Catégorie : De l’art russe

  • Qu’est-ce qu’une icône?

    Qu’est-ce qu’une icône?

     

     

    Le Christ est devenu au cours des vingt siècles de christianisme la pierre d’angle de la représentation du divin ou de réalités spirituelles, voire métaphysiques. Dans les trois derniers siècles du premier millénaire, grâce à la crise violente de l’iconoclasme, l’Église a élaboré une théologie de l’image qui justifie la figuration du Dieu-Homme. La tradition iconographique s’appuyant sur un consensus dogmatique ecclésial, qui s’est fixée dans l’Orient orthodoxe et qui s’y perpétue jusqu’à aujourd’hui, a été petit à petit transformée dans l’Occident catholique romain au profit des différents courants et individualités qui se sont manifestés dans les diverses cultures qui le composent, à des époques diverses.

    Après le Concile de Trente les deux traditions de figurations christologiques : l’orientale fondée sur des canons et une technique très stricts, totalement distincte de la peinture « profane » – et l’occidentale où la peinture religieuse, qui n’est pas séparée de la peinture en général, a valeur d’édification.

     

    Peut-on figurer le Dieu-Homme?

     

    La division entre Occident et Orient dans le monde chrétien s’ est établie, pour une part importante, à partir de la question de l’image, en premier lieu de l’image du Fils de Dieu. Issu du judaïsme pour lequel toute image est interdite, parce que susceptible de provoquer l’idolâtrie, mais évoluant dans le monde gréco-romain où il y a une profusion de représentations de dieux et de demi-dieux, le christianisme, jusqu’au Vème siècle, développera de façon diffuse et quelque peu anarchique un art avec des images représentant le Christ, Marie, les saints d’une manière « réaliste » ou symboliste : Croix, Agneau, Cep. Le culte des morts en Égypte, à Rome, en Syrie avait une grande influence sur la formation de l’iconographie chrétienne de façon générale.

    Jusqu’au concile iconoclaste de Constantinople en 754, convoqué par Constantin V Copronyme, il n’y eut pas de doctrine ecclésiale concernant les images sacrées. On constate que certains fidèles les rejettent, d’autres les acceptent. L’iconographie du Christ s’établit peu à peu. Avant le IVème siècle, ce ne sont que des représentations, pourrait-on dire didactiques, des épisodes de la vie de Jésus, puis, après le Premier Concile Œcuménique de Nicée en 325, au fur et à mesure que le christianisme se fait de plus en plus officiel, apparaissent les scènes de la Passion ou encore la figuration du Christ-Roi.

    Les débuts de l’art chrétien que nous connaissons remontent à la fin du IIème et au début du IIIème siècles. On trouve quelques peintures funéraires dans les diverses catacombes du sous-sol romain, ces cimetières chrétiens qui étaient de vraies cités souterraines (outre Rome, on en trouve à Naples, en Sicile, à Malte, en Tunisie et en Égypte). Les premières représentations pariétales assimilent l’imagerie païenne, suivent les modèles gréco-romains. Avant le milieu du IVème siècle, la plupart des épisodes de la vie du Christ sont des illustrations de sa vie publique, de ses miracles; il n’y a pas de représentation de la Passion, ni de la Royauté du Christ. De façon générale, les œuvres paléo-chrétiennes ne reflètent pas l’angoisse de la mort ni les drames du monde. Le Christ prend les traits mythiques d’Orphée (qui est descendu aux Enfers comme lui), d’un jeune homme enseignant ou du Bon Pasteur (Catacombes des Saints-Pierre-et-Marcellin, Rome, seconde moitié du IIIème siècle, et de Saint-Callixte, IIIème siècle), selon Ézéchiel (XXXIV, 12) / « Comme un pasteur passe en revue son troupeau quand il est au milieu de ses brebis, je passerai en revue mes brebis », repris par St Jean : « Je suis le bon pasteur » (X, 11). Le Bon Pasteur a les traits de l’Hermès grec. On trouve aussi le Christ-Hélios sous les traits de Phébus conduisant un attelage (Grottes vaticanes, Rome, fin du IIIème siècle). On adapta également une iconographique à la fois symbolique et emblématique et non « hiérohistorique » : ainsi le Poisson, l’Agneau, la Colombe, le Cep, sont-ils les emblèmes christologiques par excellence. L’acrostiche du mot grec ichtus [poisson] permet de lire : « Jésus-Christ fils de Dieu, Sauveur ». On retrouve le Poisson-Christ partout : sur les fresques (Chapelle A2 de la catacombe Saint-Callixte, IIème siècle), les sarcophages, les vases, les amulettes. Le poisson se transforme parfois en dauphin, l’animal qui avait sauvé le poète Arion des abîmes. L’Agneau pascal remplace aussi pendant des siècles l’image directe du Dieu-Homme, de la même façon que la colombe qui deviendra par la suite le symbole du Saint-Esprit. A partir du texte de St Jean (XV, 5) : « Je suis le cep, vous êtes les sarments », on put figurer, à la fois comme décor et comme emblème, des motifs issus de la vigne. La croix latine, elle, n’apparaîtra que dans la première moitié du IVème siècle. Ainsi, avant les premières définitions dogmatiques du Christ, l’art chrétien s’en tient à une iconographie sobre dans le trait et la couleur, visant au symbolique et à l’abstrait, en contradiction avec l’esthétique naturaliste dominante à cette époque.

    Le IVème siècle voit le christianisme triompher en 380 comme religion officielle de l’Empire Romain; Constantinople, fondée en 324, devient, à la fin du siècle, lors de la séparation définitive de l’Orient et de l’Occident, la capitale de l’Empire byzantin; les deux premiers Concile œcuméniques, celui de Nicée en 325 et de Constantinople en 381, permettent de fixer la manière de représenter le Christ : il est l’image de Dieu le Père (« Celui qui M’a vu a vu le Père », Jn, XIV, 9); les Pères de l’Église, comme Basile de Césarée (St Basile le Grand), Jean Chrysostome, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, développent, précisent, amplifient la doctrine christologique.

    L’art byzantin chrétien a imposé pendant mille années de l’histoire de Byzance, qui se termine avec la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, mais continue de se manifester jusqu’à aujourd’hui dans tous les pays où existe encore la culture orthodoxe (Grèce, Russie, Ukraine, Serbie, Roumanie, Arménie, Syrie, Égypte, Éthiopie).

    Au IVème siècle, St Basile le Grand peut affirmer que « l’honneur rendu à l’image se rapporte au prototype » [Hè tès eikonos timè épi ton portotypon diabainei][1] En effet, dans la théologie orthodoxe de l’icône il faut distinguer le Prototype qui est le Divinité dans sa Trinité et les images archétypes qui sont une émanation du Prototype unique. C’est à partir de ces images archétypiques que sont créés les modèles canoniques qui servent de référence pour toutes les représentations apographiques qui se succèdent au cours des siècles.

    Ainsi le Prototype est unique. C’est la lumière des trois soleils de la Sainte Trinité. Cette lumière est indescriptible. Comme le dit, à la suite de la Tradition, un iconographe russe de la seconde moitié du XXème siècle, le Moine Grégoire (Krug) : « Dieu est totalement irreprésentable dans son être, impénétrable dans son essence et inconnaissable. Il est, pourrait-on dire, vêtu des ténèbres inexpugnables de l’impénétrabilité. »[2]

    Ce qui est accessible de cette lumière incréée, ce sont les irradiations de la grâce divine dont l’énergie sophianique organise le monde et l’illumine. C’est à cette lumière du monde imaginal, lumière parousique, qu’ont accès, par l’ascèse spirituelle, les saints, ceux qui arrivent à la ressemblance angélique. C’est cette lumière qui a fulguré sur le Mont Thabor et qui, au XIXème siècle, a embrasé St Séraphin de Sarov. C’est d’elle que la Tradition tient la légitimité de la représentation, représentation accessible à l’homme sous la forme d’images archétypiques hiérosymboliques. Si l’image de la gloire prototypique, première absolue, est impénétrable pour nos yeux et notre entendement de chair, l’Incarnation du Fils de l’Homme a entrouvert le voile qui désespérément couvre la majesté insoutenable du Deus absconditus.

    Les empereurs byzantins se servent des images sacrées, surtout de celle du Christ, pour exprimer et propager des idées religieuses et politiques. L’Église, elle, ne se prononça pas de façon universelle. On note, au IVème siècle, des rejets de toute représentation du divin ou du sacré sur les murs des églises (synode local d’Elvire en Espagne, entre 305 et 312; lettre d’Eusèbe à Constantia, sœur de l’empereur Constantin; les textes de St Épiphane de Chypre…). En revanche, le Concile Quinisexte (in Trullo), tenu à Constantinople en 692, affirme dans le canon 82 qu’il faut représenter le Christ, non sous la forme symbolique de l’Agneau, telle qu’elle existait surtout en Occident, mais « selon son aspect humain » « kata ton anthropinon typon« ). Face à l’interdit de l’image divine et sacrée chez les juifs et les musulmans, qui ne cessaient de polémiquer contre l’idolâtrie chrétienne, les Pères du Quinisexte opposent à ce qu’ils considèrent comme des religions de la Loi, une religion de la Grâce.

    Le Concile Œcuménique d’Ephese en 431, comme celui de Chalcédoine en 451, avaient confirmé, contre Nestorius, les partisans d’Arius et les monophysites que le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme, et la place de Marie comme Mère de Dieu (Théotokos) dans l’économie divine. Ain si peut-on voir dans l’église Sainte-Marie-Majeure à Rome tout un cycle d’images soulignant la divinité de l’Enfant et l’importance théologique de sa Mère.

    Lorsque l’empereur Léon III fait détruire en 726, sur la Grande Porte de Bronze de son palais l’icône du Christ et la remplace par une Croix avec une épigramme affirmant que « l’empereur ne peut admettre une figure (eïdos) du Christ sans voix et sans souffle » et que les Écritures s’opposent à toute image du Christ selon sa nature humaine. C’est le début de la guerre contre les icônes qui provoquèrent entre les « vénérateurs des images » (iconodoules) et les « briseurs d’image » (iconoclastes) des querelles et des luttes sanglantes qui durèrent sous le règne de Léon III le Syrien (717-741) et celui de son fils Constantin V Copronyme (741-775). Le premier concile iconoclaste de 754, tenu à Constantinople au palais de Hiéra, déclara hérétique la fabrication et la vénération des icônes en général. En 764, Constantin V Copronyme fit détruire toutes les images des six Conciles Œcuméniques et les remplaça par une représentation des jeux de l’hippodrome et de son cocher préféré!

    Il y eut entre 780 et 815 une pause et un retour aux pratiques iconophiles. C’est alors que put se tenir, à Nicée, le VIIème Concile Œcuménique en 787 qui consacra dogmatiquement le culte des images : « Celui qui se prosterne devant l’icône se prosterne devant l’hypostase de celui qui est inscrit en elle. »

    Mais l’empereur Léon V l’Arménien réunit en 815 un second concile iconoclaste dans la cathédrale Sainte-Sophie, présidé par le patriarche Théodote. Ce n’est qu’en 843 que fut rétabli définitivement dans l’Église « le triomphe de l’orthodoxie », c’est-à-dire de la vénération des icônes.

    Face aux positions iconoclastes qui s’appuyaient sur des interprétations théologiques très subtiles, l’Église « orthodoxe » dut, à son tour, élaborer une théologie de l’icône où la représentation du Christ y était justifiée par son Incarnation.

    L’audace de vouloir refléter la gloire divine dans des productions humaines est légitime, comme le dit St Paul dans la Seconde Épître aux Corinthiens (III, 18) : « Nous tous, contemplant à visage découvert, comme à travers un miroir la gloire du Seigneur (tèn doxan Kuriou katoptrizoménoi), nous métamorphosons la même image (tèn autèn eikona) de gloire en gloire, comme par l’Esprit-Seigneur. » Et plus loin, St Paul précise : « Dieu qui a fait jaillir la lumière des ténèbres, l’a faite jaillir dans nos cœurs pour que nous reflétions (pros photismon) la connaissance (tès gnôséos) de la gloire de Dieu dans la face du Christ » (II Cor., IV, 6). La légitimité d’une gnose sacrée à travers l’iconographie est donc celée dans le mystère de l’Incarnation, dans le Dieu fait homme, principe central de la religion chrétienne.

    L’image du Dieu-Homme, qui s’est perpétuée à travers des récits souvent apocryphes, fut, au cours des siècles, l’expression de l’idéal des hommes selon les époques et les cultures. Il y eut certainement une transmission orale de l’aspect physique du Christ historique dont témoigne un apocryphe des premiers siècles du christianisme, la Lettre de Lentulus : Lentulus, consul de Tibère, supérieur de Ponce-Pilate, se serait trouvé en Palestine au moment du procès de Jésus et aurait envoyé une missive à Rome dans laquelle le Christ est ainsi décrit : « Cet homme est de haute taille, d’aspect élancé; sa face est sévère et pleine de vertus […] Ses cheveux sont de la couleur du vin; ils tombent jusqu’aux oreilles en boucles sombres; des oreilles aux épaules, ils sont ondulés et brillants; des épaules à la ceinture, ils se répartissent en deux comme chez les Nazaréens. Son front est haut et pur; son visage lisse et légèrement vermeil; son allure est douce et caressante, son nez et sa bouche sont irréprochables; sa barbe est épaisse, de la même couleur que ses cheveux; ses yeux sont bleu clair. »

    Cette description a été interprétée selon les critères esthétiques de chaque époque, surtout à partir de la Renaissance jusqu’aux Nazaréens, aux Préraphaélites et à Maurice Denis en passant par la production stéréotypée du style saint-sulpicien, qui a son équivalent dans l’Orient orthodoxe avec sa production d’icônes kitsch à partir du XIXème siècle.

                 St Jean de Damas, au VIIème siècle, fut le premier grand théologien des images sacrées, qui a consacré trois traités à la défense de l’image sacrée contre la tentation nihiliste iconoclaste, justifiait ainsi la possibilité de figurer le Dieu-Homme :

    « Lorsque tu verras l’Incorporel devenir homme à travers toi, alors tu feras la figuration (ektupôma) de sa forme humaine; lorsque l’Invisible devient visible par la chair, alors tu représenteras (eikoniseis) la ressemblance de Celui qui est devenu visible […] Lorsque Celui qui existe de toute éternité dans la forme de Dieu, s’est dépouillé en assumant la forme de l’esclave, devenant ainsi limité dans la quantité et la qualité, ayant revêtu la marque (karaktèr) de la chair, alors figure-les sur une planche et expose à la vue de tous Celui Qui a voulu apparaître. Figure Sa naissance de la Vierge, Son baptême dans le Jourdain, Sa transfiguration sur le Mont Thabor […] Peins tout par la parole et par les couleurs. »[3]

    Et ailleurs le Damascène affirme : « En contemplant (théôrountés) la marque charnelle, nous nous représentons (énnooumèn), autant que cela est possible, la gloire divine. »[4]

    La justification théologique de la représentation du divin fut établie par le saint higoumène du monastère du Stoudion, Théodore, et surtout par le patriarche Nicéphore. Pour Théodore Stoudite, le Christ est descriptible dans son hypostase tout en restant indescriptible dans sa divinité: « L’archétype et l’image, comme la réalité et l’ombre ne sont pas identiques […] La Divinité est adorée et glorifiée conjointement avec le corps du Seigneur, en raison de la conjonction des natures, puisqu’elle s’est soumise au contour de la chair[…] Si […] quelqu’un dit que la Divinité est présente dans l’image, il ne pèche point, puisqu’elle est tout aussi présente dans la forme de la Croix et dans les autres objets consacrés. Elle n’y est pas présente per une union de nature, car ce n’est pas une chair divinisée; elle n’y est présente que par une participation relative, par une participation à la grâce et à l’honneur. »[5]

    Un des arguments originaux de St Nicéphore le Patriarche est de faire de l’icône une matrice où vient reposer l’Indescriptible, de la même façon que Dieu le Fils est descendu dans le sein de la Vierge.[6]

    L’audace qu’est pour l’homme la représentation symbolique dans l’image des réalités divines n’est possible pour le chrétien, nous l’avons dit, que parce que Dieu s’est fait homme. L’homme porte, depuis sa création, l’image et la ressemblance de Dieu, l’icône archétypique donnée par Dieu, icône sans cesse obscurcie par les ténèbres du péché, mais qui est la source anamnésique intarisssable qui légitime toute représentation de l’être divin figurativement ou discursivement. Je citerai encore le Moine Grégoire Krug : « L’image et la ressemblance de Dieu, qui dans la chute même de l’homme, ne peuvent se consumer et doivent se renouveler intarissablement, revivre, se purifier et par l’action de la Grâce et l’ascèse de l’homme, être, d’une certaine manière, peintes inlassablement dans les profondeurs de l’esprit. Par l’ascèse, suprême ressemblance, l’image de Dieu s’inscrit dans le tréfonds de l’homme et cet effort constructif, ininterrompu et inaliénable, est la condition fondamentale de la vie de l’homme, une sorte d’empreinte de l’image du Christ sur les fondements de l’âme. »[7]

    Cette icône archétypique sur laquelle un voile d’obscurité s’était étendu a été pleinement restaurée par l’incarnation du Dieu de Gloire. Écoutons encore le Moine Grégoire : « Le Christ dans son incarnation apparaît comme le restaurateur de l’image divine dans l’homme et on peut dire qu’il est plus que le restaurateur, il est l’exécution et la réalisation totales et parfaites de l’image de Dieu, l’icône des icônes, la source de toute image sainte, l’image qui n’a pas faite de main d’homme (acheïropoiète), la Jérusalem vivante. »[8]

    Pour la Tradition orthodoxe, le premier archétype iconique, la première image sacrée, source par excellence et sceau originel des représentations hiérophaniques, est l’icône du Sauveur Acheïropoiète, la Sainte Face qui n’a pas été faite de main d’homme. On connaît la belle histoire, rapportée par la Tradition selon laquelle il s’agit là de l’image imprimée miraculeusement par le Christ sur un linge (le Mandylion), pour en faire don au roi Abgar d’Édesse. L’icône de la Sainte Face Acheïropoiète qui a été imprimée miraculeusement par le Sauveur lui-même sur le Mandylion est ainsi, pour la Tradition orthodoxe, l’angle, la clef, « le sceau originel et la source de toute image »[9]. C’est la lumière du Thabor qui brûle dans l’image sacrée, lumière pré-éternelle qui ne s’éteint jamais, même si l’image sacrée n’est pas à la hauteur de son embrasement. Car, tel le miroir, l’image, production humaine, peut mal refléter ou même déformer, mais sa lumière qui se reflète n’en est pas ternie pour autant. Le Moine Grégoire dit à ce sujet : Quand les forces se tarissent dans la création des icônes, faute de piété, et que les icônes semblent perdre la gloire de leur dignité céleste, là aussi cette lumière ne se tarit pas, continue à vivre, est prête à apparaître à nouveau dans toute sa force et à emplir tout du triomphe de la Transfiguration du Thabor.

    Il semble que nous aussi nous nous trouvons à présent au seuil de cette lumière et bien qu’il soit nuit, le matin approche. »[10]

    L’icône de la Sainte Face Acheïropoiète fut emmurée pour la soustraire à la destruction des païens. Cet archétype est attesté dans la ville d’Édesse à partir de la fin du Vème siècle jusqu’en 944, date où elle fut apportée triomphalement à Constantinople après avoir été achetée par les empereurs Constantin Porphyrogénète et Romain Ier. Après le sac de Constantinople en 1204, on perd sa trace.

    Les copies de la Sainte Face se sont multipliées. Parmi elles on pourrait peut-être compter l’image imprimée sur le Saint-Suaire de Turin. Les plus anciens exemplaires sont Le Sauveur Acheïropoiète de l’École de Novgorod (XIIème siècle) et celui de Rostov-Souzdal (XIIIème siècle) de la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, ou encore la Sainte Face de la cathédrale de Laon (XIIème-XIIIème siècle). Au XXème siècle, le Mandylion à la Sainte Face du moine Grégoire Krug (1969, Ermitage du Saint-Esprit, Le Mesnil-Saint-Denis) témoigne de façon éclatante de la permanence du sujet.

    Parallèlement, dans l’Église d’Occident, se développe le thème du Voile de Véronique, sur la base d’une tradition remontant au IVème siècle selon laquelle Véronique (déformation de « Vera Icona« ) aurait essuyé avec un linge le visage du Christ marchant vers le Golgotha. La face du Christ serait restée imprimée sur ce linge. Un Suaire de Sainte Véronique (sans doute une œuvre serbe du XIIIème siècle) se trouve à Saint-Pierre de Rome. Cet archétype est à l’origine de multiples copies, depuis le panneau du Maître de la Sainte Véronique qui représente cette dernière tenant le Suaire (Munich, Alte Pinakothek) jusqu’ à la vigoureuse Sainte Face de Rouault (1933, Paris, MNAM).

    Le Sauveur Acheïropoiète dans la peinture d’icônes est donc le modèle par excellence du sens qu’ a dans l’ Orthodoxie la vénération de toutes les icônes en général, comme cela fut défini au VIIème Concile Œcuménique de Nicée en 787. Il est « le témoignage visible de l’adjonction du principe humain créé à l’être divin impérissable »[11] Il ne s’agit pas de l’adoration de la matière même dont est faite l’icône, non pas de la vénération des planches, des couleurs ou des petits carrés de mosaïque, mais de l’effort spirituel « pour élever son attention en contemplant l’image vers la source même de l’image – le prototype invisible […] L’icône devient comme le symbole de ce monde invisible, son sceau tangible; le sens de l’icône est d’être comme la porte lumineuse des mystères inexprimés, la voie de l’ascension divine. »[12]

    Les iconoclastes voyaient un blasphème contre la divinité dans la théologie iconographique dont ils soulignaient le danger d’une perversion idolâtre. Or la Tradition orthodoxe a bien fait la distinction entre la vénération, en grec proskunésis, en slavon potchitanié, prilojénié et l’adoration proprement dite latreia qui ne revient qu’à Dieu. Le peintre d’icônes russe Léonide Ouspiensky, dans son ouvrage essentiel La théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe (1960-1980) a bien montré comment la traduction de ce deux termes « proskunésis » et « latreia » en latin par un seul mot – « adoratio » a été la méconnaissance par les Latins de la place théologique de l’icône dans la spiritualité chrétienne.[13] Un autre théologien russe, J. Meyendorff, peut affirmer que « la distinction ne sera jamais bien comprise en Occident. »[14] Alors que le VIIème Concile de Nicée interdit bien l’adoration des icônes mais institue, de façon ecclésiale, leur vénération, les théologiens francs des Libri Carolini conçoivent que « les images sont le produit de la fantaisie des artistes » et qu’à ce titre elles ne sauraient avoir de statut théologique. On peut dire que cette conception « a empoisonné dans sa source l’art occidental[15]« , et est à l’origine de la dégradation, de la laïcisation de l’art sacré, quand l’on n’a pas affaire à des images sacrées, mais à des œuvres à thème religieux. On peut dire qu’il y a eu inversion du rapport de l’image au sacré. Ce n’est plus le sacré qui donne sa force à l’image, c’est l’imagination individuelle esthétique qui se sert du sacré pour faire une image.

    Je voudrais encore une fois citer le Moine Grégoire pour qui « l’image acheïropoiète du Christ est non seulement la source des représentations sacrées mais aussi l’image qui répand la lumière et sanctifie également les représentations de l’art profane, en premier lieu l’art du portrait. En ce sens, l’cône dans son existence liturgique ecclésiale n’est pas séparée de l’art extérieur, mais est semblable à un sommet neigeux qui déverse ses ruisseaux dans la vallée, la remplissant et communiquant la vie à tout »[16] . Et il poursuit : « Il y a encore un autre lien intime de l’icône avec la peinture profane. L’icône fait naître dans la peinture étrangère à l’Église, parfois totalement terrestre, la soif mystérieuse de s’ecclésialiser, de changer de nature; l’icône, dans ce cas, est le levain céleste qui fait fermenter la pâte dans laquelle ce levain s’est trouvé. »[17]

    Comment ne pas mentionner ici la philosophie de la Beauté et de la création que nous trouvons chez Nicolas Berdiaev. Bien que Berdiaev ne parle jamais de la peinture d’icônes, sa méditation sur l’art est bien celle d’un croyant orthodoxe ressentant profondément le sens théologique de la vénération des images. De même que l’icône, toute œuvre d’art authentique est une percée dabs le mouvement onto-théologique eschatologique. Ce qui apparaît, ce qui est signe épiphanique est là pour révéler ce qui est au-delà de la représentation. Si toute représentation artistique n’est pas sacrée, c’est-à-dire inscrite dans le mouvement théologique d’une tradition hiérohistorique – comme c’est le cas pour l’icône – toute vraie oeuvre d’art dans sa tension vers la Beauté suprême participe à la décryptation de la gloire à venir[18].

    « Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siopôsa) à travers la représentation (mimèsis) », dit St Basile le Grand[19]. Cette phrase nous montre, s’il en était besoin, la fonction essentielle, non seulement de toute peinture, mais en particulier de la peinture d’icônes, qui est l’expression, égale en dignité à la Tradition écrite et à la Tradition orale, de la vie intime, liturgique, de l’Église Orthodoxe.

    Le peintre d’icônes n’est pas un copieur de canons iconographiques donnés une fois pour toutes, qu’il répète mécaniquement. Les canons, certes, existent. Ils définissent un certain nombre d’éléments essentiels qui permettent à chaque modèle iconographique d’avoir des traits distinctifs qui le feront reconnaître de tous les croyants et qui éviteront au peintre de tomber dans le réalisme éphémère ou le sensualisme. La réalité historique, quand il s’agit de saints, par exemple, ne sera pas ignorée, mais on n’en retiendra que ce qui est strictement indispensable à la reconnaissance du modèle vivant. La peinture d’icônes, art sacré par excellence, porte un témoignage visible non seulement de la réalité divine, mais aussi de la réalité historique qu’elle débarrasse de tout ce qui est accessoire et fortuit. Mais « la réalité historique seule, même très exacte, ne constitue pas une icône. Du moment que la personne représentée est porteuse de la grâce divine, l’icône doit nous indiquer sa sainteté. Autrement, elle n’aurait pas de sens[20]« . L’icône est une révélation de l’éternité dans le temps

    [1] St Basile le Grand, De Spirito Sancto

    [2] Moine Grégoire (G.I. Krug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Age d’Homme, 1994, p. 51

    [3] St Jean Damascène, Pros tous diaballontas tas agias eikonas, Migne P.G. p. 1240 A

    [4] Ibidem, p. 1336 A

    [5] Saint Théodore du Stoudion, Trois controverses contre les adversaires des saintes images, in : L’Image incarnée. Trois controverses contre les adversaires des saintes images, précédé de Athanase Jevtitch Défense et illustration des saintes icônes, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999, p. 61

    [6] Voir : Nicéphore le patriarche, Discours contre les iconoclastes, Paris, Klincksieck, 1990 (introduction et traduction des « Antirrhétiques » par M.-J. Mondzain)

    [7] Moine Grégoire (G.I. Krug), Carnets d’un peintre d’icônes, op.cit. p. 35

    [8] Ibidem, p. 36

    [9] Moine Grégoire, Ibidem, p. 49

    [10] Ibidem, p. 34

    [11] Moine Grégoire, Carnets d’un peintre d’icônes, op.cit., p. 48

    [12] Ibidem, p. 49

    [13] L. Ouspensky, La théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe, Paris, Cerf, 1982, p.123sq.

    [14] J. Meyendorff, Le Christ dans la théologie byzantine, Paris, 1969

    [15] M. Evdokimov, in L’Art sacré, Paris, 1953, N° 9-10, p. 20

    [16] Moine Grégoire, Carnets d’un peintre d’icônes, op.cit., p. 50

    [17] Ibidem

    [18] Cf. Bodo Zelinsky, « Schönheit und Schöpfertum. Ein Versuch über die Kunstphilosophie Nikolaj Berdiaevs », Zeitschrift für Aesthetik und allgemeine Kunstwissenschaft, Bonn, Band 17/1, 1972; Jean-Claude Marcadé, « La création comme oeuvre du huitième jour chez Nicolas Berdiaev », Axes. Recherches pour un dialogue entre christianisme et religions, tome VII/4, avril-mai 1975, p. 11-20

    [19] St Basile le Grand, Eis tous agious tessarakonta marturas, Migne, P.G., 31, p. 509 A; ce texte est « résumé » dans : Saint Basile, Panégyrique des quarante martyrs, Paris, Lecoffre, 1877, p. 259

    [20] L. Ouspensky, La théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe, op.cit., p. 151-152

     

  • Casimir le Grand, Pan Kazia, Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa.

