Catégorie : De l’art russe

  • Malévitch en 1974….

    [J’ai reçu la nouvelle que l’on était en train de traduire en turc ma préface du 1er tome des ÉCRITS de Malévitch en 1974 et l’on m’a envoyé un PDF de ce texte. Cela m’a permis de le mettre sur mon blog. J’ai envoyé au traducteur turc de nombreuses corrections à mettre en note car le vocabulaire des termes de Malévitch n’est plus aujourd’hui le même en français. Il y a aussi quelques erreurs factuelles (l’arrestation de Malévitch a eu lieu en 1930). Je suis en train de corriger les notes qui ont été souvent déformées dans le passage du PDF au blog.]

    Jusqu’ici on connaissait beaucoup des textes, traduits aujourd’hui en français à partir de  traductions allemandes ou anglaises. Toute traduc-tion est déja une déperdition de sens par rapport à l’original; on peut
    s’imaginer alors ce que deviendraient les idées de Malévitch dans cette
    trahison au second degré.
    Les brochures qui furent publiées en Russie entre 1915 et 1922 et
    que nous présentons pour la première fois intégralement en français
    dans ce premier volume nous montrent un Malévitch inconnu. Nous
    connaissions fragmentairement le peintre; voici que nous rencontrons
    un philosophe de l’art, un esthéticien, un écrivain.

    Préface
    UNE ESTHÉTIQUE DE L’ABÎME

    « La méditation sur ce qu’est
    l’art est entièrement et décisive-
    ment déterminée par la seule
    question de l’être ».
    HEIDEGGER, L’origine de l’œuvre d’art, éd. Gallimard, P. 1962,

    C’est une tâche grandiose que s’est donnée Malévitch dans ses
    écrits, tâche dont les fragments publiés ne nous livrent qu’un aperçu.
    Nous avons cependant plus de documents à notre disposition que
    nous n’en avons sur les pré-socratiques dont Malévitch est si proche.
    Parmi les peintres-philosophes russes, Malévitch est le seul à avoir
    posé en termes philosophiques la question de l’être dans sa médita-
    tion sur l’art. La philosophie cosmologique de Georges Yakoulov où
    le soleil est l’énergie primordiale qui conditionne toute création peut
    lui être comparée, encore que Yakoulov n’ait pas systématisé ses
    intuitions, restées éparses. La profonde réflexion philosophique de
    Kandinsky dans Du spirituel dans l’art n’est pas une ontologie, mais
    un essai symboliste sur l’art, comme peut l’être le journal intime de
    Marianna Werefkin, écrit en français, Lettres à un inconnu.

    « Faire l’économie de l’abîme pour s’épargner la chute dans le
    sans-fond abyssal en tissant la toile du byssus, d’un art textuel qui
    saturerait les trous »,

    voilà selon J. Derrida 1 quelle a été la préoccupation de la métaphysique et aussi de l’art. On connaît la métaphore kantienne du pont que l’on jette par-dessus le grand précipice
    (die grosse Kluft) 2, cette vérité de l’être ou cet être de la vérité qui
    est pour les mystiques (Jakob Bœhme) un sans-fond (Ungrund) et
    pour Heidegger une défondation (Abgrund). C’est cet abîme de l’être
    que Malévitch fait apparaître dans sa peinture et dans sa philosophie.
    Le suprématisme pictural est la révélation à partir du Carré noir
    (1913-15), considéré comme forme génératrice primordiale, de l’être
    abyssal. Comme pour Pythagore, le carré est pour Malévitch l’essence
    divine, non comme symbole, mais comme être pictural absolu (à la
    fois

    Être et étant) qui détermine la naissance d’autres étants remplis d’Être.
    Dès les premiers textes suprématistes de 1915 (qui coïncident avec le
    passage du cubo-futurisme alogiste au suprématisme pictural), Malé-
    vitch reprend la critique platonicienne de l’art-illusion, de l’art-simu-
    lacre, de l’art-répétition. Il est aussi sévère que Platon à l’égard de
    « la race des illusionnistes » 3, des « sorciers» et des imitateurs qui se
    contentent de « l’art de l’apparence illusoire » ou « art de simulation » 4.
    L’art avant le suprématisme n’a été que « le reflet, comme dans un
    miroir, de la nature sur la toile »5;

    « Entre l’art de créer et l’art de
    répéter il y a une grande différence »6.

    La répétition du sensible sur la toile est « un vol » et l’artiste-voleur est un falsificateur, car il ne fait qu’imiter l’apparence des objets qui sont une convention utilitaire pour « fixer l’infini », limiter l’illimité.

    La vie « rappelle
    une immense chambre d’enfants où les enfants jouent à tous les
    jeux possibles avec des conventions qui sont représentées en revivant
    la réalité: ils construisent des tours, des châteaux, des forteresses,
    des villes, ensuite ils les détruisent, puis les construisent à nouveau ; les
    parents considèrent ce fait comme un non-sens, mais oublient seule-
    ment que le non-sens enfantin est le résultat du non-sens adulte » 7.

    Il en résulte que toutes les manifestations de la vie ne sont que conven-
    tion, en particulier les cultures qui disparaîtront les unes après les
    Alors qu’est-ce qui est? Ce qui est c’est l’excitation sans cause de
    l’Univers,

    « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans
    état absolu et relatif »°, « flamme cosmique qui vit du non-figuratif »,
    infini qui n’a « ni plafond, ni sol, ni fondations, ni horizon » 10, « ni
    poids, ni temps, ni espace, ni absolu, ni relatif, et n’est jamais tracé pour
    devenir une forme»11, « un trou dont le corps n’est pas vide», « un
    tamis troué » 12.

    Ce principe de toutes choses est inconnaissable. Le mot
    « excitation » en russe (vozboujdénié) appartient au vocabulaire psycho-
    physiologique et à celui de la physique et de la technique. L’excitation
    est à la fois stimulus (en particulier sexuel) et création d’un courant
    magnétique dans les bobinages d’un électro-aimant. C’est dire que
    l’excitation malévitchienne tient de l’Éros des philosophes grecs et du
    principe électro-magnétique, érigés en principe ontologique. Le tout
    est aussi le rien éternel, l’absence totale de sens du tournoiement éter-
    nel qui « emplit sa course des tourbillons des anneaux de l’espace » 13.
    La matière et l’esprit n’existent pas séparément:

    « Ce que nous appe-
    lons la matière ne sont-ce pas simplement des mouvements spirituels ?
    Et peut-être que ce que nous appelons esprit est le mouvement de
    la matière »14.

    De même

    « rien ne disparaît dans l’Univers, mais
    ne fait que prendre un nouvel aspect » 15.

    Le monisme cosmologiquE de Malévitch est aussi un monisme ontologique qui ne voit dans le dualisme de fait de la métaphysique, de l’anthropologie, de l’épistémologie et de l’éthique qu’une tromperie de la pensée dominante qui veut éviter l’abîme du non-figuratif, condition nécessaire de ses représenta-
    tions.
    Il y a dans la description malévitchienne de l’être une parenté de
    mythologie et de discours avec les pré-socratiques, surtout les éléatiques.
    Écoutons Parménide :

    « Il n’est rien, et jamais rien ne sera d’autre
    que l’étant et rien d’extérieur à lui » 16.

    Écoutons Empédocle d’Agrigente :

    « Car la force cachée dans les
    membres des hommes est
    Amour, ainsi la nomme-t-on; par lui
    s’accomplissent les pensées des amants et l’œuvre enlaçante du désir.
    Et les hommes le nomment aussi Joie ou Aphrodite. Mais nul ne
    l’a vu encore, se mouvant en cercle à travers le tout. » 17

    Écoutons Héraclite:

    « Où l’homme est, n’est point enfermée la
    connaissance mais là où est Dieu » 18,

    Cette excitation inconnaissable est le moteur de la pensée qui est

    « le processus de l’état de l’excitation qui se présente sous l’aspect
    de l’action réelle et naturelle »19.

    La pensée essaie d’organiser dans la création artistique le sensible comme être, mais comme la pensée n’est pas connaissance de l’être, elle n’arrive pas à l’embrasser. Aucun objet ne peut être saisi par la pensée, car tout objet est une somme sans fin d’objets, somme qu’il est impossible de calculer. Le monde
    du devenir, celui de la « commodité utilitaire nutritive » 20, est enchâssé
    entre les deux pôles de l’être-rien; il organise ses « potagers cellu-
    laires » en prenant sa définition de l’existence des objets pour la Réalité
    et il se réjouit de cette « duperie »21. L’homme cherche perpétuelle-
    ment le fond et sa logique inaltérable est de construire « des fondations
    logiques pour l’objet sur ce qui n’a pas de fondations »22 :

    « Seules
    la conscience couarde et l’indigence des forces créatrices chez le peintre
    se laissent aller à l’illusion et établissent leur art sur les formes de la
    nature en craignant d’être privées des fondations sur lesquelles ont
    basé leur art le sauvage et l’académie. » 23.

    L’abîme de l’être est pour l’homme un mystère plein de ténèbres
    11 dont il s’effraye et qu’il cherche à détruire en s’érigeant en être pen-
    sant et en essayant de connaître rationnellement la nature, l’Univers,
    reconnus comme perfection absolue et non pensante. L a pensée
    humaine est une imperfection déduite de la perfection divine. Malé-
    vitch ne comprend pas pourquoi à un moment donné la pensée est
    sortie de Dieu, de l’Absolu de la non-pensée, a chuté, et pourquoi il
    y a eu rupture,

    « comme si on ne sait quelle imprudence était
    survenue, comme si elle avait glissé et était passée par-dessus le bord
    de l’absolu »24.

    Il reprend pour le justifier le mythe judéo-chrétien
    de la Création, du péché originel, du paradis et de l’expulsion de
    l’homme du paradis 25. Dieu a construit le monde

    « pour se libérer
    à jamais de lui, pour devenir libre, prendre sur soi la plénitude du
    rien ou repos éternel, en tant qu’être immense ne pensant plus,
    puisqu’il n’y a plus de raison de penser : tout est parfait » 26,

    Le monde était comme un poids que Dieu avait en lui, qu’il a pulvérisé dans la Création: la Création est devenue légère, impondérable;
    Adam au Paradis ne sentait aucun poids : il vivait « pareillement au
    machiniste qui ne sent pas le poids de sa locomotive en mouvement » 27.
    Il fallait que la Création soit imparfaite pour qu’elle permette à Adam
    de sortir de son système impondérable pour être écrasé à nouveau
    par le poids :

    « En quoi consiste la faute? Toute la faute est dans
    le fait qu’une limite a été établie dans le système » 28.

    Or la limite est déjà une imperfection de l’être abyssal illimité. Pourquoi Dieu a-t-il créé un système limité, donc imparfait? Cette limite serait, d’après
    Malévitch, une « épreuve » que Dieu a donnée à l’homme; et

    « l’homme n’a pas supporté le système et l’a transgressé, il est sorti
    de son plan, et tout le système s’est écroulé et tout son poids est
    tombé sur l’homme » 29.

    Le crâne de l’homme est aussi le cosmos:

    « Le crâne de l’homme
    représente le même infini pour le mouvement des représentations;
    il est égal à l’Univers, car en lui passe aussi le soleil, tout le ciel
    étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi
    que dans la nature »30; « nous sommes nous-mêmes la nature » 31.

    De même que les systèmes solaires tournent à côté de l’homme, de
    même les objets créés par le crâne humain tournent dans un tour-
    billon autour de lui. Le crâne humain est un soleil, un centre pour les
    objets pulvérisés qui aspirent à trouver en lui leur unité, mais ce
    centre n’est pas fixe, il se décentre perpétuellement, car il est entraîné
    dans un mouvement perpétuel vers « la voie infinie du non-figuratif » 32,
    entraînant avec lui toutes les pulvérisations.
    Comme Dieu l’homme cherche dans la vie de tous les jours à se
    libérer du poids, à rejoindre l’impondérable divin. Il crée lui aussi
    des systèmes limités, ses cultures, qui cherchent à briser les limites
    et les interdictions en quoi « gisent les états de péché et les imper-
    fections » 33. A travers toutes les productions il aspire comme Dieu
    à retourner à la perfection absolue, il fait monter sa pensée « sur
    le trône
    du commandement »34. L’homme-dieu a une pensée divine
    qui crée par le « fiat ». La culture est un effort de l’homme pour

    « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur » 35,

    le seul sens qu’a le monde des productions humaines est « la libération de la
    réalité physique s’incarnant dans un nouvel acte de l’action » 36. Les
    systèmes créés par le crâne humain se succèdent en se détruisant les
    uns les autres, en détruisant chaque fois les limites du système précé-
    dent, faisant chaque fois un nouveau pas vers la libération qui seule
    permettra de retrouver l’état de non-pesanteur, l’abîme de l’être.
    Ainsi Malévitch pose les principes qui définissent le rapport de
    l’homme et de sa création à l’être-abime inconnaissable : ils aspirent
    à se libérer de la pesanteur; pour ce faire ils cherchent à dépasser
    les lois d’interdictions, les limites, « pour se retrouver sur la voie
    de l’absence de lois »37; ils s’élancent

    « vers Dieu-perfection dans
    lequel surviendra le bien » 38.

    La triade malévitchienne « l’art, l’église, la fabrique » est un hybride de la triade platonicienne (la vérité philosophique 39, le travail manuel
    par lequel l’ouvrier fabrique des objets, reflets de la vérité, – et
    l’art, degré inférieur, car l’artiste est « l’ouvrier d’un simulacre » 40)
    et de la triade nietzschéenne (le saint, le philosophe et l’artiste 41).
    Pour Malévitch l’art et la philosophie ne font qu’un comme dans la
    philosophie grecque la plus ancienne. Il pose qu’il y a trois voies de la
    perfection qui, du point de vue de la vie de tous les jours (du dis-
    cours dominant), sont égales dans leur imperfection : celle de l’art,
    celle de l’église, celle de la fabrique; ces trois voies ont comme prin-
    cipe et comme fin Dieu qu’elles ne peuvent détrôner même si l’une
    d’entre elles le voulait. L’église construit un système technique qui
    doit permettre d’atteindre la perfection divine; la fabrique veut ren-
    verser le dieu de l’Église, elle se veut sans Dieu, mais en réalité elle
    vise aussi à la perfection divine, elle a son « dieu » qu’elle n’appelle
    pas « Dieu »:

    « La religion voit en l’homme le « rien », le « non-être »,
    et en Dieu l’ « être ».

    La fabrique, elle, voit en l’homme le

    « quelque chose » et en Dieu le rien », mais comme Dieu est le repos dans la perfection et que la fabrique voit aussi le repos dans la perfection, par cela même elle parvient à
    Dieu comme repos »42.

    Aussi bien l’église que la fabrique vont vers le vrai Dieu – non figuration absolue — qui est en deçà et au-delà de leurs « collèges techniques », même si
    cela est sous une forme caricaturale et prétentieuse, même si cela
    13 apparaît souvent comme une parodie de l’être. Et l’art? Dans Dieu
    n’est pas détrôné tel qu’il fut publié l’art est prétenduement mis sur
    le même plan que l’église et la fabrique: lui aussi a son « collège
    technique » qui vise à la perfection; son dieu s’appelle la beauté. Mais
    il s’agit là de l’art de la vie de tous les jours, un art qui veut ignorer
    l’abîme divin qui est pourtant sa cause et sa finalité. Même à ce niveau
    inférieur l’art est tout de même différent de l’église et de la fabrique,
    car celles-ci font appel à lui

    « pour qu’il les revête de la chasuble
    de la beauté, comme si elles n’avaient pas confiance en leur achève-
    ment » 43.

    LA SURFACE COLORÉE COMME DÉVOILEMENT DE L’ÊTRE

    Nous savons par ailleurs que pour Malévitch l’art vrai, le supréma-
    tisme, a la place de la vérité royale chez Platon. Le suprématisme
    est la révélation par la peinture de l’être abyssal, en tant qu’excita-
    tion. Toute la méditation malévitchienne sur l’être est un essai de
    preuve que le monde des objets n’est qu’une apparence, que les
    objets n’existent pas, que seule existe l’excitation de l’être, par essence
    non-figurative, sans objets et sans objet. L’ontologie de Malévitch est
    donc une justification de la pratique artistique suprématiste,un e
    démonstration discursive de la vérité de la démonstration picturale
    non-figurative absolue. Comment faire apparaître l’abîme de l’être
    dans la création picturale?

    La pureté

    D’abord par une entreprise de purification. La pureté est une sorte
    de leit-motiv de la pensée et de la création de Malévitch. Cette obses-
    sion de la pureté a des connotations kantiennes et empirio-criticistes
    comme nous le verrons plus loin. Dans Du cubisme au suprématisme
    et Du cubisme et du futurisme au suprématisme Malévitch voit dans
    la représentation des objets telle qu’elle apparaît dans l’art figuratif
    ce que Kant appelle un « parergon » 44, c’est-à-dire quelque chose
    qui n’appartient pas à l’œuvre (ergon) sans lui être complètement extrin-
    sèque. On peut dire que pour Malévitch tout l’art avant le supréma-
    tisme est parergon et dans les plus mauvais cas une « parure qui fait
    tort à la vraie beauté »45:

    « L’art de la peinture, de la sculpture,
    de la parole ont été jusqu’ici un chameau bâté de tout un fatras d’oda-
    lisques, d’empereurs égyptiens et perses, de Salomons, de Salomés,
    de princes, de princesses avec leurs toutous chéris, de chasses, et de
    14 la luxure des Vénus » 46.

    L’obsession de pureté est corrélative d’un puritanisme qui n’a pas assez de mots pour vilipender « les Vénus impudiques », « les jambons féminins », la «pornographie » picturale.
    Même chez les cubistes et les futuristes qui ont pourtant débarrassé
    l’art de la futilité esthétique pour construire le tableau sur des disso-
    nances ou faire apparaître le mouvement,

    « l’intuition fut écrasée par
    l’énergie des objets et n’a pas atteint le but autonome de la peinture » 47 :
    « L’élément pictural n’est ici rien d’autre que le vêtement de l’objet
    donné » 48.

    Avec le suprématisme arrive le règne de la « peinture pure ». Cela ne signifie aucunement qu’il est un avatar de « l’art pour
    l’art ». Malévitch, comme Kandinsky 49, s’indigne contre une telle
    conception qui marque, selon Plekhanov 50, le désaccord fondamental de
    l’artiste avec le milieu social, sa tendance à créer en dehors de
    contre la réalité, à se complaire dans la sphère abstraite de l’esthétisme,
    à considérer l’œuvre d’art comme un bel objet narcissique isolé. Pour
    Malévitch la prise de conscience de l’abîme de l’être (que le supré-
    matisme exprime le mieux) doit permettre à toutes les activités humaines
    (manifestées dans la culture, la vie sociale, la production) de sortir
    de l’utilitarisme ignorant pour retrouver le vrai utilitarisme qui est
    de faire apparaître l’être. Le vocabulaire de Malévitch doit être à
    ce point de vue bien replacé dans cette perspective. Le mot « uti-
    litaire » est à la fois pris dans son sens négatif et dans son sens
    positif. Si Malévitch lutte contre l’utilitarisme purement anthropolo-
    gique de ses adversaires productionnistes, nouveaux positivistes, Tatline
    et Rodtchenko, il revendique « la perfection utilitaire suprématiste » 51
    qui n’a pas comme but la consommation, mais le dénudement de
    l’être. Cette ontologie esthétique est totalisante, mais aussi totalitaire,
    comme en témoigne le traité À propos de la question de l’art plastique
    qui établit les bases sur lesquelles doit être envisagé « l’enseignement
    de l’art ». Ce texte est une tentative d’identification de la révolution
    économique politique et de la révolution économique suprématiste.
    Malévitch y joue sur les deux sens qu’a pour lui « l’économie » (ins-
    trument nutritif à rejeter et instrument de réduction à l’être). Etant
    donné que « la perfection révolutionnaire porte inlassablement son
    essence de plus en plus loin à travers nos consciences, en élargissant,
    approfondissant l’espace par les voies de la considération économique
    énergielle », aucune forme d’art ancienne ne peut exister, car elle est
    par essence contre-révolutionnaire. Aussi les Ateliers d’Art et de
    Technique (Vkhoutémas), créés après 1917 pour remplacer l’École de
    Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou et
    l’Académie des Beaux-Arts de Pétrograd, sont-ils un lieu de la contre-révolution, dans lesquels se résorbent toutes les gammes colorées. Si Malévitch est passé par un stade suprématiste coloré pour faire apparaître les différentes nuances ondulatoires de la luminance, il n’en a pas moins privilégié le noir et le blanc, les deux pôles de l’absorption et de la diffusion
    des radiations visibles. En aucun cas les couleurs ne sont chez Malé-
    vitch un attirail conventionnel et culturel ayant des équivalents psy-
    chologiques artificiellement établis. En cela Malévitch est opposé à
    toute symbolique des couleurs (celle de Werefkin ou de Kandinsky
    par exemple). La « perfection blanche » du Carré blanc sur fond blanc
    est à la fois la manifestation de l’être abyssal et le triomphe de la
    peinture. Jamais n’aura été affirmé avec autant de vigueur la souve-
    raineté du « mouvement purement coloré ».
    L’art pictural qui avait fini par se perdre dans la jungle des appa-
    rences et l’hédonisme retrouvait avec Malévitch sa véritable fonction –
    le dévoilement de l’être abyssal par la couleur. Malévitch a redonné
    sa dignité à l’acte de peindre. Dans les grandes œuvres du passé,
    comme dans celles qui ont suivi le suprématisme, ce qui est réellement
    pictural ce ne sont pas les anecdotes et les prétextes, mais les unités
    colorées — ce que nous appelons souvent la lumière ou la transparence
    d’un tableau. Comme dans le Carré blanc sur fond blanc où la forme
    du carré paraît et disparaît dans l’énergie du blanc, les formes de
    tout tableau paraissent et disparaissent pour ne laisser vivre que le
    rythme coloré.

