Catégorie : De l’art russe

  • Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits (recension de Gérard Conio)

    Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits 

    Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Bottom avec la collaboration bienveillante de l’auteur.

    Préface de Léonide Heller

    Les éditions Noir sur Blanc,

    Lausanne, 2019.

    Sous la plume de Vladimir Maramzine la littérature sort de ses gonds. Et c’est par pure convention que je l’attribue à «  sa plume »  car il nous parle à l’oreille pour nous dire des vérités inavouables, inavouables comme le monde, comme la vie.

     Léonide Heller, dans sa préface, y entend fort justement un écho des «  skaz » de Leskov, une oralité qui seule peut sauver la littérature des pièges de l’écriture, un déminage que seul Céline a su tirer de notre langue, dans un autre combat avec la rhétorique, une autre généalogie qui remonte à Rabelais.
    En russe, la partie était peut-être plus difficile à cause du poids de ce qu’on appelle «  la littérature majeure », pépinière du conformisme et du didactisme.

    Dans ce combat perpétuel entre le vrai et le faux, il est parfois difficile d’y voir clair.

    Et si Vladimir Maramzine a réussi à faire vibrer des cordes que tans d’autres, et les meilleurs, n’ont jamais songé à  toucher, c’est à cause de son magnifique isolement, de sa superbe intransigeance.

     C’est pourquoi on peut certes déplorer, comme Léonide Heller, que Vladimir Maramzine, n’ait pas sa place dans le panthéon littéraire, mais on devrait plutôt s’en réjouir.

     Il est paradoxal que Vladimir Maeamzine ait trouvé dans l’émigration l’éclosion des « mots louches », qu’il ait fait de sa douleur d’exilé la source de sa jubilation créatrice.

     Il nous rend des nourritures terrestres qui peuvent faire penser à celles que Gide proclamait à l’orée de notre modernité quand il se voulait « nu sur la terre vierge devant le ciel à repeupler ».

    Mais ce qui chez Gide était une pose est devenu chez Maramzine la chair même de sa langue et il n’a certes jamais songé à «  repeupler le ciel ». Il a trop bien connu ceux qui ont pris au mot cette ambition démiurgique.

    Les meilleurs écrivains nous donnent souvent l’impression d’endosser un rôle, car en cédant au vertige du succès on doit continuer à donner aux lecteurs, aux critiques, leur pâture.

    En prenant pour sujet l’émigration qui est un entre-deux et en quelque sorte un non-être, Vladimir Maramzine aurait pu renoncer à signer ses œuvres, les abandonner à leur propre vie autonome d’épaves échouées contre les récifs du temps qui coule.

    Et bien que Léonide Heller relève à juste titre la veine autobiographique en demi-teinte qui sous-tend des confidences ironiques ou désespérées, leur auteur a su échapper à l’égotisme non en se travestissant, mais en s’immolant sur le mystère de l’existence.

    Et ce mystère affleure parce qu’il n’est jamais le sujet d’une histoire, d’un portrait, d’un paysage,  mais reste incognito, caché sous la trame de la narration.

    Depuis le Nouveau Roman, nous sommes saturés par l’esprit critique qui démontre au lieu d’incarner.

     Le mystère de l’existence n’est pas soluble dans la communication.

    Seul « un gracieux barbare » pouvait sentir le toc de l’adhésion à une cause, à une idée, à des représentations qui nous font croire à des mirages, à des fantômes.

    En acceptant une situation qu’il n’avait pas voulue,  loin de son pays, de sa langue, de son passé, il semble que Vladimir Maramzine ait trouvé la vraie vie dans un néant provisoire qui fait la nique aux idoles préfabriquées du sens de l’histoire.

    Gérard Conio

  • Pevsner au Centre Pompidou fin 2019

    Les oeuvres de Pevsner sont très bien situées dans l’exposition des oeuvres du Musée national d’art moderne au Centre Pompidou

    PHOTOS DE LA FIN DE L’ANNÉE 2019

  • Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du xxe siècle

    Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du xxe siècle

     

    Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque][1] ». La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :

    « L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction “mathématique” est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso)[2]. »

    L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.

    Natalja Gončarova, lors de son exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques, qui avaient taxé ses œuvres d’ultra-impressionnistes :

    « Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs[3]. »

    Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivisme de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle « cézannisme géométrique ») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du « Valet de carreau » :

    « Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté[4]. »

    La majorité des œuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannis me géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale, le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête(Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La Fermière ou lÉtude pour les Trois femmes (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du « Valet de carreau » en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de « délicieux Picasso-Takke[5] ». Le peu que l’on connaît de Takke à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.

    Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équilibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant « le bilan artistique » de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français danarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particulièrement les déformations des futuristes italiens, des « insensés » qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître « arriérées » les œuvres de Matisse et de Picasso[6] ! On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des « archaïstes naïfs » (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui « retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens[7] ». Et dans son article sur « La nudité dans l’art français » (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :

    « Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes[8]. »

    On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes « à des schémas géométriques, à des cubes », dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :

    « Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de “cubistes” même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale[10]. » Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée « Fondements de la nouvelle peinture russe » où il introduit l’appellation de « purisme » pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une « peinture pure, vraie et sans compromis[11] » et ont éliminé toute littérarité[12] :

    « Le purisme a commencé à étudier les travaux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser lessentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée[13]. »

    Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes « décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères, etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso[14] ».

    Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un œil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :

    « — Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière œuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière ; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…[15] »

    Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt Livchits(coll. part., New York) :

    « Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…

    — Vas-y, empicasse-le comme il faut ! dit David à son frère en lui donnant les derniers conseils.

    Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage. «[16]

    Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.

    C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands «, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s « ezda « [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut] «. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté « [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :

    „L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique) ; la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […] ; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk). «[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux < avec enfant > du Stedlijk Museum d’Amsterdam et du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).

    La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du „Valet de carreau «, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois œuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux œuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :

    „Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso. «[20]

    L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition « :

    „Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans une couleur bleue – et c’est tout. «[21]

    Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond «[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante «[23]. Il pourrait s’agir d’une œuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses œuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes «, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’œuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les œuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection. «[24]

    Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.

    Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme « fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture «, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau « ; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :

    „Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions. «[25]

    David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme) « qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :

    „Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire. «[26]

    David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži « [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’œuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré « Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme ? «[27]. Il n’y est pas question du cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel ; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces «, de „volumes « et de „couleurs « à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art «.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde «… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant «[29].

    On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme «, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.

    L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme «, dont le cahier illustratif comportait deux œuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :

    „Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme «, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes. «[31]

    C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :

    „En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite… «[32]

    Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance « dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :

    „Plus longtemps on regarde les œuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses. «[34]

    Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme « de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso «[35].

    C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’œuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :

    „Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.) […] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau ; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet. «[36]

    Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau «[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame « et un „tramway «. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en œuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]

    La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.

    Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :

    „Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité. «[39]

    Les deux petits chefs d’œuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens «. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe « ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité « (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocre et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs œuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’œuvre de Picasso en 1911-1912.

    Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture «, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’œuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.

    Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural «, le „contre-relief « à partir de 1914 ; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique ; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914) on a, cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :

    „La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment «[43]

    Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.) ; tout matériau est bon pour créer un objet d’art ; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à « la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux « par une description du travail de Picasso dans ce domaine :

    „Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable ; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture ; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque. «[44]

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    Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’œuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des œuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45]. La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 œuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection française de S.I. Ščukin « Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des œuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique ; en revanche, une mini-rétrospective de l’œuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré « et convaincant, du théoricien de „l’anarchisme mystique «, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française) «.

    Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso «[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso « et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible[en français dans le texte] de l’époque contemporaine «[48]. L’image de la „pierre «, de la „pétrification « pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :

    „[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique «.«[49]

    La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux «[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge «[51].

    Si, selon le critique russe, l’œuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne «[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :

    „Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même ; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail, — d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir. «[53]

    N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle «,  et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation «[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse «, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :

    „Picasso lui-même ne pense pas créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent. «[55]

    Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable ; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.

    Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité « – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :

    „Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II. «[56]

    Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant «[57]. Cette obsession de „mysticisme « et de „religiosité «, en alternance avec le „démonisme « est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte «[58]. Mais l’influence de Cézanne va, à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure «[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […] Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation «[60].

    Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité « des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, — ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique «[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique, leur nette signification religieuse-métaphysique «[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu «[63].

    La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge « :

    „Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables. «[64]

    L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu «[65] :

    „Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative. «[66]

    D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine « est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :

    „Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauungle positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]

    Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan «[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :

    „C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole […] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe. «[69

    A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso «[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature ; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté « parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.

    Pour Berdjaev :

    „Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté. «[72]

    C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.

    Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’œuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique «[74]

    Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev. Tout d’abord, celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art «, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une « crise de l’approche de l’art « chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].

    Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes ; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso «[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].

    Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :

    « I – Cautions ; II – Histoire et géographie ; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen) ; IV – L’essentiel «.

    Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :

    „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité. « (§ 10)

    Et :

    « L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet. « (§ 9)

    On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style « (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :

    • Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque « (§ 22);

    • „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé. « (§ 37);

    • „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami. « (§ 38);

    • „Picasso ne fut jamais un imitateur ; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain. « (§ 60);

    • „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature. « (§ 91);

    • Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture « de Picasso (§ 92);

    • Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte] « (§ 107).

    L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :

    „Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur «, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso «. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’œuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environsde la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

    Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau « en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe « :

    „Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau « ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons « de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs «, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux ; le Russe, toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, — ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien… «[78]

    Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors que Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols «, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est, sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1] Igor’ Grabar’, « Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites] », Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, « Cubisme français-cubofuturisme russe », Cahiers du MNAM, 1979, n° 2, p. 186.

