
Catégorie : De l’art russe
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Valérie Duponchelle sur l’art à Vitebsk en 1918-1922

MALÉVITCH, Suprématisme de l’esprit 1920 L’avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922, cela commence par une grande fête collective, cela finit comme une bataille d’écoles avec mort symbolique de l’adversaire. Soit l’exil volontaire et la place laissée rageusement vacante à l’autre. Le 5 juin 1920, Chagall quitte, dépité, Vitebsk, l’école populaire d’art qu’il a créée de tout son entrain révolutionnaire, pour Moscou; blessé par la défection de ses élèves qui préfèrent l’atelier du théoricien suprématiste, Kazimir Malévitch, et son monde nouveau «sans-objet». Le premier a toute la force de l’art dans sa main qui fait voler les êtres, les animaux, les conventions, au-dessus d’un paysage gris galet, soudain inoffensif comme un vieux rêve. Le second est un penseur charismatique, un créateur d’idées nouvelles, un homme trempé élu député au Soviet de Moscou avec la révolution de 1917, un pédagogue à l’autorité naturelle qui tient son auditoire et que personne bientôt ne discute.
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MARGINALIA DE MALÉVITCH (Vitebsk, 1920)
MARGINALIA DE MALÉVITCH SUR L’EXEMPLAIRE DU TRAITÉ DES SYSTÈMES EN ART OFFERT PAR MALÉVITCH À LISSITZKY (EN ROUGE)
1)
[P. 198 de ma traduction chez Allia (les passages en gras sont les passages qui ont été pris dans la version imprimée en 1920 à Moscou sous le titre de De Cézanne au suprématisme) :]
« Que nos traces passent comme l’arc-en-ciel après la pluie »
« Nous, tels des nuées, nous enfantons les arcs-en-ciel des traces »
К.Malévitch
[« Пусть наши следы пройдут как радуга после дождя »
« Мы как тучи рождаем радуги следов »
К.Малевич]
Je vais vers…
ou-êl-oull-êl-tié-ka
ma nouvelle voie
“Que le renversement du vieux monde des arts soit gravé sur vos paumes.”
M’étant placé sur la surface plane économique du carré comme perfection de la contemporanéité, je l’abandonne à la vie comme assise (osnovaniyé) du développement économique de son acte.
Je déclare que l’économie est la mesure nouvelle, la cinquième, de l’évaluation et de la définition de la contemporanéité des arts et des créations; sous son contrôle entrent toutes les inventions créatrices de systèmes, de techniques, de machines, de constructions ainsi que des arts (peinture, musique, poésie), car ces derniers sont les systèmes d’expression du mouvement intérieur, illusionné dans le monde tangible.
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Malévitch
Cher Lazar Markovitch, je vous salue avec la sortie de ce petit livre, il sera la trace de ma voie et le commencement de notre collectif en mouvement, j’attends de vous les habits des appareillages, pour ceux qui vont à la suite des novateurs.
Mais ordonnez-les ainsi : qu’ils ne puissent longtemps stagner en eux, – qu’ils n’aient pas le temps de former une embrouille petite-bourgeoise, qu’ils n’engraissent pas dans sa beauté.
K.Malévitch
4 décembre
1919
Vitebsk
[De la main de Lissitzky:]
Je vous demande, Kazimir Sévérinovitch, de faire pour moi les corrections de cet exemplaire.
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Lissitzky
[Выходом этой книжечки приветствую Вас,
Лазарь Маркович, она будет следом моего пути и началом
нашего колектива [так!] движения, жду от Вас одежд
сооружений, для тех, кто идет по за новаторами.
Но стройте их так : чтобы они не могли долго
засиживаться в них, – не успели завести мещанскую сутолку [так!]
не ожирели в ее красоте.
К. Малевич
4 декабря
19 г.
Витебск
Я прошу Вас Казимир Северинович этот экземпляр прокоректировать [так!] для меня
Л. Лисицкий]
2)
[Voici les passage qu’a annotés Malévitch – extrait de ma traduction chez Allia, p. 226 :]
[…]D’un autre côté, la raison a une grande influence, elle qui est habituée au confort, qui, dans la galoche de la trace du novateur, organise pour soi-même une tanière tranquille et [в калоше следа новатора устраивает себе покойную берлогу и] craint qu’on ne la dérange par de nouvelles introductions et présente tout un tas de tomes de déductions logiques et “sensées”, ce à quoi croyait sans protester la coalition bourgeoise. Mais l’intuition accomplit sa route et exclut la forme par une nouvelle inclusion et si notre raison pouvait venir à bout de la causalité de l’inclusion intuitive, alors le nouveau serait considéré comme une marche naturelle. Il n’existe pas de cas où la raison n’ait accepté ce qu’elle avait rejeté jadis. L’opinion publique a rejeté Millet et Courbet qui a dû exposer son réalisme sur des marchés. Cézanne et Picasso sont honorés aujourd’hui et toute la société française s’incline devant Millet et l’on respecte Cézanne dont les meilleurs tableaux se trou- vent en Russie et ont été rassemblés par l’amateur d’art Sergueï Ivanovitch Chtchoukine qui a dédaigné l’opinion de la société et a collectionné “les dégénérés” (vyrodki) de l’art. Seuls les dégénérés sont porteurs du vivant criez leur votre louange car ils vous emportent dans les déserts où l’on ne vous promet ni manne ni terre promise KM. [Только выродки несут живое кричите им хвалу ибо они несут вас в пустыни, где не обещают ни манны ни обетованной земли КМ]
3)
[P. 244 de ma traduction chez Allia :]
[…] Nous sommes dans une époque à part, peut-être n’y en a-t-il jamais eu de semblable. Une époque d’analyses et de résultats de tous les systèmes qui ont jamais existé, et les siècles apporteront vers notre ligne de démarcation de nouveaux signes. Nous y verrons les imperfections qui ont conduit à la division et au désaccord et peut-être nous ne retiendrons d’eux que le désaccord pour bâtir (vystroït’) un système d’unité.
Aujourd’hui l’intuition du monde change le système de notre monde vert de la viande et des os, il se produit un nouvel ordre (poriadok) économique d’assemblage des fondrières de notre cerveau créateur pour l’accomplissement du plan ultérieur de son mouvement en avant dans l’infini ; c’est en cela qu’est la philosophie de la contemporanéité sur laquelle doivent avancer nos jours créateurs.
15 juillet 1919
NEMTCHINOVKA
À vous jeunes architectes
je confie des champs purs labourés,
sont enlevés tous les draps des siècles et dénudé
le front de la nouvelle sagesse du novateur inventeur
qui porte le calice des nouvelles bâtisses.
Tout est pur, comme la surface plane noire et blanche
du carré et ainsi installez donc de magnifiques placards
pour la vie, – installez des traces, offrez refuge,
repos et nuitée, et nous-mêmes doucement comme une ombre
allons-nous-en dans l’infini le libre l’incompréhensible,
laissant la raison à ceux qui veulent comprendre
et débrouiller les traces sclérosées
Laissez leur la langue afin qu’ils puissent aboyer
après vous, mais nous, nous n’avons pas besoin de langue nous avons besoin
d’une voie et d’une voie pure comme l’ombre.
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Malévitch
[Вам архитекторы молодые
поручаю поля чистые изрытые,
сняты все простыни веков и обнажен
лоб новой мудрости новатора изобретателя,
который несет чашу новых строений
Чисто все, как черная и белая плоскость
квадрата, так ставьте же чуланы прекрасные
для жизни, – ставьте следы, дарите приют
покой и ночлег, а сами тихо как тень
уидемте [так!] в бесконечное свободное непонятное,
оставив разум тем, кто хочет понимать
и разобраться в застывших следах
Оставьте язык им, чтоб могли лаять
вдогонку, а нам не надо языка нам нужен
путь и путь чистый как тень.
К. Малевич]
[J’ai gardé l’orthographe la ponctuation et la disposition des lignes, car tout le passage est très poétique, dans la forme du vers libre (mutatis mutandis, à la Péguy!]
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La nature comme philosophie du kaléidoscope chez Malévitch
Jean-Claude Marcadé
La nature comme philosophie du kaléidoscope
« Sie, die kein Meister allein, die wunderbar
Allgegenwärtig erzieht in leichtem Umfangen
Die mächtige, die göttlich schöne Natur. »[1]« Dans le kaléidoscope, un tas de choses sages.Vous remuez et cela donne une figure sage ou folle, ou bien un tas de folies. Vous remuez et vous avez une image folle ou sage. »[2]
« Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut embrasser tout cela. »[3]
Il est un malentendu constatant dans l’histoire de la pensée occidentale, et tout particulièrement dans l’art de peindre, c’est celui qui touche au concept de « nature ». La nature est toujours considérée comme quelque chose de distinct, d’isolé, en face de quoi, à la face de quoi l’homme s’harmonise ou se désaccorde. La nature, pour le peintre, ce fut ce qui apparaît aux yeux et qui est reproduit le plus fidèlement possible par le dessin et la couleur. Du moins, c’est ainsi que l’esthétique, dans sa prétention à établir des cadres et des catégories, le traduisit. Dans la réalité, ce fut, bien entendu, le pictural qui triompha et non le mimétisme grâce auquel les accidents du monde furent enregistrés. Et ainsi, la nature fut saisie par le pictural dans son coeur même, comme le site où reposent la croissance, la venue, l’épanouissement du monde, un des sites privilégiés de l’être, la source d’où émane toute forme-idée. Cela, faut-il le répéter, fut toujours le fait du pictural depuis qu’il se manifeste. Et, au vingtième siècle, cela a été porté à l’expression cruciale, maximale, suprême, par Malévitch dans son oeuvre picturale, philosophique, théorique.
La nature est le site essentiel de toute l’oeuvre de Malévitch. La Nature de Malévitch, à travers les malhabiletés des tableaux impressionnistes, puis symbolistes, triomphera, sous l’influence de la peinture d’icônes et du loubok, dans un néo-primitivisme puissant qui, associé au cubofuturisme, donnera le cycle le plus vigoureux du XXe siècle ayant pour thème la campagne. L’approfondissement de la nature sera donné ensuite dans le suprématisme. Comme dans la philosophie grecque la plus ancienne, la nature apparaît comme φύσις, comme lieu de croissance, d’épanouissement, de venue au jour. Selon Heidegger, « La physis est l’être même, grâce auquel seulement l’étant devient observable et reste observable. »[4]
Le rapport entre le pictural et la nature est inscrit dans le vocabulaire russe, puisque le même mot tsviet désigne à la fois la couleur (comme propriété d’un corps) et la fleur, la floraison; d’autre part, le mot, presque identique graphiquement et phonétiquement sviet désigne à la fois le monde et la lumière.
Quand Malévitch écrit à Matiouchine en décembre 1915 que le suprématisme « désigne la domination », il s’agit de la domination de la nature en tant qu’être pictural par excellence. On se souvient du beau passage consacré à Claude Monet dans Des Nouveaux systèmes dans l’art (Vitebsk, 1919) :
Si, pour Claude Monet, les plantes picturales sur les murs de la cathédrale étaient indispensables, le corps de la cathédrale, il le considérait comme les plates-bandes d’une surface plane, sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes et des semis de seigle. Nous disons comme le seigle est magnifique, comme les herbes des champs sont belles, mais nous ne parlons pas de la terre. C’est de cette manière que nous devons examiner ce qui est pictural et non pas le samovar, la cathédrale, la citrouille, la Joconde[5].
Cette référence à la croissance est plus qu’une métaphore biologique, c’est une affirmation que la couleur, qui est « la propriété qu’à un corps de provoquer la sensation visuelle d’une composition spectrale », que cette couleur (tsviet) est le terrain (ou le terreau) de l’être qui fait pousser et germer le pictural dans le monde. Les surfaces planes suprématistes sont « les germes de l’espace saturé de couleur ».
Le jeune Kazik a été imprégné de la nature pendant son enfance et son adolescence en Ukraine. Jusqu’à l’âge de 17 ans, au moment où il part pour la ville de Koursk pour travailler comme dessinateur technique aux Chemins de fer, il vit au gré des déplacements de son père qui était contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des endroits perdus de la campagne ukrainienne : « C’est au milieu de ces villages, dispersés dans des petits coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance[6]. » C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien[7]. Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs.
J’aimais regarder ces champs le matin quand le soleil n’est pas encore haut, que les alouettes s’élèvent dans les airs tout en chantant, que les cigognes volent à la recherche de grenouilles en claquetant et que les milans guettent, en tournoyant dans les hauteurs, les oiseaux et les souris[8].
Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:
Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage. L’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux .J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant[9].
Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:
J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature[10].
Pratiquement, tous les textes de Malévitch font référence explicite à la nature. À ce propos, on doit noter qu’il emploie tantôt le mot priroda, tantôt le mot d’origine latine natoura. Il semble que le peintre distingue parfois la natoura, comme la nature extérieure, quelque chose comme la natura naturata, et la priroda comme la natura naturans.[11] Ainsi, dans son traité de 1916, Du Cubisme et du futurisme. Le nouveau réalisme pictural, il écrit : « Répétant ou calquant les formes de la nature (natoura), nous avons éduqué notre conscience dans une compréhension erronée de l’art[12]« .Et plus loin, il déclare :
La nature (priroda) est un tableau vivant et on peut l’admirer. Nous sommes le coeur vivant de la nature. Nous sommes la construction la plus précieuse de ce tableau vivant gigantesque.
Nous sommes son cerveau vivant qui agrandit la vie[13].
Plus loin encore :
Le carré est un enfant royal plein de vie.
C’est le premier pas de la création pure en art. Avant elle, il y avait des laideurs naïves et des copies de la nature (natoura)[14].
La « nature » c’est aussi, dans la pratique de la peinture et de la sculpture des académies, un objet réel qu’on se propose de représenter. L’ami d’enfance, le compositeur ukrainien Nikolaï Roslavets écrit en 1917, dans son article « O “bespredmietnom“ iskousstvié » [De l’art « sans-objet »] pour l’almanach Supremus, non publié pour cause de révolution:
La notion de « sans-objet » peut être ramenée à la simple négation de la dépendance de l’artiste de la nécessité de représenter l’objet, de la soumission aux canons, exigeant qu’il copie la “nature“ [natoura], de la reproduction autant que possible exacte de la nature (priroda) visible des objets qui nous entourent[15].
Cependant, dans de nombreux cas, cette distinction n’est pas aussi tranchée et le mot priroda a souvent le sens de la nature visible et de la nature en soi. Je donnerai deux exemples. Dans un passage d’un article du journal Anarkhiya en 1918, le peintre affirme : »Malgré l’énorme maîtrise, malgré le rendu parfait de la nature, [les maîtres de la Renaissance] ont atteint seulement la moitié de l’idée qu’avait posée le sauvage: voir le tableau comme un miroir de la nature[16]. » Ici, c’est le mot priroda qui peut signifier les deux aspects de la nature. Et dans un autre article d’Anarkhiya, il précise ce qu’il entend par le mot priroda :
La nature est un tableau vivant, on peut l’admirer. Nous sommes le coeur de la nature, la construction précieuse de la gigantesque Terre vivante et des étoiles et, dans le même temps, nous profanons, nous mettons à mort sur les toiles des morceaux de nature, car n’est-il pas vrai que tout tableau peint à partir du vivant est une poupée morte[17].
La même ambigüité de l’emploi de natoura et de priroda se retrouve dans un article paru en 1928 en ukrainien dans la revue Nova guénératsiya, « Analyse du nouvel art représentateur. Paul Cézanne ». Il s’agit d’une traduction d’un texte russe dont nous n’avons pas l’original. Ce n’est pas Malévitch le traducteur. Confrontant le dessin d’album Tête d’adolescent de Répine (1884) au Joueur de cartes de Picasso (1914, MoMA), le peintre écrit :
Cette confrontation a pu nous donner l’impression que les nouveaux arts venaient d’une autre planète qui n’avait rien de commun avec nos lois terrestres et la perception humaine ainsi qu’avec la structure (boudova) physique de l’oeil du peintre. Mais, en réalité, il n’en est pas ainsi. Le lien du nouvel art et de l’art représentateur avec la nature (natoura) de notre nature profonde (priroda) [iz natouroï nachoï prirody] est le même, mais il a progressivement changé, en se différenciant, de façon très insignifiante et à peine sensible, d’oeuvre en oeuvre[18].
