Catégorie : De l’art russe

  • Post-Symposium Lanskoy (novembre 2018) – clichés rétro et actuels

    Post-Symposium Lanskoy (novembre 2018) – clichés rétro et actuels

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ (TRADUISANT) ET GUÉORGUI KOVALENKO (FAISANT SON EXPOSÉ) À L’INHA LE 9 NOVEMBRE 2018 (PHOTO SIMONE FAÏF)
    ANDRÉÏ LANSKOY, AVENUE MOZART, MAI 1966
    KATIA ZOUBTCHENKO, JEAN-CLAUDE MARCADÉ , LANSKOY, VALENTINE MARCADÉ, MAI 1966
    KATIA ZOUBTCHENKO, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, LANSKOY, VALENTINE MARCADÉ, MAI 1966
    LES FRÈRES JEAN-CLAUDE ET BERNARD MARCADÉ À L’INHA, LE 9 NOVEMBRE 2018 (PHOTO SIMONE FAÏF)
    LES FRÈRES JEAN-CLAUDE ET BERNARD MARCADÉ À L’INHA, 9 NOVEMBRE 2018 (PHOTO SIMONE FAÏF)
  • Lanskoy et le monde artistique russe

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Lanskoy et le monde artistique russe

    Lanskoy reste unique dans le concert des arts français et européens. Cela est dû, sans doute, à son imprégnation de la culture russe. À la différence de ses contemporains issus comme lui de l’Empire Russe, son ami Nicolas de Staël ou Poliakoff, il a traduit dans le langage plastique de son temps la polychromie et la vigueur de l’art populaire de son pays natal. Ajoutons à cela que, comme Kandinsky, il est imprégné d’une profonde et religieuse spiritualité orthodoxe que l’on peut retrouver dans tels ou tels éléments de leur système sémiotique.

     

    La couleur qui chante comme dans les icônes

     

    Mais, si les icônes sont une référence essentielle pour lui comme pour Kandinsky, sa picturologie, comme celle de Kandinsky, est aux antipodes de la peinture d’icônes. Le mouvement chorégraphique ou symphonique, les tensions dramatiques, les luttes colorées, sont contraires à la quiétude, à l’hésychia qui émane de l’icône. Ce qui a été profondément assimilé par Lanskoy dans l’art des icônes, c’est l’énergie des couleurs. Je l’ai entendu dire en parlant des icônes que la couleur y chantait. Et pendant toute sa vie de créateur, Lanskoy a fait chanter la couleur. En particulier, dans ses gouaches de La Genèse qui ne sont pas une illustration du premier livre de la Bible. Elles ont une signification et une fonction indépendantes. La série des gouaches représente en elle-même une vision sans-objet de « l’œil intérieur » face au texte biblique. Certaines gouaches ont leur surface recouverte par le texte de la Bible en traduction française ; chaque caractère est soigneusement tracé au pinceau de toutes les couleurs et les caractères s’entrelacent dans la composition générale abstraite, ce qui donne l’impression d’une enluminure contemporaine.

    Lanskoy est non seulement l’héritier des enlumineurs médiévaux, il est aussi le successeur de la tradition russe du début du XXe siècle quand les artistes mettaient en forme leurs livres où l’art graphique du texte était traité comme élément de la composition artistique de la page. Ainsi, se conjuguent chez l’auteur de Cortège ou de La Genèse, la tradition des livres d’heures slavons et les expériences futuristes chez Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, Olga Rozanova ou Filonov. Olga Rozanova, en particulier, a inauguré cette manière de traiter la page comme une unité colorée du tracé du texte et du tracé du peint.

    Lanskoy n’a pas pu réaliser son projet de livre consacré au Journal d’un fou de Gogol. Il a exécuté un grand nombre de collages abstraits, plus admirables les uns que les autres. Là aussi, on pourrait rappeler l’expérience unique d’un livre de collages, c’est La Guerre universelle [Vsiélienskaya voïna], 1916, avec les « colles colorées » [tsvietnaya kleï] du poète Kroutchonykh, avec la participation aussi d’Olga Rozanova. Dans l’atelier de Lanskoy, avenue Mozart, on pouvait voir dans les années 1970 ces collages pour Le Journal d’un fou, punaisées en rangs serrés comme une iconostase de l’église orthodoxe.

     

    La musique

     

    Comme pour Kandinsky, comme également pour le Larionov rayonniste de 1913, la musique est un analogon, c’est ce que répercute à leur suite Lanskoy quand il dit :

    « En allant vers l’abstrait, le rythme s’accentue et rapproche la peinture de la musique ».

    Lanskoy s’était intéressé aux recherches picturales de Klee et de Kandinsky depuis qu’il avait « découvert » ces deux peintres en 1928. Il fit la connaissance de Kandinsky, installé dans la périphérie de Paris après son départ d’Allemagne en 1933, à la suite de l’accession des Nazis au pouvoir et de la fermeture du Bauhaus. L’examen attentif des œuvres de son compatriote se ressent tant dans les peintures de Lanskoy que dans ses commentaires sur l’art. Tout au long de sa vie, Kandinsky a écrit sur la peinture en termes de « musique » et de « rythme » et, en 1938, à l’époque où Lanskoy s’intéressait tant à lui, il déclara dans L’Art concret :

    « Je voulais seulement dire que la parenté entre la musique et la peinture est évidente. »

    Que Lanskoy ait pris connaissance des opinions de Kandinsky à travers ses lectures ou lors de conversations, ses propres commentaires sur la peinture s’en font l’écho. Par exemple :

    «Le style suppose grandeur et noblesse et contient rythme et mesure»

    Ou bien :

    « La peinture de chevalet est comme la musique de chambre, la peinture murale comme un orchestre symphonique. »

    La profusion des formes et des couleurs, leur enchevêtrement, leur inextricabilité même, pourraient faire croire que nous avons à faire, avec ce peintre russe, à un art de pur instinct, quelque peu sauvage, quelque peu barbare, voire dionysiaque. Lanskoy n’a-t-il pas un jour déclaré :

    « J’ai apporté de mon pays du sang barbare. »

    Ne dit-on pas même que dans ses origines il y aurait du sang tsigane ! En tout cas, il est clair que le pinceau lui paraît un faible instrument pour porter sur le support des forces élémentaires incandescentes.

    Avec l’abstraction, c’est la violence qui traverse les toiles. L’ « impetus » du peintre semble tout droit sorti du Sacre du printemps de Stravinsky, ses toiles sont autant de sacres du printemps avec danses, rites, fêtes, amours, joies, chagrins, actions de grâce. Il ne s’agit évidemment pas d’imiter la musique, mais de faire fonctionner la peinture comme fonctionne la musique, c’est-à-dire comme instrumentation de sonorités.

