Catégorie : De l’Ukraine

  • DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

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    DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

     

    L’oeuvre picturale opulente d’Alexandre Doubovyk a connu une première large reconnaissance à partir des années 1990, qui ont vu la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Cependant son travail créateur avait commencé à se manifester de façon originale dès les années 1960, c’est-à-dire après un certain « dégel » qui a suivi la mort de Staline en 1953 et il est devenu d’une totale originalité dans les années 1970-1980, portant la griffe inimitable de l’artiste ukrainien : espace construit, sujets énigmatiques, polychromie totalement idiolectique.

    Face au réalisme socialiste alors dominant dans les années 1950-1960 et ne souffrant pas de déviation « formaliste », Doubovyk bâtit, dans une totale liberté créatrice, un monde d’une richesse inouïe.

    Son oeuvre coïncide avec ce que l’on appelle, mal selon moi, le « Postmodernisme ». En réalité, il s’agit d’une nouvelle modernité, héritière de toute une série de mouvements avant-gardistes depuis le début du XXe siècle où dominent conceptuellement l’Abstraction (lyrique, néo-plastique, sans-objet) et picturologiquement la libération de la couleur (impressionnisme, fauvisme), la construction géométrisante (cubisme, purisme, constructivisme), la libération de la ligne (Art Nouveau, primitivisme), le sur-réel (alogisme et supronaturalisme malévitchiens, surréalisme européen). Ainsi, l’artiste de la seconde moitié du XXe siècle vit sur un héritage. Et les nouveaux mouvements, comme l’Action Painting, le Minimal Art, l’art informel, l’art brut, l’art conceptuel, l’Arte Povera et les performances ne font que porter à leurs conséquences maximales des éléments partiels de tel ou tel mouvement, un peu comme les sectes religieuses qui privilégient dans les Écritures quelques passages dont ils gonflent l’importance et érigent en nouveau dogme…

    Doubovyk est lui aussi un héritier et il assume pleinement cette situation, ne cherchant pas, selon les conceptions européo-centristes freudiennes, à « tuer le père ». Il n’appartient à aucun groupe[1] et prendra ce qui paraît indispensable à sa « nécessité intérieure » et le reconstruira, comme Malévitch y avait invité les novateurs dans les années 1920, en particulier à l’Institut d’art de Kiev en 1928-1930[2]. Toute l’oeuvre de Malévitch est, en effet, fondée sur ce principe poïétique reconstructeur. Il ne s’agit pas de « copier » des modèles, mais de tirer, à partir de structures formelles et des spécificités coloristes existantes choisies, des quintessences nouvelles correspondant au Kunstwollen personnel de l’artiste. Ce n’est pas un hasard si Doubovyk a consacré un texte extraordinairement pénétrant au « Palimpseste ». Il y parle de la vie comme d’un jeu constructif, en citant la παιδεία (paideía), l’éducation des enfants, dans le Livre VII (803c) des Lois de Platon[3]

    D’où chez Doubovyk cet attrait pour le palimpseste qui permet de jouer avec les diverses strates des objets et des faits de la vie. Et l’artiste ukrainien ajoute une dimension cosmique confucéenne au ludisme platonicien, toil »Palimpseste de l’esprit » :

    « Un homme est mesuré non pas des pieds à la tête, mais de la tête aux cieux »[4]

     

     

    ANNÉES 1960

     

     

    Les toiles des années 1950-1960 sont encore figuratives mais bousculant les codes du réalisme socialiste qui était la norme officielle alors en URSS. Ces toiles ont déjà des structures et des motifs que l’on retrouvera dans la création non-figurative de l’artiste à partir des années 1970.

    Parmi les autoportraits des années 1950, celui de 1953 est, certes réaliste, mais sa quasi-monochromie noire avec la seule tache de lumière mêlant ténébrisme et luminisme a de mystérieux accents caravagesques.  Quant à l’Autoportrait de 1958 (le peintre a 27          ans), il est un clin d’oeil vers le style moderne, c’est comme un rêve émanant de son cerveau : on aperçoit la silhouette d’une célèbre toile de Nestérov qui se trouve au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, représentant la fille du peintre Olga. L’Autoportrait de 1968, donc dix ans plus tard, entouré d’une floraison qui sature le fond de la toile renvoie déjà au style fauviste primitiviste du Valet de carreau, à la Machkov. On le voit, l’artiste ukrainien « apprend » encore chez les grands anciens, mais ne les copie pas et déjà sa spécificité et son originalité se font voir de façon déterminée.

    Le format des compositions de cette époque est relativement grand. La création de Doubovyk, a dès le début, le sens et le souci de l’espace, ce qui sera une constante dans l’ensemble de sa production jusqu’à aujourd’hui. Cet espace est construit. Dans cette période de recherche, de la fin des années 1950 aux années 1960, même si l’on sent encore une hésitation dans le choix des référents, le peintre ukrainien montre déjà une forte personnalité comme cela se voit dans une toile déjà très construite comme Les physiciens-atomistes (1963), ou bien L’Opération (1965), Piquet de grève (1966), Wernigerode (1968 et 1970), voire les toiles alliant la souplesse des lignes, les plans plus géométriques et une légèreté décorative primitiviste – Portrait de mon frère, L’aube (1962), Poupée(1965), Amsterdam (1970) ; cela est caractéristique aussi des paysages nordiques qui révèlent une connivence coloriste avec la meilleure peinture finnoise :  Le lac Ladoga (1953), Carélie (1958) Paysage (1968), cela s‘allie également, dans des oeuvres comme Oïkoumène (1963), Îles lointaines (1969), Le lac Ladoga (1967), Tranquillité (1970), à une  cosmicité originelle des formes. Ces éléments de décorativisme primitiviste sont particulièrement présents dans Portrait de M. Jouravel’(1966), dans La fillette au cerceau ou le magnifique Portrait d’Irina.

     

    DU RÉALISME POÉTIQUE AUX CONSTRUCTIONS POLYCHROMES

     

    À partir des années 1970, on voit déjà l’affirmation par Doubovyk de son individualité exceptionnelle. Tous les éléments des cinquante années ultérieures de travail sont déjà là.

    Ce que Doubovyk retient de l’art construit, c’est une abstractisation du cubisme historique, en somme une géométrisation abstraite des éléments picturaux, par exemple dans Maison (1975). De plus, le traitement de la couleur, la polychromie triomphante de l’art doubovykien se situe dans l’héritage du suprématisme malévitchien et de l’art populaire ukrainien. Malévitch est souvent cité dans les écrits du peintre et on rencontre dans beaucoup d’oeuvres de Doubovyk un dialogue avec l’auteur des « Carrés » (voir, par exemple, Métamorphoses (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) où les formes quadrangulaires s’ouvrent sur de nouveaux mondes formels et colorés comme dans la toile Carré noir, 1980). On a donc ici une nouvelle poétique qui s’empare des acquis d’un passé récent pour créer son propre système.

    Dans des oeuvres comme Clepsydre (1977), Harmonie (1975), la série des toiles intitulées « Signes » (fin des années 1970), Éternité (1978), Orgue (1979), Arche (1978), Nirvana (1989), Souvenir de Poitiers (1992), les Peintures murales de Notre-Dame des Anges à Berre-les- Alpes (1996), l’espace est construit comme une architecture.

    La verticalité donne un caractère monumental à ces images qui disent l’intemporalité. Ce n’est pas un hasard si sa première monographie de 2005 commence par un article intitulé « Chronique de l’espace » :

    « L’espace détermine la place d’un certain tout – dans la variété cosmique où est réalisée la cinquième dimension – l’éternité. »[5]

    La verticalité, c’est la vie, l’envolée dans le cosmos, comme on peut l’admirer à partir du début des années 1990 dans la série des Triomphateurs (un des plus beaux exemples est Le Triomphateur de 1991 qui a fait l’objet d’un timbre de la Poste nationale d’Ukraine en 2019). Ce sont les êtres et les choses au coeur de l’infini universel. On trouve un exemple de ces éléments dans le tableau Vol dans l’espace (1976).

    On remarque aussi, dès les premières oeuvres de l’année 1970, où la verticalité est dominante, que celle-ci s’inscrit sur de larges bandes rectangulaires qui rythment horizontalement le quadrangle de la toile, comme une métaphore abstraite de la terre et du ciel, de la mer et du ciel.  Ainsi, des gouaches de la série « le Grand Conseil » 1992, – G-082, G-085), Anniversaire (1993, J-020), Espace (1994), Méditation (1996).

    Cela a été particulièrement développé dans la peinture occidentale après la Seconde guerre mondiale. Réinterprétant sans doute beaucoup de paysages de l’âge d’or hollandais, voire du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, organisant la surface picturale en deux segments signifiant la terre et le ciel, ou encore dans les bandes horizontales du « supronaturalisme » de Malévitch à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les artistes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle ont poursuivi cette abstractisation de ces larges rayures. Nicolas de Staël a magistralement exploité ce procédé, comme Rothko chez qui cette double-triple segmentisation de la surface picturale culminera dans la duplication noire-grise des dernières toiles de 1969. La toile de Doubovyk Espace(1993) est paradigmatique de cette poétique : la séparation du ciel et de la terre est dominée sur la bande supérieure par un cercle qui est comme la métonymie du système solaire de l’Univers tel que l’homme peut le percevoir. Le peintre a lui-même donné des clefs mystiques et spirituelles de cet équilibre qu’il établit entre l’horizontalité et la verticalité[6], incarné dans le monde mystique et spirituel de façon différente que chez Mondrian qui, lui, procède par équivalents sémiologiques minimalistes du réel, alors que la poétique de Doubovyk utilise un vocabulaire abstrait pour dire le monde dans sa complexité

    Notons ici, en ce qui concerne la conception spatiale doubovykienne, la prédilection pour les toiles carrées, encore un signe de connivence avec Malévitch. Le carré est une fenêtre qui ouvre sur la vie, elle est un microcosme métonymique du macrocosme universel.

    Aux éléments constructivo-suprématistes s’ajoute, dès le début, une fascination pour le sur-réel, mais sans que l’artiste ne se laisse jamais entraîner dans les interprétations freudiennes européennes. Un tableau comme La clepsydre de 1977 est une mythification de l’antique horloge qui mesurait le temps par l’écoulement de l’eau à travers son appareillage. Doubovyk en fait un paysage mystérieux, quasi iconique, avec la perspective inversée du temple d’où apparaît l’eau, tandis qu’une énorme flèche rouge vise deux petits nuages et une bannière ornementale en mouvement de dépliement. Cela pourrait passer pour un clin d’oeil du côté du meilleur Magritte avec lequel le peintre ukrainien montre une affinité dans son appétence pour la grande philosophie et les pensées magiques. Le dialogue avec Magritte est frappant dans une toile comme Trapéza (2001), mais le peintre ukrainien reste fidèle à une structure strictement architectonique. Si, de toute évidence, Doubovyk n’est pas « idéologiquement » proche du surréalisme européen, comme nous le dirons plus loin, on constate des corrélations formelles avec ce qui est de meilleur dans ce mouvement : outre Magritte, c’est avec Max Ernst que le peintre ukrainien se confronte dans plusieurs œuvres des années 1990 : les gouaches de la série « Le Grand Conseil » (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Méditation (J-023), Triomphateur ( 1995) sont des masses qui sont à la fois surface et profondeur, dans « la région frontière du monde intérieur et du monde extérieur »[7]. Des toiles comme le diptyque Le Duel (2000-2010) voient les masses esquisser un mouvement dansant en efflorescences.

    TOTEMS ET FLORALIES PICTURALES

    Un autre vecteur poétique se manifeste chez Doubovyk dès les années 1970, c’est la tendance à « totémiser » les éléments formels géométrisés. Cela se voit particulièrement, par exemple, dans la toile Mirage (1977). Dans une poésie de 2014, le peintre dit :

    « Avec un délice renouvelé

    Se dresse un mirage dans un désert »[8]

    Dans Mirage ou Tables de la loi (1977) apparaît le motif abstrait d’une forme arrondie, formant un seul pictogramme avec une courte colonne. Cela ressemble à un visage sans visage, un peu comme celui des personnages énigmatiques de Malévitch autour de 1930. En fait, nous voyons au cours de toute sa création ultérieure que ce pictogramme devient pour l’artiste ukrainien sa marque de fabrique, sa « mascotte », ayant une valeur polysémique, qu’il résumera dans l’idée de bouquet, ce Bouquetdont il avait nommé une toile de 1965. Tantôt stylisé, tantôt flamboyant (Carnaval, 1987, Carnaval, 1991, Anniversaire, 1993, J-021), réceptacle de tout un monde (Hollande,1971), il aboutit à ce signe abstrait, qui à côté des cercles concentriques et des carrés (Tables de la loi, 1977 (Les fêtes,1979), sont des éléments essentiels du vocabulaire formel du peintre. L’on sait que les roses ont des épines et que la vie n’est pas sans épines : peut-être c’est ce que nous dit la belle toile Bouquet d’épines (2005)

    Dans ses écrits, Doubovyk rejette plusieurs tendances de la modernité. En 2011, il reproche à l’art contemporain d’avoir « perdu l’énergie », d’être « un art d’impotents »[9]. Et d’affirmer :

    « La vie est énergie. La surface plane du tableau est un champ magnétique »[10]

    Il se dresse contre l’ascétisme formel et coloré, contre l’obscurité, mais pour l’hermétisme, contre le freudisme et contre l’idée que l’art est « marginal ; il refuse autant tout nationalisme étroit que le « sur-art » partout et sans frontières (Beuys) ; Il est pour le tableau, pour l’individualité créatrice, pour l’éthique.[11]  Et de proposer :

    « Créer un totem contemporain, des figures et des formes capables d’incarner un maximum de contenu de la conscience et de la foi humaines, celles des idées traditionnelles les plus importantes et les plus stables, un certain centre unifié de la force ‘magique’ en tant que garantie d’un accord et d’une compréhension mutuelle entre les humains ».[12]

    Dans ce « totem contemporain » où Doubovyk voit le vrai visage de son art jusqu’à aujourd’hui, le bouquet, n’a cessé de subir des transformations à partir de sa structure immuable, idéographique ou pictographique, pourrait-on dire. Il se retrouve dans un très grand nombre de tableaux, tel un leitmotiv musical. Dans cet archétype est contenu l’Univers dans sa multiplicité formalo-colorée. Il est un embryon conceptuel de toutes les possibilités d’effloraisons picturales, un germe (Bouquet, 1966, J -042-5-009). Ce « Bouquet blanc » est « le symbole de la Dimension Humaine, c’est le Tao de la singularité. Ce symbole est tourné vers le futur »[13] .

    Dans Bouquet coupé (1974) il est scindé en deux hémisphères « cervicaux » avec une face sombre et une claire, une qui a besoin d’éclairage et l’autre qui est naturellement, spontanément, source de vie. Ici est magnifiée cette « esthétique florale » que Malévitch décelait chez Fernand Léger, mais qui chez Doubovyk est conditionnée non seulement par le substrat plastique de la peinture d’icônes, mais également par l’incroyable richesse de l’art populaire de sa patrie. Cela est magnifiquement représenté dans la gouache intitulée Ukraine (1995). C’est dire que la « floralité » doubovykienne fait exploser les constructions strictes dans un feu d’artifice coloré. En cela il est unique dans l’abstraction coloriste du XXème siècle. Selon moi, une Sonia Delaunay, qui nous a dit que sa mémoire picturale avait sa source dans la polychromie du monde ukrainien de sa petite enfance, pourrait ici être invoquée, mutatis mutandis, pour cette féérie coloriste. Mais, évidemment, la picturologie de Sonia Delaunay est tout à fait autre que celle de Doubovyk, elle est plutôt du côté musical que du côté architectonique. Et puis elle ne recherche pas, comme le fait Doubovyk, de nouveaux dialogues sémantiques, ni de nouvelles réinterprétations des modes picturaux.

     

     

     

     

     

    PALIMPSESTE ET LUDISME

     

    De là l’importance chez Doubovyk de deux éléments propres à sa poétique : le palimpseste et le jeu, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut.

    Ce n’est pas un hasard si le peintre ukrainien a choisi comme un des paradigmes essentiels de sa création cette métaphore désignant une surface (parchemin, manuscrit ou tablette) où l’on a écrit un texte nouveau sur un texte effacé. Écrire, c’est peindre en grec, en ukrainien, en russe, comme en chinois. « L’oeuvre de Doubovyk est un palimpseste » a écrit le critique ukrainien Alexandre Soloviev[14]. Les connaissances de l’artiste sont très érudites comme en témoignent ses écrits, traités et pensées. Cela lui permet de faire dialoguer le présent avec le passé occulté. Plusieurs toiles du début des années 2000 s’appellent Dialogue, Duel ou Labyrinthe. Écoutons l’artiste :

    « L’essence du palimpseste est l’insatisfaction du présent et la quête de la révélation […] Nouvelle lecture d’un texte usé […] Apparition d’un nouveau sens et d’ »une nouvelle énergie ».[15]

    Le palimpseste est « une sape de la conscience« , « la combinaison et la confrontation des images, des faits, des symboles, des nanotechnologies et des strates archaïques de la conscience sur une multitude de niveaux »[16].

    Le palimpseste n’est pas celui qu’il trouve en Europe lorsqu’il visite à Francfort le 1er septembre 2011 l’exposition de Francisco Clemente, justement intitulée « palimpseste » :

    « Des pigments de couleurs mélangés à l’urine. J’éprouve alors une rupture : l’art contemporain donne une sensation d’ennui, de je ne sais quoi de perpétuellement vu et revu depuis longtemps ».[17]

    Ainsi, le dialogue est un thème favori des toiles doubovykiennes, il est aussi à l’oeuvre dans les palimpsestes qui confrontent présent et passé. Il y voit, en partie, une référence à la conception byzantine qui rejette « le ” moi ” au profit de ” l’au-delà du moi ”, c’est-à-dire de l’esprit. D’où les dialogues, d’où la verticalité en tant qu’axe autour duquel cet esprit mène sa ronde. Structure permanente. »[18]

    Les juxtapositions, les mises en abyme, les symboles qui sont « une zone-tampon entre le monde humain rationnel et le chaos, l’inconnaissable »[19], sont le fruit d’un des vecteurs essentiels de la poïétique de Doubovyk, le jeu. Nous avions noté au début que l’artiste ukrainien se réfère explicitement au passage du VIIème Livre des Lois de Platon où le philosophe grec affirme que le jeu fait partie de l’éduction de tous les citoyens, des artistes, des soldats et des philosophes :

     « Je dis qu’il faut s’appliquer sérieusement à ce qui est sérieux et non à ce qui n’est pas sérieux; que par nature la divinité est digne de tout sérieux marqué de bonheur, mais que l’homme […] a été fabriqué comme un jouet de la divinité, et que cela constitue du point de vue de son être ce qu’il y a de meilleur en lui : c’est donc en se conformant à ce mode d’être, en jouant aux plus beaux jeux possibles, que tout homme et toute femme doivent ainsi passer leur vie.[20]

    Après Platon, la pratique ludique dans tous les arts et la littérature sur le jeu sont très abondantes. Je me contenterai de mentionner quelques faits qui situeront la création de Doubovyk dans cette ligne universelle. En 1938, le savant hollandais Johan Huizinga fit paraître un essai pionnier intitulé Homo ludens, où il montre les dimensions esthétiques du jeu :

    « Les termes dont nous pouvons user pour désigner les éléments du jeu, résident pour une bonne part dans la sphère esthétique. Ils nous servent aussi à traduire des impressions de beauté : tension, équilibre, balancement, alternance, contraste, variation, enchaînement et dénouement, solution ».[21]

    L’art partage avec le jeu social son total désintéressement par rapport à l’utilitarisme : comme lui, il est gratuit et improductif. Les deux participent à la « cérémonialisalition » symbolique, permettant de combler l’angoisse existentielle que provoque le mystère du monde et de l’homme. Celui-ci a depuis toujours, afin d’assurer un équilibre par rapport à sa vie laborieuse, institué le jeu, depuis le jeu sacré liturgique jusqu’à la carnavalisation de la vie que le théoricien de la littérature russe Bakhtine a érigé en catégorie universelle à partir de la vie et de l’oeuvre de Rabelais.