Ce qui est clair, en tout cas, c’est le reproche fait aux « spécialistes de l’art » et aux jugements de la critique: « À cause de leur analyse académique purement visuelle-optique de l’identité de la nature, [ils] n’ont pas prêté attention à l’essence (sout’) picturale de la question[19].« Sur l’exemple du tableau de Cézanne (Baigneuses devant la tente, 1883-1885, Staatsgalerie de Stuttgart), il déclare :
Il est visible qu’aucune figure n’est dessinée et peinte comme si elle était vivante, l’approche du paysage de même. Il n’y a aucune figuration véridique.
Il ne convient pas d’employer pour ce tableau le terme de ‘peinture’ dans le sens où on le percevait dans l’art représentateur, car les représentations y sont éloignées de la représentation vivante de la nature[20].
Là, il emploie le mot priroda, du moins dans la traduction ukrainienne (mais l’ukrainien connaît les deux appellations et il n’y a pas de raison a priori que le traducteur n’ait pas laissé les deux formes comme dans l’original).
Dans son grand texte lithographié de Vitebsk en 1919, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, dont une version censurée a paru à Moscou en 1920 sous le titre De Cézanne au Suprématisme, le peintre met au premier plan de sa réflexion la question de la nature, qui a été comprise, depuis Aristote (évidemment, Malévitch ne le dit pas ainsi), comme objet de la mimèsis, sujette à l’imitation[21]. Continuant sans se lasser à réfuter cette interprétation, il peut déclarer devant un paysage de toute beauté :
Que voit donc le peintre dans [un tel] paysage ? Il voit le mouvement et le repos des masses picturales, il voit la composition de la nature, l’unité des formes picturales variées, il voit la symétrie et le raccordement des contradictions dans l’unité du tableau de la nature. Il reste immobile et est transporté par le courant des forces et leur entente. C’est ainsi que la nature a construit son paysage, son grand tableau multilatéral de la technique, contradictoire avec la forme de l’homme, – elle a lié les champs, les montagnes, les rivières et les mers et, grâce à la semblance humaine, elle a pulvérisé le lien entre les animaux et les insectes, elle a formé ainsi une gradation de formes sur sa surface créatrice. C’est une telle surface créatrice qui est apparue devant l’artiste-créateur : sa toile, l’endroit où son intuition construit le monde, et il règle également les forces qui passent des énergies picturalement colorées dans des formes, des lignes, des surfaces planes variées ; il fait également des formes, les éléments isolés de leurs signes, et il obtient l’unité des contradictions sur sa surface picturale. Ainsi la création de contrastes de formes formera-t-elle un accord unique du corps de l’échafaudement, sans quoi toute oeuvre créative (tvoréniyé) est impensable[22].
Et plus loin, cette affirmation capitale, anti-constructiviste par excellence : »Nous ne pouvons vaincre la nature, car l’homme est la nature. Et puis je ne veux pas vaincre, mais je veux un nouvel épanouissement[23]. » Il est significatif que tous ces passages ne figurent pas dans le texte censuré, imprimé sous l’appellation De Cézanne au Suprématisme. Le peintre ukraino-russe estime que le cubisme a, dans un premier stade, réduit « la nature (natoura) à l’abstraction », à « la simplicité géométrique des volumes ». « Le visage du modèle était peint à la fois de face et de profil, comme des juxtapositions en contraste des variétés de la forme graphique[24]. » Malévitch dit à un autre moment :
On a eu à l’égard de Van Gogh la même approche anecdotique : on l’examinait aussi du côté du naturel, du non-naturel et du psychologique. Mais Van Gogh a abordé la nature (natoura) comme des plates-bandes. Outre qu’il a détourné, en les tirant des formes visibles du monde vivant, des factures purement picturales, il a vu en elles des éléments vivants en mouvement ; il a vu le mouvement et l’élan de chaque forme. La forme n’était pour lui rien d’autre qu’un outil par lequel passait la force dynamique. Il a vu que tout vibre d’un unique mouvement universel, devant lui il y avait l’acte, la victoire sur l’espace et tout s’élançait vers ses profondeurs[25].
Et dans un autre stade :
« Pour la première fois, les cubistes commencèrent à voir, à connaître et à bâtir consciemment leurs constructions sur les bases de l’unité générale de la nature (priroda). Il n’y a rien dans la nature qui soit un, tout est constitué de nombreux éléments et de nombreuses possibilités de comparaison […] L’assemblage cubiste, lui, est l’expression de la dynamique, de la statique et d’une nouvelle symétrie qui conduit à l’organisation de nouveaux signes dans la culture de la métamorphose du monde[26].
Dans sa conférence de Smolensk en 1921, il s’adresse aux élèves d’art :
Nous devons créer, et notre création sera notre croissance. Mais n’ayez crainte d’être le non-savoir, car vous êtes vous-mêmes la grande expérience de l’acte naturel selon la nature physique. C’est à travers la grande expérience de la loi naturelle selon la nature physique que nous trouvons la stabilité et introduisons notre organisme pan-humain pour l’appareillement réel du monde[27].
Le grand texte qu’est Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique (1922) met la nature en tant que priroda au coeur de la question de l’homme confronté à celle-ci, cette priroda qui est devenue pour lui « un mystère » (§ 5)[28]. La pensée de l’homme, nous dit Malévitch, est pratique, figurative, alors que « la pensée de la nature est l’action simple de phénomènes sans-objet » (§ 5)[29] :
S’étant armé d’une lime, [l’homme] veut scier la nature et lui donner un nouveau sens, il veut la transformer en un état figuratif rendu intelligible, il veut la rendre intelligente, qu’elle réfléchisse sur les problèmes complexes, et elle n’a rien de tout cela, et il est impossible de la scier, car en elle, il n’y a ni d’unité ni de forme matérielle. En elle, il n’y a pas non plus de frontières[30].
Et le peintre de déclarer que « la nature est dissimulée dans l’infini et ses nombreuses facettes, et elle ne se développe pas dans les objets : dans ses manifestations, elle n’a ni langue, ni forme, elle est infinie et on ne peut l’embrasser[31]. » (§7) Les efforts de l’homme pour raisonner la nature sont vains : » La raison ne peut rien dis-cerner, l’entendement ne peut rien dis-criminer, car il n’y a rien dans la nature de tel qu’on puisse dis-criminer, dis-cerner, dis-tinguer ; il n’y a pas en elle une unité qu’on puisse prendre comme un tout[32]. » (§5) Et Malévitch peut faire cette profession de foi assez extraordinaire :
Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut pas embrasser tout cela. L’homme qui tient une graine tient l’Univers, et en même temps il ne peut la distinguer malgré toute l’évidence de l’origine de cette dernière et les “arguments scientifiques’“ Il faut discerner cette petite graine pour dévoiler aussi tout l’Univers[33]. (§7)
Il n’est pas facile de situer historialement (geschichtlich) cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur la nature n’est associée à Dieu. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, je serai enclin à penser avec Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique. Ce qui ne signifie pas pour l’auteur du livre pionnier, Malévitch et la philosophie, un refus de la manifestation :
Car si le peintre-penseur, comme la théologie orientale, maintient la prédominance de la négation à [un] plan supérieur où il s’agit de penser la suressentialité de l’être comme Rien (et non plus seulement la suressence divine), la ‘position’ reprend ses droits au niveau de l’étude des énergies de ce Rien, à laquelle est consacrée la doctrine de la ‘sensation’ et de l’ ‘excitation’[34].
Mais là, personnellement, je ne m’aventurerai pas dans un domaine qui n’est pas ma spécialité. Je laisse le soin aux philosophes de creuser la question. Je citerai encore Emmanuel Martineau : « Bien au-delà de la volonté de puissance [de Nietzsche], il y a [chez Malévitch], secrètement réservé, une autre liberté, celle de s’élancer extatiquement vers l’être, ou mieux encore vers le Rien, lui-même “libéré”[35]. Ici, il faudrait développer la négation de la volonté-vouloir chez Malévitch. Dans son article « La philosophie du kaléidoscope » dont nous allons parler,[36] Malévitch cite entre guillemets « le monde comme volonté et représentation » de Schopenhauer, dont il a pu prétendre qu’il n’avait lu que le titre à la vitrine d’un magasin, mais dont il avait, pour le moins, entendu parler plus profondément, ne serait-ce que par son ami Nikolaï Roslavets. dans le remarquable petit essai, « De l’art « sans-objet », dont nous avons parlé plus haut, Roslavets cite Schopenhauer pour qui « seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs de la claire vision (prozréniyé), conditionnant exclusivement la création géniale[37]. » « La philosophie du kaléidoscope »[38] est un ajout à l’opus magnum du peintre, Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Il devait être inséré dans le paragraphe 41 du premier chapitre de la Seconde Partie du traité philosophique, seconde partie appelée « Le Suprématisme en tant que sans-objet ». Ce paragraphe commence ainsi : « La conscience suprématiste par rapport au monde des manifestations ou de toute la nature est l’excitation; c’est pour quoi tous les états, appelés matériaux, en fait n’existent pas[39]. » Dans un article publié en 1929 en ukrainien, intitulé « L’esthétique (Essai de déterminer le côté artistique et non artistique des oeuvres »,[40] Malévitch reprend l’opposition natoura/priroda. Après avoir montré « l’absence de principe artistique » d’une « reproduction purement naturaliste de la nature », il ajoute :
Nous sommes obligés de faire de même avec la nature (natoura). La nature ne peut jamais être artistique si l’on prend en considération le fait que tous ses phénomènes sont le produit de processus physico-chimiques, mais on peut raisonner autrement, à savoir : si la nature (priroda), dans chacune de ses modifications, ou bien si chacun de ses phénomènes, provoque une perception esthétique- artistique, alors, quelle que soit la modification physico-chimique, tout cela naît d’une seule loi esthétique et artistique de perception. Toute la nature sera alors semblable à un kaléidoscope où, en dehors de tout ordre, se bousculent des éléments colorés, où qu’ils tombent, ils resteront toujours dans des conditions telles qu’ils constitueront une forme fine et merveilleuse d’ornementation[41].
Qu’est-ce qu’un kaléidoscope?[42] Voici la définition de Malévitch :
Le kaléidoscope est un tuyau avec un miroir dans lequel sont versés plusieurs verres colorés de diverses grandeurs, se retournant toujours dans le désordre; dans notre oeil, on voit que tout s’ornementise, qu’un ordre s’établit- la ‘beauté’; les reflets se sont mis de façon égale à agir sur les circonstances environnantes, créant une forme, avalant la réalité, le chaos. Cependant, il n’y a pas de forme. Peut-être que le cerveau de l’homme est un miroir où existent seulement des reflets, tandis que la réalité reste dans son état invariable; c’est seulement lors de l’union des reflets avec la réalité que nous obtenons une loi de la forme; sans cela, il n’y a pas de forme, comme il n’y a pas d’ornement dans les miroirs du kaléidoscope quand est éloignée la réalité[43].
Ce n’est pas la première fois que Malévitch emprunte à un objet exotique du monde réel une appellation ludique pour désigner une réflexion profonde. Souvenons-nous de l’extraordinaire texte, commenté brillamment par Emanuel Martineau, « Le Poussah » : ce « magot porté par une boule lestée de telle sorte que le jouet revient toujours à la position verticale », désigne ni plus ni moins Dieu. Et dans « La philosophie du kaléidoscope », Malévitch reprend l’idée de Dieu n’est pas détrôné, à savoir que « dans notre culture jusqu’ici, l’homme se représente les phénomènes consistant en l’image ternaire de l’art, de la science et de la religion »[44], ces trois « voies » mènent une lutte entre elles et chacune prétend être la vérité (istina); ces trois voies sont fondées sur la foi, la foi en elles-mêmes, mais aussi sur le Futur, un Futur qui serait un commencement[45]. C’est à partir de cette réflexion, nous dit Malévitch, qu’il « a cherché une réponse dans la nature, voyant en elle l’unique coffret (lariets) dans laquelle sont assemblées des réponses; en elle gît l’image vers laquelle l’homme se fraye toutes les voies conformes au but à travers le principe de la science, de l’art et de la religion »[46]. Et de préciser que la nature n’a ni futur, ni plan sur le futur, elle est le processus du jour d’aujourd’hui et elle ne peut regarder dans le futur. Et de répéter qu’il n’y a en elle rien d’artistique que c’est dans l’homme seulement qu’existe un principe artistique :
Il n’y a dans la nature ni but, ni logique, ni de preuve, ni d’organisation, c’est seulement en moi que mes preuves scientifiques sont les formes du travail cognitif scientifique et le principe organisateur. Alors, l’être n’est pas chaos, seulement le principe organisateur de tout ce qui naît en moi; mais puisqu’il organise, moi aussi je suis organisé, car je suis seulement une particule de l’être qui n’en est pas partie et que ne le domine pas[47].
La nature est donc sans objet et la matière-nature est repos (pokoï), comme est repos le principe artistique. C’est seulement nos « hallucinations psychiques » qui nous font concevoir le mouvement et le repos[48] : « La ligne psychophysique des déformations de la vision, des hallucinations, est semblable à la cellule déformée dans le kaléidoscope par les miroirs et autre. En cette déformation consiste ce que nous appelons la nature profonde (priroda), la nature visible (natoura) »[49]. En fait, c’est « le repos qui est la fin des visions et des changements, c’est quelque chose au-delà de la conscience et de la représentation, c’est ce en quoi est la matière et ce que veut devenir également “l’âme“ « [50] .
L’homme qui crée de la beauté à partir de descriptions poétiques, picturales, musicales de la nature est en quête de l’authenticité des choses. En réalité, cette authenticité n’existe que dans nos visions fantomatiques de la nature. Et Malévitch finit par déclarer:
La nature est un certain kaléidoscope dans lequel la verroterie colorée qui y est jetée peut donner une multitude d’édifications formelles, étant elle-même dans un seul aspect invariable[51] […] Il est possible que la nature soit pour nous le même kaléidoscope en mouvement. Il est possible que notre oeil soit cette fente à travers laquelle nous voyons la nature comme une matière (viechtchestvo) invariable, tournoyante ou une cellule qui, en se reflétant dans notre oeil, provoque une multitude de phénomènes dont l’authenticité ne peut être discernable : où est l’authenticité et où est son reflet? […] Des miroirs sont tout autour et l’on ne sait pas où est l’authenticité […] et on ne peut pas casser le kaléidoscope, cela signifierait casser son cerveau, c’est-à-dire soi-même et voir que dans le cerveau il n’y a rien – nous trouverons le cerveau, mais nous n’y trouverons ni chaise, ni Dieu, ni esprit. Nous pouvons indiquer qu’à cet endroit il y avait Dieu, dans celui-là il y avait l’esprit, mais où est-ce qu’ils sont maintenant, on ne le sait pas. Dans l’esprit, dans la matière ou dans le principe artistique? Est-ce qu’est authentique mon être (souchtchestvo) physique, spirituel ou artistique, est-il beau consciemment ou inconsciemment, est-il esthétique ou, peut-être, suis-je un reflet de reflets[52]?
Et une des conclusions de cet article touffu, non rédigé, mais, comme toujours chez Malévitch, d’une efficacité barbare raffinée avec des inflexions lexicales pleines d’humour, est ainsi formulée : « La nature ne manifeste et ne révèle rien, comme cela nous semble. Les manifestations humaines restent les mêmes phénomènes du zéro invariable[53] sur lequel sont placées les espérances d’une manifestation. »
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On le sait, Cézanne fut, prioritairement, celui qui provoqua la révolution opérée dans la création malévitchienne à partir de 1910. Or l’impulsion de Cézanne fut donnée autant sur le plan de l’approche formelle que sur le plan de la réflexion conceptuelle à partir de déclaration du Maître d’Aix. Et la nature en est le point crucial. C’est Cézanne qui emploie le premier le terme de « sensation », si capital pour comprendre la pensée picturale de Malévitch. Cézanne parle de « la sensation forte de la nature »[54] Sans aucun doute, c’est dans la scrutation pénétrante de l’art cézannien que Malévitch a puisé sa propre conception de la nature. À propos de l’Autoportrait de Cézanne de la Collection Chtchoukine, il écrit que cette oeuvre est importante « par sa définition de la sensation picturale » : « Cet autoportrait ne coïncide pas avec la réalité. Voilà pourquoi on ne peut l’appeler un autoportrait. La forme de la nature et l’oeuvre créée sont différentes[55]. » Notons ici que Cézanne avait affirmé que « l’art était une harmonie parallèle à la nature[56]. » D’autre part, la réflexion sur le cubisme, surtout le cubisme de Picasso, fait comprendre qu’il ait pu penser la nature en tant que kaléidoscope. Peut-être a-t-il reçu en cela une impulsion de tel passage du célèbre article de Yakov Tugendhold dans la revue Apollon en 1914 sur la Collection Chtchoukine. Parlant du tableau de Picasso Usine (Horta de Ebro), le critique russe souligne la « combinaison de surfaces planes géométriques, pierreuses, aux facettes de miroir […] Les lignes des murs et des toits de cette Usine ne se rencontrent pas dans la direction de l’horizon, comme l’exigeait Cézanne, mais se dispersent en largeur, se sauvent dans l’infini. Ici, il n’y a pas de point mental de rencontre générale, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a pas de début, ni de fin, ici, c’est le froid et la démence de l’espace absolu. Et même les miroitements des murs de cette Usine jouent de répétitions sans nombre, se reflètent sur le ciel, font de l’Usine un labyrinthe ensorcelé de miroirs, l’hallucination d’un délire…[57]
L’obstination qu’a eue Malévitch à penser la nature s’est traduite de façon nouvelle très originale dans sa période post-suprématiste où s’opère la synthèse du sans-objet par l’énergie de la couleur et l’iconicité hiératique des contours des êtres et des choses.