    Casimir le Grand[1], Pan Kazia[2], Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa.

    Essai biographique

     

     

    Le 11 février, selon le calendrier julien, c’est-à-dire le 24 février, selon notre calendrier grégorien, l’an 1879, naît à Kiev Kazimir Malévitch. Il est baptisé, le 1er/14 mars de la même année, dans l’église paroissiale catholique romaine de la capitale ukrainienne. Selon l’acte de naissance, ses parents sont des nobles héréditaires du gouvernement de Volhynie, dans le district de Jitomir. Son père est Sévérin (Seweryn) Antonovitch, âgé de 33 ans, sa mère, Lioudvika (Ludwika, appelée par la suite Lioudviga) Galinovskaya est âgée de 21 ans. Si l’origine du père de Malévitch est bien documentée, en revanche, on ne connaît pas les ancêtres de la mère. Dans le certificat de leur mariage à Kiev en 1878, il est dit seulement qu’elle est une noble héréditaire et que tous les deux sont paroissiens de l’église catholique romaine de Kiev. Or la plus jeune des enfants Malévitch, Viktoria Sévérinovna, décédée en 1984, a laissé dans les années 1970 différents témoignages sur son frère Kazimir et sur la famille en général qui, parfois, montrent une mémoire défaillante. Cependant, elle a affirmé que, si leur père était catholique romain, leur mère, elle, aurait été orthodoxe. Il n’y a aucune preuve de cela. On pourrait seulement émettre l’hypothèse qu’elle serait devenue catholique pour épouser religieusement Sévérin Antonovitch. En tout cas, elle ne maîtrisait pas le polonais écrit, comme Kazimir, connaissant visiblement cette langue sous une forme parlée élémentaire. Malévitch aimait parler polonais avec sa parentèle. On pourrait dire que le polonais et l’ukrainien étaient pour lui des dialectes auxquels il est resté attaché tout au long de sa vie. Sa langue de culture et de pensée reste la langue russe, même si le substrat polono-ukrainien se manifeste en filigrane, comme chez Gogol, chez qui le substrat ukrainien pénètre la prose russe. Quelques lettres polonaises et ukrainiennes de Malévitch, comme les textes de sa mère, où se mélangent polonais, russe et ukrainien, témoignent de cette connaissance plutôt rudimentaire des langues polonaise et ukrainienne. Un critique note en 1913 que Malévitch parlait le russe avait « un fort accent ukrainien »[3]. La famille n’était pas spécialement religieuse.[4]

    Kazimir est le premier né de la famille; 4 filles et 3 garçons naîtront après lui entre 1880 et 1895. Son prénom souligne l’origine ethnique polonaise des Malewicz. Alors que dans les documents officiels russo-ukrainiens les noms polonais sont transcrits phonétiquement en cyrillique notre futur peintre a pu signer à plusieurs reprises son nom en lettres latines : Kazimir Malévitch, transcrit du cyrillique, devient alors Kazimierz Malewicz. Ses familiers utilisent à son égard les hypocoristiques de Kazimir/Kazimierz – Kazia, Kazik, Kazitchka. Lui-même a parfois signé « Kazmir », selon son habitude récurrente de déformer les prénoms et les noms des personnes dans une visée ludique-humoristique.

    La lignée des Malewicz/Malévitch remonte à la seconde moitié du XVIe siècle et est inscrite dans le livre généalogique de la noblesse de Volhynie. La Volhynie est sous l’Empire Russe un gouvernement (une province) qui se situait entre les frontières de la Pologne, de la Galicie, de la Biélorussie et des gouvernements de Kiev et de Podolie. À partir du Xe siècle, la Volhynie était une principauté qui faisait partie de la Rous’ kiévienne. Du XIVe au XVIe siècle, elle fut occupée par la Lituanie, puis, après l’Union de Lublin en 1569, par la Pologne jusqu’aux deuxième et troisième partages de celle-ci en 1793 et 1795. C’est alors que la Volhynie fut rattachée à l’Empire Russe, pour revenir en 1921 à la Pologne, puis, en 1939, à l’URSS. Depuis 1991, la Volhynie est une « oblast’ » (région) de l’Ukraine. La population a toujours été constituée d’Ukrainiens, de Polonais et de Juifs.[5]

    La famille de Kazimir Malévitch était donc durablement installée sur le territoire ukrainien, tout particulièrement à Jitomir et dans les environs de ce chef-lieu de district où toute une partie d’entre elle vit et travaille.[6] Des noms de lieu comme Tchervonnoyé (du côté de Berditchev), de Maïvka Maïevka), de Vovtchyk, de Konotop, de Lioubymivka (Lioubimovka) (gouvernement de Kharkiv), de Yampil (Yampol), Bilopillia (Biélopolié), Parkhomivka, sont des étapes de la vie du jeune Kazik, avant le départ pour la ville russe de Koursk en 1896; il vit au gré des déplacements des son père qui était ce qu’on pourrait appeler un contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des « coins perdus » de la campagne ukrainienne. À la fin des années 1880 Sévérin Antonovitch ne trouve pas d’emploi fixe et vit de « petits boulots », comme ce sera le cas de sa femme Lioudviga après sa mort[7]. Dans ses mémoires de 1933, Malévitch se rappelle cette époque:

    « C’est au milieu de ces villages dispersés dans de plaisants coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance »[8]

    C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien.[9] Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs. Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:

    « Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage; l’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux […]

    J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant. »[10]

    Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:

    « J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature. »[11]

    Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père:

    « Point essentiel par lequel je distinguais les ouvriers des paysans : le dessin. Les premiers ne faisaient pas de dessin, n’étaient ni capables de décorer leur maison, ni préoccupés par l’art. En revanche, tous les paysans l’étaient. »[12]

    Il admire les jeunes paysannes « en vêtements de couleur »:

    « Les vêtements paysans me plaisaient d’autant plus qu’ils étaient colorés, faits à la main, et que chacun se cousait un vêtement à sa convenance. Ils les tissaient, les assemblaient et les teignaient eux-mêmes »[13]

    Les fêtes marquèrent également le jeune garçon :

    « La fiancée et ses compagnes formaient en quelque sorte un groupe aux broderies chatoyantes, avec leurs costumes de laine colorée, leurs nattes entrelacées de rubans, leurs coiffures, leurs bottes en maroquin aux ferrures de cuivre ou d’argent, avec des dessins sur la tige. Le fiancé et ses garçons portaient des toques de mouton gris, des pantalons bouffants bleu ciel, qui nécessitaient au moins seize archines [environ 13 mètres] d’étoffe, des chemises blanches toutes brodées et de larges ceintures de soie rouge. »[14]

    C’est donc tout naturellement que Kazik lie amitié avec les petits paysans de son âge « qui vivaient dans la liberté des champs, des prairies et des forêts, avec les chevaux, les moutons et les cochons. »[15]. Dans ses mémoires tardifs, Malévitch chante un hymne à l’Ukraine paysanne, à la nature, à la gamme colorée des paysages et de l’art populaire « brut », mais aussi à la nourriture qu’il prend plaisir à détailler : lard avec de l’ail, borchtch (plat national ukrainien), crème fraîche, galettes à la graisse, petits pains blancs à l’oignon, gruaux de sarrasin, varényky[16] aux cerises aigres, bouillie de maïs au lait et au beurre, lait aigre, miel, poires, pommes, cerises… les porcelets rôtis, le jambon, les gardons séchés remplis de caviar…[17]:

    « J’imitais en tout la vie des paysans. Je frottais d’ail la croûte de pain, mangeais du lard en y mettant les doigts, courais pieds nus. »[18]

    Malévitch, selon tous les témoignages, aimait bien manger et sa mère savait lui préparer à Moscou et à Léningrad les plats qu’il préférait; outre la nourriture ukrainienne et russe, elle confectionnait des spécialités polonaises comme la sandre en gelée. Vikoria Sévérinovna se rappelle:

    « Kazimir Sévérinovitch se refusait tout, il avait peu de vêtements, mais il était soigné et économe, aussi paraissait-il toujours habillé correctement. Il pouvait économiser sur tout, sauf sur la nourriture. Il aimait aussi à avoir à dîner quelqu’une de ses connaissances […]

    Tatline venait très souvent le voir avec sa bandoura. »[19]

    De nombreuse anecdotes sont rapportées par plusieurs témoins qui soulignent l’appétit, parfois quasi gargantuesque, de Pan Malewicz, comme certains l’appelaient. Ainsi, la troisième femme de Matiouchine, Olga, raconte comment il a sans la moindre hésitation englouti trois poulets[20].

    Cela correspondait à un physique imposant, celui des hercules futuraslaves de l’opéra cubofuturiste La Victoire sur le Soleil, en 1913, ou encore de ses Bûcheron (SMA) et Faucheur (Musée de Nijni Novgorod) :

    « Un homme magnifique – se souvient Olga Matiouchina – Il montait les escaliers comme le Commandeur. De taille moyenne, le visage grêlé, une force herculéenne extraordinaire? Un jour, il a plié un tisonnier sans effort. »[21]

    Apocryphes ou réelles, ces anecdotes témoignent de ce que l’on pouvait prêter à l’homme Malévitch.

    À ces plaisirs du corps et de la bouche, s’ajoutent les premières émotions d’ordre musical : les alouettes qui s’élèvent en chantant dans les airs, les cigognes qui claquent du bec, mais aussi les chansons des filles et des garçons au travail ou rentrant en bande à la maison. Mais aussi les garçons qui jouent du violon l’hiver, pendant que les filles « tissent de merveilleuses étoffes », cousent, brodent, chantent et dansent…[22]

    C’est en 1894 que Kazik se trouve à Konotop, une petite ville ukrainienne de 20.000 habitants dans le gouvernement de Tchernihiv. Là, il lie amitié pour la vie avec Mykola (Nikolaï) Roslavets de deux ans plus jeune que lui (ils ont 13 et 15 ans). Roslavets, qui deviendra dans les années 1910-1920 un des représentants les plus novateurs de l’avant-garde musicale russo-ukrainienne, était d’origine paysanne. Il avait commencé à travailler dès l’âge de 12 ans comme secrétaire de bureau, tout en s’adonnant à la peinture en amateur et à la musique. Plusieurs de ses dessins se trouvent aujourd’hui dans les Archives nationales de Russie (RGALI). Nikolaï Khardjiev a cité des notes de Malévitch en 1918 sur le séjour à Konotop :

    « J’avais 15 ans [donc en 1894]. Un cercle d’amis s’était formé…Il y avait quelqu’un qui avait une activité égale à la mienne, c’était Nikolaï Roslavets qui jouait du violon et dessinait mieux que moi, c’est-à-dire qu’il savait ombrer à l’estampe… Nous déménageâmes à Koursk. Par bonheur, la famille de Roslavets s’y transporta aussi… Le destin ne nous a pas désunis jusqu’à ce jour. »[23]

    Dans une note manuscrite du Fonds Khardjiev-Tchaga au Stedelijk Museum d’Amsterdam, non encore publiée, mais dont de larges extraits ont été publiés par Mme Chatskikh[24], Malévitch se souvient que le petit cercle autour de lui et de Roslavets à Konotop avait même entrepris « d’éditer une revue d’art sur la littérature, la musique et les arts plastiques. Cette édition était entièrement manuscrite, nous cousions nous-mêmes les cahiers, dessinions et écrivions au crayon tout ce qui nous passait par la tête ». Kolia Roslavets participait dans la partie musicale, mais aussi dans les illustrations avec ses propres dessins. D’autre part, Kolia avait organisé un choeur qui compta jusqu’à quarante chanteurs; Kazik en fit partie; ce choeur put chanter dans l’église principale de Konotop. La musique a joué un rôle important tout au long de la vie de Malévitch. Sa soeur Viktoria se souvient des visites de Tatline avec sa bandoura :

    « Il jouait des chants ukrainiens; Kazimir Sévérinovitch chantait très bien, il avait une basse; il arrivait que Tatline formât un groupe de ceux qui connaissaient les chants ukrainiens, ce chanteurs étaient Tatline, Kazimir Sévérinovitch et moi [Viktoria] en personne. »[25]

    Malévitch, dans sa première période ukrainienne, c’est-à-dire jusqu’à son départ à Koursk en 1896, il a 17 ans, est agité par la question de l’art dont il n’a encore qu’une idée confuse.

    C’est dans le village de Parkhomivka, où son père travaillait à la sucrerie, que Kazik accomplit en 1892-1893 deux années d’études dans un collège agronomique. Cela sera son seul bagage scolaire. Les perpétuels déplacements de son père à travers toute l’Ukraine (gouvernements de Tchernihiv, de Podolie, de Kharkiv) empêchaient toute possibilité d’un cursus scolaire suivi. C’est donc sur le tas, pourrait-on dire, que s’est formé le jeune garçon qui trouvera à Koursk, à partir de 1896, un travail de dessinateur technique. Et c’est également sur le tas que s’est développée son éducation artistique.

    Parkhomivka était proche de Bilopillia (Biélopolié), une bourgade du gouvernement de Kharkiv de plus de 10.000 habitants, colonisée au XVIIe siècle par les Polonais. C’est à Biélopolié que le garçonnet de 13 ans nous dit avoir connu son premier contact avec « l’art », non plus celui, brut, qu’il admirait dans la nature et dans la culture paysanne ukrainienne, mais un art de professionnels ayant appris dans des écoles spécialisées. L’annonce de l’arrivée à Biélopolié d’artistes de Saint-Pétersbourg pour peindre des icônes dans une église provoqua l’émoi de Kazik et d’un camarade avec lequel il s’exerçait au dessin et à l’aquarelle (il raconte même qu’ils préparaient les couleurs à partir de terres d’argile, de poudres et fabriquaient leurs pinceaux). Il faut lire le récit – une véritable petite nouvelle – sur la traque et les ruses que firent les deux gamins pour voir, en cachette, travailler les trois artistes-peintres russes, venus de la capitale de l’Empire. Le peintre notera dans ses mémoires de 1933:

    « Ils parlaient russe »[26]

    Cela indique bien que lui et son camarade parlaient normalement l’ukrainien.

    Tout fascine Kazik chez ces artistes : les boîtes tenues à l’épaule par des courroies, des parapluies, leurs vêtements – des chemises, des pantalons bleus, des bottines…:

    « Arrivés au moulin, les artistes s’installèrent, déballèrent leurs boîtes, ouvrirent les parapluies et se mirent à peindre.

    Nous examinions tout cela de la façon la plus minutieuse : aucun détail ne nous échappait. Nous voulions voir ce qu’ils faisaient et de quelle manière. Nous rampions avec la plus grande prudence, sur le ventre, en retenant notre souffle. La chance nous permit de ramper au plus près. Nous vîmes des tubes d’où sortait la couleur, ce qui était très intéressant. Sur le chiffon apparaissait le ciel, le moulin etc.

    Nous étions pris d’une émotion démesurée. Nous restâmes deux heures étendus […]

    Les artistes causèrent un choc si grand à mon camarade et à moi qu’il se mit à envisager une fuite à Saint-Pétersbourg. Mais, bien entendu, nous dépendions de nos parents et nos parents dépendaient d’autres conditions de vie. »[27]

    Ce contact avec le travail d’artistes professionnels fut un jalon essentiel dans la prise de conscience picturale de l’adolescent. Alors qu’il dit s’être adonné au dessin « de vaches, de chevaux, de personnages, comme les dessinaient les artistes dans les revues « [28], il y eut un tournant dans sa « carrière » chaotique de peintre. Son père ne voyait pas d’un bon oeil le penchant de Kazik pour l’art. Et pourtant des collègues, ingénieurs de la sucrerie de Vovtchyk, avaient trouvé excellents les dessins de son fils, copiés dans le magazine illustré, célèbre dans tout l’Empire, Niva [Le Champ]; ils avaient même conseillé d’inscrire l’adolescent à l’École des beaux-arts de Moscou. Sévérin Antonovitch s’arrangea pour ne pas envoyer la demande que Kazik avait faite dans ce sens.

    En revanche, la mère, Lioudviga Alexandrovna, était une nature artiste; outre son activité de brodeuse, elle jouait du piano et de la guitare, aimait chanter, écrivait des vers (en polonais et en russe). On sait que Kazimir Sévérinovitch, adulte, ne dédaignait pas l’ouvrage de l’aiguille. Lioudviga Alexandrovna profita d’une visite à Kiev pour acheter, dans un magasin spécialisé de la capitale ukrainienne, une boîte d’étude, « à laquelle même les peintres n’auraient osé penser », selon le souvenir de Malévitch, contenant « un plein assortiment de peintures, avec toutes les couleurs ombrées, il y en avait 54. Tout au long du chemin, j’admirais ces couleurs. Elles remuaient agréablement mon système nerveux, de même que toute la nature : le vert émeraude, le cobalt, le vermillon, l’ocre. Tout cela provoquait en moi l’enlumination que je voyais dans la nature. Au lieu de rester à Kiev où, comme je l’ai appris plus tard, vivaient de grands peintres comme Pymonenko et Mourachko, je partis pour la petite ville de Konotop dans le gouvernement de Tchernigov (Tchernihiv) où je me suis mis à peindre avec application et de manière intensive des paysages avec cigognes et vaches dans le lointain. »[29] Kazik a alors 15-16 ans.

    En 1896, toute la famille Malévitch déménage à Koursk, chef-lieu du gouvernement éponyme de 450.00O habitants à l’époque, qui comportait une forte communauté ukrainienne. Koursk était un important noeud ferroviaire sur la route qui reliait Moscou à la Crimée et à l’Ukraine (Kiev, Kharkiv, Donetsk, Slaviansk, Krémentchoug etc.). Ce sera le lieu de résidence principal du peintre de 1896 à 1907, date de son installation définitive à Moscou. Il travaille comme dessinateur technique dans les Chemins de fer Koursk-Kharkiv-Azov. Mais ce séjour est marqué par des événements importants dans la vie du futur représentant de l’avant-garde artistique. Tout d’abord, il profite des moments de liberté pour s’adonner assidûment à la peinture. Là est son début véritable. Grâce à Valentyn Loboda, il fait partie de tout un groupe de « peintres du dimanche », des fonctionnaires des chemins de fer, des impôts ou des finances qui, pour se reposer de leur activité bureaucratique, se livrent à des études picturales. Cette « Société des Amateurs d’art de Koursk » organise même des expositions. Kazimir Sévérinovitch voit déjà dans ses premiers travaux, non pas un délassement, mais une mission dont il saisit, confusément encore, l’importance. Les noms de Répine, de Chichkine, de la Galerie Trétiakov semblent un mirage. Il copie encore les peintres à partir des illustrations de journaux, mais il imite la façon dont les impressionnistes français allaient travailler en plein air :

    « Depuis le matin jusqu’au soir, je restais dans les champs, les forêts et recopiais la nature dans tous les instants de leur éclairage […] Je réagissais simplement et acceptais sur ma toile tout ce que je voyais et la question de savoir si cela était de l’art ou faisait partie des beaux-arts ne se posait pas. Tout se ramenait à savoir si cela était ressemblant et exact […] C’étaient les années 1898-1901 [donc de 20 ans à 23 ans] J’avais déjà un petit bagage, ce qui fait que je ne restais pas en arrière de mes collègues, même en 1898. C’était surtout pour moi le début des mes expositions publiques. J’avais déjà peint de vieux paysans dans les melonnières, des sarcleuses, des marchés, des boutiques, la forme humaine. »[30]

    Dans ses mémoires de 1933, il souligne sa nostalgie de l’Ukraine; lui et son meilleur ami de Koursk, qui avait été élève de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, Liev Kvatchevski, non seulement discutaient fiévreusement sur l’art mais savouraient, lors de leurs équipées picturales (quelquefois à plus de 30 kilomètres de la ville) la nourriture ukrainienne :

    « En mangeant un morceau, nous bavardions sur d’autres sujets et évoquions l’Ukraine. Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens. »[31]

    Ce rapport intime avec l’Ukraine de son enfance et de son adolescence est encore renforcé par la présence à Koursk de son ami de Konotop, le violoniste et compositeur ukrainien Mykola Roslavets. Le peintre se rappelle :

    « Dans la ville de Koursk, la vie s’écoulait dans un travail sans relâche dans la peinture, tandis que Kolia Roslavets développait son travail sur la ligne musicale. Il avait formé un grand choeur ukrainien et même, par la suite, un orchestre. En vérité, le but de ce choeur et de cet orchestre n’était pas de chanter dans les églises, nous chantions au nom de l’Art lui-même. »[32]

    Le départ de Roslavets pour le conservatoire de Moscou en 1901 poussa le jeune Malévitch à réaliser son désir de toujours d’aller dans les capitales russe pour se plonger dans leur atmosphère artistique. Cette même année 1901, il épousa une jeune adolescente de 15 ans d’origine polonaise, Kazimira Zgleïts qui lui donna deux enfants Anatoli (qui mourra du typhus en 1915) et Galina. En 1902 meurt son père à 57 ans. Il devient chef de famille, fait des petits boulots pour subvenir aux besoins de la famille, mais aussi pour réaliser son rêve de départ du monde provincial. Entre 1902 et 1906, il quitte pour plusieurs mois sa famille pour s’initier à la peinture dans le studio de Fiodor Roehrberg. Il ne revient à Koursk que pour l’été. La vie conjugale en pâtit et malgré les efforts de Lioudviga Alexandrovna, qui vient s’installer en 1906 avec sa belle-fille et ses deux petits-enfants; pour gagner sa vie, elle se met à tenir un établissement de restauration. Kazimir et Kazimira finiront par se séparer en 1908 et l’artiste participe dès 1905 à la vie artistique de la vieille capitale de la Russie. Les élèves de Roehrberg étaient en majorité des Ukrainiens (David Bourliouk, entre autres, y fit un passage) ou bien des Russes qui avaient fait leurs études à Kiev, comme Lentoulov. La récente biographe de Malévitch qui, par ailleurs, ne souligne que parcimonieusement et de manière évasive les éléments ukrainiens de l’itinéraire malévitchien, Ksénia Boukcha, résume bien l’apport de l’enseignement reçu dans l’atelier de Roehrberg : en premier lien – la technique (en particulier de la gouache et de l’aquarelle); l’étude des classiques « de la Renaissance à Renoir », enrichie par les visites régulières à la Galerie Trétiakov, facilitées par la femme de Roslavets dont le père était membre du conseil de la Galerie; « troisièmement, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Malévitch apprit de Roehrberg à enseigner la liberté […] Aussi étrange que cela soit, Malévitch, 15 années plus tard, sera un tel professeur. Bien que lui, il ait considéré ses propres points de vue sur l’art les seuls possibles, dans le même temps, il permettait à ses élèves de devenir, selon ses inclinations, ‘cézannistes’ ou cubistes; peu iront jusqu’au suprématisme. En fait, Malévitch en tant qu’enseignant était moins ‘maestro’ que Marc Chagall ou Paviel Filonov. »[33]

    Ivan Klioune a souligné, de son côté, que Fiodor Ivanovitch Roehrberg, « directeur d’école, théoricien et historien de l’art, n’imposait jamais une quelconque méthode précise de travail; les élèves doués trouvaient là un terrain favorable pour développer leur talent. »[34]

    C’est Roehrberg qui emmenait vers 1908 ses élèves voir la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, dont la collection de la peinture française la plus novatrice fut une véritable académie pour les peintres russes et ukrainiens. Sergueï Chtchoukine permit à Malévitch et à Klioune de visiter régulièrement cet exceptionnel ensemble.[35]

    Entre 1904 et 1907, il fait chaque année une demande de participer au concours d’entrée de la prestigieuse École de peinture, sculpture et architecture de Moscou. C’est chaque fois un échec. Les lettres autographes, adressées à « Monsieur le Directeur de l’École de peinture, sculpture et architecture, de la part du noble Kazimir Sévérinovitch Malévitch », sont conservées aux Archives nationales de Russie. Le fait d’indiquer sa classe sociale (noble, marchand, bourgeois, paysan) était obligatoire sous le tsarisme. D’après ces lettres, on peut suivre les domiciliations de l’artiste : en juillet 1904, il donne comme adresse « Koursk. Direction des Chemins de fer Moscou-Kiev-Voronej. Service des Voies »; en août 1905, il se dit toujours ‘ »habitant à Koursk », 1ère rue Lazaretnaya, N° 45; en juin 1906, il écrit : « Mon lieu de résidence est la ville de Koursk, rue Zolotaya, maison Birioukov »; enfin, en août 1907, il réside déjà à Moscou « rue 3ème Mechtchanskaya, maison Sokolov ».

    La Révolution de 1905 voit Malévitch participer à l’insurrection moscovite (ses frères Mieczyslav et Antoni, sa belle-soeur Maria Zgleïts ont des activités antigouvernementales et sont fichés par la police). C’est à cette époque qu’il lie une amitié, qui durera toute la vie, avec le révolutionnaire professionnel Kirill Choutko, membre du Parti Social-Démocrate des ouvriers; Kirill Choutko fut diplomate après la Révolution de 1917 et protégea et soutint Malévitch contre les attaques diverses et le sauvera lors de son emprisonnement en 1930.[36]

    La première épouse Kazimira, déjà séparée de Kazimir, travailla un temps comme infirmière dans l’hôpital psychiatrique du village de Mechtcherskoyé dans les environs de Moscou. Leurs deux enfants vivaient avec elle. À un moment donné (les dates des documents sur le sujet sont contradictoires), autour de 1910, Kazimira quitta la Russie pour l’Ukraine, pour suivre un médecin avec lequel elle avait une liaison. Elle laissa leurs deux enfants à la charge de Kazimir. C’est alors que celui-ci, qui avait fait la connaissance de Sofia Mikhaïlovna Rafalovitch, fille de l’intendant de l’hôpital psychiatrique de Mechtcherskoyé, l’épousa. Ce fut un mariage heureux malgré les difficultés financières permanentes jusqu’à la mort de Sofia en 1925. C’est elle qui va s’occuper des deux enfants après le départ de Kazimira. De son côté, elle donna à Kazimir en 1920 une fille, Ouna [en hommage à l’ Ounovis!].