    [2] Kandinsky, « Über die Formfrage », in Der blaue Reiter [1912, Munich, Piper, p. 96 ; 2000, Munich -Zurich, Piper, p. 173].

    [3] Anonyme, « Beseda s N.S. Gončarovoj » [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190.

    [4] N. Gončarova, « Pis’mo v redakciju » [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [À contre-courant], 3 mars 1912, p. 4.

    [5] M. Vološin, « Bubnovyj valet » [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, n° 1.

    [6] Sergej Makovskij, « Xudožestvennye itogi » [Bilan artistique], Apollon, 1910, n° 10, p. 28.

    [7] Ja. Tugendhol’d, « Pis’mo iz Pariža » [Lettre de Paris], Apollon, 1910, n° 8, Xronika, p. 17.

    [8] Ja. Tugendhol’d, « Nagota – vo francuzskom iskusstve » [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, n° 11, p. 27.

    [9] Cf. Edward Fry, le Cubisme, Bruxelles, La Connaissance, 1968, p. 50-51.

    [10] Charlotte Douglas, « Cubisme français-cubofuturisme russe », opcit., p. 187.

    [11] S.P. Bobrov, « Osnovy novoj russkoj živopisi » [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42.

    [12] Ibidem, p. 43.

    [13] Ibidem.

    [14] Ibidem.

    [15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [16] Ibidem, p. 49-50

    [17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]

    [18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50

    [19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344

    [21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra

    [22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597

    [23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598

    [24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158

    [25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354

    [26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360

    [27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]

    [28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912],  in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279

    [29] Ibidem

    [30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6

    [31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190

    [32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)

    [33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de  carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38

    [34] Ibidem, p. 33

    [35] Ibidem

    [36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32

    [37] Ibidem

    [38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) ,  p. 201

    [39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92

    [40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75

    [41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français : Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23

    [42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.

    [43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)

    [44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161

    [45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revueApollon  en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971,  p. 1141-1150

    [46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277

    [47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6

    [48] Ibidem, p. 30

    [49] Ibidem, p. 32-33.

    [50] Ibidem, p. 33

    [51] Ibidem

    [52] Ibidem, p. 28

    [53] Ibidem, p. 30

    [54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4

    [55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35

    [56] Ibidem, p. 30

    [57] Ibidem, p, 31

    [58] Ibidem

    [59] ibidem, p. 32

    [60] Ibidem

    [61] Ibidem, p. 33

    [62] Ibidem, p. 34

    [63] Ibidem

    [64] Ibidem, p. 35

    [65] Ibidem, p. 37

    [66] Ibidem

    [67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o  francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67

    [68] Ibidem, p. 71

    [69] Ibidem, p. 74

    [70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567

    [71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9

    [72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565

    [73] Voir la traduction en français de  l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)

    [74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565

    [75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4

    [76] Une édition française de Picasso et alentours  est à paraître aux éditions Infolio en avril 2012 par les soins deGérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio  « Picasso en Russie »)

          

                                                

     

     

     

    [77]  Voir la  liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387

    [78] Ja. Tugendxol’d,  «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»],  Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205

     

  • Xénia Muratova sur l’art russe à l’étranger dans la première moitié du XXe siècle

    Ksenja Muratova, Neizvestnaja Rossija. Russkoe iskusstvo pervoj poloviny XX veka. Pariž. Monako. Riv’era. Šedevry kollekcii Tatjany i Georgija Xacenkovyx [Une Russie inconnue. L’art russe de la première moitié du XXe siècle. Paris. Monaco. La Riviera. Chefs-d’oeuvre de la collection de Tatjana et Georgij Xacenkovy], Milan, Silvana Editoriale, 2015

    Ce livre est en fait l’imposant catalogue de 500 pages d’une exposition organisée à Monte Carlo en juillet-août 2015, dont l’auteure, Ksenja Muratova,  était la commissaire. Cette exposition a eu lieu dans le cadre de l’année de la Russie dans la Principauté monégasque.[1] Ksenja Muratova a été formée à l’Université de Moscou auprès de V.N. Lazarev et de  D.V. Sarabjanov et a enseigné l’histoire de l’art à Paris X et Rennes II. Auteure de plus de 400 publications scientifiques sur l’art russe et européen (voir sa brève biographie, p. 497), elle est la présidente du Centrointernazionale di studi “Pavel Muratov” à Rome (le grand historien de l’art était son grand-oncle).

    L’exposition monégasque montrait les oeuvres de la collection des galeristes Tatjana et Georgij Xacenkovy qui ont rassemblé les travaux des artistes émigrés issus de l’Empire Russe et de l’Union soviétique ayant vécu et travaillé en France, à Monaco, sur la Côte d’azur et la Riviera dans la première moitié du XXe siècle. Le fait qu’il s’agisse d’une collection privée nous fait comprendre son caractère éclectique. Ici on ne trouve pas de critère esthétique précis, même si la figuration y domine (en cela elle fait penser, mutatis mutandis, à la Collection Walter-Guillaume, aujourd’hui à l’Orangerie parisienne). Ici, c’est le souci de recueillir la création de tous les artistes qui ont apporté leur note russe, judéo-slave, ukrainienne, à la fameuse « École de Paris », selon la dénomination inventée par le critique d’art André Warnod au début des années 1920.[2] C’est ce que rappelle dans un « Avant-propos » la fille de ce dernier, Jeanine Warnod, qui souligne l’importance des peintres et sculpteurs venus de l’Europe Centrale et de l’Empire Russe, dont beaucoup ont trouvé refuge à la Ruche, cette « Villa Médicis des pauvres » (p. 13), se sont retrouvés dans les cafés de Montparnasse, également dans la cantine de Marie Vassilief, voire au Bal Bullier. Jeanine Warnod résume ici ses nombreuses publications sur le « Paris Russe »[3].

    Malgré les lacunes inévitables, mais peu nombreuses (pas de Nicolas de Staël, par exemple), ce livre fait découvrir tout un pan méconnu ou peu connu de l’intense et polymorphe vie artistique dans l’aire géographique hexagonale. C’est l’occasion pour Ksenja Muratova de donner, à travers cette collection, une histoire des arts de la première moitié du XXe siècle. Cela commence par la très belle toile de Marija Jakunčikova (1870-1902), Bouquet (1895) (p. 23), d’un impressionnisme subtil avec des cadrages de la surface picturale dénotant une grande artiste dont malheureusement on connaît peu d’oeuvres. Le dernier tableau est une abstraction lyrique d’un des plus grands Russes novateurs de l’École de Paris, Andrej Lanskoj [Lanskoy] (1902-1976) (p. 469).

    Dans les débuts impressionnistes, on trouve de beaux spécimens d’un très bon peintre, injustement méconnu Nikolaj Tarxov (1871-1930) : sa toile Place du Maine (p. 26) est un vrai chef-d’oeuvre. Le Mir iskusstvapétersbourgeois est représenté par les travaux d’une très forte facture du Russo-Lituanien Mstislav Dobužinskij (p.44, 203), par deux toiles d’une grande intensité formelle d’un artiste insuffisamment connu, Boris Anisfel’d (1879-1973) (p. 54-55). La « naissance d’une nouvelle sculpture » est illustrée par des oeuvres de Naum Aronson (1872-1943) et de Pavel Trubeckoj [Paolo Troubetzkoy] (1866-1938) qui ont subi l’influence de Rodin (p. 47, 48-49).

    Ksenja Muratova poursuit sa revue de la peinture  liée à la France avec le fauvisme, le cézannisme, le primitivisme qui ont marqué ce que l’on appelle « l’avant-garde russe » avec des peintres qui n’ont pas vécu longtemps mais on travaillé ou ont été exposés à Paris : les cézannistes primitivistes fauves Ilja Maškov (1881-1944) (p. 40, 70), Pëtr Končalovskij (1876-1956) (p. 67), le cubo-futuriste « orphiste » Aristarx Lentulov (1882-1943) (p. 41, 43, 68, 69), la grande néo-primitiviste Natalja Gončarova (1881-1962), la Russe de Munich Marjanna Verëvkina [Marianne Werefkin] (1860-1938) est représentée par  une gouache qui est une plongée dans le mystère de la condition humaine (p. 64). On trouve même dans la collection une toile suprématiste, celle de la grande Ljubov’ Popova (1889-1924) (p. 72).

    Ksenja Muratova appelle cette présence russe au début du siècle « le dépassement du provincialisme et la sortie de la culture russe artistique sur la scène mondiale (p. 50-63). Elle s’intéresse ensuite aux artistes de l’Empire Russe et de l’URSS qui se sont installés définitivement à Paris ou dans le Sud de la France, y ont créé une nouvelle facette de leur esthétique ou bien sont nés vraiment comme peintres et sculpteurs dans ce pays. Il y a des ensembles d’oeuvres peu connues de très bons peintres comme Marija Vasil’eva [Marie Vassilief] (1884-1957), Leopol’d Štjurcvage [Survage] (1879-1968), Serž Fera [Férat, alias Jastrebcov] et sa cousine la baronne d’Oettingen [Elena Francevna Èttingen] qui signait « François Angibout » (1887-1950), Aleksandr Jakovlev (1887-1938), le sculpteur Lev Indenbaum, Piotr Grimm (1898-1979), Mark Sterling (1895-1976), les frères Evgenij et Leonid Berman (1899-1972 et 1896-1976),  Jurij Annenkov (1889-1974), le  peintre et sculpteur Georgij Artëmov (1892-1965).

    On note la présence massive des nus féminins (entre autre voir Sergej Ivanov/1893-1983), les nus masculins étant privilégiés surtout par Pavel Čeliščev (1898-1957).

