Catégorie : De l’art russe

  • La réception de la Collection Chtchoukine par les novateurs de l’Empire Russe au début du XXe siècle.

    Jean-Claude Marcadé

     

    La réception de la Collection Chtchoukine par les novateurs de l’Empire Russe au début du XXe siècle. Le prisme malévitchien.

     

    Au même moment, en 1914, où la revue moderniste de Saint-Pétersbourg Apollon, consacrait un numéro spécial à l’événement que représentaient l’ouverture de la Collection Chtchoukine au public et l’édition de son catalogue, avec un article fondateur du grand critique Yakov Tugendhold[1], celui-ci faisait la recension de l’exposition des artistes groupés sous le sigle du « Valet de carreau », montrée concomitamment à Moscou en février de cette même année 1914. Il faut dire que ce « Valet de carreau » se distinguait fortement de la première exposition de ce groupe à la fin de 1910 qui avait vu le triomphe du cézannisme primitiviste fauve, triomphant sur l’impressionnisme, le symbolisme et le style moderne qui avaient dominé l’école russe depuis la fin des années 1890 aux environs de 1909, quand apparut le néo-primitivisme d’un Larionov et de sa compagne Natalia Gontcharova. Ces deux artistes s’étaient d’ailleurs démarqués dès 1911 des tendances occidentales dominantes des protagonistes de ce mouvement, Piotr Kontchalovski, Ila Machkov, Aristarque Lentoulov. Les cézannistes du « Valet de carreau » avaient invité en 1912-1913 des artistes français et allemands[2]. Dans l’exposition de 1914, le cubisme russe y triomphait avec des chefs-d’oeuvre de Malévitch comme Portrait du compositeur Matiouchine, auteur de l’opéra futuriste « La Victoire sur le Soleil, Dame dans un tramway, Le Garde. Il y avait aussi à cette exposition les premières apparitions d’un compagnon de lutte de Malévitch, Alexeï Morgounov, de Lioubov Popova et de Nadiejda Oudaltsova[3].

    Dans son compte-rendu de l’exposition, Yakov Tugendhold analyse le rapport qu’entretient l’avant-garde russe avec la peinture française novatrice, en particulier, en cette année 1914, avec Picasso :

    « Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme résultat de l’amener au total parcellement et ‘distribution’ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‘cubistes’.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau  ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux « Violons »  de Picasso, Monsieur Morgounov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre) […]. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malévitch et chez Madame Exter […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux ; le Russe, toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Chtchoukine, a appelé la pièce consacrée à Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, — ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgounov, de Malévitch et d’Exter il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien… « [4]

    Autant le jugement de Tugendhold est judicieux et pionnier au sujet de Picasso et au sujet des autres protagonistes de la peinture française (Monet, Gauguin, Cézanne, Matisse), dans son article de la revue moderniste Apollon en 1914, dont de larges extraits ont été publiés dans le catalogue Icônes de l’art moderne, autant est injuste et non sanctionnée par la postérité l’appréciation qu’il donne de l’art de ses compatriotes russes et ukrainien. Il changera cependant son point de vue puisque, par exemple, il consacrera en 1922 la première étude de fond de l’oeuvre d’Alexandra Exter chez laquelle il ne voit en 1914 qu’ « une vieillesse prématurée de chien ».

    À ce propos, il faut noter que tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne seraient que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurissaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de plusieurs cultures picturales. Alors que Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les artistes de l’Empire Russe ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold, a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, c’est-à-dire qu’ils ont transmué leurs emprunts, voire leurs « vols », en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est, sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts.

    Malévitch a reconnu très clairement dans plusieurs textes l’impulsion décisive qu’a donnée la peinture française de la fin du XIXe siècle et du début du XXe à la révolution opérée dans les arts de la Russie et de l’Ukraine entre 1907 et 1927. Voici un extrait d’une déclaration du fondateur du Suprématisme:

     » Dans les travaux cézanniens, l’essence était la pesanteur, le caractère pondéreux de l’objet, ce que Picasso a réussi à développer dans sa femme avec une obstination qui a atteint une telle force que le globe terrestre, du fait de son obstination, aurait pu se mettre à tourner dans l’autre sens (cf. collection S.I. Chtchoukine à Moscou). Mais au fur et à mesure que Picasso se rapproche du cubisme, ses travaux se font légers, esthétiques; et il n’atteint le développement de la monumentalité et du contenu dynamique que dans L’homme à la clarinette ; cette dernière est si forte que le pictural lui-même s’éteint. Dans cette œuvre, le caractère dynamique des formes atteint le dernier stade du cubisme, après quoi le développement dynamique ultérieur trouve désormais sa place dans le futurisme et dans le suprématisme. »[5]

    Ces dernières phrases pourraient être mises en exergue de l’ensemble d’oeuvres majeures de l’avant-garde russe qu’a tenu à présenter la commissaire de l’exposition « Icônes de l’art moderne », Anne Baldassari, en tant que conséquence de ce contact unique entre les novations venues de France et leur intégration dans de nouvelles structures par les avant-gardistes de l’Empire Russe.

    Une exposition spéciale devra être faite un jour qui confrontera directement les oeuvres de la Collection Chtchoukine et des créations précises de l’avant-garde russe et ukrainienne. Dans le cadre de ce colloque je ferai un survol de ces contacts directs entre les oeuvres françaises de la Collection Chtchoukine et un choix d’oeuvres de l’avant-garde dans la Russie du début du XXe siècle.

    Il faut, bien entendu, commencer par Monet. Vers 1907-1908, à peu près au même moment, Larionov et Malévitch interprètent de façon originale, l’un le Monet des Rochers à Belle-Île ou des Rochers à Étretat, l’autre le Monet des Cathédrales de Rouen. Malévitch et Larionov étaient pratiquement du même âge, le premier né en 1879, le second en 1981 (comme Picasso!). Ils ont été marqués tous les deux par l’Ukraine. Malévitch était encore un inconnu avant 1910, il s’était formé sur le tas en Ukraine et à Koursk, avait fait ses premières armes, à partir de 1906, dans l’atelier privé de Fiodor Rerberg à Moscou. Larionov, lui, avait suivi un cursus artistique « normal », traditionnel, celui de l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou, il avait montré ses oeuvres dans des expositions importantes, en particulier en participant à la fameuse exposition parisienne de Diaghilev au Salon d’automne de 1906, ou encore, en 1907-1908, à la non moins fameuse exposition Στέφανος, en russe « Viénok », la Guirlande, à Moscou et à Saint-Pétersbourg.

    La série des Paysages sous la pluie ou des Poissons indique une technique qui annonce celle des toiles néo-primitivistes ou rayonnistes : tous les objets représentés perdent leur statut représentateur mimétique, étant noyés sur toute la surface dans la ligne du Monet des séries normandes.

    La série des « Meules » et des « Cathédrales de Rouen » de Monet a joué un rôle de premier plan dans la prise de conscience authentiquement impressionniste. David Bourliouk a été le premier à parler, en 1912, à propos des Cathédrales de Rouen, de la peinture qui pousse comme des plantes sur ces toiles. La couleur, dit Bourliouk « a des racines », « leurs fibrilles [se dressent] de la toile délicieusement aromatique. ‘Structure fibreuse’ […] », ai-je pensé : fils délicats de plantes admirables et étranges ». Malévitch accentuera encore cette métaphore dans un grand passage de son traité de 1919 Des nouveaux systèmes en art. Ayant observé que les visiteurs de la Collection Chtchoukine voulaient à tout prix apercevoir les objets représentés sur la toile « dans leur ensemble », il conclut :

     » Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches colorées, ne les voyait croître de manière infinie, et Monet qui a peint cette cathédrale s’efforçait de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs de la cathédrale. Mais cela était faux ; en réalité, toute l’obstination de Monet était ramenée à ceci: faire pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et dans la lumière. Cézanne et Picasso, Monet, choisissaient le pictural comme des coquillages à perle. Ce n’est pas la cathédrale qui est nécessaire, mais la peinture, mais d’où et de quoi elle est prise nous importe peu, comme il nous importe peu de savoir de quels coquillages sont sorties les perles. »

    Le deuxième peintre qui accompagna les premiers pas de l’avant-garde de Russie entre 1907 et 1911, c’est Gauguin qui fut la base théorique, conceptuelle et pratique des néo-primitivistes russes, celui qui lui donne les impulsions décisives. Le critique Yakov Tugendhold a bien résumé ce rôle de Gauguin, quand il écrit:

    « Gauguin cherchait, à travers leur pauvre apparence enfantine, dans le plus petit bibelot primitif, dans l’art le plus anonyme, les racines du grand style. Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’imagerie d’Épinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse, au même titre que les dadas puérils – car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse. »

    De son côté, Malévitch a pu déclarer :

    « Gauguin, qui a fui la culture pour aller chez les sauvages et qui a trouvé chez les primitifs plus de liberté que dans l’académisme, se trouvait soumis à la raison intuitive.

    Il cherchait quelque chose de simple, de courbe, de grossier. C’était la recherche de la volonté créatrice. Ne peindre à aucun prix comme voit l’oeil du bon sens. »

    La première « gauguinide », c’est-à-dire « fille de Gauguin », dans l’avant-garde de Russie, c’est Natalia Gontcharova. Je ne donnerai ici qu’un seul exemple, particulièrement parlant, ce sont ses quatre panneaux intitulés Récolte des fruits (vers 1909) qui sont, pour prendre une métaphore musicale, une variation sur le motif des toiles de Gauguin Te avae no Maria et surtout La récolte des fruits (1899). On note une même gamme jaune-verte-bleue; la sacralisation du travail; la représentation de profil; le grossissement des pieds et des mains (cela se trouve encore plus accentué dans les oeuvres primitivistes fauves de Malévitch). Cependant, les éléments russes sont très nets : un côté « gobelin » à la Borissov-Moussatov; gamme de couleurs de l’art populaire russe avec des associations de mauves et de bleu, de roses vifs et de marrons; le décorativisme des robes et de blouses.

    Prenons encore la série des « Vénus » de Larionov qui sont une primitivisation maximale de l’iconologie gauguinienne.

    Après Monet et Gauguin, c’est Cézanne qui triomphera à partir de 1910 avec la première exposition du « Valet de carreau » dont j’ai parlé au tout début de ma communication. Cela est assez largement connu aujourd’hui grâce à la grande exposition, organisée en 1999-2000 par Suzanne Pagé au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, intitulée « Le fauvisme ou l’épreuve du feu », et, à Monaco, en 2004, l’exposition « Les peintres russes du ‘Valet de carreau’ entre Cézanne et l’avant-garde », organisée par l’actuelle directrice de la Galerie Trétiakov, Zelfira Trégoulova. On le sait, il y avait 24 Cézanne chez Chtchoukine. Les artistes du « Valet de carreau » furent, et sont toujours, appelés des « cézannistes russes » qui ont complétement bouleversé le paysage artistique de l’époque, dominé autour de 1910 par un symbolisme évanescent, un académisme cacochyme et un impressionnisme épigonal. Comme l’a écrit Dmitri Sarabianov, les peintres du « Valet de carreau » « rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. De là leur intérêt pour la nature-morte qui a trouvé dans leur création un rôle d’une importance inconnue auparavant dans la peinture russe ».

    C’est, sans aucun doute, Malévitch qui a le plus profondément assimilé l’apport de Cézanne. Pour lui, l’art moderne commence avec Cézanne, comme l’indique son petit livre paru à Moscou en 1920 – De Cézanne au Suprématisme. Parmi beaucoup de textes qu’il a consacrés au Maître d’Aix, je citerai seulement ce qu’il a écrit sur l’Autoportrait de la Collection Chtchoukine, dans un de ses cours pour les élèves de l’Académie des beaux-arts de Kiev à la fin des années 1920 :

    « Cézanne apparaît comme un maître magnifique qui exprime les éléments picturaux, forme ceux-ci à travers la sensation. Le cézannisme se manifeste comme un l’une des grandes réalisations de l’histoire de la peinture. précisément à cause de son expression pure de la sensation picturale du monde […]

    Dans de nombreuses œuvres de Cézanne nous voyons une coloration inadéquate du phénomène qu’il a pris comme objet de peinture.

    Prenons comme exemple son autoportrait qui se trouve dans les collections du Musée de la Peinture Occidentale (collection S.I. Chtchoukine) à Moscou […]

    Nous voyons ici que le visage ne peut pas correspondre à la réalité par sa coloration, et nous pouvons dire que le visage n’était que la forme sur laquelle a été portée la masse picturale.

    Si l’on examine la constitution de cette masse, nous verrons que le pourcentage de coloration de l’“auto-visage” sera mince, alors que toute la masse picturale présente l’ensemble des éléments picturaux de toute la série des phénomènes qui l’entourent. Cela est précisément la cause qui transforme la nature. Et cela nous montre que Cézanne, sans avoir conçu la nature comme forme de copie, n’a pas perçu distinctement le monde mais il a seulement eu la sensation de sa matière picturale. Il s’est comporté à l’égard de la forme du phénomène comme à l’égard d’un lieu où il peut porter la masse picturale en tant que somme constituée par lui à partir d’éléments picturaux. »[6]

    Malévitch avait lui même, dès 1910, tiré les conséquences de la leçon donnée par l’Autoportrait de Cézanne dans ses deux Autoportraits :

    L’Autoportrait de la galerie Trétiakov est tout plein du monde nabi qui hantait il ya encore peu le peintre russo-ukrainien. Toute sa sensualité est exprimée par un essaim de femmes nues rouges aux postures diverses, qui entourent la tête de l’artiste. Curieusement cet élément figuratif reprend, il faut le dire de façon plus vigoureuse, une partie de l’iconographie de l’Autoportrait avec allégorie sur le siècle alias Vision d’Émile Bernard[7], admirateur de Cézanne, sur lequel il écrivit un des premiers articles en 1889. Je n’ai pas trouvé où Malévitch a pu avoir connaissance de cette oeuvre, puisque l’artiste français ne participe à aucune des expositions importantes de Moscou, de Saint-Pétersbourg ou de Kiev. En tout cas, il y a une parenté iconographique entre les deux tableaux, avec, comme toujours chez Malévitch, une transformation totalement idiolectique de son « modèle ». Tout particulièrement on est frappé que c’est Malévitch qui occupe le centre du tableau au milieu des baigneuses, là où chez Émile Bernard, il y avait une figure du Christ…Ecce Homo. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, mais sur un au-delà. Dans l’Autoportrait du Musée Russe, le regard est comme tourné vers l’intérieur, donnant à cette oeuvre peinte dans une riche technique mixte (gouache, encre de Chine et laque) une dimension iconique.