    Ivan Klioune a esquissé une caractéristique juste, ce qui n’est pas toujours le cas dans ses mémoires, de l’homme-Malévitch :

    « Il possédait un grand tempérament et une force énorme de la volonté; il était aussi un subtil politique dans la vie artistique; il n’a cependant pas pu s’assurer de bien-être matériel jusqu’à sa mort, car il pensait de façon totalement indépendante, n’aimait pas suivre la voie que suivait la majorité, s’incliner devant ce quoi la majorité s’inclinait. Il tendait impétueusement vers l’avant, vers le nouveau, vers ce qui n’était pas encore connu. »[37]

    Ivan Klioune, qui, visiblement, était impressionné, comme beaucoup, par la force des convictions totalement inédites dans le milieu artistique de l’époque de Kazimir Sévérinovitch, souligne chez lui le côté ultra-futuriste révolté permanent. Mais, dans le même temps, il lui reproche sa vanité et son amour-propre exacerbé. Il y a dans les mémoires de Klioune des accents qui mêlent vénération et jalousie; il y a là quelque chose du « syndrome de Salieri »…

    Ce qu’il appelle « vanité » ou « amour-propre démesuré » fait invinciblement penser qu’il lui prête des traits que les Russes et les Ukrainiens prêtent volontiers aux Polonais. Malévitch n’a connu de la Pologne que ce qui était véhiculé par l’histoire familiale, mais ce pays n’a pas joué de rôle sur son art, comme l’a fait de façon évidente l’Ukraine et, métaphysiquement, la Russie. En revanche une certaine mentalité de l’homme-Malévitch ne saurait, selon moi, être comprise sans cette ascendance polonaise. Sans faire de la Volkspsychologie de bas étage, il est une notion que les Polonais ont intériorisée, c’est celle de l’honneur, que les Ukrainiens et les Russes appellent « gonor« , terme devenu extrêmement péjoratif en russe et en ukrainien, ce que révèle l’appréciation de Klioune, mais qui, pour les Polonais, indique une qualité aristocratique, un peu mutatis mutandis comme ce qu’était le sens de l’honneur dans la culture chevaleresque européenne, comme en témoignent, par exemple, au XVIIe siècle les pièces de Corneille : l’homme d’honneur sait ce qu’il se doit et ce qu’il doit. Selon moi, tel était Malévitch, au-delà de son imprégnation paysanne ukrainienne. Tout au long de sa création, il s’est représenté dans des autoportraits qui sont toujours des interprétations symboliques. Il n’a aucun souci, comme dans la peinture des siècles passés, de fixer des traits naturalistes qui évoluent au cours des années de la vie du modèle. Sans doute que la photographie a, là aussi, dispensé le peintre de cette visée. De 1907 à 1934, les autoportraits de Malévitch sont des transpositions du réel dans la sphère picturo-symbolique. L’Esquisse pour une peinture à la fresque de 1907 (MNR, Pétrova, N° 4) est marquée par l’hyperbolisme du noeud papillon, l’expression mystique des yeux sur un fond de bois sacré peuplé de saints. Puis ce seront les deux gouaches de la Trétiakov et du Musée Russe, deux Autoportraits avec le même souci de transfigurer son visage réel, que l’on reconnaît cependant, pour lui donner un aspect visionnaire. L’Autoportrait en deux dimensions (1915, Andersen, N° 53) est tout à fait dans la ligne de l’humour grave dont j’ai parlé à propos de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa>. En effet, poursuivant la démonstration picturale qu’il avait opérée en rayant les carnations de Mona Lisa et en proposant une représentation pré-suprématiste de la Joconde, dans son Autoportrait en deux dimensions, le titre est plus qu’une facétie dans la manière ukrainienne qu’affectionnait l’artiste dans ses écrits et dans sa vie (goût pour les surnoms, déformation des noms, même son prénom devient « Kazmir »!). Il s’agissait de faire ressortir, toujours par le comique, des vérités importantes. La dernière épouse de Kazimir Sévérinovitch, Natalia Mantchenko, souligne que celui-ci, outre « sa bienveillance, sa modestie [qui a échappé à Klioune!], son profond charme », était doté d’un « énorme sentiment de l’humour »[38].

    Même dans certaines photographies, Kazimir Sévérinovitch se met dans le rôle de Tolstoï occupé au travaux des champs : ainsi les deux clichés de 1931 où il pose comme faucheur, ou encore, en 1933, à Nemtchinovka en blouse blanche paysanne. Je ne reviens pas ici sur la grandeur de l’Autoportrait de 1933 où l’artiste fait apparaître la dignité de sa mission réformatrice dans l’histoire de l’art. Il n’y a pas jusqu’au dernier Autoportrait de 1934 (Nakov, PS-273), en pleine lutte contre sa maladie, où il souligne sa ressemblance … avec Karl Marx!

    Pour revenir à l’amitié avec Klioune, elle était si grande, malgré leurs divergences dans le domaine de l’art et de la pensée, que Malévitch a pu, de septembre 1913 à la fin de 1914, habiter avec ses deux enfants dans la maison moscovite de celui-ci. De plus, ce dernier, qui avait un travail fixe lui prêtait régulièrement de l’argent, tellement la situation financière de Kazimir Sévérinovitch a toujours été calamiteuse, car il s’est refusé, dès son installation à Moscou, à travailler en dehors de l’art. Malévitch et Klioune ne cessaient de discuter avec passion sur l’art et de se disputer, tellement leurs motivations et leurs visées étaient incompatibles. Klioune reste un excellent artisan, au sens le plus noble du terme, mais, de toute évidence, ses conceptions sont épigonales.

    On peut dater de 1912-1913 le véritable début de l’activité publique de Malévitch. Il a alors un peu plus de 30 ans. Il participe en 1912, aux côtés de Larionov, à l’exposition provocante de ce dernier « La Queue d’âne » à Moscou, à celle de « L’Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg à côté de David Bourliouk, faisant l’objet des sarcasmes du public (tel critique « pouffe de rire » devant ses tableaux), mais aussi de l’attention de la critique. Alexandre Benois consacre même tout un paragraphe au peintre dans sa chronique du journal pétersbourgeois Rietch’ [La Parole] : parmi ceux qui attirent l’attention du critique patenté et « invétéré passéiste’, comme il se définit lui-même, Benois désigne en premier

    « Malévitch, l’auteur des tableaux En marche vers les champs [Nakov, F-291], Faucheur [Musée de Nijni Novgorod] et Charpentier [aujourd’hui disparu], et aussi le Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov [aujourd’hui disparu, cf. Nakov, F-302]. Ce qui tout particulièrement ‘ébahit’, c’est cette dernière oeuvre dans laquelle on ne saurait dire sur qui repose la partie supérieure du visage d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov – sur sa barbe, sur son col ou sur un piédestal d’airain. Et qu’aurait dit Koltsov [poète de l’époque romantique célèbre pour le caractère fortement populaire de sa création] ou Millet,   en voyant ce champ avec de tels moissonneurs? Car une telle poupée du Diable vous porte sur les nerfs, telle cette Afrossinia [prénom plébéien qui veut dire en grec « insensée »] cubiste qui est représentée ici avec son Van’ka cubiste [il s’agit du tableau mentionné plus haut En marche vers les champs] – mais pourquoi elle vous porte sur les nerfs, qui le dira? En tout ca, la naissance de l’idée d’un tel tableau et son élaboration méthodique, à sa manière achevée, représentent en soi un document important pour l’étude de la psychologie artistique de notre époque. Ce qui est bon est bon, et ici, par exemple, ce qui est bien saisi, c’est le rapport du champ rouge au blanc dans les figures avec leur estompage noir méticuleux. »[39]

    La « carrière » de Malévitch est lancée. Il est désormais un des novateurs les plus dénoncés par la critique conservatrice comme « futuristes », des « mufles » (des Cham), comme les appelle le poète, romancier et théoricien symboliste Dmitri Mérejkovski.[40]

    Dès 1913, le peintre cherche à se détacher des différents courants qui se manifestent bruyamment sur la scène artistique russe, en particulier dans la vieille capitale Moscou. Il se démarque des deux chefs qui, depuis 1907, multiplient les actes provocateurs à l’égard du monde des arts conservateur, voire rétrograde[41], l’Ukrainien David Bourliouk et l’Ukraino-Bessarabien Larionov. Ce dernier avait formé son groupe moscovite de « La Queue d’âne en 1912, devenu « avenirien » (boudouchtchnik) en 1913. David Bourliouk, lui sera un des meneurs des « futuraslaves » (boudietlianié) cubofuturistes, aux côtés de Maïakovski, Khlebnikov, Kroutchonykh. Ce sont les signataires du célèbre manifeste « Gifle au goût public » (Moscou, 1912).[42]

    Malévitch, qui a été à l’origine du terme « cubofuturisme », désignant aussi bien les créateurs des arts plastiques que les poètes et les compositeurs d’avant-garde, se révéla, à son tour, le leader d’un mouvement inédit, appelé à bouleverser l’histoire de l’art, le suprématisme. Cela débuta avec la conception, la mise en scène, les décors et les costumes de l’opéra cubofuturiste de Matiouchine à Saint-Pétersbourg en 1913 où apparaît pour la première fois « le carré noir » (costume du Fossoyeur). 1913, ce furent aussi les extravagances vestimentaires des jeunes avant-gardistes ou le « peinturlurage des visages » de Larionov et Natalia Gontcharova. Là encore, Malévitch fait bande à part et se promène, au début de 1914, avec son ami le peintre Alexeï Morgounov dans la rue Kouznietski Most au centre de Moscou, avec une cuillère en bois décorée paysanne en guise de pochette, cette même cuillère qui était fixée à l’origine sur la toile alogiste Un Anglais à Moscou. Éclipse partielle (SMA). Ou encore, lors de l’exposition de Tatline « Magasin » à Moscou en 1916, Malévitch, à qui le créateur des contre-reliefs, avait interdit de montrer des oeuvres suprématistes, se promenait dans les salles avec un zéro sur le front et un placard collé sur le dos pour faire la réclame de son art!

    Il s’oppose désormais frontalement à David Bourliouk et à Larionov. Le 26 novembre 1915, il écrit même à David Bourliouk pour lui dire que les tableaux que celui-ci propose pour « 0, 10 » ne conviennent pas à cause de leur caractère naturaliste et que, de toutes façons, « à cette exposition se présente une nouvelle organisation avec un nouveau courant qui n’a rien à voir par son gauchisme avec les cubofuturistes ».[43] Un léger froid s’installe même à cette époque avec son ami ukrainien Roslavets qui était proche de David Bourliouk et de Lentoulov, et écrivait alors de la musique sur les vers des égo-futuristes Vassilisk Gniédov, de Konstantine Bolchakov. Il écrit à Matiouchine à l’automne 1915 :

    « Roslavets comprend bien plus, mais il lui semble à lui qui est un enthousiaste que tout méchant chiffon accroché en lieu et place de cravate est quelque chose d’extraordinaire; de complexion il n’est pas futuriste. Il édite beaucoup de ses partitions des romances d’Igor Sévérianine, de Gniédov. Ah, le diable m’emporte, la colère me prend de le voir écrire de telles choses. »[44]

    Lors de la tournée de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg en février-mars 1914, qui suscita des manifestations hostiles des « aveniriens » avec, en tête, Larionov et des « futuraslaves » avec, en tête, Khlebnikov, Malévitch écrivit une lettre à la rédaction du journal moscovite Nov’ [Nouveautés], qu’il faut citer pour comprendre sa position radicale à l’égard de David Bourliouk et de Larionov :

    « En lisant le n° de votre honorable journal dans lequel M. Pétrov divise les futuristes russes en deux groupes, celui des adeptes de Larionov et celui des adeptes de Bourliouk, je me suis rappelé ce pêcheur qui avait pris un petit poisson, l’avait jaugé du regard et avait dit : ‘-Oui, c’est lui qui est le chef de tous les autres poissons! Voyez comme il crache dans tous les sens!…’ D’autre part, je m’associe à la lettre de Vadim Cherchénévitch et je déclare que lancer des oeufs pourris, arroser de yaourt, donner des gifles, sur quoi le rayonniste Larionov construit son propre futurisme, tout cela appartient à la populace sauvage à laquelle il communie, comme nous pouvons le voir dans le n° du journal Les Nouvelles du soir. Je vous prie de porte à la connaissance de vos lecteurs que le groupe des artistes futuristes russe n’a rien de commun avec le rayonniste Larionov et qu’il se garde d’un tel guide. Malévitch, peintre. »[45]

    Le leadership de Malévitch culmine en 1915 avec la fameuse exposition « O, 10 ». Le fondateur du Suprématisme nomme désormais ses nouveaux adeptes et amis :

    « Le groupe des Suprématistes : K. Malévitch, I. Pougny, M. Mienkov, K. Bogouslavskaya et Rozanova – a mené le combat pour libérer les objets de l’obligation de l’art. Et il demande aux académies de renoncer à l’inquisition de la nature. »[46]

    L’année 1915 verra le peintre s’affronter à un autre grand protagoniste de l’art de gauche, Tatline, qui lui manifeste son hostilité et est totalement allergique aux visées conceptualistes de l’auteur du Quadrangle noir. La « guerre » que se sont fait les deux grands créateurs à la fin des années 1910 est aujourd’hui assez bien documentée[47]

    Il rencontre le jeune Roman Jakobson qui écrit alors des vers transmentaux sous le nom d’Aliagrov et il écrit à son propos :

    « Il comprend le mot en tant que tel mieux que Kroutchonykh lui-même. »[48]

    Parmi ses fréquentations amicales avec échanges d’idées, il y a la Kiévienne Alexandra Exter à laquelle il lit, avant l’exposition « 0, 10 », ses nouveaux textes sur le cubisme, le futurisme et le suprématisme qu’elle semble avoir appréciés.[49] Elle ne donne pas d’oeuvres à « 0, 10″, mais elle fait participer Malévitch, dans la galerie moscovite Lemercier, en novembre 1915, à l’ »Exposition d’art décoratif contemporain du Sud de la Russie [c’est-à dire de l’Ukraine] » dont la nièce de Berdiaev et épouse d’un neveu de Tchaïkovski, Natalia Davydova, créatrice, au début des années 1910, des ateliers de paysannes brodeuses du village ukrainien de Verbivka [Verbovka], et Alexandra Exter étaient les organisatrices[50]. Il s’agissait de   broderies et de tapis d’après les esquisses des peintres. Il est remarquable que Malévitch fut exposé par un coussin brodé d’après le tableau Peinture suprématiste qui se trouve aujourd’hui au musée de Peggy Guggenheim à Venise (Andersen, N°58) et deux oeuvres ayant comme sujet la Suprématisme 18ème construction (anciennement au SMA, Andersen, N°52) et une peinture suprématiste dont on connaît une version postérieure (vers 1920, 79,3×79, anciennement au MoMA, Andersen, N°68). C’est donc la première apparition publique du suprématisme, un mois avant « 0, 10 », comme l’a montré la première Charlotte Douglas[51].

    Mikhaïl Matiouchine sera pendant toute la vie de Malévitch un ami fidèle, un interlocuteur privilégié de ses idées novatrices, une aide dans sa formation intellectuelle et dans la rédaction des premiers écrits. On peut dire que Matiouchine fut une académie pour l’enrichissement culturel du peintre. Il semble que les deux hommes n’aient pratiquement jamais eu de différends, alors qu’avec les deux autres amis intimes Roslavets et Kroutchonykh, voire avec ses disciples Klioune ou même son élève préférée Olga Rozanova, malgré une amitié et une entente indéfectibles, des désaccords ont pu surgir à certains moments sur le plan artistique.

    L’autre personne qui sera aussi proche de lui, amicalement et théoriquement, c’est Alexeï Kroutchonykh dont lui plaisait le radicalisme transmental. Bien qu’il ait eu une profonde admiration pour Khlebnikov, Malévitch ne trouvait pas qu’il allât assez loin dans l’abstraction sans-objet verbale. D’une certaine manière, la poésie transmentale de Kroutchonykh qui rompait avec tout sens descriptif était proche de son suprématisme pictural qui ne faisait vivre sur la toile que la sensation des rythmes du monde. Dans une lettre à Matiouchine de janvier 1917, il affirme:

    « Je n’oublierai jamais ni vous ni Kroutchonykh. »[52]

    Malévitch vouvoie ses amis les plus proches. Il semble qu’il n’ait tutoyé que son ami d’enfance Kolia Roslavets et, dans les années 1920, quelques personnes, comme Meyerhold.

    Après les révolutions de 1917, il participe à la restructuration des académies des anciennes capitales russes (Ateliers libres-Svomas). Après la Révolution d’Octobre il travaille dans les Svomas de Moscou et de Pétrograd. La pénurie est générale pendant cette période du communisme de guerre et il se voit obligé de partir, en octobre 1919 à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920.[53] Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine. Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’il a tout un cercle fervent de jeunes artistes autour de lui : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’ Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, ficèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien. Il multiplie ses cours, approfondit sa théorie et sa philosophie dans de nombreux et importants écrits, dont peu sont publiés de son vivant. À Vitebsk, en 1922, un extrait de son grand traité philosophique Le monde comme sans-objet ou le repos éternelDieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, sans la dédicace de l’original à Mikhaïl Ossipovitch Guerchenzon. La correspondance de Malévitch avec cet éminent historien de la littérature et penseur est un des hauts moments de l’histoire des idées. Guerchenzon s’était signalé dans l’histoire de la pensée russe par un petit traité paru à Moscou en 1918 et intitulé L’image ternaire de la perfection qui était une attaque contre la culture, considérée comme une série de commodités techniques. La culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux, lui a fait perdre son caractère indivis. L’homme doit revenir à son unité originelle, à la pure existence ou l’existence de la personne en elle-même – dans son image ternaire de la perfection. La réconciliation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. L’image ternaire de la perfection a été la chiquenaude qui a lancé Malévitch dans l’écriture de son Monde comme sans-objet ou le repos éternel[54]. Guerchenzon avait aussi eu un échange de lettres entre le 19 juin et le 19 juillet 1920 avec le poète et théoricien du symbolisme Viatcheslav Ivanov, ce qui donna la publication de la Correspondance d’un coin à l’autre en 1921[55]. Les deux écrivains échangent leur point de vue sur la culture. Si l’on résume grossièrement, Viatcheslav Ivanov défend le thesaurus de la culture universelle, alors que Guerchenzon affirme que ce massif culturel lui pèse et il rêve d’un état d’oubli pour revenir à l’unité originelle de l’homme.[56] Ces deux textes sont dans la même sphère d’intérêts que les écrits de Malévitch autour des années 1920. Le peintre apporte, pour faire court, une troisième voie aux deux affirmées par Ivanov et Guerchenzon.

    Un autre grand esprit russe, le célèbre historien et philosophe de la littérature Mikhaïl Bakhtine, qui fréquenta Malévitch à Vitebsk entre 1920 et 1922 nous a laissé un portrait très élogieux du penseur et de l’homme:

    « Il était totalement désintéressé, totalement. Il ne courait pas après le succès, ni après une carrière, ni après l’argent, ni après la bonne chère – il n’avait besoin de rien de tout cela. C’était, si vous voulez, un ascète, amoureux de ses propres idées. Il était, au plus profond, convaincu d’avoir réussi à pénétrer dans certains profondeurs de l’Univers et à les percer, comme cela n’avait réussi à personne. »[57]

    Cela contredit-il les témoignages d’un Klioune sur la prétendue « vanité » de Kazimir Sévérinovitch ou de ce qu’il aimait bien manger (surtout avec ses invités)? Cela montre seulement que le fondateur du suprématisme s’adaptait aux situations matérielles diverses qu’il a connues. Dès qu’il avait de l’argent, ce qui n’est pas souvent arrivé, il en profitait et en faisait profiter les autres. Quand l’argent manquait, il gardait une humeur équilibrée, accompagnée toujours d’humour.

    Sa position « phénoménologique apophatique » le fait traiter d’idéaliste et de mystique par la pensée dominante marxiste-léniniste ou marxisante. Dans sa lettre à El Lissitzky du 11 février 1925, non seulement il ne renie pas sa pensée, mais il la renforce avec son style hautement métaphorique-métonymique, à l’humour gogolien cinglant. Citant ses têtes de « paysans-orthodoxes » du début des années 1910, il déclare :

    « J’ai, paraît-il, une tête ordinaire de paysan et il s’est trouvé qu’elle n’était pas ordinaire, car, en fait, si on la regarde du point de vue de l’Orient, elle est tout ce qui pour les Occidentalistes est ordinaire, alors que pour les gens de l’Orient, cela n’est pas devenu ordinaire, tout ce qui est ordinaire se transforme en Icône, car l’Orient est iconique, tandis que l’Occident, c’est la machine, l’objet, les chiottes, l’utilitarisme, la technique, alors qu’ici – l’Usine et les fabriques, c’est le nouvel enfer dont les hommes seront délivrés par la nouvelle image, c’est-à-dire par le nouveau Sauveur. C’est ce Sauveur que j’ai peint en 1909-1910 [antidatation habituelle chez Malévitch!], il est devenu sauveur à travers la Révolution, la révolution est seulement son drapeau, sa thèse par laquelle il est devenu synthèse, c’est-à-dire ‘Nouveau sauveur’ […] Je n’ai pas marché ‘À CÔTÉ de la révolution’, au contraire, j’ai prévu sa synthèse, dès 1909-1910, dans le Nouveau Sauveur. Et cela devient maintenant chez nous en tête des choses. La tour de Tatline, c’est une fiction de la technique occidentale, il va l’envoyer en ce moment à l’exposition parisienne et, bien entendu, il peut aussi construire une pissotière en béton armé pour que chacun s’y trouve un petit coin. Pour moi, tout cela est si clair que je peux sans lampe écrire à propos de l’Orient et de l’Occident. »[58]

    En bute aux attaques de la majorité des tenants du matérialisme marxiste-léniniste (comme Arvatov ou Issakov), il est cependant soutenue aussi par des adversaires idéologiques comme le commissaire du peuple à l’Instruction, l’écrivain et théoricien marxiste Anatoli Lounatcharski. Faisant la recension de la rétrospective malévitchienne à Berlin en 1927, tout en n’admettant pas le suprématisme pictural, ni les « oeuvres théoriques amphigouriques et confuses du chef des ‘suprématistes’ », il reconnaît que ce dernier est « un artiste éminent » qui « dans le pays [l’Allemagne] où l’inintelligible Kandinsky a pu avoir un grand succès, un Malévitch, plus synthétique, plus viril, et plus encore dans son tournant actuel vers une peinture toujours dure et solide, ne pouvait que provoquer la sympathie ».[59]

    De même, un ancien allié et ami, Alexeï Gane, dans un article de la revue constructiviste matérialiste L’Architecture contemporaine [Sovrémiennaya arkhitektoura] en 1927, critiqua fermement les errements de Malévitch, victime de l’idée que « l’oeuvre d’art serait la production matérielle d’une activité ‘spirituelle’; cette position des choses crée une approche unilatérale et étroite du nouvel art, une interprétation talmudique de ce dernier »[60]. Gane fait en revanche l’éloge des architectones :

    « La nouveauté, la pureté et l’originalité des compositions suprématistes abstraites éduque sans aucun doute un nouveau psychisme dans la réception des masses volumo-spatiales. En cela sera le grand mérite de Malévitch […] On n’écrit pas chez nous sur lui. Sans doute parce que nos historiens de l’art patentés ne peuvent décider ce qu’exprime son carré noir sur fond blanc : la décomposition de la bourgeoisie ou, au contraire, l’ascension de la jeune classe du prolétariat? »[61]

    La vie personnelle de Malévitch après la mort prématurée de sa deuxième épouse Sofia Mikhaïlovna en 1925, s’épanouira avec la rencontre de sa troisième et dernière femme, Natalia Andréïevna Mantchenko de 21 ans plus jeune que lui. Le peintre a alors 46 ans, elle en a 25. Les lettres que Kazik adresse à sa Natachenka entre 1926 et 1933 sont émouvantes. En 1926-1927, ce sont de véritables lettres d’amour avec des mots de tendresse et des effusions poétiques. Natachenka est son « petit chat », son « or », son « unique amour », son « coeur ». Après l’Allemagne, les lettres, sans doute à cause de la crainte non infondée de « perlustration » du courrier par la censure soviétique, le peintre n’utilise plus cette stylistique hyper-amoureuse, mais fait Natalia Andréïevna son interlocutrice privilégiée : il lui confie, outre ses préoccupations d’acteur engagé dans les débats esthétique, ses pensées et ses réflexions sur les événements et les personnes du monde des arts. C’est ainsi que nous apprenons, au détour d’une phrase qu’il y eut un projet, confié à Souiétine, de faire un film suprématiste[62], lequel ne sera jamais réalisé. Il lui fait part aussi de la projection du film de Dziga Vertov L’homme au ciné-appareil [Tchéloviek s kinoapparatom] qu’il apprécie visiblement plus qu’Eisenstein :

    « J’étais hier à la conférence de Choutko à l’Académie sur Ziga [sic] Vertov, la conférence était très bonne et j’ai visionné trois réalisations de Vertov. Ézeïstein [déformation habituelle des noms, même des siens!] a fait un long nez comme une demoiselle. »[63]

    La fermeture du Ghinkhouk, en 1926, inaugure une période de tracasseries de toutes sortes, de perte d’un vrai travail, même si on le nomme à l’Institut d’histoire de l’art de Léningrad.

    Il y aura cependant les deux derniers événements importants de sa « carrière » d’artiste. C’est d’abord, en 1927, le voyage en Pologne, puis en Allemagne,[64] puis, en 1929, sa dernière rétrospective à la Galerie Trétiakov (dont une partie fut envoyée pour être exposée à Kiev, la même année).

    À Varsovie, où il arrive dans la première semaine de mars 1927, il est fêté par les artistes d’avant-garde, qu’ils soient dans la ligne du suprématisme comme le peintre et théoricien Wladyslaw Strzeminski et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro, ou dans le courant constructiviste pur et dur, comme Szczuka. Il est reconnu, non seulement comme un compatriote (bien que Malévitch n’ait jamais mis les pieds auparavant dans le pays de ses ancêtres et qu’il n’ait pas visiblement connu la littérature, ni la poésie, ou même l’art ancien de la Pologne), mais aussi comme un immense novateur. Helena Syrkus, secrétaire de la revue avant-gardiste Praesens, qui montrait l’art des novateurs internationaux, a fait un récit très vivant et précis de l’exposition du maître russo-ukrainien. L’audace des idées et des réalisations malévitchiennes déconcertèrent plus d’un Polonais, mais la rétrospective dans les salles de l’hôtel Polonia à Varsovie restera dans les mémoires comme un événement unique dans l’histoire de l’avant-garde polonaise et au-delà. Helena Syrkus traduisit en polonais un fragment du traité Le monde comme sans-objet. Voici son commentaire à ce sujet:

    « La traduction des pensées de Malévitch fut sans doute la tâche la plus difficile de ma vie. Je n’abordai cette traduction qu’après avoir compris le texte de manière précise afin que son expression dans une autre langue se fasse de soi-même. Mais là, je me trouvai dans une situation désespérée – je comprenais tous les mots, mais ne comprenais pas le sens de beaucoup de pensées. »[65]

    Après Varsovie, le peintre partit le 1er avril 1927 pour Berlin. Il était accompagné par le poète polonais Tadeusz Peiper qui lui servira de traducteur en Allemagne.[66] Il lui fera rencontrer des personnalités de la scène artistique et critique en Allemagne. La rencontre avec Mies van der Rohe a tourné court, tellement l’architectonie malévitchienne sans-objet allait à l’encontre de tout fonctionnalisme. Malévitch affirma qu’l « construisait ses modèles architecturaux à partir de nouveaux éléments de construction, mais construits conformément au système gothique; Mies lui fit remarque que ces constructions, aujourd’hui, à notre époque, ne peuvent pas avoir d’utilité. « -Qui sait? – répondit Malévitch. Cette réponse fut jugée par ses interlocuteurs « außenordentlich interessant » (extraordinairement intéressante)[67]. Tadeusz Peiper amène Kazimierz, dès les 6-7 avril au Bauhaus de Dessau. Le grand adversaire Kandinsky le salue rapidement et disparaît refusant tout dialogue. Il est reçu par Walter Gropius, mais, là aussi, la visite tourne court par manque de compréhension mutuelle, d’autant plus que Malévitch ne parle aucune autre langue que le russe, le polonais et l’ukrainien. Pour le peintre, l’architectonie n’est préoccupée que des rapports spatiaux formels, alors que pour Gropius, le processus de construction dépend de la fonction de l’édifice à construire. Gropius est déconcerté par l’anecdote rapportée, en particulier par Hans von Riesen : pour montrer que ses architectones pouvaient aussi être fonctionnels, même s’ils n’étaient pas conçus pour cela, il raconte comment il a, pour s’amuser, fendu verticalement une tasse, provoquant les reproches de sa femme; le morceau de la tasse avec son anse plut à Kazik et il la garda; un jour, il ne trouva plus ce fragment à sa place: se femme s’en servait pour verser de la farine et du sucre! Voyez – un objet sans fonction peut en trouver une!

