette nourriture sage et, somme toute, banale malgré sa qualité professionnelle. A Saint-Pétersbourg, il fréquente l’Ecole d’Encouragement des arts, dont le directeur d’alors est Roerich, membre éminent du « Mir iskousstva ». L’enseignement académique convient peu au tempérament fougueux, mystique et lunaire du jeune Chagall, tout plein des visions hassidiques et des cérémoniels de son shtetl natal, où le ciel et la terre étaient peuplés d’êtres, animaux et humains, et de choses à la fois terriblement terrestres et poétiquement mythiques. Rien de plus étranger au provincial vitebskois, nourri de la Bible et de la tradition hébraïque, que ces Vénus et Apollons, ces Alexandres de Macédoine et autres plâtres gréco-romains. Athènes et Jérusalem se sont affrontées là en la personne de Chagall, le monde de l’aurore du rationalisme occidental et celui des mystères insondables de l’Univers. Ce sera le grand penseur kiévien Chestov qui, le premier, lancera dans les années 1930 ce « philosophème » dont la réalité traverse l’histoire occidentale depuis les origines[13].
Arrivé à Paris dans le courant 1910, Chagall rencontre aussi bien ses compatriotes de l’Empire Russe, tels Archipenko ou Soutine, que Léger, Laurens ou Modigliani. Il fréquente l’académie de La Palette. En 1911, il voit la diffusion du cubisme, sa popularisation, pour ne pas dire sa vulgarisation à l’exposition des Indépendants au printemps, et au fameux Salon d’automne « où une salle entière est assignée à ceux que l’on appelle ‘cubistes’, ‘cylindristes’, ‘cristallistes’ et Dieu sait quels ‘istes’ « , dit un chroniqueur russe de l’époque[14]. Le voisin de Chagall à la Ruche, l’Ukrainien Archipenko, pouvait écrire dans le journal russe Le Messager de Paris, que l’ »école cubiste » avait un grand avenir qu’elle avait étudié « non seulement les classiques mais aussi le grand style égyptien dans lequel l’architecture des corps était construite à partir de figures géométriques presque exactes »[15].
Les Russes ont même une salle aux Indépendants de 1911, avec les cézannistes fauves et primitivistes du « Valet de carreau » (Machkov, Kontchalovski), avec aussi Kandinsky (représenté par son étonnant Lyrique), Marie Vassilief, Baranoff-Rossiné, Zadkine etc. La Nature-morte(1911) que présente Chagall est tout à fait dans l’esprit des peintres du « Valet de carreau » : cézannisme géométrique, présence du primitivisme (les fleurs sur la tasse, la perspective inversée), couleur fauviste. Pourtant, si Chagall intègre très vite à son art les principes plastiques de la géométrisation cubiste, il ne s’y attardera pas. Ce n’est visiblement pas son élément naturel. Il reste un primitiviste impénitent dont la source d’inspiration est aussi bien le loubok que l’enseigne de boutique. Aussi, tout naturellement, il est invité par Larionov à sa célèbre exposition de « La Queue d’âne » à Moscou en 1912, exposition qui veut se démarquer précisément des cézannistes fauves du « Valet de carreau », trop à la traîne de la peinture civilisée et raffinée de l’Occident.
Après son exposition personnelle à la galerie berlinoise d’Herwart Walden « Der Sturm » en 1914, il revient en Russie pour retrouver sa bien-aimée Bella. La guerre le surprend et il doit rester en Russie où il prend une part active à la vie des arts en Russie, expose avant la révolution de 1917 à Moscou (au nouveau « Valet de carreau » qui se radicalise) et à Saint-Pétersbourg (les salons de Mme Dobytchina). Chagall assiste aux bouleversements radicaux du futurisme russe avec l’abstraction concrète des contre-reliefs de Tatline en 1914-1915, les objets collés de Pougny en 1915, l’abstraction totale (le sans-objet suprématiste de Malévitch à la fin de 1915). Il reste imperturbablement sur sa ligne, légèrement cubiste, surtout primitiste-expressionniste, qui avait fait son succès à Berlin.