    La trace fulgurante de Matisse est évidente sur les protagonistes des arts russes du début du XXe siècle, dans la libération de la ligne de toute fonction autre qu’expressive dans le contour des objets, dans également un puissant décorativisme. L’œuvre de Matisse, picturale et théorique, était d’ailleurs bien connue autour de 1910 et commentée par la critique. Le peintre français vint lui-même à Moscou pendant deux semaines en1911 et fut, lui aussi, fortement impressionné par l’art des icônes, ce qui eut d’ailleurs des conséquences sur l’évolution de sa palette[8]. Une des principales leçons que de nombreux peintres de Russie dont Larionov et Malévitch tirèrent de l’art du maître français est que la ligne et la couleur doivent être libérées de tout mimétisme naturaliste. Voyons un exemple du néo-primitiviste Larionov, son bien connu Soldat au repos de 1911. Voici aussi les gouaches de Malévitch en 1910-1911, Baigneuses et Fruits, dont les simples contours, les procédés décoratifs, sont directement tributaires de cet enseignement. Voici aussi le célèbre Baigneur que dans une esquisse préliminaire Malévitch appelle « Il court se baigner » : ici la ligne matissienne se fait précubiste avec la dislocation de toute l’anatomie au profit d’un assemblage de volumes et de plans mis en contraste. Chez le néo-primitiviste Malévitch, il y a oscillation entre hiératisme et mise en mouvement.

    Matisse joua aussi un rôle déterminant dans l’évolution des peintres symboliste comme Pétrov-Vodkine (Enfants jouant, La baignade des chevaux) ou les deux protagonistes de « La Rose bleue », Paviel Kouznetsov et le Russo-Arménien Martiros Sarian, qui quittent après 1910 les brumes crépusculaires et les sujets oniriques de leur création pour adopter des compositions où la ligne délimite les éléments figuratifs de façon nette et appuyée.

    Dès 1909, Picasso est connu, commenté, vilipendé dans la critique russe. En peinture, son oeuvre sera un des moments essentiels, avec le futurisme italien, du cubo-futurisme. D’ailleurs Malévitch a toujours affirmé que Picasso et Marinetti (lequel n’était pourtant pas peintre) étaient les deux piliers de l’art du XXe siècle. Le poète et critique d’art Maximiliane Volochine raconte une visite de la Collection Chtchoukine qu’il a faite avec le peintre réaliste Sourikov et d’autres personnes. Une dame était indignée par Picasso, mais Sourikov prit la défense du peintre de la façon suivante :

    « Ce n’est absolument pas si effrayant que cela. Le vrai artiste doit justement commencer chaque composition ainsi : avec des angles droits et des masses générales. Et Picasso veut seulement s’arrêter à ce stade pour que soit plus forte la force de l’expression. Cela est effrayant pour le grand public. Mais pour l’artiste – très compréhensible. »[9]

    Selon la critique russe des années 1910-1920, l’oeuvre de Matisse serait une déduction extrême de Gauguin, alors que la peinture de Picasso « apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne », selon la formulation de Yakov Tugendhold.

    Natalia Gontcharova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivisme de l’image populaire (loubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire russe, la géométrisation du proto-cubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle « cézannisme géométrique ») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du « Valet de carreau » :

    « Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamiennyïé baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté[10]. »

    La majorité des œuvres de Natalia Gontcharova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale, le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Trétiakov, 1911), elle a vu dans la Collection Chtchoukine, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La Fermière ou l’Étude pour les Trois femmes (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Malévitch est ici encore celui qui a interprété conceptuellement et pratiquement la picturologie et l’iconologie de Picasso. Il n’a cessé dans ses déclarations théoriques et polémiques, aussi bien que dans ses cours devant les étudiants de Vitebsk, de Léningrad et de Kiev de souligner l’importance capitale de l’Espagnol dans l’évolution des arts du XXe siècle. J’ai déjà montré la gouache primitiviste fauve du Baigneur pour souligner la ligne matissienne libérée de tout mimétisme représentateur, mais cette oeuvre se ressent aussi de la dislocation des formes telles qu’elle se présente dans La danse des voiles de Picasso.

    Si le premier géométrisme de Picasso d’avant 1910 a ainsi marqué le cubo-futurisme de Malévitch, c’est seulement en 1913-1914 que ce dernier intègre le cubisme analytique et synthétique dans un cycle d’oeuvres dont la sémiologie est analogue à celle de Picasso. Deux séries se côtoient. D’un côté, une surface construite en éventail, toute feuilletée dans Dame à un arrêt de tramway, Table de comptabilité et pièce ou le Garde. De l’autre, une construction à la verticale dans les deux petites toiles Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo, ou dans Instruments de musique / Lampe.

         Dans la première série, le sujet a comme implosé.

       Dame à un arrêt de tramway répond bien au programme malévitchien de  « ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau », principe cubiste par excellence, selon le peintre. Dans ce fouillis de formes quadrilatères on aurait bien de la peine à identifier une « dame » et un « tramway ». L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau.

         La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelconque. La vitre est un élément qui pourrait se référer au lieu qui est le prétexte à ces variations quadrangulaires : des quadrilatères transparents dans des variations obliques sont figurés selon la technique avec laquelle dans la peinture traditionnelle on peignait les voiles sur le visage ou sur le corps de façon à laisser passer la lumière et paraître la chair en dessous. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries.

         Le Garde est sous le signe du sdvig, ce décalage entre les plans, cet écart hyperbolique dont la fonction n’est pas la correspondance avec le réel mais uniquement la justesse des valeurs, des rapports, des contrastes dans la composition d’une surface picturale. D’un garde, c’est-à-dire d’un soldat de la garde, nous reconnaissons uniquement des galons placés sur une épaulette, laquelle est placée à l’endroit où se trouve habituellement la tête. Cette tête est un amas de formes où l’on s’ingénierait en vain à vouloir retrouver, ici – un œil, là – une lèvre, ailleurs un couvre-chef. Le corps n’est pas mieux traité : il se développe en une série de plans quadrilatères signifiant peut-être la vareuse et la ceinture du personnage. La perspective est totalement irréaliste, les objets et les hommes s’interpénètrent.[11]

    Les deux petits chefs d’œuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kountsévo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens «. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l ‘oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement « russe » ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la « transmentalité » (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kountsévo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    On note qu’à partir de 1913 les quadrilatères empruntés principalement aux toiles de Picasso structurent désormais la surface picturale malévitchienne avant que le saut dans le minimalisme suprématiste ne s’effectue en 1915 avec le Quadrangle noir dans le blanc.

    Ainsi, la Collection Chtchoukine a été la véritable académie des beaux-arts de la jeune génération des artistes de l’Empire Russe au début du XXe siècle. « Les Russes, ayant pris les formes occidentales qui leur étaient étrangères, y ont introduit leurs propres traits nationaux et leur propre esprit. », comme l’écrit Alexeï Grichtchenko. Le tableau de chevalet européen s’est transformé dans des structures nouvelles sous l’impulsion de l’art des icônes, des images populaires ou des enseignes de boutique. Cette spécificité de l’avant-garde, unique dans le concert des arts du XXe siècle, fait mentir tous ceux qui n’ont vu dans le choc donné par la peinture française qu’un sous-produit, voire une « imitation simiesque ».

    [1] Ya. Tugendhold, «Frantsouzskoïé sobraniyé S.I. Chtchoukina» [„La collection française de S.I. Chtchoukine“], Apollon, 1914, N° 1-2.

    Voir de larges extraits de cet article dans le catalogue de l’exposition Icônes de l’art moderne.

    [2] Gleizes, Derain, Van Dongen, Léger, Matisse, Picasso, Le Fauconnier, Friesz, Robert Delaunay, Braque, Signac pour les Français; Kirchner, Macke, Franz Marc, Gabriele Münter, Pechstein, Heckel pour les Allemands; la participation de Kandinsky aux expositions du « Valet de carreau » explique la forte présence des artistes de « Der blaue Reiter » et de la Brücke.

    [3] Ces deux dernières étaient passées à cette époque par les ateliers parisiens de Metzinger et de Le Fauconnier. Cela explique que Le Fauconnier était très bien représenté au « Valet de carreau » de février 1914 par des oeuvres créées entre 1908 et 1913)

    [4] Ya. Tugendhold, «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Boubnovogo valiéta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»], Rietch [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andreï Kroussanov, Rousski avangard [L’avant-garde russe], I (2), Moscou, Novoïé litératournoyé obozréniyé, 2010 p. 205

    [5] Kazimir Malévitch,  » O novykh sistiémakh v iskoustvié. Statika i skorost’ ” [Des nouveaux système en art. Statique et vitesse], Vitebsk, 1919 [republié dans le tome I de Kazimir Malévitch, Sotchiniéniya v piati tomax [Œuvres en cinq volumes], (sous la direction d’Alexandra Chatskikh), Moscou, « Guiléya » 1995], trad. française de Jean-Claude Marcadé, dans K. Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 237.

    [6] Kazimir Malévitch, « Forme, Couleur et Sensation » (Moscou, 1928), « Analyse du nouvel art représentateur. Paul Cézanne » (Kiev, 1928) in Écrits, t. op.cit., p. 415, 434

    [7] À ma connaissance, c’est l’historienne de l’art ukrainienne Myroslava Mudrak qui a la première fait l’association de l’Autoportrait (Vision) d’Émile Bernard avec les premiers autoportraits de Malévitch, voir son excellent article « Kazimir Malevich and the Liturgical Tradition of Eastern Christ and christianity », in Byzantium/Modernism. The Byzantine as Method in Modernity, ed. Roland Betancourt, Maria Taroutina, Leiden/Boston, Brill, 2015, p. 49-50

    [8] J. Cl. Marcadé, « Un musée Matisse à Moscou », in : Matisse 1904-1917, Paris, Beaux-Arts Magazine, 1992, p. 23-31

    [9] Maximiliane Volochine, « Sourikov (matérial dlia biografii) [Sourikov-matériaux pour une biographie], Apollon, 1916, N° 6-7, republié dans Liki tvortchestva [Faces de la création], Léningrad, 1988 (éd. V.A. Manouilov, V.P. Kouptchenko, A.V. Lavrov), p. 345

    [10] N. Gontcharova, « Pis’mo v rédaktsiyou » [Lettre à la rédaction], Protiv tetchéniya [À contre-courant], 3 mars 1912, p. 4.

    [11] « [Les cubistes] entreprirent de traiter l’objet de tous les côtés. Ils estimaient que jusque-là les peintres avaient rendu l’objet de trois côtés seulement, en utilisant la tridimensionnalité, alors que nous savons bien que l’objet possède six, cinq, dix côtés et que pour le rendre plus complètement, tel qu’il est dans la réalité, il est indispensable de représenter tous ses côtés […]

    [Dans un deuxième stade], les cubistes déclarèrent que si le peintre trouve dans l’objet donné trop peu de formes nécessaires, picturales, facturales, graphiques, du volume, linéaires et autres pour son édification constructionnelle, alors il est libre d’en prendre dans un autre objet et de rassembler les éléments indispensables jusqu’à ce que son édification atteigne la tension nécessaire des états harmoniques et dynamiques. » K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art [1919], Kazimir Malévitch, Écrits, p. 219, 220

     

  • Exposition des gouaches du « Livre de la Genèse »de Lanskoy à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg

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    И стал цвет
    Эрмитаж выставил « Книгу Бытия » Андрея Ланского

    12.01.2017
    выставка книжная графика
    В Главном штабе, отвечающем в Эрмитаже за искусство XIX-XXI веков и потому кажущемся наиболее радикальной частью Большого Эрмитажа, открылась очень тихая выставка. Она про слово и изображение, про текст и иллюстрации к нему, про книгу как таковую и библейскую книгу Бытия как ее квинтэссенцию. А еще она про абстракцию как процесс творчества. А это « многое объясняет » тем, кому с абстрактным искусством свыкнуться все еще сложно. На выставке « Творческий почерк. К юбилею издания « Книги Бытия » Андрея Ланского » побывала КИРА ДОЛИНИНА.

    Нынешняя выставка — четвертый проект нового раздела постоянной экспозиции музея — « Кабинета книги художника », где представлены книги из коллекции академика Российской академии образования Марка Ивановича Башмакова и из фондов Эрмитажа. Один из виднейших российских коллекционеров livres d`artiste неоднократно выставлял в Эрмитаже части своего собрания, и в конце 2015 года эта практика стала стабильной.

    Новая постоянная экспозиция « постоянная » чисто терминологически — выставки на ней меняются каждые три-четыре месяца (обязательное условие экспонирования графики). Уже были сборные выставки, посвященные ролям художников и издателей в создании livres d`artiste, была персональная экспозиция книг великого мультипликатора Александра Алексеева, сейчас на сцену выведена одна работа французского абстракциониста русского происхождения, графа Андрея Ланского (1902-1976), которая представлена в окружении тематически или по иным основаниям приближенных изданий самого разного свойства, от иллюстрированной Библии Мериана 1682 года и русского рукописного Хронографа XVII века до Шагала, Дали и русской футуристической книги. Последняя экспозиция удивительным образом выходит за рамки знаточеских экзерсисов внутри очень узкой темы: урок чтения абстрактного произведения тут преподан блистательный.

    « Книга Бытия » была сделана Андреем Ланским ровно полвека назад, в 1966 году. Известный живописец, ученик Судейкина, поклонник Ларионова и Хлебникова, « творец цвето-света », в послевоенные годы Ланской много занимался декоративными работами (картоны для шпалер, мозаика). В этом ряду как бы стоит и его обращение к livre d’artiste. Первой работой мастера стали композиции для книги « Кортеж », написанной и изданной Пьером Лекюиром (1959). Трафаретные композиции, оммаж матиссовским декупажам, кричат во весь голос о возможности драматической абстракции выйти за пределы чистого книжного листа. Второй книгой Ланского станет, наоборот, черно-белый « Дедал » (1960), а потом несколько лет художника будут занимать два текста — « Записки сумасшедшего » Гоголя и книга Бытия. Первая выйдет уже после смерти мастера в виде « сюиты эстампов », к печати второй Ланской приложит руку сам. Оригиналы « Книги Бытия », ансамбль из 45 гуашей, висели на стенах ателье Ланского до самой его смерти.