    À PROPOS DE LA « CRITIQUE D’ART « 

    On assiste à une recrudescence de la mentalité théologique dans ses
    aspects les plus négatifs dans nombre d’études concernant l’avant-garde
    russe. Ici le dogme est le matérialisme ou tout autre idéologie axioma-
    tique. Les faits sont artificiellement interprétés afin qu’ils entrent dans
    un schéma a priori qui prétend rendre compte d’un mouvement uni-
    versel et se veut apodictique. Les hérétiques sont impitoyablement
    démasqués et ces nouveaux théologiens de la critique d’art s’affirment
    dans les imprécations, les malédictions et les excommunications.
    Donnez-leur un peu de pouvoir et ils deviendront facilement de Grands
    Inquisiteurs.
    Laissons-les s’imaginer qu’ils sont des don Quichotte, qu’ils sont
    obligés de se défendre contre des ennemis imaginaires.
    Comme le disait Soljénitsyne dans une lettre ouverte : que devien-
    draient-ils s’ils n’avaient pas d’ « ennemis »? 64. La rigueur et la
    vigueur scientifiques dans l’analyse des faits, le refus des compromis
    18 et des compromissions, du jeu intellectuel et esthétisant de mots
    sont des armes suffisantes pour laisser à leur néant les erreurs de
    méthode, l’esprit de précipitation, les prétentions, la futilité ludique
    ou tout simplement le manque d’information.
    Si nous figurons l’œuvre d’art – l’objet créé – comme le centre
    d’un cercle, au diamètre variable selon son importance, nous dirons
    qu’elle laisse émaner une énergie centrifuge qui rencontre l’énergie
    contraire représentée par l’appréhension d’un sujet (ou d’un groupe de
    sujets), et que ce mouvement de flux et de reflux, différent selon notre
    complexion psycho-physiologique, notre substrat culturel, le substrat
    économico-social, etc…, forme les rayons qui émanent de et conver-
    gent vers l’objet créé. Le rapport à cet objet créé est toujours unique,
    il est l’intuition non-discursive d’un sujet, et la beauté n’a une réalité
    objective que dans cette relation entre le sujet et l’objet créé; la
    beauté est donc relative dans son objectivité même — ce qui explique
    les variations du goût et du sens de la beauté à travers les époques
    et à travers les périodes de l’existence d’un m ê m e individu; ce qui
    est objectif c’est l’équilibre relationnel qui s’établit entre l’appréhension
    individuelle et l’énergie qui se dégage de l’objet créé. La « Beauté »
    avec une majuscule dont on pourrait donner des définitions objectives
    n’existe pas. Il y a seulement une relation interpersonnelle (entre la
    personne qui appréhende et la personne du tableau) dont l’épaisseur,
    l’intensité, peuvent être plus ou moins grandes sans que pour cela la
    relation soit différente. La relation est objective comme un kilo de
    plomb et un kilo de plumes font objectivement – dans notre système
    physique – toujours un kilo. Mais il est évident que si, comme le
    suggérait le peintre Georges Yakoulov 65, vous laissez tomber sur votre
    pied l’un ou l’autre de ces kilos, vous sentirez l’intensité différente
    d’un même fait objectif!
    Le premier contact que le sujet a avec l’objet créé dans les arts
    plastiques est un regard qui s’exprime souvent discursivement par le
    cri: « Ah! que c’est beau! » ou autre syntagme exclamatif. Malgré
    le caractère primitif de ce premier regard et de ce premier cri, ils
    ne sont jamais « sauvages » ou « naïfs », car il est impossible au
    sujet de s’abstraire de toutes les alluvions hétérogènes qui se sont
    accumulées en lui. Même si l’on cherche à s’abstraire, à purger son
    Moi de toutes les strates culturelles ou autres, cette recherche même
    est conditionnée par ces mêmes strates. En nous écriant : « Ah ! que
    c’est beau! » nous n’avons rien dit de l’objet déclaré beau. Le sujet
    cherche alors à élucider sa première relation à l’objet qui se dérobe
    toujours de tous les côtés; il le replace dans le temps, il le compare
    du point de vue de l’évolution des formes ou bien encore il le considère
    comme une structure qui a en elle ses règles propres de construction;
    il l’analyse. C’est l’objet de l’esthétique, ou plutôt des
    esthétiques.
    C’est un stade intermédiaire. Celui du discours sur l’objet. Mais tout
    discours, qu’il soit intuitionniste ou néo-positiviste, qu’il exprime une
    méthode historique, psychologique, structuraliste, phénoménologique,
    sémiologique ou autre, ne sera qu’une approche possible de l’objet
    créé, approche dont la qualité pour la connaissance de l’objet n’est
    pas dans on ne sait quelle vertu immanente qui la ferait déclarer la
    seule valable pour connaître l’objet, mais bien dans la façon dont
    telle ou telle métode se construit. En cela toute approche esthétique de
    l’objet – logocentrique par excellence – est à son tour, dans les
    meilleurs cas, une création, soumise aux mêmes lois internes que
    toute création. Il ne suffit pas de faire appel à Jakobson, à Mikel
    Dufrenne ou à Mao Tsé Toung pour que la méthode soit bonne. Il
    faut qu’elle soit avant tout vigoureuse et rigoureuse. A ce niveau aucune
    méthode ne peut prétendre faire seule le tour de l’objet. Elle est un
    des rayons qui vont vers le centre — l’objet fait , centre qui se
    décentre et est décentré; elle est un aspect de la chose qui ne se livre
    jamais entièrement dans le discours.
    Pour reprendre une image de Malévitch tout tableau est une fenêtre
    qui ouvre sur la vie abyssale 66. Le peintre a posé dans l’objet créé
    des énergies, des vibrations qui nous interpellent, qui peuvent avoir
    sur nous « un pouvoir de commotion », selon l’expression d’André
    Breton »67. On est frappé que la « critique d’art », en particulier
    celle qui s’intéresse à l’avant-garde russe, ne parle jamais des tableaux
    comme d’objets vivants, mais parle des reproductions 68. Comme si
    le tableau était réductible au statut de la photographie dans un album
    de famille. Quand nous regardons la photographie jaunie d’une per-
    sonne connue, elle nous permet de stimuler notre mémoire et de
    retrouver à partir d’une fixation morte les vibrations vivantes qui
    nous relient à elle. La photographie est un rappel, mais ne saurait
    remplacer le contact direct. On ne conçoit pas de parler de la litté-
    rature ou de la musique sans une référence directe au matériau calli-
    graphique ou sonore. Pour les arts plastiques la critique est tellement
    habituée à littératuriser les œuvres qu’elle en parle presque constam-
    ment comme d’un texte littéraire. Quand une exposition permet de
    rassembler des œuvres avec lesquelles on peut entrer en contact direct,
    la critique se tait, elle n’informe pas son public et ne l’invite pas à
    aller voir 69, elle préfère se référer à des reproductions afin de tuer
    ce qui est gênant, la vie interne d’un objet qui jaillit de sa contex-
    ture même. Il y a toujours, finalement, en deçà et au-delà du logo-
    centrisme de la critique, une communication magique 70 qui s’établit
    20
    entre le sujet et l’être de l’objet qui n’est, selon l’expression de Raphaël
    Khérumian 71, qu’un « relais » dans une chaîne invisible de relations
    objectives.
    Il faut beaucoup de perversion intellectuelle pour considérer le Carré
    blanc sur fond blanc de Malévitch ou telle composition constructiviste
    non-figurative de Rodtchenko (pour prendre deux pôles, mystique et
    matérialiste) comme pouvant être réellement « expliqués » par les
    rapports que Malévitch et Rodtchenko ont pu entretenir avec le Parti
    Communiste bolchevique. Que Lénine ait préféré Riépine à Malévitch
    et Rodtchenko explique la politique artistique réactionnaire et coerci-
    tive qui a suivi. L’étude de ces rapports est intéressante pour com-
    prendre l’histoire en général, pour comprendre les rapports du créa-
    teur et du pouvoir, mais elle ne nous dit rien sur l’objet créé, objet
    vivant qui, une fois lancé dans la vie, échappe au créateur pour
    entrer dans un circuit de consommation visuelle où se rencontrent
    des consommateurs d’idéologies opposées. Se perdre dans le jeu des
    contradictions idéologiques dans lesquelles se débattent la création
    artistique et sa
    consommation n’a d’intérêt que si l’on ne choisit
    pas les faits pour qu’ils rentrent dans un schéma 72 et surtout si appa-
    raît l’unicité d’une œuvre singulière.
    Nous considérons les écrits de Malévitch comme un objet créé.
    Nous avons dans un premier temps fait une analyse du texte lui-
    même, tel qu’il se présente à nous, selon le rapport que nous entre-
    tenons avec lui. Nous avons conscience de n’avoir explicité qu’un frag-
    ment d’un discours particulièrement complexe. Nous voudrions à pré-
    sent essayer de retrouver quelques « germes », selon l’expression de
    Lanskoy 73, de la pensée de Malévitch dans le contexte culturel de son
    temps. Là aussi nous ne prétendons à aucune exhaustivité. Pour le
    moment on ne peut parler de l’avant-garde russe que par fragments,
    beaucoup trop de maillons nous manquent au niveau de l’information
    et au niveau des œuvres en tant que telles.

    INFLUENCES POSSIBLES SUR MALÉVITCH

    Nous avons trop de lacunes sur les années d’apprentissage de Malé-
    vitch, sur ses lectures, sur ses rencontres avec les milieux philosophiques,
    littéraires ou politiques pour pouvoir tirer des conclusions définitives.
    Nous nous contenterons donc de faire un certain nombre de consta-
    tations. Malévitch semble avoir eu des rapports avec les « chercheurs
    de Dieu » (bogoïskatéli) et les « constructeurs de Dieu » (bogostroïtéli)
    qui se sont surtout manifestés après la crise des valeurs qui a suivi
    la révolution de 1905 74.
    Les « chercheurs de Dieu » posaient comme article de foi la réalité
    du Dieu judéo-chrétien, mais étaient préoccupés par une adaptation de
    la religion et de l’Église au monde contemporain. Des penseurs comme
    Berdiaev, S. Boulgakov, P. Struve, S. Frank furent parmi les premiers
    marxistes russes avant de devenir à partir de 1902 des idéalistes mili-
    tants. Une des personnalités les plus riches et les moins connues de
    ce mouvement progressiste chrétien fut le père Florenski, mathéma-
    ticien, physicien, théologien, théoricien de l’art, auteur de la somme
    théologique La Colonne et l’Affirmation de la Vérité (1914) 75. Le théo-
    ricien symboliste G. Tchoulkov se fit dès 1906 l’apologiste d’un anar-
    chisme mystique, suivi en cela par le poète Viatcheslav Ivanov pour
    qui l’anarchie était déjà une mystique. On retrouve chez Malévitch
    des échos jusque dans le vocabulaire de ces idées. Par exemple, l’idée
    d’ « individualisme collectif » qu’avait lancée en 1907 l’anarchiste mys-
    tique Modeste Hofman se rencontre exactement dans À propos de la
    question de l’art plastique.
    On sait que Malévitch a entretenu une correspondance avec l’historien
    de la littérature M. Guerchenzon 76. Le traité de Malévitch Dieu n’est
    pas détrôné a été suscité par l’essai philosophique de Guerchenzon
    L’image ternaire de la perfection77 qui est une attaque contre la
    culture considérée comme une série de commodités techniques. Pour
    Guerchenzon la culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux
    (l’homme prétend être la seule personne réellement vivante), lui a fait
    perdre son caractère indivis; elle a établi entre les hommes des rap-
    ports de haine (maître-esclave); elle a réduit l’homme à être un
    instrument servile de la production. L’homme doit revenir à son unité
    originelle, à « la pure existence ou à l’existence de la personne en
    elle-même — dans son image ternaire de la perfection » 78. La réconci-
    liation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. Le texte de
    Guerchenzon est loin d’avoir la fermeté logique de celui de Malévitch.
    Pourtant si ce dernier polémique avec Guerchenzon (pour lui l’huma-
    nité doit essayer dans ses productions de se libérer de la pesanteur), il
    a utilisé un certain nombre de ses idées qu’il incorpore à son sys-
    tème : la référence du début de L’image ternaire de la perfection à
    Anaximandre :

    « Le commencement et l’issue des choses sont l’infini » ;

    les attaques contre la raison pratique qui détruit l’organisation origi-
    nelle de la nature et la remplace par sa propre organisation :

    « La
    production des choses est aussi une espèce de nourriture: un meurtre
    légitimé par la nature dans le but de piller et d’utiliser provisoire-
    ment »79;

    la production de masse considérée comme ennemie de
    22 la création artistique:

    « La production a cessé d’être la nourriture
    normale de l’esprit; elle nourrit de force, en forçant un faible besoin
    ou en éveillant un besoin qui dormait encore. Elle a le dessus sur le
    monde et pour le moment corrompt l’humanité » 80;

    un certain animisme et monisme panthéistes :

    « Le monde n’est pas mort, mais
    vivant »81

    ou bien:

    « Dans le monde il n’y a aucune substance,
    aucune énergie matérielle, il n’y a que le dessein divin aux nombreux
    démembrements, dessein unique
    dans ses apparitions »82;

    l’idée de l’abîme de l’être :

    « N’est réel dans le monde que le mouvement,
    c’est-à-dire quelque chose qui ne peut pas être par lui-même perçu
    par les sens, ni représenté par l’imagination, mais seulement pensé.
    Dans celui qui connaît et dans ce qui est connu la chair est également
    dénudée : un abîme béant se regarde dans un autre abîme béant » 83.

    Certaines figures rhétoriques de Malévitch sont empruntées à L’image
    ternaire de la perfection, en particulier les prosopopées de l’intuition,
    de la raison, du crâne humain, de l’art, de l’église ou de la fabrique :
    chez Guerchenzon on trouve les prosopopées de la Raison 84, de la
    Volonté Une 85, etc…
    Il semble d’autre part que Malévitch ait lu l’article pénétrant de
    Berdiaev sur Picasso 86, Il reprend et développe l’analyse que Berdiaev
    fait du cubisme considéré comme une « pulvérisation ou éparpillement»
    de l’objet (raspylénié).
    Beaucoup de points de convergence nous ramènent aussi aux
    « constructeurs de Dieu » dont Lénine disait qu’ils ne se distinguaient
    pas plus des « chercheurs de Dieu » qu’un diable jaune ne se distingue
    d’un diable bleu » 87. Les constructeurs de Dieu étaient pour la plu-
    part des sociaux-démocrates (les plus connus sont Bogdanov, Lounat-
    charski, Gorki). Dans son livre La religion et le socialisme (1908),
    A.V. Lounatcharski déclarait que l’homme a besoin d’un idéal suprême
    qui est Dieu, que la religion est nécessaire à l’homme: il voyait dans
    le marxisme « la cinquième religion formulée par le judaïsme » 88.
    Des idées comme celles de « l’éternité de l’énergie » 89, de « l’homme-
    dieu », des formules comme « L’évolution matérielle et le progrès
    de la spiritualité sont correspondantes »90 ou :

    « Dieu comme Tout-
    Savoir, Toute-Félicité, Toute-Puissance, Vie Eternelle et vie qui em-
    brasse tout, est réellement toute l’humanité dans sa potentialite
    suprême 91 –

    tout ce contexte était bien connu de Malévitch. Les noms de Bogdanov 92 et de Lounatcharski sont attachés à la propagation de l’empiriocriticisme d’Avenarius et de Mach. L’idée d’économie comme loi générale de la vie, de la sensation comme substrat absolu, l’idée que la science ne fait qu’élaborer la technique des instruments propres à la vie utilitaire économique sans pouvoir jamais donner le tout de l’objet et en obscurcissant l’expérience pure, la sensation 23 pure du sensible pur, l’obsession de pureté, conçue comme le point absolu de chaque acte (héritage kantien passé au crible de la critique
    empiriocriticiste) – tout cela a été un point de départ pour la médi-
    tation malévitchienne sur l’art 93.

    À PROPOS
    DE LA TRADUCTION ET DU STYLE DE MALÉVITCH

    Les textes traduits ici nous montrent en Malévitch un tempérament
    exceptionnel d’écrivain. La prose de Kandinsky est celle d’un artiste
    raffiné, elle est somptueuse, riche en image, harmonieuse. Le style de
    Kandinsky est celui d’un symboliste russe, sa langue celle d’un homme
    qui a assimilé et assumé les traditions séculaires de la culture spiri-
    tuelle européenne. La prose de Yakoulov a aussi les traits spécifiques
    de la poétique symboliste: culture du mot, raffinement, abondance des
    images. Mais le tempérament de Yakoulov se traduit dans un style
    qui cherche à stimuler le lecteur, qui le provoque, le force à sortir
    de sa léthargie ou de son apathie. Alors que Kandinsky développe
    la sérénité de ses certitudes, Yakoulov entraîne vers des régions
    inédites, cosmologiques (le Soleil) ou géo-esthétiques (la Chine). L’apho-
    risme, la formule humoristique, la maxime philosophique, sont parmi
    les procédés familiers de la prose yakoulovienne 94.
    La prose de Malévitch fait un contraste frappant avec celle de
    Kandinsky ou de Yakoulov. Malévitch ignore les traditions de la
    culture. Ce n’est pas un intellectuel, surtout pas un symboliste. Il a
    fait ses classes dans le milieu braillard des « aveniristes », a par-
    ticipé aux manifestations tonitruantes des futuristes, à leurs meetings,
    à leurs scandales 95. Il a participé activement à la lutte contre les
    vieilleries du passé pour « affirmer le nouveau ». Sa prose est avant
    tout militante. Les aphorismes malévitchiens sont des mots d’ordre.
    Les développements de Malévitch sont souvent chaotiques, la phrase
    est souvent incorrecte, sa pensée est parfois obscure. La langue russe
    normative n’était sans doute pas bien connue de Malévitch,
    d’un milieu mi-ouvrier mi-paysan, d’une famille mi-polonaise mi-
    ukrainienne, d’une région linguistique provinciale où se mêlaient les
    langues slaves, polonaise, ukrainienne et russe (la langue de culture).
    Son discours contient bon nombre d’expressions peu soignées venues
    directement de la langue parlée; on y trouve des anacoluthes, typiques
    du sytle de la conversation. Des polono-ukrainismes sont intégrés au
    russe 102. Tous ces éléments donnent aux écrits de Malévitch un aspect rugueux et parfois rébarbatif pour qui est habitué à la norme littéraire. Mais Malévitch finit par convaincre, car sa prose, si elle n’est pas celle d’un intellectuel au langage châtié, est d’une grande force expressive.
    Malévitch fut aussi un créateur de langage, comme ses amis les poètes aveni-
    ristes Khlebnikov et Kroutchonykh, comme les peintres Filonov et
    Olga Rozanova 103 qui écrivirent des vers en langue transmentale
    (zaoum). Les néologismes malévitchiens ne facilitent pas la traduc-
    tion. On peut en distinguer deux types :
    1) les formes transmentales, collisions radicales qui ont une fonction
    d’expressivité et de dynamisation
    sémantique: «  mertvopis’  » 1 0 4 qu’on peut rendre par « peinture de la mort » (celle des académies) estun mot formé par analogie avec le mot russe « jivopis’» qui désigne la peinture en général, mais veut étymologiquement dire « peinture de la vie »; « starovatory » 105 est la collision de « stary » (vieux)
    et « novatory » (les novateurs) ; « idiéédatel’ « » (donneur d’idée) 106
    est formée de « idiéïa » (idée) et « datel’ » (donneur) qui n’existe
    qu’en composé; « noviédy »107 : la racine « nov » est accolée par
    haplologie à l’élément « vied » qui désigne celui qui étudie telle ou
    telle discipline (en français « -logue », « -logiste ») ;
    2) les néologismes philosophiques ont une fonction cognitive; ils
    permettent, là où la langue normative est impuissante dans son lexique
    habituel, à cerner un concept, d’approcher d’une adéquation sémio-
    sémantique plus grande. Cette création verbale est une constante de
    tout discours philosophique. Citons-en quelques exemples dans les
    textes présentés ici. Il y a un thème constant dans la pensée de Malé-
    vitch, celui de la « nature » qui entoure apparemment l’homme, mais
    qui n’est pas en Réalité extérieure à lui. L’homme est la nature.
    Pour préciser son caractère enveloppant Malévitch forme à l’aide
    du préfixe « o- » (idée d’embrasser) l’adjectif « ofizitcheskaïa (dei-
    stvitelnost’) » 108 dont un équivalent français pourrait être « (Réalité)
    circonphysique ». De même pour exprimer l’idée de cette nature phy-
    sique dont l’art doit retrouver le mouvement de libération vers la
    non-pesanteur il crée
    des mots composés à l’aide de l’élément
    « prirodo-» (selon la nature) employé comme préfixe: « prirodo-
    estestvo » (le naturel selon la nature physique) 109 et l’adjectif dérivé
    « prirodo-estestvienny »110; « prirodo-vojd‘» (le guide-nature ou la
    nature-guide) 111; «prirodo-opytny » (expérimenté selon la nature » 112 ;
    « prirodo-razvitié » (le développement selon la nature) 113, Nous avons
    évité de traduire cet élément par l’adjectif « naturel » au risque
    d’alourdir le texte, car cet élément n’est pas une qualification du
    mot mais une détermination, l’indication d’une modalité de l’action.
    D’autres mots composés sont formés selon ce principe : « logiko-
    razvitié » (le développement selon la logique) 114 ou « êstéto-vkoussovy »
    (appartenant au goût esthétisant) 115. D’autres créations verbales permet-
    tent de signifier plus laconiquement une idée : « ottvorennié » (action
    qui préside à l’achèvement de la création divine) 116; « obezviessit’ »
    (faire perdre le poids) et « niévéssié » (la non-pesanteur) 117; « iédino »
    comme substantif = le un 118 et « iédinoformié » (le fait que la forme
    est une) 119.
    De même que le suprématisme pictural a poussé à l’extrême « l’orien-
    tation manifestement métonymique du cubisme »120, de même le
    style littéraire de Malévitch est essentiellement métonymique; il y
    a une perpétuelle substitution des termes désignant la cause et l’effet,
    les éléments et le tout, le signifiant et le signifié… La figure privi-
    légiée de ce déroulement métonymique est la synecdoque ; l’exemple
    les plus frappant est celui du « crâne » 121 qui est — et se comporte
    en homme-nature-cosmos; ou bien encore l’intuition et la raison 122
    qui sont l’une l’humanité créatrice d’être et l’autre l’humanité du
    « vieux monde de la viande et des os » et qui en tant que telles dérou-
    lent leur prosopopée.

    Dans notre traduction nous avons tenté de respecter tous ces
    aspects du style malévitchien, ses méandres, ses lourdeurs, ses incor-
    rections. Nous n’avons jamais eu le souci de l’élégance ou de la
    légèreté, mais celui de la restitution d’une langue rude, barbare,
    vigoureuse. Les cascades de compléments de noms (génitifs) que
    Malévitch affectionne, nous les avons gardées telles qu’elles. Plutôt
    que de faire une traduction aseptisée, nous avons préféré rendre, de
    manière imparfaite certes, le caractère fulgurant des collisions gram-
    maticales, syntaxiques et lexicales, les heurts et les entrechoquements
    d’images.
    Malévitch a quelque chose d’un chef de secte; prophétique, viru-
    lent, visionnaire, énigmatique, intolérant, ayant le sens du verbe et
    l’assurance de sa mission, il s’emporte, vitupère, clame avec obstina-
    tion la Vérité, sans jamais consentir au moindre compromis. Il est
    à la fois Savonarole et Avvakoum. Comme eux il périra aussi vio-
    lemment qu’il avait vécu.
    J.-CI. MARCADÉ.

    1 Cours de l’École Normale Supérieure en 1973-74 qui questionne la question
    « Qu’est-ce que l’art ?  »
    2 Kritik der Urteilskraft, Introduction, in fine.
    3 Platon Sophiste, 235b (traduction de « L a Pléiade »).
    4 « La peinture en trompe-l’œil n’est pas loin du tout d’être une sorcel-
    lerie » (Platon, République), X, 602 d ) .
    5 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    6 Ibidem.
    7 Dieu n’est pas détrôné (parag. 3).
    8 Des nouveaux systèmes artistiques.
    9 Dieu n’est pas détrôné (parag. 1).
    10 Ibid., paragr. 6.
    11 Ibid., paragr. 11.
    12 Ibid., paragr. 6.
    13 Ibid., paragr.
    14 Ibid., paragr. 11.
    15 Ibid., paragr.
    16 De la Vérité, in Yves Battistini Trois présocratiques, NRF, coll. Idées,
    1968, p. 115.
    17 De la Nature,in Yves Battistini, op.cit., p.42.

    18 Fragments, in Yves Battistini, op.cit., p.158-159.

    19 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 1

    20 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme.
    21 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 10.
    22 Ibid., paragr. 11

    23 En exergue du Cubisme et du futurisme au suprématisme.

    24 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 13

    25 Ibidem, paragr. 15.
    26 Ibid., paragr. 16.

    27 Ibidem

    28 Ibid. paragr. 15

    29 Ibid. paragr. 16

    30 Ibid., paragr. 9.
    31 Des nouveaux systèmes artistiques.
    32 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 12.
    33 Ibid., paragr. 15.
    34 Ibid., paragr. 14
    35 Ibid., paragr. 16.
    36 Ibid., paragr. 14.
    37 Ibid., paragr. 16

    38 Ibidem
    39 « Roi fondateur d’une dynastie », République, X, 597e.
    40 République, X, 599d.
    41 Nietzsche, Le livre du Philosophe, éd. Aubier, Paris, 1969, p. 212-213.
    42 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 26.
    43 Ibid., paragr. 27.
    44 Critique du jugement, éd. Vrin, Paris, 1960, p. 58.
    45 Kant, ibidem.
    46 Du cubisme au suprématisme.
    47 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    48 Ibidem. Cf. « le vêtement de la statue », exemple de parergon chez
    Kant, Critique du jugement, op.cit., p. 58

    49 Du spirituel dans l’art, éd. Denoël-Gonthier, Paris, 1969, P. 36-39.

    50 Izbrannyié filossofskié proizvédénia (Œuvres philosophiques choisies).
    51 Le suprématisme, 34 dessins et À propos de la question de l’art plas-
    tique.