    L’instinct ludique, le Spieltrieb de l’homme, a été affirmé dans l’esthétique de Schiller, pour laquelle le jeu est toujours authentique dans la mesure où il est libéré de toute exigence de réalité.[22]

    Et on ne saurait oublier que le peintre, designer, poète, penseur Alexandre Doubovyk est du même pays que le premier philosophe religieux slave Skovoroda, platonicien, quoi qu’en ait dit le grand phénoménologue kiévien Goustav Chpet[23].  Hryhoriy Skvoroda parle de choses sérieuses en s’amusant, avec joie. Il revendique l’amusement – en ukrainien, zabava ; les Grecs nommaient   diatribe les jeux rhétoriques sur l’agora chez Aristophane ; en vieux-slave il y avait le gloum, la plaisanterie… Toutes ces formes ludiques sont la « cime (la corypha), le sommet, la fleur et le grain de la vie humaine ».[24]. Dans une dédicace à son ami Kovalinski, le penseur ukrainien écrit :

    « Beaucoup demandent : mais que fait donc Skovoroda ? À quoi s’amuse-t-il ? Eh bien, moi je suis dans la joie en parlant du Seigneur. Je suis dans la gaîté en parlant de Dieu mon Sauveur […] n’est-il pas vrai que chacun chérit son propre amusement ? »[25]

    Je note aussi que l’Ukrainien Malévitch n’hésite pas à faire des comparaisons humoristiques dans tous ses écrits, voire dans l’appellation de certains tableaux suprématistes… J’ai pu parler de « l’humour grave » malévitchien face aux « gamineries sérieuses » de Marcel Duchamp…

    Enfin, encore pour rester dans le domaine ukrainien, je mentionnerai le philosophe ukrainien contemporain Konstantine Sigov a mené depuis la fin des années 1970 ses recherches scientifiques sur le jeu, ce qui a abouti à son livre Le jeu comme problème de l’anthropologie philosophique, paru à Kiev en 1991.[26]

    Donc Alexandre Doubovyk s’inscrit bien dans un vecteur éthologique propre à son pays, mais qui, évidemment, se retrouve dans d’autres cultures. Platon, dont se réclame Doubovyk, a donné les bases comportementales philosophiques à beaucoup de penseurs ou d’artistes. Je ne citerai ici que Nietzsche qui voulait faire danser les idées (voir Die fröhliche Wissenschaft – le Gai Savoir). Ou encore Robert Delaunay[27], sans parler de Picasso ou d’Alexandre Calder[28]

    Bien entendu, la poétique d’un Calder et celle de Doubovyk sont totalement différentes. Mais la volonté ludique a mené ces artistes à ne pas se limiter à un seul genre pictural. L’art de Doubovyk est également polyvalent. L’artiste a travaillé dans le domaine de la mosaïque, des vitraux, de la tapisserie, de la peinture murale, de la mise en forme de livres, de l’agencement d’intérieurs. Ses propres albums sont à eux seuls des chefs-d’oeuvre, ils sont des oeuvres d’art total, des Gesamtkunstwerke, mêlant l’écriture cursive, le collage, la peinture. Ces Cahiers sont le journal intime d’un peintre, d’un designer, d’un poète et d’un penseur (ils sont plus de 50), où sont entremêlés des collages de toutes sortes d’objets, des découpages, des reproductions, des réflexions, des peintures personnelles. C’est un témoignage capital pour les futurs auteurs de monographies et de biographies sur l’artiste, car ces journaux portent un témoignage passionnant sur ses pensées, ses intérêts, son rapport au monde et à l’art au cours des années.

    Par exemple, l’album Le Bloc-notes 25 d’août 2011 à janvier 2012 est une magnifique enluminure moderne qui témoigne de l’invention joyeuse de l’artiste, met en scène ses pensées, ses intérêts artistiques, ses leitmotivs, en utilisant le collage de coupures de journaux ou de livres, les graffiti. Le peintre nous livre la signification de ces bloc-notes :

    « Ces travaux sont un total artefact qui ne s’achèvera jamais, qui est devenu un ”herbier”, un rassemblement et un déploiement de pousses, de codes, de signes, toujours nouveaux et d’interprétations des fragments d’espace et de temps dans la conception du palimpseste. »[29]

     Il y a dans ces enluminures un côté bande dessinée et filmographique Là aussi on note un certain goût pour le baroque qui peut coexister avec le caractère construit dominant. J’y vois pour ma part une ligne qui est très présente dans l’art ukrainien de façon générale (je pense, par exemple dans la peinture du XXème siècle, à la Kiévienne Alexandra Exter).

    Et la petite merveille qu’est le livre Bouquet de 2019 fait alterner les poésies de l’artiste sur une page avec des graphismes de figures humaines construites comme des totems assyriens qui auraient traversé les théâtres grec, élisabéthain, japonais et les symphonies hiéroglyphiques de Kandinsky. Ce sont de somptueux acteurs aux atours les plus variés d’un théâtre féérique où l’on devine les passions, les émois, les tristesses, les jubilations. Ces figures sont tantôt des autoportraits, tantôt des idoles humaines, hommes et femmes ; ils sont          aussi les silhouettes somptueuses de personnages bibliques, tels qu’ils apparurent dans l’art doubovykien,  par exemple, dans le triptyque Prophète  (1989) ou dans Dialogue (1998, G. 093), voire des apparitions d’un autre monde (Fantômes,  1990, G-065) Il s’agit également d’un journal intime poético-pictural qui met en scène les épisodes heureux, rêvés, réels, les doutes, la vie et la mort, l’éternité. On assiste à un merveilleux dialogue entre une poésie de haute volée et un dessin symphonique.[30]

     

    ALOGISME ET SURRÉALITÉ

     

    Ce festival ludique s’est aussi traduit dans l’évolution de l’art de Doubovyk.

    Abstrait et non figuratif pendant les trente dernières années du XXème siècle, il aborde le XXIème siècle en faisant dialoguer le sans-objet et l’objet, l’abstrait et le figuratif. L’artiste se met lui-même en scène dans une théâtralité ludique comme en témoigne une toile comme Bonjour, M. Doubovyk (2001) où l’on voit une surface carrée partagée en deux rectangles verticaux, l’un noir, l’autre bleu. Sur le rectangle noir – une masse informe, une idole fantastique colorée, sortie d’un songe, d’où le peintre, enveloppé dans une toge multicolore, sur le rectangle bleu tire des formes élémentaires. C’est le jeu du créateur faisant apparaître des formes et des couleurs de l’inconscient, voire du subconscient, voire de l’informe chaotique….

    On constate cette même confrontation de l’homme avec autre chose que lui dans Rencontre sur un sentier de montagnes (2001), et dans Ce qui se tient derrière la porte (2001) un personnage à la bougie, sorti d’un tableau de Georges de La Tour, essaie de pénétrer les secrets de l’au-delà des choses.

    À partir de l’an 2000, l’élément « surréaliste » se fait plus rémanent dans l’art doubovykien. Mais, évidemment, ce n’est pas un surréalisme de type européen, nous le verrons. Cependant, désormais la stricte géométrie suprémo-constructiviste est confrontée à l’image dans des configurations bizarres, a-logiques, énigmatiques. J’ai déjà noté plus haut le dialogue de l’artiste ukrainien avec Magritte, voire Max Ernst, dès les années 1990. Il se poursuit au XXIème siècle. Par exemple, un tableau comme Contemplation d’un clou (2000) fait coexister un objet utilitaire (un clou) et un quadrilatère suprématiste d’où sort un « bouquet » de fleurs. On voit ici une nouvelle interprétation du célèbre tableau magrittien La trahison des images. Ceci n’est pas une pipe (1918-1924). Le problème a été réglé par Magritte, dans un premier temps – à savoir que l’objet utilitaire perd son statut utilitaire dans sa transposition picturale et, plus profondément, en mettant en question une aporie de l’art, à savoir celle de la possibilité ou non de faire voir l’objet, ce qui serait une proximité, selon Bernard Marcadé, avec « l’indicible », chez Wittgenstein [31]:

    « Entre peinture et pensée l’ambition déclarée de Magritte aura été de faire tenir son art à l’intersection de  l’invisible et du visible, dans une position d’impossible possible« .[32]

    Un pas supplémentaire est fait par Doubovyk dans cette problématique : le peintre ukrainien projette le spectateur tout de suite, non dans une représentation photographique de l’objet utilitaire, mais dans sa reconstruction picturale ; la confrontation n’est plus uniquement conceptuelle comme chez Magritte, elle est immédiatement formalo-colorée et n’a pas besoin d’une explication théorico-philosophique. D’autre part, la forme désignée comme « clou », à cause de sa structure pointue, peut être conçue comme symbole d’énergie, de confrontation, de pénétration, de cassure, dans d’autres tableaux (Voir, par exemple, Pérélomléniyé, Prophète, 1990).

    Il est évident que Doubovyk dialogue avec seulement une partie de l’oeuvre de Magritte, comme d’ailleurs avec le surréalisme européen. Un artiste ukrainien crée en ayant comme substrat la         pensée picturale des icônes, voire du suprématisme, il répugne à toute physiologie exhibitionniste, en particulier érotique, dont se nourrissent les Occidentaux dont le substrat conceptuel est le prétendu pansexualisme freudien. En Ukraine, comme en Russie, l’élément « surréaliste » est représenté par l’alogisme malévitchien, la transmentalité (la zaoum) des cubo-futuristes des années 1910. Sur le plan de l’iconographie-iconologie, on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky, Filonov, Chagall, Pugni ou Malévitch comme annonçant le dadaïsme et, en partie, le surréalisme. Mais leur philosophie de l’art et de la vie est éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme et ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme. Il en est        ainsi de la création doubovykienne qui est plus surréelle que surréaliste.

    Cela ne veut pas dire que les peintres russiens ignorent l’érotisme, mais celui-ci n’est pas dans une mise en valeur voluptueuse de la palpitation de la peau nue ou dans l’agressivité de la représentation sexuelle comme en Occident, mais est une transfiguration spirituelle, primitiviste chez Larionov, symbolico-cathartique chez Malévitch, « iconique » chez Tatline. Chez Doubovyk, dans une très belle œuvre comme Envol, (1971) la transfiguration est florale, comme chez sa compatriote Maria Siniakova. Dans Envol, l’énergie sexuelle fait léviter la femme dans une blancheur immaculée (celle du linge et celle de son corps) en immersion dans un parterre de fleurs et de plantes. Ce même « érotisme floral » se retrouve dans une toile comme Ève (1998) ou dans le série dеs « Odalisques ».

    Les textes philosophiques et théoriques de Doubovyk montrent une prodigieuse érudition et doivent être étudiés à part. Ils sont un des plus beaux fleurons de la littérature d’art et philosophique, écrite par les artistes eux-mêmes, depuis Du Spirituel en art de Kandinsky au début du XXe siècle. Doubovyk est imprégné de la pensée universelle et l’on rencontre dans ses écrits des références, entre autres, à Platon, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jéguine, mais aussi aux savants comme Niels Bohr ou Einstein, mais aussi à l’éthologue John B. Calhoun, à la pataphysique, à la littérature ésotérique (Gurdjieff, Dion Fortune), à la pensée aléatoire, pour ne citer que quelques noms dans cette somme encyclopédique que représentent les écrits doubovykiens. Professant ne pas être « contemporain », il montre dans sa création sa pleine contemporanéité :

    « Tous mes ”dialogues” sont des dialogues non-dits sur ce qui est inexplicable, qui contredit fondamentalement à l’idée de dialogue, où est proclamée son ”impossibilité”[33]

     

    Ainsi l’oeuvre de Doubovyk n’a pas d’équivalent dans l’art universel du dernier quart du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Elle fait coexister abstraction, symbolisme et sur-réel, le tout baignant dans une polychromie éblouissante.

     

     

    [1] Pour justifier sa non appartenance à un groupe, Doubovyk cite les paroles du Gascon d’Artagnan dans Les trois mousquetaires (chapitre XI), quand le cardinal Richelieu cherche à lui faire quitter les mousquetaires du Roi pour rejoindre ses propres gardes : « Je serai mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur »

    [2] Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï  Aspekt/Kazimir Malevich Kyïv 2019 Aspect (éd. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019

    [3] Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123

    [4] Ibidem, p. 220

    [5] Doubovyk, op.cit., p. 8

    [6] Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187

    [9] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9

    [10] Doubovyk, op.cit., p. 7

    [11] Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 147

    [12] Ibidem

    [13] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [14] Doubovyk, op.cit. , p. 6

    [15] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145

    [16] Ibidem, p. 149

    [17] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9

    [18] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143

    [19] Ibidem, p. 142

    [20] Platon, Lois, Livre VII, 803c

    [21] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [22]  Le sociologue français Roger Caillois fit paraître en 1958 son essai Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. Voir aussi la thèse de Danielle Orhan, soutenue à Paris1-Sorbonne en 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion

    [23] Chpet, qui n’est pas un penseur religieux, affirme, de façon polémique, que Skovoroda est avant tout un moraliste et que celui que l’on appelle le « Socrate ukrainien » n’a pas lu Platon ! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii [Essai sur l’évolution de la philosophie russe], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96

    [24] G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue ou péroraison sur le monde antique] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295

    [25] Ibidem

    [26] Voir le dialogue mené avec Sigov et sa thèse sur le jeu par la poétesse et philosophe russe Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Lettre sur le jeu et la vision du monde scientifique], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207

    [27] Voir Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [28] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [29] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [30] Le peintre avait déjà expérimenté le jeu typographique entre sa poésie et les dessins hiéroglyphiques dans Slova, op.cit., p. 183-199

    [31] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [32] Ibidem, p. 142

    [33] Slova, op.cit., p. 142

  • Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé à la Villa Beatrix Enea à Anglet

    Sur la Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé à Anglet
    Sur la Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé à Anglet
    Sur la Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé à Anglet
  • Les rapports de la musique et des arts de la couleur dans l’Empire Russe de 1910 à 1925

    Musique et arts de la couleur -1910-1925, Cité de la Musique, 27 mars 2014 

    Les rapports de la musique et des arts de la couleur dans l’Empire Russe de 1910 à 1925

    Ivan Wyschnegradsky a quitté la Russie en mars 1920, il allait donc sur ses 27 ans. C’était donc un homme « fait », si l’on peut dire, profondément marqué par la culture russe, la vie intellectuelle, philosophique, artistique d’une période faste qui a vu naître, dès 1907, la notion d’art de gauche, que l’on a pris l’habitude de dénommer a posteriori « avant-garde ».

    Bien que cet art de gauche se soit dressé contre le symbolisme historique, il a continué d’œuvrer, comme ce dernier, dans l’aspiration à la synthèse des arts, voire à l’oeuvre d’art totale, issue du Gesamtkunstwerk wagnérien.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de la spécificité de la pensée russe qui la distingue de la tradition philosophique qui remonte aux Grecs. Il y a, en effet, dans la pensée russe un invariant existentiel qui la porte toujours à ne pas séparer le questionnement philosophique de l’expérience vécue. Ainsi, la tradition philosophique, depuis le poète-philosophe et théologien du milieu du XIXème siècle, Alexeï Khomiakov, sera celle de la philosophie religieuse dans laquelle la spéculation et le vécu de l’être sont étroitement imbriqués. Le lexique philosophique ou théologique traduit bien cette dualité conciliée. Ainsi, le mot qui, en russe, désigne l’être (το είναι, das Sein) – bytiyé, désigne aussi l’existence. L’oratorio qu’Ivan Wyschnegradsky a traduit par La journée de l’existence pourrait être traduit, à partir de l’original russe, Dien’ bytiya, par La journée de l’être. D’ailleurs dans son Journal de septembre 1918, traduit dans l’ouvrage qui vient d’être publié par Pascale Criton, on peut voir la continuité de cette pensée russe dans la définition que le compositeur donne de ce qu’il considère comme le « créateur d’une philosophie absolue » : « il ne planerait pas dans les sphères de la pensée abstraite, coupée de la réalité concrète, il saurait, à la différence de ses prédécesseurs, relier cette réalité vivante aux deux profondeurs abstraites que sont le Tout et le Rien. » Comment ne pas penser ainsi, à travers la pensée orientale, à Malévitch et à sa philosophie du « Rien libéré ».

    Mais il n’est pas dans mon propos d’aujourd’hui de me plonger dans les arcanes de la philosophie de l’auteur de La journée de l’existence pour montrer qu’il participe à toute une ligne, disons pour faire court, anti hégélienne, de la philosophie russe, pour laquelle la connaissance intégrale est fondée sur la plénitude de la vie, où « la saisie de ce qui est n’est donnée qu’à la vie intégrale de l’esprit, à la plénitude de la vie ».

    Mon propos, aujourd’hui, est de montrer les liens étroits entre musique et peinture, tels qu’ils ont existé, non seulement dans le Symbolisme, mais également dans l’avant-garde russe. Cela se justifie d’autant plus que Wyschnegradsky, comme ses grands contemporains, vivait en lui la synthèse des arts, puisque, en même temps que la musique, l’occupaient et l’écriture philosophique et la peinture et le dessin. On sait qu’il a pris des cours de dessin à Pétrograd en 1918 auprès du célèbre peintre à la charnière du symbolisme et de l’avant-garde Kouz’ma Pétrov-Vodkine et de l’académicien réaliste, le baron Émile Wiesel.

    Pétrov-Vodkine est une des éminentes personnalités des arts russes de la première moitié du XXème siècle. Il occupe dans les années 1910 une position très originale. En effet, il manifeste dans sa création des traits qui proviennent de la peinture d’icône, du Quattrocento italien, mais également du grand réaliste du XIXème siècle Alexandre Ivanov, d’un des fondateurs du Symbolisme russe Borissov-Moussatov, mais aussi de Maurice Denis ou de Matisse. Dans ces années, Pétrov-Vodkine a commencé à penser et pratiquer ce qu’il appelait « la science de voir », dont les éléments les plus spécifiques et originaux sont « la perspective sphérique » et la théorie des trois couleurs. Selon cette théorie des trois couleurs, Pétrov-Vodkine affirmait que « l’on doit construire un tableau sur la combinaison d’un petit nombre de couleurs, lesquelles remontent directement au tricolore chromatique « rouge-bleu-jaune » [Alla Roussakova in : K. Pétrov-Vodkine, Khlynovsk. Prostranstvo Evklida. Samarkandiya, Léningrad, 1970, p. 21] Mais on peut penser que ce qui a surtout marqué Wyschnegradsky, ce sont les conceptions philosophiques picturales de l’artiste russe. En effet, Pétrov-Vodkine rejette la perspective linéaire dite scientifique de la Renaissance, pour proposer, à partir de la perspective inversée léguée par l’art de l’icône, une perspective sphérique qui englobe l’objet dans l’espace du monde : « Tout objet se trouve dans la sphère de l’espace du monde », disait l’auteur du célèbre Bain du cheval rouge (1912). Pour Pétrov-Vodkine, les axes qui structurent un objet sont « soumis au centre de chute. La Terre est le centre ». D’où « l’absence de verticales et d’horizontales dans la  nouvelle façon de regarder ». Cette vision planétaire, cette sortie de l’espace euclidien, cette plongée dans le cosmos, cette prise en compte des forces d’attraction terrestre, n’ont pu que trouver un écho chez le jeune Wyschnegradsky au moment de sa quête métaphysique sous le signe du Zarathoustra nietzschéen et de l’hindouisme.