    На выставке книга показана так, что зритель может увидеть практически все ее листы. Ритмически Ланской выстроил свой изобразительный текст так, чтобы большие фрагменты текста (по несколько стихов), отдельные, крупно написанные фразы (« И стал свет », « И был вечер », « И было утро » и т. д.; часть из них повторяется в крупных отрывках) и листы с абстрактными композициями чередовались. Из всей книги Бытия художник берет только начальную часть, от сотворения мира до грехопадения, и работает с письменным текстом как с изобразительным, благо всеобщая известность текста такую вольность позволяет. Его буквы то складываются во что-то по типу средневекового манускрипта, а то скачут, как в тетради ребенка, они то выдержаны в одной гамме, то взрываются цветом, то цвет букв не имеет нарративных отсылок, но слово « небо » пишется голубым, « прах » — серым, « земля » — темно-коричневым. Драматические абстракции « иллюстрируют » рождение всего из ничего — акт сотворения мира тут равен акту творчества как такового. А художник почти равен Богу.

    Собственно, сам Ланской так и считал: « Вдохновение… это предрасположенность к участию в творении мира. Как Бог сотворил человека по Своему образу и подобию, так же художник воспроизводит в картинах образ собственного внутреннего мира ». Он не был первым, кто видел в абстрактном Ничто (нуле) точку отсчета, но локальность материала (всего одна книга) и имеющий тут пропедевтический характер текст дают возможность идти шаг за шагом (« день за днем ») за мыслью создателя. А если учесть, что абстракционизм Ланского — абстракционизм лирический, искусство чувства и жеста (в противовес супрематизму Малевича или неопластицизму Мондриана), идущий от Кандинского и знаменитой теории Воррингера об « Абстракции и вчувствовании », то эта « Книга Бытия » и вообще может использоваться как учебное пособие. Ну, то самое, которое « рекомендовано студентам-гуманитариям и всем интересующимся ». Ведь это вечный ответ на вечный вопрос — может ли быть алгебра поверена гармонией. Абстракционисты доказывают, что может: ведь и у них « в начале было слово ». И с этим не поспоришь.
    Подробнее: http://www.kommersant.ru/doc/3188402

  • Le choc de la peinture française de la Collection Chtchoukine

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    Le choc de la peinture française de la Collection Chtchoukine et la naissance d’une école russe d’avant-garde dans le premier quart du XXe s.

     

    La Collection Chtchoukine fut ouverte au public à Moscou en 1909. Elle était communément appelée un « musée de Matisse et de Picasso », car elle contenait, lors de sa nationalisation en 1918, du premier 37 tableaux et du second 54. Mais, avant la présentation massive des toiles de Matisse et de Picasso à partir de 1910, la collection comportait un ensemble impressionnant des novations picturales venues de Paris.

    Avant d’en venir à montrer les liens qui apparaissent entre les protagonistes de l’art français et ceux de Russie, il faut rappeler que la Collection Chtchoukine fut une véritable académie pour les jeunes créateurs de l’Empire Russe, elle « devint une nouvelle école d’art » pour ceux « qui voulaient goûter aux fruits de l’Occident » (N. Taraboukine). L’ami de Malévitch, Ivan Klioune, raconte comment leur professeur Fiodor Rerberg emmenait ses élèves vers 1908 dans la maison-musée de l’industriel :  » Fiodor Ivanovitch (Rerberg)[1] proposa à quelques élèves, ceux qui étaient les plus préparés, de visiter avec lui la collection d’art de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, péréoulok Znamienski. Bien entendu, tous acceptèrent, Malévitch et moi également. Le dimanche, entre 11 heures et 13 heures, Sergueï Ivanovitch permettait aux artistes qu’il connaissait de parcourir sa collection de tableaux et, en même temps, il en donnait lui-même l’explication. Pour nous qui voyions pour la première fois les oeuvres d’illustres artistes français contemporains, des peintres splendides, l’impression fut tout simplement stupéfiante, cette impression fut si grande que, malgré les explications complètes de Sergueï Ivanovitch, nous ne pouvions aucunement interpréter cette énorme force picturale; c’est pourquoi, en partant, nous demandâmes à Sergueï Ivanovitch l’autorisation de visiter de temps à autre son admirable collection. Nous obtinrent cette autorisation et nous devinrent les visiteurs assidus de cette célèbre collection. […]

    Parmi les artistes russes d’avant-garde, déjà à cette époque, s’était établie l’opinion que ce n’était pas l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg qui était chez nous la plus grande école artistique, mais la galerie de S.I. Chtchoukine. […]

    Les artistes qui visitèrent la Galerie chtchoukinienne ne pouvaient pas ne pas tomber sous l’influence des célèbres peintres de la France. Mais cette influence n’était pas homogène : qui s’intéressait davantage à Matisse, qui à Renoir, Corot, Monet, Manet, Cézanne. Picasso n’était pas accessible à une pleine compréhension, bien que tout le monde reconnût l’énorme force de son talent. Seuls le saisirent Malévitch, moi, Tatline et Nadiejda Oudaltsova; ses principes de construction du tableau, le démembrement de l’objet au moyen du sdvig [décalage] et les autres choses, nous devinrent compréhensibles. […]

    [Lors de mes visites à la galerie de Chtchoukine] je rencontrais Piotr Kontchalovski, Machkov, Larionov, Natalia Gontcharova, Grichtchenko et d’autres artistes. »

    Avant 1909 et les manifestations tonitruantes des futuristes, le vocable que la première avant-garde utilisa pour désigner sa rupture avec des siècles d’art renaissant est celui d’impressionnisme. Celui-ci se transforme avec le néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova à la troisième exposition de la revue La Toison d’or, fin 1909, et le cézannisme russe à la première exposition du « Valet de carreau » à la fin 1910. Trois grands Français ont eu alors une influence déterminante – Monet, Gauguin et Cézanne – jusqu’en 1910 et au-delà; à partir de 1910, ce seront Matisse et Picasso qui marqueront de façon exceptionnelle l’art de gauche en Russie.

    Larionov, interpréta dans ses séries de « Poissons » et de « Paysages sous la pluie », en noyant les éléments figuratifs dans de petites touches colorées et en striant la surface picturale, la leçon donnée par Monet dans ses Rochers à BelleÎle ou dans ses « Cathédrales ». Ces dernières ont marqué indélébilement les débuts de Malévitch, comme on peut le voir dans ses deux Paysages du Musée Russe ou l’Église orthodoxe de la collection Costakis (Thessalonique). Malévitch a rapporté le choc conceptuel provoqué par l’oeuvre de Monet dans la collection Chtchoukine : » Personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches colorées, ne les voyait croître de manière infinie, et Monet qui a peint cette cathédrale s’efforçait de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs de la cathédrale. Mais cela était faux ; en réalité, toute l’obstination de Monet était ramenée à ceci : faire pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et dans la lumière. […] Si, pour Claude Monet, les plantes picturales sur les murs de la cathédrale étaient indispensables, il considérait le corps de la cathédrale comme les plates-bandes d’une surface plane, sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes et des semis de seigle. Nous disons comme le seigle est magnifique, comme les herbes des champs sont belles, mais nous ne parlons pas de la terre. C’est de cette manière que nous devons examiner ce qui est pictural et non pas le samovar, la cathédrale, la citrouille, la Joconde. »

    L’autre grand peintre qui eut une influence capitale sur les artistes de Russie et d’Ukraine, c’est Paul Gauguin et, avec lui, le retour aux sources populaires et à l’art primitif. Citons Yakov Tugendhold dans sa préface au Salon d’automne parisien de 1913 : « Les calvaires bretons, les arabesques maories et l’imagerie d’Épinal lui ont enseigné la simplification et la synthèse au même titre que les dadas puérils – car l’art de l’enfant et l’art du peuple se ressemblent non seulement par leur gaucherie, mais aussi par leur langue laconique et leur esprit de synthèse. » Cela a été une leçon pour toute l’École russe du début du XXe s. On constate en effet un retour à « la tradition collective », au « mythe national ». Dès la fin du XIXe s., « avec l’éclosion de la conscience nationale, on a commencé à étudier les trésors de la création populaire semés dans les profondeurs de la Russie paysanne. » La première « fille de Gauguin » fut la grande Natalia Gontcharova. Il suffit de comparer Te avae no Maria et les quatre panneaux de la Récolte des fruits (1908) de la Russe. Son compagnon, le Russo-Bessarabien Larionov a lui aussi été marqué par Gauguin avec une note d’humour (La Tsigane) mais aussi une sacralisation primitiviste (Vénus katsape).

    Le troisième grand « inséminateur » de l’avant-garde russe dans ses débuts est Cézanne. Les artistes groupés autour de l’exposition « Le Valet de carreau » (Piotr Kontchalovski, Machkov, Lentoulov, Falk, Malévitch, Larionov, Natalia Gontcharova) sont appelés « cézannistes fauvistes primitivistes »[2]; ils ont complétement bouleversé le paysage artistique de l’époque dominé autour de 1910 par le symbolisme évanescent, un académisme répétitif et un impressionnisme épigonal : « ils rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme » (Dmitri Sarabianov). C’est Malévitch qui a le plus profondément assimilé l’apport de Cézanne et a écrit des textes fondamentaux sur le Maître d’Aix. D’autre part, il fit cette observation :  » Il m’est arrivé, dans la collection de S. Chtchoukine, d’observer plusieurs personnes s’approchant d’un Picasso et s’efforçant à tout prix d’apercevoir l’objet dans son ensemble, dans Cézanne ils trouvaient des défauts de “naturel”, mais ils ont arrêté que Cézanne voit de manière primitive la nature et qu’il peint de façon grossière et non naturelle. »

    Quant à Matisse, il a laissé une trace fulgurante sur les protagonistes des arts russes du début du XXe siècle, dans la libération de la ligne de toute fonction autre qu’expressive dans le contour des objets. Cela eut un impact non seulement sur les symbolistes (Paviel Kouznetsov, Sarian, Pétrov-Vodkine), mais aussi sur les néo-primitivistes – Larionov, Natalia Gontcharova ou Malévitch. Les gouaches de ce dernier, Baigneuses, Fruits et surtout Il court se baigner, alias Baigneur, avec leurs simples contours et leurs procédés décoratifs, sont directement tributaires de l’enseignement du maître français; on sent une filiation avec La Danse de Matisse (Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage), dont l’installation dans la maison-musée de S. Chtchoukine eut lieu en 1911, mais également avec le Nu à la draperie de Picasso. C’est la même dislocation de toute l’anatomie au profit d’un assemblage de volumes et de plans mis en contraste. Le galbe des jambes est précubiste.

    Après Monet, Gauguin, Cézanne et Matisse, le plus grand modèle des artistes novateurs russes est Picasso. On ne peut se borner qu’à donner ici quelques exemples.[3] La majorité des oeuvres de Natalia Gontcharova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique. Lorsqu’elle peint des toiles comme Moisson. La vierge sur la Bête (Musée de Kostroma) Colonne de sel ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Trétiakov), elle a vu dans la Collection Chtchoukine des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Étude pour les „Trois femmes“. Malévitch, de son côté, a interprété la poétique picassienne de façon magistrale dans ses toiles de 1913-1914 (Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Khardjiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kountsévo) (Galerie Trétiakov).

    Face à Malévitch, Tatline sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural“, le „contre-relief“ à partir de 1914; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année. Il crée entre 1914 et 1916 des assemblages tout à fait abstraits de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Trétiakov (1914) on trouve, cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant.

    Les leçons données par la peinture française, telle qu’elle pouvait être vue à Moscou au début du XXe siècle ont été transformées dans l’art de gauche en Russie et en Ukraine. Cela donnera des oeuvres totalement inédites dans l’art européen. Il faut ici répéter que les tableaux des novateurs de Russie dans le premier quart du XXe s. réunissent sur leur surface plusieurs cultures picturales; si un tableau français exploite résolument une culture esthétique dominante, un tableau cubofuturiste russe intègre non seulement le géométrisme parisien ou le dynamisme italien, il le fait sur une structure de base picturologique et conceptuelle néo-primitiviste.

    [1] Le peintre et pédagogue Fiodor Rerberg (1865-1938), auteur de livres sur la technique picturale, ouvrit en 1905 une école d’art à Moscou par laquelle passèrent plusieurs artistes qui connurent par la suite un grand renom; voir l’article très détaillé de John Bowlt, « Kasimir Malevich and Fedor Rerberg », in Charlotte Douglas, Christina Lodder (ed.), Rethinking Malevich, London, The Pindar Press, 2007, p. 1-26

    [2] La France a pu voir pour la première fois un grand ensemble du fauvisme-primitivisme-cézannisme russe dans l’exposition pionnière de Suzanne Pagé, Le fauvisme ou « l’épreuve du feu ». Éruption de la modernité en Europe, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 1999-2000, p. 376-407

    [3] Je me permets de renvoyer à mon article Jean-Claude Marcadé, « Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle », Picasso, Paris, L’Herne, 2014, p. 104-114

  • Interview du galeriste Pavlo Goudimov sur mon rapport à l’Ukraine, à Malévitch (8/10.16)

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    Jean-Claude Marcadé et Pavel Goudimov devant les oeuvres de Volodymyr Kostyrko
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    Jean-Claude Marcadé et Pavel Goudimov devant les oeuvres de Volodymyr Kostyrko

    Жан-Клод Маркаде, Україна та Малевич            

                              

    Під час проведення міжнародної конференції «Казимир Малевич: київський аспект», 8 жовтня, в коридорах НАОМА куратор Павло Гудімов мав нагоду поспілкуватися з французьким мистецтвознавцем Жан-Клодом Маркаде. Дослідник вже протягом багатьох років вивчає тему українського та російського авангарду, зокрема феномен Малевича. В 2013 році вийшла книга Маркаде «Малевич» (видавництво «Родовід»), яка прямо звертається до українських витоків творчості художника.