     

    Science picturale et imprégnation de la poésie russe

     

    « La peinture — dit encore Lanskoy — est un acte qui ne se contrôle pas totalement. Seuls certains gestes sont volontaires : le désir de prendre la couleur, de faire le mouvement qui traduit. »

    En fait, s’il est, certes, un peintre d’instinct, il s’est cependant nourri autant de science picturale que de profonde réflexion sur l’art en général, sur son art en particulier. Il fut, d’autre part, passionné pour les choses de l’esprit de façon générale. Sans parler de son imprégnation religieuse orthodoxe, que j’ai mentionnée, qui était tout, sauf superficielle, il connaissait la littérature russe, en particulier la poésie. Pouchkine était pour lui, ce qu’il fut et est toujours pour la majorité des Russes, « le soleil de la littérature russe ». Mais Khlebnikov était également son poète favori. Il fallait l’entendre déclamer les vers de ce Pierrot lunaire dans l’art duquel Lanskoy trouvait des consonances avec ses propres aspirations. On peut dire que les rêves non-euclidiens de Khlebnikov sur les « courbes de Lobatchevski » 56 qui devaient embellir les villes, sont pleinement incarnés dans la mythologie des formes et des couleurs lanskyenne. Et n’y a-t-il pas affinité avec la poétique de Lanskoy dans ces « courbes qui imitent l’étoile filante », ou dans ces vers khlebnikoviens :

    «Les campagnes lugubres des infanteries,

    
Le meurtre d’un roi par l’épieu


    Obéissent aux nombres comme le coucher de soleil, 


    La pluie d’étoiles et les champs bleus

    Les éléments picturaux construits sont présents dans la création de Khlebnikov. Il fallait entendre Lanskoy, avec la même voix de basse avec laquelle il lisait les textes liturgiques à l’église de Clamart qu’il finançait dans l’ancienne maison du philosophe religieux Nicolas Berdiaev, dire ces vers totalement alogiques de Khlebnikov :

    «Et l’écrevisse noire sur un plat blanc Saisit les épis du seigle bleu. »

    [1920]

    Je pense aussi que Lanskoy se sentait proche de l’homme-Khlebnikov, outsider, errant, quelque peu yourodivyï (fol en Christ), comme il s’est senti proche du Gogol du Journal d’un fou.

     

     

    Les premières années de formation en Russie jusqu’à l’âge de 16 ans

     

    Lanskoy n’a suivi aucun cursus scolaire, encore moins universitaire. Il s’est formé lui-même. Il nous a dit que son passage dans une institution officielle se résume à une année dans le Corps des Pages à Saint-Pétersbourg. Cela était possible dans l’Empire Russe où les enfants pouvaient recevoir une éducation privée dans leur famille. II existe un autre exemple marquant de cette situation, c’est celui de Malévitch qui n’a eu comme bagage scolaire que deux années dans le collège agronomique du village ukrainien de Parkhomivka à 13-14 ans. Et quelle richesse de connaissances chez ces deux peintres de génie!

    Lanskoy a peu parlé de la vie artistique qu’il a côtoyée pendant son adolescence, avant son départ de la capitale septentrionale de la Russie à l’âge de 16 ans.

    La polychromie de la vie russe l’a marqué, comme il a pu le relater à ses interlocuteurs :

    « Son goût pour la couleur se manifeste très vite. Il aime les ballons rouges, il collectionne les tickets de tramway d’une grande diversité de nuances, qu’il rassemble selon les valeurs colorées. Il passe de longues heures à contempler les charmankas (orgues de Barbarie), avec leurs longs rubans flottants, de toutes les couleurs, et les pétrouchkas (guignols) aux décors bariolés de tons éclatants. Le cirque, très en faveur à cette époque à Moscou, lui plaît aussi beaucoup ; il en aime le brillant, la bigarrure, la mobilité. »

    Gindertael a pu écrire :

    «Le privilège d’une personnalité innée et intangible semble bien avoir été ‘donné’ à Lanskoy dans l’instant même où ses yeux émerveillés d’enfant s’ouvraient aux enchantements des couleurs éclatantes qui paraient autour de lui les objets, les décors, les spectacles familiers. Ce don d’enfance fut certainement à l’origine de ‘l’immense désir de peindre’ qu’il éprouvait lorsqu’il est arrivé à Paris en 1921 et cette grâce d’état soutenue par une dévotion totale au travail créateur lui a permis de s’engager dans une des aventures picturales les plus passionnantes de notre temps et de s’imposer comme l’un des plus puissants des artistes venus de Russie, à la suite de l’émigration des années 1920, dont l’apport aux développements de l’art contemporain en Europe Occidentale et principalement dans le cadre de l’École de Paris, a été capital. »

     

    Celui qui a marqué picturalement l’adolescent Lanskoy, c’est un des brillants représentants de la « Rose Bleue » symboliste et du « Monde de l’Art » sécessionniste pétersbourgeois, Soudieïkine, qui fut aussi un remarquable peintre de théâtre. Lanskoy a pu dire curieusement avoir commencé « par un rêve reçu d’un tableau de Soudieïkine ». Il mentionne un cabaret où il s’est alors rendu et dit avoir été marqué par des peintures murales de Soudieïkine qui le décoraient. Il y avait dans la capitale septentrionale deux cabarets artistiques célèbres, fréquentés par la bohème artistique. C’était d’abord le « Chien errant » qui dura de 1912 à 1915. Lui succéda «La Halte des comédiens» à partir de 1916. C’est dans ce dernier cabaret que Meyerhold, sous le nom de Docteur Dappertutto, ainsi que le philosophe du théâtre et dramaturge Nikolaï Evreïnov, mirent en scène des parodies théâtrales et des spectacles inspirés par la commedia dell’arte. Les murs et les voûtes du « Chien errant » avaient été décorées par Soudieïkine sur le thème des Fleurs du Mal de Baudelaire ; quant à « La Halte des comédiens », elle avait été peinte par Yakovliev, Grigoriev et Soudieïkine qui fit, dans la salle de théâtre, les panneaux décoratifs sur des thèmes de Gozzi. C’est donc Soudieïkine qui semble avoir le plus frappé le jeune adolescent qu’était alors Lanskoy.

    Et c’est précisément l’atelier de Soudieïkine qu’il fréquente à son arrivée à Paris au tout début des années 1920. Certes, Lanskoy ne s’est jamais laissé aller, comme Soudieïkine, au folklore ou aux frivolités thématiques à la Watteau ou à la Somov, mais ce qu’il a pris de toute évidence chez ce maître, c’est la saturation coloriste qui restera jusqu’à la fin une composante essentielle de son art. Il suffit de prendre une œuvre de Soudieïkine comme la gouache intitulée Marionnettes vénitiennes (1910, Galerie régionale de Tvier’) pour voir les germes du style pictural de Lanskoy tout au long de sa création : des coups de pinceau franchement « jetés » sur la surface, avec une rythmisation des bandes colorées et une texture dense, presque opaque, enfin une primitivisation du sujet dans la ligne de l’art populaire traditionnel.

    Comme par hasard, les débuts parisiens de Lanskoy, à partir de 1923, sont encore sous le signe du monde pétersbourgeois de Soudieïkine. Par exemple, Les comédiens (1925, ancienne coll. Uhde). Ici est déjà à l’œuvre la touche posée franchement et les couleurs très contrastées avec des touches de noir qui sont comme un souvenir de Manet, de Degas, voire du Douanier Rousseau, le tout créant, picturalement, ce que l’on pourrait appeler un « fauvisme impressionniste et primitiviste » (par exemple, Le Parc des Buttes Chaumont, 1928, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne. Ce qui distingue la palette de Lanskoy de celle de ses contemporains russes, c’est une gamme totalement spécifique non seulement par rapport à eux, mais également par rapport à l’art figuratif des années 1920 de façon générale. Où a-t-on vu cette alliance de verts, de jaunes, de roses, de noirs et d’indigos, comme dans Le Banquet (1925, coll. Sapiro) ou dans Les Comédiens déjà mentionnés ? Cette gamme reflète sans aucun doute une bigarrure qui lui vient du monde russe, pas celui — comme chez Larionov — de la province, mais celui des capitales.