    L’A. décrit « Montparnasse et l’École de Paris » et définit les traits distinctifs des artistes « venus de la périphérie de l’Empire Russe, particulièrement des villes biélorusses, polonaises et des shtetels juifs. » : « Leur peinture est en très grande partie pénétrée d’une atmosphère d’expression dramatique, de résignation nostalgique et d’une tristesse ‘éternelle’, caractéristique de la sensation du monde des bourgades juives de la périphérie de l’Empire, tristesse qui a acquis à Paris, l’éclatante capitale artistique du monde, des formes variées et inattendues. » (p. 90). La collection Xacenkov a de beaux spécimens de toiles de Mikhaïl Kikoin (1892-1965), d’Adol’f  Feder (1886-1943), de Lazar’ Volovik (1902-1977), de Jakov Šapiro (1887-1972), de Pinkus Kremen’ (1890-1981), une belle nature morte du célèbre Xaim Sutin (1893-1943).

    Ksenja Muratova n’a pas tenu, selon l’historiographie dominante russe, à distinguer l’apport unique de l’école ukrainienne à l’intérieur de ce vaste ensemble international.[4] Beaucoup de noms cités comme faisant partie de « l’art russe » sont des Ukrainiens.[5] Pour certains, leur « ukraïnité » n’est pas prononcée, mais il est impossible de mettre tout de go dans « l’art russe » des peintres comme l’Ukraino-Polonaise Sofija Levickaja (1882-1937) (le livre montre de superbes toiles de cette artiste rare), l’immense Arxipenko (1887-1964), Mikhaïl Andreenko (1894-1982), Aleksej Griščenko (1883-1982), Ivan Babij (1896-après 1949), Filipp Goziason [Hosiasson] (1898-1978), Vasilj Xmeljuk (1903-1986) et quelques autres natifs d’Ukraine.[6]

    C’est tout le XXe siècle qui est présenté dans le livre de Ksenja Muratova à travers la présence des artistes venus de l’Est européen. L’A. donne non seulement un panorama des différents courants qui traverse celle-ci, mais elle s’arrête sur plusieurs personnalités dont elle sait faire ressortir la spécificité et l’importance..

    Cet ouvrage restera comme une référence pour approfondir la connaissance de cette esthétique aux nombreuses facettes, à dominante slave et judéo-slave, qui a enrichi la vie  artistique de la France et de ses environs jusqu’au seuil des années 1970 qui ont vu l’apparition massive d’une autre émigration issue de l’Union Soviétique.

    Jean-Claude Marcadé

     

    [1]  Il faut également signaler le catalogue de l’exposition concomitante de Jean-Louis Prat au Forum Grimaldi : De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris, Hazan, 2015

    [2] Cette appellation « École de Paris » est quelquefois détournée du sens que lui a donné André Warnod, comme en témoigne l’exposition organisée au  Guggenheim Bilbao en avril-octobre 1916 sous le titre « L’École de Paris. 1900-1945 » qui présente les chefs-d’oeuvre créés de façon générale à Paris en tant que « capitale de l’avant-garde ».

    [3]  Voir, entre autre, Jeanine Warnod, La Ruche et Montparnasse, Paris, 1978; Chez la baronne d’Oettingen. Paris russe et avant-gardes (1913-1935), Paris, 2008; L’École de Paris, Paris, 2012

    [4]  Dans le catalogue Russkij Pariž, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2003 (il existe trois autres éditions en français, anglais et allemand), la distinction selon des écoles nationales n’a pas non plus été faite.

    [5] Pour cerner l’école ukrainienne dans l’Empire Russe, puis en URSS, il faut lire le livre pionnier de Vita Susak, Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid, 2012 (il existe deux autres éditions en ukrainien et en anglais). Je renvoie à ma préface de ce livre où je pose la question de la nécessité aujourd’hui de procéder à une relecture et une révision de l’historiographie des arts qui se sont déroulés dans le cadre de l’Empire Russe et de l’URSS, surtout à un moment où la tendance dominante dans la Fédération de Russie d’aujourd’hui est de tout « russifier » (comme au XIXe siècle!).

    [6] Rappelons, que sous le tsarisme tous les habitants étaient russes et étaient distingués dans leur passeport par leur appartenance religieuse (orthodoxe, israélite, luthérienne, bouddhiste….); après la Révolution d’Octobre, tout le monde devint soviétique et était distingué par sa nationalité (russe, ukrainienne, biélorusse, juive, allemande, tatare, tadjik, bouriate, etc.); après la chute de l’URSS,  tout le monde est devenu citoyen « de Russie » (rossijanin) et aucune mention ethnique ne figure plus sur le passeport.

  • Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Décès de l’historienne de l’art Xénia Muratova

    Monsieur Antoine Succar à la très grande douleur de vous faire part du décés de sa femme Madame Xenia Muratova, née à Moscou (Russie). 

    Survenu le 24 novembre 2019, à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne-Billancourt (92), à l’âge de 78 ans. Elle souffrait d’un cancer du poumon.

    Afin que nous puissions, tous ensemble, lui rendre un dernier hommage, une cérémonie religieuse ainsi que la levée du corps auront lieu le mercredi 4 décembre 2019 à 11h30 à la Cathédrale Saint Alexandre Nevsky (12 Rue Daru, 75008 Paris). 

    Ce même jour, l’inhumation aura lieu au cimetière de Boulogne (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

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    Г-н Антуан Цуккер с прискорбием сообщает о смерти своей жены, Ксении Михайловны Муратовой.

    Ксения Михайловна скончалась 24 ноября 2019 года в больнице Амбруаз Паре в Париже в возрасте 78 лет от рака легкого.

    Чтобы почтить память ушедшей, в среду, 4 декабря 2019 года в 11:30  в соборе Святого Александра Невского в Париже (12 Rue Daru, 75008 Paris) состоится прощание и отпевание.

    Похороны состоятся в тот же день на Булонском кладбище (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

     

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    Mr. Antoine Succar is very sorry to announce the death of his beloved wife Mrs. Xenia Muratova, born in Moscow (Russia).


    Mrs. Хenia Muratova passed away on November 24, 2019, at the Ambroise Paré hospital in Boulogne-Billancourt (Paris), at the age of 78 years. She suffered from lung cancer.

    In order to pay Mrs. Muratova our last last tribute, a religious ceremony and farewell will be held on Wednesday, December 4, 2019 at 11:30 at St. Alexander Nevsky Cathedral in Paris (12 Rue Daru, 75008).

    The burial will take place the same day at the Boulogne cemetery (48 Avenue Pierre Grenier, 92100 Boulogne-Billancourt).

    =========

    Cari tutti, traggo i vostri indirizzi da un indirizzario di Xenia che, per chi non lo sappia, ci ha lasciato il 25 u.s. il giorno del suo 79o compleanno. Qui la vedete radiosa e felice in una foto che le scattai a Napoli per una giornata muratoviana il 30 ottobre 2017. In mano un disegno con il ritratto di Pavel Muratoff. I funerali saranno a Parigi il 4 dicembre, ma per tutti noi potrà essere difficile recarvicisi perché il 5 dicembre c’è sciopero generale. Vi allego copia della mail in merito.

    Valentino pace

    dec. 4, 11.30, Russian church « Alexander Nevskii (12 rue Daru, Paris)  and then she will be buried in Bulonskii cemetery

     

  • Jean-Philippe Jaccard, Daniil Harms et la fin de l’avant-garde russe, Peter Lang, Bern – Berlin – Frankfurt am Main – New York – Paris – Wien, 1991

    Jean-Philippe Jaccard, Daniil Harms et la fin de l’avant-garde russe, Peter Lang, Bern – Berlin – Frankfurt am Main – New York – Paris – Wien, 1991

    Disons tout de suite, sans détours, que le travail de Jean-Philippe Jaccard est magistral à plusieurs titres. L’auteur a accompli une recherche très vaste dans les domaines de la littérature en général, de la poésie, de la philosophie, des arts plastiques, de la musique et de la théorie qui nous donnent un panorama d’une richesse exceptionnelle de la vie artistique, intellectuelle et créatrice en Russie dans le premier tiers du XXe siècle. À ce titre, les 100 pages de notes sont une mine de renseignements pour le chercheur et font de cet ouvrage un outil indispensable de référence.

    Jean-Philippe Jaccard regarde la période étudiée du point de vue de ľ« avant-garde » dont il juge le concept acquis. Toute la thèse fait la démonstration que l’avant-garde est le lieu de la novation par excellence avec une visée totalisante d’appréhension du monde (p. 133). Non seulement Jaccard nous fait mieux connaître Daniil Xarms qui apparaît comme une des figures majeures de la littérature russe à la fin des années vingt et au début des années trente, mais il nous introduit dans le cercle des « affinités électives » de Xarms : les « grands » (Xlebnikov, Krjucënyx, Malevič, Matjušin), les moins illustres comme Tufanov (p. 40-57), A. Vvedenskij, Olejnikov, Druskin (p. 133-174), L. Lipavskij (p. 175-198), Terenťev (p. 224- 233). Il déroule l’histoire passionnante et passionnée de mouvements qui avaient totalement été occultés par la science soviétique et qui marquent les derniers feux de « l’art de gauche » (« zaumniki », « Levyj flang », « činari », « Oberiu », « Radiks » et le théâtre « Oberiu » de Dojvber Levin et d’Igor Baxterev (p. 234 sq.). Ajoutons que la bibliographie des œuvres de Xarms et des textes le concernant est la plus exhaustive à ce jour sur le sujet.