    Une partie du texte du Monde comme sans-objet est inscrite pour paraître dans la série des « Bauhausbücher » et Moholy-Nagy rencontre à Berlin le peintre pour discuter de leur publication. Là encore, les choses ne se passent pas harmonieusement. Selon Hans von Riesen, c’est Moholy-Nagy qui aurait supprimé du tapuscrit 15 pages sous le prétexte qu’il s’agissait « de problèmes internes russes qui y étaient discutés et n’avaient pas d’intérêt en Allemagne »[68]

    La rencontre avec le peintre, écrivain, metteur en scène dadaïste Hans Richter fut brève mais importante. Hans Richter raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand Alexander von Riesen, il fit une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement dur à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique, fut étonnante, à savoir qu’il n’était pas important que tout soit ‘juste’, mais que d’une même façon cela ‘sonne’ juste[69]. Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse. Mais la visée principale qui nous reliait Malévitch et moi, c’était l’expression de son image du monde suprématiste en tant que continuité et en mouvement. Il avait vu mes films abstraits et trouvait que nous pourrions ou nous devrions nous mettre ensemble à la réalisation de ce rêve. »[70]. On sait que le projet de film suprématiste établi par Malévitch est dédié précisément à Hans Richter.[71] C’est l’architecte Hugo Häring (que Malévitch appelle en russe « Hareng » à cause de l’homophonie avec « Hering »!) qui permit l’organisation de la rétrospective berlinoise de Malévitch, la première et la dernière en Occident, avant celle de Beaubourg en 1978 sous l’égide de Pontus Hulten et de Jean-Hubert Martin. Cela eut lieu, de mai à septembre 1927, dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung ». Malévitch dut précipitamment rentrer en URSS avant la fin de l’exposition. Comme il espérait revenir en Allemagne, puis aller à Paris, les oeuvres du peintre furent entreposées dans la maison de Häring. Comme on le sait, après son seul voyage à l’étranger, il fait l’objet d’interrogatoires, puis finalement emprisonné pour espionnage du 20 septembre au 6 décembre 1930 et libéré faute de preuves (sans doute son ami Kirill Choutko a-t-il joué un rôle essentiel, car dans la Russie stalinienne, on pouvait fabriquer des « preuves »…).

    Et pourtant, l’année précédente, en novembre 1929, il y avait eu l’ « Exposition des oeuvres de K.S. Malévitch » à la Galerie Trétiakov (transportée, réduite, à Kiev en 1920). Ce qui y dominait, ce n’était certes pas le suprématisme (5 oeuvres dont le Carré noir, et le Carré rouge sur blanc, plus plusieurs architectones), mais des tableaux « à sujet », la plupart joyeusement antidatés. Les oeuvres d’après 1930 sont le témoignage poignant d’une protestation muette contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre les paysans. Le suicide de Maïakovski en avril 1930 a aussi marqué Kazimir Sévérinovitch et dans la correspondance de cette époque on le voit hanté par la phrase laissée par le poète dans sa lettre d’adieu :

    « La barque de l’amour s’est fracassée sur le quotidien. »

    Il continue toujours à réaffirmer le suprématisme au coeur de son retour à la figure et il écrit sur « le déploiement de la couleur et son dépérissement de par la dépendance des tensions dynamiques » et prépare un livre intitulé La sociologie de la couleur qu’il ne peut réaliser avant sa mort.[72]

    Le 12 décembre 1932, il écrit à son vieil ami infidèle Ivan Klioune :

    En ce qui concerne la politique à mon égard, elle est exprimée dans une forme très ignoble, bien entendu de la part du pouvoir ou plutôt de l’administration sur la ligne de l’art – une reconnaissance générale, du respect, mais peau de balle : on ne me prend nulle part et on ne me donne rien à faire.

    Du côté des peintres qui se sont maintenant emparés de l’académie, c’est le plus ignoble – ils prennent toutes les mesures pour que je ne pénètre pas où que ce soit; c’est la même chose avec l’Union des artistes soviétiques, c’est un blocus alentour. »[73]

    De même, avant la déclaration de sa maladie, un cancer de la prostate, à la toute fin de 1933, il se confie de façon assez audacieuse sur la politique de l’URSS à son ami russo-ukrainien futuriste, le poète Grigori Petnikov, dont il avait réalisé la couverture du recueil Vers choisis, paru en russe à Kharkiv en 1930 :

    « Nous sommes isolés, en tant que formalistes sauvages, qu’ennemis […] Mon carré noir est mentionné dans les journaux. Boukharine lui-même en parle […] ‘La vie bourgeoise, privée de sens et de contenu, est admirablement exprimée dans le carré noir de Malévitch. C’est l’impasse de l’Art bourgeois et la mort de l’Art’ […] Aujourd’hui c’est l’avènement du répinisme, de Rembrandt, de Brodski[74] et de leur concurrent photographe Boulla[75]. Notre réalité est sauvée du ‘rachitique Matisse’, de l’idiot Picasso et de l’imbécile formaliste Malévitch. »[76]

    Après l’apparition de son cancer à la toute fin de 1933, sa vie, jusqu’à sa mort en mai 1935, devient une Passion, même si sa femme et ses proches lui cachent la gravité de son mal. Kazimir Sévérinovitch, « Pan Kazia » [Monsieur Kazia en polono-ukrainien], comme l’appelle affectueusement Matiouchine, n’en perd pour autant son sens de l’humour. En témoignent ces vers faussement de mirliton qu’il envoie à Ivan Klioune, quelques mois avant sa mort, avec une signature burlesque :

    « Ivan Vassiliévitch, mon cher ami,

    Dans l’art l’air est tout pourri,

    Et ma vie tient à un cheveu

    Et je fonds comme cire au feu

    Est-ce que vraiment mes jours sont comptés

    Voir le printemps plus ne pourrai

    Ni le Nouvel Art.

    Je suis triste, mon âme est affligée

    Je rêve de peinture les nuitées

    Je me dresse et suis pris de tremblements

    De prendre le pinceau suis impuissant

    Les toiles sont là et les couleurs sèchent

    Ma maladie, elle, ne s’assèche

    Je gis dans les fers de ma féroce maladie

    Rivé à sa couche gaillard est mon esprit

    Tel un fleuve aux eaux en furie

    Il emporte tout. Sain est mon esprit

    Il brisera les fers.

    Aïvazovski-Listikov

    Sébastopol »[77]

    À la fin de 1934, se produit l’assassinat de Kirov à Léningrad, on arrête Véra Ermolaïéva (qui mourut dans les camps) et Vladimir Sterligov; on soumet à des interrogatoires policiers Konstantine Rojdestvienski et Nikolaï Souiétine. Le dernier mois (avril-mai 1935), Kazimir Sévérinovitch est entre la vie et la mort, on lui administre de la morphine pour soulager un peu ses douleurs. Les photographies de cette période montrent un homme       au visage émacié, étonnamment semblable avec sa barbe aux saints moines de la tradition chrétienne. Ivan Klioune, qui a fait un dessin de l’artiste sur son lit de morte (Andersen, p. 14), a pu écrire :

     » Non, ce n’était pas Malévitch, mon vieil ami, c’était quelqu’un d’autre, c’était l’incarnation du Christ descendu de la Croix et exténué de souffrance, comme l’ont représenté les peintres du début de Moyen Âge, italiens et byzantins. »[78]

    Les funérailles civiles eurent lieu à la Maison des Artistes de Léningrad.[79] Le cercueil avait été dessiné et peint par Souiétine et Rojdestvienski, un « architectone » dit sa biographe[80], avec les côtés en noir, blanc et vert, et dessus, au chevet, un carré noir et au pied, le cercle noir, donc sans la croix noire (on était à une époque d’antichristianisme et d’athéisme militants). Comme Malévitch avait manifesté le désir d’être incinéré, son corps fut transporté par train à Moscou où se trouvait un crématorium, puis l’urne fut enterrée à Nemtchinovka au pied d’un chêne. À la suite des vicissitudes de la Seconde guerre mondiale, la tombe se perdit et jusqu’à aujourd’hui reste ouverte la question de la création d’un mémorial dans la zone de la sépulture primitive.

    Je voudrais terminer cette esquisse biographique en citant le début du poème que le poète « absurdiste » Daniil Kharms lut le 17 mai 1935 lors de la veillée funèbre à Léningrad :

    « Le jet de la mémoire rompu

    Tu regardes alentour, ton visage fièrement affligé.

    Kazimir est ton nom.

    Tu regardes s’obscurcir le soleil de ta salvation. »

     

    [1] Malévitch s’est parfois identifié parodiquement au célèbre roi de Pologne

    Casimir le Grand (Kazimierz III Wielki, 1309-1370)

    [2] « Monsieur Kazia » en polono-ukrainien. Matiouchine s’adresse ainsi à Malévitch dans une lettre. Quant à Malévitch, il a pu signer ses lettres à Matiouchine « Votre Kazik »

    [3] S. Timofiéïev, « Dispout o sovremiennoï jivopissi » [Débat sur la peinture contemporaine], Dien’, 24 mars 1913, Malévitch sur lui-même, T. II, p. 518

    [4] Malévitch n’a fait baptiser sa fille Galia et son fils Tolia, nés de son premier mariage, que pour qu’ils puissent entrer à l’école. Vladimir Bogdanov, neveu de Malévitch, fils de sa soeur, Maria Sévérinovna, dit que sa grand- mère Lioudviga n’avait pas une très grande pratique religieuse, mais que lui avec sa mère Maria, fréquentaient l’église orthodoxe de Tryphon Martyr à Moscou (cf. Malévitch o sébié…, op.cit., T. II, p. 21)

    [5] En 1889, le gouvernement de Volhynie comptait 1.722.148 orthodoxes, 193.142 catholiques romains, 102.139 protestants, 8003 Hussites, 313.220 Juifs. À l’époque tsariste, on inscrivait sur les passeports, non pas la nationalité d’origine (tout le monde était « russe »), mais la religion, alors qu’après la Révolution d’Octobre on indiquait uniquement la nationalité, tout le monde étant « soviétique ». C’est ainsi que Malévitch, un Russe catholique romain avant les années 1920, s’est dit Ukrainien après la Révolution de 1917, ne mentionnant son origine polonaise que lors de son voyage à Varsovie en 1927 et sur une demande de séjour à Paris auprès de Larionov à la même époque.

    [6] Sur la généalogie de Malewicz et de sa famille, voir l’ouvrage essentiel de Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, Krakow, Universitas, 2002, p. 25 sqq.

    [7] Voir les mémoires de Lioudviga Alexandrovna Malévitch, dans Malévitch sur lui-même, T. II, p. 54-55

    [8] Malévitch. Colloque international, p. 155

    [9] Cf. Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, o.c. p. 52

    [10] Ibidem, p. 51

    [11] Ibidem, p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in K.S. Malevich, The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III, Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33

    [12] Malévitch. Colloque international, p. 154

    [13] Ibidem

    [14] Ibidem, p. 156

    [15] Ibidem

    [16] Les varényky sont de gros raviolis en forme de petits pains, garnis de divers ingrédients (choux, champignons, fromage blanc, cerises anglaises etc.)

    [17] Voir la description succulente du marché de Konotop dans Malévitch. Colloque international, p. 159; sur le séjour de Malévitch à Konotop, voir : Nina Velihora, Chliakhamy Malevytcha. Zoupynka-Konotop/Along the Roads/ Malevich-Station-Konotop. 1894-1895, Kiev, « Mystetstvo », 2011

    [18] Malévitch. Colloque international, p. 156

    [19] Viktoria Sévérinovna Zaïtséva, Vospaminaniya o bratié [Souvenirs sur mon frère], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 9

    [20] O.K. Matiouchina, « Iz rasskazov o Malévitché » [Quelques récits sur Malévitch], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 47

    [21] Ibidem

    [22] Malévitch. Colloque international, p. 155

    [23] N. Khardjiev, Malévitch. Colloque international, p. 162, 170

    [24] Cf. Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], in Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Malévitch et la Société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009, p. 203 sqq.

    [25] V.S. Zaïtséva, « Vospominaniya o bratié » [Souvenirs sur mon frère », Malévitch sur lui-même, t. II, p. 9

    [26] Malévitch. Colloque international, p. 159

    [27] Malévitch. Colloque international, Ibidem

    [28] Ibidem

    [29] Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Écrits IV, op.cit., p. 56

    [30] Ibidem, p. 57

    [31] Malévitch. Colloque international…, p. 162

    [32] Kazimir Malévitch, « Konotop », cité par Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 204

    [33] Ksénia Boukcha, Malévitch, Moscou, Molodaya gvardiya, 2013, p. 37

    [34] I.V. Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même, t. II, p. 61; voir l’excellent article de John E. Bowlt, « Kazimir Malevich and Fedor Rerberg », in : Rethinking Malevich (ed. Charlotte Douglas et Christina Lodder, London, The Pindar Press, 2007, p. 1-26

    [35] Klioune rapporte qu’il a rencontré dans la Galerie Chtchoukine Piotr Kontchalovski, Machkov, Larionov, Natalia Gontcharova, Grichtchenko et d’autres cf. « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même., t. II, p. 65

    [36] Voir Ksénia Boukcha, Malévitch, op.cit., p. 29

    [37] Ivan Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », op.cit., p. 69

    [38] N.A. Malévitch, Iz pissiem [Extraits de sa correspondance], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 37

    [39] A.N. Benois, « Vystavka ‘Soyouz molodioji » [L’exposition de l’Union de la jeunesse], Rietch’, 21 décembre 1912, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 517

    [40] Cf.Dimitri Mérejkovski, « Un nouveau pas du mufle qui vient » [1914], K. Malévitch, Écrits, p. 605-615

    [41] Voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1963-1914, op.cit., p. 209-219

    [42] Voir Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi« , o.c. p. 129-146

    [43] Lettre de Malévitch à David Bourliouk, 26 novembre 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 75

    [44] Lettre de Malévitch à Matiouchine, octobre-novembre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73. Cf. Alexandra Chatskikh, Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 203-229

    [45] « Otmiéjévavchiyéssya ot Larionova. Pis’mo v rédaktsiyou » [Ceux qui se sont démarqués de Larionov. Lettre à la Rédaction], Nov’, 1914, N° 12, trad. française dans Kazimir Malévitch, Écrits, p. 28

    [46] K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 68

    [47] En français, voir Frédéric Valabrègue, op.cit., p. 78 sqq.

    [48] Lettre de Malévitch à Matiouchine, début janvier 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 65. Aliagrov-Jakobson a publié avec Kroutchonykh, cette année 1915, un livre futuriste Plivre transmental [Zaoumnaya ghniga] avec des gravures en couleurs d’Olga Rozanova qui mit sur la couverture un collage-découpage représentant un coeur sur lequel était cousu un petit bouton blanc.

    [49] Lettre de Malévitch à Matiouchine du 31 octobre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73

    [50] Cf. Guéorgui Kovalenko, « Alexandra Exter. Piervyïé kievskiyé gody » [Les premières années kiéviennes », Iskoustvoznaniyé, Moscou, 2005, N° 1, p. 547 sqq. En anglais, voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, Yale University Press, New Haven and London, 2012, p. 54-100

    [51] Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, N° 1, 1995

    [52] Malévitch o sébié…, p. 101

    [53] En français, voir Claire Le Foll, L’École artistique de Vitebsk 1897-1923 : éveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002

    [54] Je renvoie à ma « Postface » de Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p. 87-93

    [55] Voir la traduction française : Viatcheslav Ivanov, Mikhaïl Gerchenson, Correspondance d’un coin à l’autre (traduction de Charles du Bos et Hélène Iswolsky, 1930). Notons que Martin Buber en a fait faire en 1923 une traduction allemande dans la revue Die Kreatur.

    [56] Pour une analyse détaillée de ce livre, voir Alexandre Bourmeyster, « La Correspondance d’un coin à l’autre. Dialogue ou représentation? », Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants, 1994, vol. 35, N° 35-1_2, p. 91-103

    [57] M.M. Bakhtine, Biessiédy s V. D. Douvakinym [Conversations avec V.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p. 158-159

    [58] Lettre de Malévitch à Lissitzky du 11 février 1925, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 171

    [59] A.V. Lounatcharski, « Rousskiyé khoudojniki v Berlinié » [Les artistes russes à Berlin], Ogoniok [La Lueur], 1927, N° 30, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 546

    [60] Alexeï Gane « Information sur Kazimir Malévitch » [Spravka o Malévitché], Sovrémiennaya arkhitektoura, 1927, N° 3, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 539

    [61] Ibidem, p. 541

    [62] Lettre de Malévitch à N.A. Malévitch du 23 février 1927, Malévitch sur-lui-même., t. I, p. 255

    [63] Lettre de Malévitch o N.A. Malévitch d’août 1929, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 259

    [64] Sur les séjours de Malévitch à Varsovie, l’étude la plus détaillée est donnée par Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, op.cit., p. 140-218

    [65] Helena Syrkus, « Kazimierz Malewicz » [1976], traduction russe dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 367

    [66] En français, voir Xavier Deryng, « Malévitch et la Pologne », Colloque international, p.91-95; du même, le dossier « Malevič et Peiper », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, 1980, N° 3

    [67] Tadeusz Peiper, « W Bauhasie » [Au Bauhaus] [1927], traduction russe dans Malévitch o sébié…, p. 376

    [68] Hans von Riesen, « Malewitsch in Berlin », in Avant-Garde Osteuropa 1910-1930, Kunstverein Berlin, Akademie der Künste, 1970

    [69] Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : ‘Écoutez, parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas’. Il dit en riant :’Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste’ », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, 1997, Jacqueline Chambon, p. 212

    [70] Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], Die Russen in Berlin 1910-1930, Stolz-Berlin, 1995, p. 34

    [71] Voir le facsimilé des trois pages du manuscrit de Malévitch Le film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux – approche d’un nouveau système plastique architectural [1927] avec traduction française de Valentine et Jean-Claude Marcadé in : Christophe Czwiklitzer, Die Handschrift der Maler und Bildhauer vom 15. Jahrhundert bis heute. Vorwort von Jean Cassou. Katalog einer Autographensammlung/ Lettres autographes de peintres et sculpteurs du XV. siècle à nos jours. Préface de Jean Cassou. Catalogue d’une Collection d’autographes, Paris, Art-C.C., 1976, p. 487-488

    [72] Lettre de Malévitch au peintre Liev Antokolski du 15 juin 1931, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 227

    [73] Lettre de Malévitch à Ivan Klioune du 2 décembre 1932, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 235

    [74] Isaac Brodski (1883-1939) peintre officiel dans la Russie soviétique.

    [75] Karl Boulla (1855-1929) photographe d’origine allemande, célèbre depuis la fin des années 1890 pour ses clichés dans le journal Niva; il avait un atelier photographique sur la Perspective Nevski à Saint-Pétersbourg autour de 1910; il est considéré comme « le père du photoreportage russe »

    [76] Lettre de Malévitch à Grigori Petnikov du 15-28 juillet 1933, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 239, 240, voir les notes concernant l’article de Nikolaï Boukharine, membre du Politburo du Parti Communiste de l’URSS, « Quelques réflexions sur la peinture soviétique », Izvestiya, 11 juillet 1933

    [77] Ivan Aïvazovski (1817-1900) est un peintre réaliste arméno-ukrainien, célèbre pour ses centaines de marines de la Mer Noire; plusieurs sont consacrées à la ville criméenne de Sébastopol (la « Ville de l’Empereur »), en particulier L’entrée dans la baie de Sébastopol (1852). Sans doute une allusion au célèbre en son temps paysagiste allemand sécessionniste barbizonniste Walter Leistikow (1865-1908).

    [78] Cité par Ksénia Boukcha, o.c. p. 297

    [79] Voir Frédéric Valabrègue, o .c., p. 261 sqq.,

    [80] Ibidem, p. 300

  • Gérard Conio sur Eisenstein (en hommage à Naoum Kleïman)

    La Méthode de Naoum Kleïman,

    par Gérard Conio

    En réunissant les «  scenarii inédits » d’Eisenstein, Naoum Kleïman a montré que pour chaque projet particulier, celui-ci avait fait usage d’une méthode qu’on pourrait appeler à double fond : un double fondement qui reliait la pensée intellectuelle à la pensée sensible.

    Cette collusion devait se traduire par le lien entre la synecdoque à la métaphore, la « pars pro toto » n’étant jamais exclusive d’une vision analogique du monde.

    C’est ainsi que le projet inachevé de Glass House  apparaît comme l’allégorie d’un art qu’Eisenstein avait défini comme  régressif.[1]

    En transcendant les implications archaïques de la forme, le cinéma d’Eisenstein voulait se projeter vers l’avenir d’une société sans classe.

    Glass House devenait alors à la fois l’image dérisoire d’une transparence dangereuse, mais signifiait aussi le rêve d’un monde où toutes les barrières et tous les simulacres seraient abolis.

    Dans son commentaire de Glass House, Naoum Kleïman a montré qu’Eisenstein était plus grand que ses films :

    « L’exemple de Glass House, écrit-il, nous prouve une fois de plus que pour l’historien du cinéma, les projets non portés à l’écran ne doivent pas être moins importants que les films prestigieux. Et il ne s’agit pas seulement de la genèse de ces films, l’important n’est pas seulement que des mises en scène réalisées soient préparées par des projets inachevés. Ce qui importe c’est que dans les matériaux de ces projets se cachent des découvertes étonnantes qui ne sont pas recouvertes par les films auxquels ils peuvent donner lieu ».

    En analysant ce qu’il appelle «  la formule du final »,[2] Naoum Kleïman a mis à jour une dialectique qui tire chaque scénario d’Eisenstein vers un dénouement contradictoire conforme à cette double postulation, pessimiste autant qu’optimiste.[3]

    Rarement la poésie en acte a été aussi indissociable d’une recherche philosophique qui, derrière la primauté apparente donnée à la forme n’a cessé de poser la question du sens : sens de la vie, sens de la création, sens de notre rapport au monde.

    C’est en appliquant cette méthode que Naoum Kleiman a su rendre Eisenstein à lui-même en définissant son œuvre non comme un résultat, mais comme un problème.

    Et la lecture qu’il a donnée des textes d’Eisenstein en les confrontant à ses films a replacé ceux-ci dans le contexte d’un règlement de compte permanent entre l’art et le pouvoir, l’art et l’histoire.

    Naoum Kleïman a poursuivi ce combat avec un système de domination dont aurait tort cependant de minimiser les mérites.

    Comment se fait-il, en effet, que la culture monumentale d’une société totalitaire a produit tant de créateurs de génie, tandis que la liberté tant espérée n’a apporté le plus souvent que des œuvres mort-nées ?

    On ne saurait pour autant souhaiter que revienne pour notre gourmandise d’esthète un ordre monstrueusement tout puissant qui suscitait chez ses victimes une réponse à sa mesure.

    Sans entrer dans des déductions aussi scandaleuses, Naoum Kleïman a su, par son empathie avec son modèle, éclairer les liens indissolubles entre un artiste et son époque.

    Et il est frappant que l’anniversaire de ses quatre-vingt ans coïncide à quelques semaines près avec le centenaire de la révolution d’octobre.

    Ce sera l’occasion de revoir à la lumière de ses commentaires la tétralogie de la révolution, à savoir La Grève, le Potemkine, Octobre et La Ligne générale.

    On comprendra alors que ce ne sont pas les illustrations de propagande d’une geste héroïque et sanglante.

    Ces films racontent une histoire parallèle porteuse d’une image du monde qui rattache le passé à l’avenir. Loin d’être l’apologie d’une rupture radicale, cette histoire ouvre sur des prolongements auprès desquels nos événements courants ne sont que des épisodes transitoires.

    [1] Dans les notes de son journal rédigées dans la nuit du 31 décembre de l’année 1932, intitulées « Mon Système », Eisenstein définissait la forme «  comme un stade du contenu » et il ajoutait :

    «  La forme est l’idée même exprimée à travers des méthodes et des modes de pensée ataviques. Je l’ai vérifié jusqu’au bout. On ne me pardonne pas ma conception de l’art comme   « régression ».(…)

    Que l’art soit…synthèse.

    La triade complète : la thèse est le bon sens (tellement méprisé par Engels dans son ouvrage De l’utopie vers la science !) L’anti-thèse est un pas en arrière sur   le chemin de la pensée et la synthèse est le mariage entre la conscience la plus aiguë et la plénitude vitale du primitif.

    Ceci est, bien entendu, l’alpha et l’omega de ce que l’on peut dire ou faire de l’art.

    ( Naoum Kleïman, La formule du final, Centre Eisenstein, 2004, p. 229 )

    Et dans La Méthode ou Grundproblem, Eisenstein précisair dans ces termes la conception « régressive » de l’art qui découlait de «  son expérience pré-natale » ou MLB (Plongée dans le sein maternel) :

    «  L’art n’est rien d’autre que la régression dans les sphères du psychisme vers les formes d’une pensée primaire, à savoir un phénomène identique aux diverses formes d’hypnose, d’alcolisme, de chamanisme, de religion et autres. La dialectique de l’œuvre d’art est fondée sur un double processus simultané : l’élévation progressive dans les degrés les plus intellectuels de la conscience et en même temps, par la construction de la forme, la plongée dans les couches de la pensée sensible la plus profonde. »

    (Eisenstein, La méthode, Premier tome, «  Grundproblem ». Musée du cinéma, Centre Eisenstein, Moscou, 2002, p. 167.)

    [2] La formule du final est le titre donné par Naoum Kleïman à un recueil de ses essais, articles et entretiens publié par le Centre Eisenstein de Moscou en 2004.

    Il s’agit d’une «  pars pro toto » car « la formule du final » était tout d’abord le titre d’un essai isolé qui a englobé tout le reste de l’ouvrage.

    Voici comment Naoum Kleiman a défini «  la formule du final » dans le scénario non réalisé de «  L’Amour du poète », qui devait raconter l’histoire de l’amour secret de Pouchkine pour Ékatérina Karamzina :

    «  Comme dans les projets d’ «  Ivan le Terrible » et de «  Nevski », l’épilogue s’ouvre sur une époque nouvelle et un personnage nouveau qui prennent la relève de ce que l’on a perdu. Le conflit inévitable entre le Poète et le Tsar, l’Art et l’Autocratie, les lois de l’Amour et les lois de la Haine sortent du cadre de la destinée d’un seul homme. Et ce qui pouvait paraître comme un film biographique sur «  un amour secret », le mariage et la mort de Pouchkine , devait dans l’épilogue devenir le tableau de l’histoire. »

    (Naoum Kleïman, La formule du final, p. 55)

    Dans « la formule du final » des films d’Eisenstein, Naoum Kleïman perçoit la manifestation d’un  Idéal à la fois esthétique et éthique. Et bien qu’elle soit conforme à « la triade traditionnelle depuis Pouchkine du Poète, de l’Historien et du Prophète,  cette position n’appartient ni à la jurisprudence de l’État ni à l’horizontalité historique, mais à cette «  verticalité » qui définissait pour Eisenstein la formule du final. »

    (Naoum Kleïman, La formule du final, p. 82).

    [3] A propos d’une note d’Eisenstein sur les deux variantes, l’une pessimiste, l’autre optimiste, du final d’Ulysse de Joyce, Naoum Kleïman remarque qu’ « à notre grand étonnement, elles ne se contredisent pas ».

    ( Naoum Kleïman, «  Les secrets du maître, » La formule du final, p. 248.)

  • Le « Carré noir » de Malévitch vu par le journaliste Philippe Dagen

    Le « Carré noir » de Malévitch vu par le journaliste Philippe Dagen (Le Monde, 5 août 2017)

    Je viens de prendre connaissance de toute la page consacrée par Philippe Dagen au Quadrangle noir entouré de blanc. Je ne parlerai pas de toutes les erreurs  factuelles ou les inexactitudes dont pullule ce texte qui cherche à tout prix à créer une atmosphère de roman policier et « people » qu’affecte depuis un bon temps Le Monde, surtout en ce qui concerne la Russie (une des méthodes consiste à mettre systématiquement des titres négatifs à des articles plus nuancés).

    Je ne relèverai que deux affirmations totalement erronées qu’il est grave qu’elles soient à nouveau popularisées dans le « journal de référence ». La famille  du père polonais de Malewicz (Malévitch) n’a pas émigré en Ukraine en 1863, car elle était une famille de la noblesse héréditaire de Volhynie (de Volodymyr/Vladimir, Ladomir chez Khlebnikov), province qui a appartenu successivement à la Rous’ de Kiev, à la Pologne-Lituanie, à l’Empire Russe, à l’Ukraine. Les Malewicz n’ont donc pas dû « émigrer », ils étaient chez eux en Ukraine et ce n’est pas pour rien que Malévitch, dans ses mémoires, se dit Ukrainien.