    Як почався зв’язок французького дослідника з Україною, коли вперше Захід побачив роботи російських та українських авангардистів і чому молоді художники Франції не сприймають Малевича – розпитав у Жан-Клода Маркаде Павло Гудімов.

     

    Україна

    Мій зв’язок з Україною розпочався завдяки дружині Валентині. Вона походить з української родини поміщиків Васютинських, які вимушені були емігрувати з України в 1918 році. На той час для росіян Україна відігравала приблизно таку ж роль, як Італія для німців – спокійної та приємної місцевості.

    У 1972 році ми автівкою їздили по містах України: почали з Одеси, рідного міста дружини, далі до Харкова та Києва. Тут ми зустрілися з Дмитром Горбачовим, який тоді був куратором у Музеї українського образотворчого мистецтва. Він нам показав музейні запасники, роботи художника Олександра Богомазова, навіть влаштував зустріч з дружиною авангардиста – Вандою Монастирською. Побачили ми й колекцію творів Василя Єрмилова, познайомилися з колекціонером Ігорем Диченко. Це було те творче коло, яке відкрило нам Україну. А потім ми поїхали до Москви, прийшли в Третьяковську галерею, а там директором був Полікарп Лєбєдєв. Я починаю йому з ентузіазмом розповідати: «Ми були в Україні, бачили там Богомазова, Єрмилова, Екстер!..». І чуємо від нього у відповідь: «Ви маєте забути про ці імена». Коли повернулися додому, до Франції, то дізналися, що через нас звільнили Діму Горбачова в Україні.

    Тоді моя дружина вже написала книгу про зародження російського авангарду й планувала працювати над темою Сергія Дягілєва. Однак, коли вона побачила, як саме складається ситуація з українським мистецтвом, мовою, культурою – то вирішила присвятити себе тематиці України. Адже до цього розглядала свою країну як «райське місце», але тут побачила трагічність і важливість становища. Тож книга вийшла французькою мовою, це була така собі панорама українського мистецтва до років Розстріляного Відродження. Моя дружина присвятила цю працю всім, хто постраждав за українську ідею. Це й було моє перше знайомство з Україною, адже на той час ми завжди працювали разом.

    З цього моменту я почав бачити цінність усього українського, навіть коли воно знаходилося всередині так званого російського авангарду. Я проти вузького націоналізму, однак у своїх статтях завжди наголошую на цих «українських моментах». І це більше навіть не питання націоналізму, а категорії відчуття землі, кольорової гами народного мистецтва та історії.

    З Україною пов’язано багато імен. Не завжди за етнічними ознаками. Наприклад, наприкінці 70-х я був знайомий з Сарою Штерн (більш відома як Соня Делоне – ред.). В останніх мемуарах вона писала про своє українське коріння.

    Я був у Карпатах, відносно нещодавно, років шість-сім назад. У мене є друг з Мукачева, Саша Аккерман, він ще товаришує з Тіберієм Сільваші. Разом з Сашею я подорожував по тих місцях, бачив ту «гуцульську» культуру. Відвідували Коломийський музей, хату-музей фільму «Тіні забутих предків» – це дивовижно. Я, до речі, переклав цю чудову новелу на французьку мову. А ще Саша водив мене в Ужгороді до музею Федіра Манайла, адже сам був його учнем. Аккерман був спочатку дуже українським, вже потім почав спрямовуватися до кабалістичного, єврейського.

    Малевич

    Тривалий час Казимир Малевич майже не демонструвався в Європі. Вперше «Чорний квадрат» (варіант 1929 року) побачили на виставці «Париж-Москва» в центрі Помпіду в 1979 році. Ідея належала Понтусу Хультену – він був геніальним генератором ідей. І така демонстрація французького та російського мистецтва вдалася вперше саме Хультену. Навіть Андре Мальро, міністр культури за правління де Голля, не зміг організувати подібну експозицію.

    Зараз подивишся на виставку – така барахолка. Шагал поряд з Бурлюком та Кандинським… Геніальні ідеї, однак оточення Хультена, його команда, не завжди могли втілити їх.

    Одним з організаторів виставки був Жан-Юбер Мартен, який у тому ж 1979 році курував першу у Франції персональну виставку Малевича. Він опанував всю тему за чотири місяці. Мартен розумів, що є куратором з великим відчуттям. Я тоді лише склав літературу про Малевича до каталогу.

    Через мене учениця Малевича Анна Лепорська присилала різні супрематичні речі на виставку – багато що реалізувалося завдяки їй. Ще Лепорська казала, що Малевич для Франції має величезне значення, та й сам Париж був для митця своєрідним центром і початком.

    Коли тільки відбувалася навіть найменша виставка з декількома рисунками Малевича – про це одразу ж писали всі газети. Велику експозицію по художнику організував вже Метью Дратт в 2003 році: він узяв супрематизм Малевича до Музею Гуггенхайма в Берліні, потім до Музею Гуггенхайма в Нью-Йорку та Хьюстоні. Тоді в Нью-Йорку вперше побачили чорний «Чотирикутник» Малевича (перша назва «Чорного квадрату» – ред.), який фактично не виставлявся після його створення в 1915. До цього ж Малевич був більше міфологічною постаттю.

    Сьогодні на Заході панує русофобська ситуація. На мистецтво Росії майже не виходить рецензій. Раніше про російське мистецтво дуже любили писати, а зараз – навпаки.

    На молодих художників Франції творчість Малевича не впливає, тому що домінуюча тенденція в мистецтві швидше «фізіологічного» типу. Іноді проводять паралелі між Малевичем та П’єром Сулажем. Однак чорний колір Сулажа – це іспанський чорний, але це не Малевич, а ближче до Едуарда Мане. Він також відрізняється від американських експресіоністів. П’єр Сулаж – мій земляк, окситанець (Окситанія – історична місцевість на півдні Франції – ред.). Він дивиться в іспанське коріння. Американські експресіоністи ліричні, тоді як Сулаж – конструктивний. Якщо ж повернутися до чорного кольору, то помітно, що колір Сулажа чи Мане є насправді квінтесенцією чорного.

    В сучасному мистецтві тему Малевича продовжують більшою мірою в архітектурі, однак не в живописі. Особливо відчутно це в японській архітектурі. Ще окреслився, як я особисто це називаю, «барочний конструктивізм» – це оксюморон, коли одночасно поєднуються ці два поняття. Приклади: Музей Гуггенгайма в Більбао чи паризький Фонд Louis Vuitton – роботи Френка Гері. Цей термін, «барочний конструктивізм», можна вжити й по відношенню до українського художника Володимира Костирка.

     

     

  • Французский « Малевич » Жан-Клода Маркадэ – русский перевод « Предисловия »

    9782754107969-001-TTRADUCTION EN RUSSE DE L’ AVANT-PROPOS DE LA NOUVELLE MONOGAPHIE PARUE CHEZ HAZAN

     

     

     

     

     

     

    ПРЕДИСЛОВИЕ французской монографии МАЛЕВИЧ Жан-Клода Мaркадэ (Париж, Азан/Hazan, 2016)

     

     

    Я решился вновь опубликовать свою моногpафию о Малевиче, которая являлась в 1990 году первой книгой, охватывающей всю эволюцию творчества польско-украинско-русского живописца, архитектора, теоретика, педагога и мыслителя[1]. Новизна этой монографии заключалась в том, что в ней впервые упорядочены стилистические периоды малевического творчества, что не учитывалось ни в искусствоведческих исследованиях ни в выставочных экспозициях. Монография была опубликована тогда в своём французском оригинале и переведена на японский язык. Я работал с французским дизайнером Жилем Нэрэ (Gilles Néret), который сумел создать наряду с словесным текстом визуальный иллюстpативный «текст», так что можно было зрительно «прочесть» художественное развитие  Малевича, следуя за движением изображений. Книга получила приз лучшего роскошного искусствоведческого издания (beau livre d’art) в мае 1990 года.

    Больше двадцати лет прошло и произошли важные события, особенно после распада СССР и последующего свободного доступа к до тех пор закрытым архивам. В малевичеведении появились новые монографии, биографии, эссе русских, украинских и зарубежных искусствоведов ( Шарлотта Даглас (Charlotte Douglas), Александра Шатских, Анжей Туровский (Andzej Turowski), Ирина Карасик, Татьяна Горячева, Елена Баснер, Евгения Петрова, Д.В. Сарабьянов, Дмитро Горбачов, Райнер Крон (Rainer Crone), Серж Фошеро (Serge Fauchereau), Андрей Наков, Ганс-Петер Риз (Hans-Peter Riese), Мэтью Дратт (Matthew Drutt) и др.).

    По моему мнению, три события первой важности принесли новый материал для дальнейшего изучения Малевича:

    1)                                «Собрание сочинение в пяти томах», Москва, «Гилея», 1995-2004 (под общей редакцией Алeксандры Шатских);

    2)                                Andrei Nakov, «Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné», Paris, Adam Biro, 2002;

    3)                                Двухтомник «Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика», Москва, РА, 2004 (авторы соcтавители И.А. Вакар, Т.Н. Михиенко)

    Каталог рэзонэ Накова не совсем соответсвует обычным научным правилам этого жанра : он смешивает хронологическую и интерпретационную канву произведений Малевича, что не способствует ясности эволюционного обзора его творчества; этому хаотичному изложению фактов прибавляется совсем произвольные-субъективные названия («отсебятины») многих отдельныx произведений или ансамблей (неадекватными для Малевича кажутся такие определения разделов , как то : «нарративный супрематизм», «эклектичный супрематизм», «сезаннистские интересы» постсупрематического Малевича,  и т.п.). Несмотря на это, каталог рэзонэ Накова представляет собой огромную работy собирания материала и поэтому является важной вехой в изучении творчества Малевича; он позволит в будущем создать научное  упорядочение всей продукции создателя супрематизма.[2]

     

     

     

    Есть элемент, который отличает мою работу от большинства других работ о Малевиче, это принятие во внимание украинских корней его живописной поэтики, что замалчивается или туманно освещается и не только в великорусских исследованиях… Во всех моих статьях и книгах о так называемом «русском авангарде», понятие которого прочно установилось лишь с 1960-х годов, я различаю в этом мощном новаторском художественном потокe три направления или «школы» : петербургская, московская и украинская ( в неё входят Александра Экстер, Давид и Владимир Бурлюк, Архипенко, Малевич, Баранов-Россинэ и, отчасти, Ларионов и Татлин)[3]. Так что, когда встречается в моём тексте прилагательное «русское», надо подразумевать, в большинстве случаев, «и украинское».

    Украинская стихия проникла навсегда в человеческое и художественное естество Малевича – это и природа и быт и цветовая гамма. Я помню, что в самом начале 1970-х годов мы с женой бывали у конструктивиста Владимира Стенберга и один раз он нам говорил о Малевиче как об «украинском патриоте» (меня это удивило, так как тогда я совершенно не осознавал, о чём могла быть и речь!). Владимир Стенберг прибавил, что Малевич любил ходить в украинcкой одежде и петь украинские песни. И это было до появления в конце 1970-х годов «Автобиографии» Малевича 1933 года в редакции Н.И. Харджиева, где художник определяет себя без обиняков как укрaинец.

     

     

    Одна, казалось бы, побочная черта роднит Малевича с Украиной, а именно с Гоголем. Я не говорю здесь о гипeрболизме художественнoй поэтики ни о юморе, которые можно проследить и в изобразительном искусстве  и в писаниях Малевича. Но я очень поражаюсь тoмy, чтo для многих исследователей, русских и зарубежных, язык Малевича, кажется диким, экстравагантным, сумбурным. Так не полагали между прочим такие люди как, например, М.О. Гершензон или М.М. Бахтин. Конечно, малевический слог  действительно  осложнённый, действительно цветистый, действительно ненормaтивный, но он одновременно чрезвычайно экспрессивный и эфективный. И тут мне припонимается, как некоторыe великоросы реагировали на русский язык украинца Гоголя, которому, например, публицист Н.А. Полевой, советовал «поyчиться русскому языку»; этот критик писал даже о чуднóй галиматье по поводу гоголевского стиля[4]… Вспомним это место из восьмой главы «Мёртвых душ» :

    « <Читатели высшего сословия, а за ними и все причитающие себя к высшему сословию> xотят непременно, чтобы всё было написано языком самым строгим, очищенным и благородным, словом, хотят, чтобы русский язык сам собою опустился вдруг с облаков, обработанный, как следует, и сел бы им прямо на язык, а им бы больше ничего, как только разинуть рты да выставить его. »

     

     

    В настоящем французском издании моей монографии,  я ничего не изменил в основном французком тексте 1990 года, так как он мне показался не устаревшим. Я только исправил некоторые фактические ошибки и прибавил новые главы. Я также внедрил в мою монографию биографический очерк, как это попросил покойный издатель Жан-Франсуа Барриэль, который инициировал теперешнюю публикацию.  Кроме того, я актуализировал моё исследование многочисленными примечаниями ( их не было в первоиздании), которые учитывают состояние малевичеведения в первом десятилетии 21-го века.

     

    Декабрь 2015

     

     

     

     


    [1] Jean-Claude Marcadé, «Malévitch», Paris, Casterman/Nouvelles Editions Françaises, 1990

    [2] B этом будущем каталоге-рэзонэ, придётся ревизовать атрибуцию многиx произведений Малевича; этому поможет исследование выдающегося датского малевичеведа Троэльса Андерсена : K.S. Malevich, The Leporskaya Archive (состав. Troels Andersen), Aarhus University Press, 2011 (cм. в особенности главу «Attributions», c. 210-214)

     

    [3] См. мою книгу : Jean-Claude Marcadé, «L’avant-garde russe. 1907-1927», Paris, Flammarion, 1995, 2-e изд. 2007, ocoб. С. 20-22 («École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne») и passim

    [4] Н. А. Полевой, Похождения Чичикова, или мертвые души. Поэма Н. Гоголя, « Русский вестник » (1842. No 5/6. Отд. III) ; см. также Edyta M. Bojanowska, «Nikolai Gogol. Between Ukrainian and Russian Nationalism», Cambridge, Massachusetts, London, England, Harvard University Press, 2007, p. 70 sqq.