    Jean-Philippe Jaccard situe la première période de l’œuvre de Xarms (1925-1932) dans la ligne de l’avant-garde : travail sur la langue et « désir permanent d’établir une métaphysique du sens, un sens global et unique, qui transcenderait le rationalisme trompeur des sens » (p. 12). C’est là l’héritage de Krucënyx et de Xlebnikov qui, malgré leur différence de démarche, ont en commun la « conception de la langue comme d’un ensemble de sons organisés d’une certaine manière, qu’il s’agit de réorganiser d’une autre manière, afin d’accéder à un meilleur niveau de compréhension du monde » (p. 38). Krucënyx est un « non-poète », selon l’expression de V. F. Markov, dans le sens où il ne correspond en rien à ce qu’on entend par « poète » depuis que la poésie existe. En ce sens, il est proche de Malevič avec lequel il partage la même radicalité antimimétique. Jaccard souligne que l’antiesthétisme de Krucënyx ne doit pas être compris comme un refus de la poésie mais comme une tentative de créer une nouvelle esthétique (p. 21). Xarms sera le digne continuateur de cette lignée dans sa « lutte avec les sens » (bitva so smyslami) qui est un des objets de sa poésie Prière avant le sommeil [Molitva pered snom, 1931). L’auteur note également l’influence sur Xarms de la poétique de la « fluidité » (tekučesť) chez Aleksandr Tufanov et aussi du travail de ce dernier dans le domaine de la poésie populaire (Tufanov recueille les častuški) où il voit une concentration qui se porte davantage sur les sons que sur le sens. Tufanov rêve d’une « composition de musique phonique faite de phonèmes du discours humain et d’autres degrés de la création sans-image » (p. 45). Le « sans-image » (bezóbraznoe) correspond au « sans-objet » (bespredmetnoe) des peintres. D’ailleurs Tufanov collabora avec le groupe de Matjušin et des Ender (Zorved), en particulier pour le développement de la « vision élargie » à 360 °, théorie dont Jaccard suggère les rapports avec les travaux de H. Helmholtz (p. 325) sur l’excitation de l’appareil nerveux visuel (ľ« ophtalmoscope ») et la « vision occipitale ».

    L’auteur souligne avec justesse que « l’abstraction (360 °) n’est en fait qu’une nouvelle perception et une nouvelle représentation de la réalité, beaucoup plus proche de celle-ci » (p. 90). On se souviendra en effet que le mot « réalité » connut une grande fortune dans les arts russes. C’est Gleizes et Metzinger qui avaient parlé, à propos de Cézanne, d’un « réalisme universel » (un « spiritualisme lumineux ») dans leur ouvrage Du cubisme (1912) traduit deux fois en russe en 1913. C’est Léger qui fit à l’Académie Marie Vassilieff à Paris, au début 1913, sa fameuse conférence sur « Les Origines de la peinture et sa valeur représentative » où il déclarait : « La valeur réaliste d’une œuvre est parfaitement indépendante de toute qualité imitative ». Malevič qualifiera en 1915 le suprématisme de « nouveau réalisme pictural », et les frères Pevsner et Gabo écrivent leur Manifeste réaliste en 1920. Matjušin, quant à lui, affirme que le « nouveau réalisme spatial » quitte les zones périphériques de la nature pour le « centre » qui est le « tout » (p. 92-93). Enfin, c’est sous le signe du réalisme que se placent les membres fondateurs de ľ« Union de l’unique art réel » (OBERIU) — Xarms, Vvedenskij et Zabolockij — en 1927. La réalité, c’est le monde concret dans son état nu, pur, sans aucune convention : elle n’est pas « transrationnelle » (zaum), elle est cisfinie, selon le néologisme de Xarms, c’est-à-dire mot à mot : « en deçà des limites », elle est « réalité première » (p. 220), débarrassée de toutes les alluvions culturelles qui l’obscurcissent, donc réalité concrète au maximum, réalité hic etnunc, où fuse l’éternité.

    Tout le travail de Jean-Philippe Jaccard consiste à faire définitivement sortir Daniil Xarms de sa situation marginale dans la littérature russe où il a pu être considéré comme un amuseur, une variante noble du « chansonnier », ou bien seulement un auteur pour enfants. Il n’y a pas si longtemps on pouvait « faire passer » Malevič en vantant ses mérites dans les arts décoratifs, dans les arts appliqués et en architecture, en reléguant ses écrits au niveau des curiosités bizarres. Pour J.-Ph. Jaccard, l’entreprise créatrice de Xarms est génératrice « d’un système global de perception du monde » tout à fait cohérent et profond (p. 73). L’auteur détaille les rapports multiples de Xarms, Pétersbourgeois d’origine, avec l’avant-garde de Petrograd-Leningrad pendant les années vingt, surtout avec l’Institut national de la culture artistique (GInXuK), le dernier grand centre de recherche artistique en Russie soviétique (après l’UNOVIS de Vitebsk et l’InXuK de Moscou) dont la fermeture en 1926 est le commencement de la fin de l’avant-garde.

    L’auteur confronte l’œuvre et la pensée de Xarms à certaines idées de ses amis Malevič et Matjušin. Chez eux il trouve la même visée métaphysique, le même souci de faire apparaître la « réalité première » au sein même des apparences. Peut-être que Jaccard force les choses en voyant dans « le monde comme sans-objet ou le repos absolu » de Malevič des affinités avec la. fluidité de Tufanov et de Xarms (p. 88) qui est plutôt marquée par le bergsonisme, alors que chez Malevič nous sommes plus proches de Zénon d’Elée : le quadrilatère blanc dans le Blanc sur blanc du MoMA est à la fois une trajectoire et un surgissement : il est en mouvement et ne bouge pas. Les implications théosophiques (Piotr Uspenskij, M. Lodyženskij, et même — chez Xarms — Papus) sont mises à leur juste place par l’auteur : ni majorées ni ignorées (p. 91-92, 354-357). L’importance de l’environnement scientifique et, en particulier, des géométries non euclidiennes (Lobačevskij, Hermann Minkowski) est évoquée, peut-être pas suffisamment soulignée (les travaux de Rainer Crone ont été pionniers dans ce domaine).

    Jean-Philippe Jaccard explique « le passage d’une poétique de la plénitude philosophique, assortie d’une incontestable dimension religieuse, à une poétique du doute et du morcellement » (p. 133). L’œuvre et la vie de Xarms sont de la sorte exemplaires de la fin de l’avant-garde russe. Après avoir réduit, comme jadis Malevič en peinture, le monde visible au zéro, c’est-à-dire à l’absence de toute distinction, Xarms, comme les autres Oberiuty se devait de reconstruire le monde dans sa fluidité, donc avec un autre système de liens (p. 173). La constatation de Xarms, dans son poème-manifeste Myr (Nous — le Monde), que « le monde est inaccessible à mon regard et je ne voyais que des parties du monde » (p. 127), le mène à une poétique de la rupture, dans un processus qui est celui des littératures européennes de façon générale, avec orientation vers l’absurde et une grave crise existentielle (p. 207), avec l’effondrement des rêves révolutionnaires et la montée des fascismes (p. 211).

    Jean-Philippe Jaccard inscrit une des œuvres majeures de Xarms, sa pièce Elizaveta Ваm (1927), dans cette évolution vers « un chaos métaphysique dont l’écriture sera finalement le reflet fidèle ». Il en fait ressortir toute l’originalité, par rapport à des œuvres de la même famille comme En attendant Godot de Samuel Beckett ou la Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco (p. 247-259), tout en soulignant les points de contact avec le Procès de Kafka ou l’esthétique de Michaux (Plume au restaurant).

    L’auteur conclut son ouvrage par de subtiles réflexions sur la spécificité du rire harm- sien, qu’il définit comme « certes effrayé de tout, même du bruit qu’il émet, mais néanmoins jubilatoire » (p. 285). Jaccard allie avec bonheur une très savante et vaste érudition (qui lui fait redresser les vues erronées que l’on peut rencontrer dans la littérature critique et dans les traductions) à une très fine sensibilité littéraire dans la meilleure tradition suisse.

    Jean-Claude MARCADÉ (1994)

  • The Russian Avant-Garde Today

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    The Russian Avant-Garde Today

     

    The term « Russian avant-garde » made its first appearance in European Marxist or Marxist-influenced circles in the 1960s. In the 1910s and 1920s the creative innovators of the Russian Empire, and then of the Soviet Union, spoke out for a « art of the left » – not in the political sense before the revolutions of 1917, but in the sense of a struggle against the conservatism of the art schools and academies. The « inventors » of the « Russian avant-garde » appellation then adopted it as a product of the October Revolution and used it to fabricate the myth of the « Twenties », an era when every success was supposedly due to the Bolshevik revolutionary impetus. During  the years of the Stalinist Terror, however, this form of art was consigned to oblivion in the storerooms of the USSR’s museums, when it was not actually destroyed in the autos-da-fé of the late 1920s.[1]

    Russia’s visual arts were long the poor cousins of international art history, victims of the deep-rooted notion that while the country undeniably possessed a splendid literature, as well as music and ballet of great originality, it was not a land of painters. Some critics even went as far as damning Russian painting as no more than an imitation of Byzantine art.[2]Louis Réau’s classic book L’art russe des origines à Pierre le Grand (« Russian Art from the Beginnings until Peter the Great », 1921) was a pioneering work in many respects, but some of its overall aesthetic judgements ring false today: the author speaks, for example of the « relative inferiority of Russian art » as compared to the Western – and the Japanese and Islamic – varieties, attributing this to its « lack of outreach »;[3]judgements like these are accompanied by generalisations about the influence of soil and climate, very much in the tradition of Hippolyte Taine’s philosophy of art. Ultimately it took Paul Valéry to break with these mandatory correlations between art and things other than itself, and consider it in terms of its being, presence and specific aura. From this changed point of view the Russian art of the left of the 1910s and 1920s represented a crucial advance in the perception of the painting of icons as one of the essential loci of universal art.