    52 À propos de la question de l’art plastique. Si Malévitch a été lui-même
    victime d’un tel totalitarisme (on sait qu’il a été arrêté e n 1930 et qu’on
    ne l’a fait sortir de prison que pour le laisser mourir chez lui), on peut dire
    qu’il a été son propre bourreau en fondant philosophiquement et politiquement principe qui est celui de l’Union des
    Écrivains de I’U.R.S.S. Le contenu n’est plus le suprématisme, c’est le réa-
    lisme socialiste, mais la modalité totalitaire reste la même.
    53 Des nouveaux systèmes artistiques et De Cézanne au suprématisme.
    54 Suprématisme, 34 dessins.
    55 Ibidem.
    56 Du cubisme au suprématisme et Du cubisme et du futurisme au supré-
    matisme.
    57 Malévitch a pu connaître les théories de Lobatchevski par Vélimir
    Khlebnikov dont il a été proche vers 1913 au moment de sa période « alo-
    giste › et « réaliste transmentale ».
    58 Suprématisme, 34 dessins.
    59 Ibidem.
    60 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 4.
    61 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    62 Ibidem.
    63 Suprématisme, 34 dessins.
    64 Le Monde, 16-17 novembre 1969.
    65 Cf. G. Yakoulov, « L’Homme de la foule », Notes et Documents
    édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov (147, rue Léon-Maurice-
    Nordmann, Paris 13°), p. 21: « Le duvet s’envole au moindre souffle
    tandis qu’une haltère nécessite des efforts pour être déplacée. Une livre
    de duvet est quand même plus légère pour notre sensibilité qu’une livre
    de fer car jeté en l’air le duvet s’éparpille tandis que le fer tombera par
    te r r e ».
    66 Une fenêtre n’a rien d’idéaliste : c’est aussi un objet…
    57 A n d r é Breton, « Lettre», Revue Métapsychique, L’art et l’occultisme,
    Paris, 1954, N° 27, p. 121-125.
    68 Cf. remarque préliminaire du livre de Marcelin Pleynet, L’enseignement
    de la peinture, éd. du Seuil, Paris, 1971 : « Les tableaux qui font dans ce
    livre l’objet d’une analyse détaillée se trouvent pour la plupart reproduits dans des ouvrages aujourd’hui facilement accessibles au public (…) Le lecteur confronté à l’analyse d’une œuvre qu’il connaît mal pourra toujours se
    reporter en fin de volume à la bibliographie où il trouvera, marqués d’un
    astérisque, les ouvrages comportant les reproductions dont il pourrait avoir besoin (p. 6)
    69 Il est très significatif, par exemple, que l’excellente exposition si diffi-
    cilement rassemblée car Jean Chauvelin dans sa galerie (4, rue Fürstenberg, Paris 6ème), en nov.-déc. 1973 ( L’Archer à un œil et demi)n’a suscité qu’une seule critique. Il y avait là des œuvres importantes de l’avant-garde russe
    que l’on voyait pour la première fois.
    70 Pourrait-on parler de communication « télépathique »? Il faudrait
    alors débarrasser le terme de tout le discours mythologique qui l’entoure
    pour ne considérer que sa réalité scientifique.
    71 R. Khérumian, Paris, »Le concept  de la réalité et les destinées de l’art, L’Âge d’or, Paris, 1946, N°4; cet article est repris dans la Revue Métapsychique , L’art et l’occultisme, op. c., p. 90-96.
    72 En paraphrasant Marcelin Pleynet dans son livre cité plus haut, on
    pourrait dire que si personne n’a l’obligation de ne pas être marxiste, il est
    impossible d’ignorer les courants philosophiques et esthétiques non-marxistes
    avec lesquels l’avant-garde r u s s e a été e n c o n t a c t . .
    Cf. L’enseignement de la peinture, op. cit., p. 145-146.
    73 « Tout ce qui est vivant ou destiné à vivre passe par la voie du
    germe. Dans l’histoire de l’art il n’y a que la généalogie qui est intéres-
    sante et a un sens, par exemple chercherles germes de Braque dans Corot
    et Le Nain ou la continuation de Chardin dans Cézanne.
    les mélanges de germes et des influences qui sont intéressants à constater ».
    Témoignages pour l’Art abstrait, éd. Art d’aujourd’hui, Paris, 1952, p. 168.
    74 Cf. l’étude synthétique de Pierre Pascal, « La pensée russe contempo-
    raine », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, volume III, janvier 1962,
    reprise dans Les grands courants de la pensée russe contemporaine, éd. L’Âge
    d’Homme, Lausanne.
    75 Le père Florenski a été représenté dans son habit monastique aux côtés
    du philosophe et théologien Serge Boulgakov dans un tableau de Nestérov
    se trouvant à la Galerie Trétiakov, Les Philosophes (1917). Dans Peinture-
    Cahiers Théoriques, N° 6-7, 1973, est donnée une traduction d’un texte
    de Florenski sur l’œuvre d’art (« La loi de l’illusion »). La présentation de
    Florenski qui est faite dans cette revue est un chef-d’œuvre dans son genre : on y élimine, d’une manière qui rappelle les plus sombres moments du
    stalinisme ( la photographie où Trotsky  aux côtés de Lénine a été effacé),
    ce qui reste majeur dans la vie et l’œuvre de Florenski, sa vie de prêtre rt
    son œuvre théologique qui est un des sommets de la pensée du XX siècle.
    Voici ce que dit l’auteur de la présentation: « Il se consacre plus particu-
    lièrement (sic!) à l’histoire des religions profitant pour ceci (sic !) des
    archives et de l’enseignement de l’Académie de Théologie à Moscou ».
    Et c’est tout sur ce chapitre.
    Le manque de probité se poursuit d’ailleurs plus loin dans la même
    revue avec l’auteur des « Dates, repères, références et commentaires » concernant Malévitch.  Cet investigateur pratique une forme progressiste du plagiat : il commence par traiter la « Préface » au catalogue de
    l’exposition Dessins de Malévitch (Galerie Chauvelin. Paris, 1970) de « vieille
    métaphysique » kantienne (p. 76) pour ensuite utiliser copieusement, avec un
    art consommé de la citation sans guillemets, le texte de cette préface, repro-
    duisant même (c’est là que tous les plagiaires sont pris en flagrant délit)
    les erreurs qui s’y sont glissées…
    76 Cf. Essays on art, op. cit., p. 14.
    77 Troïstvienny Obraz Soverchenstva, Moscou, 1918.
    78 Ibid.,, p. 100; les idées de Guerchenzon
    seront précisées dans Correspondance d’un coin à l’autre (Pérépiska iz dvoukh ouglov), 1921 ;
    cette œuvre est constituée par une série de lettres sur la culture qu’échan-
    gent dans une même chambre Guerchenzon
    et Viatcheslav Ivanov (trad.
    franç. de Ch. du Bos, éd. Corréa, Paris, 1931).
    79 L’image ternaire de la perfection, op. c., p. 8

    80 Ibid., p. 47

    81  Ibid., p. 24, Guerchenzon parle de « la volonté de l’arbre » qui est tuée par la hache du bûcheron, ibid., 1 t. On trouve cette  même idée chez
    le Père Florenski: « Toute la nature est animée, elle est tout entière
    vivante, dans son tout et dans ses parties, tout est lié par des liens étroits (…)
    Les énergies des choses coulent dans les autres choses,
    sont dans chacune › ( » Obchtchétchéloviétcheskié
    korni idéalizma  » (Les racines pan-humaines de l’idéalisme), Bogoslovski
    Viestnik (Le Messager Théologique), 1909, N° 2 et 3, p. 11).
    82 L’image ternaire de la perfection, p. 88.
    83 Ibid., p. 48.
    84 Ibid., p. 8.
    86 Revue Sofia, 1914; cet article est repris dans le livre La crise de l’art
    (Krizis Iskousstva), Moscou, 1918.
    87 Œuvres (en russe), 4° éd., t. 35, p. 89. Pour les rapports de Lénine à la philosophie, et plus particulièrement aux constructeurs de Dieu, cf. L. Althusser, Lénine et la philosophie, éd. Maspéro, Paris, 1969. Sur la
    lutte de G.V. Plekhanov contre les chercheurs et les constructeurs de Dieu,
    voir ses articles de la revue Sovrémienny Mir (Le Monde Contem-
    porain) de 1908 à 1909 sous le titre « À propos de ce que l’on appelle les
    recherches religieuses en Russie », repris dans G.V. Plekhanov, O religuii
    i tserkvi (Sur la religion et l’Église), Moscou, 1957, p. 251-378.
    Cf. chez Malévitch : « La vie
    de tous les jours s’est construit Dieu »
    (Dieu n’est pas détrôné, paragr. 16 ou : « La construction de Dieu en tant
    que perfection absolue est construite solidement » (ibid).
    88 Religuia i sotsializm (La religion et le socialisme), Saint-Pétersbourg, p. 145
    89 Ibid., p. 46-47

    90 A.V. Lounatcharski « Otcherki po filossofii marksizma »
    (Essais sur la philosophie du marxisme), Saint-Pétersbourg, 1908, P. 148.

    91 Ibid., p. 157
    92 Les trois livres de A.A. Bogdanov, L’empiriomonisme, parurent de
    1904 à 1906. Sa Science générale de l’organisation (Tektologie) (1913-17)
    ainsi que La philosophie de l’expérience vivante (1913) servirent de base
    idéologique au Proletkout. L a critique de la notion de matière et de la
    dialectique ont pu intéresser Malévitch.
    93 Notons que La philosophie comme réflexion sur les monde conformément au principe de la déperdition minimale des forces 
    a été traduite en russe en 1913.

    94 Une édition de l’œuvre  écrite de Yakoulov, préparée par Raphaël
    Khérumian, doit paraître prochainement aux éditions L’Âge d’Homme.

    95 Cf. L’Archer à un œil et demi de B. Livchits, éd. L’Âge d’Homme,
    1971; Valentine Marcadé,Le renouveau de l’art pictural russe, éd. L’Âge
    d’Homme, 1972, p. 209-219.
    Je renvoie aussi pour avoir un panorama précis de l’époque aux études
    toujours pénétrantes de John E. Bowlt : « Russian Art in  the nineten twenties », Soviet Studies, Glasgow, volume XXII, avril 1971, N° 4, p. 575-594 et « Russian Formalism and the visual Arts »
     201h Century Studies, Canterbury, déc. 1972, p. 209-219
    96 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 5.
    97 Ibid., paragr. 15.
    98 Ibidem.

    99 À propos de la question de l’art plastique, p. 5 de l’éd. russe.

    100 Ibid.
    101 Ibid., p. 7.
    102 Ibid., p. 8.
    103 Pour ces peintres, cf. Valentine Marcadé, op.c., p. 221-222,  248-250, 245-245. Sur Filonov »,  cf. l’excellent  article de John E. Bowlt « Pavel Filovov », Studio International, Londres, juil.-août 1973, p. 30-36.
    104 Du cubisme et du futurisme au suprématisme.
    105 À propos de la question de l’art plastique, op. c., passim.

    106 Ibid.

    107 Ibid., p.14
    108 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 14.

    109 À propos de la question de l’art plastique , op. c., p. 8

    110 Ibidem et Suprématisme, 34 dessins. Des nouveaux systèmes artistiques ,
    De Cézanne au Suprématisme, passim.
    111 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 10.
    112 Ibid., p. 8.
    113 Ibidem.
    114 Ibidem.
    115 Ibidem.
    116 Dieu n’est pas détrôné, paragr. 15.
    117 Ibidem.
    118 À propos de la question de l’art plastique, op. c., p. 5.
    119 Ibid., p. 12.
    120 Roman Jakobson, Essais de Linguistique Générale, tome I, éd. de
    Minuit, 1963, p. 63.
    121 Des nouveaux systèmes artistiques, De Cézanne au Suprématisme,
    Dieu n’est pas détrôné.
    122 Des nouveaux systèmes artistiques.

  • Exposition Kandinsky à la Philharmonie de Paris à partir du 14 octobre 2025

    KANDINSKY

    LA MUSIQUE DES COULEURS

     

     

    Musique des couleurs et mémoire picturale dans les paysages russes de Kandinsky 

    Jean-Claude Marcadé

     

    « Les phénomènes de la vue et de l’ouïe ont comme point de départ les oscillations de l’air. La parenté des accords parfaits en musique et en peinture a comme point de départ les oscillations de l’air. La parenté des accords parfaits en musique et en peinture est la preuve que l’une et l’autre sont soumises aux lois de l’harmonie[1]. »

    Henri Rovel

    La création kandinskyenne est dominée de façon évidente par son caractère symphonique, ce qui la distingue, en particulier, dans l’abstraction et la non-figuration du premier quart du xxe siècle. Sans aucun doute la fréquentation de l’icône byzantino-russe, où « les couleurs chantent », comme le disait André Lanskoy, a joué un rôle de base déterminant. Mais, sans doute aussi, la fréquentation de la musique allemande, celle d’un Beethoven, d’un Wagner ou d’un Bruckner, imprégnée de la Naturphilosophie romantique, a pu donner des impulsions à la vasteté de la vision du monde comme Univers, et permettre à l’auteur des grandes Compositions, Impressions et Improvisations de jouer avec les couleurs et les lignes comme un compositeur de musique.

    Kandinsky a particulièrement insisté sur l’idée que

    « la peinture est capable de manifester les mêmes forces que la musique[2] »,

    celle-ci étant qualifiée par l’artiste russe de l’art le plus abstrait. La vision rétinienne est trompeuse, seul le Klang, le Laut, le zvuk[3], le son, la sonorité, la résonance peuvent traduire le mieux le monde intérieur.

    Dans Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, la musique tient une grande place. Kandinsky souligne les correspondances qui existent entre les vibrations physiques des ondes sonores et celles des ondes lumineuses en se référant à Aleksandra Zaxarina-Unkovskaja au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, où cette dernière a élaboré une méthode pour « voir les sons en couleurs, et entendre musicalement les couleurs[4] ». La tâche de la peinture est

    « de mettre à l’essai, d’évaluer ses possibilités et ses moyens, de les analyser comme le fait la musique depuis des temps immémoriaux […] d’essayer d’utiliser ses possibilités et ses moyens d’une façon purement picturale[5] ».

    Parallèlement à la rédaction de son essai, Kandinsky écrit ses « Compositions pour la scène » qui doivent faire apparaître, simultanément mais sans confusion, les mots, la musique, le dessin chorégraphique, la peinture, – justement au moment où, progressivement, il passe à la non-figuration.

    Bien entendu, il était au courant des recherches musico-picturales de ses contemporains, comme Paul Gauguin, Mikolajus Čiurlionis, Nikolaï Kulbin[6], Robert Delaunay[7], František Kupka, Vladimir Baranoff-Rossiné[8], Mikhaïl Larionov, Léopold Survage. Il ne s’agit évidemment pas chez Kandinsky de faire une peinture « musicaliste », la musique est un analogon du processus pictural et chaque art reste dans son autonomie. On le sait Kandinsky n’est pas passé par la discipline cubiste, il utilise constamment des termes musicaux, car sa non-figuration des années 1910 se veut semblable, mais non identique, à l’abstraction musicale, alors que les cubistes parisiens et les cubofuturistes de Russie, dans leur interprétation de Cézanne, se livrent à la géométrie du monde des objets.

    Il est clair que Kandinsky élimine toute théorie de la transformation directe, par exemple des moyens musicaux en moyens colorés, de la forme musicale en couleurs. Le « modèle musical » dont s’inspire la peinture abstraite n’est pas une mise en œuvre d’une concordance, très relative et subjective, entre sons et couleurs mais une prise de conscience du fonctionnement de la peinture selon des lois optiques spécifiques, en repoussant la tentation de représenter quoi que ce soit d’autre que le mouvement de la couleur et de la ligne.

    Dans un manuscrit intitulé Unterschied mit Musik [La Différence avec la musique], Kandinsky souligne ce qui différencie fondamentalement la musique et la peinture :

    « La peinture est plus riche dans le choix des formes et par cela même plus imprécise [que la musique]. On n’atteint jamais un son discordant [Mißklang] direct, une dissonance[9]. »

    Dans ses mémoires Rückblicke [Regards sur le passé] éditées en 1913 à Munich, puis complétées et traduites en russe à Moscou en 1918 avec un nouveau titre – Stupeni [Étapes] –, le rôle de la musique dans sa création picturale est tout particulièrement souligné. Le peintre russe y souligne l’importance pour lui de la « mémoire visuelle » [pamjat’ zrenija][10], et y affirme que

    « [ses]  paysages peints de mémoire [lui] réussissaient parfois davantage que ceux peints sur le vif »[11].

    Il rapporte aussi qu’à certains moments de ses débuts,

    « il s’en allait vers ses rêves de sonorité [zvučnost’], d’une plénitude du “chœur des couleurs” »[12].

    Il avance, d’autre part, que

    « toute œuvre naît, techniquement aussi, à la façon dont est né le cosmos ; elle passe par la voie des catastrophes, pareillement au grondement chaotique d’un orchestre qui débouche finalement en une symphonie dont le nom est la musique des sphères[13] ».

    Kandinsky n’a cessé de proclamer que Moscou était sa patrie spirituelle et visuelle, dans quelque lieu du monde où il se soit trouvé. Cette « Moscou féérique » [Moskva-skazka[14]], dit Kandinsky,

    « résonnait en moi à l’heure du crépuscule »[15]. « Moscou est pour moi le point de départ de mes recherches. Elle est mon diapason pictural[16] ».

    Valentine Marcadé notait en 1965 que

    « Kandinsky resta toujours fidèle à l’esprit russe et son inspiration puisa sans cesse sa vie profonde dans l’art populaire, dans son sens de la couleur : les troïkas, les croix orthodoxes, la vie des saints, les ornements des izbas, les bois sculptés et les églises aux multiples coupoles du coucher de soleil moscovite[17]… »

    Pour Kandinsky, Moscou est donc la source de sa mémoire plastique. Il lui consacre un hymne qui est un vrai poème en prose, à l’instar de ceux qui constituent son recueil Klänge [Sonorités] en 1913 (cat. p. XXX) :

    « Je guettais cette heure qui fut et sera l’heure la plus merveilleuse du jour à Moscou. Le soleil dans son déclin a atteint cette force suprême, vers laquelle il tendait tout le jour, et à travers laquelle tout le jour il languissait. Ce tableau ne dure pas longtemps : encore quelques instants et la lumière du soleil devient rougeâtre par suite de cette tension toujours plus rouge ; d’abord d’une nuance d’un rouge froid, et ensuite toujours plus chaude. Le soleil absorbe Moscou tout entière en une seule pièce, résonnant comme un tuba qui d’une main puissante bouleverse l’âme. Non, ce n’est pas cette unité rouge qui est la meilleure heure moscovite. Elle n’est que le dernier accord de la symphonie qui fait épanouir dans chaque nuance une vie supérieure, qui fait résonner Moscou tout entière comme un fortissimo dans un orchestre immense. Les maisons roses, mauves, blanches, bleues, azurées, vert pistache, rouge flamme, les églises – chacune comme un chant singulier – l’herbe furieusement verte, les arbres qui mugissent profondément, ou bien la neige qui chante sur mille mode divers, ou bien l’allegretto des branches nues et des bois morts, l’anneau rouge, dur, inébranlable et silencieux de la muraille du Kremlin et au-dessus d’elle, dépassant tout, semblable au cri triomphal d’un alléluia oubliant le monde entier, la ligne blanche allongée, harmonieusement sereine d’Ivan-le-Grand. Et sur son cou long, tendu dans une nostalgie éternelle vers le ciel, la tête dorée de la coupole, qui, au milieu des autres étoiles dorées, argentées, diaprées des coupoles qui l’encerclent, apparaît le Soleil de Moscou[18]. »

    L’étude des paysages russes de Kandinsky révèle particulièrement la manière dont le peintre met en œuvre cette poïétique musicalo-picturale. La tempéra de 1906 Lied [Chanson] (cat. p. XXX) est très marquée par la peinture de Nicolas Roerich, en particulier son cycle « Les débuts de la Rus’. Les Slaves » [Načalo Rusi. Slavjane], ou plus encore son tableau de 1901 Les Hôtes d’au-delà des mers [Zamorskie gosti] (Galerie nationale Trétiakov). On est frappé dans l’œuvre de Kandinsky par le caractère rythmique des lignes (rames, mâts, voiles) et de l’ornementation des différentes embarcations. Ce tempo linéaire surplombe la palette ondoyante et miroitante de l’eau de la Volga, ce fleuve mythique de tout le continent russien que le penseur Vasilij Rozanov appelait un « Nil russe ».

    De même, le pointillisme du Reitendes Paar [Couple à cheval] de 1906-1907 (cat. p. XXX) est moins la figuration d’une scène médiévale que l’orchestration purement mélodique de touches qui n’ont d’autre fonction que la création d’une partition picturale visant à donner la tonalité spécifique d’une imagerie purement lyrique. On trouve ce système pointilliste dans la tempéra sur carton Die Nacht [La Nuit] (1907, fig. 1) et surtout dans la gouache de 1903, Die Braut [La Mariée] (fig. 2), une vraie symphonie de nuances colorées.

    Quant à la célèbre toile La Vie colorée [Pëstraja žin’] (1907, cat. p. XXX), appelée aussi du temps de Kandinsky La Vie mélangée, elle joue également avec l’instrumentation des touches pointillistes qui se portent du sol aux vêtements de certains personnages. C’est la Sainte Rus’ qui est ici présentée dans son pèlerinage terrestre. Là aussi de gros traits de pinceau rythment le paysage, qui ne représentent rien de précis qu’eux-mêmes. Kandinsky souligne que lorsqu’il peignait ses études, il se donnait une pleine liberté en se soumettant même « aux “caprices” de la voix intérieure » et il mettait avec sa spatule

    « des traits et des coups de pinceau [šlepki] sans beaucoup se préoccuper des maisons et des arbres et en faisant surgir la sonorité des diverses couleurs »[19].

    En contemplant ces effets de rassemblement dans une seule image de la diversité des acteurs humains de la vie russe, cette communion des anciens et des jeunes, des boyards et des simples gens, on pense au concept de la pensée philosophique russe depuis Alexej Xomjakov, celui de la sobornost’ [communion universelle] dans sa perspective pravoslave. L’idéal suprême de la pensée russe, tel qu’exprimé par Dostoïevski dans son célèbre discours sur Pouchkine en 1880, repose sur « la conciliation universelle des idées ».

    Dans les non-figurations de 1911-1013 – Improvisation 21a (1911, cat. p. XXX), Étude pour Kleine Freuden [Étude pour Petites joies] (1913, cat. p. XXX), Kleine Freuden [Petites joies] (1913, fig. 3) – Kandinsky organise une partition picturale avec le même souci rythmique, multipliant les lignes zigzagantes comme des graffitis, les « rames » ou les « brancards » de canots ou de troïkas improbables, les courbes en contrepoint, prêtes à s’envoler, le tout formant la liaison du ciel et de la terre.

    À cette esthétique du trait, correspondent le son, des bruits indistincts dans les poèmes en prose qui contrastent avec toute une poétique du silence sonore, pour parler comme Mallarmé. Ce sont des pauses, des syncopes, des points de suspension, des gestes sans paroles. Kandinsky fait apparaître la vibration intérieure non seulement par le silence mais aussi par la transformation de certaines voyelles et consonnes en onomatopées.

    « Chaque sonorité, chaque couleur, chaque mouvement a une valeur intrinsèque[20]. »

    Un des traits distinctifs de la poétique de Kandinsky est la hiéroglyphisation des éléments figuratifs qui apparaît comme une constante de sa création et cela dès la mise en branle du monde sensible autour de 1909, ce qui va de pair avec son écriture théorique, critique, philosophique, poétique.

    [1] Henri Rovel, « L’harmonie en peinture et en musique », article traduit en russe que publie Kandinsky dans le catalogue du second Salon d’Izdebsky à Odessa en 1910. Henri Rovel y passe en revue les théories de Young, de Helmholtz, de Rood sur les rapports entre les ondes musicales et les ondes colorées.

    [2] À l’écoute de Lohengrin, Kandinsky dit avoir pris conscience que

    « la peinture est capable de manifester les mêmes forces que la musique » (V. Kandinsky, Stupeni [Étapes], Moscou, Section des arts plastiques du Narkompros [IZO], 1918, p. 19).

    C’est en fait le Wagner de Tristan und Isolde et le Ring des Nibelungen qui, plus tard, l’a conforté dans cette idée.

    [3] Les deux premiers termes relèvent de l’allemand, le troisième du russe [NdE].

    [4] Vassily Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, éd. établie et présentée par Philippe Sers, traduit de l’allemand par Nicole Debrand et du russe par Bernadette du Crest, Paris, Denoël, 1989, p. 110-111. Un livret inédit d’Aleksandra Zaxarina-Ukovskaja se trouve dans le fonds Kandinsky du Lenbachhaus à Munich.

    [5] Ibid., p. 114, note 1. Dans une note inédite, écrite en allemand vers 1909, Kandinsky fait remarquer que

    « la correspondance des tons colorés et musicaux n’est, cela va de soi, que relative ».

    Par exemple,

    « le vert – jaune et bleu – un violon calme dans des tons plus profonds. Violet – rouge et bleu (tous les deux froids) équilibre difficile (il est difficile de désigner le violet et le lilas) cor anglais, chalumeau. Orange – rouge + jaune comme un funambule, tenir toujours l’équilibre, inclinaison vers la droite et vers la gauche. Cloche d’église médiane qui sonne de façon monotone (Angelus) ; voix de contralto, alto » (Wassily Kandinsky, « Das Korrespondieren der farbigen und musikalischen Töne », dans Wassily Kandinsky: Gesammelte Schriften 1889–1916: Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, Helmut Friedel [éd.], Munich, Berlin, Londres, Prestel Publishing, 2007, p. 321).