     

  • LA LITTÉRATURE CRITIQUE RUSSE SUR LA COLLECTION CHTCHOUKINE

    LA LITTÉRATURE CRITIQUE RUSSE SUR LA COLLECTION CHTCHOUKINE ET LA PEINTURE FRANÇAISE MODERNE

     

    L’ouverture de la Galerie Chtchoukine au public, les dimanches, en 1909, fut un événement pour Moscou et, rétrospectivement pour la vie artistique de l’Empire russe au début du XXe s. Si l’on excepte le Museum Osthaus de Hagen, ouvert en 1902, base du futur Museum Folkwang d’Essen, resté encore dans son aire régionale, la Galerie Chtchoukine est le premier musée international d’art moderne au monde, visité en particulier par tous les artistes russes en quête de nouvelles formes d’art. Sergueï Ivanovitch Chtchoukine fut un des membres éminents d’une famille de collectionneurs moscovites et de cette classe de marchands entrepreneurs (le koupiétchestvo) qui grâce à son enrichissement fulgurant dans la seconde moitié du XIXe s. prit la relève de la noblesse en déclin et produisit des mécènes de toutes les formes d’art, nationales et étrangères, contemporaines et anciennes[1]. Le caractère exceptionnel de l’ensemble de peinture française présenté par la Collection Chtchoukine fut largement commenté dans le milieu intellectuel russe, de façon très large et variée. Tout d’abord, on trouve les essais des grands historiens de l’art Pavel Muratov (1908) et Yakov Tugendhold (1914, 1923) et du poète et critique littéraire symboliste Piotr Pertsov (1921); en deuxième lieu, les textes polémiques du peintre russo-ukrainien Alexeï Grichtchenko (1913) et du poète, romancier et « anarchiste mystique » symboliste Guéorgui Tchoulkov (1914); un troisième ensemble est celui de la polémique sur le cubisme et Picasso avec les articles des philosophes religieux Nikolaï Berdiaev (1914) et Sergueï Boulgakov (1915), réfutés par Alexeï Grichtchenko (1917) et le poète, critique d’art et du théâtre, Ivan Axionov (1917); enfin, on rencontre les réactions d’artistes russes, dont les plus importantes sont celles de Malévitch.

     

     

     

    Pavel Muratov

    C’est le jeune essayiste Pavel (Paul) Muratov (1881-1950) qui fut le premier à rendre compte de façon exhaustive de la Collection Chtchoukine en 1908, à la veille de l’ouverture de la galerie. Pavel Muratov connut une grande renommée comme historien de l’art, dès la parution de ses Images d’Italie en 1911-1912 qui restent une référence.

    Après son voyage en Europe occidentale en 1905-1906, il travaille à Moscou au Musée Roumiantsev (premier musée moscovite ouvert en 1862) dans la section des beaux-arts. Il fut un des tout premiers à s’être intéressé à Manet et à Cézanne. Son article nécrologique « Paul Cézanne », dans la revue symboliste Viessy [La Balance] en décembre 1906, montre déjà une excellente connaissance de la peinture française novatrice de la seconde moitié du XIXe s. Il trace de façon complète l’itinéraire du peintre, de la Provence à Paris (passion pour Rubens, Véronèse, Delacroix, Courbet; influence sur Zola pour la défense de Manet; l’école de Batignolles et Monet), puis à nouveau retour dans sa « chère Provence »; il souligne le succès mitigé du peintre jusqu’à l’exposition chez Vollard en 1895, qui est un triomphe : « Cézanne exposa près de 15 tableaux, pour la plupart modestes par leur dimensions et leur contenu – des paysages avec des collines pierreuses anguleuses, des murs blancs et un ciel bleu foncé, d’étranges portraits tout de travers, des fruits orange et verts sur une assiette ou une nappe bleue et blanche.[2]« [3] Face à un impressionnisme devenu virtuosité, le critique russe souligne « la simplicité » du peintre français : « La sincérité originelle, ‘le caractère primitiviste d’un maître médiéval’ (Camille Mauclair, L’Impressionnisme), voilà les caractéristiques principales de Cézanne. En outre, avec tout son amour infini pour la nature, avec toute sa vénération pour elle, Cézanne n’a jamais été son esclave. Il a très vite passé le stade du réalisme. Il a eu la vision de grand principe du choix du principe de l’expression de soi par des moyens choisis dans le monde environnant. Dans la constance même des thèmes, des motifs, des compositions et des couleurs, il ya déjà l’amour du décoratif qui relie Cézanne à Gauguin et à Van Gogh. De Cézanne part un fil ininterrompu dans la direction de Gauguin, de Gauguin vers Maurice Denis, Vuillard, Guérin, vers toute la peinture de la génération la plus récente. Qu’y a-t-il d’étonnant que cette génération considère Cézanne comme son prophète et maître à penser ».[4]

    Muratov connaît très bien la littérature critique française sur la peinture et a une connaissance directe des expositions parisiennes. Il est à partir de 1906 critique d’art dans les revues symbolistes La Balance et La Toison d’or, dans la revue moderniste Apollon, dans la revue de l’histoire de l’art russe Les Années anciennes (Staryïé gody). Sa biographe, L. Chéméliova, a caractérisé la spécificité de son approche de l’art comme étant « antipositiviste et anti-provincialiste »[5]

    L’article de Muratov consacré à la Collection Chtchoukine est une des meilleures introductions, qui n’a pas vieilli, malgré ses parti-pris, à la peinture française, telle qu’elle était présentée dans la collection de l’industriel moscovite au moment de l’ouverture de la galerie en 1909 : de Courbet et Puvis de Chavannes à Cézanne, Van Gogh et Gauguin. Évidemment, l’ère de Matisse et de Picasso était encore en embryon et ils ne figurent pas dans la revue. L’essai est un modèle d’analyse picturologique et iconologique, sans aucun psychologisme littéraire, sans aucune grille de lecture philosophico-ésotérique à la Tchoulkov ou même Berdiaev. Muratov tient à mentionner que la volonté de Chtchoukine est de faire don de sa collection à la ville de Moscou, comme l’avait fait Paviel Trétiakov : de la sorte, avec les oeuvres françaises qui se trouvent à la Galerie Trétiakov, la Galerie Chtchoukine « deviendra un magnifique musée de la peinture d’Europe occidentale au XIXe s. ».

    L’historien de l’art suit pas à pas le développement de la peinture française dans une perspective historique – du Déjeuner sur l’herbe de Monet (1866) à une oeuvre cézannienne de la fin (1906), avec non seulement des références au contexte de la création des mouvements et des oeuvres, mais aussi avec de fines analyses formelles. Il scande l’histoire de l’art français depuis le milieu du XIXe s. en la classifiant en quatre périodes, tout en précisant : « En établissant cette division approximative et conventionnelle, nous avions en vue d’indiquer des temps où tel ou tel courant est prédominant, où il devient fort et, peut-être même, le flux principal en art ».

    La première période va de 1860 à 1875, quand « les impressionnistes on travaillé de façon encore incertaine »; ce sont des années « qui peuvent être dites de transition », mais qui ont une grande importance artistique, ne serait-ce que par la création de Manet qui, cependant, est absent de la collection.

    La deuxième période va de 1875 à 1889. C’est la montée en force de l’Impressionnisme et son triomphe. Muratov se plaît à relier les oeuvres qui, en leur temps, furent vilipendées, à des traditions bien établies : certains Monet à la ligne Van Loo ou Delacroix; certains Renoir – à celle des portraitistes anglais et de l’héritage national français du XVIIIe s., « une époque dans laquelle il faut voir l’expression de l’âme française et de l’art français »; « la création de Degas est classique », c’est pourquoi « elle est unie par des liens solides à la création d’Ingres et de Poussin ». Et d’ajouter : « Cet esprit classique est, généralement parlant, propre au plus haut point à l’art français ». Racontant l’origine du terme « impressionnisme », l’essayiste russe écarte toute la signification superficielle qui lui a été donnée, pour mettre en avant « l’objectivisme précis » du mouvement, son « étude attentive, très détaillée, circonstanciée, lente et prudente de la nature, l’analyse très précise de la lumière, de l’air, de la couleur. » Ces définitions seront reprises par les autres auteurs de notre anthologie. Muratov détaille très minutieusement, à partir des toiles de Monet, la visée des peintres d’alors qui consiste à « atteindre le maximum d’impression avec un minimum de moyens ».

    La troisième période va de 1889 à 1900. L’Impressionnisme s’est enlisé dans la virtuosité et la série des « Nénuphars » et de la « Tamise » de Monet possèdent, selon l’auteur, « un étonnant esprit d’observation et une finesse dans l’analyse », mais « en comparaison avec les brouillards du génial Turner, [le] tableau [de Monet] paraît trop objectif ». La même critique est faite aux Corsages bleus de Degas, certes « un véritable chef-d’oeuvre », mais, dit l’essayiste, tributaire du symbolisme, « quand tout est dit jusqu’au bout et que derrière tout cela il n’y a pas de mystère et de profondeur, quand le talent divin est mis, sans laisser de reste, dans la création d’une beauté extérieure, toujours vaine et éphémère », « il laisse froid ». Et de conclure : « Cette aspiration à une maîtrise quelque peu extérieure, à la ‘virtuosité’, que n’ont pas évitées même des artistes sérieux, éminents, comme Claude Monet et Degas, est devenue la note prédominante du Salon du Champ de Mars ». La postérité n’a pas donné raison à ces observations.

    Muratov fait un sort à la présence, à cette époque, dans la Galerie Chtchoukine, d’artistes qui ont été marqués par « les principes impressionnistes ou, plus exactement, analytiques » : l’Anglais Paterson; l’Allemand Max Liebermann, l’Espagnol Zuloaga, le sculpteur belge Constantin Meunier. Il ne dédaigne pas non plus de mentionner des artistes moins en vue ou moins représentés dont il relève les qualités : Fantin-Latour et ses « visions poétiques », ses motifs « nébuleux », « héritage des fantaisies sylvestres de Diaz et de Corot; Eugène Carrière, ses « visions » et ses « songes », « son brouillard marron doré dans lequel disparaît tout ce qui est fortuit et superflu »; Whistler et sa « peinture extraordinairement savoureuse« ; le bien oublié aujourd’hui Maurice Lobre, un « éminent artiste » qui fait preuve « d’une grande maestria »; les « idylles » de René Ménard; le « remarquable aquarelliste La Touche »; l’admirable dessinateur et illustrateur » Forain; « l’excellent dessinateur et peintre sérieux Simon ».

    Muratov voit dans l’anti-impressionnisme de Puvis de Chavannes (Le Pauvre pêcheur, 1877), avec sa « compréhension pénétrante du global et de l’essentiel, exprimé alors dans de grandes lignes, dans des surfaces colorées calmes et majestueuses », l’annonce, au-delà de l’impressionnisme, de la peinture synthétique de la fin du XIXe s, c’est-dire de la quatrième période.

    Celle-ci va de 1895 (l’exposition de Cézanne chez Vollard) à 1906 (la mort de Cézanne). Elle est appelée celle du « synthétisme » et est étroitement liée au Maître d’Aix et à Gauguin. Van Gogh est, certes, le troisième génie de cette nouvelle peinture, mais Muratov ne s’attarde pas trop sur lui jugeant que les oeuvres de la Collection Chtchoukine ne sont pas les plus caractéristiques de ce qu’il pense être le seul sujet distinctif de l’artiste hollandais – le soleil : « ses tableaux sont inondés de la couleur jaune, du chrome favori jaune, comme d’un soleil liquide ».

    Sont passées en revue les oeuvres de Cézanne chez Chtchoukine avec, comme toujours, des analyses d’une extrême justesse. Le Maître d’Aix a fait faire un pas en avant par rapport à l’analytisme et à « la vision du monde scientifique » de l’impressionnisme :  » La création de Cézanne est intuition, la plus pure qui soit, sa connaissance de la nature consistait dans la suprême proximité qu’il en avait, dans la capacité de deviner l’universel, dans l’attente de la minute où viendra le visiter la saisie inspirée ». Claude Monet est en quête du contingent, alors que Cézanne s’en libère pour « faire revenir dans la peinture son sens décoratif ». Notons que dans le vocabulaire de l’époque le « décoratif » n’a pas le sens d’une ornementation qui embellit extérieurement les objets de l’environnement dans ce qu’on appelle les « arts décoratifs ». Décoratif dans tous les textes ici présentés, de Muratov à Tugendhold et Pertsov, est synonyme du Beau inventé. Cela remonte, sans aucun doute, à l’étude du critique d’art français Georges-Albert Aurier en 1891, où « le grand artiste, à l’âme du primitif et un peu du sauvage, Paul Gauguin » est présenté comme « l’initiateur d’un art nouveau », c’est-à-dire du symbolisme en peinture[6]. Or voici ce qu’écrit Aurier : « Qu’on veuille bien y réfléchir, la peinture décorative, c’est à proprement parler, la vraie peinture. La peinture n’a pu être créée que pour décorer de pensées, de rêves et d’idées les murales banalités des édifices humains. Le tableau de chevalet n’est qu’un illogique raffinement inventé pour satisfaire la fantaisie ou l’esprit commercial des civilisations décadentes. Dans les sociétés primitives, les premiers essais picturaux n’ont pu être que décoratifs ».[7] Plus loin, Aurier identifie ce décorativisme, qui ramène la peinture à sa vocation primitive de simplicité, de spontanéité et de primordial, à « l’art idéiste » qui est « l’art véritable, absolu […], légitime au point de vue théorique […], identique à l’art tel qu’il fut deviné par les génies instinctifs des premiers temps de L’humanité »[8].