[1] Hölderlin F., » Wie wenn am Feiertage » « Elle, merveilleusement toute présente/ La puissante, la belle divinement, la Nature » (trad. Michel Deguy)
[2] Gauguin P., Racontars de rapin [1901], Paris, Falaize, ss d, p. 77
[3] Malévitch K. Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique » [1922], § 7
[4] Heidegger, M., Einführung in die Metaphysik [1935] – « Die φύσις ist das Sein selbst, kraft dessen das Seiende erst beobachtbar wird und bleibt »
[5] Malévitch K., Écrits, Paris, Allia, 2015, p. 233-234.
[6] Malévitch. Colloque international tenu au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 155
[7] Cf. Malévitch K., « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Malévitch K., Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne L’Âge d’Homme, 1981, p. 52
[8] Malévitch. Colloque international, p. 154
[9] Malévitch K. « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », op.cit., p. 51. Rappelons-nous le début du poème de Hölderlin dont un extrait est cité en exergue :
Wie wenn am Feiertage, das Feld zu sehn
Ein Landmann geht, des Morgens, wenn
Aus heißer Nacht die kühlenden Blitze fielen
Die ganze Zeit und fern noch tönet der Donner,
In sein Gestade wieder tritt der Strom,
Und frisch der Boden grünt
Und von des Himmels erfreuendem Regen
Der Weinstock trauft und glänzend
In stiller Sonne stehn die Bäume des Haines
[Comme lors des jours de fête, voir son champ/Un paysan s’en va, le matin, /Quand tout le temps de la brûlante nuit tombaient /Les éclairs rafraîchissants et qu’au loin tonne le tonnerre, /Le flot rentre sur ses bords, /Et, frais, le sol verdit/Et de la réjouissante pluie du ciel/Dégouline le cep de vigne et, étincelants, /Dans le silence solaire se dressent les arbres du taillis.]
[10] Ibid., p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in Malevich K., The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III, Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33. Nous analysons plus bas plusieurs propositions à partir du texte russe original : r Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaleidoskopa », Sobranie sočinenij v pjati tomah (éd. A. Šatskih), Moscou, « Gileja », 2003, t. 4, p. 48-67. Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père. Il admire les jeunes paysannes en vêtements de couleur.
[11] Voir l’article synthétique de Mikel Dufrenne « Nature », dans : Souriau É., Vocabulaire d’esthétique« , Paris, PUF, 1990, p. 1056-1058
[12] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 49
[13] Ibid., p. 50
[14] Ibid., p. 66.
[15] Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus (Kazimir Malévitch et la Société Supremus), Moscou, Tri kvadrata, 2009
[16] La voie de l’art sans création » in : Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 124
[17] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 134 (« La fracture »).
[18] Ibid., p. 425
[19] Ibid., p. 428
[20] Ibid., p. 428-429
[21] Voir Martineau E., « Mimèsis dans la Poétique : pour une solution phénoménologique (À propos d’un livre récent) », Revue de Métaphysique et de Morale, Paris, Armand Colin, octobre-décembre 1975, p. 438-466
[22] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 200
[23] Ibid., p. 202
[24] Ibid., p. 219
[25] Ibid., p. 234
[26] Ibid., p. 221-222.
[27] Ibid., p. 282
[28] Ibid., p. 313
[29] Ibid., p. 312
[30] Ibid., p. 312-313
[31] Ibid., p. 314
[32] Ibid., p. 313 « Разум не может раз-умить, рассудок ничего не может рас-судить, нет в ней ничего такого, что бы возможно было рас-судить, раз-умить, раз-глядеть, нет в ней единицы, которую возможно взять как целое. »
[33] [33] Ibid., p. 314
[34] Martineau E., Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 178
[35] Martineau E., « Sur ‘Le Poussah’ », in Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 668
[36] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 4 (sous la direction d’Aleksandra Šatskih), 2003, p.48-67
[37] Roslavets N., « O ‘bespredmetnom’ iskusstve Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus, op.cit.
[38] Malévitch K., « 1/41 Filosofija kaleidoskopa », op.cit.
[39] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 3 (sous la direction de A. Šatskih), 2003, p. 244; traduction française de Gérard Conio – Malévitch K., Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel, CH-Gollion, Infolio, 2011, p. 284.
[40] Nova Generatsija, N° 12; traduction française dans Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 547-566
[41] Ibid., p. 553
[42] Selon les définitions du Grand Robert. Ce mot vient du grec καλός, beau, de είδος , forme, aspect, et de σκοπεῖν , regarder. Il s’agit d’un « petit instrument cylindrique, dont le fond est occupé par des fragments mobiles de verre colorié qui, en se réfléchissant sur un jeu de miroirs angulaires disposés tout au long du cylindre, y produisent d’infinies combinaisons d’images aux multiples couleurs. »
[43] Malévitch K., « 1/41; Filosofiya kaléïdoskopa », op.cit., p. 59-60
[44] Ibid., p. 49
[45] Sur le dialogue de Malévitch avec le livre de Mihail Geršenzon Trojstvennyj obraz soveršenstva [L’image ternaire de la perfection] (1918), voir ma « Postface » à la traduction de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, et la communication de Gérard Conio lors de ce colloque.
[46] Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaléidoskopa », op.cit., p. 50
[47] Ibid., p. 52
[48] « Mon point de vue est que ni dans la nature, ni en dehors d’elle, il n’y a de principe ni artistique, ni religieux, il n’y a pas quelque chose qui organise; moi, en tant que résultat des interactions incessantes, je ne sors pas de la nature sans-objet et si même je manifeste quelque chose, toutes les formes de ma manifestation ne sont rien d’autre qu’un nouvel aspect formel des phénomènes du but infini des actions et comme elles n’ont pas d’idée, il n’y a pas en elles de mouvement. En conséquence, on peut définir la nature comme repos, ma matière est repos; et s’il en est ainsi, le principe artistique est ce même repos et alors dans le mouvement il n’y a pas de principe artistique. Mais le repos lui-même est déterminé par le mouvement, l’un et l’autre sont nos hallucinations psychiques. » Ibid.
[49] Ibid., p. 58
[50] Ibid., p. 52
[51] Notons que Baudelaire a pu comparer, l’artiste de la vie moderne, en tant qu’ »amoureux de la vie universelle », « à un miroir aussi immense que [la] foule, à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. » : Baudelaire Ch., « Le peintre de la vie moderne » [1863], in Curiosités esthétiques. L’Art romantique, P., Garnier, 1986 (éd. H. Lemaire), p. 464
[52] Ibid. p. 55-56
[53] Voir le manifeste de 1923 « Le Miroir suprématiste », dans Malévitch K, Écrits, op.cit.,
[54] Cézanne P., Lettre à Louis Aurenche du 25 janvier 1904, in Correspondance, Paris, Grasset, 1978 (éd. John Rewald), p. 298
[55] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 578
[56] Cézanne P., Lettre à Joachim Gasquet du 26 septembre 1897 in Correspondance, op.cit., p. 262
[57] Tugendhold Ja., « Frantsuzskoe sobranie S.I. Ščukina » [La Collection française de S.I. Chtchoukine], Apollon, 1914, N°N° 1-2, p. 35
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WHAT IS SUPREMATISM?
WHAT IS SUPREMATISM?
Jean-Claude Marcadé
These few notes are only intended to deal with certain problems which have arisen in the field of art criticism from the observation that one cannot speak of 20th Century art without mentioning the Suprematist revolution. A Malevich fashion is currently to be seen which, just as much as the Kandinsky fashion in its time, provokes much emotional discourse carrying with it a mixture of snobbery and sensationalism to the detriment of rigour. In fact, many people are nowadays convinced that ‘wishful thinking’ is more interesting than rigour.
We are still a long way from having all the information needed to form definite conclusions about the meaning of Suprematism. Many events from the story of Russian art in the tens’ and twenties’ remain hidden in shadow. The greater part of the writings of Malevich are not published in Russian and the inevitable inaccuracies of translation give rise to ambiguities. Lastly, important works (canvasses, architectones, drawings) remain inaccessible, stored away in Soviet museum reserves or kept in private collections. Mistakes and omissions are the natural outcome of such a lack of information. It would be pointless to blame western researchers for these faults. It should not be forgotten that it is thanks to these same western researchers who have at a great price assembled the diverse elements of a story doomed to mental oblivion, that Russian art from the first quarter of the 20th Century in general, and Malevich in particular has escaped the amnesia of humanity’s collective memory. For it has now won back in Russia itself a following, which though still feeble, holds out much promise for the future.
One can understand the errors and omissions arising from such unfavorable conditions. However, it is altogether different when it comes to the distortions and tendentious interpretations made from areas of concrete knowledge. It is here that rigour must intervene and calm the ardours of a wayward imagination. By enquiring: ‘What is Suprematism?’ we are led to ask questions about ideas often invoked in a vague and confused way concerning this enigmatic ‘ism’ among the ‘Kunstismen’ of the 20th Century.
1. Suprematism is anti-constructivist.
Only too often we find Constructivism and Suprematism lumped together. Upon seeing some geometric form, the unwise critic immediately cries Constructivism. Despite superficial similarities between Constructivism and Suprematism, the two movements are nevertheless antagonists and it is very important to distinguish between them. The confusion arises from the fact that several artists, either formerly part of the Suprematist movement like El Lissitzky, or who had once worked under its influence like Liubov Popova and Rodchenko, soon became exponents of the culture of materials. They celebrated this latter in their creations, deliberately opting for the way opened, from 1914, by Tatlin’s reliefs. Constructivism aims to employ the material as foundation, it involves the cult of the object. For Constructivism, ‘the object is work of art and the work of art is object’. It is firmly based on a materialistic and utilitarian philosophy. Its aim is the functional organisation of life under all its aspects. The easel-painter must give way to the artist-engineer, to the productivist, the painting to the ‘shaping’ (oformlenie) of life. The principles of Constructivism, though already accepted in practice, were not formulated until 1922 (‘Constructivism’ by A. Gan, Tver; ‘And yet it moves’ by I. Ehrenburg, Berlin; two numbers of the Berlin review ‘Veshch/Gegenstand/Objet’ by El Lissitzky and I. Ehrenburg…).
By contrast, Suprematism, whose first writings date from the end of 1915, was born of an awareness of the insignificance of the object. For Malevich, the object as such does not exist, it dissolves in the energy stimulus (rozbuzhdenie) of non-objective beingness. Suprematism is therefore an active negation of the world of objects. It endeavors to exhibit a world without objects and without objectives, die gegenstandslose Welt, the only one to have a real existence. When Malevich speaks of Suprematist ‘utilitarianism’ or ‘economy’, he means neither functionalism nor rational schematisation. Suprematist economy and utilitarianism seek to transform ‘this green world of flesh and bones’, the world of ‘nutrition’, into a world of desert, of absence, aimed towards the unveiling of essential beingness. Although Suprematism is both painting in ontological action and meditation on being, it does not, however, neglect the technical problems of construction. The skill (umenie) is very important for Malevich (we should remember his vast pedagogic work in Unovis in Vitebsk and at Inkhuk in Petrograd), but it is neither the major factor nor the aim of creation. Artistic mastery should yield to the demands of the flux of being in the world and should not exhibit the material in its skeleton-like nudity as Constructivism does. It ought to show the non-existence of form and colour. This is why the squares, circles and crosses of Suprematism are quite unrelated to the squares, circles and crosses occuring in nature – they are the irruption of non-existence, and constitute FORMING and not INFORMING elements.
2. Is Suprematism mystical?
The word ‘mystical’ has been misused so often in the field of Russian art that one hesitates to apply it to the thought and works of Malevich. In this particular case, there is no question of vague and imprecise religious agendas nor theological states of the soul. But if one accepts that mystical vision bypasses the intermediaries and transforms the ordinary perceptions of the five senses into a contemplation of the world in its total being, then it can be asserted that Malevichian Suprematism is mystical. This does not, however, attribute special status to Malevich since true art has always and will always be linked to this direct penetration of the total beingness of the world. The mysticism of Malevich stands out all the more because of its fundamental antagonism to the dominant postrevolutionary thought of Constructivism and materialism. There are, however, similarities in approach and in thought not only to certain aspects of Buddhism (undoubtedly through the books and articles of P.D. Uspensky) but also with the apophatic theology of the Greek Fathers and with Hesychasm. Though not wishing to overestimate these elements among so many others in Suprematism, one cannot ignore them.
3. Suprematism as absolute Non-objectivity.
There are many ambiguities in the names applied to the different manifestations of the plastic arts which in the 20th Century no longer represent the elements of reality as we see them around us. The most usual term to designate this art which refuses all reference to any known thing in the perceptible world is that of ABSTRACTION. Though this term with its nuances may be appropriate for Kandinsky or even Mondrian, it will not do for Suprematism which is not the triumph of ‘abstraction’ but of ‘bespredmetnos’ (non-objectivity).
In abstraction, there is always a RAPPORT WITH THE OBJECT, there is always an interpretation of the world by rapport to a REPRESENTATION (in the sense of the ‘Deutung’ discussed by Erich Auerbach in his celebrated book on mimesis). But Malevich is clear on this subject: Man CAN NOTHING REPRESENT. The artist must only favour the epiphanic appearance of beings as manifestations of being in the world. Whereas abstraction wants to know the object in its essence such as we intuitively know it and not according to our normal eyesight, Suprematist non-objectivity refuses all reference to the world of objects and only recognises ONE WORLD, that of the abyss of being. Where Kandinsky’s abstraction is still dualist-symbolist, where Mondrian’s abstraction is a system of pictorial and semiological equivalences, Malevichian non-objectivity is the radical destruction of the bridge by which metaphysics and traditional art spanned this ‘great abyss’ separating a world accessible to reason or intuition from a world which is not. For Malevich there is but one sole world – absolute non-objectivity. It is the SENSATION of this world which consumes all vestige of form at the two poles of Suprematism – the Black Square and the White Square.
Though Malevich, with pedagogic intentions, wanted to explain in his Bauhaus book in 1927 what conditioned artistic vision in different epochs in terms of the environment, this is not to say that Suprematism is the pictorial reproduction of that environment (an aerial view of the earth). It means that the environment has made possible the Suprematist consciousness. Aerial vision has not given rise to new geometrical forms, abstractly conceived by viewing forms from above. It explains the Suprematist liberation from the terrestial gravity of objects, their annihilation in the ‘liberated nothingness’. Malevich calls Suprematism a ‘new realism’ in so far as it embraces the only true reality of the non-objective world.
4. Suprematism as an All-embracing Philosophy.
The pictorial is for Malevich the privileged site for Suprematist revelation, but the latter is not limited to what is traditionally called the plastic arts. Suprematism reaches out to all branches of human activity. It wants to transform life in its entirety (economical, political, cultural, religious). If the perspective inherited from the Renaissance, or the inverted perspective of iconic art has been radically suppressed, this is because man’s place in the universal movement is not totally new. Suprematism is not humanist. It is not the triumph of man as the centre of the universe, the centre of converging or diverging vision, but the triumph of ‘liberated nothingness’. Man in general and the artist in particular, is the emitter and transmitter of the energies of the world which pass through him. He himself is this world. He is not the enterpreter but the prophet in the etymological sense of the word. It is by light of this new perspective that the new world must be erected. It will be built out of pain, for the figurative resists, and whenever there is resistance, there is war. Wars and revolutions are inevitable phenomena in the world march towards the liberation from the burden of the figurative, reinforced through the centuries by humanity’s anthromorphism and its need of comfort and convenience.
It would be hazardous to identify the ideas of Malevich with any kind of idealism, subjectivism, psychologism or pantheism. Rather they are phenomenological, in Heiddeger’s sense – and a few years before him – in so far as they constitute a ‘deciphering of being in its beings’.