    Soudieïkine, le peintre des carnavals, des fêtes populaires, a donc attiré l’adolescent avant 1918. Mais, plus profondément, ce ludisme initial est à l’œuvre dans la trame picturale même, dans les confrontations insolites des batailles colorées. Un exemple particulièrement parlant de cette veine carnavalesque, c’est la mosaïque réalisée pour le Collège militaire de Canjuers en 1973, dont l’artiste a fait une réplique, également en mosaïque en 1974 et une lithographie. On ne peut s’empêcher de penser que l’artiste, consciemment ou inconsciemment, s’est situé, de manière non-figurative, dans la ligne des peintures murales des cabarets de Pétrograd : on y voit esquissés des mouvements de danse de personnages affublés de képis ou même d’une chéchia. On assiste à un véritable festival chorégraphique.

    Lyrisme et ludisme, ne sont-ils pas des traits essentiels de la poétique lanskyenne? Ce ludisme se marque, exotériquement, dans les dénominations de certains tableaux de la période non-figurative, qui étaient de l’ordre du poétique et de la fantaisie et ne donnaient pas de clef pour « comprendre » le tableau. Des titres comme Les Baigneuses de l’Océan Glacial (1947, ancienne collection Jeanne Bucher), ou bien : On est parti écouter Socrate (1965, ancienne collection M. Knoedler et Cie)… Je pense que dans ces appellations, à la fois énigmatiques et poétiques, il y a autant un écho de la tradition ludique russe que celui de Paul Klee qui fut, avec Kandinsky et Jawlensky, l’artiste qu’il a découvert dans le courant des années 1930.

    On trouve également à cette époque des échos du primitivisme de Larionov, peintre que Lanskoy plaçait très haut. Ce n’est pas un hasard qu’il ait raconté qu’il voulait, enfant, « devenir clown pour se peindre le visage », si l’on se souvient que Larionov a proclamé « le peinturlurage du visage ». Lanskoy, pourrait-on dire, a consacré en lui comme artiste et comme homme, le ludisme de Larionov et la gravité iconique de Natalia Gontcharova. Il a pu déclarer :

    « Quand dans les années 1925 je me suis mis à peindre des noces et la solennité du repas, je pensais que je faisais cela en imitation de Larionov. »

     

    Les scènes d’intérieur

     

    L’« élément russe » qui caractérise si fortement toute l’œuvre picturale de Lanskoy et la distingue des autres artistes de l’École de Paris fut présent dès les figurations des années 1920–1930. Jean Grenier ne s’y est pas trompé :

    « Lanskoy n’a jamais, au fond, quitté son pays. Ses premières toiles sont consacrées à des scènes d’intérieur et à des portraits de famille dont le motif et l’exécution sont typiquement slaves. »

     

    Si l’on compare, encore une fois, la poétique de Lanskoy et celle de ses contemporains, originaires comme lui de l’Empire Russe, traitant les sujets de manière fauviste primitiviste, comme Kikoïne, Mintchine, Krémègne, Pougny, Térechkovitch, Soutine, on aperçoit ce qui le distingue de ceux-ci : en premier lieu la gamme colorée en tons majeurs et ensuite l’absolue sérénité de la vision du monde qui se traduit par le hiératisme des poses et des expressions, comme figés dans leur éternité, au-delà de tout souci psychologique ou de caractérisation sociologique.

    Wilhelm Uhde, un des premiers admirateurs et exégète du Douanier Rousseau, a été séduit en 1924 par les débuts de Lanskoy, par le caractère à la fois « naïf » et primitiviste de ses toiles. Le soutien actif de Uhde va sans doute accentuer chez le peintre russe la référence au Douanier Rousseau.

    Le dialogue avec le Douanier Rousseau apparaît de façon encore plus nette dans ces chefs-d’œuvre que sont l’Autoportrait au chapeau melon (1933, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) et le Portrait de la comtesse Lanskoy (vers 1930, Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) avec la même pose figée comme symbole d’exemplarité picturale. Cependant, dans l’Autoportrait au chapeau melon, il y a une dimension iconique que seul un artiste pour qui l’art de l’icône est un substrat plastique peut révéler. Le regard traverse le réel sans s’y arrêter, en lui se reflète l’invisibilité de l’au-delà des apparences. Même dans le Portrait de la comtesse Lanskoy le regard ne nous regarde pas, il est regardé. Prenons, par exemple, Igor accoudé (1937) du Musée d’Art Moderne de Villeneuve d’Ascq, ou le Portrait de la collection Sapiro (1937), l’expression du regard est considéré avant tout comme reflet de l’âme. On remarque que dans les portraits des années 1930, la pupille des yeux est souvent un simple point. Dans les scènes de groupe, autour d’une table, ce qui intéresse l’artiste russe, ce n’est pas telle ou telle caractéristique sociologique ou même psychologique : les regards sont soit ouverts sur une autre réalité, soit fermés. Dans le Portrait de la collection Sapiro de 1937, comme chez beaucoup de personnages d’autres tableaux, les yeux sont comme en méditation, en prière. Lanskoy crée ainsi une atmosphère sacrale dans des sujets tirés du quotidien le plus banal. On pourrait y voir une métamorphose nouvelle et originale de l’esthétique nabi.

    Il n’y a pas de communication entre les êtres. Ils sont transformés en pure présence picturale (Famille rose, 1938–1940 ; Trois personnes autour d’une table (1939) ; Scène mauve (1941) ; Concert de balalaïka (fin des années 1930) (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne) ; Famille (années 1930, coll. Sapiro). R.V. Gindertael a fait remarquer que dans la période figurative des années 1920– 1930 Lanskoy « ne s’est jamais astreint à une représentation littérale ‘d’après nature’, car il accordait déjà toute l’importance à l’autre réalité, à la réalité picturale. ‘Ce n’est pas ce qui entre dans l’œil du peintre qui enrichit le tableau, a-t-il déclaré, mais ce qui sort de son pinceau.’ Pour lui, en effet, ‘tout le mystère de la peinture est contenu dans le coup de pinceau’ qui décide de tous les prolongements du fait pictural foncièrement actif. Ainsi a-t-il pu détacher progressivement de l’objet sa création picturale et substituer aux éléments de la nature les données de son monde intérieur pour mener avec toujours plus de violence et d’éclat le combat que le peintre engage avec la couleur et la forme au cours de la naissance du tableau. ‘Un coup de pinceau posé sur une toile cherche à trouver une forme et lutte contre les autres formes posées sur la même toile. Quand la lutte aboutit à un accord, un monde se crée dans le tableau qui impose ses lois et possède son langage’, a-t-il observé. »

     

     

     

    Les textures et le dessin

     

    Ce qui frappe déjà dans la production figurative du maître russe, c’est la facture (i.e. texture) rugueuse, à la russe. Il est pertinent de dire que « là où André Lanskoy proclame le plus fermement son identité, c’est dans l’utilisation d’empâtements extrêmement riches et épais, qui constitue l’une des constantes de l’œuvre ». Cette picturalisation du réel au-delà de la réalité psycho-socio-logique est encore plus évidente dans une scène, qui pourrait être « de genre », mais ne l’est pas — La Fête bretonne (1935, coll. Sapiro); Les Buttes Chaumont; Nature morte; Composition en vert des années 1950

    D’autre part le dialogue avec Larionov, que je viens de mentionner, se manifeste dans la pleine liberté du dessin, poussée encore plus loin chez Larionov que chez Matisse, car prenant son origine dans le geste calligraphique à l’instar des graffiti. En plus de leur harmonie colorée, les toiles figuratives lanskyennes dénotent déjà un génie de dessinateur. Maximilien Gauthier l’a bien noté :

    « Ses compositions sont le résultat d’un dessin d’abord très fouillé, puis rigoureusement épuré, et dont il ne reste, à la fin, pour support au chant grave et doux de la couleur que des rythmes essentiels. »

    On ne s’étonnera donc pas que le dessin ait joué un rôle très important dans la période non-figurative abstraite du peintre russe. Lui-même a expliqué son rapport au tableau :

    « Généralement je commence à poser, sur ma toile blanche, au fusain ou au pastel, quelques traits qui servent à marquer un certain accord des formes. Puis la couleur intervient et la lutte s’engage. Tout est en gestation et le tableau n’est pas encore né. »

    Souvent, avant de s’attaquer à une toile, l’artiste fait des ébauches, il dessine inlassablement et dans ses compositions on peut apercevoir les traces d’un dessin initial fouillé :

    « La luxuriance de la vision n’empêche pas la rigueur de la mise en page. »

    En 1956, eut lieu une exposition des dessins de Lanskoy. À cette occasion, celui-ci fit le texte du catalogue sous la forme d’un poème en prose que je ne peux m’empêcher de citer in extenso, malgré sa longueur, tellement il est typique de toute la complexion créatrice de l’auteur de l’Hommage à Uccello :

    « Le dessin c’est les 5 heures du matin de la peinture.