    [6]

    « Aux combinaisons étroites des sons correspondent en peinture les combinaisons étroites de couleurs, voisines dans le spectre […] Par des combinaisons étroites on peut obtenir aussi des tableaux musicaux, faits de taches de couleur séparées qui se fondent en une harmonie fugitive, semblablement à la nouvelle peinture impressionniste » (Nikolaï Kulbin, cité parValentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe, Lausanne, 1971, p. 208.

    Kulbin va jusqu’à établir, dans ce qu’il appelle « la musique en couleur » [tsvetnaja muzyka] chez Rimskij-Korsakov, un tableau de correspondances son-couleur : do rouge, ré orange, mi jaune, fa vert, sol bleu ciel, la bleu, si violet, (ibid.).

    [7] Robert Delaunay, lettre à Kandinsky, 5 avril 1912 :

    « J ’attends encore un assouplissement des lois que j’ai trouvées, basées sur des recherches de transparence des couleurs comparable aux notes musicales, ce qui m’a forcé de trouver le mouvement de la couleur » (citée dans Robert Delaunay,  Du Cubisme à l’art abstrait, Documents inédits publiés par Pierre Francastel et suivis d’un catalogue de l’œuvre de R. Delaunay par Guy Habasque, Paris, 1957, p. 178).

    [8] Voici ce que Kandinsky écrivait à son ami, le compositeur russe Thomas von Hartmann [Foma Aleksandrovič Gartman] :

    « Rossiné (un jeune peintre russe), qui travaille la théorie de la peinture et tout spécialement des partitions musicales, veut absolument faire ta connaissance. Lui-même est fantastique. Peut-être qu’il viendra encore une fois à Munich en septembre, autrement il te demande de venir en Suisse (à Weggis près de Lucerne – il y a un centre de la Suisse qui peint : “Moderner Bund” » (Lettre de V. V. Kandinskij à F. A. Gartman du 2O.VIII. 1912, Archives nationales de Russie [RGALI], Moscou).

    [9] Wassily Kandinsky: Gesammelte Schriften 1889-1916, op. cit., p. 347

    [10] Stupeni, op. cit., p. 32

    [11] Ibid.

    [12] Ibid., p. 26.

    [13] Ibid., p. 34.

    [14] Ibid., p. 19.

    [15] Ibid., p. 25.

    [16] Ibid., p. 56.

    [17] Valentine Vassutinsky [Marcadé], « L’effervescences intellectuelle et les recherches esthétiques des peintres russes du début du xxe siècle », Revue de l’École nationale des langues orientales, vol. 2, 1965, p. 159.

    [18] Stupeni, op. cit, p. 12-13. Traduction de Valentine et Jean-Claude Marcadé.

    [19] Stupeni, op. cit., p. 25.

    [20]

    « Jeder Klang, jede Farbe, jede Bewegung haben einen inneren Wert » (Kandinsky, Über das Theater. Du théâtre. O teatre, éd. établie et présentée par Jessica Boissel, avec la collaboration de Jean-Claude Marcadé, Paris, Adam Biro, 1998, p. 68.

  • Natalia Gontcharova, Larionov et Malévitch

    Natalia Gontcharova, Larionov et Malévitch

    La première rencontre du jeune provincial Malévitch avec les peintres novateurs qui allaient créer «l’art de gauche» en Russie, aujourd’hui appelé «avant-garde», eut lieu à Moscou en mars 1907 à l’occasion de la XIVe exposition de la Société des artistes de Moscou où il montra deux dessins. Il serait intéressant de faire l’historique de cette association fondée en 1896 et active jusqu’en 1924, dont de toute évidence la tendance dominante était plutôt académique mais qui donnait la possibilité aux jeunes peintres de montrer leurs œuvres. Ainsi, en cette année 1907, qui vit la timide apparition de l’inconnu Malévitch à la Société des artistes de Moscou, exposaient aussi des artistes comme Kandinsky, Bourliouk, Larionov et Natalia Gontcharova. Kandinsky y exposait régulièrement et Malévitch, sur sa lancée, participera à toutes ses expositions jusqu’à la XVIIe en 1909-1910. C’est en 1907, à cette occasion, que se fit, d’après les données les plus récentes de l’historiographie de l’art russe, la rencontre personnelle de Malévitch avec Natalia Gontcharova et Larionov.

    Ils avaient à peu près le même âge, Malévitch — 29 ans, Larionov et Natalia Gontcharova — 26. Malévitch dont c’était — je le répète — la première participation à une grande exposition, sortait, semble-t-il, d’un impressionnisme influencé, entre autres, par le Monet des Cathédrales de Rouen et commençait à travailler dans le style symboliste et «moderne» jusqu’au moins 1910.

    Il n’y a pas un artiste des arts novateurs russes des années 1910 et 1930 pour lequel les problèmes de datation ne se posent pas. Même Kandinsky, qui était méticuleux dans l’annotation de ses œuvres, pose problème avec sa fameuse Aquarelle abstraite (MNAM) datée par lui-même de 1910 et que beaucoup de spécialistes s’accordent aujourd’hui à dater de 1912, y voyant une des esquisses pour la Composition VII se trouvant à la Galerie nationale Trétiakov, de 1913[1], ce qui a été à maintes reprises suggéré à la suite de Kenneth Lindsay.

     Revenons à 1907, année de la première rencontre de Malévitch avec le couple Larionov—Gontcharova, quand le futur fondateur du Suprématisme créait des œuvres symbolistes et Art Nouveau. Il ne sortira de ce style (qu’il a totalement occulté par la suite dans sa description de l’évolution de l’art «de Cézanne au Suprématisme») qu’en 1910 lors de sa participation au «Valet de Carreau» — dont Larionov était un des organisateurs, où Malévitch montre ses Servantes aux fruits (dont nous connaissons une esquisse) et la gouache Fruitsdu Musée National Russe. Mais encore en 1911, au Premier Salon Moscovite, Malévitch montre côte à côte une «série des jaunes», une «série des blancs» et une «série des rouges», encore dominées par le symbolisme. Dans la «série des jaunes», nous connaissons l’aquarelle Le secret de la tentation ( appelée aussL a cueillette des fleurs) de l’ancienne collection Khardjiev avec son iconographie philosophique-ésotérique dans la ligne des nabis, son dessin primitiviste et sa tendance à la monochromie. Dans la «série des blancs», nous connaissons plusieurs œuvres dont l’aquarelle Repos. Société en hauts de formes du Musée National Russe. Sans doute appartiennent à la «série des blancs» des œuvres comme l’aquarelle Chêne et dryades de la collection Tsarenkov.

    Et Larionov et Natalia Gontcharova en 1907 où en étaient-ils ?

    Ils étaient considérés déjà comme les espoirs les plus évidents de la jeune peinture russe, ce qui était confirmé par leur présence à l’exposition d’art russe organisée par Diaghilev au Salon d’Automne parisien en 1906, où le symbolisme d’un Paviel Kouznetsov (qui triomphera à la «Rose bleue» en mars 1907) et l’impressionnisme de Larionov représentent la relève du style «rétrospectiviste» éclectique du «Mir iskousstva», ce «Monde de l’art» qui reste dominant et que Diaghilev fera triompher dans les spectacles des Ballets Russes à travers Alexandre Benois, Bakst ou Alexandre Golovine. Notons ici qu’il faudra attendre 1914 pour que Diaghilev fasse appel à Natalia Gontcharova pour le Coq d’or de Rimski-Korsakov — et ce seront les fastueux décors et costumes qui marqueront un tournant décisif dans les Ballets Russes — vers le primitivisme et le cubo-futurisme.

    Chez Natalia Gontcharova, en 1906-1907 percent déjà, semble-t-il, les premières influences sur sol russe du post-impressionnisme de Cézanne, de Gauguin et du fauvisme-expressionnisme européen, par exemple dans le tableau Coin de parc (Ougol sada) du Musée National Russe, s’il est bien daté de 1906, comme le fait M. Pospiélov.

    Ainsi, lors de leur rencontre en 1907, Malévitch est nettement en retrait par rapport au couple Natalia Gontcharova—Mikhaïl Larionov. Il est intéressant de constater d’ailleurs que dans la «recomposition» de sa biographie artistique à la fin des années 1920 Malévitch passe sous silence, nous l’avons déjà fait remarquer, la période 1907-1910 dans son œuvre, reprend et modifie, ou bien peint de façon entièrement nouvelle des toiles de style impressionniste et cézannistes géométriques-primitivistes qu’il antidate allègrement. Le tableau le plus significatif de cette réécriture, ce sont Les deux sœurs de la Galerie Nationale Trétiakov au dos desquelles Malévitch a écrit :

    «Les Deux sœurs sont peintes au moment du cubisme et du cézannisme. Sous la sensation violente de la peinture de l’Impressionnisme, j’ai fixé cette toile. 1910. K. Malévitch. Toile peinte en 4 heures».

    Ce très beau tableau fut en réalité peint à un moment, la fin des années 1920, où — selon le témoignage que j’ai recueilli de N.I. Khardjiev —, il s’engouait pour Renoir…

    La participation de Malévitch au premier «Valet de Carreau», ouvert à Moscou en décembre 1910, où Larionov joue un rôle capital, est le point de départ de l’œuvre picturale fulgurante de Malévitch où pendant dix ans il va marquer non seulement l’évolution de l’art de gauche russe mais aussi celle de l’art universel du XXe siècle.

    Pendant deux ans, en 1911 et 1912, il produit le cycle paysan et provincial le plus imposant, avec précisément celui de Natalia Gontcharova dont il était issu, — d’une totale originalité iconographique et picturologique (j’appelle «picturologie» ce qui touche à ce que les Russes appellent «faktoura», c’est-à-dire au tissu même, à la trame, au support matériel travaillé — en particulier par la couleur). Et cependant une des impulsions données à ce cycle, c’est sans aucun doute l’impulsion majeure de Larionov et de Natalia Gontcharova dans leur mise en œuvre de ce qu’en Russie on nomme le «néo-primitivisme», le «primitif», et qu’en Occident on nommera plus volontiers tout court «le primitivisme du XXe siècle»[2].

    Comme le note Nikolaï Khardjiev, «en 1910-1913, pendant deux ans et demi, Malévitch fut, artistiquement parlant, le compagnon de lutte de Larionov et prit part aux expositions de son groupe. A l’exposition «La queue d’âne» (1912), Malévitch présenta quelques paysages et une série de compositions à une ou plusieurs figures, qui attestaient de ses efforts, couronnés de succès, à surmonter les diverses influences (Cézanne, Matisse, Natalia Gontcharova et, en partie, Larionov) et de son inclination pour la simplicité et la force expressive de la forme. Précisément, à l’exposition «La queue d’âne», organisée par Larionov, Malévitch acquit la notoriété au sein de l’avant-garde russe […] A la fin de cette même année 1912, Malévitch exécuta un remarquable cycle de travaux où les traditions de l’art russe ancien et de l’art populaire primitif s’hybrident en des formes « métalliques » issues du cubisme [et j’ajouterai : du futurisme!].»[3]

    Khardjiev, sur le témoignage d’un membre du groupe primitiviste et rayonniste, Sergueï Romanovitch, a établi que la rupture de Malévitch avec Larionov eut lieu après l’exposition «La cible», en mars-avril 1913, où apparut pour la première fois un grand ensemble de rayonnisme, encore «réaliste», alors que Malévitch montrait son cubo-futurisme (parmi les chefs-d’œuvres se trouvaient Matin au village après la tempête de neige, Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, Le rémouleur…) qui parut si différent et si contraire aux œuvres des suiveurs de Larionov et de Natalia Gontcharova, «que Larionov lui confia une salle particulière»[4]. Et le personnage, certainement en accointance avec Larionov, qui se cache sous le pseudonyme de Barsanuphe Parkine, pourra écrire :

    «K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades—sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel.»[5]

    Passons sur le «chauvinisme grand-russe» qui n’aurait pas dû être le fait du Tiraspolien Larionov ou de Valentin Parnakh qui fut sans doute l’auteur principal de cet article… Une telle recension des œuvres de Malévitch qui étaient présentées à «La queue d’âne» et à «La cible» en 1913 explique sans doute que malgré l’admiration que Malévitch a oralement manifestée devant N.I. Khardjiev à l’égard de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova, il ne les mentionne même pas dans ses écrits, en particulier dans son Izologia, c’est-à-dire son livre traitant des «arts de la représentation» (l’Izo étant le sigle désignant après 1917 les arts plastiques) «de Cézanne au Suprématisme»[6]. Et pourtant, il ne fait aucun doute que Larionov et Gontcharova furent un chaînon indispensable dans la marche de Malévitch vers le sans-objet.

    L’influence de Larionov sur Malévitch est indéniable au niveau thématique et même picturologique. L’œuvre de Malévitch entre 1910 et 1913 est incompréhensible sans Larionov et ses thèmes tirés de la vie de province, du petit peuple et des petits métiers, à partir du troisième Salon de la Toison d’or (27 décembre 1909—31 janvier 1910) où étaient montrés des chefs-d’œuvres comme : Bohémienne, Portrait d’une élégante de province, Un élégant de province, La promenade dans une ville de province, Les pétrisseurs, Les danseurs, Natures-mortes de cabaret…, Coiffeuretc… Le provincialisme de Larionov et de tous les peintres russes néo-primitivistes n’est pas celui, médiocre, replié sur lui-même des Ambulants, ce provincialisme était vigoureux, puisait aux sources vives de l’art populaire, y découvrait «de la beauté vivante». Il renouvelait toutes les conceptions de l’art : laconisme, non observance de la «perspective scientifique» et des proportions, liberté totale du dessin, décomposition de l’objet selon plusieurs «points de vue», simultanéisme, accent mis sur l’expressivité et l’humour.

    Et même dans la façon brutale, désordonnée, en flaques colorées, des gouaches de Malévitch, c’est moins Vroubel qui est en cause, comme l’écrit de façon polémique Parkine, qu’une interprétation originale de l’impressionnisme français passé par le crible du fauvisme-expressionnisme, comme on le trouve dans toute la peinture européenne du début du siècle — par exemple chez Natalia Gontcharova dans des tableaux comme Paysage à Ladojyno ou Coin de parc. Simplement, chez Malévitch, la tradition civilisée de la peinture européenne est, à l’instar de Larionov, mais avec encore plus de brutalité, mise à mal, totalement bouleversée dans le prisme de l’art populaire sous toutes ses formes : archaïques — les kamiennyié baby des steppes, les icônes —, ou modernes (poupées, jouets, loubok, enseigne de boutique etc…). Du point de vue coloriste, Malévitch utilise un jaune plus proche de celui de Larionov que de Natalia Gontcharova. Il exprime toute la jubilation solaire des régions méridionales, l’Ukraine pour Malévitch et la Bessarabie pour Larionov. Le jaune larionovien éclate, explose, est joyeux, voire ludique alors que chez la Grand-Russe Natalia Gontcharova, il est majestueux, monumental, iconique, voire grave (c’est le krasno solnychkode la poésie populaire).

    L’influence de Natalia Gontcharova sur Malévitch est, elle, à la fois thématique, iconographique et picturologique. A ce même troisième Salon de la Toison d’or, elle montre, entre autres, des œuvres comme La plantation des pommes de terre, La fenaison, La cueillette des pommes.

    Malévitch a suivi Larionov et Natalia Gontcharova dans leur scission avec les cézannistes russes du «Valet de Carreau» en 1911 et participera à part entière à l’aventure du néo-primitivisme russe. Dès avril 1911, il montre à la troisième exposition de «L’union de la jeunesse» à Saint-Pétersbourg : L’homme au chapeau pointu, de l’ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui dans une collection privée occidentale[7] ; L’homme au mal de dents (disparu) ; Le masseur des bains ; Serres (le charriage du terreau).

    Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années dix, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’iinfluence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme au seau et enfant du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît la déclaration de Malévitch, rapportée par N. Khardjiev :

    «Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le «Valet de carreau» dont la ligne remontait à Cézanne.»[8]

    Le mot «social» doit être interprété, car Malévitch aime utiliser des mots de façon camouflée (par exemple, le mot «économie» !). Je pense que l’idée de Malévitch qui utilise le mot «social» pour des raisons stratégiques, dues aux exigences idéologiques de la fin des années vingt et au début des années trente, fait ici écho au fameux passage de la lettre en 1911 de Natalia Gontcharova au journal Rousskoïé slovo (Le Mot Russe), qui ne la publia pas, où elle explique son désaccord avec la ligne européanisante d’artistes comme Kontchalovski, Lentoulov, Machkov et autres Falk :

    «J’affirme que l’art religieux et l’art qui glorifie l’Etat ont toujours été et seront toujours la manifestation la plus majestueuse et la plus parfaite de l’art : cela est ainsi en grande partie parce qu’un tel art n’est pas avant tout théorique et parce que l’artiste voit clairement ce qu’il représente et pour quelle visée il le représente. Et cela fait que sa pensée était toujours claire et précise. Il ne restait qu’à créer pour cette pensée la forme la plus parfaite, la plus précise.»[9]

    Ce que prône ici Natalia Gontcharova, c’est un art concilié qui essaie de retrouver l’accord, perdu depuis l’aube des Temps Modernes, entre la société, le pouvoir et l’artiste, qui fait que depuis ce moment, le «noyau ontologique de la vie», selon l’expression de Berdiaev[10], s’est perdu, d’où l’exacerbation de l’individualisme et le chaos des psychologismes culturels qui s’affrontent. D’après Iakov Tugendhold, le retour à la «tradition collective», au «mythe national» avait commencé à la fin du XIXe siècle quand on s’était mis à étudier «les trésors de la création populaire semés dans les profondeurs de la Russie paysanne.»[11]

    À partir de 1907, c’est Gauguin qui fut la base théorique et conceptuelle des néo-primitivistes russes, celui qui donne les impulsions décisives à l’art russe. Et la grande «gauguinide» russe, comme on disait à l’époque, c’est Natalia Gontcharova. Autant que les œuvres de Gauguin dans les collections d’Ivan Morozov (11 tableaux) et surtout de Sergueï Chtchoukine (16 tableaux dont les déterminants Te avae no Maria ou Cueillette de fruits), c’est par l’intermédiaire du gauguinisme de Natalia Gontcharova que Malévitch subit son influence. Iakov Tugendhold note que

    «le culte contemporain pour le primitif diffère de celui de l’époque du Romantisme et de l’Orientalisme», qui était marqué par un individualisme blasé, tandis que «pour une société arrivée, semble-t-il, à la limite extrême du raffinement, pour des peintres perdus dans le cul-de-sac de l’individualisme, cet art archaïque, fort, expressif, éternellement jeune, signifie un espoir de renouvellement, de « rajeunissement » pour employer le mot de Gauguin […] [Gauguin] cherchait, à travers leur pauvre apparence enfantine, dans le plus petit bibelot primitif, dans l’art le plus anonyme, les racines du grand art, du style. Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’Imagerie d’Epinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse, au même titre que les dadas puérils — car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse.»[12]

    Et Malévitch écrit de son côté en 1915 :

    «Gauguin, qui a fui la culture pour aller chez les sauvages et qui a trouvé chez les primitifs plus de liberté que dans l’académisme, se trouvait soumis à la raison intuitive. Il cherchait quelque chose de simple, de courbe, de grossier. C’était la recherche de la volonté créatrice. Ne pas peindre à aucun prix comme voit l’œil du bon sens[13].

    Et chez Malévitch, dans la suite de Gauguin, à travers Natalia Gontcharova, un geste unique synthétise sur l’image les myriades de gestes répétés au cours des années, sinon des siècles, que ce soit dans la vie courante (Province, Sur le boulevard, Polka argentine, Baigneur, Paysannes à l’église), ou dans le travail (Charroi à main, Laveuse, Homme au sac, Cireurs de parquet, Labourage, Moissoneuses). Les gestes sortent de leur réalité sociologique pour se fixer en un archétype.

    Un des éléments essentiels qui viennent de Gauguin à travers Natalia Gontcharova, c’est le déplacement du fond vers le premier plan occupé par le (ou les) personnages principaux dans toute sa (ou leur) stature. Il n’y a aucune volonté de créer l’illusion de l’espace. Ce qui distinguera le néo-primitivisme malévitchien de 1910 à 1913, de celui qu’il reprendra à la fin des années 1920 c’est que dans cette période, il créera plusieurs niveaux d’espace derrière le (ou les) personnages centraux. Le fond apparaît comme tel, alors qu’au début des années 1910, il n’y a aucune volonté de créer une quelconque profondeur.

    La présentation des personnages de profil est également un héritage gauguinien, reprise par Natalia Gontcharova (Le plantage de pommes de terre, Le séchage du lin…) — chez Malévitch Le jardinier, Opérateur des cors au pied aux bains, Ramassage du seigle, Le bûcheron

    Autre élément : le grossissement des pieds et des mains, par exemple dans le quadritptyque gontcharovien La cueillette des fruits, La cueillette des pommes… encore plus exagéré chez Malévitch.

    La courbure des corps signifie à travers les siècles le labeur paysan, le caractère pénible du geste de l’homme qui se baisse vers la terre. On trouve cet élément dans les Glaneuses de Millet, puis chez Van Gogh. Cette sacralisation de la pose laborieuse se retrouve chez Natalia Gontcharova (par exemple, Les travaux du jardin).

    Ce qui vient aussi de Natalia Gontcharova, c’est le caractère massif, monolithique des formes, la monumentalité : par exemple, le dessin Vieille femme de Natalia Gontcharova annonce L’homme au sac ou la couverture de Troïé de Malévitch. Les lutteurs de Natalia Gontcharova ont sans aucun doute donné des leçons à Malévitch pour créer des formes grossies exagérément et à l’expression schématique.

    Les visages, les modelés des têtes, les yeux en amande viennent chez Natalia Gontcharova autant de Gauguin que de la peinture d’icônes. Les yeux byzantins au «strabisme mystique» sont grand ouverts sur une réalité qui n’est pas de ce monde. Ils sont pure méditation au-delà des joies, des tristesses, de l’activité du quotidien. Chez Natalia Gontcharova : La récolte du raisin, Le séchage du linge, La cueillette de pommes, L’Archange ; chez Malévitch : Paysanne aux seaux et enfant (du Stedelijk Museum d’Amsterdam) ou Tête de paysan (du MNAM). Cette même tête se trouve dans L’enterrement paysan, aujourd’hui disparu, mais qui nous est resté par une reproduction de la revue Ogoniok de janvier 1913 ; cette œuvre nous montre une «néoprimitivisation» de L’enterrement à Ornans de Courbet, selon la méthode de transformation d’une culture picturale en une autre que Malévitch a particulièrement pratiquée.

    On pourrait dire que Malévitch n’existerait pas sans Larionov et surtout sans Natalia Gontcharova. L’élève s’est cependant très rapidement dégagé de la tutelle des deux artistes pour dire à son tour une parole plastique nouvelle, sans précédent. D’où la rupture en 1913. D’autant plus que Larionov et Natalia Gontcharova avaient été formés professionnellement dans les ateliers des beaux-arts, ce qui n’était pas le cas de Malévitch qui s’est formé sur le tas avant de passer après 1905 par l’atelier de Fiodor Roehrberg à Moscou. Malévitch a eu l’audace des autodidactes — un peu comme Van Gogh qui lui non plus n’est passé par aucune académie. Ce samorodok voyait confluer en lui trois cultures slaves, la polonaise par son père, l’ukrainienne par sa vie d’enfant, d’adolescent et de jeune homme, la russe enfin où il s’est épanoui. Cela a donné, pendant cette période 1910-1913 où il est dans le sillage de Natalia Gontcharova, une suite d’œuvres d’une force plastique unique dans l’art du XXe siècle. Il faudra un jour mettre côte à côte le cycle paysan de Natalia Gontcharova où se manifeste de façon fastueuse et grave, comme sur les icônes, la quintessence de la culture picturale russe, et le cycle paysan de Malévitch où se déploie la barbarie raffinée et vigoureuse de tout le continent plastique et coloré russien.

    Jean-Claude Marcadé

    22 juin 1995

    [1]Cf. Magdalena Dabrowski, Kandinsky. Compositions, MoMA, 1995.