    Dans le dialogue des arts qui caractérise aussi bien le symbolisme que l’art de gauche russe dans le premier quart du XXème  siècle, celui qui touche à la musique et aux arts de la couleur est particulièrement fécond et relativement peu étudié en Occident. Il est étonnant que Wyschnegradsky parle très peu de ce sujet, comme il ne parle pratiquement pas de peinture. Et pourtant il a été très lié au monde des arts plastiques. Peut-être que son intimité avec le cercle des Benois, puisque Wyschnegradsky a épousé la fille d’Alexandre Benois, Hélène, elle-même peintre, ne l’incitait pas à s’étendre sur « l’art de gauche » qui se manifestait depuis au moins 1907 dans les deux capitales russes Saint-Pétersbourg et Moscou et dans la capitale ukrainienne  Kiev. En effet, Alexandre Benois, qui se déclarait lui-même un « passéiste invétéré », a été un contempteur permanent de tous les mouvements novateurs des années 1910. D’autre part, toute la complexion intellectuelle de Wyschnegradsky le portait à un mysticisme qui était plus proche évidemment du symbolisme russe dont Skriabine fut le seul grand représentant en musique, que du mysticisme, disons pour faire court pagano-slave du Stravinsky du « Sacre du printemps », ou du suprématisme de  Malévitch visant le monde sans-objet comme repos éternel. Wyschnegradsky est clair sur ce qu’il entend par mysticisme authentique. Dès ses débuts, le créateur de La journée de l’existence aspire à la synthèse, qui hante tout le monde des arts du premier quart du XXème siècle, à la suite du Gesamtkunstwerk wagnérien. Cette aspiration à la synthèse est pour Wyschnegradsky « la réunion » dans une œuvre des « arts séparés qui sont spécialisés » [Ivan Wyschnegradsky, « La gestation d’une œuvre » [1916],  in  Libération du son. Écrits 1916-1979 (par les soins de Pascale Criton), Lyon, Symétrie, 2013, p. 60] et elle est une aspiration au mysticisme. Et d’ajouter :

    « Ce n’est pas un hasard que le peintre lituanien Čiurlionis, génial mais peu connu, dont les tableaux exhalent un profond mysticisme universel, a été en même temps musicien et poète, et qualifiait ses œuvres de sonates et de préludes. Et ce n’est pas en vain que ce genre de tentatives ont toujours émané de musiciens, ces représentants du moins réaliste des arts. » (Ibidem)

    Il est remarquable de noter que c’est le seul passage où est mentionné cette synthèse entre un musicien et  un peintre dans ce qui est connu aujourd’hui des textes de Wyschnegradsky par l’impressionnant volume des écrits. Il ne fait aucun doute, cependant, qu’il était au courant de tous les bouleversements esthétiques qui agitèrent le monde des arts russes entre 1907 et son départ de Russie en 1920. Il cite à plusieurs reprises les publications futuristes où se trouvent les conceptions et des exemples de la nouvelle musique, en particulier de Koulbine, de Matiouchine et d’Arthur Lourié.

    Pour en revenir au compositeur et peintre lituanien Čiurlionis, qui fut marqué par la folie dont il mourut en 1911, comme le peintre Vroubel, comme Skriabine à la même époque, Čiurlionis a été considéré par les historiens de l’art comme un précurseur dans la naissance de la non-figuration et de l’abstraction en Russie au tout début des années 1910. L’oeuvre picturale de Čiurlionis vise à rendre « sensible la musique des sphères », « le magma du globe baigné dans la lumière transparente des astres » (Valentine Marcadé,  Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, 1972) et à exprimer de manière de plus en plus immatérielle des paysages au-delà du monde sensible. Le fait que le peintre ait été le premier grand compositeur classique de la Lituanie montre que le modèle musical sera la référence de la première non-figuration russe, celle de Kandinsky et de Larionov. Rappelons aussi le rôle des peintres dans la mise en valeur des interdépendances peinture et musique. Ainsi, en 1899, Gauguin avait proclamé depuis Tahiti que la couleur vibrait pareillement à la musique. Ou encore Matisse, dans ses Notes d’un peintre, parue en 1908 en russe dans la revue symboliste moscovite La Toison d’or avait déclaré que les harmonies colorées étaient semblables à celles d’une composition picturale. Dans le sillage de Čiurlionis, entre symbolisme et non-figuration, il faut citer le peintre autodidacte, théoricien et éditeur Nikolaï Koulbine, qui est cité à plusieurs reprises par Wyschnegradsky comme un des pionniers de la novation conceptuelle musicale. Koulbine était appelé « le grand-père  du futurisme russe », il organisa de 1908 à 1910 des expositions dites « impressionnistes » et publia en 1910 un almanach théorique, littéraire et artistique Le Studio des Impressionnistes. C’est dans ce recueil qu’il fait paraître son article intitulé « La musique libre comme fondement de la vie »  où il insiste sur la parenté des moyens musicaux et picturaux :

    « Aux combinaisons étroites des sons correspondent en peinture les combinaisons étroites de couleurs, voisines dans le spectre […] Par des combinaisons étroites on peut obtenir aussi des tableaux musicaux, faits de taches de couleur séparées qui se fondent en une harmonie fugitive, semblablement  à la nouvelle peinture impressionniste » (cité par Valentine Marcadé, op.cit., p. 208).

    La dernière partie de son article est intitulée « La musique en couleur » [Tsvietnaya mouzyka]. Koulbine va jusqu’à établir dans la musique de Rimski-Korsakov un tableau de correspondances son-couleur : do rouge, ré orange, mi jaune, fa vert, sol bleu ciel, la bleu, si violet (Ibidem) Koulbine cite dans son article Le poème de l’extase de Skriabine pour ses « dissonances qui donnent une harmonie avec les souvenirs qui sont déjà oubliés par la majorité de l’auditoire, mais sont conservés dans l’âme des auditeurs attentifs, capable de saisir l’art ». (N. Koulbine : « Svobodnoïé iskousstvo kak osnova jizni » [1910] in:  Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen  (par les soins de V.F. Markov), Munich, 1967, p. 17)  Il est aujourd’hui bien connu que pour Le Poème de l’extase (1908), Skriabine, dans sa quête d’un art synthétique, avait envisagé l’utilisation des effets de lumière en correspondance étroite avec la partition. En 1909-1910, Skriabine inventa un clavier réglant des jeux colorés de lumière en contrepoint de la partition. Et l’on sait aussi qu’il aspirait « à créer un mystère universel contenant la somme de tous les aspects de l’art », ce qui sera une des impulsions pour le Wyschnegradsky de La Journée de l’être-existence.

    Pour revenir à Koulbine, on retrouve ses aphorismes sur l’association peinture-musique dans le catalogue du Second Salon d’Izdebski à Odessa en 1910, là où le coéditeur du catalogue Vassili Kandinsky a traduit et commenté en russe l’article de Schönberg, « Les parallèles dans les octaves et les quintes ». Dans ce catalogue, on trouve également la traduction d’un article d’Henri Rovel, dont je ne suis pas arrivé à savoir qui il était (il y a bien un peintre lorrain de ce nom, mort en 1926), intitulé « L’harmonie en peinture et en musique » :

    « Pour percevoir les couleurs et les sons nous possédons deux organes : l’œil et l’oreille. Le premier est excité par des ondes courtes, le second par des ondes longues. Il conviendrait donc d’éviter toute action simultanée sur eux. Mais étant donné la capacité autonome qu’a notre organisme de vibrer constamment, le système nerveux qu’il commande développe parfois une énergie sensitive si intense que, dans ces moments, les actions de seules oscillations sonores, par exemple, suffisent à donner une sensation unie des sons et des couleur. J’ajouterai que sous l’influence d’une excitation particulièrement forte, certains sujets sont même capables de ressentir des couleurs là où elles sont totalement absentes – ils distinguent ‘clairement’ des rayons rouges alors que rien d’autre qu’une lumière diffuse incolore, ne se trouve devant leur rétine. Cette aberration se produit, bien entendu, parce que l’être tout entier de ces sujets s’embrase d’excitation, les oscillations de leurs organes perceptifs atteignent leur tension maximale et, enfin, leur œil commence à percevoir la première couleur spectrale, le rouge, c’est-à-dire celle qui est constituée par les ondes les plus longues.

    Les phénomènes de la vue et de l’ouïe ont comme point de départ les oscillations de l’air. La parenté des accords parfaits en musique et en peinture est la preuve que l’une et l’autre sont soumises aux lois identiques et uniques de l’harmonie. »

    Ce texte, qui fut lu sans aucun doute par les artistes russes de l’avant-garde est une des sources qui permettent de mieux comprendre les orientations prises par la peinture russe à partir de 1910. Non seulement on y trouve les germes de la pratique et de la théorie du rayonnisme de Larionov, de « la vision élargie » de Matiouchine, mais aussi la place donnée à l’excitation ne sera pas oubliée par Malévitch qui érigera dans Dieu n’est pas détrôné (1922) en principe ontologique.

    Si la révolution picturale a bien été à l’origine de la révolution littéraire du XXème siècle, il ne faut jamais perdre de vue que les spécificités de l’art musical sont un des moteurs de la prise de conscience par les artistes de l’autonomie des éléments picturaux ou verbaux. On ne saurait oublier que Boris Pasternak, fils du célèbre peintre réaliste Léonide Pasternak, a commencé par être un musicien avant d’être un poète : sous l’influence de Skriabine, il s’est essayé à la composition entre 13 et 19 ans.[1]

    Kandinsky a particulièrement insisté sur l’idée que « la peinture est capable de manifester les mêmes forces que la musique ». Dans Du Spirituel dans l’art, la musique tient une grande place. Kandinsky souligne les correspondance qui existent entre les vibrations physiques des ondes sonores et celles des ondes lumineuses en se référant aux expériences fructueuses de la violoniste Alexandra Zakharina-Ounkovskaya au Conservatoire de Saint-Pétersbourg où elle a élaboré une méthode pour « voir les sons en couleurs et entendre les couleurs en sons ». (édition française,1969, p. 87-88)[2] La tâche de la peinture est « de mettre à l’épreuve, de peser ses forces et ses moyens d’en avoir connaissance comme la musique l’a fait depuis des temps immémoriaux […] et d’essayer d’employer d’une façon enfin picturale ses moyens et se forces pour atteindre les buts de la création. » (V. Kandinsky, « O doukhovnom v iskousstvié », Saint-Pétersbourg », 1914, p. 55)

    On le sait, Kandinsky, comme Larionov,  n’est pas passé par la discipline cubiste, il utilise constamment des termes musicaux, car sa non-figuration des années 1910 est analogue à l’abstraction  musicale, alors que les cubistes parisiens et les cubofuturistes russe, dans leur interprétation de Cézanne, se livrent à la géométrisation du monde des objets.

    Larionov apportera avec son rayonnisme en 1912-1913 une nouvelle appréhension picturale du monde visible, se référant, comme Kandinsky, à la musique. Évidemment, il ne s’agit pas chez Larionov, comme chez Kandinsky, de faire une peinture « musicaliste », la musique est pour ces deux pionniers de l’Abstraction, un analogon du processus pictural, chaque art restant dans son autonomie. Larionov déclare dans ses textes sur le rayonnisme de 1913 :

    « La peinture devient l’égale de la musique, tout en gardant ses caractérisations spécifiques » 

    Le nom de Mikhaïl Matiouchine, violoniste, peintre, compositeur et théoricien de la musique et de la peinture, est cité à plusieurs reprises par Ivan Wyschnegradsky comme un pionnier des recherches ultrachromatistes. Dans son article de 1922 intitulé « Révolution dans la musique, Wyschnegradsky déclare :

    « Le problème de la musique en quarts de ton, c’est-à-dire de l’introduction dans la musique d’intervalles plus fins que le demi-ton, est loin d’être nouveau pour notre culture européenne. En Russie, Arthur Lourié et le futuriste Matiouchine l’ont abordé naguère dans un recueil littéraire d’avant-garde. » ( Libération du son. Écrits 1916-1979, op.cit., p. 195).

    En 1924, dans son article « La musique à quarts de ton », il réitère :

    « À vrai dire, le problème des quarts de ton n’est pas nouveau dans l’histoire de notre culture européenne. En Russie, on en a parlé bien avant la guerre – notamment chez les futuristes : Koulbine et Matiouchine. Arthur Lourié fut le pionnier de l’idée. Il écrivit beaucoup de pièces en quarts de ton ; mais elles demeurèrent inédites, à l’exception d’un prélude, qu’il donna comme exemple musical dans son article ‘La musique du chromatisme suprême » qui parut en 1913 dans une revue moderne, Stréliets, à Pétrograd. Il tenta même de faire construire un piano à quarts de ton par la maison Diederichs frères, mais la guerre et la révolution l’empêchèrent de réaliser ce projet. Finalement, Lourié abandonna l’idée. » (Idem, p. 215)

    En réalité, l’almanach dont parle Wyschnegradsky, Stréliets(Le Sagittaire), a paru en 1915 comme premier numéro d’une série de trois recueils, le dernier ayant paru en 1922 avec un article de Lourié intitulé « La musique à un carrefour » où il proclamait la synthèse des arts  « non pas comme leur union mécanique », mais il considérait que la tâche du XXème siècle consistait en  «  l’union naturelle, le passage sans contrainte du pur langage d’un art  au langage d’un autre ».

    Wyschnegradsky revient dans son article de 1956, « Problèmes d’ultrachromatisme » sur les tentatives ultrachromatistes de Matiouchine et de Lourié, lequel «d’une façon plus sérieuse que Matiouchine,  conçoit le projet d’un piano à quarts de ton et écrit quelques pièces pour cet instrument » (Idem, p. 392). Il affirme qu’avant 1918, date de ses premières œuvres en quarts de ton, il ne connaissait que l’exemple musical de Matiouchine, « publié dans une revue futuriste : « À l’époque, il ne m’impressionna pas » (Idem, p. 393) Les extraits musicaux dont parle Wyschnegradsky  ont été publiés en réalité en 1913, non pas dans une revue, mais dans l’édition du livret de l’opéra cubofuturiste du poète et théoricien transmental Kroutchonykh La Victoire sur le Soleil à l’occasion de sa première à Saint-Pétersbourg.

    Avant d’en venir à ces quelques morceaux musicaux de Matiouchine dont parle Wyschnegradsky, j’aimerais dire   quelques mots très brefs sur Mikhaïl Matiouchine. Il fit ses études musicales au Conservatoire de Moscou en 1876-1881. De 1882 à 1913, il est violoniste de l’Orchestre Impérial de Saint-Pétersbourg. Entre 1904 et 1906, il fréquente l’atelier du peintre académique Tsionglinski dans la capitale septentrionale. C’est là qu’il fit connaissance  de sa femme, la poétesse Éléna Gouro qui fut aussi un peintre de grand talent. Il rencontre également dans l’atelier de Tsionglinski le peintre et théoricien de l’art de gauche russe, le Letton Vladimir Markov (Valdemars Matveïs). En 1906-1908, Matiouchine fréquente l’École de Mme Zvantséva où professaient  Bakst et Doboujinski. C’est en 1909 qu’il entre en contact avec les membres de l’avant-garde, Koulbine, les frères Bourliouk… Il sera en 1910 un des fondateurs du groupement avant-gardiste « L’Union de la jeunesse ».

    À partir de ce moment-là, il sera l’un des novateurs principaux de l’avant-garde russe, créant même après les révolutions de 1917 une école organiciste qui mena des expériences sur « la nouvelle perception de l’espace ». Cela aboutira à la théorie de « la vision élargie, celle de l’acte conscient d’unir simultanément non seulement la vision centrale de ‘œil, mais la vision des zones périphériques ». Matiouchine était persuadé que l’artiste pouvait « activer » sa vision, l’entraîner à développer les capacités existantes d’accommodation de la vision. Dans son « Centre de Visiologie », Zor-Ved, Voir-Savoir, il multiplie les expériences pour prouver que l’élargissement de la sensibilité visuelle des centres optiques rétiniens permet de trouver une nouvelle substance et un nouveau rythme organiques dans l’appréhension des l’espace. Selon Matiouchine, la nouvelle perception et la nouvelle mesure de l’espace et du temps ont été données aux artistes par les théories non-euclidiennes de   Lobatchevski, Riemann, Poincaré, Hinton et Minkowski. À ce propos, on doit noter que l’idée de la « quatrième dimension », qui domine les débats des novateurs dans la première moitié des années 1910,  fut popularisées par le théosophe Piotr Ouspienski, dont le Tertium Organum de 1911 fut très lu dans les milieux  artistiques russes de l’époque. Notons que dans ce livre, qui est une anthologie des textes de la pensée universelle aussi bien judéo-chrétiens que grecs, donne une grande place à la pensée hindouiste. Je ne citerai que ce passage  qui définit ainsi la formule védique  Tam tvam asi  dans les Upanishad: 

    « [Tam tvam asi ] signifie : Tu es Cela. Le mot Cela dans cette phrase désigne quelque chose qui nous est connu sous différents noms, dans les différents systèmes de la philosophie antique et moderne. – C’est Zeus ou Dieu ou, en Grèce, Τὸ ὂν , c’est ce que Platon appelait l’ Idée éternelle, que les agnostiques appellent L’Inconnaissable […] C’est ce qui en Inde s’appelle Brahma (Brahman), un être [Wesen] qui se tient derrière tous les êtres, une force qui émet de soi l’Univers, le soutient et l’attire à nouveau en soi. Le Tu dans cette phrase désigne l’infini dans l’homme, l’âme, un être qui se tient derrière le Moi humain, libre de toutes les entraves, libre des passions, libre de tous les attachements (Atman). L’expression Tu es Cela veut dire : ton âme est Brahma ; ou, autrement dit : le sujet et l’objet de tout être [Sein] et de toute connaissance est une seule et même chose. »[3]

    Revenons aux extraits musicaux de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil. Matiouchine a dit qu’il recherchait « de nouvelles harmonies, de nouvelles harmonisations, une nouvelle structure (le quart de ton), le mouvement simultané de quatre voix totalement indépendantes » et il se réfère à Max Reger et à Schönberg, en déclarant que la tâche de la musique est de briser « le diatonisme dont on a assez ». Rappelons que Wyschnegradsky a noté que les exemples publiés ne l’ont pas impressionné. Le compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin a été le premier à faire une analyse détaillée des fragments de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil dans son article « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins » dans le numéro de la revue munichoise Muzik-Konzepte consacré à « Alexandre Skriabine et les Skriabinistes » en juillet 1984. Juan Allende-Blin conclut son analyse détaillée par ce verdict :

    « Matiouchine entremêle dans la musique qui nous a été transmise de La Victoire sur le Soleil les fioritures tonales les plus banales et des dissonances vraiment vides de sens. Ainsi, apparaît une musique pseudo-futuriste ou pseudo-moderne, de la façon dont un petit-bourgeois [Spiessbürger] se représente un art musical révolutionnaire – fort éloigné de l’évolution conséquente de manière immanente, d’un nouveau langage musical chez un Schönberg, un Varèse, un Webern ou d’un Skriabine que Matiouchine avait à portée de main. »

    Ce jugement sévère sur la musique de Matiouchine, je l’ai entendu aussi dans la bouche d’Igor Markevitch à qui j’avais montré les extraits pour La Victoire sur le Soleil et offert les partitions de deux pièces pour piano, violon et voix inspirés par des texte d’Éléna Gouro.