    Une petite monographie-biographie présente « le troisième père de la peinture décorative contemporaine, Paul Gauguin » et son itinéraire des Tropiques à Pont-Aven, de Paris à Tahiti. L’ensemble des dix tableaux du peintre, tels qu’ils sont présentés, dès 1908, dans la galerie « paraissent être les parties d’un tout, d’un seul ensemble décoratif superbe. On dirait qu’ils sont tous des esquisses pour des fresques de l’art monumental ». On retrouvera cette observation chez les autres auteurs sur le même sujet. Alors que Cézanne « ne marque presque pas encore la ligne ou, plutôt, la dissimule, Gauguin est nettement et clairement en quête de la ligne ». D’autre part, l’essayiste indique une spécificité gauguinienne : « la lumière rose, de feu […], ce ton rose, ‘fou’ « . De même le peintre de Tahiti a représenté de « vraies Vénus », des figures féminines qui « produisent toutes l’impression d’une grâce inoubliable, d’une beauté rigoureuse et parfaite, d’une danse intérieure qui ne s’était pas vue depuis les divins Primitifs ».

    Quelques lignes sont consacrées à  » l’éminent peintre et très intéressant écrivain d’art, Maurice Denis », dont « une petite esquisse, la tête d’une femme ange [a] le sourire heureux de doux d’une Madone de Memling ». Vuillard, Guérin, Girieud et Manguin sont rapidement évoqués. Matisse a droit à deux phrases! « Dans ses oeuvres dernières, il y a l’aspiration à mettre en avant la ligne, encore plus que ne l’avait fait Gauguin, et à frapper l’oeil par des combinaisons de couleurs encore plus audacieuses, parfois dysharmonieuses ». Évidemment, en 1907-1908, La Musique et La Danse n’étaient pas encore à l’ordre du jour…

    Muratov conclut son panorama par une profession de foi, celle d’une nécessité pour un grand art nouveau, non pas de rompre avec la tradition, mais de « se tourner vers les ‘idoles éternelles’, vers les sources du génie artistique de l’ancien temps ». C’est ce « traditionnisme » qu’il décèle chez Manet « vénérant Vélasquez et Tintoret », chez Gauguin, « parvenu à une admiration enthousiaste de Raphaël et d’Ingres ». Il prend donc en compte l’appellation lancée en 1890 par Maurice Denis, de « néo-traditionnisme« [9]. Là encore, l’évolution de l’art, en Europe comme en Russie, montrera, au contraire, une rupture tranchée avec la tradition des académies pour puiser dans les arts populaires, archaïques et extra-européens. Malgré cela, le texte de Pavel Muratov reste exemplaire dans sa méthode à la fois scientifique et sensible d’approche des oeuvres d’art. Le grand spécialiste du Symbolisme russe, Alexandre Lavrov, a bien défini cette méthode non-subjectiviste de l’auteur des Images d’Italie : « Une recherche d’historien de l’art qui met en lumière la beauté de plusieurs oeuvres […] célèbres ou peu connues, des notes de voyage qui frappent par la finesse du goût et la profondeur de l’érudition et une collection de portraits en relief des porte-parole importants de telle ou telle époque historique avec une description de ses impressions spontanées ».[10]

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    Yakov Tugendhold

     

    L’autre grand historien de l’art et essayiste est Yakov Tugendhold (1882-1928) qui s’était spécialisé dans la peinture française moderne qu’il connaissait parfaitement. De 1902 à 1905, il fait des études de droit à Munich, tout en fréquentant des écoles de peinture. Il s’installe à Paris de 1905 à 1913, passant par l’Académie Ranson, ouverte en 1908, par l’atelier de Steinlen, fréquentant les musées et les collections privées, les expositions. Il est le correspondant attitré pour la rubrique beaux-arts des revues d’art et de littérature russes de Saint-Pétersbourg : Le Monde contemporain (Sovrémienny mir, 1906-1918) de tendance social-démocrate (y publièrent Plekhanov et, épisodiquement, Lénine); Apollon (1909-1917), mensuel moderniste, plutôt conservateur; Les Carnets du Nord (Siévernyïé zapiski, 1913-1917), très riche publication philosophique et politique de gauche, anti-slavophile. Il ne se limite pas à l’art français qui est cependant le sujet prédominant de son oeuvre. Il écrira aussi sur l’art de la Russie contemporaine: entre autres, sur l’école byzantiniste de l’Ukrainien Mikhaïlo Boïtchouk en 1910, un grand article sur Natalia Gontcharova en 1913, le premier livre sur Chagall (avec Abram Efros) en 1918, le premier livre pionnier sur la cubo-futuriste et abstraite russo-ukrainienne Alexandra Exter en 1922.

    Il est le correspondant permanent d’Apollon et envoie régulièrement ses „Lettres de Paris“ dans lesquelles il donne des informations très précieuses sur la vie artistique de la capitale française. Il débute sa chronique sur „Les expositions de Cézanne et de Vallotton à Paris“ (N° 5 de février 1910) par cette affirmation: „Au tournant de la première décennie du XXe siècle, Paris continue à être la capitale du nouvel art. Presque toutes les sources de l’art contemporain prennent leur commencement sur les hauteurs montmartroises. “ (N° 5, Khronika, p. 13). Cézanne, qui a été considéré en son temps comme un barbare et un anarchiste, est devenu quatre ans après sa mort un classique. Tugendhold explique pourquoi son oeuvre a été accueillie par des „éclats de rire furieux“ : „C‘est vrai qu’il est difficile de se représenter quelque chose de plus contraire au traditionnel chic français, à la roublardise de salon, que sa peinture, grossière et lourde, matérielle et charnelle, issue non du petit bout de doigts habiles, mais des profondeurs de l’humus de l’âme“ (ibidem). Cézanne ne raconte pas, il montre, il „voit la vie tout entière dans ses liens synthétiques“ (ibidem, p. 14) Dans ses paysages, „Cézanne sent le caractère cosmique de la nature, mais pas dans le mouvement perpétuel, comme Van Gogh, mais dans la matière éternelle. “ (ibidem) Il souligne la monumentalité des Joueurs de cartes, ce que Malévitch reprendra plus tard, comme il reprendra l’opposition Cézanne-statique et Van Gogh-dynamique… À propos de sa représentation des femmes chez Cézanne, il écrit : „Habitant d’une petite ville, il ne connaissait pas les femmes qui lui faisaient peur, et les femmes furent les seules ‚choses‘ qu’il n’a pas peint d’après nature. Il les a peintes comme un enfant, comme un sauvage, comme un gynophobe qui ne voyait dans l’éternel féminin que le caractère matériel animal. “ (ibidem, p. 14) Tugendhold ajoute qu’il s’agit „d’une gifle à Bouguereau et à Cabanel“, et „une gifle aux sucreries conventionnelles“ du XIXe siècle“ (ibidem, p. 16).

    Dans le N° 11 d’octobre-novembre 1910, la question de la représentation du nu dans l’art des novateurs est examinée par deux articles de Makovski[11] et de Tugendhold. L’article est illustré par de nombreuses oeuvres de Gauguin et de nus de Puvis de Chavannes, de Maurice Denis, de Roussel, de Bonnard. L’article de Tugendhold, « La nudité dans l’art français“, est représenté par des reproductions de nus féminins de Guérin, Desvallières, Manet, Friesz, Matisse (La Danse), Rodin. Pour Tugendhold, „Cézanne, c’est l’archaïsme d’un anarchiste solitaire, le retour à la sancta simplissima simplicitas individualiste et abstraite. Gauguin était un poète et un idéaliste du primitivisme, Cézanne son mathématicien et son matérialiste. “ (N° 11, p. 26) Chez Matisse, „la figure humaine est […] une figure géométrique abstraite, construite sur la succession exacte des lignes et des angles“ (ibidem, p. 27). „Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes […] on sent qu’il n’y a plus qu’un pas à faire et ces peintres jetteront le pinceau au bénéfice du ciseau [du sculpteur] et franchiront les limites des deux domaines…“ (ibidem, p. 27) Tugendhold cite le manifeste du futurisme italien contre „le marché aux jambons“ que représentent les nus féminins modernes.

    Rendant compte d’une exposition de Matisse dans la galerie Bernheim Jeune, qui montrait des oeuvres pointillistes de l’artiste des année 1890, il fait cette remarque : „C’est un fait très caractéristique que l’on peut observer chez presque tous les artistes de la France contemporaine – tous, avant de devenir des primitivistes, ont payé leur tribut à la science. “ [N° 6, Khronika, p. 4) Et il poursuit : “Chez Matisse, cela n’est pas une surprise car, en fait, sa peinture a été jusqu’ici marquée plutôt au sceau d’une grande intelligence que d’une grande inspiration […] De façon générale, quel que soit l’effort de Matisse pour être naïf, en lui – depuis son apparence jusqu’à sa peinture – il y a quelque chose de germanique, de réfléchi, d’obstiné et de sage. “ (ibidem) Le critique russe voit l’influence de Cranach dans le portrait de sa fille avec un chat dans les bras (Marguerite au chat noir, 1910, MNAM)

    Dans le N° 12 de décembre 1910, il entretient les lecteurs russes du „Salon d’automne“ parisien de l’année, „le plus jeune et le plus intéressant des grands salons français“. (N° 12, p. 26) À la différence des Indépendants, le Salon d’automne a un jury. À propos de La musique et de La danse de Matisse, exécutés pour Chtchoukine et montrés à l’exposition, le critique russe déclare : „Transposant ses taches primitives à partir des vases sur un panneau contemporain, Matisse ‚américanise‘ les couleurs, transforme le panneau en une affiche criarde, visible à un demi-kilomètre, oubliant que la peinture murale a ses propres traditions“. (ibidem, p. 31) Tugendhold ne parle toujours pas en 1910 de cubisme, il note seulement que „Metzinger mène jusqu’à l’absurde la ‚théorie géométrique‘ de Cézanne et de Picasso“ (ibidem).

    Toutes ces appréciations se retrouve dans le grand essai d’Apollon en 1914 et son livre de 1923 sur la peinture française dans la Collection Chtchoukine. Il y souligne le caractère non-muséal de celle-ci bien que par sa qualité exceptionnelle, cet ensemble rassemble des oeuvres « de musée ». Cela est dû à « l’enthousiasme juvénile et à la sage envergure » du maître de maison qui présente lui-même ses trésors les dimanches et qui donne « une leçon de culture, de cohérence et de travail« . Suivant l’évolution chronologique de la peinture française depuis la Chaumière dans les montagnes de Courbet jusqu’aux salles où triomphe Picasso, Tugendhold n’a pas la même appréciation que Pavel Muratov à l’égard des « brouillards bleus londoniens » de Monet où il voit « la culminance de son itinéraire : du noir de Courbet au soleil, et de la polychromie du spectre solaire à la délicate unité du brouillard… » Il fait un sort à Pissarro, « doté dans une moindre mesure que Monet de la grâce divine en tant que peintre : sa palette est plus pâle. Mais il est plus profond et audacieux ». En 1910, quand il parlait du nu féminin, Renoir n’était pas à l’honneur, alors qu’en 1914, il s’étend sur ce sujet, il y voit « une des plus hautes réalisations de la peinture contemporaine dans le domaine d’Éros ». À propos de Degas, il a une formule qui indique sa vision du développement de la peinture française : « L’évolution de l’art français ne se déroule pas tellement par à-coups, d’un ‘abîme’ à un autre, que dialectiquement, par les voies de la synthèse ».

    Détaillant avec précision la création de Cézanne, il déclare : « Son art est classique, car il y a en lui un équilibre entre la nature objective et la subjectivité de l’artiste, entre l’intellect et le sentiment, entre le général et le particulier ». Cézanne est dit plus puissant que Renoir et Degas car « chez lui tout est démesuré, mais tout ce démesuré est équilibré, ordonné, architectural ». Analysant un des derniers tableaux, Paysage d’Aix, il conclut : « Ici, tout n’est que couleur, que mosaïque de touches carrées vertes, bleues et jaunes. Ici, pas de modelé de la forme, mais seulement la modulation de la couleur, la dégradation des nuances. » Une très grande place est également donnée à Gauguin dont les tableaux indiquent une attirance « instinctive » pour la fresque, pour la peinture murale. Avec son goût pour la formule aphoristique, l’essayiste peut affirmer : « L’art de Cézanne est le produit d’un provincial de génie, l’art de Gauguin est un miel voluptueux, recueilli à partir des fleurs des champs de la Bretagne, de la floraison exotique du Mexique, de la Martinique et de la Polynésie ».

    Après avoir rapidement évoqué les qualités des oeuvres de Maurice Denis, de Vuillard, de Marquet, un grand morceau est dédié à « l’orangerie et à l’apothéose de la peinture matissienne » qu’est la maison de Chtchoukine. Le salon rose, tapissé des tableaux de Matisse, fait voir « l’être authentique, métaphysique, de sa peinture ». Utilisant le mot « décoratif » dans le sens que nous avons rencontré chez Pavel Muratov, Tugendhold précise : » La création [de Matisse] n’est pas la peinture décorative dans le sens européen de ce mot, mais une décoration comme la comprend l’Orient […]. Dans la peinture murale orientale, le dessin se mêlait au fond en un seul entrelacement ornemental, en un seul tout décoratif, en un seul tapis vibrant ». À plusieurs reprises, il relève, à la suite de Maurice Denis, « l’abstraction » de la peinture de Matisse, «  »l’ivresse de la couleur », les objets « dématérialisés » : « Matisse est le plus talentueux de tous les coloristes de notre temps et le plus cultivé : il a amassé en lui toute la somptuosité de l’Orient et de Byzance ».

    Toute la fin de l’essai est impartie à la peinture de Picasso, « un achèvement paradoxal de Cézanne ». On le sait, on appelait dans les années 1910-1920 la galerie de Chtchoukine un « musée de Matisse et de Picasso ». Le maître de maison aimait dire : « Matisse doit peindre les palais, Picasso les cathédrales ». Tugendhold, un peu comme Jacques Rivière[12], prend au sérieux le cubisme, tout en ne l’acceptant pas. Il note bien que Picasso « ne veut pas figurer les objets tels qu’ils paraissent à l’œil – mais tels qu’ils sont dans notre représentation». Mais, en même temps, il l’appelle « le premier parmi la décadence contemporaine ». Chaque proposition positive est corrigée aussitôt par des réserves négatives. C’est un schéma que reprennent Berdiaev et Bulgakov. Voici quelques formules de l’essayiste russe : »Picasso est un vrai Espagnol qui combine un mysticisme religieux avec un fanatisme de la vérité. Il est toujours resté un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant ». « Avec le froid fanatique d’un inquisiteur espagnol, il devient un fanatique de l’idée pure ». « Don Quichotte espagnol intrépide – chevalier de l’absolu, héros des mathématiques, voué à l’inanité de ses recherches ».