    [2]Notons qu’à la grande exposition newyorkaise du MoMA d’il y a quelques années, portant ce nom, l’art russe en tant que tel était absent ; cela montre bien la résistance de l’Occident dans son européocentrisme auquel s’est adjoint après la seconde guerre mondiale l’américanocentrisme, à intégrer cet art dans le mouvement de l’art universel, alors qu’il est évident aujourd’hui que le XXe siècle est impensable sans ce qu’on appelle «l’avant-garde russe», entre 1907 et 1927. Cf. Le Primitivisme dans l’art du 20e siècle. Les artistes modernes devant l’art tribal sous la direction de William Rubin, Paris, Flammarion, 1987.

    [3]N. Khardjiev, «V miesto prédisloviya» (En guise de préface), in : The Russian Avant-Garde, Stockholm, 1976, p. 87.

    [4]N. Khardjiev, «En guise d’introduction à l’Autobiographie de Malévitch», in : Malévitch. Actes du Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 142.

    [5]Varsanofi Parkine, «Osliny khvost i Michen’», in : «Osliny khvost» i «Michen’», Moscou, 1913.

    [6]Cf. K. Malévitch, Écrits III. Les Arts de la représentation, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993.

    [7]Cf. Andréi Boris Nakov, «Mann mit spitzem Hut/Man with Pointed Hat», in : Aspects of Futurism, Zug, Galerie Gmurzynska, 1995, p. 38-41.

    [8]N. Khardjiev, Maïakovski i jivopiss’, Moscou, 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 205.

    [9]Lettre de N.S. Gontcharova du 12/II/1911 à la rédaction de Rousskoïé slovo [Bibliothèque Nationale de Russie, Section des Manuscrits, R.S. 13, 4]. Première publication in : Éli Eganbiouri [Ilya Zdanévitch], Natalia Gontcharova. Mikhaïl Larionov, Moscou, 1913, p. 18.

    [10]N. Berdiaev, Novoïé sredniéviékovié (1924), trad. française de Sylviane Siger et J.Cl. Marcadé : Le Nouveau Moyen Age, Lausanne, L’Age d’Homme, 1985, p. 132-133.

    [11]J. Touguendhold, «Préface», in : Salon d’Automne 1913. 11e Exposition. Catalogue, Paris, 1913, p. 311.

    [12]J. Touguendhold, Ibidem, p. 308, 309.

    [13]Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural (Moscou, 1916), in : K. Malévitch, Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 66.

  • L’inconscient et l’alogisme dans l’art de gauche en Russie et en URSS dans les années 1910 et 1920

    L’inconscient et l’alogisme dans l’art en Russie et en URSS dans les années 1910 et 1920

     

     

     

    Quand André Breton publia en 1924 le “Manifeste du surréalisme” , il souligna que

    ” le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée”[i].

    On peut dire que Breton formulait là des idées qui étaient déjà bien ancrées dans les arts novateurs du premier quart du XXème siècle, entre autres, dans le cubisme et dans le cubofuturisme et alogisme en Russie et URSS. Comme cela se passe toujours lors de l’apparition d’un nouvel “isme”, celui-ci privilégie dans la pratiques des courants qui l’ont précédé ce qui lui est nécessaire pour définir sa propre voie.

    Dans ce premier manifeste de 1924 Breton nomme, surtout, des écrivains ayant “fait acte de SURRÉALISME ABSOLU”[ii], comme, par exemple, Aragon, Crevel, Desnos, Éluard, Soupault, Vitrac etc. et seulement un peintre, dont l’œuvre est encore mal connue, le Russe Malkine[iii]. Mais l’auteur du Manifeste du surréalisme en cite d’autres qui ne sont pas directement des surréalistes mais qui entendent ou ont “entendu la voix surréaliste” “chassant dans les alentours” du surréalisme. C’est, par exemple, dans le passé – Uccello, et dans le passé récent – Seurat et Gustave Moreau, ainsi que les contemporains de Breton -Picasso, Braque, Matisse (dans son panneau La Musique), Derain, Duchamp, Picabia, Chirico (avant 1918!), Klee, Man Ray, Max Ernst, André Masson[iv].

    Finalement, s’il l’on veut déduire une conception esthétique de la rhétorique littéraire dy premier manifeste surréaliste, elle se résume à la quête d’une nouvelle réalité qui n’est pas soumise au contrôle de la raison. Cela n’est pas nouveau en 1924. On sait bien que la révolution dans les arts plastiques comme en littérature a eu lieu entre 1910 et1915. L’imitation de la nature (mimèsis) aussi bien que du monde visible, tel qu’il nous est donné dans les sensations extérieures n’apparaît plus comme une loi de l’art, ce qui rend caduque l’obligation de tracer des contours, de respecter des proportions, une perspective qui ressemblassent aux contours, aux proportions, à la perspective de l’espace euclidien tridimensionnel. L’artiste-novateur du XXème siècle ne recherche pas la copie fidèle de l’original, il ne veut plus être démiurge, mais se fait plutôt Prométhée et désire conquérir les secrets des apparences, pénétrer jusqu’aux racines du visible, saisir les rythmes qui meuvent le microcosme et le macrocosme.

    Ce qui distingue le surréalisme des autres “ismes” qui l’ont précédé, c’est sa méthode, son Kunstwollen. Selon la définition de Breton lui-même, le surréalisme est un

    “automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale”.[v]

    Là aussi, il est possible de trouver dans la pratique et la théorie des arts du début du XXème siècle des visées analogues, surtout dans l’art  de gauche en Russie et en URSS.

    Je n’en donnerai que quelques exemples.

    Commençons par Vassili Kandinsky et son idée de “la nécessité intérieure” (vnutrennaja neobxodimost’)[vi]. Dans l’introduction de son ouvrage principal Du Spirituel dans l’art, dont la première version allemande de 1909 (publiée à Munich en 1911) fut traduite par Kandinsky lui-même en russe à Moscou à l’automne de 1910 pour être lue au Congrès panrusse des artistes à Saint-Pétersbourg fin décembre 1911 (selon l’ancien calendrier russe) (cette version russe parut dans les Actes de ce Congrès en 1914), on trouve des déclarations analogues :

    “Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement.”[vii]

    Ou bien, dans l’avant-dernier chapitre du livre, intitulé “Théorie”, où l’artiste affirme que “la voie vers la peinture” “gît entre deux domaines”, celui de “l’abstrait” [abstraktnoe] et celui de la forme “corporelle” [‘telesnaja’ forma ] et ajoute :

    “Au-delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction (c’est-à-dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est-à-dire un fantastique plus grand que le fantastique – un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au-delà d’elles les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) – tout, aujourd’hui, est apporté par le moment d’aujourd’hui à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est dans le même instant ce qui lie au plus haut point parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au-delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure.”[viii]

    Ce que Kandinsky appelle “la Nécessité Intérieure”, c’est sans aucun dout l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est-ce que cet “impératif catégorique” ne ressemble pas à la “dictée de la pensée” de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance à la “Wille zur Macht” nietzschéenne qui meut l’être lui-même, est l’être lui-même dans son “énergétisme”. C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :

    “Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors le besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle-même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce “quoi” n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui-même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la “nature” extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui-même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment”comme de soi-même” vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste.”[ix]

    Traçant la ligne Nietzsche-Kandinsky-Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs-créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel “Dieu” de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’ est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme[x] ou bien il ressemble lui-même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par “la méchanceté et les railleries”, qui “traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut[xi], ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste – serviteur de Dieu, qui sait

    ” se détourner du corporel pour servir le spirituel[xii].

    Il est évident qu’une telle philosophie ne pouvait être acceptable pour l’athée Breton qui ne souffrait pas les moindres compromis avec l’idée de Dieu, surtout chrétienne. Même lorsqu’il cite la fameuse sentence de Braque : “La règle corrige l’émotion”, affirmant que lui, Breton, ne fait que renier avec la plus grande véhémence cette règle, il ajoute :

    “Et cette règle – d’où il (Braque) la prend? Il doit y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous.”[xiii]

    Et dans un texte tardif de 1941, où il énumère et décrit les peintres qui, selon lui, appartiennent au courant surréaliste, il accorde une place à l’œuvre de Chagall, indiquant que jusque là il avait ignoré Chagall “à partir d’une suspicion de mysticisme jetée sur Chagall”, ce qui dans les années 1920 et 1930 “avait un effet rédhibitoire”[xiv].

    Si Breton avait mieux connu les idées des artistes russes de ce que l’on appelle “l’avant-garde”, il aurait été abattu, en prenant conscience que l’art de gauche en Russie et en URSS, à côté d’une ligne sans aucun doute possible théomachique, laquelle, à partir des Temps Modernes, est, de façon générale, un des aspects de la sécularisation de la vie dans toute l’Europe, est hanté par le principe spirituel qui se nourrit le plus souvent des sucs de la tradition judéo-chrétienne, et également des conceptions religieuses-philosophiques de l’Extrême-Orient.

    Faisons attention à ce fait : En 1912, à Munich, paraît la version allemande du traité de Kandinsky Über das Geistige in der Kunst, – et, dix ans plus tard, en 1922, à Vitebsk en Biélorussie, est publié l’essai philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. L’Usine, un des textes les plus profonds du XXème siècle où l’on peut lire dans le paragraphe 33 :

    “Sont détruites les apparences, mais pas l’essence, et l’essence, selon la définition donnée par l’homme lui-même – Dieu, n’est anihilable par rien. Puisque l’essence n’est pas anihilable, Dieu n’est pas anihilable. Et ainsi, Dieu n’est pas détrôné. “[xv]

    C’est là le bilan de la pensée malévitchienne. Dans un poème en prose, commençant par “Je suis le commencement de tout…”, Malévitch proclame encore plus clairement sa représentation apophatique de Dieu avec une tendance panthéiste (mais une telle tendance provient de l’Évangile lui-même quand l’ apôtre Paul écrit dans la Première Epître aux Corinthiens (XV, 28) :

    “Que Dieu soit toute chose en tout” :

    “Ayant atteint le ciel, il reste devant nous à saisir toutes les Propriétés de Dieu, c’est-à-dire être omnivoyant, omnipuissant et omniscient. Cela veut dire qu’il est indispensable de se pulvériser dans les signes du monde, c’est-à-dire incarner à nouveau dans tout l’Univers, saturer tout de soi.”[xvi]

    Et la fin de cette méditation ne laisse aucun doute concernant la pensée de Malévitch :

    “Le Christ s’est transfiguré dans l’Église et l’ Église est sa nouvelle enveloppe. Ayant déjà vécu 2000 ans, elle peut encore vivre plus longtemps.

    Dieu est immortel.”[xvii]

    Toutes ces considérations paraissent nous éloigner quelque peu de l’objet de cet article mais il est indispensable d’avoir en vue ces idées essentielles pour comprendre en quoi consiste la distance qui sépare la notion d’inconscient et de représentation d’un monde non-logique chez les artistes en Russie et en URSS et, disons, dans le surréalisme occidental.

    On sait que les poètes cubofuturistes russes rejetaient la raison et appelaient leur création “l’au-delà de la raison” (zaum’). Un jour, l’immense poète “transmental” Vélimir Khlebnikov déclara que Kant, quand il a établi les limites de la raison, n’a fait que démontrer les limites de la raison allemande! On sait que dans leur combat avec le sens logique les poètes transmentaux (zaumniki) ont eu recours à la glossolalie, à l’extase religieuse dans le milieu sectaire mystique russe[xviii]. Kroutchonykh cite le discours du flagellant (khlyst) Varlaam Chichkov comme modèle “de la langue transmentale libre” :

    “Nossostoss léssontoss foutre liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchérésantro oulmiri oumilisantrou.”[xix]

    Et Kroutchonykh, citant en 1913, comme objectif de la création du “verbe nouveau” – “la vraie profession de foi, la dénonciation des choses invisibles”, donne comme exemple

    “les simples paysans” qui “ont commencé à parler dans cette langue transmentale et dans de nombreuses langues étrangères qui leur étaient auparavant inconnues!

    Eh bien, les linguistes (les critiques également) passent à côté de tels à la vérité prophètes!…”[xx]

    Et en peinture, la variante de “l’au-delà de la raison”, de la zaum’ poétique, est appelée par Malévitch en 1913 “le réalisme au-delà de la raison” [zaumnyj realizm], puis “l’alogisme”. Il semble que Malévitch a utilisé pour la première fois l’expression “alogisme des formes” en 1916 lors de l’ “Exposition futuriste Magasin”, organisée à Moscou par Vladimir Tatline : par là il désignait tout un groupe de tableaux de 1913-1914, comme : La Vache et le violon, L’Anglais à Moscou, L’Aviateur et une œuvre aujourd’hui disparue intitulée “Le joueur d’échecs”. et en 1919, sous la lithographie qui représente La Vache et le violon, il écrivit :

    “La logique a toujours été une barrière pour les nouveaux mouvements subconscients et pour se libérer des préjugés, on mit en avant le mouvement de l’alogisme. Le dessin montré ici représente une phase du combat – par la juxtaposition de deux formes : une vache et un violon dans une construction cubiste.”[xxi]

    Dès le tout début de son activité picturale et théorique, Malévitch mène un combat impitoyable contre la raison humaine qui

    “organise des potagers étatiques sur des déductions culturo-humano-économiques pour la pitance et pense que lorsque le globe terrestre sera ceint de l’unité humaine, alors nous sèmerons beaucoup de seigle et de blé et nous créerons des fours culturels perfectionnés et ferons cuire des miches de pain”[xxii].

    Déjà, en 1915, il délare en guise de “vœux de Pâques”:

    “La raison est une chaîne de bagnard pour l’artiste, c’est pourquoi je souhaite à tous les artistes de se priver de raison.”[xxiii]

    A la “Première exposition futuriste de tableaux Tramway V” à Pétrograd en mars 1915, en guise de dénomination de cinq de ses œuvres, Malévitch écrit dans le catalogue :

    “L’auteur ne connaît pas le contenu de ces tableaux .”

    Et dans la brochure publiée à la fin de 1915 pendant la “Dernière exposition de tableaux 0, 10 (zéro-dix)”, toujours à Pétrograd, il en appelle au subconscient pour sortir de la servitude de la raison, du sens et de la logique, et il proclame

    “le sentiment qui, d’on ne sait quels vides, tire dans la vie réelle du toujours plus nouveau.”[xxiv]

    Et plus loin :

    “La création intuitive est inconsciente et n’a ni objectif ni réponse précise.”[xxv].

    En 1916, dans le livre Les vices secrets des académiciens [Tajnye poroki akademikov], il s’exclame :

    “L’œuvre d’art suprême s’écrit quand il n’y a pas de raison.

    Extrait d’une telle œuvre :

    j’ai mangé à l’instant des pieds de veau.

    Il est admirablement difficile de s’adapter au bonheur après avoir traversé toute la Sibérie.

    J’envie toujours le poteau télégraphique. Pharmacie.

    Bien entendu, beaucoup penseront que c’est de l’absurde, mais ils ont tort, il suffit seulement d’allumer deux allumettes et de poser un lavabo.”[xxvi]

    Il n’est pas difficile de remarquer que de telles positions annoncent pour beaucoup l’esprit dadaïste et le surréalisme, en tout cas coïncident avec eux, bien que, comme nous l’avons précisé plus haut, la veine métaphysique de Malévitch, comme de pratiquement tous ses contemporains, le sépare très nettement des dadaïstes et des surréalistes de l’Europe.[xxvii]

    [i] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], in : Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. I, 1988, p. 328

    [ii] Ibidem

    [iii] Voir le catalogue

    [iv] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], op.cit., p. 329, 330

    v Ibidem, p. 328

    vi   V.V. Kandinskij, ” Soderžanie i forma” [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Meždunarodnaja xudožestvennaja vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Trudy vserossijskogo s”ezda xudožnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    vii V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    viii Ibidem, p. 70

    ix Ibidem, p. 72

    x Ibidem, p. 71 : “Cette liberté illimitée doit être basée sur le sol de la nécessité intérieure (qui s’appelle “honnêteté”). Et ce principe n’est pas seulement un principe d’art, mais c’est aussi la vie. Ce principe est comme l’ épée grandiose du surhomme pour son combat contre l’esprit petit-bourgeois.”

     [xi] Ibidem, p. 48

    [xii] Ibidem

    [xiii] André Breton, Le surréalisme et la peinture[1928], New York, 1945, p. 34

    [xiv] André Breton, “Genèse et pespective artistiques du surréalisme” [1941], in ibidem, p. 89

    [xv] K. Malévitch, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, p. 46

    [xvi] K. Malévitch, “Ja načalo vsego…” [Je suis le commencement de tout…] [début des années 1920], dans: D. Sarabjanov, A. Šatskix, Kazimir Malevič. Živopis’. Teorija [Kazimir Malévitch. Peinture. Théorie ], Moscou, 1993, p. 376

    [xvii] Ibidem, p. 377

    [xviii] Cf. D.G. Konovalov, “Religioznyj ekstaz v russkom mističeskom sektanstve”[L’extase religieuse chez les sectaires russes mystiques], Bogoslovskij vestnik [Le Messager théologique], avril 1908

    [xix] A. Kručenykh, Vzorval’ [Explosant], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xx] A. Kručenykh, “Novye puti slova” [Les nouvelles voies du mot], dans le recueil poétique Troe [Les Trois], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xxi] K. Malévitch, O novykh sistemakh v iskusstve. Statika i skorost’ [Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse], Vitebsk, 1919

    [xxii] Ibidem , cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 173

    [xxiii] K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 26

    [xxiv] K. Malévitch, Ot kubizma k suprematizmu. Novyj žipopisnyj realizm, Pétrograd, 1915, cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe),t. I, op.cit., p. 31

     [xxv] Ibidem

    [xxvi] Ibidem, p. 57

    [xxvii] Si Malévitch peut aussi écrire en 1916 : “Pour inutilité, je renonce à l’âme et à l’intuition” (Les vices secrets des académicien, op.cit., p. 56), en revanche, en 1919, donc en pleine révolution bolchevique, il chante un hymne à l’intuition, mais à l’intuition “qui pousse la volonté vers le principe créateur” (Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse, op.cit., p. 163) : “L’intuition est la graine de l’infini, en elle se pulvérise tout le visible sur notre globe terrestre. Les formes provenaient de l’énergie intuitive, après avoir vaincu l’infini, d’où proviennent les variétés de formes comme instruments de déplacement

  • UNOVIS IN THE HISTORY OF THE RUSSIAN AVANT-GARDE

    UNOVIS in the History of the Russian Avant-Garde

    Jean-Claude Marcadé

    A New Approach to Art

    Like the Bauhaus, formed a few months earlier in 1919, and the INKhUK (Institute of Artistic Culture), formed in Moscow in May 1920, Kazimir Malevich’s UNOVIS (late 1919–22) overthrew the age-old methods of artistic education in favor of what would henceforth be based on the study of five pictorial cultures, which, according to Malevich, formed the basis for the new art: Impressionism (Monet), Post-Impressionism (Cézanne, Gauguin, van Gogh, Pointillism), Cubism, Futurism, and Suprematism.

                Art was to be studied on an objective basis: with the phenomenon of art considered as a whole, as an ensemble—as a body—without distinguishing major arts from minor arts, artistfrom artisan, technique from creation, etc. Art was to be inserted into a multi- and interdisciplinary complex. Pictorial culture was to be understood as a particular case of artistic culture in this definition. At the very moment that the first “museums of modern art” in the world—the Museums of Pictorial Culture—were being established in Russia, Malevich showed himself to be the most radical of all regarding the relations between innovation and nostalgia for the past.

                One of the virtues of this “leftist art” in Russia, Belarus, and Ukraine has been to disentangle the study of art from the magma of impressions, emotions, aesthetic subjectivism, psychologism, and the anecdotal.

    “The influence of economic, political, religious, and utilitarian phenomena on art is the disease of art,” Malevich declared.[1]

    Modern art begins with Cézanne: this was the cornerstone of Malevich’s teaching that he dispensed at the UNOVIS collective in Vitebsk, then at the INKhUK of Petrograd / Leningrad (1922–26), and at the Art Institute of Kiev (1928–30),[2] which consisted of studying the five main “pictorial cultures” of the “new art” and underscoring their essential elements. Impressionism, Cézannism (a general term covering Post-Impressionism), Futurism, Cubism, and Suprematism were analyzed according to the

    “sensation of contrasting interactions, tonalities, colorful elements in each painting,”[3]

    but also according to

    “the dynamic, the static, the mystical, and other sensations.”[4]

    The word sensation (oshchushchenie; Empfindung; aesthesis) occurs repeatedly in Malevich’s writing:

    “the union of Universe and man is not in form but in the process of sensation.”[5]

                The fact that his reflections start from the analysis of Cézanne’s paintings in the first place attests to the convergence between his thinking and the thoughts of the master of Aix, who considered that painting defined itself as the

    “means of expression of sensation.”[6]

    Along the same lines, Cézanne wrote to Émile Bernard that he wanted to bring together nature and art, adding:

    “Art is a personal apperception, which I embody in sensations and which I ask the understanding to organize into a painting.”[7]

                In affirming that color is “the place where our brain and the universe meet,”[8] Cézanne can be seen as a precursor of Malevich. Indeed, in his pedagogy of the 1920s, the founder of Suprematism would analyze a work in terms of both form and color, without neglecting an analysis of sensation. A photomontage created under his leadership contained six columns in alignment and labeled Naturalism, Impressionism, Cézannism, Cubism, Futurism, and Suprematism—in other words, according to Malevich, the basic stages of the art of the left since its break with naturalism. Each column contained reproductions of paintings in contrast to photographs of real environments. Malevich titled this graphic presentation

    Photomontage Showing the Pictorial Sensations and Environment of Naturalism, Impressionism, Cézannism, Cubism, Futurism, and Suprematism.[9]

                The paintings in the Naturalism column are barely distinguishable from the photographs they are identified with, which are of landscapes, rivers, skiffs, peasant houses, scenes from daily life. In the Impressionism column, Auguste Renoir’s La Grenouillère (formerly part of the Morozov collection, now in The Pushkin Museum of Fine Arts, Moscow) is shown with a photograph of an open-air dance hall. The Cézannism column shows an image of Gardanne (Barnes Foundation, Philadelphia) and Mont Sainte-Victoire seen from Les Lauves (formerly in the Shchukin collection, now in The Pushkin Museum of Fine Arts, Moscow), on one side, with photographs of villages in Provence on the other. Cubism displays works by Picasso and Braque with a montage of collages made from geometrical fragments, newspapers, views of industrial exhibitions, a violin, and pieces of material—all of them placed so as not to conform to the representational logic of the visible. Futurism shows a painting by Gino Severini titled The Pan Pan Dance at the Monico(Centre Pompidou, Paris) and a drawing by Umberto Boccioni after The States of Mind: The Farewells (first version: Museo del Novecento, Milan; second version: The Museum of Modern Art, New York), with photographs of crowds in a limited space, along with machines, obstacle courses, trains, and factories. As to the column devoted to Suprematism, it contains two lithographs by Malevich placed opposite aerial views of fields and clusters of buildings.

                In the example of Suprematism, one can see clearly that the environment that parallels the works of art does not condition them, contrary to the way this question is addressed in Hippolyte Taine, for example, or in Karl Marx. Malevich’s considerations are antipositivist and anti-Marxian. Suprematism does not “paint space.” It is space itself, a “liberated nothingness” that paints itself on the surface of the painting, and this is made possible precisely through sensation. One can say that a Suprematist painting is equal to the universe, that it is nature, and that the cosmic excitation that passes through it also passes

    “inside man, without goal, without meaning, without logic.”[10]

    Pure Form, Freed of Content and Function

    Malevich always insisted that art was independent of any utilitarianism. Starting with his writings from 1915–16, he contrasted utilitarian reason and intuitive reason, with the first in the service of the latter. In 1919, he engaged in polemics with his former followers, who were preparing to found Constructivism (especially with Aleksandr Rodchenko and Liubov Popova) and wrote that

    “All colorations with utilitarian intent are insignificant.”[11]

                Selim Khan-Magomedov has clearly described the process that led to Malevich’s objectless poetics.

    “The deep space of white background (of unlimited depth, almost cosmic)—this is Malevich’s innovation (or discovery). All the early Suprematist work consists of colored geometric ornamentation, without reference, on a white background. From his earliest years, Malevich had observed the white of the walls and woodburning stoves of the Ukrainian khatas on which the peasant women made their colored drawings.”[12]

    Describing “the assortment of geometric figures freely dispersed on the white background,” the Soviet art historian adds,

    “It was as if he were sending the flat kites of children aloft.”[13]

                In his books from Vitebsk, the Ukrainian-Russian artist rejected any utilitarianism that resorts to figurative forms and colors. He proclaimed a new Suprematist utilitarianism that did not copy but that would instead create other constructions of objects, based on an economic principle that aimed at the complete rejection of the outward forms of the past, that would bring forth a new formal dynamic and a true spiritual energy.