    Moreover, the Russian artists who were working in Paris helped maintain this notion of the absence of original painting in their homeland. As late as 1956 we could find André Salmon writing, « It has to be said that Russia has never had any visual artists apart from the craftsmen who painted icons strictly in the Byzantine tradition, and the delicious painters of signs: of the baker with his golden loaves, of the caterer with his plates of kasha, his bottle of vodka and his serviette worn like an archimandrite’s hat – when in fact there was no serviette at all; together with the popular image makers inspired by national folklore, turning out instinctive little masterpieces from which the only person who has succeeded in drawing some benefit for real art was the simultaneously, or by turns, innocent and crafty Chagal [sic], who is Jewish.

    « At the age of twenty in Saint Petersburg, when early exile had left me ignorant of almost everything in French painting since Courbet, I needed no great skill to recognise this total absence of painterly genius among the Russians. »[4].

    It was not until the 1960s that art historians in the West called attention to the sheer breadth of painting in Russia in the first quarter of the twentieth century, and to an art scene as original and universal as the one that had seen the flowering of the Russian schools of icon painting from the fifteenth to the seventeenth centuries. English art historian Camilla Gray’s book The Great Experiment: Russian Art 1863–1922came as a revelation in  1962.As the wife of Oleg Prokofiev, son of the composer, Gray had access to the reserves of the museums in the two Russiancapitals, as well as to private collections. Magnificently illustrated, the book made public a hitherto unknown body of innovative works by Russian artists; and at the same time it enabled its author to highlight the work of émigré Russians living in the West – mostly in France and mostly unknown – and give them a place in a common history: that of the pre-Revolutionary era and the splendid upsurge that followed. This discovery was fêted in a host of exhibitions in Germany, the United States and Japan; and the artists of the Russian Empire who were working in Paris, and whose Russo-Soviet past had been somewhat played down, now saw their « avant-garde » period brought into the spotlight. Among them were Larionov and his companion Natalia Goncharova, Kandinsky,[5]Chagall, Pougny,  Pevsner etc.. It became clear that the experiments of Russia’s innovators had coincided with the bold work that had been going on in the West in the early twentieth century, actually pre-empting it in some cases and in others providing a decisive stimulus. It now became vital to tell the full truth about an avant-garde threatened by oblivion, and at the same time to get to know the circumstances that had forged it; only thus would the issues be made clear. Thus it became fashionable to display, in one way or another, a fondness for the golden age of the 1910s and 1920s in Russia and the Soviet Union.

    Gray’s book caused a furore in official Soviet circles, and for more than a decade all access to the reserves at the Tretyakov and the State Russian Museum was denied. Even so, Western specialists had the chance to become better acquainted with the avant-garde through the extraordinary collection of Georgy Costakis, whose Moscow apartment, a veritable museum, remained open to visitors throughout the 1960s and up until Costakis left for the homeland of his Greek ancestors in 1977. His departure entailed leaving behind at least half his collection, now the jewel in the Tretyakov crown. The remaining 1275 pieces followed him Westwards; they were acquired by the Greek state in 1997 and are now the basis of the collection of the Museum of Contemporary Art in Salonika.[6]

    Probably the first events throwing some (still very partial) light on avant-garde Russian art were the 1968 exhibition L’art d’avant-garde russe. 1910–1920, organised in Montreuil by Pierre Gaudibert, and an issue of the bilingual magazine Cimaisedevoted to the subject.[7]Limited to works available in the West, the Montreuil exhibition used photographs to round out its survey.

    The 1970s were marked by a number of dazzling events instigated by Pontus Hulten, the Swedish director of the new Centre Pompidou. The Malevichretrospective, curated in 1978 by Jean-Hubert Martin, was followed by the first international colloquium devoted to the founder of Suprematism and, most notably, the monumental Paris-Moscowexhibition of 1979. He had already attracted attention with a Vladimir Tatlin show in Sweden in 1968, curated by Troels Andersen.[8]It was Hulten, too, who initiated the reconstruction of the model of Tatlin’s Monument to the Third International, based on the plans and photographs of the three earlier models built by Tatlin in his Petrograd studio with the aid of his « creative collective » (which included Sophia Dymshits-Tolstaya) between 1920 and 1925. Tatlin’s Tower, as it is also known, was famed for the violent debates it had triggered among architects, painters and politicians. A spiral ultimately meant to be higher than the Eiffel Tower, it combined some of the latter’s features with elements of traditional representations of the Tower of Babel, Geometrical Cubism and Futurist dynamism. Hanging from steel cables inside the spiral and revolving at different speeds were a cylinder, a pyramid and a cube, intended as a meeting room, exhibition space and concert hall.[9]

    WithParis-MoscowHulten had succeeded where André Malraux, General de Gaulle’s minister for culture, had failed: with the help of Soviet museums he put on show a selection of the art created in the USSR during the first three decades of the twentieth century.

    DespiteParis-Moscow‘s « art bazaar », holdall character, which did little to facilitate viewer reception of the Russian avant-garde,[10]it had an impact that earned the twentieth-century Russian School a place on the world art scene, especially as it was part of the series of enormous exhibitions that also included Paris-New York, Paris-Berlinand Paris 1937–Paris 1957.

    Significantly, it was at the Malevich retrospective and Paris-Moscowthat Hulten revealed his discovery of all Malevich’s post-Suprematist paintings in the reserves of the State Russian Museum. He had only been able to include some of them in the Malevich exhibition, but he emphasised their importance. One of the dominant – and dogmatic – critical approaches of the time was that of American art critic Clement Greenberg, who saw this return to the figurative as « reactionary ». Rejecting this judgement, Hulten spoke of « an inspired, visionary art » indicative of « total independence and freedom » and « the fundamental importance of artistic creation and its autonomous power over supposedly logical and teleological theory. »[11]

    There had not been an exhibition on this scale in the West or the USSR since 1922 and the famous Soviet exhibition at  the Van Diemen gallery in Berlin.[12]The Russian avant-garde was still present, albeit to a lesser extent, in the USSR pavilion at the 1924 Venice Biennale, which featured the three fundamental Suprematist images – Black Square, Black Crossand Black Circle– accompanied by five of Malevich’s spatial architecture drawings: the planitsor space houses. The same exhibition included the first European appearance of the Organicist School, with works by Matyushin and his disciples Maria, Xenia and Boris Ender. Similarly in Paris in 1925, the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts created a significant but unfortunately short-lived stir with its highlighting of Constructivist architecture: the Soviet pavilion was built by the Constructivist master Konstantin Melnikov, and Rodchenko presented his celebrated « Workers’ Club ». The theatre sets and costumes triumphed – with Yakoulov and Meller receiving first prizes – as did all the applied arts: textiles, clothing, ceramics, display stands, kiosks, posters and books.[13]

    But to come back to Paris-Moscow: it needs to be pointed out that for this exhibition and other, similar ones up until the collapse of the USSR in 1991, contributions by Soviet museums involved negotiation and ideological compromise, with French curators who wanted to show masterpieces by the « Russian avant-garde » finding themselves forced to submit to the bargaining demands of Soviet officials: you want Malevich, Kandinsky, Chagall, Lyubov Popova? – okay, but you also have to take the Socialist Realists BorisIoganson, Grekov, Plastov, Laktionov, the Kukrinskys and so on. Even so, the 1980s saw a series of exhibitions highlighting the unique contribution of avant-garde art from Russia and the Soviet Union, in London,[14]New York,[15]Los Angeles,[16]Budapest and Vienna.[17]

     

    At the beginning of the 1990s the Centre Pompidou organised the world’s first retrospective of the great artist Pavel Filonov, whose concept of painting went directly counter to that of the Russian avant-garde: contrary to the tendency towards minimalism and extreme reduction of figurative elements – which were totally eliminated in Malevich’s Suprematism – the « Analytic Art » of Filonov and his school aimed at an uncompromising, atom by atom, saturation of the picture surface. Probably the most Russian of all the practitioners of his country’s art of the left, Filonov was greeted with bafflement by French critics and the French public. Doubtless there should have been greater contextualisation and explanation of the total, multivocal specificity of Filonov’s theoretical approach, imagery and polysemy. His magnificent Formula of Spring, included in this exhibition, is an absolute masterpiece that sums up all its creator’s splendid implexity. The « atomistic » technique of its finish, and of the relentless work on each tiny section of the canvas, shows the work’s gradual construction in wave after wave of microcosms drawn-painted with incredible meticulousness until a new, macrocosmic organism takes shape. The « painterly rain » of Formula of Springis that of light-hatching, of universal colour-hatching, to borrow from some of Filonov’s titles. Matyushin was the first to decipher his ever-enigmatic creativeness, and the following brief passage provides a key to seeing and understanding Filonov’s pictures:

    « Filonov’s style-texture is astonishing both in its variety and its method of combining areas of thick impasto with others laid in so subtly that they almost vanish into the air, strangely, while at the same time form is condensed or deployed with incredible vigour and boldness. The old masters could only have dreamed, maybe, of such colossal technique, but their tasks and their means were different . . .

    « Filonov understands movement not as included in the visible periphery of things, but rather as going from the centre outwards, and vice versa . . .