(1978)
Catalogue, Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, Paris, 1978
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САМУИЛ АККЕРМАН: ЖИВОПИСНЫЙ ДИАЛОГ С САКРАЛЬНЫМ И ПОЭТИЧЕСКИМ
САМУИЛ АККЕРМАН: ЖИВОПИСНЫЙ ДИАЛОГ С САКРАЛЬНЫМ И ПОЭТИЧЕСКИМ
«La poésie ne s’impose pas, elle s’expose.»
Пауль Целан (26.3.69)[1]
Первые связи Самуила Аккермана со священной землей Израиля завязались через насыщение литургией, писаниями, раздумьями над иудейской традицией на его родной Украине, в этой карпатской местности на стыке славянского, венгерского и цыганского миров. Здесь в 1970-ых годах художник разработал целую «флоральную» эстетику, повествующую о мире в беспредметных притчах, красота которых идет от искусства, настоенного на узоре, от формального вдохновения, источником которого послужили частично гуцульское народное искусство, частично Врубель киевского периода.[2] Физический контакт с землей Израиля, начиная с 1980-ых годов, позволил художнику расширить живописное видение и воплотить его в новом свете и новом пространстве. Он, вне сомнения, еще продолжает свои исследования цветения мира и размышления в символических линиях и цветах удивительной сложности – наследие Врубеля, и даже Филонова, – чередующихся с произведениями значительно более минимальной иконографии, наследием супрематизма Малевича, цитируемого неоднократно. Диалог с ним никогда не прекращался, и многочисленные вариации живописного словаря Малевича мы обнаруживаем, например, в Красной заповеди, в которую вовлекается «кривая мира» из Супремуса N° 58, находящегося в Государственном Русском музее; она повторяется в сочетании с черным крестом, в который вписана еще одна малевичевская метонимия вселенной, «слеза» из Супрематизма N° 55 Краснодарского музея, преображенная Самуилом Аккерманом в череп, и, таким образом, превращающая это произведение в синтез супрематизма и алогизма. Та же «кривая мира», которую Малевич именует в одном из набросков руссифицированным польским словом «тарча»,[3] появляется в Надсолнухе (типично хлебниковский неологизм, совсем во вкусе художника[4]). В Супрематической горе чаш, как и в Чаше-лике, Радуге всекрасного или Супрематических чашах, супрематические элементы выходят из чаши, любимой художником формы, которую он использовал в многочисленных вариациях. Эту чашу, со всеми подтекстами, которыми она наделена в иудейско-христианском образном представлении о мире, Самуил Аккерман заимствовал из иконы, символизирующей все русское искусство, Троицы Ветхозаветной преподобного Андрея Рублева, находящейся в Государственной Третьяковской галерее.
В 1980 году эта икона стала предметом диалога карпато–русского художника в форме акции на земле Израиля. Сюжет иудео-христианский в полном смысле этого слова, поскольку он символически изображает «гостеприимство Авраама», как оно поведано в Книге Бытия (18:1-16): три мужа явились патриарху у дубравы Мамре – это «явился Господь», говорится в библейском тексте, и Авраам поклонился им до земли и назвал их Владыка (Адонай). Христианская Традиция увидела в этом явлении трех «странников» образ Бога в трех ипостасях, Элохим (под этим именем во множественном числе Господь говорит с Авраамом в первой книге Ветхого Завета).
Таким образом, этот фрагмент Библии делят между собой иудейская и христианская Традиции. Глубоко иудейский во всех аспектах своей жизни и искусства художник, Марк Шагал дал очень личную интерпретацию этого эпизода в многочисленных ему посвященных произведениях: в серии гуашей-иллюстраций к Библии 1931 года (Авраам, поклоняющийся трем ангелам; Авраам, принимающий трех ангелов, Ницца, Национальный музей Библейского послания Марка Шагала, или холсты Aвраам и три ангела, вариант 1940 года, частное собрание, и вариант 1960-1966 годов, Ницца, Национальный музей Библейского послания Марка Шагала). Шагал обращается в своем примитивистском стиле, близком русскому лубку, к христианской иконографической интерпретации, а именно: равенству трех ангелов по своей форме и сущности.
Поэтика Самуила Аккермана отталкивается от противоположного, поскольку его искусство отрицает миметическую фигуративность существ и мира, даже если то здесь, то там он населяет свои картины персонажами (сам художник, его жена, дочери), это скорее едва намеченные пиктограммы, чем истинные «портреты», – то, что Марсель Коэн назвал «знаками-пиктограммами», «говорящими рисунками», которые «несут значение сами в себе».[5] Единственный элемент, связывающий выбор иудео-христианских тем у Шагала (вспомним десятки его картин с распятием[6]) и у Самуила Аккермана, – это стремление иудаизировать или ре-иудаизировать ветхозаветные темы, столь полно проиллюстрированные христианским искусством, в то время как иудейское искусство, из-за моисеева запрета, под страхом идолопоклонничества, не дало систематической их разработки в пластических изображениях вплоть до второй половины XIX-го века.[7]
И однако, еще со времен ковчега, по обоим концам которого золотые херувимы простирали вверх свои крылья, покрывая его (Исх. 25:18-20), а в христианскую эру – фресок Дура-Еуропос (245 н.э.), иллюстраций из многочисленных средневековых иудейских рукописей, возможность пластических изображений, и не только орнаментальных, не прекращала напоминать о себе. XX-ый век стал свидетелем расцвета иудейских художников и скульпторов, принявших участие в самых разнообразных эстетических движениях. В начале 1920-ых годов были даже предприняты попытки создания национального иудейского искусства, будь то под эгидой Культурлиги Киева, Москвы, или Берлина.[8]
Но вернемся к Самуилу Аккерману и его иерусалимской акции, отталкивающейся от иконы Троицы Ветхозаветной Рублева. Эта акция определенным образом вписывается в историю сближения христианских ветхозаветных сюжетов с иудейским мировоззрением. Этот же процесс обнаруживается и у поэта из Черновиц, Пауля Целана, с которым Самуил Аккерман ведет напряженный диалог. Вспомним стихотворение «Du sei wie du» [Tы, будь как ты][9], в котором стих Исайи (Ис. 60:1) в старонемецком варианте Мейстера Экхарта перемежается с современным немецким языком и заканчивается ивритом, транскрибированным латиницей: «kumi ori» [Восстань, воссияй]. Как пишет Джон Фелстинер, «Стихотворение Целана отталкивается от немецкого мистика, проведующего Исайю, обращается к иудейскому поэту, возобновляющему свою связь с традицией, и заканчивается образом самого слова, держащего мрак.»[10]
Само собой разумеется, что ни в чем не отрываясь от мира, от своей традиции, от своей веры, Самуил Аккерман нисколько не пытается скрыть или подорвать идею иконы, к которой, нaоборот, он проявляет самое глубокое уважение как человек, и как художник – самое глубокое восхищение. Самуил Аккерман принадлежит своему времени, будучи при этом вскормлен на живописных, религиозных, мистических, поэтических опытах прошлого. Между ним и сакральным произведением Рублева устанавливается диалог. Выбор Иерусалима преднамеренный: речь идет о том, чтобы вернуть Троицу в символическое место, место встречи странника. Для иудейского художника Иерусалим представляет собой именно встречу Другого. Акция, как свидетельствуют созданные на ее основе произведения и снимки, заключалась в развертывании свитка, на котором вырезаны одноцветные гуашевые плоскости. Этот свиток лежит на охряной земле пустыни, в своей обнаженности готовой предаться ласкам духовного дуновения; художник стоя совершает священнический обряд. В начале свиток свернут. Первая часть – это золотое поле, иерусалимский свет; вторая часть сворачивается, оставляя на виду золото; третья линия разрезается на три гуаши; в четвертой появляются четырехугольник (Храм) земли Иерусалимской, рисунок треугольника на свитке, престол и чаша – элементы иконы Рублева, к которым Самуил Аккерман возвращается в многочисленных вариациях, на протяжении всего своего творчества; и наконец, в последней части свиток заново свернут с двух концов, указывающих на перекресток дорог, ведущих в Вирсавию и Вифлеем. Вирсавия – место союза Авраама, отца верующих, где он «призвал имя Господа, Бога вечного» (Быт. 21:33); Вифлеем – для иудеев – место гроба Рахили, а для христиан – земля Иудейская, из которой вышел Добрый пастырь.
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В Париже Самуил Аккерман с 1984 года. Здесь он живет и работает сегодня, непрестанно при этом возвращась в Израиль. Его интеллектуальное пространство, постоянно обогащаемое библейскими текстами с их иудейской герменевтикой, столкнулось с художественной жизнью французской столицы, сконцентрировавшей в себе все импульсы, пришедшие со всех четырех концов света, с жизнью бурлящей, противоречивой, обостренной, подверженной различным модам. Здесь он преследует свое собственное видение мира, продолжая при этом постоянный диалог с близкими ему по духу художниками, писателями и поэтами, в особенности с Малевичем, Йозефом Бойсом, Вальтером Беньямином и, главным образом, Паулем Целаном.
Коллекционер Беньямин напоминает о поездке немецкого художественного критика в Москву, где «он приобретает множество сделанных вручную деревянных детских игрушек со всех краев Советского Союза, игрушек, которые он скупает на рынках и в лавках»[11]. Ясно, что именно здесь Самуил Аккерман черпает материал для своей иконографии, которая зачастую заимствует у мира детства полный арсенал живописных знаков: с особой настойчивостью повторяется мотив детской коляски, или скворечника и веера. Его раскладная книга Осеменение раскрывает иероглифический словарь Аккермана: детская коляска, веер, одуванчик, несомый дыханием ветра-возбуждения и веером рассеивающий свое семя, которое растет и становится книгой. Отметим совпадение с Паулем Целаном в ассоциировании бессознательного с детством. В стихотворении из сборника Fadensonnen [Нити солнц] говорится:
Die Wahrheit, angeseilt an
die entäußerten Traumrelikte
kommt als ein Kind
über den Grat[12]
Более чем в двухстах гуашах и маслах Самуил Аккерман ведет глубоко оригинальный живописный диалог с поэзией Целана. И делает он это принципиально иначе, чем современный немецкий художник Ансельм Кифер в том же диалоге, воплощенном в большой части его работ. Свои произведения гигантских форматов Ансельм Кифер обычно усыпает граффити с цитатами, написанными от руки и идущими, исторически, от византийского иконоборчества до Велимира Хлебникова. Связь между этими надписями и собственно живописным произведением достаточно ослаблена и зачастую произвольна. Ее единственной мотивировкой является интеллектуальный интерес Кифера к поэзии, философии, богословию, даже социологии. Арийский немец католической культуры, он смело вступил в диалог с поэтической мыслью, укоренившейся одновременно в немецкой и иудейской традициях. Само собой разумеется, что Ансельм Кифер не мог взять за образец все герменевтические аспекты автора Die Niemandsrose [Роза – Никому] или Sprachgitter [Решетка языка]. Иногда он удовлетворяется чистыми граффити, заимствованными из Lichtzwang[13] или Mohn und Gedächtnis [Мак и память]. Он выделяет величественную Фугу смерти, которая позволяет ему отразить семантические и лексические элементы привычным арсеналом материалов, почерпанных непосредственно из природы или человеческой физиологии: уголь, пепел, земля, песок, ветви, хворост, метал, гуммилак, солома, человеческие волосы. Тонкостям и эллиптической полисемии Пауля Целана Кифер дает немецкую интерпретацию в стиле великих германских мифологий. Это кажется очевидным, когда констатируешь, что он использует один и тот же живописный подход к циклу, созданному на основе Фуги смерти, и циклу, выросшему из вагнеровских Майстерзингеров.[14] Становится ясно, что этой навязчивой серией Ансельм Кифер стремится показать не только ужасы холокоста, но и вину немцев. И действительно, как писал Даниэль Арасс, «Кифер становится преемником Целана ради самого себя».[15]
Это, безусловно, касается и Самуила Аккермана, который ничуть не иллюстрирует поэзию Пауля Целана, но вступает в диалог с близким ему по духу поэтом, происхождением из той же земли и того же иудейского религиозного комплекса, что и он сам. В то время как Ансельм Кифер работает в направлении беспредметного нефигукативного натуралистического гигантизма, Самуил Аккерман скорее близок пиктурологии Пауля Клее (его трактовке самой поверхности при помощи живописных средств): он создает на относительно небольших плоскостях (соответствующих минималистическому поэтическому пространству Целана) целые миры, которые каждый раз самодостаточны и насыщены множественностью не тольно формальной, но и символической. Достаточно привести один пример, чтобы понять специфику искусства Аккермана. В поэтике Пауля Целана значительное место занимает растительность. Ансельм Кифер использует то семечки подсолнуха, солому, то бронзу и свинец (Pour Paul Celan – Ukraine [Паулю Целану – Украина]); а Самуил Аккерман превращает отдельные растения в пиктограммы, которые являются каллиграфическими следами и приобретают различные символические формы: развеивающийся на ветру одуванчик, подсолнух, который может стать посохом библейских пастырей или сегодняшних паломников,[16] или травинка, стебель которой заканчивается звездой Маген Давид, щитом Давида, без одной ветви, той, которая будет восстановлена с приходом Мессии. Самуил Аккерман переводит в воздушные знаки все, что содержит часто повторяющееся у Целана слово «Halm» [соломинка] – хрупкий, нежный, слабый стебель, утрачивающий силу.
Самуил Аккерман не нуждается в «само-иудаизации», как Кифер: с Паулем Целаном его связывает физическая связь с Торой. Можно сказать, как Петер Майер в его статье «Alle Dichter sind Juden», повторяя известный эпиграф, «Все поэты жиды», который Пауль Целан поставил в начале своего стихотворения Und mit dem Buch aus Tarussa [С книгой из Тарусы вместе] из сборника Die Niemandsrose [Роза – Никому] и который является вариацией известного стиха Марины Цветаевой из ее стихотворения Поэма конца[17]]: «Иудей строит параллели, он все видит в согласовании […] Поэт уподобляет себя ученому раввину, упоминающему для каждого фрагмента Торы все 49 значений»[18].
То же можно сказать и о картинах Самуила Аккермана, в которых сплетены совпадения и связи с иудейской Традицией, зачастую сопряженные с явными или скрытыми намеками на творчество других художников, в особенности Малевича или Бойса. У Аккермана есть нечто раввинское: каждое его произведение сложное, порою с затемненным смыслом, требующее комментария или расшифровки (l‘Entzifferung у Якоба Беме), каждое его произведение – микрокосм. Все его творчество – и эта черта служит оправданием всей его работе с поэтической мыслью Пауля Целана – диалогично и интертекстуально[19].
Непосредственные ссылки Самуила Аккермана на Пауля Целана переводят на язык живописи поэтические образы автора Todesfuge [Фуги смерти], Fadensonnen [Нитей солнц], Atemwende [Поворота дыхания], Sprachgitter [Решетки языка]. Стихотворение Schibboleth [Шибболет] особым образом отразилось в иконографии Самуила Аккермана: во фрагменте из Книги Судей Израилевых (Суд. 12:5-6) слово «шибболет» – колос – деформировано в «сибболет» и становится причиной смерти. Слово является истинным местом жизни и трудности ее подлинности. Стихотворение начинается так:
Mitsamt meinen Steinen,
den großgeweinten
hinter den Gittern
schleiften sie mich[20]
Сюжет решетки превращается у Аккермана в изгородь, чаще всего деревянную (как в России и на Украине). Это ограда, (тюремная) решетка, колючая проволока. Один французский комментатор заметил: «В стихотворении Schibboleth [Шибболет] решетка обозначает первоначальное разделение; мы отрезаны от ‘договора’, перенесены в порядок слов, камней, в тональности и ритме, скандируемых делением.»[21] Дерево становится лейтмотивом многих гуашей из целановской серии: Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Дерево сравнивается с камнем, например в Каменной вести, Тени исцелания, Поспешной тени.
В Gespräch im Gebirg [Разговор в горах], этом стихотворении в прозе, в котором в диалог вступают Я и Ты, как и в других стихотворениях, таких как Sprachgitter [Решетка языка], Engführung [Стретта] или Schibboleth [Шибболет], Пауль Целан с настойчивостью возвращается к мотиву каменных плит и камня, которые «метонимически отсылают к первоначальному месту бесчеловечности»[22].
Процитируем еще:
Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,
mit den Schatten der Halme[23]
Или еще:
Die Fliesen. Darauf,
dicht beieinander, die beiden
herzgrauen Lachen[24]
Или еще:
«Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»[25]
Эта всеобщая общность людей, вне пределов каких бы то ни было этнических, религиозных или философских особенностей, переданная мотивом камня, которым вымощены дороги жизни и смерти, возникает как лейтмотив и в целановском цикле Самуила Аккермана. Напомним также об иудейском обычае класть камни на могилу.