    Autre erreur, le conflit entre Malévitch et Tatline commence dès 1915, lors de la naissance du suprématisme à l’exposition « 0,10 »

    J’espère que l’exposition qui se prépare à Beaubourg « L’avant-garde russe et Chagall à Vitebsk » pour mars 2018 corrigera tout ce qui est dit par Dagen sur les rapports Malévitch-Chagall

  • Преподобный Андрей Рублёв, иконописец

    ДЕНЬ Преподобного Андрея Рублёва, иконописца

     

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  • L’image de l’homme et l’image du monde : le visage dans l’œuvre de Malévitch (1990)

     Jean-Claude Marcadé
    Conférence donnée à la National Gallery of Art de Washington, DC, le 5 octobre 1990

    L’image de l’homme et l’image du monde :
    le visage dans l’œuvre de Malévitch

    (tapuscrit réalisé par Pierre Brullé)

    Un des traits de ce que l’on appelle, dans l’idéologie dominante du XXe siècle, la “modernité”, notion en réalité très floue et contradictoire, c’est la perte de l’image du monde au profit de l’image de l’homme. L’homme devient la mesure du monde. Le monde n’existe que comme représentation, que comme construction de la raison humaine. La chose en soi est rejetée dans les ténèbres par Kant. Cela aboutira au radicalisme de l’identification du réel et du rationnel. Un des traits de ce que l’on appelle, dans l’idéologie dominante du XXe siècle, la “modernité”, notion en réalité très floue et contradictoire, c’est la perte de l’image du monde au profit de l’image de l’homme. L’homme devient la mesure du monde. Le monde n’existe que comme représentation, que comme construction de la raison humaine. La chose en soi est rejetée dans les ténèbres par Kant. Cela aboutira au radicalisme de l’identification du réel etUn des traits de ce que l’on appelle, dans l’idéologie dominante du XXe siècle, la “modernité”, notion en réalité très floue et contradictoire, c’est la perte de l’image du monde au profit de l’image de l’homme. L’homme devient la mesure du monde. Le monde n’existe que comme représentation, que comme construction de la raison humaine. La chose en soi est rejetée dans les ténèbres par Kant. Cela aboutira au radicalisme de l’identification du réel et du rationnel chez Hegel. Or toute la philosophie russe dans ses balbutiements vers le milieu du XIXe siècle, c’est-à-dire la philosophie religieuse d’un Ivan Kiréïevski et d’un Khomiakov, tend à restaurer une image du monde totale, non tronquée, non privée de noumène (inconnaissable pour Kant), de l’ineffable (honni par Hegel), une image du monde avec laquelle l’image de l’homme serait en parfaite harmonie. La théologie de l’icône maintenait la tradition d’un équilibre entre l’apparent et l’inapparent, entre le visible et l’invisible, le sensible et l’immatériel, – même si, dans sa réalisation picturale, elle avait suivi le mouvement européen de la sécularisation humaniste, celui de l’imagination individuelle des artistes. Cela avait conduit à une dégénérescence de la peinture d’icônes au XVIIIe siècle, surtout au XIXe et au début du XXe. Cependant, dès la seconde moitié du XIXe siècle, l’icône redevient objet d’étude, sort de la sphère uniquement cultuelle où elle avait été reléguée. Des historiens des idées comme Bouslaïev, des spécialistes de l’art comme Rovinski, des écrivains comme Nikolaï Leskov (dont la nouvelle L’Ange scellé (1873) est un petit traité d’iconologie) ont contribué à une connaissance plus approfondie des icônes dans leur fonction à la fois formelle et spirituelle.
    C’est un fait connu, l’icône sous toutes ses formes, du loubok (1) à la peinture la plus raffinée, a été une des sources d’inspiration privilégiée de toute l’avant-garde russe. Pour Malévitch, dès le début, elle a été une impulsion conceptuelle qui lui a permis de créer des images qui ne soient pas contingentes, qui ne soient pas contingentes, qui ne soient pas seulement le reflet d’un moment passager, provisoire, mais qui soient des paradigmes, des figures exemplaires, voire des emblèmes. L’artiste nous dit avoir perçu, dès ses débuts conscients, un “certain lien entre l’art paysan et l’art des icônes :

    “L’art de l’icône est la forme supérieure de l’art paysan. Je découvris en cet art tout le côté spirituel de l’“époque paysanne”. Je compris les paysans à travers l’icône ; je perçus leurs faces, non comme celles de saints, mais comme celles de simples hommes.” (2)
    Ce lien de l’icône et du monde paysan n’est pas fortuit. C’est que, comme dans l’icône, dans le monde paysan l’image du monde et l’image de l’homme ont conservé leur harmonie, ont conservé leur intégrité. Le monde paysan restera, tout au long de l’œuvre de Malévitch, le lieu de l’authenticité du monde, cette authenticité qui est le leitmotiv de la pensée suprématiste (3).
    L’élément essentiel de l’icône est la Face. A travers le visage du Christ, la relation iconique nous transporte vers le mystère du Prototype. Dans les récits, le langage courant russe, on parle des “faces” des icônes qui “regardent”. Le “regard” des icônes est rarement dirigé sur le spectateur, il le traverse. Lorsque les icônes sont revêtues de chapes de métal (rizy), n’apparaissent que le visage et les mains. Laissons de côté le problème de la main (porteuse du geste sacré), pour ne nous attacher qu’à celui qui nous intéresse dans notre perspective, celui du visage. La première des icônes – non pas chronologiquement mais théologiquement – est celle de la Sainte Face, du Christ Acheïropoiète (Nerukotvornyj Spas), c’est-à-dire le visage que le Christ a imprimé sur un linge, selon la Tradition Orthodoxe. L’audace de représenter l’Irreprésentable est justifiée par l’Incarnation, par le fait que “Dieu s’est fait homme”, que le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme.
    Quand nous employons le mot “icône” ici, ce n’est évidemment pas dans son acception ecclésiale orthodoxe, celle que le Septième Concile Œcuménique tenu à Nicée en 787 a formulée, celle que les grands théologiens-philosophes comme Saint Jean Damascène ou Saint Nicéphore le Patriarche ont explicitée face à l’hérésie iconoclaste des VIIIe et IXe siècles (4). L’icône orthodoxe a sa place dans la vie de l’Église, dans son mouvement eschatologique vers le Huitième Jour. Ce contexte religieux, culturel et cultuel pourrait-on dire, est de toute évidence étranger à Malévitch. Cependant, le peintre n’a pas été seulement influencé par le côté formel de l’icône – comme l’ont été presque tous les protagonistes de l’avant-garde russe -, il a saisi par une intuition géniale la question philosophique-picturale de l’icône en tant qu’antipode de l’idole, de l’Image – antipode de l’image-effigie.
    Même s’il n’est pas dans la Tradition de l’Église,Malévitch a voulu faire une icône. Il n’est pas un iconoclaste qui nie toute image. Le paradoxe du Quadrangle noir sera qu’il est un rejet des images et, dans le même temps, fondateur de la possibilité d’une nouvelle icône.

    *
    * *

    Pourquoi ce préambule de rappel, qui pourrait paraître bien loin de l’œuvre du futuriste qu’a toujours été Malévitch ? Parce que le visage est une constante si essentielle de l’œuvre du peintre polono-ukraino-russe et est si lié à la “problématique” de l’icône que cet aspect mérite réflexion. Vus sous cet angle, plusieurs travaux de l’artiste apparaîtront sous un éclairage nouveau.
    Le narcissisme cognitif de l’autoportrait est chose courante certes. Et Malévitch n’y a pas failli. Le portrait, au temps où la photographie n’existait pas, est chose habituelle. Mais l’insistance se concentrer sur le seul visage, du début à la fin de son œuvre, vient sans doute à Malévitch de sa réflexion sur la peinture d’icônes. Dans ses origines égyptiennes chrétiennes du Fayoum, l’icône a été en premier lieu la représentation sur le cercueil, à l’endroit où se trouvait la tête, du visage du défunt, tel qu’il était de son vivant et tel qu’il devait être transmis à la postérité. Ce fut un des points de départ de la peinture d’icônes qui, par la suite, se diversifiera, aura une fonction liturgique et se fera théologique. Mais il y eut une résurgence aux XVIe et XVIIe siècles du type archaïque des effigies funéraires, et ce dans le monde polono-ukrainien. Ce sont les portraits appelés “conclusia” que l’on faisait des défunts, portraits que l’on mettait sur leur cercueil, à l’endroit de la tête, puis que l’on accrochait dans les églises. Cette pratique dans ses deux pays d’origine a pu donner à Malévitch une impulsion inconsciente.
    Dans le traitement des visages, Malévitch oscillera en 1910-1911 entre le maintien de la personnalisation de ses modèles (le Portrait de la coll. Costakis, les deux Autoportraits de 1910-1911) et la création de faces emblématique, archétypiques, iconiques (les trois études de Paysan [MNAM, Paris, ancienne coll. Kandinsky ; coll. Roald Dahl ; coll. Gmurzynska], tous les visages des paysans ou des ouvriers au travail, des gens de la rue (dans Province [Stedelijk Museum, Amsterdam], l’ombrelle de la promeneuse remplace même sa tête), voire à l’église.
    Sur les autoportraits, les violents contrastes de couleur, avec cette prédilection pour l’opposition rouge et vert que nous constatons dans toute l’œuvre, font sortir le portrait de sa problématique photographique. Certes Van Gogh, et avant lui Cézanne, avait habitué l’œil de la fin du XIXe siècle à supporter ces agressions colorées qui sourdent de ces visages. On note une étonnante affinité avec la manière dont Jawlensky, à partir de 1905, traite les visages de ses modèles (par exemple : Der Bucklige, 1905, Städtische Galerie im Lenbachhaus, München ; Violetter Turban, 1911, coll. part.). L’Autoportrait (1909) de Robert Delaunay (MNAM, Paris) présente également un visage couvert de plages multicolores. L’Autoportrait de Malévitch à la Galerie Trétiakov de Moscou est encore tout plein du monde nabi qui hantait il y a encore peu le peintre. Toute sa sensualité (élément plutôt rare chez l’auteur du Quadrangle noir) est exprimée par un essaim de femmes nues rouges en diverses positions qui entourent sa tête. Le regard, comme ce sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis. Dans l’Autoportrait du Musée Russe de Saint-Pétersbourg, ce regard est comme tourné vers l’intérieur donnant à cette œuvre peinte dans une riche technique mixte (gouache aquarellée, encre de Chine et laque) une dimension iconique. Les touches colorées qui comme des flaques irrégulières couvrent cet autoportrait en font autant la représentation de l’artiste lui-même que celle du peintre en soi, porteur de toutes les couleurs de la palette. Souvenons-nous de ce beau passage de l’article de Malévitch sur la “Poésie” en 1919 : “Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur. Et ce qui en lui est créateur s’est levé de toute sa stature avec toute une avalanche de teintes afin de sortir à nouveau dans le monde réel et de créer une forme nouvelle.” (6)

    *
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    Dans la période cubo-futuriste, celle de Matin au village après la tempête de neige (Guggenheim, New York) ou de Femme aux seaux (MoMA, New York), nous ne voyons plus les visages. Les têtes sont réduites dans un cas à des triangles, dans l’autre à un cône renversé. Emmanuel Martineau a fait un beau commentaire philosophique de cette toile :

    “La nature, pendant la nuit a été transfigurée et blanchie par la neige, qui en a fait un monde. La neige, en transfigurant la nature, ne lui impose aucune configuration nouvelle, mais lui restitue son innocence originelle ; en la blanchissant, elle ne lui impose aucune lumière nouvelle, mais elle lui restitue sa joie claire. La nature, la première, est devenue l’image. L’homme, en elle, avance. Il tourne le dos au “spectateur”, mais non point à qui veut bien regarder la toile, au contraire. Ne se détourne de nous que l’effigie usuelle de l’homme, sa “figure”. Car celle-ci, désormais, n’est plus autre que celle des amas de neige où l’homme s’est frayé un chemin, que celle des collines qui s’élèvent à son horizon. L’homme, en sortant dans le monde, y devient lui aussi l’image, et c’est elle qui se retourne, résolument vers nous.” (7)
    Emmanuel Martineau, l’auteur de Malévitch et la Philosophie (8), souligne avec raison dans cette œuvre la question de l’image de l’homme et de l’image du monde : l’homme est face à la nature, il fait un avec elle et c’est de la nature-monde que nous revient comme un miroir la nouvelle face de l’homme.

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    Arrêtons-nous maintenant sur trois chefs-d’œuvre absolus dont l’esprit dominant est celui du “réalisme transmental” : Visage de jeune paysanne, Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov (montré à la fin de 1913 à Saint-Pétersbourg) et Portrait du compositeur Matiouchine (montré au début 1914 à Moscou). Ce sont trois étapes qui combinent à nouveau géométrisme et primitivisme mais, cette fois, avec l’addition d’un élément nouveau : la présence appuyée de parties de la réalité mises dans des positions bizarres et hors de toute conformité au réel. Cela aboutira quelques semaines plus tard à l’alogisme de 1914-1915. Dans le “réalisme transmental”, la structure est entièrement cubo-futuriste. Dans ces trois œuvres, on observe un mouvement allant d’une lisibilité des contours vers l’effacement de toute figuration reconnaissable, trait que l’on peut noter dans les phases précédentes de l’œuvre malévitchienne. Dans Visage de jeune paysanne (Stedelijk Museum, Amsterdam), on identifie nettement le fichu typique des femmes russes de la campagne, noué sous le menton. Cet objet devient l’équivalent métonymique de toute la tête (on se souvient que dans la gouache fauve Province une ombrelle remplaçait déjà la tête d’une femme déambulant dans la rue). Ce procédé de désignation d’un individu par un élément de son habillement est très fréquent dans la prose de Gogol que Malévitch, en tant qu’Ukrainien, devait bien connaître. Du point de vue de la structure iconographique, il s’agit du remaniement du motif de la tête primitiviste, par exemple dans Paysanne aux seaux et enfant (Stedelijk Museum, Amsterdam), dans une architectonique de volumes géométriques. Les couleurs métallisées frappent par leur gamme restreinte, presque un monochrome bleu de Prusse-vert parsemé de zones d’éclairage rougeâtres. La “transmentalité” se manifeste ici dans une totale dislocation de l’ovale du visage inséré dans son fichu de métal. Jusqu’ici tous les visages avaient été laissés intacts, même s’ils avaient été réduits à un schématisme maximal. Pour la première fois, Malévitch procède à une mise en morceaux, à une “mise en tranches” (rasplastovanie), comme écrira le philosophe religieux Nikolaï Berdiaev dans son fameux article sur “Picasso” en 1914 à propos du cubisme (9), de la partie la plus spirituelle, la plus sacrée, du corps. Et les yeux perdent leur forme byzantine en amande pour n’être plus que deux cercles ronds. Ils ne sont plus tracés sur une ligne horizontale mais en oblique, ce qui ajoute à l’étrangeté, au caractère totalement insolite. La beauté de cette toile vient de la rigueur harmonieuse de la distribution des plans géométriques. Nous sommes vraiment et définitivement dans une nouvelle dimension de la beauté, devant une nouvelle “icône” (Image).

    *
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    L’ami et disciple de Malévitch, le peintre Ivan Vassiliévitch Kliounkov, qui signait ses œuvres comme Ivan Klioune, lui servit de modèle privilégié pour toute une série de visages. Klioune était, comme Malévitch, originaire d’Ukraine. Il était aussi passé par l’atelier de l’Ukrainien Fiodor Roehrberg. D’après les photographies ou son Autoportrait (Galerie Trétiakov, Moscou), Klioune offre un visage d’une grande harmonie de traits, une clarté de regard, des proportions quasi-parfaites (10). Depuis le dessin réaliste-symboliste de 1909-1910 (anciennement coll. N.I. Khardjiev) (11) jusqu’à la Tête de paysan de la fin des années 1920 (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), le visage de Klioune subit toutes les métamorphoses iconographiques et picturologiques au gré des évolutions stylistiques malévitchiennes. Les yeux du portrait au crayon de 1909-1910 sont encore réalistes mais leur expression est celle d’un regard qui s’ouvre sur des réalités spirituelles ; dans le crayon de l’ancienne collection Léporskaïa et la peinture à l’huile aujourd’hui disparue portant titre de Tête de paysan (12), ils deviennent plus hiératiques, plus neutres, se dépersonnalisent pour se faire paradigmatiques du type d’homme (en l’occurence, le paysan) ; dans le Portrait d’Ivan Kliounkov, comme dans le dessin avec le même sujet intitulé L’Orthodoxe (13), les yeux sont ceux des faces du Christ dans la peinture d’icônes, largement ouverts, regardant de l’intérieur, à travers le visible, la vraie réalité. Dans la lithographie intitulée Portrait perfectionné de constructeur (14) parue dans le recueil de Kroutchonykh Les Gorets (août 1913), comme dans l’huile à l’iconographie identique Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) exposée à la dernière exposition de l’“Union de la Jeunesse” en novembre 1913, comme dans le magnifique dessin au crayon, visiblement refait dans les années 1920 dans un but pédagogique, intitulé Cubisme – esquisse du portrait d’un constructeur (15), l’œil iconique (celui de l’archétype iconographique appelé “L’œil qui voit tout”, c’est-à-dire Dieu) subit un “déplacement” (un “sdvig”), dans une perspective désormais “transmentale”. Dans le dessin de l’ancienne collection Léporskaïa où cet œil avec ses deux parties décalées se heurte perpendiculairement à l’axe du nez, figuré par un parallélépipède allongé,apparaît le sens parabolique de la double vision : œil extérieur et œil intérieur, voir et savoir, perception et connaissance…
    La barbe passe de sa figuration conforme au réel de 1909-1910, à la métonymie du dessin et de l’huile Tête de paysan où, à elle seule, elle présente la barbe ; dans le Portrait d’Ivan Kliounkov, dans l’esprit du cézannisme géométrique cylindrisé, elle se fait cône tronqué, d’un seul tenant ; dans le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov la tubulure est scindée en deux, dans la ligne du bosselage que l’artiste pratique à cette époque.
    La structure d’ensemble du visage change au même rythme. Dans son traité sur “l’élément additionnel en peinture”, dont une version a été publiée en allemand au Bauhaus en 1927 dans le livre Die gegenstandslose Welt, Malévitch met face à face un Autoportrait de Cézanne et un dessin primitiviste-géométrique de la série des portraits de Klioune, en présentant les deux œuvres comme des “exemples d’altération des normes représentatives naturalistes” (17). Répondant à l’incompréhension de la “société cultivée” qui voit dans les déformations que les arts novateurs font subir à la réalité des symptômes de déséquilibre mental chez les artistes (depuis Lumbroso, circulent de nombreux écrits sur le thème “art et folie”, génie et folie” (18)), Malévitch écrit :

    “Dans la conscience de la société cultivée se produit une confusion dans les notions concernant deux normes : celle de la structure picturale et celle de la structure de l’homme, dont les formes proviennent d’autres causes. L’oreille, le nez, les yeux, les mâchoires sont nés non sur la base de la loi picturale des rapports mais sur la base de circonstances qui créent tel ou tel organisme technique, lequel sera normal pour la circonstance donnée mais anormal dans la circonstance picturale […] L’art n’est pas l’art de la doublure mais la création de nouveaux phénomènes. Il n’y a là ni maladie ni anormalité. Au contraire, si toute l’affaire se réduisait à la répétition, c’est là que serait l’anormal.”
    À travers les métamorphoses du portrait de Klioune, nous pouvons lire tous les stades de l’évolution stylistique malévitchienne dans sa construction de la surface picturale entre 1909-1910 et 1913 : symbolisme, primitivisme géométrisé, cubo-futurisme, pour aboutir à ce chef-d’œuvre du “réalisme transmental” qu’est le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov. La conciliation de la civilisation du bois et de la civilisation du métal est signifiée par les rondins de bois coupés en deux pour former une izba. Le visage tout entier devient une “izba picturale”. L’œil de droite est construit lui-même comme une porte ou une fenêtre d’izba à travers laquelle nous entrevoyons des parties de la maison typique de la Grande-Russie : les éléments biseautés qui répondent à ceux de “l’œil qui voit tout” sont peut-être ceux d’un poële en faïence, leur facture est mise en contraste avec les tubulures ligneuses, tandis que d’une cheminée à la texture de pierre s’échappent les volutes géométrisées d’une fumée. Bois, pierre et métal sont synthétisés dans une image qui est celle du Constructeur, c’est-à-dire de l’artiste nouveau. Chez le Malévitch de 1913, nous trouvons donc les germes évidents du futur constructivisme des années 1920. Si les reliefs de Tatline qui vont naître l’année suivante sont les ancêtres directs reconnus des constructivistes de 1921-1922, on ne saurait oublier que Malévitch, par sa pratique picturale, a donné les principes plastiques qui permettront de transformer la surface plane du tableau en construction dans l’espace.
    L’élément transmental, au-delà de la “raison pratique”, donne tout son caractère à cette toile : non seulement le traitement des deux yeux, comme nous venons de l’examiner, mais également la désignation d’un inconscient qui est la mémoire du vécu : la scène avec l’izba dans l’œil est comme l’actualisation d’une réminiscence. Cette perspective se déploiera dans l’alogisme. D’autre part la scie qui, dans un même mouvement, a les dents vers le haut d’un côté, vers le bas de l’autre. Le haut et le bas sont interchangeables dans le royaume du pictural, comme la droite et la gauche, comme la longueur et la largeur. Une main, dont les quatre doigts sont représentés par quatre rectangles mis l’un au-dessus de l’autre, tient un des manches de la scie. Elle appartient à quelqu’un qui est en dehors du tableau. La scie du constructeur coupe le visage longitudinalement, séparant plastiquement l’apparente et l’inapparent, le conscient et l’inconscient, dont les différentes expressions sont réparties sur toute la surface en unités géométriques selon des rapports et des contrastes uniquement picturaux.
    La gamme tend à la bipolarité vert-rougeâtre mais des petites parcelles de bleu et de jaune viennent rendre plus subtil le contraste de la lumière et de l’ombre. Ce sont là les premières couleurs que Malévitch adolescent a connues lorsque sa mère lui a acheté pour la première fois un assortiment de 54 couleurs :

    “Tout au long du chemin j’admirais ces couleurs. Elles remuaient agréablement mon système nerveux, de même que toute la nature : le vert émeraude, le cobalt, le vermillon, l’ocre, tout cela provoquait en moi l’enlumination que je voyais dans la nature.” (19)

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    Un pas de plus dans le “transmental” est franchi quelques mois seulement après avec l’extraordinaire Portrait du compositeur Matiouchine [auteur de l’opéra “La Victoire sur le Soleil” comme dit l’intitulé du catalogue de “Tramway V. Première exposition futuriste” au début 1915 à Saint-Pétersbourg] qui se trouve à la Galerie Trétiakov à Moscou. La lisibilité du tableau est ici obscurcie au maximum. Certes, des éléments figuratifs apparaissent ça et là (une portion du crâne, un col et une cravate, un clavier, les parties dispersées d’un piano), mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration, même réduite à ses contours. Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des loi internes du tableau. Tout le visage du compositeur est devenu instrument de musique, – ce piano qui a été “pulvérisé” (raspylenie – expression de Berdiaev pour parler de la manière cubiste) (20) et dont les seules touches blanches du clavier s’égrènent en une ligne qui barre horizontalement l’image en son milieu, telle une rangée hyperbolique de dents, ce qui ajoute à l’étrangeté de ce chaos ordonné de plans hétéroclites. Le crâne du compositeur a explosé ou bien a fait exploser son instrument, voire l’instrument lui-même est venu le meubler de toutes ses potentialités. Dans ce pêle-mêle, il y a toute la joyeuseté (au sens rabelaisien) de l’atmosphère créatrice qui préside à la préparation du spectacle cubo-futuriste transmental qu’est l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil, dans la deuxième moitié de 1913.
    Dans des œuvres comme Le Poète (Kunstmuseum, Bâle) de Picasso (1912), Malévitch a pu trouver des impulsions pour faire du visage humain un échafaudage de morceaux épars qui rendent compte de tout ce qui bouillonne sous un crâne d’homme mais les contours sont maintenus. Avec le Portrait du compositeur Matiouchine, la réalité n’a plus les limites de l’apparence. Elle devient non-euclidienne. Elle parachève l’ordre plastique inauguré par Cézanne pour lequel “il s’agit de la création de la sensation de la peinture en tant que telle, c’est-à-dire d’un ordre plus important et plus grand que la création de la nature en tant que telle.” (21)

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    Ce n’est plus le réel apparent qui est nommé mais le tableau devient ce réel même à partir duquel on peut faire des analogies avec les objets du monde physique (de la même façon que dans les caprices des nuages ou les taches d’un mur on croit distinguer des formes précises). Dans Réserviste de 1er rang du MoMA, œuvre “cubiste synthétique”, les quadrilatères se font phagocytes des fragments disparates du réel. Le militaire ici “représenté” ne nous donne aucune possibilité de le situer dans un quelconque contexte historique ou sociologique. Il a perdu encore plus que le soldat de la garde les contours de sa figure. Il a droit cependant un fragment de tête et une oreille et à la moitié d’une opulente moustache, dessinés de façon réaliste. La croix montre qu’il a une haute distinction, une telle croix était donnée pour actes de bravoure et d’héroïsme ; elle est placée là où se trouve habituellement la tête dans un portrait. Celle-ci est figurée par un carré bleuté, ce qui indique bien que l’effacement des apparences est définitivement consommé. L’appellation que Malévitch a donnée à ce tableau est très pompeuse en russe. Il y a quelque chose de gogolien, encore une fois, dans cet hyperbolisme à la fois satirique et humoristique. Comme chez Gogol, on ne sait jamais où commence la féroce ironie à l’égard de la réalité banale-vulgaire (la fameuse “pochlost”) et le plaisir éprouvé pour la truculence, le comique, la bigarrure. Cette ambiguïté est d’autant plus forte que cette œuvre est peinte au moment de la guerre de 1914, particulièrement atroce.

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    Dans les travaux auxquels Malévitch a donné le nom d’“alogisme”, le grand pas dans le sans-objet absolu n’est pas encore fait. Il y a encore bipolarité entre le pêle-mêle des apparences et du subconscient qui les conditionne, et la nudité des “mouvements spirituels”. Sur Un Anglais à Moscou s’étale, en décalages rythmiques, la phrase peinte en caractères cyrilliques majuscules de grandeur différente E-CLIPSE-PAR-TIEL-LE. C’est le même texte qui figure sur Composition avec Mona Lisa (ancienne coll. A. Léporskaïa) où l’image de Mona Lisa est déchirée, tout ce qui est chair (le visage, la poitrine) est rayé de deux croix et une légende burlesque (deux coupures collées) commente ce portrait : “Appartement à céder à Moscou”.
    L’allusion est claire : le vieil art, symbolisé par La Joconde, est réduit à un objet de troc vidé, de tout contenu ; ici encore le “soleil de la civilisation occidentale” doit être vaincu et laisser la place à la vraie réalité, au-delà des apparences. Cette irrévérence à l’égard des modèles de la Beauté a été fortement marquée chez Malévitch par le futurisme italien. On retrouve chez le peintre russe la même haine que chez Marinetti pour “les jambons des Apollons” ou les “Vénus impudiques”. L’attentat contre la Joconde vient aussi de Marinetti qui la définissait en 1913 comme “Gioconda Acqua Purgativa Italiana” (22). Malévitch déclarait en 1915 :

    “Si les maîtres de la Renaissance avaient découvert la surface picturale, elle aurait été supérieure et aurait eu plus de prix que n’importe quelle Madone ou Joconde.” (23)

    Le geste “iconoclaste” qui biffe, tels des graffiti, la tête et la gorge de Mona Lisa trouve sa justification dans l’aphorisme du peintre :

    “Un visage peint sur un tableau donne une parodie pitoyable de la vie et cette allusion n’est qu’un rappel du vivant.” (24)

    Poursuivant sa confrontation du figuratif et de l’abstrait, l’auteur de Composition avec Mona Lisa règle définitivement ses comptes (et ceux de toute l’avant-garde russe) avec la Renaissance. L’œuvre donne la version sans-objet de Mona Lisa. A la place de la tête et de la gorge – des quadrilatères; à la place du buste – un triangle; à la place de l’arrondi de la poitrine – un cylindre (comme dans Le Garde et Guerrier de 1er rang) et des courbes, dont celle d’un grand S latin qui est une ferrure de liaison (de même que dans l’Esquisse pour “Guerrier de 1er rang” (25)). On mesure toute la différence qui sépare l’image paradigmatique de Malévitch et le “ready-made rectifié” du LHOOQ de Marcel Duchamp en 1919, qui est fait de la reproduction retouchée au crayon de La Joconde, la retouche principale étant la moustache (qu’a si bien adoptée Dali !) dont est affublé(e) l’énigmatique Florentin(e). Un abîme sépare cette gaminerie conceptuelle et la gravité de la provocation malévitchienne. Malévitch, s’il détruit la peinture (au sens d’une “histoire de la peinture”), fait triompher le pictural en tant que tel. Il s’agit donc d’une éclipse, encore partielle, du “soleil de la civilisation occidentale”, de la Joconde, eidôlon par excellence de l’expression figurative. Le grand quadrilatère noir n’éclipse pas encore totalement les éléments disparates qui sont répartis dans une perspective cubiste à travers toute la surface plane. Mais c’est là le dernier degré vers l’éclipse totale que représente la forme nue du quadrangle noir qui surgira, sans qu’on s’y attende, à la fin de 1915.