    Juan Allende-Blin, en revanche fait l’éloge de la peinture de Matiouchine et aussi  du théoricien de la musique, soulignant que son Manuel pour l’étude des quarts de ton pour violon [Roukovodstvo k izoutchéniyou tchetvertieï tona dlia skripki] de 1915 a été « d’une importance extraordinaire » en tant que « signal pour la découverte d’un nouveau matériau sonore » :

    « Avec son plaidoyer pour la recherche des micro-intervalles ainsi qu’avec des exercices pratiques, Matiouchine a montré le chemin à de plus jeunes compositeurs, comme Ivan Wyschnegradsky, Arthur Lourié, Nikolaï Roslavets. » (Juan-Allende-Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins , op.cit., p. 172)

    Nous avons noté que Wyschnegradsky mettait en valeur l’article d’Arthur Lourié « À propos de la musique du chromatisme suprême ».

    Avant d’en venir à ce texte, disons quelques mots d’Arthur Lourié. Bénédikt Livchits, le poète et théoricien (entre parenthèses auteur d’un célèbre textes sur « La libération du mot » en 1913) en a fait, dans ses mémoires de 1933 L’archer à un œil et demi, un portrait quelque peu caricatural. Il souligne le dandysme du personnage, comme cela apparaît dans les photographies  de l’époque ou dans le portrait que fit de lui Piotr Mitouritch, très proche en particulier de Vélimir Khlebnikov. Bénédikt Livchits appelle Lourié « le dandy de Birzoula » pour souligner l’origine provinciale juive de l’élégant Pétersbourgeois.

     Lourié n’était pas né dans la bourgade ukrainienne de Birzoula mais dans une autre bourgade de Biélorussie en 1892. Il s’appelait Naoum Izraélévitch Louria et prit, lors de sa conversion au catholicisme les prénoms d’Arthur-Vincent à cause de son admiration pour Arthur Schopenhauer et Vincent Van Gogh. Il fit ses études musicales au Conservatoire de Saint-Pétersbourg-Pétrograd de 1909 à 1916.

    Lourié entretint avec Anna Akhmatova une liaison tumultueuse en 1913-1914 qui se renouvela après 1917 avec la présence supplémentaire de l’actrice et fabricatrice de peintures à l’aiguille et de poupées en chiffons variés, Olga Glébova-Soudieïkina.[4]

    De 1918 à 1921, Arthur Lourié fut commissaire du peuple à la Section musicale du Narkompros. Il partit pour Paris en 1922, se lia avec le penseur catholique Jacques Maritain et sa femme Raïssa, d’origine judéo-slave comme lui. Il dut quitter la France pour New York en 1941 et mourut à Princeton en 1966.

    En 1914, Apollinaire publia dans La Revue des Deux-Mondes  le manifeste « Nous et l’Occident », écrit signé par le peintre, constructeur et théoricien d’origine arménienne Georges Yakoulov, le poète Bénédikt Livchits et le compositeur Arthur Lourié. Ce texte oppose les recherches de l’Occident et celles de l’Orient, auquel appartient la Russie. L’art d’Occident est territorial alors que l’art de l’Orient est cosmique. Sont proclamés les principes communs à la peinture, à la poésie et à la musique : « un spectre spontané, une profondeur spontanée, l’autonomie des tempos comme méthodes d’incarnation, et des rythmes en tant qu’immuables ». Et, comme principes particuliers pour la musique,  Lourié affirme : 1) vaincre la linéarité (de l’architectonique) par la perspective intérieure (synthèse primitiviste) ; 2) substantialité des éléments.

    Plus que dans ces déclaration quelque peu rhétoriques, Lourié s’est montré novateur dans le bref article sur « La musique du chromatisme suprême », article accompagné d’extraits musicaux. C’est cet article qui a frappé Wyschnegradsky, car Lourié y prône « l’introduction des quatre tons comme principe, au sens plein du terme, d’une nouvelle époque organique, sortant des limites d’incarnation des formes musicales existantes. » De même il y annonce la réalisation prochaine (qui n’aura pas lieu !) de « la reproduction du chromatisme suprême dans l’orchestre, de la reconstruction du piano en introduisant les quarts de ton. ». Comme le résume Bénédikt Livchits :

    « Cette musique nouvelle exigeait aussi bien des modifications dans le système de notation (les signes des quarts, des huitièmes de ton etc.) que la fabrication d’un nouveau type de piano avec deux étages et un double clavier (qui avait, si je ne m’abuse, trois couleurs ».

    L’article de Lourié est précédé du portrait de Marinetti par Koulbine et d’une abstraction du même Koulbine, sans doute un équivalent pictural des « formes en l’air » de Lourié, créées en 1915 et dédiées à Picasso. Quant au peintre Yakoulov, il fit la couverture imaginiste de la partition de l’Arabesque diurne en 1918.

    On ne saurait ne pas mentionner dans l’osmose qui s’est produite entre musique et peinture de façon particulièrement insistante dans les années 1910, l’apport du peintre Léopold Survage qui vient s’installer très tôt à Paris, en 1909, et fit partie du cercle cubiste de la baronne d’Oettingen et de son cousin Serge Férat. Survage peint en 1913 pour un film abstrait, jamais réalisé, près de deux-cents Rythmes colorés sur lesquels il s’est expliqué :

    « La peinture s’étant libérée du langage conventionnel des objets du monde extérieur a conquis le terrain des formes abstraites. Elle doit se débarrasser de sa dernière et principale entrave – de l’immobilité, pour devenir un moyen, aussi souple et riche pour exprimer nos émotions, comme il en est pour la musique. » (1914)

    Un autre peintre, l’Ukrainien Vladimir Baranoff-Rossiné, qui après un passage en Europe entre 1910 et 1916, où il côtoie les Delaunay et Kandinsky, revient, à la faveur des révolutions de 1917 à Moscou. Outre son enseignement sur «les rapports formes et couleurs », il concrétise le résultat de ses recherches simultanistes-synesthésistes  en créant son fameux Piano optophonique dont il fait une démonstration en 1924 au Théâtre de Meyerhold, puis au Bolchoï. Les affiches annoncent :

    « Pour la première fois au monda ! Un concert coloro-visuel (optophonique). La réincarnation de la musique en images visuelles avec le piano visuel inventé par les peintre V.D.  Baranov-Rossiné ; ou bien : « Concert optophonique, coloro-visuel (reproduction de la musique en couleurs) à l’aide dune nouvelle invention du peintre V.D. Baranov-Rossiné ».

    Au Bolchoï, la représentation fut précédée d’un exposé d’introduction d’un des théoricien en vue de la littérature, l’écrivain Viktor Chklovski. Un orchestre, des danseurs et des chanteurs d’opéra participèrent au spectacle.

    Le Piano optophonique s’inscrit dans la série des essais pour « associer les perceptions simultanées, modifiées dans le temps suivant un rythme concerté, une impression artistique particulière », comme l’écrit le peintre dans des notes manuscrites où il rappelle que le philosophe Eckarthausen avait transcrit au XVIIème siècle des chansons populaires en composition colorée. Il mentionne aussi le songe apocryphe qu’aurait fait Jean-Sébastien Bach, alors qu’il était enfant, d’une construction où les rythmes architecturaux s’unissaient en rythmes sonores, où les arcs-en-ciel se transformaient en parfums, où la gamme chromatique tombait en bas-reliefs sur les colonnes. De même, un mathématicien français du XVIIIème siècle, le Jésuite Castel, avait tiré des théories optiques de Newton l’idée de gammes de couleurs ; l’abbé Castel avait publié son livre La musique en couleurs et inventé un « Clavecin oculaire ».[5] Baranoff-Rossiné voulait « extraire les éléments de la musique (intensité sonore, hauteur de son, rythme et mouvement) pour les rapprocher d’éléments semblables existant ou pouvant exister dans la lumière ». Au Deuxième Congrès d’Esthétique de Berlin en 1925, le Piano optophonique est remarqué. Ses peinture dynamiques abstraites (les disques colorés dont le mouvement dépend des touches d’un clavier) créent des images mouvantes qui sont projetées au rythme de la musique.

    Je ne saurais terminer ce rapide panorama des rapports musique et arts de la couleur dans la Russie du premier quart du XXème siècle sans m’arrêter quelques instants sur la réflexion de Malévitch sur la musique. On sait les liens très forts qui unissaient Malévitch à Matiouchine dès le début des années 1910. Bien que n’étant pas musicien, Malévitch a fait porter sa réflexion suprématiste autant sur le pictural, que sur la poésie, que sur l’architecture et que sur la musique.

    Les premiers contacts de Malévitch avec la musique eurent lieu très tôt, au début des années 1890, dans la ville ukrainienne de Konotop où, adolescent, il se lia d’amitié avec un Ukrainien d’à peu près le même âge que lui, Nikolaï Roslavets (1881-1944) qui étudiait le violon. Les deux jeunes gens firent même une revue artisanale sur la littérature, la musique et la peinture. Roslavets avait organisé un chœur auquel participa Malévitch et ce chœur chanta par la suite dans une église  de Konotop. Les parents de Malévitch et de Roslavets, qui travaillaient dans une compagnie de chemins de fers, furent mutés vers 1896 à Koursk. C’est à Koursk que Roslavets organisa un grand chœur ukrainien et  même un orchestre. Roslavets et Malévitch se retrouvèrent à Moscou au début des années 1905. Malévitch a peint un portrait de son ami qui a disparu. Seul existe un dessin intitulé Esquisse pour le portrait de Roslavets. Chant aux nuages bleu clair.

    Cette œuvre est typique de la période symboliste de Malévitch. Elle représente un adolescent nu jouant du violon, rappelant la première vocation musicale de Roslavets qui plus tard s’était fabriqué lui-même un violon dont il jouait en autodidacte. Roslavets fit ses études au Conservatoire de Moscou, études qu’il termina en mai 1912. Sa cantate-mystère Ciel et Terre sur des textes de Byron obtint une grande médaille d’argent.[6] Les musicologues s’accordent pour dire que c’est à partir de 1913 que sa création picturale fait partie du mouvement novateur de la musique russe dans le sillage de Skriabine, mais sans le mysticisme exacerbé de ce dernier. Roslavets a créé une nouvelle tonalité proche de Schönberg, mais combinant la série avec des associations tonales, se faisant ainsi le créateur d’une sérialité non dodécaphonique. Pour lui, il s’agissait de construire pour telle œuvre précise une série spéciale qu’il appelle synthétaccord, c’est-à-dire accord synthétique. Dans l’article de Éléna Pol’diaïeva  et Tatiana Starostina dans l’ouvrage fondamental paru en 1997 à Moscou, La musique russe et le XXème siècle, est résumé l’apport du compositeur de la façon suivante :

    « le synthétaccord de Roslavets – c’est un phénomène modal exprimé avec éclat; il constitue un seul complexe intonationnel  sonore pour tous les paramètres de  hauteur des sons : de la verticale, de l’horizontale et de la ‘diagonale’ » (p. 618).

    Les rapports entre les deux amis d’enfance Roslavets et Malévitch se refroidirent autour de 1913, car Malévitch reprochait à Roslavets de s’acoquiner avec des poètes et des peintres peu radicaux, comme Igor Sévérianine, comme David Bourliouk ou Lentoulov, de ne pas être disons « cubofuturiste ». C’est Matiouchine qui pendant toutes les années 1910 lui en impose. Au moment de la création du suprématisme, en 1915, il lui dit  être  obsédé par « la libération de l’instrument et l’élévation de la vague musicale au-dessus de son Moi » et se déclare partisan « du passage au statisme du son musical et à la dynamique des masses musicales » (12 octobre). Dans une autre lettre de l’automne, il dit être hanté de plus en plus par « les masses musicales, les mottes, les strates de quelques 20 accords, jetés dans l’espace et la masse figée d’un cube musical. C’est ainsi que j’entends voler ces strates, des sons de 20 pouds [320 kilos], et encore l’alogisme des instruments dans la musique [Malévitch o sébié, Moscou (par les soins de MMes Vakar et Mikhiyenko, 2004, t. I, p. 73]

    Un tournant dans les relations Malévitch-Roslavets, se fera à l’occasion  de la célèbre « Dernière exposition des tableaux futuristes, 0, 10 » à Pétrograd où apparut le « suprématisme de la peinture » à la toute fin de 1915. Il semble que Malévitch ait eu connaissance alors de la musique d’Arthur Lourié, en particulier de ses synthèses musicales opus 31 (Cf. Alexandra Chatskikh,  Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous , Moscou, 2009, p. 215]. En tout cas on constate que, de retour à Moscou, Malévitch fréquente régulièrement la maison de Roslavets, assiste aux concerts où se jouait la nouvelle musique, et il écrit le 12 avril 1916 à Matiouchine que Roslavets est « sans aucun doute un énorme compositeur russe » [Malévitch o sébié, op.cit., p. 73]. Et plus loin, il s’écrie :

    « Comme un fanatique qui avale le désert, j’exige de la musique le désert. Le désert des couleurs. Le désert du Verbe. » (Idem, p. 81)

    Cela sera à nouveau développe dans un des textes les plus profonds de Malévitch « Sur la poésie », où il écrit :

    « C’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité etc./C’est la même chose en peinture et en musique. » (Idem, p. 74)

    Notons que pour le premier numéro d’un almanach intitulé Supremus, préparé en 1916 à la suite de l’exposition « 0, 10 » et non publié à cause des événements révolutionnaires de 1917, Roslavets a été appelé à écrire un article non sur la musique mais sur « l’art sans-objet ». C’est Matiouchine qui écrit l’article sur « L’Ancien et le Moderne en musique » et l’on  peut dire qu’il n’apporte rien de bien positif, si ce ne sont des attaques peu argumentées contre Skriabine, traité de « sentimentaliste- sensuel » [sentimentalist-tchouvstviennik] et contre Stravinsky, dont il ne cite que Pétrouchka,  qui, disciple de Rimski-Korsakov, ne fait entendre que « des cris de toutes sortes d’agitations vaines ».

    En revanche Roslavets, parlant de peinture, montre une grande profondeur de vue. Il souligne l’aspiration du peintre novateur à « la libération du pouvoir de l’ ‘objet’ ». Et de s’appuyer sur Schopenhauer qui, selon Roslavets, « enseigne que seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs d’une vision claire intuitive » (intouïtivnoïé prozréniyé). Il ajoute : quelque chose qui est valable autant pour la peinture nouvelle que pour la musique nouvelle :

    « Le pouvoir séculaire des dogmes, sacralisant de son autorité la soumission de la liberté créatrice à ce que l’on appelle ‘le bon sens’ – voilà le symbole de l’asservissement suprême de l’intellect à la volonté – ce pouvoir séculaire tombe alors, cédant la route à l’édification nouvelle de l’art. »

    Pour terminer sur un sujet dont je n’ai pu donner que quelques éléments saillants, je citerai le long article, non publié, que Malévitch a envoyé en 1924 à la revue dont Roslavets était le rédacteur en chef,  La culture musicale , article dédié à son ami Roslavets. Il y commentait un article de l’éminent propagandiste de la musique contemporaine, le musicologue et compositeur Léonide Sabaniéïev. Malévitch, une nouvelle fois souligne dans son style haut en couleurs et polémique que le combat pour débarrasser l’art de tous les contenues figuratifs et idéologiques est le même pour la musique et pour la peinture :

    « Le nouvel art en est arrivé à une nouvelle compréhension de ce que la peinture , et nécessairement la musique et la poésie, ne voit dans tous les phénomènes que tel ou tel matériau, à partir duquel on doit bâtir telle ou telle forme d’un édifice ; et, bien entendu, ce matériau est retravaillé grâce à la chimie musicale, à ses conditions, pareillement au kaolin (l’argile) retravaillé en tasse de porcelaine. » (t. 5, p. 298)

    La spécialiste russe de Malévitch, Mme Chatskikh, qui a été la première à étudier les rapports entre Roslavets et Malévitch (cf.  Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous , op.cit.), affirme que les projets musicaux, tels que Malévitch les a exprimés avec « sa grandiose gaucherie », annoncent ce que, quelques décennies plus tard, se réalisera chez certains compositeurs. Ainsi de « la statique sonore combinée avec les ‘explosions » dynamiques chez György Ligeti. Ainsi du : «  le but de la musique est le silence» chez John Cage. N’étant pas musicologue, je ne peux que m’adresser aux spécialistes russes de la musique, qui n’ont pas, à ma connaissance, prêté attention aux réflexions du fondateur du Suprématisme, pour qu’ils nous disent leurs conclusions à ce sujet.

    J’ai essayé de retracer quelques étapes des rapports musique-peinture, telles qu’ils se présentaient à l’époque russe d’Ivan Wyschnegradsky. Il était parfaitement au courant du bouillonnement de la vie artistique russe, même s’il ne s’est pas étendu là-dessus, son propos n’étant pas celui d’un historien, mais d’un créateur de nouvelles idées et formes musicales-philosophiques. Je ne puis m’empêcher de voir une convergence entre l’affirmation incessante de la quadrangularité chez Malévitch et la prospection de « la quadrangularité divine » de l’auteur de La Journée de Brahma. Nous sommes là encore dans l’identique dissemblable. Le contexte où se sont développées les recherches de Wyschnegradsky et ses créations des années 1910-1920 permet, me semble-t-il de mieux cerner la spécificité et l’originalité de son œuvre dans la musique du XXème siècle.

    Jean-Claude Marcadé, mars 2014

    1. Quand j’ai écrit cet article je ne connaissais pas l’article sur les rapports du peintre « cézanniste fauve » Robert Falk avec la musique, article que je recommande de lire : Il’dar Galéyev, « Fal’k i mouzyka » [Falk et la musique], in : « Robert Rafaïlovitch Fal’k (1886-1958) Raboty na boumaghié » [Oeuvres sur papier], Moscou, GaléyevGaléréya, 2012, p. 81-89

     [1]  L’influence de la musique sur la naissance de la poésie abstraite de Khlebnikov et de Kroutchonykh, la zaoum, la poésie transmentale, outre-entendement ne fait pas de doute.

    [2]  Alexandra Zakharina-Ounkovskaya est absente du remarquable volume consacré en 1997 à La musique russe et le XXème siècle.

    [3] P.D. Ouspienski, Tertium Organum. Klioutch k zagadkam mira [ Tertium Organum. Clef des énigmes du monde] [1911], seconde édition, Pétrograd, N.P. Tabériou, 1916, p. 256-257

    [4][4] Dans la poésie d’Akhmatova de cette époque, dont plusieurs pièces furent mises en musique par Lourié en 1914, le compositeur est présent en filigrane de façon passionnée, en particulier sous la forme du Roi David.

    [5] Que l’on songe seulement au « Rimington Colour Organ » (Londres, 1911), au clavier de lumière de Skriabine (1911), au jeu de couleurs prévu par Schönberg pour son oeuvre chorale Die glückliche Hand (1913), au « Clavilux » du chanteur danois Thomas Wilfrid (New York, 1922) ou encore à l’instrument « chromophonique » du compositeur français Carol-Bernard qui exposa ses idées des la Revue musicale en 1922.