    La conversation et les reproches à soi-même.

    L’indication pour les initiés, et la révélation pour les innocents.

    Les limites du monde visible et invisible.

    Les lignes de notre cœur et les traits de notre caractère.

    La réponse aux questions proposées et promesse d’un voyage.

    Et aussi, le jeu des nombres et des quantités.

    Prends le crayon et dessine.

    Mesure les exigences de ton cœur et l’étendue de ton esprit.

    L’imagination les rapprochera.

    La dimension de la feuille est équivalente à la dimension de l’univers.

    Remplis-la, et tu verras l’empreinte de ton monde intérieur.

    La main obéissante et laborieuse traversera le champ blanc du papier, et tracera les premières conditions de la lutte.

    Les lignes courbes imitant le mouvement d’une étoile filante lutteront avec les horizontales et verticales en formant les triangles, les ronds, les rectangles, ou simplement des nuages.

    Et quand un brin de lumière inattendu s’introduira par tel ou tel moyen et se répandra sur l’étendue de la feuille, les éléments se mettront d’accord à la satisfaction légitime de l’œil observant le labeur.

    Si tu veux faire du figuratif, fais la même chose. »

    On ne sait si Lanskoy connaissait l’œuvre de Filonov, il n’en a jamais parlé, à notre connaissance. Celui que l’on appelait avant 1917 en Russie « le Bosch russe » a, de toute évidence, un projet iconographique et une visée cosmologique uniques dans l’art universel de façon générale. Cependant, malgré les dissemblances évidentes entre la poétique de Filonov et celle de Lanskoy, on est étonné de constater des identités en ce qui concerne l’union du dessiné et du peint. Dans un texte-programme de 1914, intitulé « Les tableaux finis [i.e.’ œuvrés jusqu’au bout’] », visiblement rédigé par le seul Filonov, on peut lire :

    « Nous affirmons que la valeur du dessin, colossale et équivalente à celle de la peinture, s’est perdue : elle est dissoute dans l’art graphique et les esquisses alors que le dessin doit être un art à part entière. Le dessin n’est pas le laquais de la peinture ni celui de l’art graphique. Nous restituons ses droits au dessin. »

    Avant Filonov, Vroubel avait été un maître du dessin fouillé, dense, qui crée des unités colorées en mosaïque et Lanskoy a sans doute été plus au fait de l’œuvre vroubélienne que de celle de Filonov. Et l’on pourra observer une filiation dans la non-figuration lanskyenne. Filonov, lui, a théorisé le rôle du dessin en tant qu’indissociable de la peinture. Comme Lanskoy.

    Un autre trait qui rattache, historialement et non historiquement, le Lanskoy non-figuratif de Filonov, c’est la poétique de la profusion et, nous l’avons dit plus haut, de la saturation. Certes, l’expérience du monde de l’homme du peuple obsessionnel et ascétique qu’était Filonov, et celle de l’aristocrate Lanskoy, fougueux, instinctif et fantasque, feront comprendre la dissemblance de leurs choix iconographiques. La profusion de Filonov est celle de la forêt russe inextricable où la lumière passe chichement ; la profusion de Lanskoy est celle d’un héritier de Vroubel et de Kandinsky Il y a, cependant, chez Filonov et chez Lanskoy une identité dans la façon d’occuper picturologiquement la surface de la toile, avec — pourrait-on dire — une peur du vide (en cela, les deux appartiennent à une ligne baroque de l’art universel).

    Dans Trois personnages (Villeneuve d’Ascq, Musée d’Art Moderne), c’est la technique de la mosaïque qui est à l’œuvre. J’y vois un héritage de Vroubel.

    Figuration/Abstraction

    Lanskoy affirmait avec insistance que « dans l’art il n’y a ni commencement ni fin », et il rejetait l’idée de « progrès » :

    « Dans la religion et dans l’art, il n’y a pas de progrès. »

    Cependant il s’empressait d’ajouter :

    « Mais pour rester le même il faut évoluer. C’est-à-dire que, s’il y avait un seul peintre pour toutes les époques et qu’il vivrait toujours [sic], il dirait toujours la même chose, mais différemment. »

    Le passage de Lanskoy à l’abstraction constitue-t-il une rupture ou une transition ? Le peintre revendiquait la seconde option :

    « Au-dessus du conflit abstrait-figuratif il y la continuité de la peinture. »

    On ne peut que se ranger à cet avis. Si l’on examine attentivement les paysages et les portraits des années 1920, brossés en larges touches d’à-plats, on constate que, tout usant du système perspectif traditionnel, les peintures tendent vers l’extrême absence de profondeur recherchée par les modernistes russes (cette “bidimensionnalité” caractérise certes la peinture moderniste en général, mais elle est également présente dans les icônes et l’art populaire russe, deux formes d’une importance capitale aux yeux des peintres russes). Dans les œuvres de 1938–1940, le caractère bidimensionnel augmente et les coups de brosse se dilatent jusqu’à former de larges bandes de couleur un espace aplani. Ce phénomène est manifeste dans Souvenir de Hollande, La Famille en rose, Famille ou dans les gouaches Portrait d’homme et Trois personnages sur fond noir. 23 (Le fond noir de ces dernières confirme les propos du peintre :

    « Quand le noir est à sa place, les autres couleurs s’arrangent entre elles. »

    De fait, retirons la main et la tête « minimalistes » du Portrait d’homme, nous obtenons déjà une abstraction. Quand les formes aux couleurs intenses qui composent les figures perdent toute référence au domaine de la ressemblance, nous nous trouvons dans le monde des premières œuvres totalement non-figuratives de Lanskoy dans les années 1940.

    Le dialogue de Lanskoy avec la Russie, sa culture et son art, a toujours été présent tout au long de sa carrière. Il ne cessera jamais d’être, comme homme et comme créateur un Russe typique, excessif et mystique, violent et chaleureux, généreux et colérique. Son caractère seigneurial, celui d’un barine, imprègne sa poétique picturale et la distingue vivement de celle de tous les autres artistes éminents russes qui ont marqué l’École de Paris, qui ont véhiculé aussi un fort héritage artistique russe, mais l’on fait tout à fait autrement, que ce soit dans l’expressionnisme (Pougny, la pléiade des peintres judéo-slaves), dans le minimalisme iconique ou ornemental (Poliakoff, Charchoune), dans la byzantinisation des novations européennes (Nicolas de Staël). Lanskoy s’est avéré le véritable héritier de Kandinsky et de Jawlensky, pour l’oeuvre duquel il avait une véritable vénération, créant un monde symphonique exubérant et une vigueur coloriste, venue du tréfonds des rythmes immémoriaux de la Russie.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Lanskoy (André)

    Lanskoy (André)

    Peintre russe de l’école de Paris (Moscou 1902-Paris 1976).