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    L’image de l’homme et l’image du monde, qui s’étaient interpénétrées à partir du “réalisme transmental”, se sont définitivement réunies dans le Quadrangle noir, Visage sans visage absolu, Face impénétrable. On pense à ce passage de Denys l’Aréopagite :

    “Figure qui fait toute figure dans ce qui n’a pas de figure, parce qu’elle commande à toute figure, mais infigurable dans ce qui a une figure parce qu’elle surpasse toute figure.” (26)

    Dans le Quadrangle noir, l’image du monde a englouti l’image de l’homme,poussant ainsi à l’extrême la visée des cubistes qui, selon Apollinaire, était “l’expression de l’Univers” à travers la fameuse “quatrième dimension”, laquelle “figure l’immensité de l’espace s’éternisant dans toutes les directions à un moment déterminé”, “est l’espace même, la dimension de l’infini.” (27)
    Des 49 tableaux totalement sans-objet que Malévitch présente à l’exposition “Zéro-Dix”, c’est le Quadrangle, aujourd’hui à la Galerie Trétiakov, qui fit l’effet d’une sensation. Alexandre Benois, le chef de fille des passéistes du “Monde de l’Art” s’écrie :

    “Il est incontestable que le carré noir est l’icône de messieurs les futuristes posent à la place des madones et de Vénus “impudiques” ; c’est cela la “domination des forces de la nature” à laquelle mènent en toute logique non seulement le trucage futuriste avec ses hachements et sa cassure des “choses”, avec ses expériences malignes sans sensibilité, mais aussi toute notre “nouvelle” culture avec ses moyens de destruction et avec son machinisme, son “américanisme”, son règne non plus du mufle qui vient [allusion à deux pamphlets de l’écrivain symboliste Dmitri Mérejkovski (28)], mais du mufle qui est arrivé [c’était ce qu’avait revendiqué Larionov en 1912-1913 (29)] […] Cela va de soi, on s’ennuie à l’exposition des futuristes parce que toute leur œuvre, toute leur activité n’est que la négation totale du culte du vide, des ténèbres, du “rien”, du carré noir dans un cadre blanc. Les uns venaient s’occuper à casser et à hacher, voici que d’autres en ont fini avec cela, en ont fini plus généralement avec le monde, en sont venus à je ne sais quelle “autofinalité”, autrement dit au nirvana total, au froid total, au zéro total. Comment ne pas ressentir de l’ennui, surtout lorsqu’est perdu le secret des incantations après lesquelles cette hallucination et cette agitation démoniaque pourraient se dissiper, aller s’installer dans un troupeau de porcs et disparaître dans l’abîme marin.” (30)

    On n’a souvent vu dans le Quadrangle noir de 1915 que le stade iconoclaste, “nihiliste”, alors que de toute évidence, ce stade est mis sans cesse en balance avec l’iconicité qu’il manifeste. Comme l’écrit Emmanuel Martineau :

    “La fureur iconoclaste de Malévitch […] ne s’’exerce que sur l’imago, et laisse intact […] le champ de l’icône comme similitude rigoureusement non imitative.” (31)

    Le Quadrangle trônait à l’angle de deux murs, en hauteur, telle l’icône du “beau coin” des maisons orthodoxes russes et ukrainiennes, source et génération de ce “suprématisme de la peinture” dont étaient couvertes les deux cimaises. En mai 1916, Malévitch répond à l’article d’Alexandre Benois :

    “Je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre (comme ma poche), l’icône de mon temps. Mais le bonheur de ne pas vous ressembler me donne des forces pour aller de plus en plus loin dans le vide des déserts, car ce n’est qu’à cet endroit qu’est la transfiguration.” Et le finale de cette lettre : “Sur mon carré, vous ne verrez jamais le sourire d’une mignonne Psyché ! Il ne sera jamais le matelas de l’amour !” (32)

    Répétons-le, du point de vue de la théologie chrétienne de l’icône, il ne peut s’agir que d’une icône hérétique, de type monophysiste, quand le divin engloutit l’humain. Mais Malévitch est un peintre de tableaux (zôgraphe) et non un peintre d’icônes (iconographe). S’il a voulu que le tableau se fasse icône, c’est évidemment par une opération purement picturale, opération qui est toute transpercée par l’action conceptuelle-philosophique-noétique.

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    Le réalisme que Malévitch proclame dans ses écrits, s’il n’a, de toute évidence, rien à voir avec le style réaliste, que celui-ci soit idéaliste (comme chez les Grecs ou à la Renaissance), descriptif (comme chez les Hollandais) ou socio-politique (comme au XIXe siècle), n’est pas symbolique non plus au sens d’une relation établie entre deux réalités. La nouveauté absolue du Suprématisme, c’est qu’il invente, si l’on peut risquer cette alliance de mots, une “symbolique réaliste”, et cela est non seulement possible mais réel, du fait même que ce réel sensible qui vient de disparaître dans l’abîme du mouvement coloré est traversé par les rythmes du sans-objet. C’est ainsi que Malévitch a pu donner des appellations figuratives à certaines toiles totalement non-figuratives de “Zéro-Dix” : par exemple, Réalisme pictural d’une paysanne en deux dimensions (le carré rouge) (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), ou Autoportrait en deux dimensions (Stedelijk Museum, Amsterdam). L’auteur nous prévient cependant dans le catalogue :

    “En nommant quelques tableaux, je ne veux pas montrer que l’on doit y chercher leurs formes mais je veux montrer que les formes réelles ont été surtout considérées par moi comme des tas de masses picturales sans forme, à partir desquelles a été créé un tableau pictural qui n’a rien à voir avec la nature.”

    De la sorte, s’il subsiste dans le Suprématisme une charge symbolique, elle passe à travers la sensation, mot-clef de Malévitch. “L’artiste, pour exprimer toute sa sensation du monde, n’élabore pas la couleur en forme, mais forme la sensation détermine la couleur et la forme, de sorte qu’il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme, ou bien de la correspondance de l’une et de l’autre à la sensation.” (33) On peut ainsi interpréter le noir du Quadrangle ou de la Croix (MNAM, Paris) de 1915 comme celui des ténèbres inexpugnables de la mystique apophatique, du Deus absconditus impénétrable à toute connaissance des sens ou de l’intellect, même à la vision angélique. De la même façon, le rouge intense de Réalisme pictural d’une paysanne en deux dimensions est comme la sensation suprême du monde paysan russe. Ce “carré rouge” est comme le visage, la face du monde paysan russe. Notons un premier trait lexical, en russe on parle du “visage de la Terre” (lico zemli). Notons encore que le rouge est identifié au Beau dans l’inconscient collectif russe : le même adjectif désignait l’un et l’autre, ce qui a laissé des traces lexicales dans la langue russe, par exemple dans le nom de la “Place Rouge” (Krasnaja ploščad’) à Moscou qui s’appelait ainsi, bien avant la Révolution de 1917, parce qu’elle était la “Belle Place”. Le “Beau Coin” (krasnyj ugol), l’endroit des icônes au haut de l’encoignure orientale de la pièce principale de toutes les maisons paysannes orthodoxes russes, est le “Coin Rouge”. Le “Beau” au sens de l’esthétique est, étymologiquement, le “Très-Rouge” (pre-krasnoe). Il est probable que dans la pensée picturale de Malévitch cette sensation rouge ait trouvé toute sa justification dans les couleurs si chantantes et si brûlantes de la peinture d’icônes. Le même rouge soutenu se retrouve dans plusieurs tableaux du suprématisme statique, soit seul, comme dans Suprématisme aux huit rectangles (Stedelijk Museum, Amsterdam), ou associé au noir, comme dans Carré noir et carré rouge du MoMA ou dans la série des trois croix peintes entre 1921 et 1927 (Stedelijk Museum, Amsterdam). Le jeu du noir, du rouge et du blanc dans les tableaux suprématistes est comme la quintessence picturale de ces mêmes rapports colorés dans la peinture d’icônes, en particulier dans l’École de Novgorod. Que l’on songe à tel Saint Georges le Victorieux où le poitrail blanc du cheval chante vigoureusement à l’unisson de l’habit rouge vif, ou bien encore à tel Saint Nicolas dont l’étole épiscopale blanche est scandée par une théorie de croix noires.

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    Après le carré et le cercle, c’est la croix qui est le troisième signe fondamental du Suprématisme. À l’exposition “Zéro-Dix”, seul le Quadrangle et la Croix étaient présents comme formes nues sur des toiles. Il n’y avait pas alors de cercle, Malévitch ayant pris conscience de son importance au fur et à mesure que sa réflexion picturale se développait. Dans le développement purement formel du Suprématisme, la croix peut être considérée comme l’aplatissement, la mise à plat de l’hypercube que nous trouvons dans la toile cubo-futuriste Instrument musical / Lampe (Stedelijk Museum, Amsterdam) ou sur une esquisse pour le décor de La Victoire sur le Soleil (6e tableau). Elle est le croisement en leur milieu de deux rectangles, un rectangle horizontal et un rectangle vertical, comme dans la toile Sensation de vol [Andersen 1970, planche n°68] ou dans cette toile où le bandeau rectangulaire horizontal passe, en l’éclipsant partiellement, par dessus le rectangle vertical rouge formant l’axe [Andersen 1970, planche n°69]. La croix est aussi, d’une autre perspective, un assemblage de cinq quadrilatères presque carrés, comme dans la monumentale Croix noire du MNAM de Paris. Si l’on pouvait dire que le Quadrangle était une Face, “le visage de l’art nouveau”, “l’enfant royal plein de vie” (34), la Croix était comme une Figure, la nouvelle figure de l’homme et du monde, désormais unis en une seule unité “consubstantielle et indivisible”. On remarquera qu’ici non plus il ne s’agit pas de géométrie exacte. Il y a une légère courbure des axes qui dynamise la stabilité de cette architecture cruciforme sur l’espace blanc de la toile. Comme dans le Quadrangle, il y a dans la Croix un équilibre tensionnel entre statique et dynamique. Rien ne paraît bouger et en même temps tout est prêt à s’élancer ou à s’abîmer. Comme chez Zénon d’Élée pour qui la flèche lancée ne bouge pas. Bien entendu, Malévitch n’a pu ignorer la place de la croix non seulement dans les civilisations extra-européennes, en Inde en particulier, et dans notre civilisation à dominante chrétienne. Lui, le catholique sans religion, imprégné de culture orthodoxe, à la recherche d’une nouvelle Église et d’une nouvelle figure de Dieu, ne pouvait qu’intégrer ce symbole religieux suprême, signifiant à la fois, comme le Suprématisme lui-même, la Mort et la Vie, à sa spatialisation suprématiste. La croix, c’est la croisée de la fenêtre et du visage humain. Dans les années 1920, Malévitch finira par marquer l’ovale de certains de ces visages des seuls traits cruciformes noirs. C’est ce que l’on voit également sur la série des brûlantes Méditations de Jawlensky à la fin de sa vie. Et puis la croix est aussi l’homme quand il est vertical (à la face de Dieu ou du monde), les bras à l’horizontale. On verra qu’à la fin de la vie de Malévitch cette iconographie se rencontrera fréquemment avec le dramatisme supplémentaire du crucifiement par le “Monde Figuratif” de l’homme et de l’artiste.

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    Malévitch revient à son cycle de la campagne des années 1910. Il reprend les motifs cubo-futuristes anciens pour les insérer dans une structure qui tient compte des acquis du Suprématisme. Ainsi, la structure est bâtie à partir de bandes colorées pour le fond et de surfaces simplifiées pour le corps des personnages (35). On note comme invariant la station verticale de ceux-ci qui occupent l’espace principal du tableau. Avec le suprématisme, l’image de l’homme et l’image du monde s’étaient rejointes dans un même rythme. Dans le post-suprématisme, l’homme se tient face à l’Univers dont les rythmes colorés le traversent. La ligne d’horizon est basse. Il n’y a pas de modelage réel de la couleur.
    Le retour de Malévitch à la figure d’après 1927 est en fait une synthèse où le sans-objet vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui semble à nouveau envahir tout l’univers malévitchien. Comme si Malévitch, lui l’anti-constructiviste de toujours, avait prévu les conséquences perverses de l’idéologie constructiviste, à savoir l’optimisme utopique selon lequel l’homme parviendrait à maîtriser la nature grâce au progrès technique. Pour Malévitch, l’homme est la nature. Il ne peut pas la vaincre (36). Cette nouvelle nature que Malévitch annonce dans ses toiles post-suprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Malévitch semble ici rejoindre le penseur laïque chrétien Nikolaï Fiodorov pour qui, en effet, il faut inverser le mouvement qui s’est accentué avec la sauvagerie du capitalisme, qui fait que la campagne est engloutie de plus en plus par la ville, alors que c’est la campagne qui doit vaincre la ville.
    Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas une défense d’une situation socio-politique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du repos éternel, peut venir le mieux au jour. On voit ce qui sépare ce retour malévitchien à la figure et au monde de la nature (retour qui semble avoir eu lieu après le ressourcement de l’artiste dans son Ukraine natale) des kolkhoziens travestis en personnages de peinture d’icône chez les partisans de Mykhaïlo Boïtchouk, les boïtchoukistes (37). C’est eux que Malévitch vise en 1930 dans l’almanach ukrainien Avant-garde :

    “Les artistes qui sont passés […] sur la voie de la peinture monumentale […] se transportent dans le monde des antiques catacombes […] [et l’artiste] revêt notre modernité des formes de la peinture monumentale de monastère […] Ignorant les voies de la peinture moderne du XXe siècle, les artistes vont vers le XVe siècle.” (38)

    Nous avons vu que le visage du peintre Klioune avait fourni entre 1909 et 1913 le sujet de différentes métamorphoses stylistiques (symboliste, primitivistes géométriques, cubo-futuristes, réalistes transmentales). Après 1927, il devient le visage paradigmatique du paysan, prenant à nouveau comme structure de base les archétypes de la peinture d’icônes que sont le Pantocrator ou la Sainte Face orthodoxe (“Christ Acheïropoiète”). Cet emprunt d’une structure de base empruntée à certaines icônes n’est pas, comme les boïtchoukistes, une “tricherie avec les siècles”, selon l’expression d’Apollinaire à leur propos en 1911 (39), mais l’utilisation moderne de “cette forme supérieure de l’art paysan” :

    “À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes.” (40)

    La Tête de paysan s’inscrit sur les bandes multicolores des champs et de l’espace. Les paysannes peuplent la bande verte dans des postures rappelant le cubo-futurisme. L’espace est peuplé par des avions et une volée d’oiseaux à l’horizon au-dessus d’églises orthodoxes. Les rayures polychromiques abstraites se réfèrent à une vision aérienne des champs, comme c’est le cas dans Paysanne au visage noir (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg). C’est l’ultime affirmation malévitchienne de la présence cosmique qui émerge à travers tous les contours de l’homme et de la nature. Le suprématisme avait fait sauter toute circonscription réaliste. Le post-suprématisme restaure la configuration visible tout en maintenant les exigences du “monde en tant que sans-objet”. L’artiste continuait ainsi une nouvelle figure de l’homme au cœur du “repos éternel du monde”.

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    Un regard superficiel pourrait voir dans les dernières œuvres de Malévitch une “peinture métaphysique”, voire symboliste. Si cela est vrai dans une perspective iconologique, il faut admettre que, picturologiquement, on a affaire ici à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la craie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique.
    À côté de titres indiquant brièvement le sujet (Femme au râteau, Sportifs ou Jeunes filles aux champs, tous au Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), on trouve des dénominations comme “Compositions colorées », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste. Sue ces toiles, les paysans se tiennent droit devant un horizon de champs colorés en larges bandes. La position verticale qui est, selon N. Fiodorov, la position distinguant l’homme de l’animal, est celle des croyants orthodoxes russes et ukrainiens se tenant droit, les bras le long du corps, face à Dieu et à l’éternité. Les personnages de Malévitch sont toujours représentés frontalement ; aucune allusion à un geste de travail comme dans la période “primitiviste” ou cubo-futuriste.

    “Chaque tableau de ce cycle donne une impression de solennité, de monumentalité et de gravité devant ce qui se déroule, bien qu’il n’y ait aucune activité. Il semble que la Paysanne au visage noir et les autres personnages du cycle paysan sont devenus des parties constitutives organiques de l’univers suprématiste de Malévitch, qui jusqu’ici était inhabité. Créés après le suprématisme, certains travaux de ce cycle (Jeunes filles aux champs, Sportifs) gardent l’impression cosmique que produisent avec tant de netteté les tableaux non-figuratifs de l’artiste.” (41)

    Le philosophe Nikolaï Berdiaev a écrit :

     “L’homme russe peut faire une dévastation nihiliste aussi bien qu’une dévastation apocalyptique ; il peut se dépouiller, arracher tous les voiles et apparaître nu, aussi bien parce qu’il est nihiliste et nie tout que parce qu’il est plein de pressentiments apocalyptiques et attend la fin du monde. Chez les spectateurs russes, l’apocalyptisme s’enchevêtre et se mélange au nihilisme.” (42)

    Bien que Malévitch soit polonais d’origine, toute sa complexion intellectuelle et philosophique est imprégnée de la sensibilité métaphysique russe. S’il nie Dieu, ce n’est pas au nom de l’athéisme, mais du Dieu “sans-objet” (bien proche du Deus absconditus de la théologie apophatique) :

    “Ainsi cet acteur a un but, ce sont les rayons d’engloutissement, le rayon noir. Son authenticité s’y éteint, sur le prisme il n’y a qu’une petite bande noire, comme une petite fente, par laquelle nous ne voyons que les ténèbres inaccessibles à quelque lumière que ce soit, ni au soleil ni à la lumière du savoir. Dans ce noir se termine notre spectacle, c’est là qu’est entré l’acteur du monde après avoir caché ses nombreuses faces parce qu’il n’a pas de face authentique.” (43)

    Pour Malévitch, la culture aussi bien capitaliste que socialiste est radicalement mal orientée. Toute sa pensée est tournée vers l’idée qu’il faut travailler à de nouveaux fondements pour la culture, dont la visée ne doit pas être le bien-être matériel à tout prix mais le monde sans-objet ou le repos éternel (44). Il en appelle ainsi à un dénudement et non à l’accumulation sauvage. C’est ainsi qu’il crée cette série de “Visages sans visages”, comme si cette annonce d’une nouvelle ère était encore bien obscure.
    La grande figure vêtue de blanc, au visage, aux mains et aux jambes noirs sur un ciel aux bandes obliques hachurées de bleu et de blanc a été baptisée “Paysanne”. En fait elle dépasse toute caractérisation sociologique. Elle est l’humanité, une figuration de l’Homme, de tout homme, Malévitch en particulier.
    La barbe est un attribut essentiel des hommes sans visage. Dans une perspective iconologique, il faut souligner que pour la tradition orthodoxe russe et ukrainienne la barbe est la marque de la dignité de l’homme.

    “Ce n’est pas en vain que sur les icônes orthodoxes Dieu Sabbaoth, Jésus-Christ, les prophètes, les apôtres et tous les Pères de l’Église sont représentés avec la barbe. Pour la conscience religieuse des orthodoxes, un Christ sans barbe provoquerait un effet semblable à celui que provoquerait chez les gens de culture occidentale la représentation de l’Apollon du Belvédère avec une barbe épaisse en éventail…” (45)
    Le tableau Pressentiment complexe. Torse vêtu d’une chemise jaune (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) accentue le caractère de déréliction de l’homme “jeté dans le monde”. Le thème de la maison sans fenêtres apparaît. Malévitch a pu dire qu’il ne faisait pas de visage parce qu’il ne voyait pas l’homme de l’avenir, ou plutôt que l’avenir de l’homme était une énigme insondable. Mais bientôt cet homme sans visage va perdre ses bras, comme si le “pressentiment” se faisait tragique. On a l’impression que toutes ces figures sans bras sont dans une camisole de force, ligotées, sans possibilité d’action. Les trois Paysans (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) sont livrés à un pouvoir extérieur à eux. Malévitch a été sans doute le seul peintre qui ait montré la situation dramatique de la paysannerie russe au moment de la collectivisation criminelle forcée. les hommes ne sont plus que des mannequins mutilés.

    *
    * *

    La compassion de Malévitch pour la paysannerie opprimée et, à travers elle, pour l’homme russe et ukrainien bafoué est exprimée dans le dessin du Stedelijk Museum, où l’on voit un personnage en posture d’orant, sans barbe (ayant donc perdu tout signe de dignité humaine), portant la croix orthodoxe sur son visage, ses mains et ses pieds, gravée comme le sceau du martyre à l’image des Stigmates catholiques. Le visage de l’homme est désormais marqué, soit par la faucille et le marteau socialistes (la vie civile), soit par la croix (la vie spirituelle), soit par le cercueil noir (le monde sans-objet). De multiples griffonnages montrent obsessionnellement l’homme réduit à des signes, devant sa tombe, ou à côté de maisons d’où toute une vie est partie, jusqu’à cet Homme qui court (MNAM, Paris), situé entre l’épée du monde social et la croix de la souffrance. Les personnages crucifiés se font de plus en plus insistants. Dès 1918, d’après le témoignage d’Antoine Pevsner, la croix hantait le fondateur du Suprématisme. Lors de l’enterrement de son élève préférée Olga Rozanova :

    “Malévitch, qui marchait à l’avant-garde avec un drapeau noir sur lequel était cousu un carré blanc, était impressionnant. Près du cimetière, je m’approchai de lui. Il portait de longues bottes de feutre beaucoup trop grandes pour lui. Son corps semblait s’y noyer jusqu’au ventre. Avec les grosses larmes qui s’accumulaient sur son visage amaigri, cela lui donnait une allure tragique et pitoyable. Quand il me vit, il me dit tout bas : “Nous serons tous crucifiés. Ma croix, je l’ai déjà préparée. Tu l’as sûrement remarquée dans mes tableaux.”” (46)

     

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    * *

    Les nombreux portraits que Malévitch fit à la fin de sa vie se partagent entre des représentations de personnes réelles et celles de figures emblématiques. Les yeux sont, comme dans la peinture d’icônes, largement ouverts, ils regardent de l’intérieur, à travers le visible, la vraie réalité. Pour cette période, Malévitch a utilisé l’appellation de “supranaturalisme”. Son aspiration était donc de faire intervenir le suprématisme dans une structure de base “naturaliste”. On note d’ailleurs que le naturalisme prend de plus en plus le pas sur le suprématisme à partir de 1933. Il s’agit ici d’un essai d’adaptation du suprématisme à la culture picturale “réaliste”, exigée de façon de plus en plus insistante par le régime, ou plutôt d’une tentative pour transfigurer le naturalisme par le suprématisme. Cela donne des œuvres tout à fait singulières, dans le concert de l’art néo-réaliste européen de la fin des années 20 et du début des années 30. À part le hiératisme des poses et la fixité du regard, on est frappé par l’exotisme de l’habillement dont l’artiste vêt ses personnages réels ou imaginaires. Ce sont des vêtements totalement inédits, même s’ils évoquent la Renaissance, ils sont inventés pour l’homme d’une société à venir. Le critique Pounine, comme la femme de l’artiste, ont l’habit des suprématistes. L’œuvre baptisée par les gens de musée “Jeune fille au peigne” (Galerie Trétiakov, Moscou) ne comporte aucun “peigne” mais des formes suprématistes pures qui s’insèrent dans le crâne de la jeune fille, comme le faisait jadis la scie du constructeur dans le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, dans l’Aviateur ou Un Anglais à Moscou. Malévitch réinterprète la polychromie suprématiste dans des couleurs franches où se combinent des associations rouge-noir, rouge-vert, bleu-vert, bleu-jaune, vert-jaune. Les visages imaginaires sont “hyper-réalistes” à la limite du kitsch, comme dans Jeune fille à la barre rouge (Galerie Trétiakov, Moscou) ou Travailleuse (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg). Les portraits de personnes réelles, malgré leur réalisme, ne cherchent pas à donner une image psychologique mais une vision intemporelle. Le Portrait d’Anna Alexandrovna Léporskaïa, en revanche, est marqué sinon par le psychologisme, du moins par la sensualité de la description de la gorge du modèle, lequel ne porte pas d’habit suprématiste. C’est dans cette manière naturaliste sans immixtion suprématiste que seront peints en 1934 les derniers portraits de sa fille Ouna, de sa femme ou de son ami Pavlov.
    Mais l’œuvre peut-être la plus étonnante, la plus émouvante aussi, marquée au sceau du tragique, c’est l’Autoportrait de 1933 (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg). La structure de base de ce tableau est l’archétype iconographique de la Mère de Dieu Hodighitria, c’est-à-dire de la Théotokos faisant un geste de la main vers son Fils, vers la Voie; elle est “Hodighitria”, celle qui montre le Chemin, la Voie. Eh bien, Malévitch a pris ce moule pour se représenter. Il n’y a là aucune ironie futuriste, dont l’artiste était par ailleurs friand. Juste cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre. Il s’est naturellement identifié à Celui qui montre la Voie, il s’est, pour mieux dire, approprié ce modèle métaphorique : et la Voie, le Chemin vers lequel Malévitch montre et qui n’est évidemment pas figuré, comment ne pas penser que c’est le monde sans-objet auquel il a œuvré et qui est symbolisé par un carré noir dans un carré, signature de plusieurs œuvres de cette époque. L’écartement du pouce par rapport aux autres doigts donne le contour d’un carré. La structure est géométrique (les triangles blancs du col, noirs du vêtement supérieur, contrastent avec le rythme des raies vertes). L’alternance du vert et du rouge est une constante de la gamme malévitchienne. Le tragique et la grandeur de cet autoportrait vient de ce geste qui désigne l’Absence. De plus l’habit de la Renaissance dont s’est revêtu l’artiste est celui du Réformateur, d’un Jan Hus par exemple. Cette image que Malévitch nous a laissée à la fin de sa vie résume tout ce que Malévitch avait conscience d’avoir apporté à l’histoire du pictural, avec un sentiment plus aigu de l’incompréhension, de la solitude, de la déréliction, le sentiment aussi que l’homme est réduit à un geste. Cela est évident dans la Travailleuse qui est en réalité une “maternité” d’où l’enfant est absent.
    Cette pensée de l’Absence est celle du Suprématisme qui reconnaissait le monde vidé d’objets comme manifestation de la vraie réalité. Dans le post-suprématisme, c’est l’absence de la vraie réalité qui émerge dans une expression désespérément tragique. La vraie réalité est désignée mais, désormais, elle échappe à l’homme.