Lorsque les révolutions de février et d’octobre 1917 éclatent, Chagall se range sans détours dans « l’art de gauche », c’est-à-dire l’avant-garde. Il est nommé par Lounatcharski commissaire du peuple pour les arts plastiques dans l’ancienne province de Vitebsk en septembre 1918, transforme sa ville natale en une féérie de couleurs pour le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, le 7 novembre 1918. Pour cela, il fait appel à de nombreux artistes. Il fonde à Vitebsk une Ecole nationale des beaux-arts en janvier 1919, où enseignent son ancien maître vitebskois Pen, son ancien maître pétersbourgeois Doboujinski, Pougny et sa femme, Xana Bogouslavskaya, Véra Ermolaïéva, El Lissitzky, Malévitch.[16] L’arrivée de Malévitch à Vitebsk à l’automne de 1919 sera une source de conflit. Chagall est considéré comme moins révolutionnaire en art que le fondateur du suprématisme. Les élèves montrent leur préférence pour ce dernier et Chagall finit par céder la place à l’auteur du Quadrangle noir qui, entre temps, avait poussé les limites du pictural jusqu’au Blanc sur blanc. Chagall, ainsi qu’il l’avait fait pour le cubisme, introduira des éléments du géométrisme suprématiste et, même, un peu plus tard, en 1921-1922, du constructivisme soviétique qui triomphe sous les coups de butoir de Rodtchenko et de ses disciples.
Le sommet de la création chagallienne, ce sont les panneaux qu’il réalise en 1920 pour le foyer du Théâtre de Chambre juif d’Alexeï Granovski à Moscou, dont le répertoire est en yiddish. Tout Chagall est là. Chagall le visionnaire, le primitiviste, l’alogiste, le coloriste, le mystique. Les animaux sont associés à ces fresques où se déroulent les faits et gestes du monde des saltimbanques, c’est-à-dire des artistes, c’est-à-dire de l’Art. Jamais autant qu’ici le trait distinctif de la poétique chagallienne ne se sera manifesté : un dessin qui danse, s’enroule, se déroule, enjambe, saute, – un dessin chorégraphique[17].
Chagall a gardé une âme d’enfant à travers toute son œuvre, ce qui lui a permis d’être installé d’emblée aux sources de la sensibilité. Selon la formule de Marcel Brion, « Chagall est un homme qui s’est établi au cœur même de l’âme du monde, et avec lequel toutes les choses ont fait amitié »[18]. Le penseur thomiste Jacques Maritain, lui, parle de « cette obsession du miracle et de la liberté, de l’innocence et d’une communication fraternelle entre toutes choses »[19]. Bachelard note que chez Chagall « le vivant et l’inerte s’associent »[20]. Quant à Jean Cassou, il relève que « pour l’esprit religieux de Chagall, toutes choses, dans l’univers, sont reliées les unes aux autres, tout s’y tient […] De cette active solidarité universelle le moteur est l’amour »[21].
Chez Chagall, la chair n’est jamais triste comme chez les expressionnistes allemands ou chez son compatriote Soutine. Son œuvre ne connaît jamais la « négativité » en tant que faille métaphysique au cœur du monde ou de la personne. Même quand il représente ses scènes d’horreur ou bien la sensualité animale-bestiale, il les enveloppe dans une lumière, dans un rythme qui font apparaître d’autres dimensions du monde. La tradition russe de la bonté se conjugue ici avec celle du hassidisme.
Jean-Claude Marcadé
Octobre 2002
[1] Je ne répéterai pas ici les investigations que j’ai déjà publiées sur le sujet de « Chagall et la Russie » dans deux articles : « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, Paris, Centre Georges Pompidou-MNAM, 1984, p. 18-25; et « Chagall et l’avant-garde russe », in : catalogue : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, Paris, Musée d’art moderne, 1995, p. 47-51