    D’origine aristocratique, Andreï Mikhaïlovitch Lanskoï s’installe à Paris peu après la révolution bolchevique, en 1921. Il apparaît, au sein de ce milieu parisien, comme le génie le plus profondément russe, qui tente de faire éclater le monde intérieur aux dimensions de l’univers. Dans chacune de ses créations, il offre l’image d’une nouvelle nature faite de la chair et du sang du monde euclidien, mais reconstruite selon la rythmique, la plasticité, les rapports propres à la peinture. Le mot création prend chez lui son plein sens : « Comme Dieu créa l’homme à son image, le peintre reflète dans le tableau l’image de son monde intérieur », a écrit Lanskoy, qui, en même temps, affirme l’existence autonome, souveraine de la peinture : « Ce n’est pas ce qui entre dans l’œil du peintre qui enrichit le tableau, mais ce qui sort de son pinceau. » Pour lui, il n’y a pas de conflit entre la peinture dite « figurative » et la peinture dite « abstraite » ; ce qui compte dans tous les cas, c’est la peinture comme telle. D’ailleurs, de 1921 à 1942, André Lanskoy peint d’après nature. Il n’y aura donc pas de rupture quand, en 1944, il décidera d’aller chercher son inspiration à la source même du « sensible » et non plus seulement du « visible ».

    Alors éclate ce qui est l’élément primordial de sa peinture, la lumière. Ce n’est pas l’éclairage des caravagistes ni le luminisme impressionniste, mais une lumière mystique, venue des profondeurs du chaos originel et passée par le prisme de la spiritualité, la même lumière qui illumine les vitraux du Moyen Âge. Dans les tableaux de Lanskoy, il y a une dominante, tantôt bleue, violette, indigo, tantôt rouge, tantôt noire, blanche ou verte, toujours franche comme dans la peinture d’icônes. Sa palette s’affirme dans une orgie de couleurs qui vibrent à la manière d’une chanson populaire russe, venue d’époques lointaines et exprimant la gamme la plus variée d’événements et de sentiments. On peut voir aussi dans ses toiles l’épopée grandiose d’un conquérant russe : il y a du barbare en lui. On sent qu’il jette sa matière picturale sur le tableau avec une fureur dionysiaque. Cette « poiétique » s’apparente à l’action painting américaine. Les rapports du peintre à l’œuvre sont des rapports agressifs : « La lutte s’engage jusqu’à ce qu’un nouvel accord se réalise, cette fois entre les formes et les couleurs. » Ce n’est pas un hasard si Lanskoy a peint un Hommage à Paolo Uccello ; mais, si chez Uccello tout est potentiellement dynamique, chez le peintre russe les lances des adversaires se sont déjà croisées et la bataille fait rage.

    Lanskoy a étendu son activité au domaine de la tapisserie et à celui de l’illustration de livres. Dans son travail sur le Journal d’un fou (1958-1968), non édité, il retrouve la tradition russe de l’enluminure des livres d’heures, et aussi celle des expériences futuristes russes autour de 1912-13.

    Jean-Claude et Valentine Marcadé/ Grande Encyclopédie Larousse

    1. Grenier, André Lanskoy (Hazan, 1960).

  • Suprématisme

    Suprématisme

     

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. On peut distinguer quatre « vagues » dans l’« école suprématiste » qui gravita autour de son inspirateur :

    1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Xénia Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka (Verbovka) et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska. Malévitch a mené alors le combat pour libérer les objets de l’obligation de leur figuration mimétique et  demandé aux académies de renoncer à « l’inquisition de la nature » ;

    2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis, Ivan Koudriachov, Zénon Kommissarenko ;

    3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Liev Youdine, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit : « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou ». Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note : « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. » Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le « sans-objet ».

    Comment s’est formé la pensée, la théorie et la pratique du Suprématisme? Ce fut, tout d’abord, le travail de Malévitch pour l’opéra-performance de Matiouchine en décembre 1913 à Saint-Pétersbourg. C’est pour le peintre ukraino-russe, la première étape vers le suprématisme, avec la première apparition du « carré noir », en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui s’affirme par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». Avec l’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La pratique poétique « transmentale » de Vélimir Khlebnikov et la théorisation par Alexeï Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique.

    L’itinéraire philosophique, quant à lui amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits, le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent  toutes les représentations figuratives de temps et d’espace  et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif » Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers «  le sémaphore de la couleur dans son abîme infini ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.

    L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néo-plastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] ,  qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.

    En octobre 1919, Malévitch est obligé de partir à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall, que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920 . Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Véra Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine. Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’autour de lui gravite un cercle fervent de jeunes artistes : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, fidèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien.

    Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, publié à Vitebsk en 1922, est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité.

    Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du « Rien libéré ». Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité. Il n’est pas facile de situer historialement cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme, qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur, la nature n’est associée à un Dieu personnel. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, on pourrait penser avec le philosophe heideggérien Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique.

    Littérature :

    Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977

    Jean-Claude Marcadé (éd. et dir.), Actes du colloque international tenu au Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris, 5 mai 1978, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979

    Rainer Crone, David Moos, Malevich. The Climax of Disclosure, Munich, Prestel, 1991

    Matthew Drutt (dir.), Malevich. Suprematism, New York, Solomon R. Guggenheim Museum, 2003

    Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven et Londres, Yale University Press, 2012

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

  • Colloque «André Lanskoy. Pionnier de l’abstraction lyrique»

    Colloque «André Lanskoy. Pionnier de l’abstraction lyrique», le 10 novembre, de 14h à 19h, Institut national d’histoire de l’art (6, rue des Petits-Champs, 75002 Paris). Inscription: associationlanskoy@gmail.com

    Lanskoy, avenue Mozart
    Lanskoy, Les baigneuses de l’océan glacial
    Lanskoy, Trois personnes autour d’une table

    Colloque organisé par l’Association des Amis d’André Lanskoy (A3L)

    ANDRÉ LANSKOY, PIONNIER DE L’ABSTRACTION LYRIQUE Samedi 10 novembre 2018 à 14 h
    Institut National d’Histoire de l’Art

    Ouverture : Michel Népomiastchy, Président de l’A3L et neveu du peintre.

    Introduction : Éric de Chassey, Directeur Général de l’INHA.

    Guéorgui Kovalenko : Premières années de formation en Russie (exposé en russe).

    Jean-Claude Marcadé : Liens avec la Russie.
    Benoît Sapiro et Maria Tyl : Passage à l’abstraction et influence sur ses contemporains.

    Bernard Marcadé : Résonances contemporaines.

  • Malévitch, Kazimir Sévérinovitch, peintre, théoricien, écrivain, philosophe ukrainien (Kiev, 1879-Léningrad, 1935)

    Malévitch, Kazimir Sévérinovitch, peintre, théoricien, écrivain, philosophe ukrainien (Kiev, 1879-Léningrad, 1935)

     

    Kazimir Sévérinovitch Malévitch (Malewicz) est né le 11 (23) février 1879 à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille polono-ukrainienne de petite noblesse et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan », seront sa première académie « sauvage ». Il vit jusqu’à l’âge de 17 ans avec les jeunes paysans ukrainiens (il se lie d’une amitié qui durera toute la vie avec le futur grand représentant de l’avant-garde musicale, l’Ukrainien Mykola Roslavets).