С каменной плитой ассоциируется образ тени:
Und die Steine, die du häuftest,
die du häufst:
wohin werfen sie die Schatten,
und wie weit?
Und der Wind, der drüber hinstreicht,
und der Wind:
rafft er dieser Schatten einen,
mißt er ihn dir zu?[26]
В Беременных тенях, тень – это тень Господа (Яхве), покрывающая первого художника Веселеила (Исх. 31); в Поспешной тени, выделяется тень каменной плиты, указывающая на Скрижали закона («schwebende Stein–Ikone» [парящая камень-икона][27]). Так же и Нерест тени может быть прочитан в свете стихотворения Пауля Целана из сборника Atemwende [Поворот дыхания]:
In den Flüssen nördlich der Zukunft
werf ich das Netz aus, das du
zögernd beschwerst
mit von Steinen geschriebenen
Schatten[28]
Зеленый цвет, который использует Самуил Аккерман, наделен той же амбивалентностью, что и у Пауля Целана, который говорит в Espenbaum [Осина, ты листвой во тьме белеешь…]:
Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.
Meine blonde Mutter kam nicht heim.[29]
Разнообразные ассамбляжи из камня находят особенно сильное выражение в Видящей ладони, в которой собраны воедино камень, тень, каменная плита, растительные элементы, Париж и Нотр-Дам, букинисты с набережной Сены и – лишь эскизно намеченный – автопортрет художника. Как отмечалось выше, художник не отказался от изображения персонажей, но это скорее следы, чем истинные портреты. То же можно сказать и об автопортретах во многих произведениях Самуила Аккермана. Так, в Цыганском, в котором отразилось стихотворение Пауля Целана Flimmerbaum [Дерево в огоньках] из сборника стихов Die Niemandsrose [Роза – Никому]:
[…]
es war
eine Freiheit
Wir schwammen […]
Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.
Der Flimmerbaum schwamm […]
Weißt du noch, daß ich sang?
Diese –
o dieseDrift. […][30]
В большинстве своем образы Самуила Аккермана скрытые. И в этом тоже видится своего рода молчаливый сговор с уже цитировавшимся Sprachgitter [Решетка языка] Пауля Целана:
Schräg, in der eisernen Tülle,
der blakende Span.
Am Lichtsinn
Errätst du die Seele […]
Die Fliesen. Darauf,
dicht beieinander, die beiden
herzgrauen Lachen : zwei
Mundvoll Schweigen[31]
Каждое произведение Самуила Аккермана это многозначное стихотворение, чей словарь расширился от прикосновения к поэзии Целана. Зачастую, это луг, расцвеченный цветами и листьями. В многочисленных вариациях встречаются усеченные щиты Маген Давида и библейские посохи; изгибы мифических рек, в которых сходятся украинский Буг, где все началось для Пауля Целана (В тени Пауля Целана), и Сена, в которую он бросился; подсолнухи, иногда разрезанные, парижские места и Вифлеем…
Во многих своих полотнах он использует буквы ивритского алфавита. Вскормленный на герменевтической литературе и на Гершоме Шолеме, он знает, что именно алфавит иврита «Господь использовал для сотворения мира: ‘Это двадцать две буквы-элемента: Бог их начертил, выточил, взвесил, сложил вместе и поменял местами, и из них Он сотворил душу всего творения и всего, что было создано с тех пор’».[32] Об этом говорится в стихотворении Пауля Целана Hüttenfenster [Окно хижины], в котором объята вся вселенная, не только иудейская, от Витебска до «гетто и Эдема», но и не-иудейская (альфа ассоциируется с алефом):
schreitet
die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-
unsterbliche Seele,
geht zu Aleph und Jud und geht weiter,
baut ihn, den Davidschild, läßt ihn
aufflammen, einmal,
läßt ihn erlöschen – da steht er,
unsichtbar, steht
bei Alpha und Aleph, bei Jud,
bei den andern, bei
allen : in
dir,
Beth, – das ist
das Haus, wo der Tisch steht mit
dem Licht und dem Licht. [33]
Алеф – первая буква ивритского алфавита и иуд – первая буква непроизносимого имени (тетраграмматона) Яхве. Самуил Аккерман отмечает, что иуд фонетически присутствует в русском слове люд и его разнообразных производных. Буква бет – начальная буква Библии (Берешит) и означает «дом»[34], что раскрывается в картине Самуила Аккермана Начало со столом в обратной перспективе. Художник также использует и другие буквы иврита: цади (например, в Колеснице цвета-света, в которой он играет с русской буквой «ц», пришедшей из иврита), шин, от которой произошло русское «ш» и которая, изначально, была египетской буквой, стилизованной при помощи трех стеблей папируса.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
Произведения Самуила Аккермана прекрасны и вне их сложных символических значений. Его раскладные книги – настоящие жемчужины, поэмы-объекты в традиции русского авангарда первой четверти XX-ого века, радость глазу и духу. В них художник разворачивает свое экстатическое видение мира, это его личная агада, населенная его излюбленными иероглифами-пиктограммами. Так, отдельные страницы раскладной книги Осанна. Желтый улов пронизаны шиповником и вводят образы, заимствованные из сборника стихов Целана Die Niemandsrose [Роза – Никому], посвященного «памяти Осипа Мандельштама»: Нотр Дам, Сен-Жульен ле Повр, соседствуют с буквами иврита.
Самуил Аккерман чествует Творение и призывает к эстетическому созерцанию. Его произведения наделены красотой иллюстрированных рукописей и дышат глубокой верой в человека, вопреки ужасам истории.
Жан-Клод Маркадэ
Le Pam, июнь 2008 г.
[1] “Поэзия больше не наставляет, она себя представляет.” Пауль Целан 26.3.69. (Пер. Т. Баскаковой). Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181.
[2] Позволю себе сослаться на свою статью «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (по-английски и по-французски) в каталоге Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007.
[3] На рисунке Супремус N° 58 из бывшей коллекции Харджиева, ныне в коллекции Амстердамского музея Стеделик, рукой Малевича отмечено: «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [см. каталог Kazimir Malevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39].
[4] О неологизмах Хлебникова и их переводе на немецкий язык Паулем Целаном см. Христина Иванович, «Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247.
[5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16.
[6] Отметим, что у Пауля Целана «сцены, отсылающие к распятию, являются также прообразом судьбы иудеев [как и у Шагала – Ж.-Кл.М.]», John E. Jackson, в Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211.
[7] Одним из первых иудейских художников, изобразивших иудейские и христианские сюжеты, был русский скульптор Марк Антокольский, который тоже в определенной степени иудаизировал фигуру Христа. Художественный критик Владимир Стасов приветствовал Антокольского как «первого из всех иудеев», посмевшего помериться силами «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], в Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. В посвященной Антокольскому монографии, опубликованной в 1906 году, Стасов на примере русского скульптора призывает к национальному иудейскому искусству.
[8] См. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. См. также каталог Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (ed. Ruth Apter-Gabriel), Jerusalem, The Israel Museum, 1988 (в котором дается обширная библиография).
[9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327.
[10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle. La présence de l’hébreu», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, Cerf, 1986, p. 77; см. также комментарий Джона Е. Джексона к данному стихотворению: John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», в Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239.
[11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115.
[12] Русский перевод отсутствует. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138.
[13] Русский перевод отсутствует.
[14] На эту тему см. замечательную книгу Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006.
[15] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, цит. по Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21.
[16] У Пауля Целана происходят подобные превращения: например, в «Die Winzer» [Виноградари] костыль становится виноградной лозой. См. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140.
[17] В Поэме конца (1924) Марина Цветаева заканчивает 12-ую часть стих такой строфой: «Гетто избранничеств! Вал и ров. / По— щады не жди! / В сем христианнейшем из миров / Поэты — жиды!». Об эпиграфе Пауля Целана, заимствованном у Марины Цветаевой, см.: Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, op.cit., с. 205-220.
[18] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», в Germanisch-Romanische monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, здесь цитируется по Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19.
[19] См. значительную книгу Петра Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, цит. выше.
[20] “С камнями моими, / выплаканными / за решетками, // втащили они меня […]”(Шибболет) Пер. Л. Жданко-Френкель. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131.
[21] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96.
[22] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129.
[23] “Трава, раздельными буквами. Камни, белые, / с тенями стеблей […]” (Стретта). Пер. О. Седаковой. «Engführung» в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197.
[24] “Каменные плиты, и на них / друг к другу близко эти оба / смешка, сереющие сердце […]” (Решетка языка). Пер. М. Белорусца. «Sprachgitter», в ibidem, p. 167.
[25] “Знаешь, на камне лежал я тогда, на каменных плитах; подле меня лежали они, те другие, что были, как и я, другие, что были другими, чем я, и точно такими же, сестрами, братьями […]” (Разговор в горах). Пер. М. Белорусца. «Gespräch im Gebirg», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172.
[26] “А камни, что ты грудил, / что ты грудишь: / они куда отбрасывают тени, / далеко ли? // А ветер, что по ним проходит, / а вот ветер: / выхватывает он из тех теней одну, / ее предназначает для тебя?” (А те волосы). Пер. М. Белорусца. «Und das schöne», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115.
[27] «Ungewaschen, unbemalt…» [Неумыты, неприкрашены …], в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333.
[28] “В реках северней будущего / я забрасываю сети, а ты / медлишь их отяжеляя, / тенями / в записи камней.” (В реках северней будущего…) Пер. М. Белорусца. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14.
[29] “Молочай, как Украина зеленеет. / Мама моя русая не пришла домой.” (Осина, ты листвой во тьме белеешь…) Пер М. Белорусца. «Espenbaum», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Намек на гибель матери Пауля Целана в концентрационном лагере.
[30] “Им была / та свобода. / Мы плыли. […] // Я плыл за обоих. Не плыл. / Дерево в огоньках плыло. […] // А ты знаешь о том, что я пел? // Этот – / о этот дрейф” (Дерево в огоньках). Перевод А. Глазовой. «Der Flimmerbaum», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234.
[31] “В железном светце, криво, / чадящая лучина. / ты по светлосути лишь / узнаешь душу[…] // Каменные плиты, и на них / друг к другу близко эти оба / смешка, сереющие сердце, / два выема- / рта полных молчанья” (Решетка языка). Пер. М. Белорусца. «Sprachgitter», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167.
[32] Sepher Yetsirah, в D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30.
[33] “Проходит / буквы, смертно-бессмертную / душу их, / движется к алефу и йуду / и движется дальше, // строит его, Давидов щит, велит ему / вспыхнуть однажды, // велит ему погаснуть – он тут высится, / высится незрим / близ альфы и алефа, близ йуда, / близ других, / близ всех: / в тебе, // бет – это / Дом, где стоит стол, где // тот светоч и этот.” (Окно хижины) Пер. М. Белорусца. «Hüttenfenster» в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278.
[34] См. комментарий Джона Фелстинера к стихотворению Пауля Целана: John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle. La présence de l’hébreu», op.cit., p. 69-70.
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SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE
SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE
« La poésie ne s’impose pas, elle s’expose »
Paul Celan (26.3.69)[1]
Les liens de Samuel Ackerman avec Israël, la Terre Sainte, se sont noués tout d’abord dans l’imprégnation, à travers la liturgie, les textes, la méditation, de la Tradition juive dans son Ukraine natale, dans cette région des Carpates aux limites des mondes slaves, hongrois et tsiganes. L’artiste y a développé au cours des années 1970 toute une esthétique florale disant le monde dans des paraboles non figuratives dont la beauté vient d’un art consommé du dessin, d’une inspiration formelle issue en partie de l’art populaire houtsoule et du Vroubel kiévien[2]Le contact charnel avec la terre d’Israël, dès les années 1980, permit au peintre d’élargir sa vision picturale et de l’incarner dans une nouvelle lumière et un nouvel espace. Il poursuit, certes encore, son exploration de la floraison du monde et ses méditations en lignes symboliques et couleurs d’une très grande complexité, héritage de Vroubel, voire de Filonov, alternant avec des œuvres à l’iconographie beaucoup plus minimale, héritage du suprématisme de Malévitch qui est cité à plusieurs reprises. Le dialogue avec ce dernier n’a jamais cessé et l’on trouve des variations multiples du vocabulaire malévitchien : Красная заповедь , par exemple, mêle la « courbe de l’Univers» de Supremus N° 58 du Musée national russe et la répète, l’associant à la croix noire sur laquelle s’inscrit une autre métonymie malévitchienne de l’Univers, la «larme» de Супрематизм N° 55 du Musée de Krasnodar, transformée par Samuel Ackerman en tête de mort, faisant de cette oeuvre une synthèse suprématiste-alogiste. Cette même «courbe de l’Univers» à laquelle Malévitch donne dans une esquisse le nom polonais russifié de «targe, bouclier» [тарча][3] se retrouve dans Надсолнух (néologisme typiquement khlebnikovien, comme les aime le peintre[4]). Dans Супрематическая гора чаш comme dans Чаша лик, Радуга всекрасного ou Супрематические чаши, les éléments suprématistes sortent d’un calice, forme que l’artiste a privilégiée et utilisée dans de nombreuses variations. Ce calice, avec toutes les implications qu’il contient dans l’imaginaire judéo-chrétien, a été emprunté par Samuel Ackerman au calice de l’icône emblématique de l’art russe, la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Roubliov, aujourd’hui à la Galerie nationale Trétiakov.
Cette icône a fait l’objet de la part de l’artiste carpatorusse d’un dialogue sous la forme d’une performance sur la terre d’Israël en 1980. Le sujet est judéo-chrétien par excellence, puisqu’il figure de manière symbolique «l’hospitalité d’Abraham», telle qu’elle est rapportée dans la Genèse (XVIII, 1-16) : trois hommes se présentent au Patriarche aux chênes de Manré – c’est «Yahvé [qui] se fait voir», dit le texte biblique, et Abraham se prosterne devant eux en leur donnant le nom d’Adonaï. La Tradition chrétienne a vu dans cette apparition des trois «voyageurs» l’image de Dieu en trois personnes, Elohim (c’est sous ce nom au pluriel que Dieu parle à Abraham dans le premier livre de l’Ancien Testament).
Ce passage de la Bible est donc partagé par la Tradition juive et la Tradition chrétienne. Un artiste, aussi profondément juif par tous les aspects de sa vie et de son art, que Marc Chagall a fait une interprétation personnelle de cet épisode dans plusieurs oeuvres sur ce sujet : les huiles gouachées sur papier pour l’illustration de la Bible en 1931 (Abraham prosterné devant les trois Anges, Abraham recevant les trois Anges, Nice, Musée National Message Biblique Chagall, ou les toiles Abraham et les trois Anges, version de 1940, coll.part., et celle de 1960-1966, Nice, Musée National Message Biblique Chagall). Chagall reprend dans son style primitiviste, celui du loubok russien, l’interprétation de l’iconographie chrétienne, à savoir l’égalité en forme et en dignité des trois anges.