    [6]  Ses œuvres précédentes sont marquées par le symbolisme ambiant, si l’on en juge par les titres Rêverie pour piano et orchestre et piano (1912), Aux heures de la plénitude , poème symphonique de la même époque..)

     

     

     

     

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  • Des archives de 1999. Sur la mort de Yehoudi Menahim, Sur la mort de Vadim KozovoÏ, Projets ukrainiens.

    Des archives de 1999. Sur la mort de Yehoudi Menahim,  sur la mort de Vadim Kozovoï, Projets ukrainiens.

     

  • « Samuel Ackerman « Où est ton carré ? »

    Samuel Ackerman, « Où est ton carré ? »
    K. Revue trans-européenne de philosophie et arts, 9 – 2 / 2022, pp. 132-140

    Samuel Ackerman

    Où est ton carré ?

    Au commencement était l’Excitation.

    Kazimir Malévitch

    En tant que sceau de l’original, du renouveau de l’art de notre temps, l’artiste se dresse en interrogeant le soleil de la vie quotidienne.

    À ce jour, je garde le souvenir de lieux et d’œuvres d’art qui m’ont influencé de façon fondamentale dans mon choix de la forme esthétique, dicté par une nécessité intérieure.

    Mes premières impressions me viennent de récits de mes parents, des survivants des camps de la mort nazis, de la main de ma mère arborant les numéros noirs d’Auschwitz, tels des insectes, posée sur une nappe brodée aux couleurs vives typiques de la Transcarpatie. Mes parents ont conservé toutes les coutumes de la vie religieuse juive. Le samedi, mon père lisait des passages de la Torah assortis de commentaires. Toutes les histoires bibliques m’apparaissaient comme des images vivantes se déployant dans le paysage autour de moi : la clôture en bois, au-delà de laquelle s’étendaient les bandes vertes de notre champ ponctuées des lueurs jaunes des tournesols et des maisons bien entretenues, peintes en bleu, avec des colonnes en bois à la Brancusi, de notre village de Makarovo. Dans notre maison, dans la grande pièce où toute notre vie se déroulait, les murs étaient ornés de broderies de ma mère aux motifs végétaux, représentant des cerfs avec d’énormes bois dépassant les arbres, l’aïeul Yaacov avec sa crosse et un troupeau de moutons. Il y avait également un four et un grand vaisselier où, derrière la vitre, étaient rangés les coupes de bénédiction, des épices et les ustensiles de fête.

    Tout au long de ma vie, le souvenir de ces coupes sacrées, telle une prière transparente, s’est confondu avec la coupe de la conception du monde dans l’Icône de la Trinité d’Andreï Roublev.

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    Une coupe suprématiste, 1995, gouache sur papier, 75 x 55 cm, courtesy of Samuel Ackerman.

    À l’âge de six ans, j’ai commencé à dessiner intensément au crayon puis à la peinture, des plantes, des fruits et des paysages de nos contrées. J’étais fasciné par le contraste des fleurs de cerisier avec la neige blanche et éclatante du Mont Hoverla. Les fleurs de cerisier blanches se détachaient comme des taches sombres sur le triangle blanc brillant que formait le pic de la montagne. Le paradoxe de l’obscurité du blanc me tourmentait. La « question blanche » ne s’est éclaircie pour moi que plusieurs décennies plus tard lorsque j’ai connu le suprématisme blanc de Kazimir Malevitch. Le prisme blanc de la couleur englobe tous les prismes de couleur, comme la vérité et la liberté du monde.

    Mon premier musée fut le salon de nos voisins, dans lequel, sur une grande table, étaient posés des planches de bois aux formes géométriques sculptées, des auges et des seaux. Au centre de la pièce, trônait un métier à tisser en bois et dans un coin, la reproduction d’une icône de la Vierge Marie avec le Divin enfant, entourée de serviettes brodées. Des heures durant, j’observais l’élaboration d’un tapis de couloir à partir de fines bandes découpées de vieux vêtements : étape par étape, la navette volait à travers les rayons de fils tendus, dotant d’un nouvel éclat les combinaisons de bandes compressées d’une matière tombée en désuétude. En rentrant chez moi, je pliais les feuilles abîmées de mes dessins en délicats accordéons, en petits escaliers colorés. Par la suite, j’ai souvent réemployé mes œuvres en y découpant des morceaux d’harmonies non révélées, pour engendrer des escaliers cachés de funérailles picturales.

    Roublev, Malevitch, Jérusalem, 1980, papier acrylic et carton, 4 x 1,5 m, courtesy of Samuel Ackerman.

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    La route reliant notre village au suivant était bordée de cerisiers en fleur. En revenant à la maison après avoir peint des études d’après nature, je regardais les innombrables fleurs des couronnes artificielles déposées sur les tombes du cimetière du village : transpercées par le soleil, elles formaient des vitraux aux abords de la route. Sous un ciel orange, se déployait un kaléidoscope de vie ressuscitée. Devant moi, se dressait une croix en bois avec le Christ crucifié, avec quatre lettres encerclant sa couronne d’épines tels les quatre coins d’un carré noir de Malevitch, et le nom ineffable du Créateur – preuve d’une présence éternelle. Cette croix m’effrayait, à cause de l’interdiction de l’image dans la loi hébraïque. Les fleurs de cerisiers au carrefour et la crucifixion évoquent pour moi un tableau existant de Kazimir Malevitch, Croix blanche sur fond blanc, mais aussi les rouleaux de la Torah, toujours présents dans mon imagination. Ces rouleaux calligraphiés avec une concentration dévote, en lettres noires surplombées de mystérieuses couronnes au sommet de leur partie céleste, n’étaient ouverts que lors des fêtes et des jours spéciaux du calendrier. Sur cette dentelle noire des horizons se superposaient la gamme de mes émotions et la palette des couleurs. Je me vois assis près du poêle aux bûches brûlantes à fixer les ombres dansantes des chaises sur le mur, en méditant sur les deux rouleaux du parchemin. Dans l’un d’eux se trouve le panorama infini de l’atomisation quotidienne de la vie, et dans l’autre, la totalité enroulée des chiffres de tous les temps.

    En 1966, je suis entré au collège d’arts appliqués de la ville d’Oujgorod, le centre de la région de Transcarpatie en Ukraine. Cette ville fut un carrefour de cultures, d’ethnies, de religions, pétri du folklore des Houtsoules, les habitants des montagnes. Pour la première fois, je tombai sur des livres et des albums de Hongrie, de République tchèque et de Pologne, consacrés à l’avant-garde du XXe siècle. Y figuraient des publications sur les artistes de l’avant-garde russe : Kandinsky, Malevitch et Filonov. Suite à l’obtention de mon diplôme, j’ai rejoint l’armée soviétique en 1971.

    Par un heureux hasard, j’ai été employé à décorer le Musée de la gloire militaire de la division de Transcarpatie. J’ai créé plusieurs grands panneaux pour le musée. La partie centrale de l’exposition était constituée d’une salle avec des photos en noir et blanc de paysages des Carpates et des ornements houtsoules très colorés, habillant des haches en bois disposées en une chorégraphie extatique. Cette vive fantaisie de couleurs attirait de nombreux soldats : ils plongeaient leurs yeux dans l’élément artistique. J’étais satisfait du résultat de mes peintures murales, qui procédaient à une synthèse du folklore et de l’avant-garde. Pendant mon temps libre, je peignais pour moi-même. En deux ans, j’ai créé une série de journaux de guerre en utilisant de vieux papiers peints déchirés et du papier photo périmé. Les motifs de mon œuvre étaient constitués d’écorces d’arbres, d’écheveaux de lignes composant des images, de lits métalliques superposés, d’un accordéon posé sur des bottes militaires, de dizaines de soldats exaltés, de détails saillants d’ustensiles de cuisine en aluminium. J’ai exploré une deuxième direction dans une série

    d’œuvres poétiques nourries d’images de fleurs qui dessinaient des contours d’ailes d’oiseaux, en m’inspirant de la merveilleuse artiste ukrainienne Kateryna Bilokour.

    Un supra-tournesol, 1997, gouache sur papier, 50 x 60 cm, courtesy of Samuel Ackerman.

    Au cours de ma deuxième année de service, Tiberiy Silvashi, un peintre de Kyïv né à Mukatchevo, a rejoint l’atelier militaire. Nos sessions de travail se muaient souvent en discussions sur les événements artistiques passés et contemporains. Les films de Sergueï Paradjanov, d’Andreï Tarkovski et surtout Le Carré noir de Malevitch, tels étaient quelques-uns des sujets qui nous enflammaient. Pour la première fois, j’ai ressenti l’importance de l’acte artistique : Malevitch avait incarné, sous une forme universelle, l’état intérieur du monde. À partir de là, toute ma création a été travaillée par le sentiment de la présence de ce témoin noir, par cet horizon d’audace.

    Après l’armée, j’ai exercé comme peintre-décorateur au Théâtre dramatique russe de Moukatchevo. Le metteur en scène de la pièce qu’on allait jouer m’a demandé de créer cinq tableaux pour le décor de la

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    Malevich: Unconditional Revolution / Malevič: la rivoluzione senza condizione

    scène. J’ai tendu un tissu blanc neuf sur cinq châssis, dont quatre représentaient des voiles blanches. Le cinquième fut transformé en carré noir. À l’époque soviétique, toute nouvelle production était contrôlée par la censure. Lors de la répétition, le censeur a demandé pourquoi la « fenêtre noire » n’avait pas de poignée. Il recherchait un rendu illusionniste du sujet, et non un sentiment provoqué par une forme d’art pure. Le directeur du théâtre a répondu : « La poignée sera vissée le jour de la première pour qu’elle ne soit pas volée d’ici là ». J’ai consacré toute cette période de mon travail au théâtre à une recherche intense visant à créer des œuvres expérimentales, dont la vie se déroulerait dans des espaces très particuliers de la vie réelle.

    Jérusalem est devenue cette nouvelle réalité. En 1973, mes parents et moi sommes partis en Israël. À Jérusalem, j’ai vu pour la première fois des œuvres « blanches » de Kazimir Malevitch, dans un espace imprégné de soleil. Les murs de pierre devenaient transparents ; délestés de leur gravité, ils se déplaçaient en nuages blancs, projetant des ombres émeraude. Sur l’une des collines de Jérusalem, dans la vallée de la Crucifixion, près du monastère où, selon la tradition, la croix du supplice de Jésus a été taillée dans l’Arbre de vie, le Musée d’Israël a été construit dans le style des « architectones » de Kazimir Malevitch. Il a abrité l’une des premières expositions de ses œuvres graphiques, son laboratoire d’idées, en 1975. J’avais le sentiment que les graines de ses prières visuelles avaient trouvé leur terreau.

    En 1976, j’ai été l’un des fondateurs du groupe d’avant-garde israélien Léviathan. Les autres membres du groupe étaient Mikhaïl Grobman, un artiste underground moscovite des années 60, et Avraham Ofek, un artiste israélien déjà connu, originaire de Bulgarie. L’idée centrale du groupe était de travailler dans des espaces réels et d’opérer une synthèse entre l’archaïsme biblique et les méthodes artistiques les plus modernes.

    Entourés du désert et de ses pierres, nous qui étions originaires des quatre coins du monde, nous nourrissions la volonté créatrice d’apporter notre offrande de beauté à la montagne verte de la Ville sainte. Toutes ces métamorphoses incarnées m’ont replongé dans le sentiment déjà éprouvé lors de ma première rencontre avec le monde de Kazimir Malevitch. Cette fois, j’ai trouvé la source de mon inspiration dans les écrits théoriques de Malevitch, dans le livre du philosophe russe Mikhaïl Gerchenzon, La Triple image de la perfection (1918), ainsi que dans leur correspondance. L’idée principale de Kazimir Malevitch, à savoir le rôle de l’élément additionnel dans la peinture, est devenue un moteur inépuisable de renouvellement pour l’art, dans son essence. L’introduction de ce nouvel élément dans le milieu de la créativité stagnante eut l’effet d’une inoculation et permit de surmonter la maladie grave de l’art du passé.

     

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    La Cène, 1984, gouache sur papier, 51 x 36 cm, courtesy of Samuel Ackerman

    Me revient à nouveau le vaisselier, et ses coupes de bénédiction se superposant en silhouettes transparentes à la coupe sacrée de l’icône d’Andreï Roublev. La forme de la coupe avec ses éléments suprématistes en arc a donné naissance à une série d’œuvres que j’ai consacrées à la cène de Vitebsk, en présence des élèves-apôtres de Kazimir. Le suprématisme est une eucharistie visuelle de l’état du monde.

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    La Cène de Vitebsk, 1995, gouache sur papier, 65 x 76 cm, courtesy of Samuel Ackerman.

    En 1984, j’ai créé de grands rouleaux-sermons à Jérusalem, qui déployaient une imagerie suprématiste à rebours du mimétisme de l’art post-moderne.

    Paris a toujours représenté pour moi le berceau des avant-gardes du XIXe et du XXe siècle et je rêvais d’appartenir à cette ville. Dès le début de mon séjour à Paris en 1984, j’ai rencontré Jean-Claude Marcadé, un fin connaisseur et traducteur virtuose des textes de Kazimir Malevitch. Nous nous sommes découvert une même compréhension des traditions de l’avant-garde, une ferveur commune, et c’est d’ailleurs chez Marcadé que s’est tenue ma première exposition à Paris, accompagnée de la publication du catalogue Entéléchie. J’y ai notamment exposé les œuvres Paraboles de cravates et Le néant repassé, assorties d’une performance. À Paris, j’ai encore mieux saisi l’idée principale de l’art de Malevitch : c’est en s’entrecroisant que les éléments du monde encouragent la croissance du corps de la beauté nouvelle. Ces entéléchies forment l’essence du canevas suprématiste d’où se tisse la voile de l’âme du monde.

    En 2022, la guerre sévit sur la terre de Malevitch. L’Ukraine est le prisme des rayons émanant des tournesols brûlés, des champs transformés en fosses communes, du ciel bleu fusillé, de l’image devenue réalité de la villageoise à la tête-cercueil noire de Malevitch. Et de nouveau, la voix du ciel biblique tonne : « Où est ton carré, où est ton frère ? »

    La foi d’enfant, 2010, acrylique sur canevas et bois, 80 x 80 cm, courtesy of Samuel Ackerman.

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  • Malévitch (suite et fin) [CHAPITRE XXVI] Le retour à la figure

    [CHAPITRE XXVI]

    Le retour à la figure

    Introduction

    Kazimir Malévitch pratique de façon générale une écriture de camouflage, consistant à dire ce qu’il n’a pas l’air de dire. C’est vrai aussi dans ses textes (ainsi du réalisme, de l’économie, de Dieu…), c’est vrai dans son écriture picturale. Dans son testament laissé à Berlin en 1927, il prévoit son emprisonnement (il sera réel en 1930 et accompagné de tortures) [Cf. Ibid., p. 226 sqq.], défend en 1927 l’art autrement que lorsqu’il était «sous des influences révolutionnaires », c’est qu’il le faisait alors à son corps défendant. Cela se produira d’ailleurs encore en 1932, lors de l’exposition à Léningrad des «Artistes de la République fédérative socialiste soviétique de Russie », qui suivit le décret du parti communiste supprimant tous les groupements artistiques isolés au profit d’une seule Union contrôlée par le parti : Malévitch y présente quelques « Architectones », sculptures architecturées et surmontées de figurines dans le style des héros soviétiques – une façon de se préserver des représailles [Ibid., p. 251-252 ; voir également le catalogue Kasimir Malevich, Barcelone, Fundacio Caixa Catalunya, 2006, p. 213-237].

              À partir de la fin des années 1920, avec la montée de la terreur stalinienne, il récrit picturalement son itinéraire créateur pour ses rétrospectives à Moscou à la Galerie nationale Trétiakov en 1929 et à Kiev en 1930. Il peint des tableaux impressionnistes influencés par Cézanne et Renoir, qu’il date du début du siècle ; il recrée son cycle paysan cubo-futuriste de 1912-1913, qu’il antidate également. Malévitch est un martyr, au sens étymologique du terme, de l’oppression qui s’est abattue sur l’Union soviétique dès la seconde moitié des années 1920. La mention des dates « 1928-1932 » au dos de Pressentiment complexe indique que l’œuvre a été peinte autour de 1932. L’année 1928 est le début de la période tragique qui mènera le peintre polono-ukraino-russe à la mort en 1935, à l’âge de cinquante-six ans. En 1926, le centre de recherches sur l’art, équivalent du Bauhaus allemand, l’Institut national de la culture artistique (Ghinkhouk), dirigé par l’artiste, est liquidé à Léningrad. En 1927, après son unique voyage à l’étranger, en Pologne et en Allemagne – où son séjour est brusquement interrompu –, il est l’objet de tracasseries incessantes, puis arrêté et emprisonné en 1930 et, selon certains témoignages, torturé. Il avait laissé à Berlin ses tableaux et ses manuscrits, avec une note où il prévoyait « l’éventualité de [sa] mort et [son] emprisonnement à vie ». Ses lettres du début des années 1930 montrent son désarroi. À plusieurs personnes il avoue ne pouvoir peindre que des portraits. La mort est de plus en plus présente dans sa vie psychique et dans sa création (l’homme crucifié, les cercueils, etc.). Il cherche désespérément du travail dans un laboratoire de recherche, mais est systématiquement écarté de toute activité par les autorités staliniennes.

                 Entre 1928 et 1934, le fondateur du suprématisme se remet intensément à la peinture et crée plus de cent tableaux dont il est impossible d’établir aujourd’hui une chronologie exacte. On sait seulement que pour la rétrospective que lui consacrera la Galerie nationale Trétiakov en 1929, ainsi que pour la rétrospective à Kiev en 1930, il peint une série de tableaux impressionnistes qu’il date du début du siècle et reprend le thème paysan de 1912-1913 qu’il antidate également [Cf. Charlotte Douglas, Malevich, New York, Harry H. Abrams Inc., 1994, p. 34-40].

                 Ces antidatations peuvent avoir procédé, dans ce cas, de la volonté de donner à son œuvre une évolution logique et non chronologique, de rétablir les maillons manquants – selon sa vision de l’histoire de l’art (De Cézanne au suprématisme). Mon hypothèse est que Malévitch a créé a posteriori un itinéraire artistique idéal – le sien –, dont il a d’ailleurs éliminé la période symboliste et le style moderne. Le camouflage est ici d’ordre artistique.

                  Mais il est aussi des toiles qui, si elles ont bien été exécutées entre 1928 et 1932, montrent un autre camouflage : elles sont un témoignage poignant d’une protestation contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien non seulement contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre le peuple, en particulier contre les paysans, sous prétexte de « dékoulakisation », c’est-à-dire de lutte contre la paysannerie aisée et propriétaire de ses terres, les koulaks. C’est en 1928 qu’est lancé le premier plan quinquennal grâce auquel était définie une « ligne générale » dont l’application annihilait et extirpait immédiatement toute déviation. À partir de là, la terreur s’installera dans toute l’Union soviétique comme principe permettant de préserver cette ligne générale.

    La toile Faucheur (GNT), que Malévitch peint à ce moment-là sur le motif du Faucheur de 1912 (musée des Beaux-Arts de Nijni-Novgorod), résume la position du peintre à l’égard de la réalité : ce qui était la barbe dans le personnage de 1912 devient, à la fin des années 1920, une muselière : l’homme est condamné au silence alors que, derrière lui, se déroule une scène quasi idyllique de travail aux champs, comme venant d’un passé révolu.