    « This is not cerebral analysis, but the intuitive deduction of a clairvoyant able, thanks to his stunning mastery, to disentangle the Threads of Fate of the Norns. »[18]

    The collapse of the USSR in 1991 cleared the way for numerous exhibitions which, by drawing extensively on the collections of the Tretyakov Gallery and the State Russian Museum, clarified and broadened our knowledge of the historical sequence of artistic innovations. In 1992, for example, Frankfurt welcomed a huge ensemble of paintings, sculptures and examples of the applied arts: theatre sets, industrial design, posters and photographs. This was a kind of variation on Pontus Hulten’s Paris-Moscow, but this time freed of all the politico-ideological constraints and thus well structured and more comprehensible. The exhibition in question was The Great Utopia: The Russian Avant-Garde, 1915–1932, which later travelled to Amsterdam and New York.[19]

    « The Great Utopia » was a direct reference to « O Velikoi Utopii », a brief article written by Kandinsky in 1920, in which the author of Concerning the Spiritual in Artputs forward the « utopian idea » of an international art congress for which « one would have to mobilise, apart from the three arts already mentioned [painting, sculpture, architecture], all the others: music, dance, literature in the broad sense, and poetry in particular, as well as theatrical artists from all branches of the theatre, including the intimate stage, variety, etc., right up to the circus. » The result of this « Congress of Representatives of All the Arts of All Countries », Kandinsky hoped, would be « the building of an international house of art » which « would have to accommodate all branches of art . . . but also those which have existed and which exist only in dreams – without any hope of these dreams ever being realised. »[20]

    The Die große Utopieexhibition helped shore up the myth, widespread among Western critics, that in a way the Russian avant-garde, in what had become the Soviet Union, had failed to fulfil its aspirations, and that this utopianism was conditioned by the Marxist-Leninist political utopia and its monstrous outcomes. I have already pointed out elsewhere the inexactness and skewed perspective of this myth of a utopia.[21]The « utopian » project of this art of the left was in fact directed towards the world to come, which means, in these early years of the twenty-first century, that the huge formal, intentional and conceptual reservoir created by the avant-gardists has not been drained and remains a fertilising influence for art forms including choreography,[22]architecture[23]and even fashion.[24]

    The other historiographical myth regarding the Russian avant-garde of the early twentieth century is that of the « Twenties », mentioned at the beginning of this article. In a way the Great Utopiaexhibition in Frankfurt set out to reinforce this view of things. The choice of dates is far from innocent, tending as it does to make the history of Russia’s art of the left begin in 1915 – a year which did, it must be said, see the appearance on a massive scale of a new art form: Tatlin’s pictorial reliefsand counter-reliefs(at the Tramway Vexhibition) and Malevich’s Suprematism (at the 0. 10 exhibition). And before 1915? Can one really not know that L’Année 1913(« The Year 1913 »), the three-volume work edited by Liliane Brion-Guerry in the early 1970s, demonstrates that when the War of 1914–1918 broke out, virtually all of the radical innovations had already taken place – completely or embryonically – and that the developments to come only added to the formal notions of the first half of the 1910s?[25]

    I should point out here that I was one of the first, if not the first, to demonstrate the flimsiness – not to say the outright erroneousness – of the « Twenties » myth.[26]Let us not forget that in less than a decade – that of the « Nineteen-Tens » – all the recent artistic codes (Impressionism, Post-Impressionism, Cézannism, Fauvism, Primitivism, Cubism, Italian Futurism) had been assimilated in Russia; and that the totally new pictorial cultures that emerged remain even now, as I have already emphasised, a continuing source of ways of apprehending reality:  the Neo-Primitivism of 1907–1909; Cubo-Futurism (1912–1914); Larionov’s Rayonism (1912–1913); Suprematism (1913), including the scenery forMatyushin’s sets for theopera Victory Over the Sun, in which  Malevich’sblack squareappears in the gravedigger’s costume; Tatlin’s « pictorial reliefs » (1914); Filonov’s Analytic Art, outlined in his « Made Art » manifesto of 1914; and the  Organicism of Matyushin and his wife Elena Guro, who died in mid-1913. The first rooms of the Grimaldi Forum exhibition cover these trajectories and the movements associated with artists who are among the greats of the century: Larionov, Malevich, Tatlin, Filonov, Yakoulov, and the astonishing, unique series of women painters that included Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova and Nadezhda Udaltsova.

    What emerges from all this is that it was not the sociopolitical revolution that sired the avant-garde in Russia and Ukraine, but rather, as Malevich asserted, the artistic revolution which, while it did not sire the social revolution, prefigured it.

    This is not to say that the « Twenties » do not represent a glorious moment in the history of the arts. One of the great « merits » of this era of radical sociopolitical revolution is that it gave unexpected resonance to the avant-garde revolution of the pre-Revolutionary years; all the more so in that progressive movements all over the world were dutifully looking to the October Revolution as a driving force for every kind of avant-garde audacity. In reality, though, relationships between the authorities and avant-garde artists were never harmonious, even under People’s Commissar for Education Anatoly Lunacharsky, a writer and Marxist-influenced thinker. Lenin himself preferred Gorky’s poetics to Mayakovsky’s and, in the visual arts, the committed realists of the nineteenth century to the « Futurists » – the blanket term for the miscellaneous avant-garde movements. After five years of tolerance and relative freedom, in 1922 the Communist Party took up arms against the « art of the left » whose aesthetic was declared « bourgeois » because it had taken shape during the « imperialist era ».  This latter term was used to designate the avant-garde works on show in the State Russian Museum in Leningrad, directed by art historian Nikolai Punin; a self-declared « Communist-Futurist » alongside Mayakovsky in 1919, Punin would have to capitulate to the prevailing Stalinist diktats by 1925–1926. In March 1922 this shift by the Communist Party found expression in the formation of the Association of Artists of Revolutionary Russia (AKhRR, 1922-1932), the most virulently anti-avant-garde of all the artistic-political organisations. The association and the eleven exhibitions it organised were the source of the dogma of « socialist realism », whose basic concept would be laid down by Gorky at the First Congress of Soviet Writers in 1934.

    And yet the « Twenties » saw the birth, in 1921–1922, of the last historic European avant-garde movement: Soviet Constructivism. Rodchenko shattered the age-old precepts of sculpture with his constructed objects – his rectangular, spherical and vertical Spatial Constructionson stands, and hisHanging Spatial Constructionssuspended on wires from the ceiling – which comprised triangles within triangles, hexagons within hexagons, quadrilaterals within quadrilaterals, circumferences within circumferences and ellipses within ellipses. In these two types of sculpture, shown at the Society of Young Artists (OBMOKhU, 1921–1923) in Moscow in May 1921, we can see precursors of Calder’s stabiles and mobiles, first shown in Paris ten years later. In January 1922 three OBMOKhU artists, Konstantin Medunetsky and the brothers Georgy and Vladimir Stenberg, presented their Constructivistsexhibition in Moscow – the first public use of the term. It had been preceded in September 1921 by 5 x 5 = 25, a manifesto exhibition by recognised avant-garde painters Varvara Stepanova and her husband Rodchenko, Alexandra Exter, Lyubov Popova and Alexander Vesnin. The pieces on show owed nothing to easel painting, being in fact the preliminaries to spatial constructions and productivist art. The « death of the picture »[27]– the end of all « contemplative » art, and the concomitant proclamation of the advent of « active » art – led to artists turning en masse to the designing of constructed theatre sets. Art was now intended to serve technology and industry. Strictly speaking, it could even be said that there was no such thing as « Constructivist painting », Constructivism having emerged in opposition to easel painting. « Composition » was replaced by « construction », the picture by « spatial forms » and the artist by the « engineer » or « constructor », the aim being a radical transformation and modelling of the human environment. Such was the self-set task of Constructivism’s practitioners in the 1920s.

    At the same period two major schools of the Russian-Soviet art of the left were developing: Matyushin’s Organicist School (1918–1934) and the Masters of Analytic Art, revolving around Filonov (1925–1933). Opponents of the Futurist cult of the machine, Matyushin and his circle stressed the organic and indissoluble nature of the reciprocity between man and nature. This led them to set up the Zor-Ved (Seeing and Knowing) research centre, where Matyushin’s ideas on expansion were implemented and tested out through everyday visual functioning. This « new perception of space » – this « expanded vision » – was a « deliberate act aimed at unifying not only the eye’s central vision, but also the vision of the peripheral areas. » The goal of these experiments was to activatevision, to cause it to develop its existing receptive capacities and discover a new organic substance and rhythm in the apprehension of space. A striking feature of Xenia Ender’s work is the unmistakable analogy between the divisions within her images and the cellular poetics of the work of Serge Poliakoff thirty years later. When Georgy Costakis showed visitors Ender’s pictures in his Moscow apartment, he never failed to point out this similarity.[28]

    The collapse of the USSR in 1991 brought a worldwide avalanche of exhibitions, an impactful early example being curator Henry-Claude Cousseau’s The Russian Avant-Garde 1905–1925: Masterpieces from Russia’s Museums, at the Musée des Beaux-Arts in Nantes in 1993. Cousseau’s tour de force consisted in bringing together unknown masterpieces from the reserves of museums in the Russian Federation’s provinces: from Astrakhan, Yaroslavl, Ivanovo, Nizhny Novgorod, Nizhny Taghil, Ufa, Samara, Simbirsk, Slobodskoy and Tula. In doing so Cousseau offered the French public access to hitherto unseen works by artists like Kandinsky, Malevich, Larionov, Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova, Varvara Stepanova and Ivan Kliun. Thus the exhibition represented a significant addition to our knowledge of this innovative current, and all the more so in that it included artists – among them Sofia Dymshits-Tolstaya, Mikhail Le Dentu, Alexei Morgunov and Polish painter Władysław Strzemiński – who had not yet found their place in art history.

    France, though, would have to wait another ten years for a comparably impressive exhibition of the art of the left in Russia and the Soviet Union: Jean-Louis Prat’s Russia and the Avant-Gardesat the Maeght Foundation in 2003. Rather than a summary of what was already known about artistic events in Moscow and Saint Petersburg/Petrograd/Leningrad, this was a totally original overview of the historic avant-garde of the 1910s and 1920s, now an integral part of the global art landscape. It included works never shown in France before, among them Filonov’s extraordinary Formula of Spring, an unqualified masterpiece and a splendid summary of its creator’s « analytic art ». The Grimaldi Forum has had the good fortune to be able to show this work, which almost never leaves the State Russian Museum in Saint Petersburg because of its size and the transport problems it poses.