    Voici comment il décrit L’Usine à Horta de Ebro (1909), une œuvre cézanniste géométrique, aux contours très lisibles : « Les lignes des murs et des toits de cette usine ne convergent pas en direction de l’horizon […] mais divergent en largeur, se dispersent dans l’infini. Ici il n’y a plus de point mental de convergence générale, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’œil humain, il n’y a pas de commencement et de fin – ici c’est le froid et la folie de l’espace absolu. Et même les reflets des murs de glace de cette Usine jouent en répétitions innombrables, se reflètent dans le ciel – font de l’Usine un labyrinthe ensorcelé de miroirs, une illusion délirante… Car, vraiment, on peut devenir fou à cette idée et tentation dignes d’Ivan Karamazov : il n’y a pas de fin, il n’y a pas d’unité, il n’y a pas d’homme comme mesure de toute chose, il n’y a que le cosmos, seulement le fractionnement infini des volumes dans l’espace infini ! ».

    Je cite cette présentation d’une toile de Picasso car elle est typique de la façon dont Tugendhold aborde un tableau de chevalet. En premier lieu, c’est le côté formel qui est privilégié avec un examen minutieux des éléments figuratifs. Puis vient une interprétation d’ordre iconologique allant de la référence littéraire à la conclusion philosophique.

    Piotr Pertsov

    Dans son livre de 1921-1922, le poète, critique littéraire, historien de l’art et philosophe Piotr Pertsov (1868-1947) se chargea, pour des besoins matériels, d’écrire des guides artistiques et touristiques (il en écrivit un sur la Galerie Trétiakov en 1922). Proche des protagonistes du symbolisme, son approche de l’art consiste « à voir dans la création artistique le reflet des thèmes éternels »[13]. Ayant vécu en Europe occidentale à la fin du XIXe s., il écrivit des essais sur l’art vénitien, florentin et espagnol. Il développa une philosophie de la culture qui oppose au matérialisme européen l’esprit cosmique de la pensée russe. Très nettement slavophile, Pertsov n’est pas étranger, ni à une gauche progressiste (Herzen), ni à des formes non-officielles de l’orthodoxie (Tolstoï). On n’est donc pas étonné que sa revue de la peinture française ne soit pleine de réminiscences d’ordre littéraire ou philosophique. Voici comment son biographe Alexandre Lavrov résume un des apports de l’essayiste dans l’approche de l’art français : »L’essai La collection chtchoukinienne de peinture française… incorpore une caractéristique générale de l’évolution de la peinture, de l’époque du classicisme à Matisse et Picasso, une fine analyse esthétique de la création des plus importants maîtres français en utilisant des constructions, ce qui est caractéristique pour Pertsov; des parallèles historiques-psychologiques et typologiques tirés de la littérature et de la psychologie : Manet-Flaubert; Pissarro-les frères Goncourt; Renoir-Alphonse Daudet; la triade des titans de la Renaissance (Léonard de Vinci, Michel Ange, Raphaël) – Cézanne, Van Gogh, Gauguin ».[14] Ajoutons-y le rapport de Picasso avec Gogol, de la toile Chez le photographe de Degas avec Dostoïevski et Tolstoï (dans leur représentation de la misère humaine, car Degas fait apparaître dans ses danseuses « la froide prose d’un jour ordinaire »). À la différence de Muratov et de Tugendhold, Pertsov évite le plus souvent les grandes synthèses sur chaque créateur. Il suit avec une grande acuité du regard l’ensemble d’un tableau pour, ensuite, en relever les particularités de tel ou tel élément figuratif, ce qui lui permet de trouver de belles formules comme : « Pour Cézanne, il n’y avait pas division entre ‘extérieur’ et ‘intérieur’ (ou ‘forme’ et ‘contenu’) : est caractéristique pour lui justement l’unité de la conception des choses en tant que ‘caillots de la matière’ (si l’on peut s’exprimer ainsi), formant un tout en soi ». Pertsov se montre sévère à l’égard de Maurice Denis et d’Odilon Redon, de Derain, voire du Douanier Rousseau, alors que sont faits des éloges de Cottet, de Ménard ou de Simon… Chez Matisse, il souligne, à la suite de Tugendhold, le décorativisme de type oriental : « Le dynamisme non-organique de l’Orient constitue précisément l’essence de l’animation artistique du maître occidental avant-gardiste, manifestant en soi l’exemple d’un important atavisme spirituel.  » Toute la fin de l’essai est un très long développement sur « les travaux intérieurs de l’esprit et, peut-être, de la décomposition spirituelle » de Picasso, qu’il oppose à « la joie de vivre appuyée et à l’insouciance oublieuse dans son jeu joyeux de la couleur » de Matisse. Il passe en revue toutes les périodes de l’art de Picasso, avec un mélange d’analyses judicieuses et de commentaires psycho-philosophiques proches de Tchoulkov, de Berdiaev et de Boulgakov, qu’il cite d’ailleurs. Voici, parmi quelques « perles » : « images cauchemardesques »; « fanatisme religieux frénétique de ses lointains ancêtres » (les Inquisiteurs!); « figures féminines blasphématoires »; « retour sénile à l’impuissance de l’enfance »…Même si le talent de l’écrivain Pertsov est présent dans de nombreux passages, on retire un sentiment mitigé de ce qui paraît être une compilation de tout ce qui a été dit, de Muratov à Boulgakov, sur les caractéristiques dominantes de l’art français.

    Alexeï Grichtchenko et Byzance. Guéorgui Tchoulkov et le démonisme occidental

     

    Le peintre russo-ukrainien Alexeï Grichtchenko (1883-1977) fit partie de l’art de gauche en Russie jusqu’à son départ pour l’Europe en 1919. Sa création personnelle est marquée par le cézannisme géométrique, mais, comme l’écrit sa principale biographe Vita Susak, cette création se signale par son « non-radicalisme »[15]. Parallèlement, le peintre se fit connaître comme critique d’art et comme conférencier. Il écrit deux monographies, dont Les liens de la peinture russe avec Byzance et l’Occident en 1913, dédiée à Chtchoukine (Grichtchenko se produisait régulièrement dans sa galerie comme « commentateur-improvisateur »). La seconde monographie est, en 1917, un livre pionnier, L’icône russe en tant qu’art de la peinture. S’ajoutent à cela de nombreux articles sur l’art et 4 brochures, dont une réponse à Berdiaev. La position de Grichtchenko est double : il s’élève contre l’imitation extérieure de la peinture étrangère[16] et contre l’oubli que tout vient de Byzance; dans le même temps, il met en avant, comme modèles absolus Derain, Cézanne et Picasso. Est affirmé que « l’originalité d’un peintre national ne se perd jamais en présence d’influences étrangères » (par exemple, chez Monet, Degas, ou Matisse, avec son rapport « aux sucs de l’art japonais et même russe/les icônes/ ». Dans ses analyses de tableaux, particulièrement remarquable est l’examen de ceux de Picasso, car il est guidé par une idée fixe : la vraie peinture, n’est ni de la littérature, ni de la religion, ni de la psychologie, ni de la philosophie, ni « les ordures et la boue gluante » dont Cézanne a purifié « l’or de la pure, magnifique, autonome peinture ».

    Face à Grichtchenko, Guéorgui Tchoulkov (1879-1934) récuse aussi la pernicieuse imitation par l’art russe des modèles étrangers, en l’occurrence ceux de la peinture française, mais son anti-occidentalisme, à la fois polémique et historiosophique s’accompagne d’interprétations très subjectives dans la mouvance du symbolisme russe dont cet inspirateur de l’anarchie mystique en 1906 est un des représentants. Éditeur d’almanachs littéraires, ce poète se signale aussi, autour de 1914, par son roman Satan, qui avait la prétention de rivaliser avec le grand roman d’Andréï Biély, La Colombe d’argent, puisqu’il traitait d’un sujet se déroulant dans le milieu des sectes religieuse, en l’occurrence, celle des flagellants. En résumant très grossièrement le roman de Tchoulkov, Satan est à l’oeuvre dans la société et il faut, pour le vaincre, retrouver la pureté des vrais flagellants, lesquels expriment le vrai visage du peuple russe dans l’image de l’Ivanouchka-Le Bêta (Ivanouchka-Douratchok) des contes russes. Ce résumé très rapide nous permettra de comprendre tout l’esprit de son article sur « Les démons et la modernité » dans Apollon en 1914. C’est la recherche du démoniaque dans la peinture française qui domine ce texte assez extravagant, malgré certaines notations montrant une vraie sensibilité artistique. L’écrivain a raison d’avouer : « Je ne suis pas peintre et je n’ai que la modeste intention d’énoncer quelques pensées sur les fondements psychologiques de la peinture ». Tout l’essai est dominé par la division arbitraire de l’art moderne de l’Europe occidentale entre « un optimisme nihiliste et un pessimisme démoniaque »! Cézanne est, certes, « un magnifique maître », il a « une géniale naïveté », mais « c’est le démon de la routine qui a pris possession de lui ». Matisse, quant à lui, est guidé par « un petit diablotin joyeux à la lascivité manifeste »! Dans ses mémoires de 1930, Années de pérégrinations [Gody stranstvii], l’écrivain accentuera de façon encore plus polémique son rejet de Matisse: « [J’ai vu] à Moscou chez S.I. Chtchoukine toute une pièce consacrée à ce maître. Matisse est un artiste doué, mais sa peinture est si creuse et inconsistante que, vraiment, quand on le regarde, ‘on a peur pour l’homme’ […] Matisse en peinture est un des représentants de l’ennui du monde« [17]… Quant aux tableaux de Picasso, ils sont, dans l’article de 1914, « des hiéroglyphes de Satan », car « pour ces formes, il n’y a pas de vécu correspondant en dehors de l’enfer ». La Dame à l’éventail est comparée à l‘Inconnue, créature diabolique de la poésie et de la pièce de théâtre éponymes d’Alexandre Blok. La conclusion de ce pamphlet grandiloquent est que l’art russe doit se méfier de l’imitation servile de la culture occidentale, doit fuir « le poison » de son « nihilisme » et de son « démonisme », afin de renouer avec la culture byzantine et les cultures de l’ancien Orient ».

    La disputatio autour de Picasso : Tchoulkov, Tugendhold, Berdiaev, Bulgakov, Grichtchenko, Axionov

    Autour de 1914, il y eut en Russie une réception, unique en son genre dans toute l’Europe, de Picasso. La publication du catalogue de la Collection Chtchoukine en 1913, le numéro spécial d’Apollon en 1914 avec les articles de Tchoulkov et de Tugendhold, provoquèrent les réactions des philosophes religieux Berdiaev et Boulgakov. Les textes de Berdiaev et de Boulgakov sont écrits de façon presque concomitante, c’est-à-dire au tout début de 1914 : le texte de Berdiaev parut dans le n° 3 de la revue Sofia en 1914, celui de Boulgakov, « Le cadavre de la beauté », ne parut que dans la livraison VIII de La Pensée russe en 1915, mais le philosophe précise dans une note que cet article a été écrit peu de temps avant la guerre, en mars 1914, et ne tient donc pas compte de cette catastrophe. On peut penser que l’article de Boulgakov fut suscité par celui de Berdiaev. L’article de ce dernier commence ainsi : « Quand on entre dans la pièce Picasso de la Galerie S. I. Chtchoukine, on est saisi par un sentiment d’effroi oppressant. Ce que l’on ressent est lié non seulement à la peinture et aux destinées de l’art, mais à la vie cosmique elle-même et à ses destinées. » Comme en écho, Boulgakov écrit : « Quand vous entrez dans la pièce où sont rassemblées les créations de Pablo Picasso […], vous êtes saisis d’une angoisse mystique qui confine à l’effroi. » L’angoisse, l’horreur mystique, qu’éprouvent Berdiaev et Boulgakov proviennent de la perte de la beauté éternelle telle qu’elle est présente dans la nature vivante, dans la palpitation de la chair. Berdiaev parle du froid, le froid de l’hiver, qui le transit à la vue des Picasso. Boulgakov affirme que « les corps [de Picasso] sont privés de leur chaleur, de leur aspect coloré, de leur beauté ». « II est dur, triste, angoissant de vivre cette époque pour un homme qui aime exclusivement le soleil, la clarté, l’Italie, le génie latin, les aspects incarnés et cristallins. », écrit Berdiaev. À l’instar de Tugendhold ou de Tchoulkov, Berdiaev et Boulgakov n’ont aucun doute sur la génialité de Picasso. L’adjectif « génial » revient à plusieurs reprises sous leur plume. Berdiaev : « Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné. » Le philosophe répète à ľenvi l’idée de décomposition qui caractérise le cubisme de Picasso. Ce thème est répété également par Boulgakov tout au long de son article. Chez les deux philosophes, il y a la même douleur de voir le corps de la femme, qui fut l’objet de la délectation des peintres et des spectateurs depuis des siècles, soumis à la géométrisation implacable du cubisme. Berdiaev s’exclame : «Derrière la beauté féminine qui séduit et captive, il voit l’horreur de la décomposition, de la pulvérisation. » Boulgakov est encore plus véhément :  » [La Féminité] se présente dans la création de Picasso sous une forme indiciblement outrageante, comme un corps difforme, avachi, en lambeaux, en ruine, pour mieux dire, le cadavre de la beauté en tant que cynisme impie (Femme dans un paysage), que malignité diabolique (Après le bal ).  » Berdiaev lie ce qu’il appelle « la crise de l’art », dont le cubisme et le futurisme sont les manifestations les plus éclatantes, à une crise plus générale du monde et de l’homme qui vise à une déshumanisation sans précédent. En cela la pensée de Berdiaev se fera de plus en plus proche de celle d’Ortega y Gasset qui, à la même époque, analyse « la dezhumanización del arte ». Berdiaev aborde l’œuvre de Picasso non pas comme critique ou historien de l’art, mais comme un penseur qui se veut plutôt ici un essayiste, un culturologue, tentant de penser à chaud les événements. Il répétera ses idées dans une lecture publique à Moscou, le 20 novembre 1916, intitulée justement « La crise de l’art ». C’est ce que lui reproche Grichtchenko, qui affirme qu’il n’y a pas de « crise de l’art », mais une crise de « l’approche de l’art », laquelle oublie que « la peinture [a] ses propres moyens et buts, sa propre sphère d’action, que, sans tout cela, le tableau n’est pas un tableau mais seulement un autre genre de la littérature. »

    Sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdiaev et consorts fut apportée dans un petit livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Axionov (1884-1935), Picasso et alentours [18] , paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Khlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Alexandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes. Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique de l’écrivain, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, il affirme fortement : „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité.“ (§ 10) On se doute qu’après ces déclarations Axionov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso. Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style“ (§ 85). L’article de Berdiaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture : „Le contenu principal de cette monographie (sic) est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur“, écrit Axionov dans „L’annexe polémique » (« Le peintre Picasso“). C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’oeuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environs de la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

     

     

     

     

    [1] En français, voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914, Lausanne, L’Âge d’homme, 1971, p. 59-75, 267-269, et l’article d’Albert Kosténévitch dans ce catalogue; en russe, Natalia Doumova, Moskovskiyé metsénaty [Les mécènes moscovites], Moscou, « Molodaya gvardiya », 1992;   l’étude circonstanciée de O.B. Poliakova, Khoudojestviennaya galéréya S.I. Chtchoukina (Iz istorii sovrémiennovo iskousstva v Rossii [La galerie d’art de S.I. Chtchoukine. Une page de l’histoire de l’art contemporain en Russie », 1998, sur la Toile : old.nasledie.ru/kyltyra/4_4_2

    [2] « De magnifiques spécimens de la création de Cézanne se trouvent à Moscou dans la collection de S.I. Chtchoukine – son célèbre Mardi Gras et quelques « natures mortes ». Deux tableaux ont été reproduits dans la revue Iskousstvo [L’Art], 1905, N° 3. Dans cette même revue est publié un article de A. Chervachidzé sur Cézanne » [Note de Muratov]

    [3] Paviel Mouratov, « Paul Cézanne », Viessy, N° 12, décembre 1906, p. 53

    [4] Ibidem

    [5]   Voir la biobibliographie de L.M. Chéméliova, « Mouratov, Paviel Pavlovitch » in Rousskiyé pissatiéli 1800-1917. Biografitcheski slovar’ [Les écrivains russes 1800-1917. Dictionnaire biographique], Moscou, « Bol’chaya entsiklopédiya », 1999, t. 4, p. 171-175

    [6] G.-Albert Aurier, Le symbolisme en peinture [1891], Tusson, L’Échoppe, 1991 (éd. Pierre-Louis Mathieu), p. 29, 20-21

    [7] Ibidem, p. 27

    [8] Ibidem

    [9] Cf. Maurice Denis, « Définition du néo-traditionnisme » [1890], in Le ciel et l’Arcadie (éd. Jean-Paul Bouillon), Paris, Hermann, 1993, p. 5-22

    [10] A.V. Lavrov, Rousskiyé simvolisty. Étioudy i razyskaniya [Les symbolistes russes. Études et investigations], Moscou, Progress Pléïada, 2007, p.300

    [11] Makovski, dans son essai „Le problème du corps en peinture“ passe en revue les différents courants : impressionnistes, expressionnistes (c’est une des toutes premières occurrences de ce mot dans la critique d’art du XXe siècle], futuristes (qui, eux, refusent le corps nu) : „Presque tous peignent les nus féminins et masculins de la même façon que les fruits ou les légumes, avec le seul souci de la qualité du dessin et du ton, du rendu avec caractère d’un nouveau morceau de nature.“ (Apollon, 1910, N° 11, p. 6) Et : „Les gens nouveaux n’ont plus voulu entendre parler de beauté ou de laideur, ils ont décidé qu’est beau en art tout ce qui est fait de main de maître et est laid tout ce qui est sans talent.“ (ibidem) Makovski s’inspire d’un article de Camille Mauclair, „Le caractère et la laideur en peinture“, dont il ne partage pas le point de vue critique à l’égard du souci de l’art moderne d’être expressif : „L’expressivité devient le même cliché que la beauté académique.“ (ibidem, p. 8). Le rédacteur d‘Apollon pense que les créateurs modernes cherchent „l’expressivité d’un nouveau type synthétique“ et „aspirent à „un nouvel art monumental“. (ibidem, p. 12)

    [12] Sur les analyses de Jacques Rivière et d’autres critiques d’art français sur le cubisme, reprises par les commentateurs russes, voir Jean-Claude Marcadé, « Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso », Revue des Études Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-558

    [13] Alexandre Lavrov, « Pertsov Piotr Pétrovitch », Rousskiyé pissatiéli 1800-1917. Biografitcheski slovar’, op.cit., p. 562 – cet article comporte une bio-bibliographie complète de l’écrivain.

    [14] Ibidem, p. 564; Alexandre Lavrov consacre tout un chapitre biographique à l’homme de lettres Pertsov dans son livre Rousskiyé simvolisty. Étioudy i razyskaniya, op.cit., p. 517-543

    [15] Voir Vita Susak, Alexeï Grichtchenko i khoudojestviennaya jizn’ Moskvy 1910-kh godov [Alexeï Grichtchenko et la vie artistique de Moscou des années 1910], Moscou, Gossoudarstvienny institout iskousstvoznaniya, 1977 (p.7 de l’Avtoréférat). La monographie de Vita Susak sur Grichtchenko (en ukrainien et en français) est sous presse aux éditions Rodovid à Kiev.

    [16] L’article-pamphlet de Grichtchenko,  » O ‘Boubnovom valiétié’  » (Sur « Le Valet de Carreau »), Apollon, 1913, N° 6, fit scandale, car il était une attaque en règle contre les cézannistes russes de Moscou et « leur pittoresque sans principe ».

    [17] Guéorgui Tchoulkov, Gody stranstvii [1930], Moscou, Ellis Lak, 1999, p. 266-267

    [18] Cf. la traduction française de Gérard Conio, Picasso et alentours, Gollion, Infolio,2012

            

                                              

     

     

  • Interview sur Malévitch à Kiev en 2013

    Je viens de lire cette interview qui date de 3 ans (avant la guerre du Donbass) et je me suis aperçu que l’on me fait dire des choses que je n’ai jamais pu dire car elles sont fausses. Je les ai corrigées ici. Par exemple, j’était étonné que l’article sur moi dans Wikipedia me faisait affirmer que je critiquais Nakov pour avoir dit qu’il prétendait que Malévitch était bulgare par son père et polonais par sa mère (!!!!), alors que c’est le cas de la situation familiale dudit Nakov… J’ai corrigé cette fausse information dans le Wikipedia français, mais je n’ai pu le faire pour le russe

    Comme quoi, méfiez-vous de Wikipedia!

    Жан-Клод Маркадэ:

    «Дюшан отрицает искусство, Малевич его утверждает»

    АСЯ БАЗДИРЄВА12.06.2013

    Жан-Клод Маркаде приехал в Украину, чтобы на Книжном Арсенале презентовать свою монографию «Малевич», только что вышедшую в издательстве «Родовид». Эта книга впервые была опубликована в 1990-м году на французском и японском языках и лишь спустя двадцать три года переведена на украинский. Её автор – француз, а ещё точнее – гасконец Маркаде, является страстным поклонником Малевича. В своей книге он первый обозначил, что художник считал себя не русским и не поляком, а украинцем. Более подробно о книге читатель узнает в следующем печатном номере ART UKRAINE, а пока – интервью с Жан-Клодом, который по старинке называет россиян великороссами, равнодушен к Дюшану и современным художникам.

     Ася Баздырева :

    Во время работы в одном из европейских музеев мне показалось, что зритель мало знает Малевича и не понимает его как очень важного авангардного и художника. В отличие от Дюшана или Мондриана…
    Жан-Клод Маркадэ :

    Если говорить об интеллектуальном мире – я не соглашусь. Обыватели же знают только Пикассо. Даже Малевич более известен, я вас уверяю, можете во Франции или Америке спросить, кто такой Дюшан – они не знают. В то же время европоцентризм и американоцентризм играют большую роль особенно сейчас, когда общественное мнение стало очень антирусским из-за Путина. Но даже самая маленькая выставка работ Малевича всегда становится резонансным событием. Это же Малевич! На выставку Дюшана очередей никогда не будет.

    – А как возник ваш интерес к фигуре Малевича?
    – Задолго до такого ажиотажа вокруг Малевича мы с женой начали переводить его тексты. Вначале практически ничего не понимали и были в ужасе – такой дикий язык. Но продолжали переводить и впоследствии увидели всю его мощь. Малевич – это целая философская система, хотя никакого высшего образования, как, скажем, Кандинский, он не имел. Странно, что Малевича ещё не признали как философа, как это произошло с Кандинским. В 1977 году мой друг Эммануель Мартино написал книгу “Малевич и философия”. Он, сам будучи хайдеггерианцем, называл философию Малевича апофатической феноменологией. Апофатическое – это богословский термин, подразумевающий, что суть высоких вещей можно раскрывать через отрицание их качеств.

    – В книге вы как раз противопоставляете Малевича Кандинскому, называя первого самородком, а второго – интеллектуалом…
    – Именно самородком! Это невероятно, ведь у него не было подходящего окружения и даже художественного образования. Как и у Ван Гога, который академий не заканчивал, а учился, только смотря на картины других художников. Когда Малевич начал работать и учиться у Рерберга в Москве, ему было уже двадцать шесть лет.

    – Вы рассматриваете творчество Малевича через призму европейских направлений в искусстве, но при этом отмечаете его специфические черты и новшества…
    – Одна из моих повторяемых от статьи к статье идей заключается в том, что, скажем, картина Брака или Пикассо – это кубизм, а картина славянского художника – это комплекс разных живописных культур. Это отдельный славянский материк. У Малевича есть явные особенности, которые выделяют его в примитивизме, футуризме, кубизме и фовизме. Он сочетает столько разных направлений. Пикассо и Брак были радикальными противниками фовизма, но Малевич прошёл и через это. Кубисты использовали охру, серый и коричневый цвета. А у Малевича – славянский фейерверк!
    Некоторые российские ненавистники Малевича называют его гуаши польской безвкусицей. Хотя польского ничего в этом нет, да и поляк он только этнический. Гены влияют на физиономию, но не на дух. Он никогда не жил в Польше. Лишь во время  пребывания в Польше в 1927 году  он написал, что является поляком, но это было стратегически необходимо. В остальных случаях всегда называл себя украинцем. Что касается искусства – я против его этнического определения.

    – Вы даже не совсем довольны термином русский авангард, потому что он не включает в себя украинскую и белорусскую линию.
    – Да. Это поздний термин, который возник в 60-х годах под влиянием марксизма. И его подхватили все. Николай Харджиев –  огненный искусствовед родом из Каховки – записал воспоминания  Малевич, который говорил про своего друга живописца: “Он и я были украинцами”. Михаил Ларионов тоже отчасти был украинцем и когда он называл своих Венер “кацапскими” – это уже слова не великоросса, но украинца.

    – В книге вы отмечаете формальную схожесть Малевича и Гоголя…
    – Конечно! Даже в языке: многие говорят, что они неудобочитаемы. Когда я только начал переводить тексты, шли они с большим трудом – надо войти в них. Язык Малевича ненормативный и странный – это поэтический диалект. Статьи в газете “Анархия” в 1918 году – это стихотворения в прозе, исполненные тонких образов и юмора. Даже его агрессия в адрес Моны Лизы в 1914 году не такая грубая, как у Дюшана. И если Дюшан отрицает искусство, Малевич его утверждает.

    – Вы первым обращаете внимание на Малевича-украинца. В чём ещё заключается новаторство книги?
    – Один исследователь Малевича, мой недруг Андрей Наков, опубликовал четырёхтомник, в ответ на который я решил издать свои соображения. Наков , никак не обозначает, что сам художник считал себя украинцем. Я двадцать лет об этом писал и надо продолжать. Конечно, великороссы будут протестовать.
    В книге упорядочена периодизация творчества Малевича. Я впервые написал о неправильной датировке некоторых работ в стиле позднего импрессионизма, которые он сам относил к началу века. Сначала об этом написала в своих статьях американская искусствовед Шарлотта Даглас, сказав, что импрессионизм Малевича относится не к девятисотым годам, а к более позднему периоду.
    Я также первым написал о символистском периоде Малевича, который он игнорировал и замалчивал. Надо сказать, что под влиянием американца Гринберга появилась мода на мнение, что символизм и  постсупрематизм Малевича – это реакционное искусство. Художник не взял с собой на выставку в Польше и Берлине ни одну из работ символистского периода. Слава Богу, что он их и не уничтожил, потому что они замечательные.

    – Сейчас в Венеции открывается биеннале, куда ринулись абсолютно все.
    Насколько вас интересует современное искусство? Вы достаточно резко высказываетесь о многих российских художниках, называя скучными и неаутентичными…
    – К сожалению, в этом вопросе я не могу дать компетентный ответ. Я не хожу ни на биеннале, ни в мастерские и знаю в основном только своих современников. Современное искусство – целая профессия. Я читал книгу Глеба Вышеславского “Терминология современного искусства” и удивился, что в Украине есть столько художников и движений. Но как это всё охватить! Я знаю некоторых – Криволапа, Сильваши, Дубовика, Костырко – но это уже старшее поколение.

    – Чем занимаетесь сейчас?
    – Готовлю первый том Малевича на французском языке, который включает мои прежние переводы, дополненные новой терминологией – всё, что Малевич написал при жизни. Второй том будет состоять из статей о Малевиче, написанных после смерти художника.

    Жан-Клод Маркадэ – исследователь авангардного искусства, музейный куратор, доктор литературоведения, почетный руководитель исследований во французском Национальном центре научных исследований (C.N.R.S), председатель общества « Друзья Антуана Певзнера ». Автор книг: « Малевич » (1990), « Русский авангард. 1907-1927 » (1995, 2007), « Кальдер » (2006), « Эйзенштейн. Заветные рисунки » (1998), « Анна Старицкая » (2000); « Творчество Н.С. Лескова « (2006), « Николя де Сталь. Живопись и рисунки » (2009).