                The example of Ukrainian peasant women from Verbivka [Verbovka], who transposed Suprematist and abstract themes into embroidery in 1915, constituted a first step.[14] UNOVIS would further radicalize these first attempts through new forms, with objectless elements inscribed on them. There is no question that El Lissitzky played a crucial role in the broad participation of the Affirmers of the New Art in every domain known as the “applied arts.” But as early as January 1919, Malevich claimed that

    “every art exhibition must be an exhibition of projects to transform the picture of the world.”[15]

                It was no coincidence that Malevich declared in 1920, before the future Moscow Constructivists, that

    “painting has long since outlived its time.”[16]

    But the pictorial (zhivopisnoe), as a way of organizing a space, continued its centuries-old existence.

                Khan-Magomedov has noted that the

    “supergraphic [supergrafica] created in Vitebsk in 1919–20 by Malevich and Lissitzky (with their students) was an astonishing phenomenon at the scale of the Russian artistic avant-garde . . . Involvement in the supergraphic enabled Suprematism to feel out its points of contact with social practice.”[17]

                Thus a number of domains were explored by Malevich, Lissitzky, Vera Ermolaeva, Nina Kogan, and their students (Ilya Chashnik, Nikolai Suetin, Lazar Khidekel, Ivan Chervinka, and Boris Tseitlin, among others). Their experiments concentrated at the outset on the facades of several buildings in the Belarusian town, on the interiors of public space (theaters, cafeterias), tribunes for orators, vehicles of urban transport, posters, or even on the staging of revolutionary festivals. In the fields of book design and scenography, UNOVIS members followed the prime Suprematist principle according to which the visual elements were to be autonomous in relation to the content.

                Work in ceramics was one of the high points of avant-garde design in Russia, comparable mutatis mutandis to the publication of Futurist books in the 1910s. One can claim, as does Khan-Magomedov, that the projects for tableware, as well as for fabrics, are part of the general evolution of Suprematist painting.[18] The Suprematist pictorial existed outside easel painting, which Malevich downplayed in Vitebsk, preferring to concentrate on the publication of his texts and on pedagogy.

                Another step forward was taken by UNOVIS: the conquest of the cosmos, or at the very least, the will to pursue the Suprematist adventure into architecture. This was thanks to Lissitzky, himself an architect by profession, who conducted architecture studios in Vitebsk that were attended by Malevich’s students. The extraordinary group of Prouns (Projects for the Affirmation of the New), the first of which were created in Vitebsk, showed that Lissitzky was the first to have extended in his canvases and drawings, architectural volumes with Suprematist plans, creating

    “stations on the way to constructing a new form.”

    Quoting Khan-Magomedov once more,

    “One can even say that in the general evolution of Suprematism, from painting to volume, the Prounswere the clearest manifestation . . . It is true that the Prouns were not architecture . . . but paintings pregnant with architecture.”[19]

    In that sense, Lissitzky anticipated not only Chashnik’s pictorial reliefs, but also Malevich’s Arkhitektons, which would take form after 1922, in Petrograd / Leningrad, within the framework of what would become the INKhUK.

                Nor can we pass over the work of David Yakerson, who directed a sculpture studio in Marc Chagall’s People’s Art School and joined UNOVIS. Aleksandra Shatskikh has written numerous articles about this Belarusian sculptor. In Yakerson’s monuments erected in Vitebsk in 1920 to the memory of Karl Marx and Karl Liebknecht (cat. pp. 58–59), she recognizes the seeds of the Arkhitektons that Malevich would begin to produce in Petrograd in 1923.[20] Nonetheless, like the stone sculptures of Georges Vantongerloo titled Constructions of Volume Relations (1919), each a sort of pile of solid blocks (that Yakerson was perhaps acquainted with), these were all far from the complexity of Malevich’s own assemblages of Suprematist plans. It would no doubt be more judicious to consider as precursors the extraordinary Dynamic Cities by the Latvian-Russian Gustav Klucis [Klutsis], a student of Malevich and subsequently of Natan Pevzner (alias Antoine Pevsner) at the Moscow SVOMAS (Free State Art Studios) between 1919 and 1920.

    Malevich and the Other Avant-Gardists

    An artist who had been close to the Constructivists, Elizaveta Galperina-Zeldovich, would say in a later interview:

    “The objectless. The objectless painting, that is to say the painting which is made up purely from composition, color, and craftsmanship, but without content. . . . Strictly speaking, in Malevich there is a content—a geometrical one. His work contained a regulated square, combinations of squares and triangles—and that was all. There were no, shall we say, finishing touches—none of these gradations such as we see in Kandinsky. There was nothing like that. There was an exact geometric construction of the surface of the painting, a solid relationship from one piece to another, such that nothing would break down.”[21]

                The path that Malevich chose was completely different, not only from Vasili Kandinsky’s, but also from those of Mikhail Larionov, Vladimir Tatlin, Pavel Filonov, Mikhail Matiushin, and Aleksandr Rodchenko, to mention only a few of the luminaries of the Russian and Ukrainian avant-garde who founded schools of painting. The founder of Suprematist objectlessness kept his distance from artists who recklessly claimed to be proponents of nonfigurative bespredmetnost’.

                This is why, in the June 20, 1918, edition of the Moscow journal Anarkhiia (Anarchy), for which he had prepared a comparative analysis of the first exhibition of artists of the Left Federation after the Revolution, he expressed his ferocious criticism of certain artists who referred to objectlessness:

    “At this point, after I had set out the basis of the Suprematist movement, whose influence has formed a whole number of individual artists, I wanted to separate out those who would adhere to the principles of Suprematism from the flood of those who claim objectlessness, to clarify the muddle that characterizes criticism, which considers objectlessness as Suprematist. / But here we encounter a difficulty, because the features of the flat surface emerge from objectlessness, which can introduce some confusion in the mind of the spectator, as was the case in the exhibition of the Union of Artist-Painters: Left Federation, where the treatment of various planar surfaces and the very facet of the planar surface coincide with what is Suprematist. But in their essence, they have nothing in common.”

                After listing what he considered to be the principles of Suprematism (freedom in the interactions between form and color; surface tranquility; balance in the planes; energetic craftsmanship; immateriality), he concluded that “the entire structure of Suprematism represents a flat surface in tension . . . where on each planar surface we see a semantic ambulation [smyslovoi khod], a great ease and conservation of the sign. And what is displayed in the exhibition under the name of objectlessness, which is noted in the reviews as Suprematist, does not correspond to the truth [pravda], except [for the works of] Rozanova.”[22]

                He then launched into a critique of abstract works that were labeled “objectless, but which could not be called Suprematist in the strict sense of the word. These included the work of Aleksandr Vesnin, of Liubov Popova (as lacking in unity between the different planes, and between form and color), and of Nadezhda Udaltsova (for piling on combinations without sufficient concern for equilibrium). This makes it clear why the Tenth State Exhibition in 1919 in Moscow was titled Objectless Creation and Suprematism. It appears that Malevich sought to distinguish his work from the group forming around Rodchenko (Stepanova, Vesnin, Popova) and which was breaking off from him, and would subsequently be joined by Ivan Kliun, who was moving away from Suprematism. Malevich would find new disciples through the Vitebsk UNOVIS and its different branches in the Soviet Federation. One can also understand why he was opposed to the artists who constituted the first Constructivist nucleus within the INKhUK in 1921.

                The distinguishing feature of the Constructivist experiment is that it identifies with the sociopolitical demands of revolutionary Russia, at first under the banner of anarchy and proletarian culture, and subsequently under the banner of Bolshevik Marxism-Leninism. The objective was to shape life in the new society through an ensemble of artistic experiments.

                In Suprematism, the experience is first of all the conceptual experience of living in an objectless world. Experimentation consists in deciphering, within the existing (the artist, the artwork, social organization), the truth of being of the objectless, which traverses this existing. The entire aim of Malevich’s Suprematism is to reorient the workings of the world toward “eternal rest.” He saw Suprematism as a new religion that would replace the old ones—the religion of the “pure white act”—and wanted to found a new figure of God, an objectless god. This began in the Vitebsk UNOVIS, where Malevich’s philosophical treatise God Is Not Cast Down: Art, Church, Factory was published in 1922.

    Translated from French by Christian Hubert

    [1] Kazimir Malevich, “Zhivopis i problema arkhitektury” (Painting and the Problem of Architecture), Nova Generatsiia 3, no. 2 (1928).

    [2] On Malevich’s activity in his native Ukraine, at the Kiev Art Institute, see the new documents published in Tetyana Filevska, ed., Kazimir Malevich: Kyiv Period, 1928–1930 (Kiev: RODOVID, 2017).

    [3] Kazimir Malevich, “Esteticheskii test dlia opredeleniia khudozhestvennoi i neartistskoi storony rabot” (Aesthetic Test to Determine the Artistic and Nonartistic Side of Works) (1928), in Kazimir Malévitch, Écrits, trans. Jean-Claude Marcadé (Paris: Allia, 2015), vol. 1, p. 548.

    [4] Ibid.

    [5] Ibid., p. 585.

    [6] Letter from Paul Cézanne to Émile Zola, dated November 20, 1878, in Paul Cézanne, Correspondance, ed. John Rewald (Paris: Grasset, 1978), p. 177.

    [7] Letter from Paul Cézanne to Émile Bernard, quoted in Maurice Merleau-Ponty, “Cézanne’s Doubt,” Sense and Non-Sense(Evanston, Ill.: Northwestern University Press, 1992), p. 13.

    [8] Quoted in Maurice Merleau-Ponty, “Eye and Mind,” in The Merleau-Ponty Aesthetics Reader, ed. Galen A. Johnson (Evanston, Ill.: Northwestern University Press, 1993), p. 141.

    [9] See Troels Andersen, Malevich, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 116-132; in french : Jean-Claude Marcadé, Malévitch(Paris: Casterman, 1990), pp. 202–11.

    [10] Kazimir Malevich, Bog ne skinut: Iskusstvo, tserkov’, fabrika(God Is Not Cast Down: Art, Church, Factory) (Vitebsk: UNOVIS, 1922), in Écrits, vol. 1, p. 312.

    [11] Kazimir Malevich, in Écrits, vol. 2, p. 193.

    [12] Selim O. Khan-Magomedov, Suprematizm i arkhitektura: Problemy formoobrazovaniia (Suprematism and Architecture: The Problem of the Constitution of Forms) (Moscow: Arkhitektura-S, 2007), p. 113.

    [13] Ibid., pp. 113–14.

    [14] See Charlotte Douglas, “Suprematist Embroidered Ornament,” Art Journal 54, no. 1 (1995), pp. 42–45.

    [15] Kazimir Malevich, “Novatoram vsego mira” (To Innovators Around the World), January 1919, in Kazimir Malevich, Sobranie sochinenii v piati tomakh (Collected Works in Five Volumes), ed. Aleksandra Shatskikh (Moscow: Gileia, 2004), vol. 4, p. 141.

    [16] Kazimir Malevich, Écrits, vol. 1, p. 263.

    [17] Khan-Magomedov, Suprematizm i arkhitektura (Suprematism and Architecture), p. 218.

    [18] Ibid., p. 245.

    [19] Ibid., p. 294.

    [20] See especially Aleksandra Shatskikh, Vitebsk: The Life of Art, 1917–1922 (New Haven: Yale University Press, 2007), pp. 169–75.

    [21] Elizaveta Galperina-Zeldovich, interview with Viktor Duvakin, in Kazimir Malevich: Letters, Documents, Memoirs, Criticism, ed. Irina A. Vakar and Tatiana N. Mikhienko (London: Tate Publishing, 2015), vol. 2, p. 213.

    [22] Kazimir Malevich, “Vystavka professional’nogo soiuza khudozhnikov-zhivopistsev: Levaia Federatsiia–Molodaia Fraktsiia” (The Exhibition of the Union of Artist-Painters: Left Federation–Youth Faction), Anarchie, no. 89 (June 20, 1918), in Écrits, vol. 1, pp. 156

  • La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich (Buenos Aires, 2016)

    CONFÉRENCE À LA Fundación Proa (Buenos Aires) en 2016

    La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich

    Jean-Claude Marcadé

    Kasimir Malévich nació en Kiev, Ucrania, en el seno de una familia mitad polaca mitad ucraniana, y fue bautizado en la iglesia católica de la ciudad[1]. El artista destacó en sus escritos autobiográficos la influencia indeleble que la naturaleza ucraniana[2] había ejercido sobre él. El arte naif que empleaban los campesinos para decorar las khaty (casas populares de Ucrania), los pyssanky (huevos pintados) y los iconos, considerados «la forma superior del arte campesino», constituyó su primera academia «silvestre»[3].

    Entre 1896 y 1905 el pintor en ciernes reside en Kursk, Rusia, donde, con un grupo de artistas aficionados, dedica sus ratos de ocio a una serie de estudios que, según sus propias palabras, evolucionan desde el realismo inspirado en el pintor de género ucraniano Mykola Pymonenko (1862-1912) y sobre todo en Repin (1844-1930), el artista más importante del movimiento realista comprometido de los Ambulantes, hacia el impresionismo. Este período de formación, que se prolongará hasta 1910, nos es prácticamente desconocido. Sólo sabemos que a partir de 1905 Malévich se instala definitivamente en Moscú, donde se inicia profesionalmente en la técnica pictórica en el taller de Fiodor Roehrberg, pintor originario de Kiev. Se entrega entonces al impresionismo y pinta directamente de la naturaleza (como Larionov en aquellos años[4]):

    «Me gustaba mucho la naturaleza en primavera, en abril y a principios de mayo. Ya no estudiaba y trabajaba en un manzanar, cerca de una casita que había alquilado por doce rublos al mes. Este jardín era mi verdadero taller»[5]. Malévich es contundente: el impresionismo le enseñó que «lo esencial no era pintar fenómenos u objetos al detalle, sino que residía en una factura (o una textura) pictórica pura, y en la única relación de toda mi energía con los fenómenos, con la cualidad pictórica que poseían. Toda mi obra se asemejaba a la de un tejedor que elabora una tela con una textura sorprendentemente pura»[6].

    Malévich permanecerá fiel a esta base impresionista a lo largo de toda su carrera, incluso en los estilos en principio más alejados, surgidos de las lecciones del arte geométrico de Cézanne entre 1912 y 1914 (gusto por los degradados, por las luminiscencias en contraste con zonas sombreadas), incluso cuando aborde el suprematismo, donde la textura blanca de los fondos está animada por los surcos ondulados que traza el pincel en su vaivén.

    Uno de los escasos ejemplos de arte impresionista de esta época inicial, que Malévich se llevó consigo a Berlín, es La mujer del periódico (hoy en el Stedelijk Museum, Amsterdam[7]), pintado hacia 1905-1906 cuando frecuentaba el taller de Roehrberg, su primera verdadera escuela de aprendizaje. Tenía veintiséis años. El periódico que el personaje femenino tiene sobre sus rodillas lleva escrito en cirílico el título «Kursk» (que corresponde sin duda a las primeras letras del periódico Kurskiyé Gubernskiyé Viédomosti [Noticias del Gobierno de Kursk]). El pintor contó que la ciudad de Kursk, adonde había llegado en 1896 procedente de Kiev para trabajar en una compañía ferroviaria, ocupaba un «lugar destacado» en su biografía[8]. Pinta como aficionado fuera de las horas de trabajo, crea un círculo artístico en el que se integran compatriotas ucranianos como los pintores Loboda o Kvachevski («Ambos éramos ucranianos»[9]). No queda rastro alguno de esta época en la que afirmaba hallarse bajo la influencia del realismo de los Ambulantes Chichkin y Repin. En 1906 le influye sobre todo Monet, cuya obra pudo contemplar en la Colección Shchukin en Moscú (en un texto sobrecogedor relata la impresión que le produjeron las dos Catedrales de Rouen [mañana y atardecer]). Para él, Monet

    «hace crecer la pintura que se alza sobre los muros de la catedral. No eran las luces y las sombras su principal objetivo, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz»[10].

    Si esta influencia es particularmente sorprendente en La iglesia de la Colección Costakis (Museo de Arte Moderno de Tesalónica[11]) o en los dos Paisajes del Museo Estatal Ruso de San Petersburgo[12], en La mujer del periódico de Amsterdam ésta se conjuga en connivencia con la poética de Bonnard. Los toques impresionistas juegan con las unidades coloreadas del mantel blanco, de la blusa y la falda rosa y malva del personaje y del objeto que pende del árbol con amplias pinceladas que dan lugar a relaciones cromáticas audaces («los súbitos estallidos de un color franco» en Bonnard):

    «Algo a lo que llamábamos luz se ha convertido en algo tan estanco como cualquier material»[13].

    A estos años de tanteo (1905-1909) pertenece una serie de dibujos y gouaches, muy parecidos a bocetos de taller (retratos, paisajes, viñetas decorativas), que oscilan entre el realismo, la caricatura, el primitivismo, el simbolismo y el Art Nouveau. Hasta 1910-1911 Malévich se nutre de una inspiración simbolista, tomando prestados los temas literarios y las formas estilizadas comunes a los artistas de Mir Iskusstva (El Mundo del Arte) de San Petersburgo o de la Rosa Azul de Moscú. Expone en varias ocasiones (1907, 1908, 1909) en la Asociación de Artistas de Moscú, donde coincide con figuras de vanguardia como Kandinsky, Larionov, Burliuk o Morgunov.

    Sabemos que tras su participación en el Primer Salón de Moscú, en 1911[14], no volvió a exhibir en vida sus obras de estilo simbolista o «moderno» (en Rusia se denomina «estilo moderno» a lo que en otros lugares se conoce como Art Nouveau, Jugendstil, Secessionstil o Modern Style [N. T.: modernismo en España]). Por aquel entonces, las había agrupado en tres ciclos:

    «Serie de los amarillos», «Serie de los blancos» y «Serie de los rojos».

    Léase, tres variantes estilísticas del simbolismo ruso entre 1900 y 1910: un estilo que mezclaba la estética nabi con las de Carrière, Whistler, Vrubel y Borisov-Musatov[15]; un estilo francamente «moderno», surgido sobre todo del movimiento peterburgués del Mundo del Arte, y un estilo primitivista-fauvista.

    La primera exhibición documentada de obras simbolistas del artista tuvo lugar en la XVIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1908. Se trata de las aguadas El triunfo del cielo y La oración (ambas en el Museo Estatal Ruso), caracterizadas por la tendencia a la monocromía amarilla. Si por su espíritu místico-esotérico se las puede relacionar con las obras de los pintores de la Rosa Azul que destacan en la escena artística moscovita entre 1904 y 1907, la elección del fondo amarillo-oro constituye un desafío a este movimiento y expresa la voluntad de distanciarse de él. Por otra parte, no se trata de una elección inocente, como se descubre en el Primer Salón de Moscú, en 1911, en el que el artista polaco-ucraniano-ruso pone punto final a su aventura simbolista, de la que ya se ha alejado con sus envíos al primer Valet de Carreau de 1910-1911 en Moscú y a la Unión de la Juventud de San Petersburgo en los meses de abril y mayo de 1911, en los que ya despunta un poderoso estilo primitivista fauvista. Es en el Primer Salón de Moscú donde expone las series amarillas, blancas y rojas antes mencionadas.

    Lo realmente importante aquí es el «movimiento del color», que tiene su origen en el impresionismo, pero que se amolda a estructuras estilísticas distintas en cada una de las tres series. En la «Serie de los amarillos», nos hallamos ante el estilo simbolista original, predominante en los pintores de la Rosa Azul. En la «Serie de los blancos», nos las vemos con el Art Nouveau que domina en el Mundo del Arte. Finalmente, en la «Serie de los rojos», encontramos un estilo primitivista fauvista en el que está presente una iconografía de tipo simbolista.

    La «Serie de los amarillos» es un buen ejemplo de estilo simbolista. El elemento vegetal se halla omnipresente en todas las obras que la integran. Ya no nos encontramos ante una naturaleza de tipo impresionista (la reproducción directa), sino ante un paisaje imaginario, una síntesis simbólica de una vegetación universal, de un crecimiento universal cuyo ritmo coloreado y formal revela la pintura; la tradición de los nabis se replantea a la luz de la estética del Extremo Oriente. Por otro lado, este color amarillo dominante que explica por qué Malévich no fue aceptado en la Rosa Azul, este color que tiene una fuerte consonancia budista, es también un analogon (equivalente) pictórico de la luz solar, pero de la luz de un sol interior que irradia todo el espacio, que surge de todas partes, sin generar claroscuros, sin proyectar sombras. El amarillo se diluye en dorados, en enrojecimientos. Se trata de un espacio icónico, pero no en el sentido de un icono ortodoxo litúrgico, sino más bien en el de un lienzo al cual le habría sido otorgado el estatuto de imagen esencial, no mimética, de la realidad sensible, que alcanzara el corazón de la realidad mundana, puesto que se alimentaría de las raíces de las apariencias. Conjugar elementos plásticos o conceptuales provenientes de iconos y del arte del Extremo Oriente constituye una síntesis profundamente original con respecto a la tradición francesa, y en particular con la síntesis cristiano-budista lograda por Odilon Redon. Los Cristos de Redon tienen el rostro pensativo, recuerdan al de Buda (suponen un precedente de las magníficas Santas Faces de Cristo de Jawlensky). Se ha destacado a menudo este elemento extremo oriental, sobre todo japonizante, en las obras de Redon, y es una de las filiaciones que habría que buscar en la «Serie de los amarillos» de Malévich. Igualmente, la envoltura floral, los personajes inmersos en una vegetación matizada y lujuriante, forma parte de la herencia de Redon, cuya deuda con Rodolfo Bresdin es bien conocida (Théodore de Banville señaló el carácter cósmico del paso de la planta al mundo animal en la obra de Bresdin:

    «La transición entre la vida vegetal y la animal se nos escapa al igual que ocurre entre la vida animal y la divina».

    Hay que puntualizar que Malévich procedía de una cultura pictórica marcada, entre los siglos xix y xx, por Vrubel. En las obras de Vrubel, los personajes despuntan, emanan de parterres floridos. Malévich lleva el panteísmo, ya muy presente en Redon o en Vrubel, a su máxima intensidad. Esta fusión de seres y del florecimiento del mundo se manifiesta particularmente en Estudio para un fresco, que representa un «bosque sagrado»[16] y que debió de ser una de las tres obras expuestas en 1911 en la «Serie de amarillos» con el título de «Santos». En mi opinión, las otras dos obras a las que podría aplicarse esta denominación son El triunfo del cielo[17] y Autorretrato[18].

    El «bosque sagrado» está en la línea de Redon en lo que respecta al estilo, y en la de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, en lo relativo al espíritu. Esta aguada representa una patética escena semejante a la de los discípulos de Cristo en los «descendimientos». El cuerpo inerte emerge de la floración y su cabeza se pierde entre los troncos esbeltos de árboles no reales, «simbólicos». Recordemos lo que Mariana Werefkin (Marianna Vladimirovna Veriovkina) escribió a principios de la década de 1910:

    «El objeto “árbol” no existe, pero la palabra “árbol” sí existe y a ella va unido el concepto de algo que no existe […]. Hay un árbol, y otro, y otro, pero el árbol en sí no existe. Existe empero la palabra “árbol”, y es el símbolo de todo lo que se asemeja a un árbol»[19].

    El triunfo del cielo es un ejemplo paradigmático del panteísmo pictórico de Malévich, en general próximo al de los simbolistas rusos. Una divinidad —Buda y Cristo a la vez— forma un árbol-cosmos; la divinidad que abarca el cosmos transfigurado es sustituida en la iconografía plástica ucraniana por el tema del Árbol de la Vida como elemento central del cuadro (por ejemplo en Árbol y dríadas, de la antigua Colección N. Manoukian) y por la Virgen de la Misericordia que acoge a la humanidad bajo su manto, un tema también presente en los iconos ucranianos. Se observa también el sincretismo de la sinaxis (reunión) de los santos en los iconos ortodoxos con el tema de los mil budas, por ejemplo en el arte de Extremo Oriente, caracterizado por el ritmo de los nimbos. En cuanto al Autorretrato, muestra al personaje emergiendo de ramificaciones arborescentes y de la sinaxis de los «elegidos». Veremos que en la «Serie de los rojos» serán las escenas eróticas las que rondarán al pintor. Recolección de fruta, en la antigua Colección Khardjiev, parece un «bosque sagrado». Exhibida en la XVIIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1909-1910, su iconografía nos permite descubrir una tendencia filosófico-esotérica en la línea de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, quien, precisamente en 1909 se había trasladado a Moscú para instalar los paneles decorativos de La historia de Psique en el palacete del mecenas y coleccionista Morozov; la realización pictórica de la obra, por el contrario, revela un trazo primitivista, una monocromía y una poética floral en la línea de Redon. La oración está mucho más imbuida del «estilo moderno», en particular las ondas del pelo de la figura, que actúan como una metonimia de la cabeza sumida en la meditación; pero la tendencia a la monocromía, el espíritu panteísta de la unión del hombre inmerso en la naturaleza se nutren del mismo simbolismo que las demás obras de la “Serie de los amarillos”.