    The Maeght Foundation exhibition also presented, for the first time in France, Black Square, Black Crossand Black Circle. I wrote of them at the time that Jean-Louis Prat had displayed these fundamental forms of Malevich’s Suprematism « like an introductory and closing chord. » This minimalist trilogy revealed the supremacy of Nothingness, of the objectless, and of colour emanating not from the sun, but from the depths of this objectlessness. The coloured surface « kills the subject », leaving manifest only the movement of its coloured forms. While black and white are « the energies that unveil form », the painter would also use polychromy to point up the quadrilaterals which, like planets, are suspended at the heart of the white ground of infinite space.

    Beginning in 1920, as flat Suprematism evolved towards architectonic Suprematism, the « Suprematist straight line » came to the fore. In Berlin in 1927, in the film Malevich was working on with Hans Richter, this « volumetric straight line »[29] »is compressed into a square » and forms « two colonies »: « a cruciferous colony » which, « through spinning, forms a circle. » The Black Squareis systematically the base of the development – via the stage of « Suprematist volumo-construction objects »[30]– towards what Malevich calls architectony. Out of the extension of the square through a horizontal and a vertical plane intersecting perpendicularly, comes the Black Cross, whose spinning gives rise to the Black Circle. The Black Circlethen becomes the culmination of the movement of the Universe – of « cosmic thought ».

    Jean-Louis Prat’s exhibition also revealed, for the first time in France, the painting of Matyushin and the Enders. As I see it, this presentation of the avant-garde definitively cut the ground from under the one-sided sociopolitical interpretation of Kandinsky’s spiritual concept of the Great Utopia. It did so simply by foregrounding one of the apogees of human creativity, a miraculous moment in the history of art: the combination of a vigorous primitivism, a radical abstraction (objectlessness) founded on the energy of colour, robustness of formal composition, and an unrivalled rightness of conception.

    Among the many major exhibitions in Europe between 2003 and 2015, I shall briefly mention three: Kazimir Malevich: Suprematismus (Berlin/New York/Houston, 2003–2004), curated by Matthew Drutt; La Russie à l’avant-garde, 1900-1935(Brussels, 2005–2006), curated by Evgenia Petrova and Jean-Claude Marcadé; and Kazimir Malevich and the Russian Avant-Garde: Featuring Selections from the Khardziev and Costakis Collections(Amsterdam, 2013–2014), curated by Bart Rutten et al. Matthew Drutt’s exhibition offered for the first time the most exhaustive possible coverage of Suprematism as radical abstraction.[31]For the Brussels exhibition Evgenia Petrova opted in both Russian and English for the title The Avant-Garde: Before and After: this enormous grouping of 400 works was intended not only to retrace the trajectory of the art of the left in Russia and the Soviet Union, but also to interconnect the avant-garde’s forms of radicalism with what had preceded them (in particular Symbolism and Art Nouveau) and what had followed (Post-Suprematism, the late works of Filonov, the romanticism of Alexander Samokhvalov). The third – magnificent – exhibition, in Amsterdam, included the Stedelijk Museum’s extensive Malevich holdings, together with many previously unshown works from the collection of the great historian of Soviet art, Nikolai Khardzhiev, who had died in exile in Amsterdam.[32]

     

     

    Now, at the Grimaldi Forum, we find Jean-Louis Prat taking up the same challenge as just over ten years ago at the Maeght Foundation. And doing so not only with a host of absolute, « must see » masterpieces, but also with new or rarely shown works. Among the latter are the imposing sculptures by Baranov-Rossiné, which round out our knowledge of the reliefs this Russian-Ukrainian artist produced around 1913–1915 (Symphony No. 1from MoMA,  Counter-relief(conventionally named « Disabled Artist »)from the Wilhelm Lehmbruck Museum in Duisburg, and Toreadorfrom a private collection in Paris). There is, too, Tatlin’s Blue Counter-Relief, one of the very rare constructions from the period to have survived the vicissitudes inflicted on the avant-garde by the Communist authorities. Of Blue Counter-Reliefthe great Russo-Soviet specialist Anatoly Strigalev has written, « This relief is an especially clear example of the ‘choice of materials’ method, at a time when the immediate constructional tasks were still completely ancillary to the plastic ones. This work exactly matches Tatlin’s ideas during the period, limited to 1914, of his ‘pictorial reliefs’. »[33]Still with regard to the rarities, I should like to mention a Rayonist picture by Alexander Shevchenko, mainly known for his geometrical primitivist Cézannism. This painting comes from the Museum of Fine Art in Perm, in the Urals, where Serge Diaghilev spent the first twenty years of his life. Rayonism, as we know, was one of the very first non-figurative approaches to appear between late 1912 and 1914. It consisted in interpreting reality through a cluster of coloured rays which illuminate the figurative elements from within and thus transfigure them. Rayonism was invented and theorised by Larionov and his companion Natalia Goncharova, who remain its best-known exponents, but it had other practitioners whose work is little known, and the « discovery » of Shevchenko’s Rayonist painting is a valuable addition to the canon. We also find here Rodchenko’s Abstraction (Rupture), from the Costakis Museum, rarely shown because it was painted in late 1920 and does not jibe with its creator’s advance towards constructed art. For while he was  developing the « linearism » that was the basis of Soviet Constructivism, Rodchenko was also working on a series of non-constructed works, some of them « cosmic » and others verging on an abstract, lyrical-Expressionist poetics. This approach offers a fit with one of Jean-Louis Prat’s curatorial characteristics: an imperious challenging of the viewer with contrasts driven not by any urge to astonish, but by the certainty that seemingly contradictory poetics can fuse in their quest for essential rhythms. Prat’s intentions are less didactic (in the historical sense) than aesthetic. Thus for him the Russian and Soviet avant-garde is a model of energy profusion which, without discounting the topical backdrop, allows him to play on the visual faculties by stressing the dynamics of form and colour emanating from the objects portrayed. There is, of course, a degree of subjectivity in this kind of approach. But as the Romans used to say, quod licet Iovi non licet bovi. This grounding, depth and solidity of experience and culture ensure a carefully honed sensibility.

    From this point of view the choice of the title From Chagall to Malevich may surprise, given that these two great artists seem to be at opposite poles in their concept of painting and their Kunstwollen. Chagall and Malevich have even fewer points in common than Matisse and Picasso, who exist, as a previous exhibition convincingly demonstrated – as if it were necessary – in the absolute irreducibility of their respective poetic-picturological drives. A Picasso reclining nude is subjected to a surgical operation that transforms it from a « tableau vivant » into an example of pure painterly expression. A Matisse reclining nude is subjected to a calligraphy of its contours, which, even when they are deformed or simplified, retain the mellow roundedness of the living model. Chagall and Malevich both addressed subjects taken from provincial life. The latter’s powerful primitivism of 1911–1912 transfers people and things from the sociopolitical context of their time into the zone of the timelessly paradigmatic exemplified here by MowerorReaper. Chagall, in his portrayals of the exotic world of the shtetlsof Belarus, emphasises illuminations, in both the everyday and the Rimbaud-inflected sense.

    Chagall’s and Malevich’s primitivist alogicality – one might call it their « pre-Surrealism » – also expresses this polarity. Chagall’s picturology brings out the subject’s expressiveness by accentuating and even exaggerating the figurative elements; making them « grimace », the better to capture their singularities. Malevich, on the other hand, offers a juxtaposed jumble of figurative elements, frequently incongruous and arranged in a totally unorthodox, hieratic fashion that stands reality on its head.

    Nonetheless the Chagall-Malevich pairing can seem justified, if for no other reason than their joint presence in 1919–1920 at the Vitebsk Fine Arts School, famously founded by Chagall himself in his home town. In a letter of 2 April 1920 to the Russian-Polish art critic and collector Paweł Ettinger, Chagall mentions the existence of two groups: « 1) the youngsters linked to Malevich and 2) the youngsters linked to me. Both of us are identically making our way towards the art of the left circle [i.e. the « avant-garde »], while having different opinions of the aims and methods of this art form. » The crucial decision was ultimately taken by Chagall’s own pupils, for the most part Jewish teenagers: on his return from a trip to Moscow in May 1920 they informed him that they were leaving him and joining Malevich’s Suprematist UNOVIS (« The Champions of the New Art »).

    The Chagall-Malevich comparison, like the one already mentioned between Picasso and Matisse, raises the issue of the « interplay of influences » in the creative process of each. We see Picasso endlessly incorporating, engulfing and recasting figurative elements from painterly practices other than his own, including Matisse’s. Matisse, meanwhile, imperturbably followed his own creative line, never letting himself be led astray and never borrowing anything at all except the exhilaration of painting. Great creative figures – I am thinking here of Wagner in music and Kandinsky in painting – have drawn on the work of their contemporaries without diminishing their own originality. Chagall had no qualms about using figurative elements from other pictorial cultures of his time and bending them to his own purposes. Malevich, though, even if decisively prompted sometimes by Natalia Goncharova, Larionov, icons and Russian popular art as a whole, never directly included elements from elsewhere; he always recreatedthese influences in images for which it would be difficult to find exact models.

    One of the real highlights of the exhibition is the complete set of murals Chagall painted for the lobby of Alexei Granovsky’s[34]Jewish Art Theatre in Moscow immediately after leaving Vitebsk in 1920. Many of these works bear the aesthetic stamp of Malevich’s Suprematist innovations. Initially sprung from the pen of the great Russian-Ukrainian Yiddish writer Sholem Aleichem, the figures – fairground entertainers, acrobats, violinists, exotic creatures and animals – move through settings made up of geometrical strips and Suprematist circles. The most extraordinary example of this Suprematist pervasiveness is the panel Love on Stage, from the Tretyakov Gallery in Moscow, which pushes pictorial dematerialisation to its outer limits.[35]Never again would Chagall resort to the Cubo-Futurist or Cubo-Suprematist systems. The Chagall-Malevich skirmish in Vitebsk was brief (1919-1920) but electrifying.