    Jean-Claude Marcadé

    Conférence donnée à la National Gallery of Art de Washington, DC, le 5 octobre 1990

    Notes :
    (1) Le “loubok” est une image populaire russe, le plus souvent xylographie coloriée qui, du XVIIIe siècle au début du XXe siècle, a eu une esthétique primitiviste, anti-perspectiviste, satirique, humoristique ou didactique.
    (2) K. Malévitch, “Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste”, in Actes du Colloque International Kazimir Malévitch tenu au Centre Pompidou, Musée National d’Art Moderne (ed. J.-Cl. Marcadé), (Lausanne : 1979), 163
    (3) Voir : K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur (Lausanne : 1981), 63-65, 67-70, 72-74, 76-80, 91, 98-100
    (4) Voir à ce sujet : Leonid Ouspensky, Vladimir Lossky, The Meaning of Icons (Bern/Olton : 1952 – Revised Edition, New York : 1982, 1983, 1989); L. Ouspensky, La Théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe (Paris : 1982); L. Ouspensky, La Théologie de l’icône dans l’Église Orthodoxe (Paris : 1982); F. Boespflug, N. Lossky, Nicée II. 787-1987. Douze siècles d’images religieuses (Paris : 1987); Nicéphore, Discours contre les iconoclastes (Paris : 1989); L. A. Uspenskij, Bogoslovie ikony Pravoslavnoj Cerkvi (Moskva : 1989); Ephrem Yon, Philippe Sers, Les Saintes Icônes. Une nouvelle interprétation (Paris : 1990)
    (5) Sur le portrait funéraire ukrainien, voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne : 1990), 79-84
    (6) K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste (Lausanne : 1977), 74
    (7) Emmanuel Martineau, “Malévitch et l’énigme cubiste. 36 propositions en marge Des nouveaux systèmes en art”, in Actes du Colloque International Kazimir Malévitch (Lausanne : 1979), 70
    (8) Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie (Lausanne : 1977)
    (9) Nikolaï Berdiaev, “Picasso”, Sophia, 1914, n°3 [repris dans le livre de Berdiaev, Krizis iskusstva (Moskva : 1918)]
    (10) Voir le “montage” photographique dans : Jean-Claude Marcadé, Malévitch (Paris : 1990), 90-91
    (11) Marcadé, 1990, 90 (n°120)
    (12) Marcadé, 1990, 91
    (13) Marcadé, 1990, 91 (n°127)
    (14) Marcadé, 1990, 91 (n°129)
    (15) Malevich (catalogue Los Angeles : 1990), 130 (n°109)
    (16) T. Andersen, Malevich (Amsterdam : 1970), 22
    (17) K. Malewitsch, Die gegendstanslose Welt (München : 1927), 15
    (18) G. I. Rossolino, Iskusstvo, Bol’nye nervy i Vospitanie (L’Art, les Nerfs malades et l’Éducation), (Moskva : 1901)
    (19) Malévitch, 1981, 56
    (20) Voir note 9
    (21) K. Maljevyc, “Sproba vyznačennja zaležnosti miž koljorom to formoju v maljarstvi” (Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture), Nova Generacija (Xarkiv), 1930, n°6-7
    (22) F. T. Marinetti, “Le Music-Hall” (1913), in : Giovanni Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations (Lausanne : 1973), 254
    (23) K. Malévitch, “Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural”, in Écrits I. De Cézanne au Suprématisme (Lausanne : 1974), 56
    (24) Malévitch, 1974, 58
    (25) Marcadé, 1990, 118 (n°175)
    (26) Denys l’Aréopagite, Peri tôn theôn onomatôn, Migne, P.G. II, 10, 648 c
    (27) Apollinaire, Les Peintres cubistes, Méditations esthétiques (1913)
    (28) D. Merejkovskij, Grjaduščij xam (Le Mufle qui vient), (Sankt-Petersburg : 1906) et “Ešče novyj šag grjaduščero xama” (Un nouveau pas du mufle qui vient), Russkoe slovo, 29 juin (12 juillet) 1914
    (29) Larionov avait affirmé : “Le mufle longtemps attendu est arrivé et il s’est étonné…” (Voir l’article de S. Makovskij «L’art ‘moderne’ et la ‘quatrième dimension’», Apollon, 1913, n°7)
    (30) A. Benois, “Poslednjaja futurističeskaja vystavka” (La dernière exposition futuriste), Reč’ (Petrograd), 9 (21) janvier 1916 [traduction française dans : Malévitch, 1977, 156-157]
    (31) Malévitch, 1977, 33
    (32) Malévitch, 1977, 46, 48
    (33) Malévitch, 1977, 118
    (34) Malévitch, 1974, 67
    (35) Dimitrij Gorbačev voit dans les bandes colorées, sur les tableaux de Malévitch de la fin des années 1920, une influence des rayures sur les tapis ou les tissus ukrainiens de Podolie (“Vspominali Ukrainu : On i ja byli ukraincy (Iz biografii Kazimira Maleviča)” [“Nous parlions de l’Ukraine. Lui et moi étions ukrainiens” (Pages de la biographie de Kazimir Malévitch)], Russkaja mysl’ (Paris), n°3856, 30 novembre 1990, p.14
    (36) Malévitch, 1974, 83 ; sur ce sujet, voir : Ingold Felix Philipp, “Kunst und Œkonomie. Zur Begründung der suprematistischen Æstethik bei Kazimir Malevic”, Wiener Slawistischer Almanach, vol.4, 1979 et vol.12, 1983 ; Marcadé Jean-Claude, “Le Suprématisme de K. S. Malévič ou l’art comme réalisation de la vie”, Revue des Études Slaves, t.56, fasc.1, 1984
    (37) Mudrak Myroslava M., The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine (Ann Harbor, Michigan : 1986) ; Valentine Marcadé, 1990, 205-207
    (38) K. Maljevyč, “Arxitectura, stankove maljarstvo ta skul’ptura” (L’architecture, la peinture de chevalet et la sculpture), Avangard – al’manax proletarskyx mysciv novoï generaciï, n°b, kviten’ 1930 (Kyïv)
    (39) G. Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), (Paris : 1960), 167
    (40) Malévitch, 1979, 164
    (41) Jewgeni F. Kowtun, “Kasimir Malewitsch und seine künstlerische Entwicklung”, in Kasimir Malewitsch (1878-1935). Werke aus sowjetischen Sammlungen (catalogue Kunsthalle Düsseldorf : 1980), 35
    (42) N. Berdjaev, “Duxi russkoj revoljucii” (Les esprits de la révolution russe), in Iz glubiny (De Profundis) (Moskva : 1918)
    (43) Malévitch, 1981, 100
    (44) Voir : Ingold, 1979 et Marcadé, 1984
    (45) Valentine Marcadé, “The Peasant Theme in the Work of Kazimir Severinovich Malevich”, in Malewitsch (catalogue Galerie Gmurzynska Köln : 1978) [en français dans Cahier Malévitch I (Lausanne : 1983), 10]
    (46) Malévitch, 1977, 193

  • Présentation de la monographie « Malévitch », Hazan, 1916

    9782754107969-001-T-223x300

    Le Centre culturel Alexandre Soljénitsyne et les Amis d’YMCA-Press

    ont le plaisir de vous inviter à la soirée consacrée à Malévitch

     

    à l’occasion de la parution de la monographie Malévitch de Jean-Claude Marcadé (Hazan, 2016)

    le lundi 26 juin à 18.30

    Au programme :

     

     

    • Présentation de l’ouvrage Malévitch par Jean-Claude Marcadé, en dialogue avec Gérard Conio, professeur émérite à l’Université de Nancy II, traducteur de Malévitch, et Patrick Vérité, spécialiste de la pensée architecturale de Malévitch

    • Présentation de la traduction des ouvrages critiques de Malévitch par Gérard Conio et Jean-Claude Marcadé

    • Lecture d’extraits de textes de Malévitch et projection de quelques œuvres du maître suprématiste.

    Jean-Claude Marcadé est un historien d’art, spécialiste de l’avant-garde russe, auteur du Futurisme russe (Dessain & Tolra, 1989), de L’avant-garde russe, 1907—1927 (Flammarion, 1995, 2007), de 
Malévitch (Kiev, Rodovid, 2013, en ukrainien). Il est le président de l’Association « Les amis d’Antoine Pevsner » et présentera, à l’occasion de la soirée, deux ouvrages sur Pevsner qui a repris l’atelier de Malévitch, parti à Vitebsk en 1919, aux Ateliers Libres de Moscou.

     

     

    Soirée animée par Gérard Conio

    Librairie « Les Editeurs Réunis »

    11, rue de la Montagne Sainte Geneviève

    Paris, 5ème

    Métro Maubert-Mutualité

     

     

     

  • La peinture russe à Paris entre les deux guerres mondiales du XX siècle

    La peinture russe à Paris entre les deux guerres mondiales du XX siècle (article de 2003)

     

    Valentine et Jean-Claude Marcadé

     

    La révolution bolchevique de 1917 a obligé l’écrasante majorité des artistes russes de quitter la Russie. Parmi les protagonistes du premier quart du XX siècle ayant une importance universelle, seuls sont restés en URSS : Malévitch, Tatline, Filonov, Rodtchenko, Matiouchine, Yakoulov, Lissitzky. Il y eut plusieurs vagues successives dans cette première émigration. Pour une plus grande clarté, nous simplifierons en distinguant deux moments importants : entre 1918 et 1921 (quelques membres du « Monde de l’art », Kandinsky, Chagall, Pougny, Andreenko, Pevsner, Gabo, Lanskoy…) ; la seconde vague déferla après la mort de Lénine en 1924 (Alexandre Benois, Mstislav Doboujinski, Baranov-Rossiné, Annenkov, Bouchène…)

    Les artistes russes s’installèrent à Berlin, en Italie, en Amérique, mais c’est le groupe parisien qui est sans doute le plus considérable, formant une partie bien spécifique de la célèbre « École de Paris ». Parmi eux, il y avait des peintres déjà affirmés qui continuèrent en France l’œuvre qu’ils avaient commencée en Russie. A un stade intermédiaire, se trouvaient des artistes qui avaient débuté avant 1917, mais qui ont donné toute la mesure de leur talent en Occident. Enfin, des artistes très jeunes au moment de la révolution se sont fait un nom dans la capitale de France. Ces artistes ne sont pas liés entre eux ni esthétiquement, ni idéologiquement. Chacun d’eux suivait sa route indépendamment. Certes, des essais ont été faits pour créer une « Union des artistes russes », on organisait des bals , de même que furent organisées de loin en loin et ce, jusqu’à une époque récente, des expositions de groupe. Tout cela ne donne pas le droit de parler d’un groupe russe uni par des idéaux communs, même si une note slave a été apportée grâce à eux à l’Ecole de Paris.

    Il convient de s’arrêter un peu sur la vie de ceux qui sont venus en France ayant derrière eux un passé artistique glorieux en Russie. Il faut dire que, dans leur grande majorité, ils n’ont jamais été véritablement appréciés en terre étrangère. Ils n’ont pas pu aller de l’avant, restèrent sur leurs positions esthétiques anciennes, répétant ce qu’ils avaient déjà trouvé, accommodant le plus souvent leur talent au goût européen des amateurs d’art qui réclamaient volontiers un style folklorique « à la russe ». Il n’y avait pas de grands collectionneurs de cette peinture russe passéiste, à l’exception de deux trois personnages (I. Gourvitch, S. Bélitz, L. Grinberg…). Quelques-uns trouvèrent cependant un travail intéressant au théâtre et au cinéma, grâce aux Ballets Russes de Diaghilev, à la troupe d’Ida Rubinstein, à la société cinématographique « Albatros » etc.

    C’est surtout par le théâtre que l’art des peintres russes se répandit sur toute l’Europe et en Amérique. Cependant, le vieil art passéiste s’acclimata mal à l’étranger. Il n’y avait pas de véritable milieu, non plus qu’un véritable marché. Il y eut un essai pour ressusciter, sous un autre nom, la première revue d’art russe Le Monde de l’art : parurent 14 numéros de la revue Jar-Ptitsa [L’Oiseau de feu] ; de 1921 à 1925, 13 numéros furent publiés à Berlin, le 14è et dernier parut à Paris en 1926. Dans L’Oiseau de feu, on trouve de nombreux articles sur les artistes russes, qui restent une mine de renseignements pour les chercheurs. La revue faisait également paraître des œuvres littéraires. C’est ainsi que Vladimir Nabokov y donne ses premiers vers, Nadiejda Teffi et Boris Pilniak, entres autres, leurs récits. L’Oiseau de feu était richement illustré, mais son éditeur, A.E. Kogan, qui publia aussi des catalogues et des livres dut très vite mettre fin à ses entreprises.

    Arrivés à Paris, les peintres de Saint-Pétersbourg s’efforcèrent de réorganiser dans la capitale française le mouvement du « Monde de l’art ». En mars 1921, le prince A. Chervachidzé, peintre de décors des Théâtres Impériaux, et G. Loukomski, architecte et auteur des travaux scientifiques et de fines aquarelles consacrés à l’architecture russe ancienne, fondèrent un groupe sous cette appellation. Une exposition fut organisée à la Galerie La Boétie. Y étaient représentés non seulement les anciens membres du « Monde de l’art » mais aussi les peintres de l’avant-garde comme Larionov et Natalia Gontcharova.

    En 1927, fut présentée une autre exposition du « Monde de l’art ». Il est intéressant de citer l’opinion de Georges Yakoulov, peintre, décorateur de théâtre, philosophe des « soleils multicolores », venu à Paris monter Pas d’acier de Prokofiev aux Ballets Russes de Diaghilev : « Dans l’émigration, dans le groupe du « Monde de l’Art », le monde de l’art s’est avéré inapte à vivre, c’est pourquoi il est tout à fait clair que ressusciter des tendances esthétiques et sociales qui ont joué leur rôle il y a trente ans, qui se sont pleinement accomplies et appartiennent à l’histoire, cela n’a aucun sens. » Yakoulov ajoute : « Dans une conversation personnelle que j’ai eue avec Alexandre Benois, Sergueï Diaghilev et Konstantine Somov, il est apparu clairement qu’ils avaient conscience de cette vérité simple, ils n’ont d’ailleurs pas participé à cet essai d’un groupe de peintres de ressusciter en 1927, à Paris, ces tendances artistiques qui sont à mettre aux archives. »

    Sans aucun doute, les membres du « Monde de l’art » appartenaient au passé, mais, dans leur orbite, mûrissaient de nouvelles forces comme le montrèrent les expositions qui suivirent : à Bruxelles en 1928 et à Paris en 1932 à la Galerie La Renaissance, où apparurent de nouveaux noms : Soutine, Tchélichtchev, Térechkovitch, Bouchène, Krémègne, Lanskoy…

    Il n’est pas sans intérêt de voir, sans entrer dans le détail, comment s’est manifestée à Paris la pléiade des maîtres du « Monde de l’art ». Le triumvirat formé par Bakst, Somov et Benois ne put donner une nouvelle impulsion au « Monde de l’art » dispersé. Bakst meurt en 1924. Pendant les sept années qui ont suivi la Révolution, il peignit encore quelques esquisses de décors où s’épanouit sa sensualité orientale et où la ligne serpentine du « style moderne » continue à rythmer ses travaux. En outre, Bakst fit plusieurs portraits célèbres (entre autres, d’Ida Rubinstein, de Pavlova, de Nijinsky) et, étant coupé à jamais de sa patrie, il abandonna les thèmes antiques qui l’avaient rendu célèbre et se tourna vers des sujets purement russes qui lui permettaient de ressusciter par leur souvenir la vie russe d’autrefois.

    Somov ne changea pas sa manière raffinée qui puisait sa légèreté et son érotisme dans le XVIII siècle français, surtout dans l’esprit de Boucher. Dans les années 1930, Somov recevait dans sa maison de Normandie les jeunes artistes russes qui pouvaient profiter de son expérience et de ses connaissances artistiques.

    Alexandre Benois arriva à Paris en 1925 ; il est mort dans la capitale française en 1960. Pendant les trente-cinq ans qu’il a passé hors de la Russie il n’a pas occupé la place éminente qui fut la sienne en Russie avant 1917. Il n’a pourtant jamais cessé de travailler : il fit des esquisses de décors pour les théâtres de nombreux pays ; il continua son activité de critique d’art sous la forme de ses anciennes « Lettres sur l’art » ; dans le même temps il peignit des paysages, surtout à l’aquarelle. Alexandre Benois a lui-même définit son credo artistique à la manière suivante : « Je suis un passéiste invétéré ; je professe la conviction que la seule chose au monde qui soit réelle, c’est le passé. Le présent est un instant qu’on ne peut faire entrer en ligne de compte, le futur n’existe pas tout simplement et toutes les tentatives pour ‘aller de l’avant’, pour devancer le temps est une auto-illusion absurde, digne seulement de personnes très peu sérieuses comme les futuristes italiens. »

    D’autres peintres du « Monde de l’art » ne purent pas non plus sortir du style « rétrospectiviste » qui avait eu son heure d’importance au début du XX siècle pour engager la peinture russe sur une voie moins étroitement nationale. Ivan Bilibine, après un long séjour au Caire, arriva à Paris en 1925 et continua sa manière graphique, inspirée par Byzance et l’imagerie populaire russe (le loubok). Il avait de la nostalgie de son pays, son style ne plaisait pas en France, il se mit à boire, et après avoir illustré deux livres, il revint, vers le milieu des années 1930, à Leningrad où il mourut pendant le blocus.

    Le sort de Korovine ne fut pas enviable dans le milieu parisien. Ce qu’a écrit à son sujet Alexandre Benois rend compte de tout ce qu’on peut dire de la période de sa création qui va de 1917 à 1939, année de sa mort : « L’existence de Konstantine Alexéïévitch était assombrie par le manque d’argent (on dit qu’il buvait beaucoup et perdait au jeu ce qu’il gagnait en faisant des tableautins à ‘sujets russes’ – troïkas, paysages campagnards sous la neige etc., elle était assombrie aussi par une mésentente familiale. » En effet, pour subsister, Korovine peignait sur du mauvais carton des « nuits de Noël » ou des « nuits pascales » dans le style « à la russe », qu’il vendait pour une bouchée de pain. Il ne changea pas dans les œuvres plus sérieuses sa manière impressionniste.

    Dimitri Stelletski, fit, jusqu’à sa mort en 1947, des tableaux dans l’esprit des fresques et de la peinture d’icônes des XVI-XVII siècles. Il fit les peintures murales de l’Institut de Théologie Saint-Serge à Paris.

    Zinaïda Sérébriakova, nièce d’Alexandre Benois, vécut presque tout sa vie en France. Ses portraits, ses scènes de genre, ses paysages, ses natures-mortes montrent une technique picturale sûre, un sens de la monumentalité, dans une perspective traditionnelle. Ses nus féminins étaient très appréciés.

    Nikolaï Milioti, frère du célèbre peintre de la « Rose Bleue » Vassili Milioti, se détourne du XVIII siècle qui l’avait inspiré en Russie et s’adresse à l’Espagne en s’efforçant de trouver un style proche du Greco. Ses portraits de Paul Valéry et d’André Maurois sont connus.

    Mstistlav Doboujinsky fut sans doute le peintre de théâtre et le dessinateur le plus profond du « Monde de l’art » dont il a exprimé avec force et finesse les traits typiquement pétersbourgeois. Il quitta la Russie soviétique en 1924. Il enseigna pendant une longue période dans sa Lituanie natale devenue libre. Jusqu’en 1935, il vécut principalement à Paris. Puis, après un séjour à Londres, il s’installa en 1939 à New York où il prit la nationalité américaine. A Paris, il exposa au Salon d’Automne, dans les galeries Drouet, Bernheim, Quatre chemins, peignit des décors et des costumes pour la « Chauve-Souris » de Baliev, pour le Ballet de Monte-Carlo, pour le cinéma.

    Sergueï Soudieïkine resta, comme auparavant en Russie un grand peintre de décors. Le Cabaret russe qui fut très populaire en Occident dans les années 1920 lui doit son succès. En peinture, la densité de sa couleur et de son trait, la vigueur de ses compositions le distinguent des autres peintres du « Monde de l’art ». Soudieïkine, qui ira bientôt s’installer en Amérique, est un peintre de type moscovite plus qu’un pétersbourgeois. Cependant, son univers est bien celui du « Monde de l’art » ne serait-ce que par son caractère « rétrospectiviste ». Il est le chantre des modes de vie patriarcaux russes anciens. Le monde contemporain lui est totalement étranger. L’écrivain Alekseï Tolstoï a donné une description exacte du monde de Soudieïkine : « J’ai devant moi un tableau e Soudieïkine ; il y a là le monde merveilleux, plein de poésie et d’humour des paysages anciens, des manoirs seigneuriaux, des rondes à l’ombre verte des bosquets, des jeunes gens maniérés, amoureux de jeunes belles paysannes ; un monde qui revit, fait de séduction et d’amour insouciant, au-dessus duquel Cupidon, choyé dans les édredons des grands-mères, bande son arc. Il y a là des foires, des tréteaux de foire, le pétrouchka [guignol russe], les balades où tous sont ivres-morts, où passent dans des troïkas des femmes de la classe marchande toutes vermeilles, tandis qu’un fonctionnaire au nez en trompette, languissant de désir, les suit du regard. Il y a de hautes chambres petites bourgeoises très chauffées, des cabinets et des traktirs dont la fenêtre donne sur une cour d’église, des bonnes femmes aux formes illimitées, des filles toutes émoustillées, des garçons de traktir avec des visages de bagnards et le même fonctionnaire au nez en trompette étanchant sa concupiscence avec une demi-bouteille d’alcool de sorbier. Il y a là le monde féérique des jouets en glaise de Viatka. Il y a là tout l’Orient grisé de volupté et de paresse – la Géorgie, la Perse, l’Arménie. Il y a, enfin, les portraits de nos contemporains, pris dans je ne sais quelle essence particulière, mystérieuse et terrible. »

    Trois artistes issus de l’ancien « Monde de l’art » ont donné, à Paris, une nouvelle direction à ce courant : Alexandre Yakovlev [Iacovleff], Vassili Choukhaïev et Boris Grigoriev. Ils ont confirmé les qualités caractéristiques de la tendance pétersbourgeoise.

    Alexander Yakovlev a perfectionné sa façon de représenter des personnages dans des poses figées, hiératiques. Il utilisait les couleurs des Hollandais du XVII siècle, leur donnant une sorte de reflet lunaire froid (par exemple, son célèbre Portrait avec deux masques. De ses voyages à travers l’Afrique (1924-1925) et l’Asie (1931-1932), il a rapporté toute une série de représentations de types des pays orientaux qui sont des documents d’une énorme importance pour l’ethnographie.

    Vassili Choukhaïev s’est fait un nom grâce à ses décors truculents, colorés, fantasques pour « La Chauve-Souris ». A Paris, il a peint des portraits volontairement secs dans la composition et les lignes, ainsi que des scènes révélant parfois l’influence de Gauguin (par exemple ses Baigneuses).

    Le représentant le plus fort de cette phase du « Monde de l’art » est sans nul doute Boris Grigoriev. Pendant la Révolution de 1917 il a peint des études et des ébauches qu’il a réunies par la suite dans un livre intitulé Rasséïa [La Russie profonde]. C’est la première étape de ses célèbres Faces de la Russie [Liki Rossii], exécutées à Paris et parues en 1923. Le style de Boris Grigoriev est une synthèse, à la manière moscovite, de l’enseignement de Raphaël, repensé à travers le prisme de Pétrov-Vodkine, de Filonov et de Vlaminck. Les paysans, les commissaires du peuple, les ouvriers de la Russie soviétiques sont présentés dans des traits durs, dans le dévoilement métaphysique de l’essence de la révolution, révélant toute la grossièreté, la laideur, la monstruosité même des abîmes instinctifs du peuple. Un critique français a écrit que « son œuvre paraît une illustration de la Puissance des ténèbres [de Tolstoï] » Un autre critique écrit que « Grigoriev peint la Russie profonde, éternelle, authentique, celle de la terre, du tchernoziom. Il est allé jusque dans ses profondeurs et comme avec une charrue il a soulevé des couches séculaires, a rejeté vers le haut des morceaux informes, à montrer à quoi ressemblent ces mottes vues du bas. Cela vaut la peine de regarder – c’est d’elles que croissent les céréales d’or russes ». Le troisième livre publié par Grigoriev en 1924, Boui-Boui au bord de la mer transporte le spectateur « dans la vie populaire sourde des bords de la Méditerranée, dans le tohu-bohu portuaire du sud de la France, dans les modes de vie crépusculaires et nocturnes, avinés et enfumés des ouvriers et des matelots de port, qui passent leurs loisirs dans les repaires maritimes empoisonnés d’absinthe, les bouis-bouis ». On pourrait dire que dans la création de Boris Grigoriev touchant aux instincts incontrôlables de l’homme-bête, il y a quelque chose de la grossièreté épique des poèmes révolutionnaires de Khlebnikov, en particulier de sa Perquisition nocturne [Notchnoy obysk].

    Natalia Gontcharova et Larionov occupent, bien entendu, une place spéciale dans l’Ecole de Paris, bien qu’en peinture, ils aient plutôt semblé être en arrière par rapport aux recherches audacieuses d’avant 1914, en particulier avec l’invention du mouvement non-figuratif du Rayonnisme en 1912. La série des « Espagnoles » de Natalia Gontcharova, très forte au début, devint par la suite un peu convenue et forcée, dans son désir de revenir au hiératisme byzantin. On peut dire de la même chose de la série des « Magnolias ». Néanmoins Natalia Gontcharova continua à travailler jusqu’à sa mort en 1962, malgré ses articulations déformées par le rhumatisme. Elle devait tenir son pinceau avec les deux mains pour peindre des panneaux qui étaient à plats très bas, car son dos ne pouvait plus se plier normalement. C’est dans ses conditions que sont sortis de son pinceau des motifs décoratifs somptueux, reflets de la grandeur passée. Cependant, sa maladie ne l’empêcha pas de suivre les événements du monde. Et en 1957 elle put exécuter une série de toiles non-figuratives sur le thème du spoutnik. En outre, des années 1930 jusqu’à la fin, de jeunes artistes, russes (comme le futur peintre d’icônes Grigori Krug, Tatiana Loguina ou Sofia Pregel) ou étrangers, purent travailler dans son atelier.

    Larionov, quant à lui, peignit des natures-mortes et des paysages qui, malgré la délicatesse et le caractère transparent des couleurs et des lignes, sont un pas en arrière (du rayonnisme au nouvel impressionnisme). Larionov voulait être le Picasso russe mais il manquait pour cela de ténacité dans le travail. Dans le « toutisme » [vsiotchestvo], courant fondé en 1913 par Ilia Zdanévitch, Larionov, Natalia Gontcharova et Le Dentu, il voyait l’alpha et l’oméga de l’art. E. Eganbiouri (alias Ilia Zdanévitch) observait dans le changement de style de Picasso au début des années 1920 une « influence russe », le rapprochement opéré par ce dernier en direction du « toutisme », c’est-à-dire de la perception synthétique de tous les styles antérieurs, ce qui ne saurait être confondu avec l’éclectisme, puisque le « toutisme » sous-entend la représentation organique de toutes les formes possibles à partir desquelles naît une image totalement nouvelle.

    Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Natalia Gontcharova et Larionov ont donné la pleine mesure de leur génie après 1914, non pas en peinture mais au théâtre. Dans leur travail pour l’art théâtral, ils ont utilisé toute l’audace du néoprimitivisme avec son laconisme, le pittoresque du loubok, des enseignes de boutiques, la stylisation de l’art scythe, l’humour débridé de l’art populaire de façon générale.

    Un autre peintre de l’art de gauche russe (l’avant-garde), Ivan Pugni (petit-fils du compositeur italien Cesare Pugni), s’installa définitivement à Paris en 1923, où il changea son nom en « Jean Pougny », mais surtout changera de tout au tout son style. Il n’y reste plus rien de cubofuturisme et du suprématisme des années 1910 en Russie. Il se met à peindre en France des paysages, des intérieurs, des scènes parisiennes dans les styles des Nabis, surtout de Vuillard, tout en restant pleinement original. Il est inspiré tout particulièrement par les vieilles ruelles de Paris. Dans ces peintures, tous les contours, toutes les formes des maisons et des gens sont pulvérisées. La toile reproduit les vibrations lumineuses de l’air, de la pierre, d’un vêtement ou d’objets bigarrés : l’environnement urbain plane dans une pluie luminescente, formée de petites touches irrégulières. Tout est pour Pougny prétexte à la peinture pure. Les objets les plus inattendus (sièges aux formes étranges, instruments de musique, chevalets, tissus anciens, céramiques…) qui se trouvaient dans son atelier de la rue Notre-Dame des Champs deviennent thème pictural : chaises, masques, palettes. Caisses à peinture, étoffes aux arabesques orientales, tables, sont isolés par l’artiste et instrumentés, comme de la musique de chambre, dans des accords intimistes.