    En la «Serie de los blancos», por el contrario, nos hallamos ante una estética más próxima al movimiento peterburgués del Mundo del Arte, como, por ejemplo, en Bodas Sociedad cartográfica con sombreros de copa (Museo Ludwig de Colonia), DescansoSociedad con sombreros de copa (Museo Estatal Ruso), Ciudad pequeña (Museo Nacional Radishchev de Saratov) o Sociedad en un parque[20] (antigua Colección Khardjiev). El estilo de la «Serie de los blancos» recuerda a la estética gráfica «secesionista» del Mundo del Arte. Los temas, tratados con ironía y sarcasmo, proceden de la vida contemporánea e incluyen situaciones triviales (el hombre que orina en Descanso. Sociedad con sombreros de copa), próximas a las del «arte de izquierdas» ruso que empezaba a mostrarse por aquellas fechas en exposiciones como «Stephanos-Vienok-La Guirlande», de 1907-1908.

    El Árbol preside el centro de la acuarela inacabada Sociedad cartográfica con sombrero de copa; se yergue a la orilla del «río de la vida» (el «paso del agua» como en el Jardín de las delicias del Bosco), tal como lo describe el último capítulo del Apocalipsis. El misticismo de Malévich se inscribe en la atmósfera general de la Rusia de la época, en la que imperan las ansias religiosas, teosóficas, antroposóficas, esotéricas, incluso ocultistas.

    Obras cargadas de simbolismo, pero que apuntan claramente hacia el primitivismo fauvista, conforman la «Serie de los rojos». Entre los amarillos y los rojos, una obra de transición, Epitaphios, en la Galería Tretiakov. Se trata de un Santo Sudario, en eslavo Plachtchanitsa, una tabla pintada que representa el cuerpo de Cristo, que se expone y es venerada en la Iglesia ortodoxa el Viernes Santo. Malévich transforma el tema tradicional en una imagen más bien próxima a modelos budistas, si bien la iconografía se inspira directamente en los trabajos de Vrubel para la iglesia de San Cirilo de Alejandría, en Kiev, en los años 1880. Una vez más destaca la floración universal que envuelve el cuerpo.

    El rojo domina el gouache Árboles y dríadas. Nos hallamos en este caso ante una síntesis de la tradición griega, la tradición bíblica del Árbol de la Vida y la del «árbol de las iluminaciones» característica de Extremo Oriente. El misterio del cosmos se manifiesta en la unión de los principios masculino (el árbol-falo) y femenino (la matriz en el centro del árbol). Al igual que en el arte budista, lo sagrado es al mismo tiempo místico y está impregnado de erotismo catártico. El contraste entre el rojo y el verde es típico del arte tibetano antiguo.

    El Autorretrato de la Galería Tretiakov está impregnado del mundo nabi. Mientras que el mundo de la santidad rondaba el Autorretrato de la «Serie de los amarillos», aquí el artista aparece rodeado por un enjambre de mujeres desnudas, en diversas posturas. Su mirada, como ocurre casi siempre en sus retratos, no se dirige hacia ningún lugar concreto; aquejado por un leve estrabismo, el artista mira hacia el interior.

    Así pues, Malévich pagó su tributo al simbolismo más puro durante tres o cuatro años; y no se trata de un «error de juventud», pese a que el fundador del suprematismo será un enconado detractor del simbolismo ilusionista y descriptivo. Toda la obra de Malévich bebe de las fuentes si no del simbolismo (entre 1907 y 1911) cuando menos de lo simbólico, entendido como revelación de la pura sensación del mundo a través de los colores en su quintaesencia en el sin-objeto suprematista e incluso en el retorno post-suprematista a la figura.

    A partir de 1910 la obra de Malévich experimenta un cambio. El artista participa en la primera exposición en Moscú del Valet de Carreau (Sota de Diamantes), un círculo de pintores divididos entre el cezannismo de Piotr Konchalovski, Ilia Machkov o Aristark Lentulov, y el neoprimitivismo de Mijail Larionov y de Natalia Goncharova, que pretendía recuperar las fuentes del arte popular nacional[21]. Malévich trabaja por aquel entonces en grandes gouaches que denotan la influencia de Goncharova, pero también la de Gauguin, Matisse, Picasso y Braque (había tenido la oportunidad de contemplar obras de los pintores vanguardistas franceses en los salones del Toisón de Oro, en Moscú, en 1908 y 1909, y en las colecciones de los marchantes moscovitas Iván Morozov y Serguei Shchukin[22]).

    El conjunto, que incluye los dos Autorretratos del Museo Estatal Ruso y de la Galería Tretiakov, y el ciclo del Stedelijk Museum de Amsterdam —BañistaLos enceradores de suelosEl pedicuro (en los baños)Hombre llevando un sacoJardineroEn el bulevar—, es único por su ejecución y su gama de colores. Guy Habasque fue uno de los primeros críticos que valoró estos gouaches en su justa medida y demostró que, a partir de este momento, el artista se había liberado de todas sus dudas anteriores:

    «El tema ahora es sólo un pretexto, un punto de partida, el soporte de una composición ante todo plástica. Utiliza el color de manera totalmente instintiva y con una fuerza brutal e incluso casi agresiva. Los colores dominantes son cálidos, al parecer con una preferencia por el rojo, por los tonos intensos y saturados. El dibujo, voluntariamente esquemático y muy marcado, sigue siendo realista, pero adopta un rol esencialmente rítmico. No hay líneas rectas, en efecto, sino amplias curvas que se oponen asimétricamente y recorren el cuadro en toda su extensión»[23].

    No insistiré en las filiaciones «cezannianas», «matissianas» y «picassianas», transformadas por la estructura primitivista de las que ya he hablado en otras ocasiones.[24] Como es sabido, el neoprimitivismo ruso se dio a conocer en el III Salón de del Toisón de Oro en Moscú, en 1909[25], siendo Larionov y Goncharova sus principales artífices. El neoprimitivismo suponía el renacimiento de la frescura naif, el dinamismo y el vigoroso esquematismo de los grabados populares rusos (lubok), de los rótulos, de los moldes de pastelería, de los juguetes, etc. La desintelectualización de la pintura se conjugaba con una desintelectualización de los temas. En 1911-1912, Malevitch sigue la estela de Larionov y sobre todo de Goncharova, de la que toma prestados los amplios contornos y los colores lisos a lo Gauguin, la rudeza de las líneas y el hieratismo bizantino, en particular en el dibujo de los ojos. Los había seguido en su escisión de los «cezannianos» rusos del Valet de Carreau en 1911 y participará enteramente en la aventura del neoprimitivismo. Con el grupo de Larionov expone sus gouaches en la Unión de la Juventud de San Petersburgo, en abril de 1911, y en el Oslinyi Khvost (Rabo del Asno) en Moscú, en marzo de 1912[26].

    Si bien Larionov fue el detonante, no sólo en el caso de Malévich sino en todos los innovadores rusos de los años 1910, parece que fue Goncharova quien más influyó en el autor de Portadora de cubos (Stedelijk Museum, Amsterdam) para encontrar su propio camino. Nikolai Khardjiev transcribe:

    «Natalia Goncharova y yo trabajábamos sobre todo en el ámbito de la vida social. Cada una de nuestras obras tenía un contenido: nuestros personajes, pese a estar representados a la manera primitivista, respondían a un ámbito social. Ahí radicaba nuestro desacuerdo de principios con el Valet de Carreau, cuya línea se remontaba a Cézanne»[27].

    Las obras de Malévich eran tan originales y tan diferentes de las de los demás neoprimitivistas rusos, y esta diferencia se incrementó tanto a medida que la producción del artista se enriquecía con nuevas propuestas plásticas, que la ruptura con el grupo de Larionov se produjo al año siguiente, en 1913. En una recopilación de textos editada por este último Varsanofii Parkine (seudónimo del poeta Valentin Parnakh) escribe:

    «K. Malévich cubre una pared con amplias acuarelas de colores chillones, embadurnados, de figuras insípidas, carentes de expresión, con este estilo polaco sin valor tan abundante en las obras de Vrubel».[28]

    En realidad, los charcos coloreados que «embadurnan» las superficies pintadas constituyen lo pictórico como tal: las «manchas de color se mueven» y «crecen infinitamente»[29] formando «avalanchas de tonos» surgidos de la mente en ebullición del pintor[30].

    Entre 1911 y 1913 Malévich elabora sin duda el ciclo más impresionante que jamás se haya dedicado a la vida campesina; en él ocupa un lugar privilegiado la representación popular de la vida religiosa ortodoxa[31]. El artista aúna el esquematismo y el laconismo naïf del neoprimitivismo con los principios del precubismo «cezanniano» (tratamiento estereométrico de las formas y construcción no ilusionista del espacio). La siega del centenoEl leñadorRostro de una joven campesina (Stedelijk Museum, Amsterdam), Mañana en el campo después de la tormenta (Solomon R. Guggenheim Museum, Nueva York) son el resultado de la puesta en práctica del célebre precepto de Cézanne en la carta que envía a Emile Bernard el 15 de abril de 1904:

    «Reproducir la naturaleza mediante el cilindro, la esfera, el cono, todo dispuesto en perspectiva […]. Para nosotros, los hombres, la naturaleza es más profunda que en su superficie».

    Sabemos la fortuna que esta declaración tuvo entre los pintores cubistas. Podemos decir que la interpretación que de ella hace Malévich es totalmente original respecto a la de los pintores franceses con la que algunos críticos la han querido comparar (las obras de Picasso y de Braque de 1907-1909 o los Desnudos en el bosque[o Leñadores] [1910] de Léger). Lo que, en 1911, Louis Vauxcelles denominó «tubismo» de Léger, no guarda sino una relación superficial con los elementos iconográficos que intervienen en la estructura de los cuadros de Malévich en 1912. La diferencia capital entre el pintor ruso y los pintores franceses reside en que el primero parte de una estructura de base primitivista, la del lubok, el rótulo de tienda, el icono, en tanto que los franceses añaden elementos procedentes de las artes primitivas a una estructura de base «civilizada», «cezanniana». Por tanto, el pintor ruso emprende el camino inverso al de los pintores franceses.

    Sin embargo, si bien Malévich mantuvo la estructura de base de sus cuadros primitivistas anteriores, también aplicó a pies juntillas el principio «cezanniano» de la simplificación cilíndrica, esférica y cónica, dando lugar a una mutación iconográfica total. Pese a que los contornos de los personajes, los objetos, los motivos paisajísticos son perfectamente reconoscibles, nos hallamos, de hecho, ante un nuevo realismo, que el pintor calificó de «transmental» (zaumnyi). En efecto, si bien los elementos de referencia (campesinos, cubos, hachas, casas, troncos, haces, gestos) no presentan ninguna ambigüedad semántica y semiótica, su representación en el lienzo ya no responde a las leyes del «sentido común» y de la lógica visual, sino a las de la «creación intuitiva», más allá del sentido común y de la lógica. Oponiendo la razón, que desarrolla lógicamente formas utilitarias para el uso cotidiano, a la intuición, como manifestación del subconsciente, el pintor escribe:

    «La creación intuitiva es subconsciente y no tiene un objetivo ni una respuesta concreta […] El sentimiento intuitivo ha encontrado una nueva belleza en los objetos: la energía de las disonancias resultante del encuentro de dos formas»[32].

    Y añade:

    «La forma intuitiva debe salir de la nada»[33].

    La gama de colores utilizada distingue totalmente al autor de Recolección  del centeno de los artistas franceses de su época. Alrededor de 1910, Braque y Picasso habían reducido su paleta a unos pocos ocres, marrones, grises y negros. El pintor ruso, por el contrario, heredero de una tradición eslava de arte popular multicolor (particularmente en su Ucrania natal), cubre los elementos geométricos de sus cuadros con toda suerte de matices rojos, rosas, naranjas, bermellones, azules de Prusia, verdes, índigos, malvas, blancos y negros. Un verdadero universo del color que, pese a ser aplicado con determinación y energía, se mantiene en una vibración constante que integra, como ya hemos destacado, la herencia impresionista merced a degradados sutiles y al juego de luces y sombras. A su vez, genera un contraste vigoroso entre la rigidez sacra y estática de los gestos, fijados en la inmovilidad del instante, y los deslizamientos, los desplazamientos dinámicos de los volúmenes geométricos ensamblados como las ruedas de una máquina, recubiertos con pintura metalizada. Es la primera síntesis del cubismo y el futurismo.

    Hasta 1913 Malévich se mantiene fiel a la figura, cuyo contorno primitivista de base mantiene, sin cesar de interpretarlo en diferentes estilos. Se entiende a la perfección cómo pudo pasar en unos meses del «realismo transmental» (Retrato perfeccionado de Ivan Vass. Kliunkov [Museo Estatal Ruso]) a lo que denominó «realismo cubofuturista» (Retrato de Matiuchin [Galería Tretiakov]). En los dibujos para el retrato de Matiuchin, así como en el lienzo, la legibilidad de la representación se oscurece al máximo. Aquí y allá aparecen elementos decorativos (un fragmento de cráneo, un teclado, partes de un piano, etc.), pero su distribución ya no se corresponde con ninguna figuración «reconocible». Nos hallamos ante un equivalente semiótico, un sistema de signos dispuestos únicamente en función de las leyes internas del cuadro. Estamos en pleno cubofuturismo, pues la estructura sólidamente construida se fusiona con la interpenetración de los objetos y del hombre (según los principios y la práctica del futurismo italiano, en concreto de Boccioni y de Balla hacia 1912).

    El año 1913 es especialmente fecundo para Malévich. Con los poetas y teóricos del futurismo ruso Velimir Khlebnikov y Alexei Kruchenij, trabaja en las recopilaciones litografiadas Los tres (Troïé) y Juego en el infierno (Igra v adu). Su concepción del espectáculo Victoria sobre el sol, una ópera de Matiuchin basada en un prólogo de Khlebnikov y un libreto de Kruchenij, en diciembre de 1913, marca un punto de inflexión en la evolución de las artes del siglo xx. Desde el punto de vista escénico es el primer espectáculo cubista del mundo, y es también la primera obra teatral enteramente futurista. En definitiva, supone, para Malévich, la primera etapa hacia el suprematismo. Dice al respecto el poeta Benedikt Livchits:

    «En los límites de la caja escénica, la estereometría pictórica nacía por vez primera; un sistema rígido de volúmenes reducía a la mínima expresión los elementos del azar impuesto desde el exterior por el movimiento de los cuerpos humanos. Los haces de los faros fragmentaban estos cuerpos, que perdían alternativamente brazos, piernas, la cabeza, ya que para Malévich no eran sino cuerpos geométricos sometidos a la descomposición en elementos y a la completa desagregación en el espacio pictórico. La única realidad existente era la forma abstracta que había engullido, sin dejar nada, toda la vanidad mundana de Lucifer»[34].

    También en los bocetos de Victoria sobre el solaparece por vez primera el «cuadrado negro», en concreto en el apunte del personaje del Enterrador, cuyo cuerpo forma un cuadrado[35]. Este «embrión de todas las posibilidades»[36] culminará en 1915 en el «suprematismo de la pintura». En las telas de 1913-1914, las superficies cuadrangulares invaden el espacio. Pero triunfa el «alogismo» —una nueva denominación de la «transmentalidad» (zaum) con la que calificó sus obras de 1912. A principios de 1913 escribe a Matiuchin:

    «Hemos llegado al rechazo del sentido y de la lógica de la antigua razón, pero tenemos que esforzarnos en conocer el sentido y la lógica de la nueva razón que se ha manifestado, el más allá de la razón si se quiere; comparativamente, hemos llegado a la transmentalidad (zaumnost´) […] Empiezo a entender que en lo transmental también rige una ley estricta que justifica el derecho a la existencia de los cuadros»[37].

    El triunfo del «alogismo» en las pinturas de Malévich en 1913-1914 se confirma en una serie de obras que podríamos denominar «programáticas». La pintura pierde definitivamente su estatuto de representación del mundo sensible gracias a un «gesto» que introduce el absurdo. Así, en Vaca y violín (Museo Estatal Ruso) una vaca destruye la imagen del violín, el objeto figurativo por excelencia del cubismo; una cuchara de madera auténtica aparecía encolada en el sombrero de Un inglés en Moscú (Stedelijk Museum), confrontando de manera irónica el objeto material, útil, con lo pintado; una reproducción de la Gioconda pegada y tachada con dos cruces en Eclipse parcial con Mona Lisa (antigua Colección Leporskaia) reduce este eidolon de la expresión figurativa del arte del Renacimiento a un objeto de trueque (bajo la imagen de la Gioconda, un recorte de periódico anuncia: «Piso en venta en Moscú»). Sobre la tela, escrito a pincel, leemos: «Eclipse parcial». Con la presentación del Cuadrángulo negro rodeado de blanco en la «Última exposición futurista: 0.10», en Petrogrado a finales de 1915, el eclipse de los objetos es total. Cuadrángulo se exhibió colgado del ángulo superior del muro, al igual que el icono central del «hermoso rincón rojo» (krasny ugolen todas las casas ortodoxas eslavas. No se podría expresar mejor, esotéricamente, el carácter icónico del «suprematismo de la pintura», nombre con el que Malévich bautizó su iconostasis pictórica en la «Última exposición futurista: 0.10». Si seguimos la progresión de los cuadriláteros en las obras de 1913-1914, observamos que todos los cuadros sin excepción están «saturados» de formas. Respecto a éstas, las formas puras, desnudas del cuadrilátero, del círculo y de la cruz, que en lo sucesivo ocuparán las superficies suprematistas, llaman la atención por su minimalismo.

    La práctica poética «transmental» de Klebnikov y la teoría de la reducción de la palabra al sonido-letra de Kruchenij tuvieron un papel significativo en el paso que Malévich obligó a dar a su pintura hacia la reducción minimalista al color «solo», y primero al blanco y al negro, es decir, a la absorción y a la difusión de la gama prismática.

    «Contemporáneo del naciente formalismo, Malévich estuvo profundamente sometido a su influencia. Así, el blanco sobre blanco deriva de una reflexión sobre el color como tal, que hace juego con el verbo como tal de Khlebnikov, convertido en el sonido como tal de Jakobson […] A esto hay que añadirle el problema de la factura, la pintura concebida en su especificidad material […]. Pero lo que predomina sobre todo en el procedimiento de Malévich es la exigencia básica del formalismo: la reducción a las unidades mínimas.»[38]

    Sin embargo, si este movimiento «formalista» ha tenido un papel capital en la evolución pictórica de Malévich, su itinerario filosófico llevará al pintor a afirmar que el arte no es un procedimiento más o menos refinado para conformar los materiales, sino la apertura al ser no-figurativo, sin-objeto, cuya exigencia, al ser reconocido, altera completamente la vida. Para Malévich, que desarrollará su filosofía en numerosos escritos[39], el único mundo vivo es el mundo sin-objeto (mir kak bespredmietnost´). Afirmando la primacía de la quinta dimensión (la economía), definirá el suprematismo en sus diversos estadios, estático y dinámico, como una manifestación estrictamente (económicamente) pictórica de la naturaleza en tanto que physis, el lugar del ser, de la vida, de esta Nada que el pintor libera en la tela. Pues el acto creador no es mimético, sino un «acto puro», que capta la excitación universal del mundo, el Ritmo, allí donde desaparecen todas las representaciones figurativas del tiempo y del espacio y donde sólo subsiste la excitación, esta «llama cósmica» «sin número, sin precisión, sin tiempo, sin espacio, sin estado absoluto ni relativo».[40] Del Cuadrángulo negro de 1915 al Blanco sobre blanco (el Cuadrado blanco sobre fondo blanco del MoMA) de 1917, el espacio del mundo emerge a través del «semáforo del color en su abismo infinito»[41]. Habiendo alcanzado el cero con el «cuadrado negro», es decir, la Nada como «esencia de la diversidad», el «mundo sin-objeto», Malévich explora más allá del cero los espacios de la Nada.

    La abstracción suprematista, pues, sólo reconoce un universo, el del abismo del ser. Si la no-figuración abstracta de Kandinsky es aún dualista-simbolista, si la abstracción neo-plástica de Mondrian es un sistema de equivalencias pictóricas semióticas, el sin-objeto de Malévich supone la destrucción radical del puente que tienden sobre el «gran abismo» la metafísica y el arte tradicionales (Kant), y separa el mundo accesible a la razón del que no lo sería. La sensación (ochtchutchénié) del único mundo real, del mundo sin-objeto (bespredmietny mir), quema todos los vestigios de formas en los dos polos del suprematismo, el «cuadrado negro» y el «cuadrado blanco». Una serie de cuadros suprematistas de vivos y contrastados colores se sitúa entre estos dos polos. En este caso, los colores no son equivalentes psicológicos artificialmente (culturalmente) establecidos; Malévich se opone al simbolismo de los colores (el de Kandinsky, por ejemplo). Los signos mínimos a los que recurre, y que nunca son enteramente geométricos, deben diluirse, disolverse, en el «movimiento coloreado». La superficie coloreada es, en efecto, la única «forma viva real», pero como el color «mata el tema», lo que finalmente cuenta en el cuadro es el movimiento de las figuras coloreadas.

    Durante diez años, entre 1916 y 1926, Malévich es uno de los protagonistas del arte de izquierdas ruso. Participa en debates, polemiza con tradicionalistas como Alexandre Benois[42], con los constructivistas-produccionistas[43] tras la revolución de 1917, anima grupos suprematistas en Petrogrado y Moscú (1916-1918), Vitebsk (1919-1922), Petrogrado-Leningrado (1922-1927), difunde su experiencia sin descanso y crea una arquitectura utópica (arquitectones, planites, etc.)[44]. Malévich escribe mucho: panfletos («Los vicios secretos de los académicos»[45]), manifiestos en el periódico moscovita Anarquía en 1928, artículos de opinión[46], pero sobre todo, y con gran empeño, textos teóricos y filosóficos —muy pocos fueron publicados en vida del artista—, que no fueron comprendidos por sus contemporáneos y que causaron gran indignación entre los adversarios marxistas-leninistas del suprematismo. Malévich fue violentamente atacado en el número 7 de la revista marxista Petchat´i revolyutsiya [Prensa y revolución], en 1922, por Boris Arvatov, uno de los teóricos marxistas más autorizados del arte constructivista-produccionista, quien calificó el hermoso artículo «De la poesía»[47], de 1919, de «palabrería de iletrado». En la misma revista, el oscuro I. Kornitskii definió el folleto De Cézanne al suprematismo, publicado en Moscú en 1920 en las ediciones oficiales de la Sección de Artes Plásticas (IZO), como «un amasijo de frases ineptas». Arvatov arremetía también contra el tratado Dios no ha sido destronado. El Arte, la Iglesia, la Fábrica:

    «El lenguaje es ininteligible y revela no sé que mezcla patológica y maníaca de ventrílocuo; es el de un degenerado que se imagina que es un profeta».

    Dios no ha sido destronado. El Arte, La Iglesia, La Fábrica (Vitebsk, 1922) es el último folleto publicado en vida del fundador del suprematismo. Se trata de uno de los textos filosóficos más trascendentales del siglo xx. Malévich, que carecía de formación académica, supo desarrollar, gracias a su talento, y a partir de conocimientos adquiridos aquí y allá (es probable que del Tertium Organum (1911) del teósofo Piotr Uspensky, tomara las ideas procedentes de Grecia, la India o Extremo Oriente), un pensamiento complejo, orientado hacia el cuestionamiento del ser, en busca de una nueva figura de Dios y de una nueva espiritualidad. Acerca de Dios no ha sido destronado… el filósofo Emmanuel Martineau, autor de Malévitch et la philosophie [Malévich y la filosofía][48], no ha dudado en escribir:

    «Así, ¿qué nos dice Malévich? La verdad del ser (y no la esencia de lo que es) como inobjetividad; la inefabilidad divina y la purificación posible de la relación entre el hombre y lo divino; las condiciones de un comunismo superior al humanismo del joven Marx; sobre todo: la libertad propia de la Nada, de una Nada en la que el hombre tiene que aprender a volar libremente. En otras palabras: el objetivo del pensamiento suprematista es exactamente el mismo que la fenomenología heideggeriana llevará más tarde a la palabra. Y resulta más sorprendente aún que, resumiendo de este modo las enseñanzas del pintor, no hayamos añadido nada a sus enunciados, ni ornado ni embellecido nada: pese a una más que probablemente escasa formación filosófica, pese a su desconocimiento de las condiciones históricas que concitaron la eclosión de la meditación de Heidegger, Malévich, consiguiendo lo máximo de lo mínimo, encuentra en diez años de reflexión solitaria el nombre propio de la cuestión suprema: la “Nada liberada”»[49].