    De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912), dont il avait fait brièvement la connaissance lors d’un séjour à Kiev, et surtout de Répine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste obscure.

    Jusqu’en 1910-1911, Malévitch est tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes sécessionnistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » symboliste de Moscou. Il a groupé ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910. Les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (Musée National Russe) se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Leur esprit mystico-ésotérique est proche des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. La « série des blancs » (par exemple, la gouache Société galante dans un parc, Stedelijk Museum, Amsterdam) est typique du style sécessionniste européen, du « style moderne ». Quant à la « série rouge » (par exemple, la gouache sur carton Epitaphios, Galerie Nationale Trétiakov), elle emprunte un style primitiviste fauviste.

    À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarkh Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque. Il emprunte à Natalia Gontcharova les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux (par exemple, Jardinier ou Sur le boulevard, vers 1911, Stedelijk Museum, Amsterdam). Vers 1912, il adopte un puissant cézannisme géométrique futuriste dans des chefs-d’oeuvre comme La récolte du seigle (Stedelijk Museum, Amsterdam) ou Faucheur (Musée de Nijni Novgorod). Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913.

    Le cubisme analytique parisien de 1910-1912 fait son apparition dans l’avant-garde russe dès 1913. Des œuvres de Malévitch, comme Garde, Dame à un arrêt de tramway, Instrument musical et lampe, toutes au Stedelijk Museum d’Amsterdam, ou encore Réserviste de 1ère classe du MoMA, témoignent de cette influence, mais l’élément futuriste se manifeste dans l’interpénétration du monde humain et du monde des objets. C’est ce que proclamaient Boccioni, Carrà, Russolo, Balla et Severini dès leur manifeste de 1910 « Les exposants au public »:  » Nos corps entrent dans les canapés sur lesquels nous nous asseyons, et les canapés entrent en nous. L’autobus s’élance dans les maisons qu’il dépasse, et à leur tour les maisons se précipitent sur l’autobus et fondent en lui. »

    L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietliané) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, est pour lui la première étape vers le suprématisme. C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 1913 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit : « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ; par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité» Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années 1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée National Russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire, avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa du Musée National Russe, réduisant cette « icône » de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Éclipse partielle », comme dans l’ Anglais à Moscou.

    Avec l’apparition du Quadrangle (Tchétyriéougolnik) noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasnyj ougol] » dans les maisons orthodoxes russien, surtout dans le monde paysan. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien. Jusqu’à la dernière étape suprématiste en 1918 de la série des « Blancs sur blanc », dont le fameux Carré blanc sur fond blanc.

    Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, se fondent dans le « mouvement coloré ». La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées. La couleur est pour le peintre une énergie qui sourd du matériau. En tant que Russo-Ukrainien, Malévitch est l’héritier de la peinture d’icônes. Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme », écrit-il.

    Les toiles Carré noir, Croix noire, Cercle noir sont les formes de base du suprématisme. Malévitch affirme avant tout la quadrangularité comme telle, l’opposant à la triangularité qui, au cours des siècles, avait toujours représenté le divin. En 1920, il écrit qu’ « occupé à pénétrer le mystère de l’espace noir du carré », cet espace noir « est devenu la forme de la nouvelle face du monde suprématiste, de son habit et de son esprit. »

    Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes figuratifs comme Alexandre Benois, après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes, anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée à partir de 1923 une architecture originale, non fonctionnelle, séminale (les « architectones », les « planites », etc.). Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets, des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1918, des prises de position; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme.

    Élu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture artistique de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk), où enseignent Matiouchine (culture organique), Tatline (culture des matériaux), Filonov (idéologie générale), Mansourov (Section expérimentale).

    En 1927, l’artiste est autorisé à aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Mies van der Rohe et de László Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt (Le monde sans-objet). Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver de fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin.»

    De retour en URSS, il subit des interrogatoires et est même arrêté. Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920 (par exemple ces toiles du Musée National Russe – Jeunes filles dans un champ ou Sportifs, fin des années 1920, Paysanne à la face noire ou Torse à la chemise jaune, début des années 1930. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce post-suprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Les deux Têtes de paysans  du Musée National Russe reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (le  Christ Acheïropoiète, « qui n’a pas été fait de main d’homme ») ou du Pantocrator. Ce retour à la figure d’après 1927 est donc une synthèse où le sans-objet vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui, à nouveau, envahit tout l’univers malévitchien.

    Malévitch meurt d’un cancer à Léningrad le 15 mai 1935.

    Littérature :

     

    Andreï Nakov, Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, Paris, Adam Biro, 2002

    Jean-Claude Marcadé et alii, Kasimir Malevich, Barcelone, Caixa Catalunya, 2006

    Andreï Nakov, Kazimir Malewicz, le peintre absolu, Paris, Thalia, 2007 (4 volumes)

    Irina Vakar, Tatiana Mikhienko, Charlotte Douglas, Kazimir Malevich Letters Documents Memoirs and Criticism, Tate Publishing; Slp edition, 2014

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

    Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Hazan, 2016

     

     

  • Le Valet de carreau [Boubnovyï valiet]

    Le Valet de carreau [Boubnovyï valiet]

     

     

    C’est le nom d’une exposition, organisée à Moscou à la fin de 1910 par des « cézannistes » – les uns, néo-primitivistes (Mikhaïl Larionov, Natalia Gontcharov), les autres, fauvistes (Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov, Aristarkh Lentoulov). Les néo-primitivistes firent scission et « Le valet de carreau » devint une société artistique fondée par les fauvistes. Avant les révolutions de 1917, il y eut 6 expositions sous le label du « Valet de carreau » : en 1910-1911, 1912, 1913 à Moscou et 1913 à Saint-Pétersbourg, 1914 (avec la présence des oeuvres cubo-futuristes de Malévitch) et 1916 (avec la participation des suprématistes). Les 5 premières expositions confrontaient les artistes russes et européens.

    C’est précisément à la première exposition du  « Valet de Carreau  en 1910 que se manifestent de façon éclatante le « Cézannisme russe» et le « Néo-primitivisme ». Malévitch expose ici trois gouaches dont Baigneuses (ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui au Stedelijk Museum d’Amsterdam), Fruits (appelée Nature-morte au Musée national russe de Saint-Pétersbourg)

    Le « Valet de carreau », comme son appellation l’indique, se voulait le représentant de la jeunesse vigoureuse, de l’affirmation de soi, d’une culture corporelle incarnée et sensuelle, d’une certaine marginalité un peu louche. C’est ainsi que le tableau-enseigne de la première exposition moscovite sera la toile d’Ilia Machkov, Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910, Musée National Russe) où les deux peintres sont représenté presque nus, en slips violet et vert, comme des athlètes : la métaphore sportive est là pour dire que désormais l’art sera « musclé », mettant fin aux anémies brumeuses symbolistes, aux afféteries du « style moderne », aux « voiles amollis » (expression du philosophe Berdiaev dans son célèbre article de 1914 sur « Picasso ») des impressionnistes.