[2] Le grand critique russe Iakov Tugendhold, qui fut, avec un autre grand critique russe – Abram Efros, l’auteur en 1918 de la première monographie sur Chagall, écrivait dans cette dernière : « Je me souviens de l’impression que [les travaux de Chagall] me laissèrent au Salon d’automne parmi les créations ‘cubistes’ de Le Fauconnier et de Delaunay, ces novateurs et ‘fauves’. Alors que les constructions sophistiquées et en forme de tuiles des Français exhalaient la froideur de l’intellectualité et étaient figées par la logique de la pensée, on était pris d’étonnement par une certaine inspiration enfantine dans les tableaux de Chagall, quelque chose qui était sous la conscience, quelque chose d’instinctif, d’incoerciblement achevé. Comme si, par erreur, à côté des œuvres adultes, s’étaient faufilées les œuvres d’un enfant, authentique et frais, encore ‘barbare’ et plein de fantaisie […] ‘Tiens, il y a quelque chose -, c’est très curieux’ [en français dans le texte], disaient les Français et, véritablement, dans Chagall on pressentait quelque chose qui était inexplicable pour l’Europe et, par là même, quelque chose de ‘curieux’, de la même façon que beaucoup d’éléments de la musique polychromatique ‘barbare’ des Ballets russes semblaient curieux » A. Efros, Ia. Tugendhold, « Die Kunst Marc Chagalls », in : Marc Chagall. Die russischen Jahre 1906-1922, Francfort, 1991, p. 49
[3] Anatoli Lounatcharski, « La jeune Russie à Paris », Kievskaya Mysl’[La pensée kiévienne], in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 240, 241
[4] Ibidem, p. 241. Sur la réception de Chagall en Russie, de son vivant, voir l’article très riche de Nicoletta Misler, « Chagall et la critique russe », in : Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 157-164
[5] Ia. Tugendhold, « Un talent nouveau », Rousskié viédomosti [Les Nouvelles russes], Moscou, 29 mars 1915, cité ici d’après Marc Chagall. Les années russes, 1907-1922, op.cit., p. 242
[6] Sur les enseignes de boutique et leur rapport à l’art de gauche russe,voir l’indispensable livre de A. Povélikhina, E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 [il existe une version française]
[7] Èli Ègonbiouri [I.M. Zdanévitch], Natalia Gontcharova – Mikhaïl Larionov, Moscou, Ts. A. Miounter, 1913, p. 25-26
[8] L.Bakst, « Pouti klassitsizma v iskousstvié » [Les voies du classicisme en art], Apollon, 1909, N° 3
[9] V. Matveï [russification du nom letton Valdemars Matvejs], « Rousskaya setsessia »[La sécession russe] [1910], Kino, Riga, 1989, N° 6, p. 28
[10] David Bourliouk, « Le cubisme », in almanach Pochtchochtchina obchtchestviennomou vkoussou [Gifle au goût public], Moscou, 1912
[11] Cf. Ziva Amishai-Maisels, « Chagall’s Jewish In-Jokes », Journal of Jewish Art, Chicago, 1978, t. 5, p. 76-93
[12] Franz Meyer, Marc Chagall, Paris, Flammarion, 1961, p. 246
[13] Cf. Léon Chestov, Athènes et Jérusalem. Un essai de philosophie religieuse [1938], Paris, Flammarion, 1967 (trad. Boris de Schloezer, préface d’Yves Bonnefoi)
[14] Amcheï Kourganny, « Osienny salon » [Le Salon d’automne], Parijskii viestnik[ LeMessager de Paris], N° 41, 14 octobre 1911, p. 3
[15] A. Archipenko, « Salon O-a Niézavissimykh » [Salon de la Société des Indépendants], Parijski viestnik, N° 24, 17 juin 1911, p. 3
[16] Sur l’activité artistique à Vitebsk, voir : Claire Le Foll, L’école artistique de Vitebsk (1897-1923). Eveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002
[17] Sur le dessin-danse chez Chagall, je renvoie à mon article « Le contexte russe de l’oeuvre de Chagall », in : catalogue Marc Chagall. Œuvres sur papier, op.cit., p. 24
[18] Marcel Brion, L’art fantastique, Verviers, Marabout Université, 1968, p. 328
[19] Chagall, Paris, Musée des Arts Décoratifs, 1959, p. 290
[20] Ibidem, p. 326
[21] Ibidem, p. 338
[1] L’influence de la musique sur la naissance de la poésie abstraite de Khlebnikov et de Kroutchonykh, la zaoum, la poésie transmentale, outre-entendement ne fait pas de doute.
[2] Alexandra Zakharina-Ounkovskaya est absente du remarquable volume consacré en 1997 à La musique russe et le XXème siècle.
[3] P.D. Ouspienski, Tertium Organum. Klioutch k zagadkam mira [Clef des énigmes du monde] [1911], seconde édition, Pétrograd, N.P. Tabériou, 1916, p. 256-257
[4][4] Dans la poésie d’Akhmatova de cette époque, dont plusieurs pièces furent mises en musique par Lourié en 1914, le compositeur est présent en filigrane de façon passionnée, en particulier sous la forme du Roi David.
[5] Que l’on songe seulement au « Rimington Colour Organ » (Londres, 1911), au clavier de lumière de Skriabine (1911), au jeu de couleurs prévu par Schönberg pour son oeuvre chorale Die glückliche Hand (1913), au « Clavilux » du chanteur danois Thomas Wilfrid (New York, 1922) ou encore à l’instrument « chromophonique » du compositeur français Carol-Bernard qui exposa ses idées des la Revue musicale en 1922.