    This exhibition at the Grimaldi Forum Monaco is proof that Chagall was not, as André Salmon would have it, the only artist to draw successfully on the enormous arsenal of vigorous, expressive forms offered by the popular arts of the Russian Empire. Its title –From Chagall to Malevich: The Revolution of the Avant-Garde – says exactly that.

     

    [1]Decisions to destroy works of art on the grounds that they were valueless were taken by special committees. There was one such committee at the Tretyakov Gallery, but liquidations took place in several other USSR museums. To my knowledge no study of this subject has yet been made. We do know, however that Malevich’s Guitaristdisappeared from the museum in Samara and that some ten of the fifteen Cubist paintings by Andreenko in the museum in Lviv were destroyed.

    [2]I recall a lecture at a seminar organised by Pierre Francastel at EHESS in Paris, in which the eminent Soviet art historian Mikhail Alpatov raised the issue of Byzantine and Russian art with regard to the painting of icons. Alpatov said that anyone who could not see in these two forms identical but dissimilar modes of expression made him think of someone who could not tell Bach from Mozart.

    [3]Louis Réau, L’art russe, des origines à Pierre le Grand(Paris, Laurens, 1921), p. 14.

    [4]André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920)(Paris: Gallimard, 1956), p. 228

    [5]Even in the 1960s Nina Kandinsky preferred to refer to her husband as « European » rather than « Russian ». And at the Hermitage the imposing Composition VIwas exhibited as part of the « German School ».

    [6]The most comprehensive account of the Costakis Collection as a whole is Angelica Zander Rudenstein’s The George Costakis Collection: Russian Avant-Garde Art(New York, HarryN. Abrams, 1981).

    [7]Cimaiseno. 85-86, February-March-April-May 1968, included « The Situation of the Avant-Garde in Russia » by Michel Hoog; « Malévitch the Misunderstood » by Miroslav Lamač; articles on Pevsner, Pougny, « From Russian Futurism to the Morrow of October by the Voice of Maïakovsky », and « The Architectural Revolution in the USSR from 1921 to 1932 » by Michel Ragon, together with an introduction to the « unknowns » Mansouroff, Yakoulov and Baranoff-Rossiné.

    [8]See Troels Andersen (ed.), Vladimir Tatlin, exhibition catalogue (Stockholm: Moderna Museet, 1968).

    [9]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907–1927(Paris, Flammarion, 2007), pp. 252–260.

    [10]I refer the reader to my review « The International Exhibition ‘Paris-Moscow’: The Problem of Reception and Museography of Russian Art in the West », in Hans-Jürgen Drengenberg (ed.), Art in Eastern Europe in the 20th Century(Berlin: Arno Spitz, 1991), p. 389.

    [11]Pontus Hulten, « L’idée d’avant-garde et Malévitch, homme de ce siècle », in Malévitch(Paris: MNAM, 1978), p. 8. At the International Malevich Colloquium I emphasised the power and enduring character of these works and a return to the figurative that was totally unexpected given the European climate of the famous « return to order » of the late 1920s and early 1930s. The post-Suprematist paintings, I said, heralded a new figuration. See Jean-Claude Marcadé, « Allocution d’ouverture », in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou (Lausanne; L’Âge d’Homme, 1979), p. 10.

    [12]  See Moskau-Berlin. Erste  russische Kunstausstellung: Berlin 1922: Galerie van Diemen & C°(Cologne: W. König, 1988); and Helen Adkins, « Erste russische Kunstausstellung », in Eberhard Roters et al. (eds.), Stationen der Moderne(Berlin: Berlinische Galerie, 1988), pp. 185–215.

    [13]For a sound overview of the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts, see the special issue of Waldemar George’s magazine L’Amour de l’Art, no. 10, October 1925.

    [14]Abstraction: Towards a New Art, The Tate Gallery, 1980

    [15]An exhibition of the Costakis Collection at the Solomon R. Guggenheim Museum, 1981-1982.

    [16]The Avant-Garde in Russia 1910–1930: New Perspectives, County Museum of Art, 1986. Stephanie Barron, co-organiser of the exhibition with Maurice Tuchman, visited my wife Valentine and myself in Paris to ask us to contribute to the catalogue. When she named Ermilov as one of the exhibitors, we remarked in surprise, « But that’s not the Russian avant-garde, that’s the Ukrainian avant-garde! » To which she replied, « Is there such a thing as a Ukrainian avant-garde? » The upshot was the article Valentine Marcadé, »Vasilii Ermilov and Certain Aspects of Ukrainian Art of the Early Twentieth Century » on pages 46–50 of the catalogue.

    [17]The coming of perestroika brought to light hitherto unknown masterpieces. See the exhibition catalogueKunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910–1932(Vienna: Vertrieb, Gesellschaft fur Österreichische Kunst,1988).

    [18]Mikhail Matiouchine, « La création de Pavel Filonov » [1916], in  Continent, no. 1 (Paris: Albin Michel, 1989), pp. 168–169.

    [19]See the catalogue, The Great Utopia: The Russian and Soviet Avant-Garde, 1915–1932(New York: The Solomon Guggenheim Museum, 1992).

    [20]  Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo (eds.), Kandinsky: Complete Writings on Art, (New York: Da Capo, 1994), pp. 444-448, 464.

    [21]  Jean-Claude Marcadé, « Utopisme ou prophétisme? », in Jean-Louis Prat(ed.),La Russie et les avant-gardes(Saint-Paul de Vence: Fondation Maeght, 2003), pp. 237–245.

    [22]I am thinking, among other examples, of Decouflé’s choreography for the Winter Olympics in Albertville in 1992, and of the specific references to the Russian avant-garde at the splendid Sochi Winter Olympics in 2014.

    [23]There seems to me to be a strong Suprematist influence in contemporary Japanese architecture; likewise, in many buildings by Frank Gehry– in particular the Bilbao Guggenheim – we find decisive stimuli traceable back to Tatlin (especially the Monument to the Third International) and the Constructivism of Pevsner and Gabo.

    [24]  The mathematician Etienne Ghys, in an extremely knowledgeable talk on « geometry and fashion » given in Lyon on 14 November 2014 (see dailymotion.com, « La géométrie et la mode avec Étienne Ghys »), cited among other examples Issey Miyake’s « developable dresses »  and, from the art world, Antoine Pevsner’s sculpture Developable Surface, now in the Peggy Guggenheim Collection in Venice.

    [25]  Liliane Brion-Guerry(ed.), L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, 3 vols. (Paris: Klincksieck, 1973). See also Duccio Colombo and Caterina Graziadei (eds.), L’Anno 1910 in Russia(Salerno: Europa Orientalis, 2012).

    [26]See, for example, Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe 1907–1917: aux sources de l’art du XXème siècle(Paris: Dessain & Tolra, 1989).

    [27]  Emblematic of this « putting to death » of traditional painting were the three Rodchenko paintings shown at the 5 x 5 = 25 exhibition, each a primary-coloured monochrome: Pure Red Colour, Pure Yellow Colourand Pure Blue Colour. Red, yellow and blue would seem to represent the degree zero of painting as the colours that are the simplest, the least variable, the purest, and also the only ones that the retina can perceive quintessentially. At the same time they are the most neutral and thus open to repetition. This entails, as Varvara Stepanova wrote, the destruction of « the sacred value of the artwork considered as something unique ». Rodchenko’s three monochromes can also be seen as a Duchamp-style act, but his annulling of easel painting does not signify an annulling of the painterly, of which the picture is only one, historically outdated incarnation. Duchamp’s act, by contrast, was intended to replace painting with products resulting from a conceptually inflected decision. [28]  It is not impossible that the young Poliakoff, who was twenty-four when the work of Matyushin and the Enders was first shown in the West – at the Venice Biennale of 1924 – actually saw these pictures, and that the event remained buried in the depths of his visual memory. The ways of creativity are inscrutable…

    [29]Kazimir Malevich, « Lettre de Malévitch à la rédaction d’Architecture contemporaine » [1928], in Écrits(Paris: Allia, vol. 1, to be published in October 2015), p. 407.

    [30]Ibid. This term is clarified and expanded on in Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, no. 65, autumn 1998, pp. 39–53

    [31]This is the only chance the West has had to see the famous black Quadrangleof 1915 (and then only at the Guggenheim in New York), which had vanished into the reserves of the Tretyakov Gallery in 1920, resurfaced there in 1991 and stayed there, having been judged untransportable. See  Matthew Drutt, Kazimir Malevitch : Suprematism(New York: Guggenheim Museum, 2003).

    [32]See Geurt Imanse and Frank van Lamoen, Russian Avant-Garde: The Khardzhiev Collection(Amsterdam: Stedelijk Museum, 2013).

    [33]Anatoli Strigalev, « Les Reliefs picturaux de Vladimir Tatline: Le Contre-relief bleu« ,Connaissance des Arts, no. 498, September 1993, p. 83.

    [34]See Béatrice Picon-Vallin, Le théâtre juif soviétique pendant les années vingt(Lausanne: L’Âge d’Homme, 1973).

    [35]See Benjamin Harshav, « Note sur l’ Introduction au Théâtre juif « , in Marc Chagall. Les années russes. 1907–1922, catalogue of the exhibition curated by Suzanne Pagé et al., (Paris: Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris 1995), pp. 200–217.

  • Remise de l’icône de la Protection de la Mère de Dieu (POKROV) à l’église éponyme de Biarritz par l’entrepreneur moscovite Mikhaïl Abramov

    Remise de l’icône de la Protection de la Mère de Dieu (POKROV) à l’église orthodoxe éponyme de Biarritz par l’entrepreneur moscovite Mikhaïl Abramov

    le jour de la fête de la Procession du Vénérable Bois de la Vivifiante Croix de Jésus-Christ.14 août