    Considérons la Tête de paysan (Pétrova, N° 29), un chef-d’œuvre de cette époque. Là aussi, la tête iconique, qui a comme structure celle de la Sainte Face orthodoxe « acheïropoiète » (non faite de main d’homme), s’inscrit sur les bandes multicolores des champs et de l’espace. Les paysannes peuplent la bande verte dans des postures rappelant le cubo-futurisme. L’espace est constellé d’avions en contraste avec une volée d’oiseaux à l’horizon au-dessus d’églises orthodoxes. Les rayures polychromes abstraites se réfèrent à une vision aérienne des champs. C’est l’ultime affirmation malévitchienne de la présence cosmique qui émerge à travers tous les contours de l’homme et de la nature. Malévitch, l’anticonstructiviste de toujours, montre la nature que la technologie ne parviendra pas à brider. Cette.  nature prend à nouveau, dans le postsuprématisme, la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Bien entendu, la défense de la campagne par Malévitch n’est pas la défense d’une classe sociale. Chez lui, la campagne est toujours le lieu où la nature, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du corps éternel, peut le mieux venir au jour. Malévitch ne copie pas telle ou telle icône ; on serait bien embarrassé de trouver une référence précise à une icône précise. Il s’agit d’une icône de Malévitch, créée de toutes pièces à partir d’une structure en filigrane. Voici ce que Malévitch écrit dans son Autobiographie de 1933 :

    « À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes. »

    [Malévitch. Colloque international…, p. 164]

    .           Prenons encore une œuvre comme Le Charpentier (MNR), exécutée pour la rétrospective de Kiev au printemps de 1930. C’est à la suite de cette rétrospective que Malévitch sera renvoyé de l’école d’art de Kiev avec d’autres artistes, dont son ami Liev Kramarenko. Malévitch date cette œuvre de 1910 ! De toute évidence, elle s’inscrit dans le cycle des œuvres qui reprennent, à la fin des années 1920, les sujets de la campagne de l’époque cubo-futuriste-primitiviste auxquels l’artiste fait subir un traitement postsuprématiste. Nous avons toujours affaire ici à l’esthétique du loubok, de l’icône et de l’enseigne de boutique, avec hiératisme et laconisme de la pose, strabisme des yeux en amande, distribution de l’ombre et de la lumière antimimétique. Le fond dans lequel s’inscrit Le Charpentier n’a plus rien à voir – c’est aussi le cas du Faucheur – avec les formes cylindriques d’avant 1914. L’artiste construit son fond sur des bandes horizontales en larges surfaces monochromes juxtaposées comme dans un puzzle. Deux mondes sont ici mis côte à côte : celui de la Russie, avec ses couleurs blanc-bleu-rouge, et celui de l’Ukraine, avec la gamme de son drapeau national bleu et jaune. En face de l’uniformité du rouge soviétique se déroule picturalement la revendication polychrome nationale, sans souci nationaliste bien entendu, lequel est totalement étranger à la pensée universaliste-internationaliste de Malévitch. J’y vois plutôt la revendication d’un prisme coloré authentique contre l’imposition de la fameuse « ligne générale ». Je vois dans ce tableau un autoportrait allégorique, une nouvelle image du paysan-constructeur-peintre. Le bâillonnement est ici plus net encore que dans Le Faucheur. Et il n’est certainement pas innocent que Malévitch ait choisi l’image du charpentier pour se représenter. C’est le métier du Christ, et l’identification avec la Passion et la Crucifixion est suggérée par le clou, lui aussi aux couleurs ukrainiennes bleu-jaune.

                     Notons ici le dialogue, voire la polémique, que le postsuprématisme malévitchien mène avec les deux courants ukrainiens des années 1920 : le spectralisme d’Oleksandr Bogomazov dont l’emblème est le chef-d’œuvre Les Scieurs (1927) [Voir les catalogues L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993, p.36, et Avantgarde & Ukraine, Munich, Villa Stuck, 1993, p. 119 ], et le néobyzantinisme de Mykhaïlo Boïtchouk et de ses disciples, dont Apollinaire avait écrit, en 1910, à l’occasion de l’exposition parisienne du groupe, qu’ils visaient à « maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie [i.e. de l’Ukraine] » et que « leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle, etc. ». [ Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1991, t. II, p. 140].

                    La polychromie de Malévitch, face au spectralisme, même si elle comporte des éléments symboliques, est aussi pure picturalité sans-objet. Face au « boïtchoukisme », le postsuprématiste n’habille pas la réalité soviétique dans les habits de l’icône, il crée ses icônes, une réalité totalement inédite, même si elle repose sur des éléments réels.

                     Entre 1930 et 1934, l’homme crucifié se fait insistant D’après le témoignage d’Antoine Pevsner, la croix a hanté très tôt le fondateur du suprématisme  [Antoine Pevsner, « Rencontre avec Malévitch dans la Russie d’après 1917 », Aujourd’hui, art et architecture, no 15, décembre 1957]. Dans la seconde quinzaine de septembre 1930, Malévitch est arrêté. Il sort de cette épreuve brisé, mais continue à peindre avec intensité et à faire des dessins où domine le thème de la souffrance et de la déréliction. Les «visages sans visage» se multiplient. Dès juillet 1930, deux tableaux du cycle paysan sont exposés à Berlin dans le cadre de l’exposition « Sowjetmalerei » ; ils sont antidatés de 1913 et 1915. Le critique Alfred Donath les décrit comme des «peintures figuratives représentant des personnages semblables à des poupées rigides et sans visage devant des paysages plats » ; et il ajoute : « On devine dans ces œuvres la présence de cette “machine” à contraindre les êtres qui sévit à la fois dans les arts et partout autour d’eux [Cité par F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 240].page318image28511232

                    Un tableau de cette série, Jeunes Filles aux champs (MNR ), porte au dos, écrite par Malévitch, la mention de « supranaturalisme [Charlotte Douglas fait remarquer que cette appellation a pu être formulée à cause du rapport que la chercheure américaine établit avec la peinture métaphysique de Giorgio De Chirico, voir C. Douglas, Malevich, op. cit., p. 35] et la date de 1912 – toujours pour camoufler devant les autorités répressives le rapport du peintre à la réalité contemporaine. Mais cela ne pouvait tromper les contemporains qui subissaient cette réalité. Dans cette série, les paysans se tiennent droit devant un horizon de champs colorés en larges bandes, la plupart du temps sans qu’aucune activité soit montrée. Ils sont face à l’éternité et tournent le dos à la nature. La position des bras est celle des croyants orthodoxes russiens qui se tiennent devant Dieu, les mains le long du corps en position de total abandon et de disponibilité, tels des cierges prêts à se consumer. On a pu y voir aussi, avec raison, une réinterprétation des modèles iconographiques représentant trois ou quatre saints en pied, alignés de façon hiératique.

    La Paysanne au visage noir (MNR) a un cercueil à la place du visage. Le corps blanc, un corps de lumière, contraste avec le noir de la mort. Déréliction et impasse de l’existence. Malévitch a daté cette œuvre de 1913, alors que, de toute évidence, il s’agit d’un des chefs-d’œuvre de la série des « Visages sans visage » qu’il a peinte autour de 1930. Pourquoi l’a-t-il antidatée de sa période cubo-futuriste, alors qu’aucun motif n’existe qui puisse, de près ou de loin, justifier cette date ? Il semble qu’il y ait ici aussi une volonté de « camouflage » par rapport à la situation politique de l’Union soviétique, où l’appareil du parti communiste stalinien se fait de plus en plus menaçant et répressif (rappelons qu’en 1930 le grand poète Maïakovski, communiste militant, se suicide). La position des bras est là encore celle des croyants orthodoxes à l’église. Cette paysanne dépasse toute caractérisation sociologique. Elle est l’humanité, une figuration de l’Homme, de tout homme, de Malévitch et de tout créateur en particulier. C’est une pose d’éternité.

                  À cette époque l’artiste a créé une série d’œuvres où l’homme est marqué, stigmatisé, soit par la faucille et le marteau socialistes (la vie civile), soit par la croix orthodoxe (la vie spirituelle), soit par le cercueil noir (le monde sans-objet). Celui que Malévitch appelle « l’acteur du monde » (le Dieu sans-objet) « a un but » :

    « Ce sont les rayons d’engloutissement, le rayon noir. Son authenticité s’y éteint, sur le prisme, il n’y a qu’une petite bande noire, comme une fente, par laquelle nous ne voyons que les ténèbres inaccessibles à quelque lumière que ce soit, ni au soleil ni à la lumière du savoir. Dans ce noir se termine notre spectacle, c’est là qu’est entré l’acteur du monde après avoir caché ses nombreuses faces parce qu’il n’a pas de face authentique. »

    [Kazimir Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, op.cit., p. 100]

                 De la même façon, Les Sportifs (MNR) déroulent une humanité hors de tout contexte sociopolitique. Une humanité nue, habillée de polychromie, telles ces bandes colorées sans objet de la nature qui reprennent la décoration abstraite de certains habits populaires ukrainiens. La toile fut présentée en 1932 « comme un exemple type de l’art bourgeois pré-révolutionnaire » [F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 251.].

                       L’Ukraine et sa gamme colorée sont particulièrement présentes dans les œuvres du début des années1930 [Cf. Dmytro Gorbatchov, « Avant-propos », in L’Art en Ukraine, cat. exp., op. cit., p. 25 ; et V. Marcadé, Art d’Ukraine, op. cit.].  Dmytro Horbatchov a retrouvé dans une chanson ukrainienne de la fin des années 1920 une des clés de l’Homme qui court (MNAM ). Cette chanson dit : « Près de la route, il y a une croix rougie transpercée par les balles des fusils et qui pleure du sang » [Olesksandr Naïden et Dmytro Horbatchov, « Malévytch moujyts’kyï » [Le Malévitch paysan] [1993], in D. Horbatchov, ‘Vin ta ya bouly oukraïntsi’. Malevytch ta Oukraïna [« Lui et moi étions ukrainiens ». Malévitch et l’Ukraine], op. cit., p. 202].

                      Une autre explication est donnée par Evguéni Kovtoune qui, lui, appelle cette toile Paysan courant ; il voit « beaucoup de coïncidences » avec ce qui semble être la dernière poésie de Khlebnikov, juste avant la mort tragique de ce dernier en mai 1922, « Sviattché Bojii/ Starets borodoï sied... » [« Saint Dieu/ Vénérable vieillard à la barbe chenue… »]. Kovtoune note que Paysan courant « a été peint en 1933-1934 et il “sonne” dans le même flux que les vers du poète; comme lui, il est énigmatique; on y trouve pareillement “un vénérable vieillard à la barbe chenue” et une croix semblable à la “glagolitique ancienne” ; chez Khlebnikov se fait voir même la palette de Malévitch : le livre blanc, l’eau bleue, le champ noir [E.F. Kovtoune, « Kazimir Malévitch i posliedniéyé stikhotvoréniyé Khlebnikova » [Kazimir Malévitch et la dernière poésie de Khlebnikov], revue Miéra, Glagol, 1994, no 2, p. 88 ; en allemand, Evgenij F. Kowtun, Die russische Avantgarde. Chlebnikov und seine Maler, Zurich, Stemmle, 1993, p. 57-59].».

                  Une œuvre capitale du début des années1930, c’est sans aucun doute Pressentiment complexe  que l’artiste a ainsi commentée : « Cette composition a été constituée des éléments de sensation du vide, de la solitude, de l’absence d’issue de la vie. 1913. Kountsévo. » Il s’agit probablement de l’année 1931, camouflée en 1913 pour ne pas être suspecté de dévier de la «ligne générale» optimiste stalinienne. Le personnage – un autoportrait – a perdu son visage mais aussi ses mains ; il est seul dans son destin métaphysique. C’est la sensation du vide qu’affirme l’artiste, avec ses « visages sans visage ». Il y a dans l’ovale incliné quelque chose de lunaire, cela étant souligné par la forme en croissant de la barbe.

                  Cette œuvre n’a jamais été montrée dans une exposition avant 1987 à Tokyo. Elle devait paraître subversive dans le contexte général de l’URSS avant la perestroïka. Ce qui frappe immédiatement dans l’inscription, c’est l’évidente antidatation qui fait remonter le thème du tableau à 1913 et à Kountsévo, lieu de villégiature de l’artiste dans les environs de Moscou, où il passait les étés entre 1913 et 1917.

                   Dans Pressentiment complexe, comme dans Le Charpentier, on trouve une synthèse que l’on pourrait appeler russe-ukrainienne. Le paysan est russe : outre sa chemise, la barbe est un signe distinctif du paysan croyant orthodoxe de la Russie. Mais le contexte est ukrainien : outre les couleurs jaune et bleue de la chemise et du ciel auxquelles répondent les mêmes couleurs des deux premières bandes horizontales, les horizons aux bandes polychromes, qui reviennent avec insistance dans les tableaux autour de 1930, sont, bien entendu, la manifestation du sans-objet suprématiste, mais ils ont reçu leur statut pictural à partir des ornements de l’art populaire ukrainien, en particulier des tabliers des paysannes, traversés de ces mêmes bandes horizontales.

                   La maison rouge sans portes ni fenêtres, surmontée du trapèze noir du toit (ce qui renvoie au sans-visage de la tête), revient aussi avec insistance à cette époque sur les toiles et dans les dessins de Malévitch. L’expérience de la prison qu’il a connue en 1930 est à l’origine de cette forme. L’artiste est alors obsédé par la prison et par la mort. Cela est confirmé par de nombreux dessins. Sur l’un d’eux représentant le même sujet que Pressentiment complexe le peintre a écrit : « Homme emprisonné. Sensation d’un homme emprisonné » ; et sur un autre dessin représentant des maisons : « Périphérie de la ville (prison) ».

                    Le rouge et le noir de la maison-prison font écho au rouge et au noir des deux dernières bandes de l’horizon. Le rouge n’est plus celui du Beau, comme dans la période suprématiste, mais celui de la Passion. D’ailleurs, l’image du Christ se fait de plus en plus manifeste dans beaucoup d’œuvres de la fin des années1920 et du début des années 1930. Pressentiment complexe a un rapport compositionnel et coloré avec, par exemple, La Dormition de la Mère de Dieu de Théophane le Grec (fin du XIVe siècle ; GNT) : la position du Christ emportant l’âme de Marie est la même que celle du paysan à la chemise jaune ; les rapports jaune-bleu-rouge-noir sont également présents. Cela est paradigmatique de la transformation par Malévitch d’un ou de plusieurs sujets en une image totalement idiolectique, mais où l’on retrouve des quintessences des œuvres qui ont donné l’impulsion première [Cf. Jean-Claude] Marcadé, « Malévitch i pravoslavnaya ikonografiya » [Malévitch et l’iconographie orthodoxe], in Poéziya i jivopis’. Sbornik troudov pamiati N.I. Khardjieva [Poésie et peinture. Recueil à la mémoire de N.I. Khardjiev], éd. M.B. Meïlakh et D.V. Sarabianov Moscou, Yazyki rousskoï koul’toury, 2000, p. 167-173].

                 Dans Jeune Fille à la barre rouge (1932, GNT), les ailes rouges d’un séraphin d’icône sortent de derrière la tête de la jeune fille. Cet élément de feu se retrouve dans plusieurs toiles après 1930 –Tête de jeune fille. Esquisse, Tête de jeune fille contemporaine (les deux au MNR) –, et dans la toile baptisée de façon absurde par la GNT Jeune Fille au peigne dans les cheveux (sic !), qui est en fait une Esquisse pour un portrait abstrait [Nakov, PS-206. Au dos de ce tableau Malévitch a écrit : « Esquisse pour un portrait (abstrait) 1933». Il est intéressant de noter que Malévitch utilise ici non pas l’adjectif bespredmietnyï [sans-objet], mais abstraktnyï. Il est clair que le sans-objet et l’abstrait sont deux branches hétérogènes de l’abstraction, la nouvelle forme d’art qui est née au tout début du XXe siècle]; le « peigne » ce sont ces couleurs, « parées des couleurs de la nature » qui s’embrasent « au contact de l’appareil intérieur » du créateur, dans son cerveau qui brûle, selon les phrases inspirées de l’article de 1919 « Sur la poésie » (Kazimir Malévitch, Écrits, p. 182).

                   Dans les œuvres de cette période, l’homme perd ses bras, il est comme dans une camisole de force, ligoté, sans possibilité d’action. Les trois hommes dans Paysans (MNR ;Pétrova, N°21) sont livrés à un pouvoir extérieur à eux. Kovtoune a lié cette œuvre à la dernière poésie de Khlebnikov que nous avons citée plus haut et qui, selon le critique, « est traversée par le thème paysan.».

                    Malévitch a été le seul peintre qui a montré la situation dramatique de la paysannerie russe et ukrainienne au moment de la collectivisation criminelle forcée. Les hommes ne sont plus que des mannequins mutilés. N’oublions pas la terrible famine organisée par le pouvoir soviétique en 1932-1933, le Holodomor (génocide par la faim), qui fit en Ukraine des millions de morts.

    L’Impressionnisme tardif

     

    L’avant-garde n’avait jamais été vue d’un bon œil par les politiques ; ceux-ci, de façon quasi générale, étaient conservateurs en matière d’art et favorisaient les tendances rétrogrades, dérivées du réalisme social du XIXe siècle, qui finirent par triompher en 1932 lorsque furent supprimées toutes les associations indépendantes au profit des seules « Unions des artistes » contrôlées par le parti communiste. Avant d’en arriver là, une lutte idéologique avait été déclenchée, dont le principal critère – pour ne pas dire le seul – reposait sur une analyse sociologique de tous les mouvements d’avant-garde. En 1927, le cubisme et le suprématisme sont dénoncés comme des expressions « typiques de l’art à l’époque de l’impérialisme », ils sont frappés du sceau infamant du « formalisme » ; « ils portent en eux les traits de la décadence de l’industrialisme bourgeois ». Le seul voyage que fit Malévitch à l’étranger, celui de mars-juin 1927 à Varsovie et à Berlin, eut lieu dans un contexte lourd et menaçant. Le peintre laissa ses œuvres en Allemagne, sentant de façon prémonitoire le sort qui attendait tous les créateurs d’un « art dégénéré ».

             L’Union soviétique aura eu le triste privilège de précéder l’Allemagne hitlérienne dans sa dénonciation de l’art le plus nouveau, en condamnant non seulement les créateurs vivants, mais aussi les impressionnistes, tout cela au nom d’un « réalisme socialiste », dont le dogme sera proclamé en 1934. Dès 1919, dans son traité Des nouveaux systèmes en art, Malévitch s’était plaint de ce que les dirigeants socialistes reprenaient les mêmes attaques contre le cubisme, le futurisme et le suprématisme, et, de façon plus générale, contre tous « les dégénérés de l’art » que celles qui étaient formulées par l’opinion publique dominante avant la révolution :

    « On exige toujours de l’art qu’il soit compréhensible et jamais on ne s’astreint à adapter son propre esprit à la compréhension et les socialistes les plus cultivés ont pris ce chemin avec cette même exigence à l’égard de l’art, tel un marchand qui exige d’un peintre d’enseignes qu’il représente de manière compréhensible les marchandises qu’il a dans sa boutique. Et il semble à beaucoup, particulièrement aux socialistes, que l’art est fait pour peindre des craquelins compréhensibles ; on croit aussi que les automobiles et toute la vie technique ne sont faits que pour la commodité de la cause économique de la pitance. »

    [Kazimir Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 217. On doit noter que dans la version censurée de cette brochure lithographiée à Vitebsk, c’est-à-dire dans la brochure imprimée à Moscou en 1920 sous le titre De Cézanne au suprématisme, tout ce passage est supprimé]

              La tentation est de penser que la nouvelle figuration que Malévitch a entreprise après 1927 a été imposée au peintre par suite des menaces pesant sur toute recherche d’avant-garde. Quoi qu’il en soit des motivations, il faut se garder de dire, comme cela a été fait pendant longtemps, que cette période postsuprématiste correspond à un retour « réactionnaire » à la figuration ou à une faiblesse sénile. Il y a une puissance et une robustesse dans ces toiles qui rappellent, dans une autre dimension, la puissance et la robustesse présuprématistes. S’il n’avait plus rien à dire, Malévitch aurait pu se livrer aux seules tâches utilitaires et nutritives. Il se trouve qu’il a éprouvé le besoin de peindre, de continuer à dire quelque chose par le pinceau.