    Dans ses natures-mortes comme dans ses scènes de rue, Pougny saisit la vie vivante qui se tapit à l’intérieur du monde sensible. Tout l’univers chante, le frémissement intérieur des êtres et des choses passe dans ces miniatures orientales. Le format des toiles est lui-même inhabituel. Il est presque toujours petit et souvent allongé, ce qui donne l’impression que peuvent donner les panneaux japonais en soie. Toute la création parisienne de Pougny respire la poésie la plus authentique, ce qu’ont souligné tous les critiques. Bernard Dorival écrit que ses œuvres « sont les produits consommés du goût le plus exquis ». Et le dadaïste Tristan Tzara, intitulant son article « Pougny et les voies de la poésie », le termina par ces mots : « Le secret de la peinture de Pougny réside dans le fait qu’elle est poésie. Non pas par la représentation des objets – bien que celle-ci joue aussi son rôle de prétexte – mais par la nature intrinsèque de son expression qui naît d’un instant fugace, d’une lueur, d’une vibration : un univers contenu dans un microcosme et reproduisant par ses répercussions, de vague en vague, la richesse même sur laquelle se fonde la possibilité de connaissance de l’homme ».

    Ce qui frappe dans les toiles de Pougny, c’est le travail des textures qui montre que toute l’œuvre du peintre appartient à l’École Russe du XX siècle, pour laquelle le traitement multiforme du tissu même du tableau fut un des principes essentiels.

    L’héritage pictural et théorique de Vassili Kandinsky est trop connu pour qu’il soit possible dans une étude d’ensemble de résumer son importance. Nous nous limiterons à la période parisienne entre 1933 et 1944. On peut appeler cette période la synthèse de toute la création du peintre russe. Sous l’influence des découvertes scientifiques sur les infiniments petits, toute une série de tableaux de la période parisienne, sont le résultat de l’observation de la nature organique. Dans les cristaux, dans la structure des plantes, des minéraux, dans le monde microscopique, Kandinsky trouve les processus et les lois qui prouvent la parenté du développement de la nature et de l’art. Il y a là sans doute une leçon tirée des idées du mécène, peintre théoricien de l’art (et médecin-général !) Nikolaï Koulbine, qui en 1910, a mis à jour dans ses articles du recueil Le Studio des Impressionnistes [Stoudio impressionistov] le parallélisme entre les lois et les processus chimiques.

    Les plus belles toiles de la période parisienne sont sans doute les dernières, comme Contrastes réduits (1941), Une fête intime (1942), Divisions-Unité (1943), Élan Brun (1943), Élan Tempéré (1944), Isolation (1944), où Kandinsky utilise des motifs asiatiques dans une instrumentation parfaite de tons discrets et harmonieux et de formes stylisées. Toute la peinture de Kandinsky est pénétrée d’un esprit religieux ; lui-même disait qu’il fallait regarder ses tableaux comme l’on regarde une iconostase. Mais cet élément religieux est épars, dissous, il est à l’intérieur, dans le matériau même et dans le travail sur ce matériau. Dans la création kandinskyenne on sent « la présence de Dieu dans tous les éléments » dont parle Goethe (« In allen Elementen Gottes Gegenwart »).

    Léopold Léopoldovitch, Stürzwage, connu sous le nom que lui a donné Apollinaire de Survage, est l’un des peintres les plus doués et les plus originaux parmi ceux qui sont venus de Russie travailler dans la capitale française. A Paris il découvre Cézanne qui, après Matisse, exerça sur sa création d’alors une influence certaine. Le tournant de sa vie fut sa rencontre fortuite devant Notre-Dame d’Archipenko qui l’introduisit dans les milieux artistiques parisiens. Survage put ainsi montrer ses œuvres à partir de 1911 au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne. Archipenko lui fit connaître aussi la célèbre baronne Éléna Frantsevna Oettingen dans le salon de laquelle il eut la possibilité de rencontrer la société la plus choisie de Paris artiste : Picasso, Braque, Modigliani, Léger, les Delaunay, Brancusi, Severini, Marcoussis, Max Jacob, Blaise Cendrars, Tristan Tzara… La fréquentation de ce milieu permit à Survage d’approfondir sa vision du monde où le principe spirituel s’affirmera pour toujours dans sa création. Dès 1912, il sort définitivement de l’influence de Cézanne et de Matisse et trouve sa propre voie dans un cubisme spécifique.

    Si chez les cubistes classiques le système des surfaces se construisait sur un seul axe général représentant les objets, limités par la distance de l’angle de vision de l’artiste, Survage crée une perspective cubiste du paysage à deux dimensions dont la source sont les contours de la structure interne des objets épars, nés du rythme. Les formes géométriques des métaphores plastiques disposées autour des axes intérieurs dans un nouvel ordre, créent un ensemble qui exprime parfaitement la profondeur spatiale, grâce aux rapports établis entre les parties isolées du tableau : « La peinture est un art qui a deux dimensions. Il faut faire comprendre la troisième dimension, mais non point l’imiter. »

    De 1924 à 1932 Survage paie son tribut à l’engouement général pour les formes classiques monumentales et donne alors une place centrale à la figure humaine. Les tons tendres de sa palette changent, deviennent contrastés, épais, denses, sous l’influence de l’éclairage vif du littoral émeraude de la France et de l’Espagne où il passe ses étés. La construction du tableau devient son sujet dans lequel sont tressés des réseaux de lignes (Les Baigneuses, 1928, Mains et poissons, 1929, Pleureuses, 1930, Personnages, 1933, Adam et Eve, 1934, La belle et la bête, 1936).

    A partir de 1939, Survage commence à employer un procédé antique de fabrication des couleurs à la caséine qui gardent toute leur fraîcheur sans altération, comme sur les fresques de Pompéi. Il essaya de préparer une émulsion de caséine, d’huile de lin et de mastic spécial dont il couvrait plusieurs fois des planches sur lesquelles était collé du papier ; il obtint ainsi la solidité du marbre. Les nuances transparentes ou mates des couleurs augmentent le relief particulier des compositions.

    En dehors de la peinture de chevalet, Survage travailla pour le théâtre. Ainsi en 1922 il fit pour les Ballets Russes de Diaghilev les décors de Mavra de Stravinsky (livret de Boris Kochno) selon son système d’organisation de la perspective cubiste.

    Il convient de mentionner à part, parmi les artistes venus de l’Empire Russe, le groupe juif de l’École de Paris, qui se distinguent par les traits spécifiques de leur art. Il faut noter que presque tous sont « figuratifs », ce qui dément la théorie, mise en avant quelquefois, selon laquelle la naissance de l’art abstrait aurait été conditionnée par la vision du monde iconomaque sémite qui s’appuierait sur les commandements mosaïques.

    Les artistes juifs du début du XX siècle ne furent pas attirés par l’art sans-objet. On peut expliquer une telle répugnance à l’égard de la non-figuration ou à l’abstraction par le fait que la peinture juive, à cause des conditions sociales et religieuses, n’avait pas de tradition solide. Déjà, avant la première guerre mondiale, il y eut à « La Ruche » des débats entre les artistes juifs au sujet de la création d’une peinture juive nationale. Selon Henri Berlewi, tous étaient sous l’influence des idées de Vladimir Stassov, exprimées dans son livre de 1905 sur le sculpteur russe de confession juive Mark Antokolski, sur la spécificité du folklore juif et sur les influences judéo-orientales sur l’art slave. Au début des années 1920, ses discussions se prolongèrent à Berlin autour de Natan Altman, de B. Aronson, d’Issachar Rybak et de Léon Zack. On publia même en 1922 un livre Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst [Artistes juifs dans l’art russe contemporain]. Berlewi reconnaît que lui-même et Lissitzky furent les seuls artistes juifs qui « aient sacrifié leur amour pour le monde juif fantastique sur l’autel du constructivisme ».

    On peut dire que Chagall fut le père de la peinture juive nationale dont les thèmes sont encore aujourd’hui loin d’être épuisés. Sa ligne poétique et primitiviste fut suivie en particulier par Mané-katz ; il y a cependant une autre ligne que l’on pourrait appeler expressionniste, marquée par la nervosité du trait, la déformation des représentations, la cassure des contours. A cette dernière manière on peut rattacher les travaux de Milman, de Mintchine, de Krémègne, de Volovick et de Chaïm Soutine. Quelques années avant sa mort prématurée, Soutine se détacha de tout le groupe pour connaître une gloire mondiale méritée.

    Dans ses portraits, ses bouquets et ses paysages, Krémègne a suivi imperturbablement la voie de Cézanne sans changer ni sa palette, ni sa manière, ni sa technique.

    A l’inverse de Krémègne, Volovick, originaire d’Ekatérinoslav, arrivé à Paris au début des années 1920, travailla d’abord dans la manière cubiste de Braque, mais par la suite se mit à peindre à la manière impressionniste.

    On ne saurait mieux caractériser l’art d’Abram Mintchine que par ce qu’en disait Denis Roche après une exposition russe du groupe en 1932 : « Sa peinture, en contradiction avec sa débilité physique, est vigoureuse, pleine, grasse, gaie aussi. Elle oscille insensiblement du jaune à l’orange et au vermillon, et s’exalte dans l’ocre. Mintchine a de très beaux portraits et de très beaux canaux. »

    Le génie de Chagall s’est manifesté dans tous les domaines des arts plastiques, peinture de chevalet, décors de théâtre, illustrations de livres, vitraux, tapisseries. Par le lyrisme de son œuvre il a enrichi le trésor culturel de l’humanité, créant le mythe de l’amour éternellement jeune, inondé de la lumière enchantée des chatoiements de couleurs qui embellissent, tels des bouquets somptueux, ses toiles oniriques. Chagall a donné au monde la joie de l’existence, ses couleurs sont vives comme des pierres fines, elles séduisent et charment par leurs harmonies de rêve. Les sujets sont devenus proches et familiers pour tous, comme sont proches les contes d’Andersen.

    Quand en 1922 Chagall quitta la Russie soviétique pour Paris, Vollard lui proposa de faire des illustrations. 96 gravures hors-texte pour Les âmes mortes de Gogol et 100 pour les Fables de La Fontaine enrichirent son expérience créatrice. C’est pourquoi, après un voyage à Tel Aviv et en Syrie en 1931, il se mit à illustrer la Bible et, plus tard, accepta la commande de Tériade pour l’illustration de Daphnis et Chloé. Afin de se familiariser avec les vestiges de la civilisation antique, il entreprit deux voyages en Grèce en 1952 et 1954.

    Pendant la Seconde Guerre mondiale il partit pour l’Amérique en 1941 et ne revint en France qu’en 1947 ; il s’installa alors à Vence où la végétation luxuriante de la côte méditerranéenne ouvrit devant lui les richesses et la variété des couleurs d’un monde quasi mythique. Sa manière picturale se transforma brusquement sous l’influence d’une lumière nouvelle. Il interprète à sa façon les vues d’un Paris fantastique où les architectures sont rendues de manière allégorique par les personnages.

    Mané-Katz fut l’un des rares peintres juifs dont tout l’œuvre est une reproduction fidèle de la vie des Juifs de la diaspora dans les pays slaves. Il raconte pour le monde la geste des antiques prophètes de son peuple, des lecteurs de la Tora, des vieux rabbins, des talmudistes, des rites nationaux, des musiciens spécifiques… Tous ces thèmes sont proches des Juifs et leur sont chers quand ils vivent, sans s’assimiler, avec les populations autochtones, en conservant leur foi, leur langue, leur vision du monde. Chagall vient immédiatement à l’esprit « Chagall a choisi la fantasmagorie, alors que Mané-Katz penche plutôt au réalisme […] Chez Chagall, le ghetto devient une fable miraculeuse. Chez Mané-Katz, c’est un souvenir poignant, une vision angoissée qu’il ressuscite avec précaution »

    Mané-Katz arrive à Paris en novembre 1921. Ici, il rencontra son ami L. Blumenfeld chez lequel s’était formé un centre d’études de la culture juive. Blumenfeld traduisait les écrivains juifs en français et poussa Mané-Katz à devenir le chantre de la diaspora juive. Il l’introduisit dans les cercles artistiques de Paris, lui fit connaître des critiques en vue, l’aida à organiser sa première exposition personnelle à la galerie Percier en 1923. Sur cet homme de petite taille, à l’ample chevelure blanche, on n’a jamais rien dit de mal dans le milieu de Montparnasse, qui ne se distingue pourtant pas par une bienveillance excessive des artistes entre eux.

    Chaim Soutine est arrivé à Paris en novembre 1913, il avait alors dix-neuf ans. Il s’installa dans la célèbre « Ruche », au coin de la rue Dantzig, en face des Abattoirs de Vaugirard ; là on louait des ateliers très modestes sans gaz, électricité, ni eau, surtout à des artistes étrangers (Russes, Italiens, Juifs). A « La Ruche » vécurent Chagall, Krémègne, le sculpteur Lipchitz, l’écrivain Cendrars.

    Le seul peintre pour qui Soutine ait eu une véritable admiration, c’est Rembrandt. Selon le témoignage de Térechkovitch, il aimait presque exclusivement le maître hollandais, et aussi Courbet. C’est de Rembrandt, et aussi de Courbet, que vient cette tendance de Soutine à avoir une facture épaisse, à employer des tons sombres. Mais ce qui est le trait soutinien, c’est la mise à nu de la « chair triste » (caro tristis). Toute son œuvre est pénétrée par un élan passionné pour découvrir dans tout le créé le frémissement universel d’une humanité qui est de passage dans la Vallée des larmes…

    Dmitri Bouchène a fait toute sa carrière à Paris ; il est l’exemple même de l’esprit et des goûts raffinés qui caractérisent les artistes du « Monde de l’art ». Et cet esprit et ce goût sont entièrement pétersbourgeois. Il est arrivé en France en 1925, ayant commencé à travailler en Russie. Alexandre Benois fait remarquer que « se retrouvant à Paris, il était déjà un maître tout à fait prêt, dans le sens de la discipline artistique ». Et Benois continue : « L’atmosphère de l’Ermitage a créé autour de lui (autour de nous tous) une sorte de cercle magique de concentration. » Dans l’exposition russe de groupe en 1932, Bouchène a montré des paysages de France et d’Italie et des fleurs « légèrement assemblées dont on ne doit jamais se fatiguer ». Toute cette période est Bouchène (chez lui, le pastel acquiert toute sa sève de la peinture à l’huile) les motifs les plus éculés retrouvent toute leur fraîcheur et l’effet de surprise qui étonne tant tous ceux qui après d’innombrables représentations de Venise ou de Florence, les voient tout soudain en réalité. »

    Térechkovitch est, lui en France, dès 1920. Ses premiers pas à Paris furent difficiles. Il a connu la misère, dut faire des travaux pénibles pour subsister. C’est le critique Sergeuï Romov, très pro-communiste, qui le sortit de cette situation, en lui donnant chaque mois une partie de son salaire d’ouvrier typographe. Pendant les années 1920, Térechkovitch fréquente assidument la Rotonde. Il prend part aux discussions bruyantes des habitués de ce centre artistique du centre de Paris, où chaque soir pouvaient apparaître Foujita, Pacsin, Léger, Friesz ou Soutine. Téréchkovitch avait noué une forte amitié avec ce dernier et ils se livraient tous les deux à des discussions passionnées. Cependant, Soutine n’a pas eu la forte influence sur Térechkovitch, car leurs approches étaient trop différentes : le Térechkovitch idyllique ne pouvait guère comprendre les tragiques vivisections de la vie qu’opérait Soutine. Térechkovitch avoue pourtant que Soutine lui a appris « à s’affirmer et à se convaincre que une seule chose compte pour un peintre – être soit même ». En 1926, eut lieu sa première exposition avec Roland Oudot. Il appartenait alors au groupe de la « Réalité poétique » dans lequel se trouvait les suiveurs de Matisse, de Bonnard et de Vuillard. Ce courant, dont l’apogée se situe dans les années 1930, ne prétendait aucunement à la transfiguration révolutionnaire de l’art et se tenait loin des recherches les plus nouvelles, étant certain que les possibilités de la nature sont inépuisables. La mer, la forêt, les intérieurs, les visages d’enfants et de femmes – voilà les thèmes des intimistes de la « Réalité poétique », des Térechkovitch en particulier. Il est inspiré par la province et ses guinguettes, ses berges fluviales, ses promeneurs en barque, ses parcs romantiques. Ses couleurs irisées (framboise, noir ombre, turquoise, abricot, citron) embellissent ses séries de femmes et de fillettes, habillées de vêtements anciens, qui l’on rendu célèbre à son époque. D’une certaine manière, Térechkovitch est un artiste d’une sorte de « Monde de l’art » français. Bien qu’il n’ait eu aucun rapport direct avec le « Monde de l’art », le raffinement des lignes, la délicatesse de la palette, le caractère gracieux des représentations, l’apparentent mutatis mutandis, à des artistes du type de Somov. Téréchkovitch est le chantre des joies de la vie, d’un monde idyllique.

    Dans cet article, il a été beaucoup question, mais pas seulement, de l’art russe de tendance figurative à Paris. On ne saurait oublier, cependant, que les mouvements les plus novateurs des années 1920-1960 furent, pour les Russes aussi, le cubisme et l’abstraction. C’est dans ce sillage que se situent les œuvres incomparables d’Andreenko, de Survage, de Charchoune, d’Antoine Pevsner, de Kandinsky, de Léon Zack, d’Hosiassan, de Mansourov, d’Annenkov, sans parler du superbe triumvirat que forment Lanskoy-Poliakov-Staël. Après la Seconde Guerre mondiale, apparurent à Paris « l’art informel », « l’art brut », « les nouveaux réalistes » qui marquèrent, par exemple, une Anna Staritsky ou une Ida Karskaya… Après 1945, on assiste à une nouvelle conception du rapport de l’artiste à l’art. Il y eut la réaction de nombre de peintres non-figuratifs non seulement contre la peinture illustrative mais aussi contre l’esthétique de type constructiviste (en guise d’exception, Antoine Pevsner, au contraire, paracheva à cette époque son « réalisme constructeur »), au profit de gestes volontaristes et automatiques ayant pour objectif de créer, sans aucune médiation mentale, professionnelle, théorique, des interactions entre le corps en action artistique et le matériau élaboré. Il faut ajouter qu’il y eut chez les jeunes artistes qui se firent connaître après la guerre de 1939-1945 une prise de conscience des réalisations faites par les grands novateurs russes du premier quart du XX siècle.

    Nous citerons en conclusion les phrases si justes de Dora Vallier : « L’identité, sa propre identité que la peinture russe avait trouvée au début du siècle, s’affirmera désormais au-delà des frontières de l’Union Soviétique. Y a-t-il peintre plus russe que Poliakoff, « iconiquement parlant ? Ou un Nicolas de Staël, tendu dans un élan extrême ? Ou un Lanskoy qui semble illustrer le dicton russe ‘le risque est une noble action’ ? Enfin, les formes et les couleurs qu’un Dmitrienko conçoit ne viennent-elles pas d’un monde qui est, par rapport à nous, un ailleurs ? L’originalité de chacun de ces peintres ne serait-elle pas l’image révélée, la proclamation du non-dit enlisé dans la peinture russe ?»

    NOTES :

     [1] Voir, par exemple, l’affiche de Larionov « Grand Bal des artistes, Travesti Transmental, Vendredi 23 février 1923 au profit de la Caisse de Secours Mutuel de l’Union des Artistes Russes, Bullier, 31, avenue de l’Observatoire ».

    [1] Par exemple, le catalogue de l « Exposition d’art russe » à Paris en 1921, cf. G. Loukomski, « Mir iskoustva » [Le Monde de l’art], Jar Ptitsa, N°1, p. 17-18.

    [1] Par exemple, les monographies de S. Makovski sur Sérov (1921) et de A. Lévinson sur Bakst (en anglais, en 1922, en français en 1924).

    [1] C’est la troisième période du « Monde de l’art » ; la première —diaghilévienne —se termina en 1906 ; la deuxième, ayant à sa tête Alexandre Benois, Somov et Roerich, dura de 1910 à 1917.

    [1] Il est vrai que le « Monde de l’art » avait exposé autour de 1913 des artistes « de gauche », comme Larionov, Natalia Gontcharova, Tatline, Yakoulov etc.

    [1] G.B. Yakoulov, « Pis’ma iz Parija »[Lettres de Paris], lettre 1, manuscrit se trouvant dans la Galerie nationale d’Erevan, fonds 164, unité de conservation 267, p. 3, 4.

    [1] Cf. Catalogue Art Russe, Bruxelles, Cahiers de Belgique, 1930.

    [1] Cf. Catalogue Exposition d’Art Russe, Paris, Galerie La Renaissance, 1932.

    [1] Les femmes de bonne humeur (1917), La Belle au bois dormant (1921), Phèdre et La nuit ensorcelée (1923). Voir le catalogue-monographie de Natalia Avtonomova et John Bowlt, Liev Bakst. K 150-liétiyou so dnia rojdéniya [Liev Bakst. À l’occasion du 150ème anniversaire de sa naissance], Moscou, Musée national Pouchkine, 2016

    [1] Cf. A. Lévinson, « Vozvrachtchénié Baksta » [Le retour de Bakst], Jar-Ptitsa, N°9, p. 2-5.

    [1] Cf. A. Lévinson, « Somov », Jar-Ptitsa, N°3, p. 17-20.

    [1] Cf. J. Cl. Marcadé, « L’œuvre picturale profane du père Grégoire Krug », dans Un peintre d’icônes. Le Père Grégoire Krug, Paris, Institut d’études Slaves, 2001, p. 11.

    [1] Les « Khoudojestviennyïé pis’ma » [Lettres sur l’art] de Benois parurent dans le journal pétersbourgeois de I Ghessen et V.D. Nabokov Rietch’ [La Parole] du 14 novembre 1908 au 14 avril 1917. Dans les années 1930, les nouvelles « Lettres d’art » parisiennes dépassaient les 200, voir I.S. Silberstein, A.N. Savinov, Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit…], Moscou, 1968.

    [1] A Benois, « Diaghilevskaya vystavka » [L’exposition diaghilévienne], in I.S, Silberstein, A.N. Savinov, Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit…], op. cit., p. 501-502.

    [1] Voir G. Loukomski, « Kak jiviot i rabotaet I. Ya. Bilibine » [Comment travaille Ivan Bilibine], Jar-Ptitsa, N°2, p. 33-34, et S. Ernst, « I. Ya. Bilibine (k. 25-letiyu khoudojestviennoy déyatel’ nosti) » [Ivan Bilibine. Pour le 25ème anniversaire de son activité artistique], Jar-Ptitsa, N° 14.

    [1] J. Roche-Mazon, Contes de la couleuvre, Paris, Boivin Cie, 1932 ; la traduction en français du conte de Pouchkine sur le petit poisson d’or (1934).

    [1] Lettre d’Alexandre Benois à A.N. Savinov du 27.07.1959 dans : I.S. Silberstein, A.N. Savinov Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit …], op. cit., p. 704-705.

    [1] Voir : A. Benois, « Zinaïda Sérébriakova » [1932] dans : I.S. Silberstein, A.N. Savinov Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit…] op.cit., p. 219-222 ; S. Ernst, Z.E. Sérébriakova, Pétrograd, Akvilon, 1922.

    [1] Fécondité, d’après Zola film d’Etievant et d’Evreïnov ; La dame de pique, film de F. Czep.

    [1] Cf. VI. Tatarinov, « Soudieïkine au cabaret », Jar-Ptitsa, N°12, p. 22-23.

    [1] Jar-Ptitsa, N°1, p. 23.

    [1] Alexandre Yakovlev est mort en 1938. Voir : A. Benois, « Vystavka Aleksandra Yakovleva » [Une exposition d’Alexandre Yakovlev] [1933], « Skontchalsya Aleksandr Yakovlev »[Alexandre Yakovlev est mort] [1938], in : I.S. Silberstein, A.N. Savinov Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit… ], op.cit., p. 223-228 ; voir aussi : A.S., « A.E. Yakovlev v Afrike »[Alexandre Yakovlev en Afrique], Jar-Ptitsa, N°14, p.25-31.

    [1] Visages de Russie, textes de Louis Réau, A. Lévinson, Antoine, K. Shéridan.

    [1] Denis Roche, préface du catalogue de l’ « Exposition de l’Art Russe », à Paris en 1921.

    [1] « Boris Grigoriev », Jar-Ptitsa, M° 12, p. 22-23, 9.

    [1] Lollii, L’vov, Jar-Ptitsa, N°10 [1924], p. 6 ; sur Boris Grigoriev, voir aussi : A. Benois, « Vystavka Borissa Grigoriéva » [Une exposition de Boris Grigoriev] [1937] et « Pamiati Borissa Grigoriéva » [A la mémoire de Boris Grigoriev] [1940] in : I.S. Silberstein, A.N. Savinov Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit…], op. cit., p. 241-250.

    [1] Cf. Jar-Ptitsa, N° 7.

    [1] A partir de 1915 commence le travail de Larionov pour les spectacles de ballet. La passion pour la danse s’empare de toute sa personne jusqu’à la fin de sa vie. Dans ses dessins et ébauches représentant des danseurs, des danseuses, des hommes de théâtre, groupés autour de Diaghilev, il y a la même liberté du trait, la même vivacité, le même dynamisme que dans sa création autour de 1910. C’est le cas, par exemple des dessins et aquarelles pour le « Voyage en Turquie », voyage qui n’a été fait que dans l’imaginaire du peintre. Voir la liste des décors de Natalia Gontcharova et Larionov dans le livre de Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov,.Paris, Klincksieck, 1971.

    [1] En 1912, Pougny prit part à « L’Union de la jeunesse » péterbourgeoise, en 1914, lui et sa femme Ksana Bogouslavskaya, financent l’almanach futuriste Le Parnasse rugissant [Rykayouchtchi Parnas] ; en 1915 le couple Pougny organise les expositions « Tramway V » et « 0.10 » à Pétrograd.

    [1] Bernard Dorival, préface de la « Donation Pougny »Paris, Orangerie des Tuileries, 1966.

    [1] Tristan Tzara, dans le catalogue « Pougny. 1894-1956 », Paris, Galerie Charpentier, 1961. Voir le catalogue Pougny à Paris (Musée d’art moderne de la Ville de Paris) et à Berlin (Berlinische Galerie) en 1993

    [1] Cf. N. Koulbine, « Svobodnoïe iskousstvo kak osnova jizni » [L’art libre comme fondement de la vie]

    [1] Catalogue de l’exposition « Survage » au Musée Galliéra, 1966.

    [1] Cité par E. Stenenberg, Russische Kunst. Berlin 1919-1932, Gebr. Mann Verlag, 1969, p. 16.

    [1] Michel Ragon, Mané-Katz, Paris, 1960, p. 46.

    [1] A. Benois, « Vystakva D. Bouchèna » [Exposition Bouchène], in I.S. Silberstein, A.N. Savinov Alexandre Benois razmychlyaet… [Alexandre Benois réfléchit…], op.cit., p. 275.

    [1] Ibidem.

    [1] Denis Roche dans le catalogue de l’ « Exposition de l’Art Russe », Paris, 1932.

    [1] A Benois, « Vystavka Bouchèna », op.cit., p. 276.

    [1] Staritsky: Voir à ce sujet le livre-catalogue Anna Staritsky (en russe, allemand et anglais), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2000, p. 16-1

    1 Ida Karskaya: Bonnefoi, Geneviève, Karskaya, monographie éditée à l’occasion de la rétrospective Karskaya, Abbaye de Beaulieu en Rouergue, Ginals, 1972; Karskaya, « Et je parle », livre publié d’après les entretiens avec l’artiste par Vladimir Tchinaev en 1986, traduits par Éléna Brullé, Galerie Pierre Brullé, Paris, 1997.

    1Antoine Pevsner: Voir : Élisabeth Lebon, Pierre Brullé, Antoine Pevsner, catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté, Paris, Galerie Pierre Brullé, 2002

    [1] Dora Vallier, « Russes et Russes » dans le catalogue Quatre Russes à Paris (vers les années 50), Paris, Galerie Melky, 1984.