Pour Samuel Ackerman, dont la poétique est à l’opposé, puisque son art refuse la figuration mimétique des êtres et du monde, même si çà et là il parsème ses surfaces picturales de personnages (lui-même, sa femme, ses filles), plutôt des pictogrammes en filigrane que de véritables «portraits». Ce sont ce que Marcel Cohen a appelé des «pictogrammes-signes», des «dessins qui sont parlants», qui «portent en eux-mêmes leurs significations.»[5] Le seul élément qui relie l’appropriation des thèmes judéo-chrétiens chez Chagall (souvenons-nous des dizaines de ses tableaux avec la Crucifixion[6]) et chez Samuel Ackerman, c’est la volonté de judaïser ou de rejudaïser des thèmes vétérotestamentaires que l’art chrétien a abondamment illustrés, alors que l’art juif, à cause de l’interdiction mosaïque, par peur d’idolâtrie, n’a pas développé systématiquement avant la seconde moitié du XIXe siècle de représentations plastiques.[7]
Et pourtant, depuis l’arche d’alliance aux extrêmités de laquelle des chérubins en or déployaient leurs ailes et l’ombraient (Nb, XXV, 18-20), depuis, à l’ère chrétienne, les fresques de Doura-Europos (245 après J.C.), les enluminures de plusieurs manuscrits hébraïques au Moyen Âge, la possibilité de représentations plastiques, autres qu’ornementales, n’avait cessé de se manifester. Le XXe siècle a vu l’épanouissement des peintres et des sculpteurs juifs qui ont participé aux mouvements esthétiques les plus divers. Il y eut même, au début des années 1920, des tentatives de faire apparaître un art national juif, que ce soit dans la Kulturlige à Kiev et à Moscou, ou encore à Berlin.[8]
Pour en revenir à Samuel Ackerman et à sa performance à Jérusalem à partir de l’icône de la Trinité de l’Ancien Testament de Roubliov, cette performance s’inscrit, d’une certaine façon, dans cette histoire de l’appariement des sujets chrétiens vétérostestamentaires à une vision juive. On trouve une démarche identique chez le poète de Czernowitz, Paul Celan, avec lequel Samuel Ackerman mène un dialogue intense. Souvenons-nous de la poésie «Du sei wie du» [Toi, sois comme toi][9] qui mêle un verset d’Isaïe (LX, 1) dans la version en vieil allemand de Maître Eckhart à l’allemand moderne et termine par l’hébreu transcrit en lettres latines «kumi ori» [Lève-toi, illumine-toi]. Comme l’écrit John Felstiner : «Le poème de Celan part d’un mystique allemand qui prêche Isaïe, passe par un poète juif renouant son lien, et finit sur une image de la parole elle-même, étayant les ténèbres.»[10]
Il va sans dire que , sans se détacher le moins du monde, en quoi que ce soit, de sa tradition et de sa foi, Samuel Ackerman ne cherche aucunement à occulter ou à subvertir le message iconique pour lequel, au contraire, il manifeste, en tant qu’homme, le plus grand respect et, en tant que peintre, la plus grande admiration. Samuel Ackerman est un homme de son temps, tout en étant nourri des expériences picturales, religieuses, mystiques, poétiques du passé. C’est donc un dialogue qui s’est instauré entre lui et l’oeuvre sacrée de Roubliov. Le choix de Jérusalem est délibéré : il s’agissait de faire revenir la Trinité sur un lieu symbolique, celui de l’accueil de l’étranger. Pour l’artiste juif, Jérusalem représente précisément l’accueil de l’Autre. La performance, comme le montrent les oeuvres qui en ont découlé et les photographies, voyait le déploiement d’un rouleau sur lequel sont découpés des plans monochromes gouachés. Ces rouleaux sont sur la terre désertique, ocre, prête toujours, dans sa nudité, à être caressée par les souffles spirituels; l’artiste est debout, exerçant une cérémonie sacerdotale. Au début le rouleau est fermé. La première partie est un champ d’or – la lumière hiérosolomytaine; la deuxième partie s’enroule en laissant voir l’or; la troisième ligne se découpe en trois gouaches; la quatrième fait apparaître le quadrilatère (le Temple) de la terre de Jérusalem; le dessin du triangle sur le rouleau, l’autel et la coupe sont des éléments de l’icône de Roubliov que Samuel Ackerman reprend de façon récurrente, dans de multiples variations, tout au long de sa création; enfin, dans la dernière partie, le rouleau s’est réenroulé à partir des deux extrêmités, indiquant le carrefour des routes menant à Beer Sheba et à Bethléem. Beer Sheba est le lieu du pacte d’Abraham, le père des croyants, «là où il crie le nom de Yahvé, El’Olim, l’Él de pérennité» (Genèse, XXI, 33); Betthléem – c’est, pour les juifs, le lieu de la sépulture de Rachel, et c’est, pour les chrétiens, la terre de Judée d’où est sorti le Bon Pasteur.
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À partir de 1984, Samuel Ackerman est à Paris où il vit et travaille aujourd’hui, sans cesser de retourner régulièrement en Israël. Son espace intellectuel, toujours nourri des textes bibliques et de leur herméneutique juive, s’est confronté à la vie artistique mouvementée, contradictoire, exacerbée, sujette à des modes, de la capitale française où sont concentrées toutes les impulsions venues des quatre coins du monde. Il poursuit ici sa propre vision du monde, tout en maintenant un dialogue permanent avec des artistes, des écrivains ou des poètes, avec lesquels il se sent des affinités, en particulier avec Malévitch, Beuys, Benjamin et surtout Paul Celan.
Коллекционер Беньямин rappelle le séjour du critique allemand à Moscou où «il acquiert de nombreux jouets pour enfants, de spécimens en bois faits à la main, provenant de tous les pays de l’Union soviétique et qu’il chine sur les marchés et dans les échoppes»[11]. Il est clair que Samuel Ackerman trouve là matière pour son iconographie qui aime emprunter au mode de l’enfance toute une panoplie de signes picturaux, en particulier le motif du landau revient avec insistance, ou bien celui du nichoir à étourneau, de l’éventail. Le livre-dépliant Осеменение déploie tout le vocabulaire hiéroglyphique ackermanien : le landau, l’éventail, la dent-de-lion qui, en éventail, dissémine, sous le souffle du vent-excitation, sa semence, laquelle croît et finit en livre. Notons la convergence avec l’association par Paul Celan de l’inconscient à l’enfance : un poème du recueil Fadensonnen [Soleils de fil] ne dit-il pas:
Die Wahrheit, angeseilt an
die entäußerten Traumrelikte
kommt als ein Kind
über den Grat
[La vérité, encordée aux
reliquats oniriques désextériorisés
vient tel une enfant
sur la ligne de crête][12]
Dans plus de deux cents gouaches et huiles Samuel Ackerman a mené ce dialogue pictural d’une très forte originalité avec la poésie célanienne. Et cela de façon tout à fait autre que ce même dialogue qui est incarné dans toute une partie de la création du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer. Anselm Kiefer a l’habitude de parsemer des oeuvres aux formats gigantesques de graffitis avec des citation écrites en cursive, allant de l’iconoclasme byzantin historique à Vélimir Khlebnikov. Les liens entre ces inscriptions et l’oeuvre peinte sont assez lâches et souvent arbitraires. Leur seule motivation est l’intérêt intellectuel de Kiefer pour la poésie, la philosophie, la théologie, voire la sociologie. Lui, l’Allemand aryen de culture catholique, s’est hardiment confronté à une pensée poétique ancrée à la fois dans la tradition allemande et la tradition juive. Il va de soi qu’Anselm Kiefer n’a pas pu se mouler dans tous les aspects herméneutiques de l’auteur de Die Niemandsrose [La rose de personne] ou de Sprachgitter [Grille de parole]. Parfois, il se contente de purs graffitis tirés de Lichtzwang [Contrainte de lumière] ou de Mohn und Gedächtnis [Le pavot et la mémoire]. Il privilégie la sublime Todesfuge qui lui permet d’en transcrire les éléments sémantiques et lexicaux avec son arsenal habituel de médiums puisés directement dans la nature ou dans la physiologie humaine : charbon, cendre, terre, sable, branches, fagots, métal, gomme-laque, paille, cheveux humains. Il s’agit d’une interprétation allemande, dans le style des grandes mythologies germaniques, des subtilités et de la polysémie elliptique de Paul Celan. Cela paraît évident quand on constate qu’il traite picturalement de la même façon le cycle issu de la Todesfuge et celui des Maîtres chanteurs wagnériens[13]. On comprend qu’avec cette série obsessionnelle, Anselm Kiefer veut démontrer non seulement l’horreur de la Shoah, mais aussi la culpabilité allemande. Et, en fait, comme l’a écrit Daniel Arasse, «Kiefer continue Celan pour son propre compte.»[14]
Ce qui est, certes, le cas aussi de Samuel Ackerman qui n’illustre aucunement les poésie de Paul Celan, mais dialogue de façon congéniale avec un créateur qui vient de la même terre et du même complexe religieux juif que lui. Alors qu’Anselm Kiefer fait dans le gigantisme naturaliste non-figuratif, Samuel Ackerman est plutôt du côté de la picturologie d’un Paul Klee, créant sur des surfaces relativement restreintes (ce qui correspond aux espaces poétiques minimalistes de Celan) des univers chaque fois se suffisant à eux-mêmes et lourds de la multiplicité non seulement formelle mais également symbolique. Un exemple suffira à comprendre la spécificité de l’art ackermanien. La place de la végétation est très importante chez Paul Celan. Anselm Kiefer utilise ou bien des graines de tournesol ou bien de la paille ou bien du bronze et du plomb (Pour Paul Celan – Ukraine); Samuel Ackerman fait de certaines plantes des pictogrammes qui sont des traces calligraphiques et qui se transforment en différentes formes symboliques : la fleur de pissenlit (la dent-de-lion) qui s’éparpille au vent, le tournesol qui peut se faire bâton-bourdon des pasteurs bibliques ou des pèlerins d’aujourd’hui[15], ou telle herbe dont la tige se termine en étoile, le Maguen David, le Bouclier de David, auquel manque une branche, celle qui sera restaurée à la venue du Messie. Samuel Ackerman transcrit en signes aériens tout ce que comporte le mot récurrent chez Celan de «Halm» – tige frêle, délicate, fragile, promise à la caducité.
Samuel Ackerman n’a pas besoin de «se judaïser» comme Kiefer : ce qui le relie à Paul Celan, c’est le lien charnel avec la Tora. On pourrait dire comme Peter Mayer dans son article «Alle Dichter sind Juden», reprenant l’épigraphe que Paul Celan a mis en russe comme épigraphe de sa poésie Und mit dem Buch aus Tarussa [Et avec le livre venu de Taroussa] du recueil Die Niemandsrose la célèbre phrase de Marina Tsvétaïéva «Все поэты жиды», à partir d’un vers de Marina Tsvétaïéva[16] : «Le juif construit des parallèles, il voit tout dans des concordances […] Le poète s’assimile à un savant rabbin qui mentionne pour chaque passage de la Tora toutes les 49 significations»[17].
On pourrait dire la même chose pour les tableaux de Samuel Ackerman où s’entremêlent concordances et corrélations avec la Tradition juive, se conjuguant souvent à des allusions transparentes ou cryptées à la création d’autres artistes, surtout Malévitch ou Beuys. Il y a dans Samuel Ackerman du rabbi : chaque oeuvre est complexe, parfois obscure, appelant au commentaire et au déchiffrement ( l’ Entzifferung de Jakob Boehme), chaque oeuvre est un microcosme. Toute la création ackermanienne, et cela est un trait qui justifie tout son travail à partir de la pensée poétique de Paul Celan, est dialogique et intertextuelle[18].
Les références explicites de Samuel Ackerman à Paul Celan transposent en langage pictural les images poétiques de l’auteur de la Todesfuge, de Fadensonnen [Нити солнца], de Atemwende [Поворот дыхания], de Sprachgitter. La poésie Schiboleth a trouvé, de façon privilégiée, un écho dans l’iconographie de Samuel Ackerman : l’épisode du livre des Juges (XII, 5-6) où le mot «shibolèt» -épi, est déformé en «sibolèt» et provoque la mort. La parole est le lieu par excellence de l’existence et de la difficulté de son authenticité. Le poème commence ainsi :
Mitsamt meinen Steinen,
den großgeweinten
hinter den Gittern
schleiften sie mich
[Au milieu de mes pierres,
grandement pleurées
derrière les grilles
ils m’ont traîné][19]
Le sujet de la grille se transforme chez Ackerman en barrière, le plus souvent de bois (comme en Russie et en Ukraine). C’est la clôture, les barreaux, les barbelés. Un commentateur français a noté : «La grille matérialise la séparation originelle dans le poème Schiboleth; on est coupé du ‘marché’, transporté dans l’ordre des mots, les ‘pierres’, dans une tonalité et suivant un rythme scandés par la division.[20]» Le bois revient comme leitmotiv dans plusieurs gouaches de la série célanienne : Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Le bois est associé à la pierre, par exemple dans Каменная весть, Тень исцелания, Поспешная тень.
Dans Gespräch im Gebirg [Entretien dans la montagne], ce poème en prose faisant dialoguer le Je et le Tu, comme dans d’autres poésies comme Sprachgitter, Engführung [Strette] ou Schiboleth, Paul Celan revient avec insistance sur le motif des dalles et de la pierre qui «renvoient, par métonymie, au lieu originel de l’inhumanité»[21].
Citons encore :
Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,
mit den Schatten der Halme
[Herbe épelée. Les pierres blanches,
avec les ombres des tiges][22]
Ou encore :
Die Fliesen. Darauf,
dicht beieinander, die beiden
herzgrauen Lachen
[Les dalles. Là-dessus
pressées l’une contre l’autre, les deux
flaques gris-coeur][23]
Ou encore :
«Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»
[J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu le sais, sur des dalles de pierre; et à mes côtés, là, ils sont couchés, les autres, qui étaient comme moi, les autres qui étaient autrement que moi et exactement pareils, les fils de mes frères et soeurs.][24]
Cette communion universelle des êtres humains, au-delà de toutes les spécificités ethniques, religieuses ou philosophiques, traduite par le motif de la pierre dont sont faits les chemins de la vie et de la mort, revient également comme leitmotiv dans le cycle célanien de Samuel Ackerman. Rappelons aussi la coutume juive de déposer des pierres sur les tombes.
A la dalle de pierre est associée l’image de l’ ombre :
Und die Sterne, die du häuftest,
die du häufst :
wohin werfen sie die Schatten,
und wie weit?
Und der Wind, der drüber hinstreicht,
und der Wind :
rafft er dieser Schatten einen,
mißt er ihn dir zu?
[Et les pierres que tu entassais,
que tu entasses :
où jettent-elles leurs ombres,
et à quelle distance?
Et le vent qui passe dessus,
et le vent ,
raffle-t-il de ces ombres une seule,
la manque – pour toi?][25]
Dans Беременные тени, l’ombre est celle de Yahvé qui couvre le premier artiste Bésalél (Exode, XXXI); dans Поспешная тень, l’ombre de la dalle est en avant et annonce les Tables de la loi (la «schwebende Stein-Ikone»[la pierre-icône en suspension][26]). De même Нерест тени peut être lu à la lumière de la poésie de Paul Celan, tirée du recueil Atemwende :
In den Flüssen nördlich der Zukunft
werf ich das Netz aus, das du
zögernd beswerst
mit von Steinen geschriebenen
Schatten
[Dans le cours d’eau au nord de l’avenir
je jette le filet que toi
hésitant tu alourdis
d’ ombres
de pierres écrites][27]
La couleur verte utilisée par Samuel Ackerman a la même ambivalence que chez Paul Celan qui dit dans Espenbaum [Le tremble]:
Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.
Meine blonde Mutter kam nicht heim.
[Dent-de-lion, si verte est l’Ukraine.
Ma blonde mère n’y est pas revenue.][28]
Les assemblages variés de pierre trouvent une expression particulièrement forte dans Видящая ладонь où sont réunis pierre, ombre, dalle, éléments végétaux, Paris et Notre-Dame, les bouquinistes des bords de Seine, et – en filigrane – l’autoportrait du peintre. Comme nous l’avons noté plus haut, l’artiste n’a pas refusé la représentation de personnages, mais ce sont plutôt des empreintes que de véritables portraits. Il en est ainsi des autoportraits dans beaucoup d’oeuvres de Samuel Ackerman. Ainsi, dans Цыганское qui est comme un écho de la poésie de Paul Celan Flimmerbaum [Arbre de scintillement] du recueil Die Niemandsrose :
[…]
es war
eine Freiheit
Wir schwammen […]
Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.
Der Flimmerbaum schwamm […]
Weißt du noch, daß ich sang?
Diese –
o dieseDrift. […]
[C’était
une liberté
nous nagions […]
je nageais pour nous deux. Je ne nageais pas
L’arbre de scintillement nageait […]
Sais-tu encore que je chantais?
Cette –
ô cette dérive.][29]
La plupart des représentations de Samuel Ackerman sont obliques. J’y vois, là encore, une connivence avec le Paul Celan de Sprachgitter, déjà cité :
Schräg, in der eisernen Tülle,
der blakende Span.
Am Lichtsinn
Errätst du die Seele […]
Die Fliesen. Darauf,
dicht beieinander, die beiden
herzgrauen Lachen : zwei
Mundvoll Schweigen
[Oblique, dans le bec de fer,
le copeau fumant.