               L’artiste a réinterprété l’impressionnisme et le cubo-futurisme de ses débuts, en maintenant souvent des dates anciennes. Les datations les plus fantaisistes ont été données dans le catalogue de la rétrospective Malévitch à la Kunsthalle de Düsseldorf en 1980. La rétrospective du Musée national russe, de la Galerie nationale Trétiakov et du Stedelijk Museum en 1988-1989 a marqué un progrès sensible dans la re-datation de plusieurs tableaux. Ainsi justice était rendue aux recherches de Charlotte Douglas, qui avait indiqué nettement, dès 1978, que Malévitch avait daté des œuvres peintes à la fin des années 1920 selon la culture picturale qu’elles représentaient et non selon leur date d’exécution. Ainsi, le fameux Faucheur (GNT), qui était devenu une tarte à la crème iconographique, fut désormais daté de 1928-1929 et non de 1909, comme on a continué à le faire jusqu’à récemment. Et pourtant, comme l’avait noté Charlotte Douglas en 1978, Malévitch avait indiqué au bas du tableau « motif de 1909 [Ch. Douglas, « Malevich’s Painting – Some Problems of Chronology », Soviet Union/Union soviétique, Arizona State University, 1978, vol. 5, Part. 2, p. 301-326 ; « Sur quelques œuvres tardives de Malévitch », in Malévitch. Cahier 1, p.185-219] » [Dans le catalogue raisonné de M. Nakov, sur la base de cette mention de Malévitch, « motif de… », dans quelques œuvres de la fin des années 1920, cette indication est élargie de façon massive et indue à beaucoup d’œuvres de toutes les époques de la production malévitchienne avec la mention « motif de telle année, version de telle année », la plupart du temps de façon arbitraire et non avérée]. Des œuvres comme Le Charpentier, les Moissonneuses (les deux au MNR) ont été réalisées à la fin des années 1920. Les œuvres impressionnistes telles < Sur le boulevard, voire La Fleuriste), soi-disant de 1903, Pommiers en fleurs, soi-disant de 1904, la Jeune Fille sans travail, soi-disant de 1904 (toutes au MNR), ou Les Deux Sœurs (GNT ) sont de toute évidence de la fin des années 1920.page326image28383232

              Ces œuvres n’ont jamais été montrées à quelque exposition que ce soit avant 1910. Elles ne correspondent à rien de ce que nous connaissons comme œuvres impressionnistes, celles qui ont été emportées par Malévitch pour sa rétrospective de Varsovie et de Berlin en 1927.

              Ce ne sont pas des œuvres de jeunesse. Elles sont « trop belles pour être vraies ». Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ces antidatations évidentes: datation selon la date de commencement d’exécution ; datation selon la culture picturale ; raisons politiques. À mon avis, comme je l’ai mentionné plus haut, Malévitch s’est refait un itinéraire créateur selon un ordre logique et non chronologique, chose qu’il avait réalisée dans sa picturologie de l’art de l’impressionnisme au suprématisme. Dans ses œuvres impressionnistes comme Les Deux Sœurs, il maîtrise la gamme colorée avec brio. Cette gamme peut être appelée « slave » avec ses associations de mauve et de jaune ocre, de vert et de rose, même si l’on sent dans cette œuvre des impulsions venues du Renoir de La Grenouillère qui se trouvait dans la célèbre collection de Morozov. Le blanc chante sous le soleil et est émaillé de touches à peine perceptibles de jaune et de carmin. La légèreté, l’impondérabilité de la touche n’est possible qu’après le suprématisme. Le tableau est divisé en au moins cinq rangées horizontales sur lesquelles s’inscrivent les figures humaines dont certaines, comme les « deux sœurs » sont installées au milieu, dominant par leur proportion et leur verticalité (comme dans les trois Baigneuses ; MNR). C’est un procédé constant des œuvres postsuprématistes. Quand on compare ces œuvres impressionnistes tardives avec l’impressionnisme du début, on constate une structure construite, tendant à la géométrie, qui se conjugue aux touches impressionnistes nerveusement posées. Le suprématisme est cité dans la robe rouge de La Fleuriste, dans les rectangles du banc de la Jeune Fille sans travail et, en général, dans l’amas des maisons du paysage urbain. Dans le Paysage près de Kiev (GNT), comme dans toutes les autres toiles avec arbres et maisons (Pommiers fleuris, Pommier en fleur, Champs ; MNR), les troncs et les branches des arbres ne sont pas noyés dans le fond pictural mais sont plantés distinctement, créant des zones bien délimitées. Souvent, les murs et les toits offrent des surfaces géométriques qui se ressentent à l’évidence du suprématisme.

    Retour au cubo-futurisme primitiviste

     

    Malévitch revient à son cycle de la campagne des années 1910. Son impressionnisme tardif prend parfois des allures naturalistes comme dans les Moissonneuses (MNR) [Dans Nakov, F -254, cette œuvre est désignée de façon arbitraire comme étant un « motif de 1911, version de 1928-1929 » (dans la rubrique « Forme monumentale et couleur expressive » [sic] !). Un tel « motif » n’existe pas en 1911, il y a seulement différents autres motifs sur la thématique des femmes en train de moissonner]. Mais toute une série d’œuvres (Faucheur [GNT], À la datcha, Marfa et Vanka [MNR], etc.) reprend les motifs cubo-futuristes anciens pour les insérer dans une structure qui tient compte des acquis du suprématisme. Ainsi, la structure est bâtie à partir de bandes colorées pour le fond et de surfaces simplifiées pour le corps des personnages. On note comme invariant la station verticale de ceux-ci qui occupent l’espace principal du tableau. Avec le suprématisme, l’image de l’homme et l’image du monde s’étaient rejointes dans un même rythme. Dans le postsuprématisme, l’homme se tient face à l’Univers dont les rythmes colorés le traversent. La ligne d’horizon est basse. Il n’y a pas de modelage réel de la couleur.

    page328image28361472Une des plus belles reprises des thèmes anciens est celle du Paysage hivernal du Museum Ludwig, antidaté de 1909, qui est comme une variante « postcubo-futuriste » du Matin au village après la tempête de neige du Solomon R. Guggenheim. Les gouaches connues de 1911 ayant un sujet analogue (le « village ») ont une facture totalement différente (combinaison du cézannisme, du fauvisme et du néoprimitivisme, sans la rigueur que nous voyons ici entre les courbes et les verticales) ; la couleur est posée en unités franches avec des dégradés comme dans les tableaux tubulaires de 1912 ; les arbres sont stylisés en volumes ; le rythme des arrondis rappelle celui des lithographies en couleurs de 1914. La gamme colorée est très riche, analogue à celle des toiles postsuprématistes. Cette toile est un magnifique exemple de synthèse des différentes cultures picturales par lesquelles est passé l’artiste. Même le « carré » y est cité (le pan jaune de la petite maison).

            Le retour de Malévitch à la figure après 1927 est en fait une synthèse où le sans- objet vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui semble à nouveau envahir tout l’univers malévitchien. Comme si le peintre, lui, l’anticonstructiviste de toujours, avait prévu les conséquences perverses de l’idéologie constructiviste, à savoir l’optimisme utopique selon lequel l’homme parviendrait à maîtriser la nature grâce au progrès et à la technologie. Pour Malévitch, l’homme est la nature. Il ne peut pas la vaincre. Cette nouvelle nature qu’il annonce dans ses toiles postsuprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Malévitch semble ici rejoindre le penseur laïque chrétien Nikolaï Fiodorov pour qui, en effet, il faut inverser le mouvement qui s’est accentué avec la sauvagerie du capitalisme, qui fait que la campagne est engloutie de plus en plus par la ville, alors que c’est la campagne qui doit vaincre la ville.

    page329image28368768Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas, répétons-le, une défense d’une situation sociopolitique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans- objet, du repos éternel, peut venir le mieux au jour. On voit ce qui sépare ce retour malévitchien à la figure et au monde de la nature (ce retour a eu lieu après le ressourcement de l’artiste dans son Ukraine natale) des kolkhoziens travestis en personnages de peinture d’icône chez les partisans de Boïtchouk, les « boïtchoukistes ». C’est eux que Malévitch vise en 1930 dans l’almanach ukrainien Avant-garde :

    « Les artistes qui sont passés […] sur la voie de la peinture monumentale […] se

    transportent dans le monde des antiques catacombes […], et l’artiste […] revêt

    notre contemporanéité des formes de la peinture monumentale de monastère. […]

    Ignorant les voies de la peinture nouvelle du XXe siècle, les artistes vont vers le

    XVe siècle . »

    [ Kazimir Malévitch, « L’architecture, la peinture de chevalet et la sculpture » [1930], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 594]

              Nous avons vu que le visage du peintre Klioune avait fourni entre 1909 et 1913 le sujet de différentes métamorphoses stylistiques (symbolistes, primitivistes géométriques, cubo-futuristes, réalistes transmentales). Après 1927, il devient le visage paradigmatique du paysan, prenant comme structure de base des archétypes de la peinture d’icônes, en particulier du Pantocrator ou de la Sainte Face orthodoxe (« Christ acheïropoiète »). Cet emprunt d’une structure de base à certaines icônes n’est pas, comme chez les « boïtchoukistes », une « tricherie avec les siècles », selon l’expression d’Apollinaire à leur propos [Guillaume Apollinaire, « Le Salon des indépendants », L’Intransigeant, 22 avril 1911, in Œuvres en prose complètes, op. cit., t. II, p. 321] , mais l’utilisation moderne de « cette forme de la culture supérieure de l’art paysan » :

    « À travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes. »

    [Malévitch. Colloque international…, p. 163].

               Le suprématisme avait fait sauter toute circonscription réaliste. Le postsuprématisme restaure la configuration visible tout en maintenant les exigences du « monde en tant que sans-objet ». L’artiste continuait ainsi à inventer une nouvelle figure de l’homme au cœur du « repos éternel du monde ».

    Visages sans visages. Les stigmatisés. Les portraits

     

    Un regard superficiel pourrait voir dans les dernières œuvres de Malévitch une « peinture métaphysique », voire symboliste. Si cela est vrai dans une perspective iconologique, il faut admettre que, picturologiquement, on a affaire ici à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique.

    Les titres indiquent brièvement le sujet, comme Suprématisme dans les contours d’une paysanne. <Femme au râteau> (GNT) [Nakov-PS 181 (on ne sait pourquoi, cette œuvre est intitulée Transformation suprématiste d’une paysanne)], Jeunes Filles aux champs, Les Sportifs (MNR )… Sur ces toiles, les paysans se tiennent droit devant un horizon de champs colorés en larges bandes. Ils sont toujours représentés frontalement ; aucune allusion à un geste de travail comme dans la période « primitiviste » ou cubo-futuriste.

    « Chaque tableau de ce cycle donne une impression de solennité, de monumentalité et de

    gravité devant ce qui se déroule, bien qu’il n’y ait aucune activité. Il semble que la

    Paysanne au visage noir et les autres personnages du cycle paysan sont devenus des

    parties constitutives organiques de l’univers suprématiste de Malévitch, qui jusqu’ici était

    inhabité. Créés après le suprématisme, certains travaux de ce cycle (Jeunes filles aux

    champs, Les Sportifs) gardent l’impression cosmique que produisent avec tant de netteté les tableaux sans-objet de l’artiste. »

    [Jewgeni F. Kowtun, «Kasimir Malewitsch und seine künstlerische Entwicklung», in Kasimir Malewitsch, Düsseldorf, Kunsthalle, 1980, p. 35.]

    .

              Le philosophe Nikolaï Berdiaev a écrit :

    « L’homme russe peut faire une dévastation nihiliste aussi bien qu’une dévastation apocalyptique ; il peut se dépouiller, arracher tous les voiles et apparaître nu, aussi bien parce qu’il est nihiliste et nie tout que parce qu’il est plein de pressentiments apocalyptiques et attend la fin du monde. Chez les sectateurs russes, l’apocalyptisme s’enchevêtre et se mélange au nihilisme. »

    [Nikolaï Berdiaev, « Doukhi rousskoï révolioutsii » [Les esprits de la révolution russe)], in Iz gloubiny. Sbornik stateï o rousskoï revolioutsii [De profundis. Recueil d’articles sur la révolution russe] [1918], Paris, YMCA-Press, 1967, p. 81].

              Bien que Malévitch soit polono-ukrainien d’origine, toute sa complexionintellectuelle et philosophique est imprégnée de la sensibilité métaphysique russe. S’il nie Dieu, ce n’est pas au nom de l’athéisme, mais du Dieu « sans-objet » (bien proche du Deus absconditus de la théologie apophatique).page332image29275456

           Pour lui, la culture capitaliste aussi bien que socialiste est radicalement mal orientée. Toute sa pensée est tournée vers l’idée qu’il faut travailler à de nouveaux fondements pour la culture, dont la visée ne doit pas être le bien-être matériel à tout prix mais le monde sans-objet ou le repos éternel.

             Il en appelle ainsi à un dénudement et non à l’accumulation sauvage. C’est ainsi qu’il crée cette série de « Visages sans visage », comme si cette annonce d’une nouvelle ère était encore très obscure.

             La grande figure vêtue de blanc, au visage, aux mains et aux jambes noires sur un ciel aux bandes obliques hachurées de bleu et de blanc, a été baptisée « Paysanne ».

              La barbe est aussi un attribut essentiel des hommes sans visage. Dans une perspective iconologique, il faut souligner que pour la tradition orthodoxe la barbe est la marque de la dignité de l’homme.

    « Ce n’est pas en vain que sur les icônes orthodoxes Dieu Sabbaoth, Jésus-Christ, les prophètes, les apôtres et tous les Pères de l’Église sont représentés avec la barbe. Pour la conscience religieuse des orthodoxes un Christ sans barbe provoquerait un effet semblable à celui que provoquerait chez les gens de culture occidentale la représentation de l’Apollon du Belvédère avec une barbe épaisse en éventail… »

    [Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, p. 10.

          Le tableau Pressentiment complexe accentue le caractère de déréliction de l’homme « jeté dans le monde ». Malévitch a pu dire qu’il ne faisait pas de visage parce qu’il ne voyait pas l’homme de l’avenir, ou plutôt que l’avenir de l’homme était une énigme insondable. Mais bientôt cet homme sans visage va perdre ses bras, comme si le « pressentiment » se faisait tragique. On a l’impression que toutes ces figures sans bras sont dans une camisole de force, ligotées, sans possibilité d’action. Les trois Paysans, comme Torse (Figure a:u visage rose) (MNR ) [Note de novembre 2022 :  Ce « Torse » n’est pas « mutilé », comme le seront les personages après 1930; il fait partie d’une série où Malévitch est en quête d’une nouvelle forme suprématiste,  cf.  on line mon article  « Torse féminin N° 1 de Malévitch : un archétype d’une nouvelle iconicité post-suprématiste »] – sont livrés à un pouvoir extérieur à eux. Les hommes ne sont plus que des mannequins mutilés. Malévitch a sans doute été le seul peintre qui ait montré la situation dramatique russe et ukrainienne au moment de la collectivisation ukrainienne forcée qui, en 1932-1933, s’est traduite par un génocide par la faim, le Holodomor, faisant plusieurs millions de victimes dans la seule Ukraine.

           Sa compassion pour la paysannerie opprimée et, à travers elle, pour l’homme russe et ukrainien bafoué est exprimée dans le dessin du Stedelijk Museum où l’on voit un personnage en posture d’orant, sans barbe (ayant donc perdu tout signe de dignité humaine), portant la croix orthodoxe sur son visage, ses mains et ses pieds, gravée comme le sceau du martyre à l’image des stigmates catholiques [Voir le dessin avec trois figures sans bras in Malévitch. Colloque international…, no 186 (Nakov-PS-49)]. De multiples griffonnages montrent obsessionnellement l’homme réduit à des signes, devant sa tombe ou à côté de maisons d’où toute vie est partie, jusqu’à cet Homme qui court (MNAM) situé entre l’épée du monde social et la souffrance. Les personnages crucifiés se font de plus en plus insistants. Le témoignage d’Antoine Pevsner est particulièrement émouvant :

    « Lors de l’enterrement [en 1918] de son élève préférée [Olga Rozanova] […] Malévitch, qui marchait à l’avant-garde avec un drapeau noir sur lequel était cousu un carré blanc, était impressionnant. Près du cimetière, je m’approchai de lui. Il portait de longues bottes en feutre beaucoup trop grandes pour lui. Son corps semblait s’y noyer jusqu’au ventre. Avec les grosses larmes qui s’accumulaient sur son  visage amaigri, cela lui donnait une allure tragique et pitoyable. Quand il me vit, il me dit tout bas : Nous serons tous crucifiés. Ma croix je l’ai déjà préparée. Tul’as sûrement remarquée dans mes tableaux. »

    [A. Pevsner, « Rencontre avec Malévitch dans la Russie d’après 1917 », art. cité. 579]

          Les nombreux portraits que Malévitch réalisa à la fin de sa vie se partagent entre des représentations de personnes réelles et celles de figures emblématiques. Les yeux sont, comme dans la peinture d’icônes, largement ouverts, ils regardent de l’intérieur, à travers le visible, la vraie réalité. Nous avons déjà rappelé qu’il a employé le mot « supranaturalisme » pour sa toile Deux Figures (MNR). Son aspiration était donc de faire intervenir le suprématisme dans une structure de base « naturaliste ». On note d’ailleurs que le naturalisme prend de plus en plus le pas sur le suprématisme à partir de 1933. Il s’agit ici d’un essai d’adaptation du suprématisme à la culture picturale « réaliste », exigée de façon de plus en plus insistante par le régime, ou plutôt d’une tentative pour transfigurer le naturalisme par le suprématisme.

         Cela donne des œuvres tout à fait singulières, dans le concert de l’art néoréaliste européen de la fin des années 1920 et du début des années 1930. À part le hiératisme des poses et la fixité du regard, on est frappé par l’exotisme de l’habillement dont l’artiste vêt ses personnages, réels ou imaginaires. Ce sont des vêtements totalement inédits, inventés pour l’homme d’une société à venir. Le critique Pounine et la femme de l’artiste ont l’habit des suprématistes. L’œuvre, intitulée par les gens de musée Jeune Fille au peigne (GNT), ne comporte aucun « peigne », comme nous l’avons dit plus haut, mais des formes suprématistes pures qui s’insèrent dans le crâne de la jeune fille, comme le faisait jadis la scie du constructeur dans Le Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, dans Aviateur ou dans Un Anglais à Moscou. Malévitch réinterprète la polychromie suprématiste dans des couleurs franches où se combinent des associationsrouge-noir, rouge-vert, bleu-rouge, bleu-vert, bleu-jaune, vert-jaune. Les visages imaginaires sont presque « hyperréalistes », comme dans Jeune Fille à la barre rouge (GNT, 1932) ou Travailleuse (MNR). Les portraits de personnes réelles, malgré leur réalisme, ne cherchent pas à donner une image psychologique, mais une vision intemporelle. Le portrait d’Anna Alexandrovna Léporskaya (GNT), en revanche, est marqué sinon par le psychologisme, du moins par la sensualité de la description de la gorge du modèle, lequel ne porte pas d’habit suprématiste. C’est dans cette manière naturaliste sans immixtion suprématiste que seront peints en 1933-1934 les derniers portraits de sa mère, de sa fille Ouna, de sa femme, de son ami Pavlov et d’ouvriers.