    Chez Machkov (dans ses portraits et ses natures mortes), chez Kontchalovski (dans ses tauromachies), chez Lentoulov (dans ses paysages), chez Larionov (dans ses portraits des trois frères Bourliouk, Vladimir Bourliouk -appelé au « Valet de carreau » Portrait d’un athlète – Musée des Beaux-Arts de Lyon; David Bourliouk, collection Leclanche-Boulé, Paris; Nikolaï Bourliouk, Museum Ludwig, Cologne), chez Natalia Gontcharova (dans ses Lutteurs du MNAM et du Musée national russe, Saint-Pétersbourg, ou dans ses panneaux représentant les Évangélistes, du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), les couleurs franches se heurtent, s’entrechoquent, dans une vraie lutte au corps à corps. Ce n’est pas un hasard si, à cette époque-là, culminaient la popularité et l’internationalisation de la boxe

    Nous sommes loin de l’élégance des artistes du « Mir iskousstva » [Le Monde de l’art] sécessionniste pétersbourgeois, des demi-teintes anémiées symbolistes de «La rose bleue » ou encore des imitations médiocres de l’impressionnisme français, sans parler de l’arrière-garde réaliste-naturaliste des Ambulants – c’est-à-dire des trois courants artistiques dominants en cette année 1910. Ces athlètes annoncent, sinon stylistiquement, du moins thématiquement, les hercules futuraslaves de l’opéra de Matiouchine- Khlebnikov-Kroutchonykh-Malévitch La victoire sur le soleil en 1913, voire le tableau post-suprématiste de Malévitch Les sportifs (fin des années 1920, Musée national russe).

    Le goût des Slaves russiens pour les couleurs vives, bigarrées, criardes même, bien connu à travers les indiennes servant à divers usages vestimentaires ou dans les décors des objets artisanaux, se retrouve en particulier dans ceux des plateaux représentés dans plusieurs natures mortes des fauves russes (Vassili Rojdestvenski, Nature morte, 1909, Musée des Beaux Arts de Kazan’; Ilia Machkov, Baies sur fond de plateau rouge, 1910-1911, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg; Alexandre Kouprine, Nature morte avec fleurs, vers 1912, Galerie Nationale Trétiakov, Moscou).

    Il faut avoir cela à l’esprit quand on regarde un tableau russe fauve entre 1909 et 1914 : certes, ses éléments figuratifs viennent droit de Cézanne (d’où leur appellation de « cézannistes russes »), mais s’y mêlent également des traits spécifiques de l’art populaire. Une des particularités de la peinture russe novatrice à partir de 1907 est que chaque toile est rarement ceci ou cela uniquement, mais elle est ceci et cela, et encore une troisième chose… Il n’y a pas en Russie de pur impressionnisme, de pur fauvisme, de pur cubisme ou de pur futurisme. Un tableau russe synthétise souvent plusieurs cultures picturales, mais ce qui est un élément constant, venant perturber les données de la peinture européenne d’académie, c’est l’esthétique et le geste primitivistes, qui donnent une saveur et une empreinte originale à la picturologie des artistes russes du premier quart du XX siècle. C’est de cette veine que sort la création des cézannistes fauves de Russie.

    Nous avons une première phase qui va de la première exposition du Valet de Carreau à la publication des deux traductions en russe du traité Du « Cubisme » de Gleizes et de Metzinger en 1913. Le cézannisme est confronté au primitivisme, au pré-cubisme parisien d’un Gleizes ou d’un Le Fauconnier, au fauvisme français et au fauvisme symboliste des « Russes de Munich » (Marianne Werefkin, Bekhtéïev, Jawlensky, Kandinsky). Les cézannistes du Valet de Carreau construisent leur sujet sur la toile comme des architectes.  Malévitch a déclaré : « Cézanne a donné l’impulsion d’une nouvelle facture [i.e. texture] de la surface picturale, en tant que telle, déduisant la facture picturale de l’état impressionniste ; par la forme, il a donné la sensation du mouvement des formes vers le contraste.»

    À propos de L’opérateur de cors aux pieds aux bains de Malévitch (Stedelijk Museum, Amsterdam), on a fait un rapprochement de sa construction avec celle des fameux Joueurs de carte de Cézanne dont le peintre ukraino-russe put voir une reproduction dans la revue Apollon en 1910. Ce qui frappe dans L’opérateur de cors aux pieds, c’est la gamme colorée à dominante grise avec ça et là des stries jaunes, ocres, bleutées. On sent dans cette retenue un écho du cubisme analytique qui triomphe à Paris précisément en 1910-1912.

    Ce qui caractérise le fauvisme russe, c’est « la santé », « la carrure », « l’énergie » de son colorisme et de son trait. Malévitch, dont la série éblouissante des gouaches, à dominante rouge, de 1911-1912 (en particulier l’Homme qui court se baigner [appelé communément « Baigneur »] du Stedelijk Museum d’Amsterdam est à la fois primitiviste, cézanniste et fauve, a exécuté deux Autoportraits (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg et Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) dans cette poétique.

    Les peintres russes de tendance fauve convergent aussi dans leur goût de l’ornementation. Matisse était passé maître dans l’utilisation des arabesques décoratives, réduites au minimalisme du trait libre et syncopé dans La Danse et La Musique, installées par le maître français lui-même dans le palais moscovite de l’industriel mécène Sergueï Chtchoukine en 1911. Les Russes s’approprient d’autant plus facilement ce « décorativisme » qu’il était la marque séculaire de l’art russe (en particulier, les profusions florales des peintures murales des églises – entre mille exemples, celles de la cathédrale Saint Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge à Moscou). Déjà, chez le visionnaire Vroubel, l’ornement faisait partie intégrante du système figuratif. Le Portrait d’un garçon à la chemise ornée d’Ilia Machkov (1909, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) est particulièrement représentatif de ce style.

    Ce qui différencie le fauvisme russe du fauvisme français, c’est la propension à la théâtralisation des sujets, voire à leur carnavalisation. Outre l’Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski d’Ilia Machkov, on peut citer ici le Portrait de Georges Yakoulov (1910, Galerie Nationale Trétiakov) de Piotr Kontchalovski où l’artiste russo-arménien est représenté dans une pose exotique à la Pierre Loti, ou encore l’Autoportrait de Lentoulov, déguisé en Turc, voire l’Autoportrait de Pougny (1912, MNAM), au poing de boxeur démesuré.

    Autre différence d’avec les Français et même les Allemands ou les Scandinaves, c’est la moindre place qu’occupent chez les Russes les paysages, non qu’il les aient négligés, mais ils ont multiplié les portraits et surtout les natures mortes qui sont presque comme la marque du « Valet de Carreau », surtout Machkov, Kouprine ou Rojdestvenski.

    On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant les révolutions russes de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Les fameuses collections des industriels-mécènes Ivan Morozov (l’impressionnisme et le post impressionnisme dominaient chez ce dernier qui avait acheté, entre autres, 17 Cézanne) et Sergueï Chtchoukine (dans la maison-musée de ce dernier on pouvait trouver, entre autres, 16 Derain, 38 Matisse, 50 Picasso), à Moscou, furent une véritable académie pour tous les jeunes artistes russes.

    Mais la circulation des idées picturales s’est faite aussi grâce à la présence à Paris d’artistes russes qui, avant 1914, étaient les transmetteurs de toutes les nouveautés parisiennes auprès de leurs confrères restés en Russie. On se souvient de ce passage des mémoires du poète et théoricien Bénédikt Livchits, où ce dernier rapporte la façon dont les dernières nouveautés de la capitale française étaient aussitôt connues en Russie et assimilées. Il décrit David et Vladimir Bourliouk en 1911 examinant attentivement « une photographie de la dernière œuvre de Picasso. <Alexandra> Exter l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos, d’incitations, il posera la base d’un nouveau courant. »

    A Paris, Sonia Delaunay-Terk, Daniel Rossiné (c’est-à-dire Vladimir Baranoff-Rossiné), Marie Vassilieff ou, épisodiquement, Alexandra Exter; à Munich, Marianne Werefkin (Vériovkina), Alexeï Jawlensky, Vassili Kandinsky, Vladimir Bekhtéïev, sont des traits d’union entre la Russie et l’Occident. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le cézannisme (le proto-cubisme) et le fauvisme aient trouvé un terrain favorable chez les jeunes peintres de l’Empire russe, en révolte de façon générale contre le naturalisme et le réalisme de l’Académie, dont la figure emblématique était Ilia Riépine, contre, aussi, les évanescences picturales du symbolisme russe, représenté, à cette époque, essentiellement par le groupe de « La Rose bleue ».