Au sens de la lumière
Tu devines l’âme […]
Les dalles. Là-dessus,
pressées l’une contre l’autre, les deux
flaques gris-coeur :
Deux
Bouche Pleine Silence.][30]
Chaque oeuvre de Samuel Ackerman est un poème polysémique dont le vocabulaire s’est élargi au contact de la poésie célanienne. C’est souvent une prairie diaprée de fleurs et de frondaisons. Dans de multiples variations, on rencontre les boucliers tronqués du Maguen David et des bâtons bibliques; le zigzag de fleuves mythisés, faisant rejoindre le Boug ukrainien où tout a commencé pour Paul Celan (В тени Пауля Целана) et la Seine où il est venu s’abîmer; les tournesols, parfois coupés, tels de la cendre; les sites parisiens et Bethléem…
Dans beaucoup de tableaux il utilise les lettres de l’alphabet hébraïque. Nourri de la littérature herméneutique et de Gershom Scholem, il sait que l’alphabet hébraïque est «celui dont Dieu s’est servi pour la Création du monde : ‘Ce sont les vingt-deux lettres-éléments : Dieu les dessina, les tailla, les pesa, les combina et les échangea, et c’est d’elles qu’il créa l’âme de toute la création et de tout ce qui fut créé depuis lors’»[31] Cela est dit dans le poème de Paul Celan Hüttenfenster [Fenêtre de cabanes] où tout l’Univers est embrassé, non seulement juif, de Vitebsk au «ghetto et Eden», mais aussi non-juif (l’alpha est associé à l’aleph) :
schreitet
die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-
unsterbliche Seele,
geht zu Aleph und Jud und geht weiter,
baut ihn, den Davidschild, läßt ihn
aufflammen, einmal,
läßt ihn erlöschen – da steht er,
unsichtbar, steht
bei Alpha und Aleph, bei Jud,
bei den andern, bei
allen : in
dir,
Beth, – das ist
das Haus, wo der Tisch steht mit
dem Licht und dem Licht.
[il passe en revue
les lettres et des lettres mortelle-
immortelle l’âme,
va jusqu’à aleph et youd et continue
il le bâtit, le bouclier de David, il le laisse
flamboyer, parfois,
il le laisse s’éteindre – il se tient là,
invisible, il se tient
auprès d’alpha, auprès de youd,
auprès des autres,
auprès de toutes-de tous : en
toi,
beth – c’est
la maison où est dressée la table avec
la lumière et la lumière.][32]
Aleph est le première lettre de l’alphabet hébraïque et youd est la lettre initiale du nom imprononçable (le tétragramme) de Yahvé. Samuel Ackerman fait remarquer que le youd est présent phonétiquement dans le mot russe люд et ses diverses dérivations. La lettre beth est la lettre initiale de la Bible (Béréchit) et signifie «maison»[33], ce qu’ expose la toile de Samuel Ackerman Начало avec la perspective inversée de la table. Le peintre utilise également d’autres lettres hébraïques : le tsadik (par exemple, dans Колесница цвета-света, où il joue sur la lettre russe venue de l’hébreu «ц»), le chin qui a donné lieu au «ш» russe et qui, à l’origine, est une lettre égyptienne stylisée à partir de trois tiges de papyrus.
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L’oeuvre de Samuel Ackerman est belle au-delà de la complexité de ses significations symboliques. Ses livres-dépliants sont de véritables joyaux, des poèmes-objets dans la tradition avangardiste russe du premier quart du XXe siècle, une joie pour l’oeil et pour l’esprit. L’artiste y déroule sa vision extatique du monde, c’est sa hagada personnelle, peuplée de ses pictogrammes-héroglyphes préférés. Ainsi, les différentes pages du dépliant Осанна. Желтый улов sont traversées par l’aubépine et reprennent des images tirées du recueil célannien Die Niemandsrose, dédié «au souvenir d’Ossip Mandelstam» : Notre-Dame, Saint-Julien le Pauvre, côtoient les lettres hébraïques.
Samuel Ackerman célèbre la Création et appelle à la contemplation esthétique. Son oeuvre a la beauté des enluminures et respire une grande confiance dans la créature, malgré les horreurs de l’Histoire.
Jean-Claude Marcadé
Le Pam, juin 2008
[1] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181
[2] Je me permets de renvoyer à mon article «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (en anglais et en français) dans le catalogue Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007
[3] Sur le dessin de l’esquisse de Supremus N° 58, de l’ancienne collection Khardjiev, aujourd’hui au Stedelijk Museum d’Amsdterdam, on peut lire de la main de Malévitch : «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [ cf. catalogue KazimirMalevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39]
[4] Sur les néologismes khlebnikoviens et leur traduction en allemand par Paul Celan, voir : Христина Иванович, « Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247
[5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16
[6] Notons que chez Paul Celan «les scènes évocatrices de la crucifixion sont autant de préfigurations du destin des Juifs [comme chez Chagall – JCM]», John E. Jackson, in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211
[7] Un des premiers artistes juifs à avoir représenté des sujets juifs et chrétiens a été le sculpteur russe Mark Antokolski qui, lui aussi, a d’une certaine mesure judaïsé la figure du Christ. Antokolski a été salué par le critique Vladimir Stassov comme «первый из всех евреев» à avoir osé se mesurer «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], in Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. Dans sa monographie sur Antokolski, parue en 1906, Stassov en appelle, sur l’exemple du sculpteur russe, à un art national juif.
[8] Cf. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. Voir aussi le catalogue Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (éd. Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1988 (une abondante bibliographie est donnée)
[9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327
[10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, cerf, 1986, p.77 ; voir aussi le commentaire de cette poésie par John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239
[11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115
[12] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138
[13] Sur le sujet, voir le livre remarquable d’Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006
[14] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, cité ici d’après Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21
[15] Paul Celan opère de telles transformations, par exemple, la béquille se fait cep de vigne dans «Die Winzer» [Les vignerons], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140
[16] Dans le Poème de la fin [Поэма конца, 1924], Marina Tsvétaïéva termine le chant 12 par ce quatrain :
Гетто избранничества! Вал и ров
По – щади не жди!
В сем христианнейшем из миров
Поэты – жиды
[Ghetto des élites! Au trou! Tiens!
Pas de pitié! Que des gifles!
En ce monde-ci hyperchrétien
Les poètes sont des Juifs!], traduction française d’Eve Malleret dans : Marina Tsvétaïéva, Le Poème de la montagne. Le Poème de la fin. Поэма горы. Поэма конца, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1984 (édition bilingue).
Sur l’épigraphe de Paul Celan pris à ce vers de Marina Tsvétaïéva, voir : Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1,op.cit., с. 205-220
[17] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», in Germanisch-Romanische Monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, cité ici d’après Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19
[18] Voir le livre essentiel de Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, cité supra
[19] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131
[20] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96
[21] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129
[22] «Engführung» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197
[23] «Sprachgitter», in ibidem, p. 167
[24] «Gespräch im Gebirg», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172
[25] «Und das schöne» [Et la belle <chevelure>], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115
[26] «Ungewaschen, ungeschminkt» [Non lavé, non fardé], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333
[27] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14
[28] «Espenbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Allusion à la disparition de la mère de Paul Celan dans un camp nazi.
[29] «Der Flimmerbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234
[30][30] «Sprachgitter», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167
[31] Sepher Yetsirah, dans D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30
[32] «Hüttenfenster» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278
[33] Voir le commentaire du poème de Paul Celan par John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», op.cit., p.69-70
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Le fauvisme en Occident et dans l’Empire Russe (Années 1910)
Les cézannistes fauves primitivistes russes du « Valet de Carreau » (années 1910) et les fauves et expressionnistes de l’Europe occidentale
par Jean-Claude Marcadé
On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant la Révolution russe de de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Cette confrontation eut lieu dans les deux premiers Salons, organisés par la revue moscovite symboliste La Toison d’or en 1908 et 1909[1], dans le premier Salon, organisé à Odessa en 1909-1910, par le sculpteur Vladimir Izdebsky[2] et, tout particulièrement, à l’exposition moscovite du « Valet de carreau » en 1910-1911 où triompha le cézannisme-fauvisme-primitivisme russe[3]. On sait aussi que les fameuses collections des industriels-mécènes Ivan Morozov (l’impressionnisme et le post impressionnisme dominaient chez ce dernier qui avait acheté, entre autres, 17 Cézanne) et Sergueï Chtchoukine (dans la maison-musée de ce dernier on pouvait trouver, entre autres, 16 Derain, 38 Matisse, 50 Picasso)[4], à Moscou, furent une véritable académie pour tous les jeunes artistes russes.
Mais la circulation des idées picturales s’est faite aussi grâce à la présence à Paris d’artistes russes qui, avant 1914, étaient les transmetteurs de toutes les nouveautés parisiennes auprès de leurs confrères restés en Russie[5]. On se souvient de ce passage des mémoires du poète et théoricien Bénédikt Livchits, où ce dernier rapporte la façon dont les dernières nouveautés de la capitale française étaient aussitôt connues en Russie et assimilées. Il décrit David et Vladimir Bourliouk en 1911 examinant attentivement « une photographie de la dernière œuvre de Picasso. <Alexandra> Exter l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos, d’incitations, il posera la base d’un nouveau courant. »[6]
A Paris, Sonia Delaunay-Terk, Daniel Rossiné (c’est-à-dire Vladimir Baranoff-Rossiné), Marie Vassilieff ou, épisodiquement, Alexandra Exter; à Munich, Marianne Werefkin (Vériovkina), Jawlensky, Kandinsky, Bekhtéïev, sont des traits d’union entre la Russie et l’Occident. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le fauvisme ait trouvé un terrain favorable chez les jeunes peintres de l’Empire russe, en révolte de façon générale contre le naturalisme et le réalisme de l’Académie, dont la figure emblématique était Ilia Riépine, contre, aussi, les évanescences picturales du symbolisme, représenté surtout par le groupe de « La Rose bleue ».
La première révolution russe de 1905, en mettant fin à l’autocratisme impérial multiséculaire avait fait souffler un vent de liberté sur toutes les manifestations de la vie, et en particulier sur la création artistique. Ainsi, les contacts avec Paris et Munich, les deux pôles des révolutions esthétiques depuis le dernier quart du XIX siècle, se renforcent et les mouvements novateurs qui s’y créent ont immédiatement une résonance à Moscou, Saint-Pétersbourg, Riga, Kiev ou Odessa. Grâce au génie de Diaghilev, l’Europe découvre la danse, la musique, mais aussi les audaces picturales européennes et russes.
Ainsi, les arts plastiques russes dans les années 1900 assimilèrent l’impressionnisme ( de façon passive chez un Korovine, de façon novatrice chez un Larionov[7]), développèrent une branche originale de l’art nouveau international (appelé ici « style moderne »[8]) et connurent une brève flambée de symbolisme[9]. Petit à petit, des peintres comme Mikhaïl Larionov, sa compagne Natalia Gontcharova, les frères David et Vladimir Bourliouk se détachent de la base formelle impressionniste et proposent des œuvres plus rudes, plus « grossières » dans leur système figuratif, leur facture-texture, leurs thèmes, faisant apparaître dès 1909 ce qu’ils appelleront le néo-primitivisme , qui se structure non à partir du tableau « civilisé » européen mais sur les productions de l’art populaire russien, oriental, voire extrême-oriental : images gravées de large diffusion (loubok), enseignes de boutiques, jouets, ustensiles de toutes sortes, porteurs de formes et de sujets inédits dans la « grande peinture ». Ainsi le goût des Slaves russiens pour les couleurs vives, bigarrées, criardes même, bien connu à travers les indiennes servant à divers usages vestimentaires ou dans les décors des objets artisanaux, se retrouve en particulier dans ceux des plateaux représentés dans plusieurs natures mortes des fauves russes (Vassili Rojdestvenski, Nature morte, 1909, Musée des Beaux Arts de Kazan’; Ilia Machkov, Baies sur fond de plateau rouge, 1910-1911, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg; Alexandre Kouprine, Nature morte avec fleurs, vers 1912, Galerie Nationale Trétiakov, Moscou). C’est pourquoi dans l’importante exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris « Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe », en 1999-2000, on a pu voir une toile de Maliavine, peintre naturaliste, élève de Riépine, qui a fait jaillir dans sa série des Paysannes [ Baby ], vers 1905, cette exubérance de couleurs criardes à travers le tourbillonnement des jupes, transformées en une masse purement picturale de rouges. Et cela en dehors de tout fauvisme conscient. Le maître d’œuvre de la magistrale exposition parisienne sur le fauvisme, Suzanne Pagé, écrit qu’ « en exergue » du « Valet de carreau », « Maliavine, étranger aux ‘Fauves russes’, articule, avec une vraie originalité, une disposition naturelle à la couleur liée à un thème folklorique, dans un contexte d’héritage national fort. »[10].
Il faut avoir cela à l’esprit quand on regarde un tableau russe fauve entre 1909 et 1914 : certes, ses éléments figuratifs viennent droit de Cézanne (d’où leur appellation de « cézannistes russes »), mais s’y mêlent également des traits spécifiques de l’art populaire. Le « Valet de carreau », comme son appellation l’indique, se voulait le représentant de la jeunesse vigoureuse, de l’affirmation de soi, d’une culture corporelle incarnée et sensuelle, d’une certaine marginalité un peu louche. C’est ainsi que le tableau-enseigne de l’exposition moscovite sera la toile d’Ilia Machkov, Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910, Musée National Russe) où les deux peintres sont représenté presque nus, en slips violet et vert, comme des athlètes : la métaphore sportive est là pour dire que désormais l’art sera « musclé », mettant fin aux anémies brumeuses symbolistes, aux afféteries du « style moderne », aux « voiles amollis » (expression de Berdiaev dans son célèbre article de 1914 sur « Picasso »[11]) des impressionnistes.[12]
Chez Machkov (dans ses portraits et ses natures mortes), chez Kontchalovski (dans ses tauromachies), chez Lentoulov (dans ses paysages), chez Larionov (dans ses portraits des trois frères Bourliouk, Vladimir Bourliouk -appelé au « Valet de carreau » Portrait d’un athlète – Musée des Beaux-Arts de Lyon[13]; David Bourliouk, collection Leclanche-Boulé, Paris; Nikolaï Bourliouk, Museum Ludwig, Cologne), chez Natalia Gontcharova (dans ses Lutteurs du MNAM et du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg, ou dans ses panneaux représentant les Evangélistes, du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), les couleurs franches se heurtent, s’entrechoquent, dans une vraie lutte au corps à corps.
Ce n’est pas un hasard si, à cette époque-là, culminaient la popularité et l’internationalisation de la boxe (Jack Johnson, Georges Carpentier ou encore le haut en couleurs Arthur Cravan[14]) ou la lutte-catch (le célèbre Ukrainien Poddoubny, immortalisé par un film mélodramatique de Boris Barnet en 1957, fit une tournée mondiale). Les frères Ilia et Kirill Zdanévitch étaient des passionnés de lutte et de boxe dans leur ville de Tiflis, Lentoulov s’exerçait aux poids, la rixe et le pugilat étaient chose courante et couramment représentée par les peintres[15].
Les Russes incorporèrent donc la tradition française à leur pratique « primitiviste ». Gauguin, le maître, entre autres, de Natalia Gontcharova, avait fait la même synthèse, mais dans un cheminement inverse, qui sera celui de tous les novateurs européens du XX siècle, qui intégrèrent les éléments puisés dans les cultures archaïques (polynésienne, ibère, africaine) à la structure de base du tableau traditionnel. Ce qui fait la différence entre les peintres russes de l’avant-garde et les peintres occidentaux, même quand ils ont pu leur emprunter plusieurs principes plastiques, ce qui rend totalement insolite leur art dans le concert de la peinture européenne, c’est précisément que la structure de base de leur tableau a été l’image populaire, le loubok, ou encore l’enseigne de boutique[16], ou encore l’icône, qui ignorent la tradition des académies ou des ateliers professionnels, trouvant, en dehors des règles, à travers une apparente malhabilité, un rythme expressif intense, parce que plus immédiat (plus près du geste ou de l’intonation orale). On ne doit jamais perdre de vue que la plupart des grands peintres russes de l’avant-garde (Larionov, Natalia Gontcharova, Chagall, Malévitch, Filonov) sont partis précisément de la structure iconographique du loubok, de l’image populaire. Ils n’ont pas intégré les éléments primitivistes dans une nouvelle conception de la surface du tableau, comme les Français ont pu intégrer les données de l’art africain ou polynésien à une structure cézannienne. Ils ont incorporé les découvertes formelles du post-impressionnisme à une structure de base primitiviste.
C’est sur ce problème qu’il y eut, dès 1911, une scission entre les « occidentalistes » qui, comme Piotr Kontchalovski ou Ilia Machkov, voulaient perpétuer la peinture de type cézanniste en y incorporant des éléments primitivistes en tant qu’éléments figuratifs parmi d’autres, mais sans changer la structure de base, « civilisée », c’est-à-dire dans la tradition du tableau européen, – et les « nationalistes » qui, tels Larionov et Natalia Gontcharova, prenaient comme base structurelle des surfaces picturales les enseignes de boutique, le loubok, les icônes, les graffitis sur les barrières et les murs, et le laconisme formel de l’art populaire.