    El libro de Malévich es de una riqueza inaudita y a día de hoy sólo ha dado lugar a los orígenes de una exégesis y una hermenéutica, en particular en los escritos de Emmanuel Martineau. Seguiremos al filósofo francés, para quien Dios no ha sido destronado… se sitúa en las regiones de la «teología espiritual en sentido amplio, patrística entre otras, incluida la teología negativa clásica» y de

    «la teología apofática del Dios inobjetivo, presuponiendo, además de un acceso experimental a la vida positiva de la Nada, un replanteamiento “fenomenológico” […] del significado de la apofasis como tal: esta última palabra sobre Dios culmina naturalmente en la cita de la retirada de Dios en el capítulo 32 de Dios no ha sido destronado, un motivo en el que entran, en un eco imperceptible, la palabra de Malévich, la palabra de Hölderlin y la palabra última de Nietzsche».[50]

    Para Malévich, la «puesta a cero» de las formas no es más que un trampolín que le llevará más allá del cero, a las regiones de la Nada liberada. Este «más allá» no es una trascendencia en el sentido tradicional sino que se halla inmerso en el mundo sin-objeto, la única realidad.

    Hay que citar aquí un extenso párrafo de la carta, hasta ahora inédita, que Malévich escribió a Mijail Gerchenzon el 11 de abril de 1920, precisamente cuando inicia su gran obra filosófica. Esta carta confirma, si fuera necesario, el antimaterialismo innato del pintor y su ambición de hacer del suprematismo pictórico y filosófico una nueva religión del espíritu, llamada a reemplazar todas las religiones, una «religión del acto puro»:

    «Ya no considero el suprematismo como pintor o como forma surgida de lo más profundo de mi mente, me enfrento a él como alguien externo que contempla un fenómeno. Durante muchos años, he estado ocupado en mi evolución con los colores y he dejado de lado la religión del espíritu. Han transcurrido veinticinco años, y ahora he vuelto, o he entrado, en el Mundo religioso; no sé por qué ha ocurrido. Frecuento las iglesias, observo a los santos y todo el mundo espiritual en acción, y he aquí que veo en mí, y quizá en el mundo entero, que ha llegado el momento de cambiar las religiones. He visto que al igual que la pintura se ha dirigido hacia la forma pura del acto, también el Mundo de las religiones se encamina hacia la religión del Acto Puro; todos los santos y los profetas recibieron este estímulo, pero no lo lograron porque se enfrentaban a la barrera de la razón que en todas las cosas ve objetivo y sentido, y todo el acto del Mundo religioso se ha estrellado contra los dos muros de la empalizada racional»[51].

    Los textos de Malévich permiten captar el alcance de su acto pictórico. Si Malévich empezó a escribir frenéticamente fue tanto para defender su sistema pictórico como por una necesidad ontológica de formular para el verbo lo que formulaba, en silencio, para lo pictórico. Los escritos de Malévich nos conducen por los meandros mismos de la creación en la que «pintar-escribir-pensar-ser» son posturas idénticas o semejantes. Son el fruto de una reflexión posterior a la obra realizada. A un tiempo defensa e ilustración del arte sin-objeto, nos ofrecen la versión filosófica de una práctica pictórica. Malévich no es un filósofo-teólogo profesional. Es un pintor que supo expresar en el discurso, con los medios verbales proporcionados por su entorno cultural, la necesidad filosófica del arte pictórico. Lo extraordinario, lo realmente único en la historia universal de las artes, es que Malévich no es un pintor-filósofo sino un gran pintor y un gran filósofo que supo plantear en términos filosóficos, a menudo, idiolécticos, y al mismo nivel que los grandes pensadores, la cuestión de la verdad del ser.

    El 22 de mayo de 1923 Malévich publica El espejo suprematista (Suprematitcheskoïe zierkalo), un credo en forma de manifiesto, que comprende ocho propuestas en las que de nuevo establece los fundamentos de su arte sobre una filosofía de la Nada:

    «El mundo como conjunto de las diversidades humanas es igual a cero […] La esencia de las diversidades es el mundo sin-objeto»[52].

    Posteriormente, en un artículo publicado el 29 de mayo titulado «El tentempié» (Van´ka-vstan´ka), responde de un modo paródico al ideólogo marxista-ortodoxo S. Issakov, quien lo había acusado de «desviación teológica». Aludiendo a la fórmula de Marx según la cual el ser-consciente (das Bewusstsein) está determinado por el ser social (das gesellschaftliche Sein), escribe:

    «¿La conciencia determina la existencia o la existencia la conciencia? ¿La gallina viene del huevo o el huevo de la gallina? ¿Existe la existencia fuera de la conciencia o la conciencia fuera de la existencia? ¿Qué opina usted, camarada Issakov?»[53].

    Elegido director del Museo de la Cultura Pictórica de Petrogrado, el 15 de agosto de 1923, Malévich recibe el encargo de reorganizarlo. Este establecimiento, que había sido creado en 1921 y albergaba 257 obras de 69 artistas que representaban todas las corrientes «desde el impresionismo hasta el cubismo dinámico», constituía de hecho, con otro parecido en Moscú, el primer «museo de arte moderno» del mundo. Malévich decide ampliar las actividades y, con este objeto, lo transforma en el Instituto Nacional de la Cultura Artística (Inchuk), reservándose el derecho de dirigir la sección «Búsquedas formales y teóricas»; Matiuchin y Tatlin asumen, respectivamente, las secciones «Cultura orgánica» y «Cultura material»; Pavel Mansuroff, la «Experimental», y Filonov primero y más adelante Nikolaï Punin, la de «Ideología general».

    En 1927 el artista es autorizado a ir a Varsovia, y luego a Berlín, donde, en el marco de la «Grosse Berliner Kuntsausstellung» (del 7 de mayo al 20 de septiembre) se presenta una retrospectiva de su obra. Conoce a Schwitters, a Arp y a Moholy-Nagy e, invitado por Walter Gropius, visita la Bauhaus en Dessau. A finales de aquel año, aparece un volumen de sus escritos, Die gegenstandslose Welt, en la serie «Bauhausbücher». Viendo la precaria situación de la vanguardia en la Unión Soviética, deja sus cuadros y una importante selección de manuscritos inéditos en manos de unos amigos alemanes. El 30 de mayo redacta un testamento hológrafo sobre su obra escrita:

    «En el caso de que muera o de que me encarcelen definitivamente, y en el caso de que el propietario de estos manuscritos decidiera publicarlos, habrá que estudiarlos a fondo y, posteriormente, publicarlos en otro idioma; en efecto, como me encontré en su momento bajo influencias revolucionarias, podría haber en ellos fuertes contradicciones con mi manera de defender el Arte actual, es decir, en 1927. Estas disposiciones deben ser consideradas como las únicas válidas. K. Malévich, 30 de mayo de 1927. Berlín».

    A su regreso a la Unión Soviética, Malevich es arrestado varios días. Entre 1928 y 1934 vuelve a pintar intensamente. Durante estos seis años, pinta más de cien cuadros. Esta vuelta a la pintura de caballete, que había abandonado prácticamente entre 1919 y 1927 en favor de su labor pedagógica, de la creación de una «arquitectura artística» (los arquitectones) y de la formulación de su filosofía, sigue siendo un enigma. Retoma, en efecto, la temática del ciclo de los campesinos, y regresa formalmente a la figuración. Hay algo impresionante en la serie de estos «rostros sin rostro» con franjas de colores vivos, cuya gama ruso-ucraniana recuerda la de la mesa pascual ortodoxa, en estos paisajes campestres en los que la tierra y el cielo conforman un contraste pictórico sobrecogedor, en estos campesinos de hieráticas poses, atravesados por este sin-objeto, este no-ser universal que el suprematismo había hecho aparecer de manera tan enérgica entre 1915 y 1920. En ellos Malévich muestra que no ha renegado del suprematismo. En este postsuprematismo uno se entrega a un espacio icónico donde todo está impregnado por el color, elemento revelador de la verdadera dimensión, de la verdadera medida de las cosas. El color es puro, riguroso, lacónico. El parentesco con la pintura de iconos es aún más claro que en las obras anteriores a 1914. Algunas «cabezas de campesinos» descansan sobre una estructura de base tomada de los iconos de la Santa Faz (o Cristo aquerotipo) o del Pantocrator. Al lado del título que remite al tema (Mujer con rastrilloLos deportistasMujeres en un campo), expresiones como «Composiciones coloreadas» sugieren las intenciones ante todo pictóricas del artista.

    El 15 de mayo de 1935 el artista muere en Leningrado.

    La singladura filosófico-pictórica de Malévich se inscribe en el ámbito de los grandes interrogantes del pensamiento universal, no sólo como punto culminante de la evolución estética europea a partir de Cézanne, sino también como un sistema ontológico que permite que la «verdad del ser» se revele.

    [1] Hoy sabemos que Kasimir Severinovich Malévich nació el 12 de febrero de 1879 (y no en 1878 como afirmaba el propio artista). Su certificado de bautismo ha sido publicado en una obra reciente de gran relevancia por los documentos que recoge sobre su vida y su obra: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica] (a cargo de Irina Vakar y Tatiana Mikhienko), 2 tomos, RA, Moscú, 2004). Descubrimos, entre otras cosas, que Malévich era polaco, por parte de padre, un «noble hereditario». Su madre, según el testimonio de una hermana del artista, era de origen ucraniano y de religión ortodoxa; se llamaba Ludmila Galinovska y habría adoptado el nombre de Ludwika y quizá la religión católica al contraer matrimonio (no existen documentos que lo prueben, ya que el certificado de matrimonio, en la iglesia católica romana de Kiev, sólo menciona que los esposos eran feligreses de dicha parroquia).

    [2] Véase «Autobiography», en Malevich, Essays on Art, 1915-1923, ed. Troels Andersen, Nueva York, George Wittenborn, 1971, t. 2, pp. 147-154; el mismo texto en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Galería Gmurzynska, Colonia, 1978, pp. 11-19, y en francés en K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, L’Âge d’Homme, Lausana, 1981, pp. 49-58; Dietstvo i younost’Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Infancia y adolescencia de Kasimir Malévich. Capítulos de la autobiografía del artista] (1933), en The Russian Avant-Garde, Almquist & Wiksell, Uppsala, 1976, pp. 85-129; el mismo texto en francés en: Malévitch. Colloque International, L’Age d’Homme, Lausana, 1979, pp. 153-168.

    [3] Malévitch. Colloque Internationalop. cit., p. 163.

    [4] Jean-Claude Marcadé, «De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov», en el catálogo Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (a cargo de Jessica Boissel), Centre Georges Pompidou, París, 1995, pp. 195-196.

    [5] Malévitch. Colloque Internationalop. cit., p. 167.

    [6] Ibid.

    [7] Acerca de la colección del Stedelijk Museum de Amsterdam, véase el catálogo Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (a cargo de Suzanne Pagé y Rudi Fuchs), Paris-Musées, París, 2003.

    [8] Malévitch. Colloque Internationalop. cit., p. 161.

    [9] Ibid., p. 162.

    [10] K. Malévich, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [11] Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Thames and Hudson, Londres, pp. 252, núm. 474.

    [12] Véase el catálogo razonado del Fondo Malévich del Museo Estatal Ruso: Kasimir Malevich in the State Russian Museum, Palace Editions, San Petersburgo, 2001, lám. 1 y 2 (el catálogo existe también en ruso y en sueco).

    [13] K. Malévich, «La lumière et la couleur» (a principios de los años 1920), en Ecrits IV. La lumière et la couleur, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 68.

    [14] Las obras de estilo simbolista y moderno fueron mostradas por vez primera en toda su amplitud en la memorable exposición holandesa-soviética de 1988-1989 en el Museo Estatal Ruso, en la Galería Tretiakov y en el Stedelijk Museum de Amsterdam. La Galería Jean Chauvelin había expuesto en 1977 Árboles y dríadas de la antigua Colección N. Manoukian; véase el catálogo Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, París, 1977, p. 115; la retrospectiva en el Centro Georges Pompidou en 1978 mostró también una serie de dibujos simbolistas y modernos pertenecientes a la antigua Colección Anna Léporskaya; véaseMalévitch. Colloque Internationalop. cit., núm. 21-36.

    [15] He intentado mostrar que existía verdaderamente un «estilo» simbolista ruso específico, distinto del simbolismo del art nouveau europeo y del simbolismo en el fauvismo; véase Jean-Claude Marcadé, «Le Symbolisme russe dans les arts plastiques», en el catálogo Le Symbolisme russe, Museo de Bellas Artes, Burdeos, 2000, pp. 11-17.

    [16] Véase el catálogo razonado Kasimir Malevich in the State Russian Museumop. cit., núm. 5.

    [17] Ibid., núm. 4.

    [18] Ibid., núm. 6.

    [19] Marianne von Werefkin, «Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique» (1914), en L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Klincksieck, París, 1971, t. 3, p. 203 (el texto ruso original apareció publicado en la revista rusa de Nueva York Novy Journal, núm. 85, 1955, pp. 115-122).

    [20] Véase la reproducción en Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdamop. cit., p. 69.

    [21] Véase Jean-Claude Marcadé, «The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists», en The Knaves of Diamonds in the Russian Avant-Garde, San Petersburgo, Palace Editions, San Petersburgo, 2004, pp. 21-26.

    [22] Véase la lista de exposiciones en el Toisón de Oro y de las obras de las colecciones de Morozov y de Shchukin en Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 271-295 y ss. En el tratado publicado en Vitebsk en 1919 O novykh sistemakh v iskousstvié [Acerca de los nuevos sistemas en el arte], Malévich destacó la importancia de la colección de pintura francesa de Serguei Shchukin en la vanguardia rusa así como las polémicas que suscitó: «Mientras visitaba la colección de S. Shchukin, pude ver cómo varias personas se acercaban a un Picasso y se esforzaban en reconocer a toda costa el motivo; como hallaban defectos en la pintura de Cézanne con respecto al modelo natural, decidieron que este pintor veía de manera primitiva y que pintaba bastamente. Acercándose a la Catedral de Rouen, de Monet, entrecerraban los ojos y se esforzaban en hallar los contornos de la catedral; pero como las manchas borrosas no reproducían nítidamente las formas, el guía comentó que había visto el cuadro anteriormente y que recordaba que estaba más definido; era evidente que había perdido color; al mismo tiempo, describía el embrujo y la belleza de la catedral. Propusieron entonces colgar una fotografía junto al cuadro, de modo que, como el pintor habría reproducido los colores y la fotografía el contorno, la ilusión de realidad sería completa. Pero nadie veía la pintura, nadie veía que las manchas coloreadas se movían, que crecían infinitamente: para ellos, Monet, al pintar esta catedral, se había esforzado en reflejar la luz y las sombras de las paredes. Sin embargo, no eran las luces y las sombras su principal preocupación, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz. Cézanne, Picasso y Monet perseguían lo pictórico como si fuera una madreperla», K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématismeop. cit., p. 102.

    [23] Guy Habasque, «Documents inédits sur les débuts du Suprématisme», Aujourd’hui, septiembre de 1955.

    [24] Véase Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Casterman, París, 1990, pp. 51 y ss.

    [25] Véase Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 295-296.

    [26] Ibid, pp. 318 y 322.

    [27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maiakovski y la pintura], 1940, p. 359, citado a partir de Valentine Marcadé, op. cit., p. 205.

    [28] Varsanofii Parkine, Oslinyi khvost i Michen [El Rabo del Asno y la Diana], Moscú, 1913.

    [29] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [30] K. Malévitch, «De la poésie» (1919), Ecrits II. Le miroir suprématiste, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 74.

    [31] Véase Valentine Marcadé, «Le thème paysan dans l’oeuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch», Malévitch. Cahier I, L’Age d’Homme, Lausana, 1983, pp. 7-16 (el mismo texto en inglés y en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstagop. cit., y en ucraniano en la revista Soutchastnist’, núm. 2 [218], 1979, pp. 65-76).

    [32] K. Malévitch, «Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural», (Petrogrado, 1915), en Ecrits I. De Cézanne au Suprématismeop. cit., pp. 40-41.

    [33] K. Malévich, «Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural» (Moscú, 1916), en Ibid. , p. 61.

    [34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un oeil et demi, L’Âge d’Homme, Lausana, 1971, p. 181.

    [35] Remito a mi artículo «La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité», en la edición bilingüe de la ópera La Victoire sur le Soleil, L’Âge d’Homme, Lausana, 1976, pp. 65-97 (el Enterrador aparece reproducido por vez primera en la p. 62).

    [36] K. Malévich, carta a Matiuchin en mayo de 1915, publicada en francés en: Malévitch. Colloque Internationalop. cit., p. 173; en alemán, en: Sieg über die Sonne, Akademie der Künste, Berlín, 1983, pp. 48-49.

    [37] K. Malévich, carta a Matiuchin del 3 de julio de 1913, en: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica], op. cit., t. 1, p. 53.

    [38] Dora Vallier, «Malévitch et le modèle lingüistique en peinture», Critique, núm. 334, marzo de 1975, París, pp. 294-295.

    [39] En ruso, destaca K. Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], Guiléïa, Moscú, 1995-2004; en inglés, K. Malevitch, Essays on Art (4 tomos, ed. de Troels Andersen), Borgen, Copenhague, 1968-1978; en francés, K. Malévitch, Écrits (4 tomos, ed. de Jean-Claude Marcadé), L’Age d’Homme, Lausana, 1974-1994; en italiano: K. Malevic, Scritti (ed. de Nakov), Feltrinelli, Milán, 1977; en alemán, K. Malewitsch , Die gegenstandslose Welt (trad. de A. van Riesen), Bauhausbücher, Munich, 1927; Suprematismus. Die gegenstandslose Welt (trad. de H. van Riesen), DuMont Schauberg, Colonia, 1962; K. Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik(ed. De Aage A. Hansen-Löve), Hanser, Munich y Viena, 2004. [N. del T.: Una traducción en español está en preparación (ed. Marta Llorente)].

    [40] K. Malévich, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, La Fabrique, L’Âge d’Homme, Lausana, 2002, párrafos 1 y ss.

    [41] K. Malévich, «Le Suprématisme», en Ecrits II. Le miroir suprématisteop. cit., p. 83.

    [42] Véase la carta de Malévich a Alexandre Benois en mayo de 1916 en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 44-48.

    [43] Véase, entre otras, la carta de Malévich a la redacción de la revista constructivista de arquitectura Sovrémiennaya Arkhitektoura en 1928 en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 112-113.

    [44] Véanse Patrick Vérité, «Malevic et l’architecture», Cahiers du MNAM, núm. 65, 1998; Patrick Vérité, «Sur la mise en place du système architectural», Revue d’Etudes slaves, núms. 1-2, 2000; Malévitch, peintures, dessins (textos de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot), Centre Georges Pompidou, París, 1980; véase también: Jean-Claude Marcadé, «Le Suprématisme de K. S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie», Revue des Ětudes slaves; K. Malévich, Ěcrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 61-77.

    [45] K. Malévich, Ěcrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 48-99.

    [46] Ibid., pp. 49-61.

    [47] K. Malévich, «De la poésie», en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 73-82.

    [48] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, L’Âge d’Homme, Lausana, 1977. Este libro, a un tiempo «panfleto juvenil» y profunda reflexión sobre la abstracción, pretende sentar las bases de una «fenomenología apofática» a partir del pensamiento suprematista de Malévich.

    [49] Emmanuel Martineau, «Préface», en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématisteop. cit., p. 9.

    [50] Ibid., p. 12.

    [51] K. Malévich, Carta a M. O. Gerchenzon del 11 de abril de 1920, en Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], op. cit., t. 1, p. 341.

    [52] K. Malévich, «Le miroir suprématiste», en Ecrits II. Le miroir suprématisteop. cit., pp. 96-97.

    [53] K. Malévich, «Le Poussah» [El tentempié], en Ibidem, p. 100.

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    Suprématisme

     

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. On peut distinguer quatre « vagues » dans l’«école suprématiste » qui gravita autour de son inspirateur :

    1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Xénia Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka (Verbovka) et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska. Malévitch a mené alors le combat pour libérer les objets de l’obligation de leur figuration mimétique et  demandé aux académies de renoncer à « l’inquisition de la nature » ;

    2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis, Ivan Koudriachov, Zénon Kommissarenko ;

    3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Liev Youdine, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit :

    « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou ».

    Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note :

    « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. »

    Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le «sans-objet».

    Comment s’est formé la pensée, la théorie et la pratique du Suprématisme? Ce fut, tout d’abord, le travail de Malévitch pour l’opéra-performance de Matiouchine en décembre 1913 à Saint-Pétersbourg. C’est pour le peintre ukraino-russe, la première étape vers le suprématisme, avec la première apparition du « carré noir », en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeurdont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui s’affirme par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». Avec l’apparition du Quadrangle noir dans le blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Vélimir Khlebnikov et la théorisation par Alexeï Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique.

    L’itinéraire philosophique, quant à lui amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif » Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néo-plastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

    En octobre 1919, Malévitch est obligé de partir à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall, que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920. Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Véra Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine. Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’autour de lui gravite un cercle fervent de jeunes artistes : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, fidèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien.

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, publié à Vitebsk en 1922, est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité.

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du « Rien libéré ». Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité. Il n’est pas facile de situer historialement cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme, qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur, la nature n’est associée à un Dieu personnel. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, on pourrait penser avec le philosophe heideggérien Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique.

    Littérature sélective recommandée :

    Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977

    Jean-Claude Marcadé (éd. et dir.), Actes du colloque international tenu au Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, 5 mai 1978, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979

    Rainer Crone, David Moos, Malevich. The Climax of Disclosure, Munich, Prestel, 1991

    Matthew Drutt (dir.), Malevich. Suprematism, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, 2003

    Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans objet ou le repos éternel, In Folio, 2011 (traduction et préface de Gérard Conio)

    Alexandra  Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012

    Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Anja Schloßberger)

    Kazimir Malevich, The World as Objectlessness, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Antonina W. Bouis)

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

    Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Vanves, Hazan, 2016

    Olivier Camy, Lire Malévitch, Tusson, Du Lerot, 2023

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    1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Xénia Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka (Verbovka) et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska. Malévitch a mené alors le combat pour libérer les objets de l’obligation de leur figuration mimétique et  demandé aux académies de renoncer à « l’inquisition de la nature » ;

    2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis, Ivan Koudriachov, Zénon Kommissarenko ;

    3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Liev Youdine, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit :

    « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou ».

    Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note :

    « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. »

    Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le « sans-objet».

    Comment s’est formé la pensée, la théorie et la pratique du Suprématisme? Ce fut, tout d’abord, le travail de Malévitch pour l’opéra-performance de Matiouchine en décembre 1913 à Saint-Pétersbourg. C’est pour le peintre ukraino-russe, la première étape vers le suprématisme, avec la première apparition du « carré noir », en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui s’affirme par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». Avec l’apparition du Quadrangle noir dans le blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Vélimir Khlebnikov et la théorisation par Alexeï Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique.

    L’itinéraire philosophique, quant à lui amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif » Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néo-plastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

    En octobre 1919, Malévitch est obligé de partir à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall, que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920. Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Véra Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine. Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’autour de lui gravite un cercle fervent de jeunes artistes : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, fidèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien.

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, publié à Vitebsk en 1922, est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité.

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du « Rien libéré ». Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité. Il n’est pas facile de situer historialement cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme, qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur, la nature n’est associée à un Dieu personnel. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, on pourrait penser avec le philosophe heideggérien Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique.

    Littérature :

    Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977

    Jean-Claude Marcadé (éd. et dir.), Actes du colloque international tenu au Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, 5 mai 1978, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979

    Rainer Crone, David Moos, Malevich. The Climax of Disclosure, Munich, Prestel, 1991

    Matthew Drutt (dir.), Malevich. Suprematism, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, 2003

    Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans objet ou le repos éternel, In Folio, 2011 (traduction et préface de Gérard Conio)

    Alexandra  Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012

    Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Anja Schloßberger)

    Kazimir Malevich, The World as Objectlessness, Stuttgart-Berlin, HATJE CANTZ, 2014 (traduction de Antonina W. Bouis)

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

    Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Vanves, Hazan, 2016

    Olivier Camy, Lire Malévitch, Tusson, Du Lerot, 2023