    Littérature :

     

    Valentine Marcadé, Le renouveau pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972

    Dmitri Sarabyanov, Russian Painters of the Early Twentieth Century (New Trends), Léningrad, Aurora, 1973;

    Gleb Pospelow, Moderne russische Malerei. Die Künstler-gruppe Karo-Bube, Dresde, 1985

    Jean-Claude Marcadé, L’avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 1995, 2007

    Suzanne Pagé et alii, Le fauvisme ou « l’épreuve du feu ». Éruption de la modernité en Europe, Paris musée, 1999, p. 377-387 et passim

    Yevgenia Petrova et alii, The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004

    Andreï Sarabianov, Zelfira Trégoulova (éd.), Les peintres russes du « Valet de carreau »- Entre Cézanne et l’avant-garde, Monaco, Palace Editions Europe, 2004

     

     

     

     

     

     

     

  • La Toison d’or et ses Salons

    La Toison d’or et ses Salons

     

    On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant les révolutions russes de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Cette confrontation eut lieu dans les deux premiers Salons, organisés par la revue moscovite symboliste La Toison d’or (Zolotoïé rouno) en 1908 et 1909. Cette revue d’art somptueusement présentée, qui parut de 1906 à 1909, prenait la suite de la revue pétersbourgeoise de Diaghilev Le Monde de l’art (1899-1904) et rivalisait avec la revue littéraire et artistique symboliste La Balance du poète, théoricien et romancier Valéri Brioussov (1904-1909). La Toison d’or était financée et dirigée par un membre éminent de la classe des marchands (koupietchestvo) moscovite, Nikolaï Pavlovitch Riabouchinski, lui-même peintre. Dans le premier numéro de la revue, il était affirmé : « Nous croyons fermement qu’il est impossible de vivre sans Beauté et qu’il faut, avec des institutions libres, conquérir pour nos descendants une activité créatrice libre […] Nous devons conserver à ceux-ci les Éternelles Valeurs forgée par une longue suite de générations. C’est au nom de cette future vie nouvelle que nous, chercheurs de la Toison d’or, nous déployons notre étendard ». La revue fait connaître, outre les nouveaux courants russes, la peinture française, en particulier Gauguin, Van Gogh ou Matisse. Cela sera suivi pendant les deux dernières années de son existence (1908-1909) par l’organisation de trois Salons portant le nom de « La Toison d’or » où sont invités des peintres étrangers, surtout français, confrontant ainsi les évolutions artistiques de la Russie et de l’Europe. De ce point de vue, la revue et ses expositions ont joué le rôle d’une académie, comme le sera la maison-musée de Serguéï Chtchoukine, ouverte précisément en 1909.

    Le premier « Salon de la Toison d’or » présentait, en deux sections juxtaposées, les courants russes et les français. Du côté russe, on avait les symbolistes de « La rose bleue », en particulier Paviel Kouznetsov et Martiros Sarian, l’impressionnisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova. Mais ils ne faisaient pas le poids face à la massive et éclatante contribution des Français : entre autres, les impressionnistes Pissaro et Sisley, les post-impressionnistes Cézanne, Gauguin et Van Gogh, les Nabis Bonnard, Vuillard, Sérusier, Maurice Denis, les Fauves Matisse, Derain, Rouault etc.

    Le deuxième Salon, en 1909, était dominé par le fauvisme et le proto-cubisme : là, les peintres étaient mélangés sur les cimaises. Dans la    préface du catalogue, il était déclaré que cette exposition voulait dépasser « les formules devenues déjà routinières » de l’esthétisme qui a rompu l’équilibre entre la délectation et la visée spirituelle, et de l’historisme « qui a rétréci le domaine des émotions individuelles ». Le crédo de « La Toison d’or » était ainsi formulé : « La perception de l’harmonie des couleurs n’est pas encore l’objectif ultime de la peinture et la surface picturale doit être le reflet de mystères plus profonds dans l’âme de l’artiste. ». Dans ce salon, la présence russe était dominante avec des tableaux encore marqués par le symbolisme, plus idéologiquement que picturalement (Kouznetsov, Sarian, Larionov, Natalia Gontcharova). Les Français étaient représentés, entre autres, par Braque (en particulier son devenu célèbre Nu debout), Derain, Le Fauconnier, Matisse, Rouault, Vlaminck, Friesz).

    Pour le troisième Salon (1909-1910) seuls les peintres russes exposent leurs oeuvres. Avant 1909 et les manifestations tonitruantes des futuristes, le vocable que la première avant-garde utilisa pour désigner sa rupture avec des siècles d’art renaissant est celui d’impressionnisme. Celui-ci va se transformer avec le néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova qui triomphe à la troisième exposition de la revue La Toison d’or, fin 1909, et le cézannisme russe à la première exposition du « Valet de carreau » à la fin 1910. Trois grands Français ont eu alors une influence déterminante – Monet, Gauguin et Cézanne – jusqu’en 1910 et au-delà; à partir de 1910, ce seront Matisse et Picasso qui marqueront de façon exceptionnelle l’art de gauche en Russie.

    Les sujets des deux protagonistes du troisième Salon, Mikhaïl Larionov et sa compagne Natalia Gontcharova, sont tirés de la vie la plus quotidienne, du tréfonds de la province russe, montrent des scènes de rues avec volailles et cochons, des soldats de seconde classe, des prostituées, des coiffeurs ou des gens de cirque. La facture est libre, rugueuse, schématique, sans souci de la perspective académique.

    Larionov fit découvrir ses thèmes tirés de la vie de province, du petit peuple et des petits métiers dans des toiles comme : Bohémienne à Tiraspol (coll. privée, Paris), Élégante de province (Musée de Kazan), Élégant de province (Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) etc… Le provincialisme de Larionov et de tous les peintres russes néo-primitivistes n’est pas celui, médiocre, replié sur lui-même des Ambulants, ce provincialisme était vigoureux, puisait aux sources vives de l’art populaire, y découvrait «de la beauté vivante». Il renouvelait toutes les conceptions de l’art : laconisme, non observance de la «perspective scientifique» et des proportions, liberté totale du dessin, décomposition de l’objet selon plusieurs «points de vue», simultanéisme, accent mis sur l’expressivité et l’humour. Quant à Natalia Gontcharova, elle montre, à ce même troisième Salon de la Toison d’or, entre autres, des œuvres comme La plantation des pommes de terre (MNAM), La fenaison (Musée National Russe), La cueillette des fruits (Musée National Russ. Cela aura une influence indéniable, à la fois thématique, iconographique et picturologique, sur la création de Malévitch à partir de 1910.

    Littérature :

    Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972

    Dmitri V. Sarabianov, L’art russe : du néoclassicisme à l’Avant-garde : peinture, sculpture, architecture, Paris, A. Michel, 1990

    Jessica Boissel, Nathalie Gontcharova, Michel Larionov, Paris, Centre Gorges Pompidou, 1998

    Evgeny Kovtun, Mikhail Larionov, 1881-1964. Bornemouth : Parkstone, 1998.

    Francis Ribemont et alii, Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000

    Yevgenia Petrova et alii, Natalia Goncharova: The Russian Years, 2006