Ce qui caractérise le fauvisme russe, c’est donc, bien entendu, « la santé », « la carrure », « l’énergie » (expression de Bernard Dorival concernant les Fauves français[17]) de son colorisme et de son trait. Malévitch, dont la série éblouissante des gouaches, à dominante rouge, de 1911-1912 (en particulier l’ Homme qui court se baigner [appelé communément « Baigneur »] du Stedelijk Museum d’Amsterdam est à la fois primitiviste, cézanniste et fauve, a exécuté deux Autoportraits (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg et Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) que l’on ne saurait mieux commenter que par ce passage du fondateur du suprématisme sur « le peintre en soi » : « Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur. Et ce qui en lui est créateur s’est levé de toute sa stature avec toute une avalanche de teintes, afin de sortir à nouveau dans le monde réel et créer une forme nouvelle. »[18]
Les peintres russes de tendance fauve convergent aussi dans leur goût de l’ornementation. Matisse était passé maître dans l’utilisation des arabesques décoratives, réduites au minimalisme du trait libre et syncopé dans La Danse et La Musique, installées par le maître français lui-même dans le palais moscovite de l’industriel mécène Sergueï Chtchoukine en 1911. Les Russes s’approprient d’autant plus facilement ce « décorativisme » qu’il était la marque séculaire de l’art russe (en particulier, les profusions florales des peintures murales des églises – entre mille exemples, celles de la cathédrale Saint Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge à Moscou). Déjà, chez le visionnaire Vroubel, l’ornement faisait partie intégrante du système figuratif. Le Portrait d’un garçon à la chemise orné d’Ilia Machkov (1909, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) est particulièrement représentatif de cet ornementalisme.
Ce qui différencie le fauvisme russe du fauvisme français, c’est la propension à la théâtralisation des sujets, voire à leur carnavalisation. Dès 1912, le metteur en scène, dramaturge et philosophe du théâtre Nikolaï Evreïnov avait conceptualisé la notion de « théâtralisation » comme élément primordial de l’être humain « jeté dans le monde »[19]. Cet « instinct de la transfiguration » fut particulièrement amplifié dans les arts russes des années 1910[20]. Outre l’Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski d’Ilia Machkov, on peut citer ici le Portrait de Georges Yakoulov (1910, Galerie Nationale Trétiakov) de Piotr Kontchalovski où l’artiste russo-arménien est représenté dans une pose exotique à la Pierre Loti, ou encore l’Autoportrait de Lentoulov, déguisé en Turc, voir l’Autoportrait de Pougny (1912, MNAM), au poing de boxeur démesuré. Matisse rapporte que le Sâr Péladan reprochait à un certain nombre de peintres français « de se faire appeler les ‘Fauves’ et de s’habiller comme tout le monde, de telle sorte que leur prestance n’est pas au-dessus de celle des chefs de rayons des grands magasins« [21]. Tugendhold avait noté, en 1913, le caractère anti-individualiste(à l’opposé, donc, de l’individualisme blasé du romantisme, de l’orientalisme, voire d’un certain symbolisme du XIX siècle, qui voulaient se distinguer de la multitude[22]) du retour des arts novateurs russes des deux premières décennies du XX siècle au primitif sous toutes ses formes. Gauguin marchant à Paris en sabots sculptés par lui-même annonce le dandysme à l’envers des artistes russes « de gauche » à la recherche d’une nouvelle interprétation de l’art et de la vie.[23]
Autre différence d’ avec les Français[24] et même les Allemands[25] ou les Scandinaves[26], c’est la moindre place qu’occupent chez les Russes les paysages, non qu’il les aient négligés, mais ils ont multiplié les portraits et surtout les natures mortes qui sont presque comme la marque du « Valet de Carreau », surtout Machkov, Kouprine ou Rojdestvenski. Cela est souligné à juste titre par Dimitri Sarabianov : « Utilisant les conquêtes de Cézanne, parfois de Matisse et de quelques autres peintres français, ils rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. D’où leur intérêt pour la nature morte qui a trouvé dans leur création un rôle d’une importance inconnue auparavant dans la peinture russe »[27]. Cette « fabrication » massive de natures mortes fit dire au peintre et théoricien russo-ukrainien Alexeï Grichtchenko, qui lui-même avait exposé au « Valet de carreau » : « Combien aurait été choqué Cézanne s’il avait vu toutes ces bouteilles, ces poires, ces oranges, ces vases, ces nappes et ces serviettes froissées, tous ces accessoires sans âme dont pas une seule toile de cézanniste ne peut se passer. »[28] Cela était cruellement ironique, en partie injuste, mais désignait bien une spécificité russe.
Le groupe des peintres russes de Munich, qui participent, depuis la fin du XIX siècle, à la révolution esthétique qui a lieu avant 1914 dans la capitale bavaroise et parfois l’inspirent – Marianne Werefkin, Kandinsky, Jawlensky, Bekhtéïev – ne sauraient être classés tout de go dans l’expressionnisme allemand, comme cela se fait la plupart du temps. Tout d’abord, leurs liens avec la vie artistique de l’Empire russe restent très étroits jusqu’en 1914 : ils participent tous au premier salon du « Valet de carreau », fin 1910, Kandinsky montrera des œuvres également au deuxième salon de 1912; on sait qu’il invitera les Moscovites (Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch) à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912. Les Fauves russes sont aussi présents dès 1911 à Paris : au Salon des Indépendants, note Archipenko qui en fait le compte-rendu, « il y a même une salle « russe », n° 44, où sont concentrées les meilleures œuvres des peintres russes. Cette salle ne le cède en rien par sa valeur artistique aux autres; D’après ces œuvres, on peut juger de la contribution apportée par l’artiste russe plein de talent à la création du Grand Nouveau. Machkov a exposé plusieurs natures mortes très harmonieuses et riches par leurs couleurs. Ses fleurs sont originales de composition et intéressantes comme panneaux décoratifs : on sent dans ces œuvres la riche nature et la force créatrice russes »[29]. Archipenko loue Kontchalovski pour ses couleurs, « bien que les esthètes disent que ces couleurs les gênent « [30]. Une chose très remarquable dans l’article d’Archipenko est l’attention portée à Kandinsky qui exposait aussi à Paris en 1911 : « Parmi plusieurs toiles de Kandinsky, son Jockey présente le plus grand intérêt. C’est une œuvre ultra-impressionniste dans laquelle l’artiste en est revenu au primitivisme. »[31] . Aucune œuvre de Kandinsky, portant se titre, n’ est connue à ce jour; peut-être s’agit-il de Lyrique du Musée Boymans de Rotterdam, dont le biographe de Kandinsky, Will Grohmann, a écrit qu’il s’agissait d’un « sommet », ajoutant : « La sobriété est celle des chefs-d’œuvre de l’Asie orientale – pas un trait, pas un ton de trop »[32]. On note que le mot « expressionnisme » ne fait pas encore partie du vocabulaire courant de la critique d’art[33] et qu’ Archipenko utilise ici les termes de « ultra-impressionniste » (pour souligner que la couleur est portée à son extrême intensité contrastée) et de « primitivisme » (pour souligner le schématisme, le laconisme de la représentation des objets qui ne se perd pas dans les détails figuratifs mais va à l’esssentiel de l’expression).
Il suffit de comparer les œuvres des Fauves russes avec celles des peintres allemands du groupe « Die Brücke » (Schmidt-Rottluff, Nolde, Kirchner, Pechstein, Heckel ou Müller) pour constater qu’il n’y a pas chez les Russes de Munich d’agressivité coloriste mais une intensité et un chatoiement des couleurs (analogues à la mosaïque byzantine chez un Jawlensky) qui, pour être véhémentes, ne sont pas en quête de dissonances stridentes. Il n’y a pas, non plus, la violence instinctive des pulsions archaïques et telluriques, l’arrachement des oripeaux civilisateurs, mais la révélation d’un monde d’harmonie et de spiritualité, un monde symphonique où la tradition chrétienne orthodoxe s’allie au romantisme et à la Naturphilosophie allemands, ou encore à la pensée d’un Rudolf Steiner.
Une des particularités de la peinture russe novatrice à partir de 1907 est que chaque toile est rarement ceci ou cela uniquement, mais elle est ceci et cela, et encore une troisième chose… Il n’y a pas en Russie de pur impressionnisme, de pur fauvisme, de pur cubisme ou de pur futurisme. Un tableau russe synthétise souvent plusieurs cultures picturales, mais ce qui est un élément constant, venant perturber les données de la peinture européenne d’académie, c’est l’esthétique et le geste primitivistes, qui donnent une saveur et une empreinte originale à la picturologie des artistes russes du premier quart du XX siècle. C’est de cette veine que sort la création des Fauves de Russie.
[1] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe.1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 288-293
[2] Cf. Idem, p. 297-305
[3] L’histoire de la naissance et du développement du « Valet de carreau » sont remarquablement retracés par : G.G. Pospelov, Boubnovy valiet. Primitiv i gorodskoy folklor v moskovskoy jivopissi1910-kh godov [Le Valet de carreau. Le primitif et le folklore urbain dans la peinture moscovite des années 1910], Moscou, Moskovski khoudojnik, 1990; une version abrégée a paru en allemand : Gleb G. Pospelow, Moderne russische Malerei. Die Künstlergruppe Karo-Bube, Dresden, VEB, 1985
[4] Cf. A.G. Kosténévitch, Ot Moné do Picasso. Frantsouzskaya jivopiss’ vtoroy oloviny XIX-natchala XX veka v Ermitaje[ De Monet à Picasso, la peinture française de la seconde moitié du XIX et du début du XX siècle, Léningrad, Avrora, 1989; on peut trouver l’histoire la plus complète des collections d’Ivan Morozov et de Sergueï Chtchoukine dans le catalogue de l’exposition » Morozov i Chtchoukine – rousskié kollektsioniéry – ot Moné do Picasso » [Les collectionneurs russes Morozov et Chtchoukine : de Monet à Picasso] qui eut lieu au Folkwang Museum de Essen, au Musée national Pouchkine à Moscou et à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg en 1993-1994,; catalogues en russe et en allemand ,édités par DuMont-Schauberg à Cologne.
[5] Cf. Jean-Claude Marcadé, « L’avant-garde russe et Paris. Quelques faits méconnus ou inédits sur les rapports artistiques franco-russes avant 1914. Notes paracritiques », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, 1979, N° 2, p.174-183
[6] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi , Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43
[7] Voir Nikolaï Pounine, « Impressionistitcheski périod v tvortchestve M. F. Larionova » [La période impressionniste dans l’œuvre de M.F. Larionov], dans le livre : Matérialy po rousskomou iskousstvou [Documents sur l’art russe], t.I, Léningrad, 1928
[8] Voir : D.V. Sarabianov, Stil’ modern. Istoriya. Problémy [Le « style moderne », son histoire, sa problématique], Moscou, Iskousstvo, 1989; E.A. Borissova, G.You. Sternine, Rousski modern [Le « style moderne » russe], Moscou, 1990 (une version française avait paru aux éditions du Regard en 1987 sous le titre Art Nouveau Russe.
[9] Voir le catalogue de l’exposition « Le Symbolisme Russe », Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000 (l’exposition avait été précédemment montrée à Madrid et à Barcelone (avec des catalogues en castillan et en catalan et des traductions en anglais)
[10] Suzanne Pagé, « Préface », in catalogue Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe, Paris musées, 1999, p. 22; voir aussi : Evguénia Pétrova, « Le fauvisme et les sources folkloriques du primitivisme russe », in Ibidem, p. 382-385 : « [Philippe Maliavine] peint ses Baby [Bonnes femmes, paysannes] vêtues de sarafanes et de fichus aux couleurs vives vers 1905. L’impétuosité du mouvement et de la couleur appelle ,bien entendu, des associations avec l’esthétique des Fauves. Le motif, les accords émotionnels, la mosaïque colorée, dépourvus du moindre raffinement et de tout lien avec des orientations connues, sont peut-être encore plus ‘sauvages’ que ce que l’on observe chez les Fauves eux-mêmes. »
[11] Nikolaï Berdiaev, « Picasso » [1914], in Filosofiya tvortchestva, koul’toury i iskousstva [Philosophie de la création, de la culture et de l’art], Moscou, Iskousstvo, t. II, 1994, p. 420
[12] Pour une revue pertinente des analyses de l’ Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski, voir : John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde », in Cultures of Forgery. Making Nations, Making Selves (ed. Judith Ryan and Alfred Thomas), New York-London , Routledge, 2003, p.154 sq.
[13] Voir l’article très documenté de Jessica Boissel, « Une exposition nommée ‘Valet de carreau’, Moscou, 1910-1911. A propos du Portrait d’un athlète de Larionov », Bulletin des musées et monuments lyonnais, N°3, 1997, p. 40-49,
[14] Voir : Arthur Cravan, poète et boxeur, Paris, Edima-Galerie 1900- 2000,1992
[15] Voir Jessica Boissel, Ibidem, p. 47-48; et Valentine Marcadé, op.cit., p.217-219
[16] Sur l’enseigne de boutique, voir le livre remarquable de A. Poviélikhina et E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyveska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 (existe en traduction française)
[17] Bernard Dorival, « Préface » du catalogue Le Fauvisme et les débuts de l’expressionnisme allemand, Paris, Musée National d’Art Moderne, 1966, p. 14
[18] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74
[19] Voir : Nikolaï Evreïnov, Diémon téatral’nosti [Le démon de la théâtralité], Moscou-Saint-Pétersbourg, 2002 (y sont réédités Le théâtre en tant que tel de 1912 et les trois volumes du Théâtre pour soi (1915-1917); voir aussi Nicolas Evreïnoff -1873-1953, Paris, Bibliothèque Nationale, 1981
[20] Sur le caractère de « contrefaçon » que représentent les travestissements des autoportraits dans l’avant-garde russe, voir l’article, cité plus haut, de John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde ».
[21] Henri Matisse, « Notes d’un peintre » [1908], in : Ecrits et propos sur l’art (réunis par les soins de Dominique Fourcade), Paris, Hermann, 1972, p. 52
[22] Sur le caractère esthétisant des déguisements chez les Symbolistes, en particulier ceux de Sâr Péladan, et leur différence d’avec le dandysme, voir Patricia Mathews, Passionate Discontent. Creativity, Gender, and French Symbolist Art, Chicago-London, The University of Chicago Press, 1999, p. 32 sq.
[23] Cf. J. Touguendhold, « Préface » à « L’art populaire russe dans l’image, le jouet, le pain d’épice, exposition organisée par Mlle Nathalie Ehrenbourg [ il s’agit de la cousine de l’écrivain Ilya Ehrenburg] » in : Salon d’automne1913, Paris,
Kugelmann, 1913 p. 308-313
[24] Voir le catalogue The Fauve Landscape (par les soins de Judi Freeman), Los Angeles County Museum of Art-Abbeville Press, Publishers, New York,1990
[25] Voir le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914 (sous la direction de Suzanne Pagé), Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1992
[26] Voir, par exemple, le catalogue De Van Gogh à Mondrian. La Beauté exacte. Art. Pays-Bas. XX siècle, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1994, p. 92-115, et l’article de Jean-Louis Andral « Du paysage », p. 78-81
[27] D. Sarabyanov, Russian painters of the Early Twentieth Century (New Trends), Léningrad, Avrora, 1973, p. 141 (en anglais et en russe)
[28] Cf. A. Grichtchenko, « Rousskaya jivopiss’ v sviazi s Vizantiyey i Zapadom » [La peinture russe dans son rapport avec Byzance et l’Occident], Apollon, 1913, N°6. On pourrait dire que les cézannistes fauves du « Valet de carreau » n’appartiennent stricto sensu à l’avant-garde que pendant trois ou quatre ans. Même, si par la suite, on trouve encore de belles œuvres, l’ensemble donne une impression de déjà vu, les couleurs et les formes tendent à perdre de cette vigueur que leur avait apportée l’art populaire au début des années 1910.
[29] A. Archipenko, « Salon O-a Nezavissimykh » [Le Salon des la Société des Indépendants], Parijski Vistnik [Le Messager de Paris], n° 24, 17 juin 1911, p. 3
[30] Ibidem
[31] Ibidem
[32] Will Grohmann, Vassily Kandinsky, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1958, p. 114-115
[33] Sur l’apparition du mot « expressionnisme », voir Fritz Schmalenbach, « Das Wort ‘Expressionismus’ « , in Studien über die Malerei und Malereigeschichte, Berlin, 1972; sur les occurrences du mot, voir : Jean-Claude Lebensztein, « Douane-Zoll », dans le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914, op.cit., p. 50 sq.