             L’œuvre sans doute la plus étonnante de la fin de la vie de Malévitch est l’Autoportrait de 1933 (MNR). La structure ici aussi est iconique. Comme dans toute une série de portraits de cette époque, le geste hiératique de la main désigne une réalité absente. Au dos, Malévitch a écrit : « L’Artiste ». La structure de base de ce tableau est l’archétype iconographique de la Mère de Dieu Hodighitria, c’est-à-dire de la Théotokos faisant un geste de la main vers son Fils, vers la Voie ; elle est « Hodighitria », celle qui montre le Chemin, la Voie. Eh bien, Malévitch a pris ce moule iconographique pour se représenter. Il n’y a là aucune ironie futuriste, dont l’artiste était par ailleurs friand, juste cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre. Il s’est naturellement identifié à Celui qui montre la Voie ; il s’est, pour mieux dire, approprié ce modèle métaphorique: et la Voie, le Chemin que montre Malévitch et qui n’est évidemment pas figuré, comment ne pas penser que c’est ce monde sans-objet auquel il a œuvré et qui est symbolisé par un petit carré noir, telle une tache-pâté, dans un carré, signature de plusieurs œuvres de cette époque. La structure est géométrique (les triangles blancs du col et ceux, noirs, du vêtement supérieur contrastent avec le rythme des raies vertes). L’alternance du vert et du rouge est une constante de la gamme malévitchienne. La main de l’artiste donne avec l’écartement du pouce le contour d’un carré et elle désigne l’« enfant royal » comme Malévitch appelait en 1915 son Quadrangle noir [K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 66 (« Le carré est un enfant royal plein de vie »), qui est la signature de l’œuvre, comme beaucoup d’œuvres de cette époque. Le Quadrangle de 1915 était le visage du monde qui avait englouti en lui tout le fatras figuratif. Il réapparaît sous la forme du portrait de l’artiste, sous l’aspect d’un Réformateur de la Renaissance, sorte de statue du Commandeur sortie des ténèbres du sans-objet pour dire le tragique de l’absence de réalité. Cette pensée de l’Absence était celle du suprématisme qui reconnaissait le monde vidé d’objets comme manifestation de la vraie réalité. Dans le postsuprématisme, c’est l’absence de la vraie réalité qui émerge dans une expression désespérément tragique. La vraie réalité est désignée mais, désormais, elle échappe à l’homme. Cette image que Malévitch nous a laissée à la fin de sa vie résume tout ce qu’il avait la conscience d’avoir apporté à l’histoire du pictural, avec un sentiment plus aigu de l’incompréhension, de la solitude, de la déréliction, le sentiment aussi que l’homme est réduit à un geste.

               Paradoxalement, le Carré noir de 1915 effaçait, éclipsait l’image authentique pour révéler l’invisibilité du monde authentique alors que l’Autoportrait de 1933 voit la réapparition de l’image, de l’icône, admet donc l’Incarnation, pour désigner la vraie réalité qui échappe à l’homme. Comme l’icône, la peinture dit de façon muette le monde. Encore une fois, la grandeur tragique de Malévitch aura été, alors que l’art se désorientait en Russie et partout en Europe, de faire entendre dans le silence sonore du pictural le cri de l’Homme abandonné, face à tous les Nabuchodonosor de l’Histoire.

  • Malévitch (suite)PARTIE V – SUPRANATURALISME VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1926-1935

    PARTIE V – SUPRANATURALISME

    VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1926-1935

    Le travail très intense de Malévitch, en tant que pédagogue et théoricien, est interrompu le 15 décembre 1926 à la suite de la fermeture par les autorités de l’Institut national de la culture artistique (Ghinkhouk) de Léningrad où une nouvelle approche interdisciplinaire de l’art avait été expérimentée à partir de 1923 sous la direction de Malévitch avec le concours de Matiouchine, de Tatline, de Filonov et de Mansourov. C’est le commencement en Russie soviétique des tracasseries du pouvoir à l’égard de l’avant- garde. Pour mesurer combien la situation d’un artiste en Union soviétique était devenue angoissante et précaire à la fin des années 1920, il suffit de citer le texte rédigé par Malévitch comme une sorte de testament olographe et où il exprime ses volontés quant au sort à réserver aux manuscrits théoriques et philosophiques qu’il laissait en Allemagne en même temps que les tableaux exposés à la « Große Berliner Kunstausstellung » de 1927 :

    « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer en une autre langue, car, m’étant trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver de fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables.

    K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin. » »

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    Pour que Malévitch ait pu écrire ces lignes, il fallait que l’atmosphère en Union soviétique se fût considérablement dégradée. Le pire est envisagé par le peintre : la mort, l’arrestation à vie, ’obligation d’écrire des textes en contradiction avec sa pensée.      La fermeture du Ghinkhouk, en 1926, inaugure ainsi une période de tracasseries de toutes sortes, de perte d’un vrai travail, même si on le nomme à l’Institut d’histoire de l’art de Léningrad. Il y aura cependant deux derniers événements importants dans sa « carrière » d’artiste : en 1927, son voyage en Pologne, puis en Allemagne [Sur les séjours de Malévitch à Varsovie, l’étude la plus détaillée est donnée par A. Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, op. cit., p. 140-218], et, en 1929, sa dernière rétrospective à la Galerie nationale Trétiakov (dont une partie fut envoyée pour être exposée à Kiev, la même année).

     

    Voyages en Pologne et en Allemagne

    À Varsovie, où il arrive dans la première semaine de mars 1927, il est fêté par les artistes d’avant-garde, qu’ils soient dans la ligne du suprématisme comme le peintre et théoricien Władysław Strzemiński et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro, ou dans le courant constructiviste pur et dur, comme Mieczysław Szczuka. Il est reconnu non seulement comme un compatriote (bien qu’il n’ait encore jamais mis les pieds dans le pays de ses ancêtres et qu’il n’ait pas connu la littérature, ni la poésie, ni même l’art ancien de la Pologne), mais comme un immense novateur. Helena Syrkus, secrétaire de la revue avant-gardiste Praesens, qui montrait l’art des novateurs internationaux, a fait un récit très vivant et précis de l’exposition du maître russo-ukrainien. L’audace des idées et des réalisations malévitchiennes déconcerta plus d’un Polonais, mais la rétrospective dans les salles de l’hôtel Polonia à Varsovie est restée dans les mémoires comme un événement unique dans l’histoire de l’avant-garde polonaise et au-delà. Helena Syrkus traduisit en polonais un fragment du traité Le Monde comme sans-objet. Voici son commentaire à ce sujet :

    « La traduction des pensées de Malévitch fut sans doute la tâche la plus difficile de ma vie. Je n’aborde une traduction qu’après avoir compris le texte de manière précise afin que son expression dans une autre langue se fasse de soi-même. Mais là, je me trouvai dans une situation désespérée – je comprenais tous les mots, mais ne comprenais pas le sens de beaucoup de pensées. »

    [ Helena Syrkus, « Kazimierz Malewicz » [1976], traduction russe in Malévitch sur lui- même…, t. II, p. 367]

    .            Après Varsovie, le peintre partit le 1er avril 1927 pour Berlin. Il était accompagné par le poète polonais Tadeusz Peiper qui lui servit de traducteur en Allemagne [En français, voir Xavier Deryng, « Malévitch et la Pologne », in Malévitch. Colloque international…, p. 91-95 ; du même, le dossier « Malevič et Peiper », Cahiers du Musée national d’art moderne, 1980, no 3] et lui fit rencontrer des personnalités de la scène artistique et critique. La rencontre avec Mies van der Rohe a tourné court, tant l’architectonie malévitchienne sans-objet allait à l’encontre de tout fonctionnalisme. Malévitch affirma qu’il « construisait ses modèles architecturaux à partir de nouveaux éléments de construction, mais construits conformément au système gothique ; Mies lui fit remarque que ces constructions, aujourd’hui, à notre époque, ne peuvent pas avoir d’utilité ». « Qui sait ? » répondit Malévitch. Cette réponse fut jugée par ses interlocuteurs außenordentlich interessant [extraordinairement intéressante] [Tadeusz Peiper, « W Bauhausie » [Au Bauhaus] [1927], traduction russe in Malévitch o sébié…, p. 376]. Dès les 6-7 avril, Peiper emmène Kazimierz au Bauhaus de Dessau. Le grand adversaire Kandinsky le salue rapidement puis disparaît, refusant tout dialogue. Il est reçu par Walter Gropius, mais, là aussi, la visite tourne court par manque de compréhension mutuelle, d’autant plus que Malévitch ne parle aucune autre langue que le russe, le polonais et l’ukrainien. Pour le peintre, l’architectonie n’est préoccupée que des rapports spatiaux formels, alors que pour Gropius le processus de construction dépend de la fonction de l’édifice à construire. Gropius est déconcerté par l’anecdote rapportée, en particulier par Hans von Riesen : pour montrer que ses Architectones pouvaient aussi être fonctionnels, même s’ils n’étaient pas conçus pour cela, il raconte comment il a, pour s’amuser, fendu verticalement une tasse, provoquant les reproches de sa femme ; le morceau de la tasse avec son anse plut à Kazik et il la garda ; un jour, il ne trouva plus ce fragment à sa place : sa femme s’en servait pour verser de la farine et du sucre ! Voyez, un objet sans fonction peut en trouver une !

               Une partie du texte du Monde comme sans-objet est inscrite pour paraître dans la série des Bauhausbücher, et Moholy-Nagy rencontre à Berlin le peintre pour discuter de leur publication. Là encore les choses ne se passent pas harmonieusement. Selon Hans von Riesen, Moholy-Nagy aurait supprimé du tapuscrit quinze pages sous le prétexte qu’il s’agissait « de problèmes internes russes qui y étaient discutés et n’avaient pas d’intérêt en Allemagne [Hans von Riesen, « Malewitsch in Berlin », in Avant-Garde Osteuropa 1910-1930, Kunstverein Berlin, Akademie der Künste, 1970].

               La rencontre avec le peintre, écrivain et metteur en scène dadaïste Hans Richter fut brève mais importante. Richter raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand, Alexander von Riesen, il avait eu une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement durs à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique fut étonnante, à savoir « qu’il n’était pas important que tout fût “juste”, mais que d’une même façon cela “sonnât” juste [Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : “Écoutez, parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas.” Il dit en riant : “Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste” », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, 1997, Nîmes, Jacqueline Chambon, p. 212].Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse. Mais la visée principale qui nous reliait Malévitch et moi, c’était l’expression de son image du monde suprématiste en tant que continuité et en mouvement. Il avait vu mes films abstraits et trouvait que nous pourrions ou nous devrions nous mettre ensemble à la réalisation de ce rêve [Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], in Die Russen in Berlin 1910-1930, Berlin, Stolz, p. 34″]. On sait que le prolet de film suprématiste établi par Malévitch est dédié précisément à Hans Richter [ Voir le fac-similé des trois pages du manuscrit de Malévitch Le Film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux – approche d’un nouveau système plastique architectural [1927], avec traduction française de Valentine et Jean-Claude Marcadé, in Christophe Czwiklitzer, Die Handschrift der Maler und Bildhauer vom 15. Jahrhundert bis heute. Vorwort von Jean Cassou. Katalog einer Autographensammlung/ Lettres autographes de peintres et sculpteurs du XVe siècle à nos jours. Préface de Jean Cassou. Catalogue d’une Collection d’autographes, Paris, Art-C.C., 1976, p. 487-488]. C’est l’architecte Hugo Häring (que Malévitch appelle en russe «Hareng» à cause de l’homophonie avec « Hering » !) qui permit l’organisation de la rétrospective berlinoise de Malévitch, la première et la dernière en Occident avant celle de Beaubourg, en 1978, sous l’égide de Pontus Hulten et de Jean-Hubert Martin. Elle eut lieu, de mai à septembre 1927, dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung ». Malévitch dut précipitamment rentrer en URSS avant la fin de l’exposition. Comme il espérait revenir en Allemagne, puis aller à Paris, ses œuvres furent entreposées dans la maison de Häring. Après cet unique voyage à l’étranger, il fit l’objet d’interrogatoires, puis finalement fut emprisonné pour espionnage du 20 septembre au 6 décembre 1930 – il fut libéré faute de preuves (sans doute son ami Kirill Choutko a-t-il joué un rôle essentiel, car dans la Russie stalinienne il était facile de fabriquer des « preuves »…).

     

    Un retour formel à la figure

     

    Pourtant, en novembre 1929, il y avait eu l’« Exposition des œuvres de K.S. Malévitch » à la Galerie nationale Trétiakov (transportée, réduite, à Kiev en 1930). Ce qui y dominait n’était certes pas le suprématisme (cinq œuvres, dont le Carré noir et un « carré rouge sur blanc », ainsi que plusieurs Architectones), mais des tableaux « à sujet », la plupart joyeusement antidatés. Malévitch, entre 1928 et 1934, s’est en effet intensément remis à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Ce retour à la peinture de chevalet, qu’il avait pratiquement abandonnée de 1919 à 1926 au profit de ses Architectones, de son travail pédagogique et de la formulation de sa philosophie, reste encore énigmatique. C’est un retour thématique au cycle paysan et un retour formel à la figure.

               Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces « visages sans visages » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme, lequel reste au cœur de son retour à la figure ; il écrit sur « le déploiement de la couleur et son dépérissement de par la dépendance des tensions dynamiques » et prépare un livre intitulé La Sociologie de la couleur que la mort l’empêchera de réaliser [Lettre de Malévitch au peintre Liev Antokolski du 15 juin 1931, in Malévitch sur lui- même…, t. I, p. 227]. Le pictural. manifesté en tant que tel dans son essence inobjective, transperce les formes. Il y a là, après l’ascèse suprême du « sans-objet » absolu, une réinterprétation du cycle primitiviste et cubo-futuriste des années 1910 en une synthèse picturale où se résout l’antinomie entre la vraie réalité du monde (son inobjectivité) et la réalité sensible. Dans le même temps, on observe ce que le critique d’art Dmytro Horbatchov a appelé la « réukrainisation » de l’œuvre malévitchienne [38. Cf. Dmytro Horbatchov, « Kyïvs’kyi trykoutnik : Pymonenko-Boïtchouk-Bogomazov » [Le triangle kiévien : Pymonenko, Boïtchouk, Bogomazov], in Дмитро Горбачов, « Vin ta ya bouly oukraïntsi ». Malevytch ta Oukraïna [« Lui et moi étions ukrainiens ». Malévitch et l’Ukraine], Кiev, Sym Stoudyïa, 2006]–

    .

    La protestation contre le pouvoir stalinien

     

    Les œuvres d’après 1930 sont également le témoignage poignant d’une protestation muette contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre les paysans. Le suicide de Maïakovski en avril 1930 a marqué Kazimir Sévérinovitch, et dans la correspondance de cette époque on le voit hanté par la phrase qu’a laissée le poète dans sa lettre d’adieu : « La barque de l’amour s’est fracassée sur le quotidien. » Le 12 décembre 1932, il écrit à son vieil ami Ivan Klioune :

    « En ce qui concerne la politique à mon égard, elle est exprimée dans une forme très ignoble, bien entendu de la part du pouvoir ou plutôt de l’administration sur la ligne de l’art – une reconnaissance générale, du respect, mais peau de balle : on ne me prend nulle part et on ne me donne rien à faire.

    Du côté des peintres qui se sont maintenant emparés de l’Académie, c’est le plus

    ignoble – ils prennent toutes les mesures pour que je ne pénètre pas où que ce soit ;

    c’est la même chose avec l’Union des artistes soviétiques, c’est un blocus alentour. »

    [539. Lettre de Malévitch à Ivan Klioune du 2 décembre 1932, in Malévitch sur lui-même..., t. I, p. 235].

               De même, avant que sa maladie se déclare (un cancer de la prostate), à la toute fin de 1933, il se confie de façon assez audacieuse sur la politique de l’URSS à son ami russo-ukrainien futuriste, le poète Grigori Petnikov, dont il avait réalisé la couverture du recueil Vers choisis, paru en russe à Kharkiv en 1930 :

    « Nous sommes isolés, en tant que formalistes sauvages, qu’ennemis […]. Mon carré noir est mentionné dans les journaux. Boukharine lui-même en parle. […] « La vie bourgeoise, privée de sens et de contenu, est admirablement exprimée dans le carré noir de Malévitch. C’est l’impasse de l’Art bourgeois et la mort de l’Art. » […] Aujourd’hui c’est l’avènement du répinisme [ Le style du peintre réaliste-naturaliste Répine]. de Rembrandt, de Brodski [Isaac Brodski (1883-1939), peintre officiel dans la Russie soviétique.] et de leur concurrent photographe Boulla [Karl Boulla (1855-1929), photographe d’origine allemande, célèbre depuis la fin des années 1890 pour ses clichés dans le journal Niva ; il avait un atelier photographique sur la Perspective Nevski à Saint-Pétersbourg autour de 1910 ; il est considéré comme « le père du photoreportage russe »]. Notre réalité est sauvée du « rachitique Matisse », de l’idiot Picasso et de l’imbécile formaliste Malévitch. »

    ’[Lettre de Malévitch à Grigori Petnikov du 15-28 juillet 1933, in Malévitch sur lui-même..., t. I, p. 239-240 ; voir les notes concernant l’article de Nikolaï Boukharine, membre du Politburo du Parti communiste de l’URSS, « Quelques réflexions sur la peinture soviétique », Izvestiya, 11 juillet 193

             Après l’apparition de son cancer à la toute fin de 1933, sa vie, jusqu’à sa mort en mai 1935, devient une Passion, même si sa femme et ses proches lui cachent la gravité de son mal. Kazimir Sévérinovitch, « Pan Kazia » [Monsieur Kazia en polono-ukrainien], comme l’appelle affectueusement Matiouchine, n’en perd pas pour autant son sens de l’humour. En témoignent ces pseudo-vers de mirliton qu’il envoie à Ivan Klioune, quelques mois avant sa mort, avec une signature burlesque :

    « Ivan Vassiliévitch, mon cher ami,
    Dans l’art l’air est tout pourri,
    Et ma vie tient à un cheveu
    Et je fonds comme cire au feu
    Est-ce que vraiment mes jours sont comptés

    Voir le printemps plus ne pourrai

    Ni le Nouvel Art.
    Je suis triste, mon âme est affligée
    Je rêve de peinture les nuitées
    Je me dresse et suis pris de tremblements

    De prendre le pinceau suis impuissant

    Les toiles sont là et les couleurs sèchent

    Ma maladie, elle, ne s’assèche
    Je gis dans les fers de ma féroce maladie

    Rivé à sa couche gaillard est mon esprit

    Tel un fleuve aux eaux en furie
    Il emporte tout. Sain est mon esprit
    Il brisera les fers.
    Aïvazovski-Listikov

    Sébastopol « 

    [Ivan Aïvazovski (1817-1900) est un peintre réaliste arméno-ukrainien, célèbre pour ses centaines de marines de la mer Noire ; plusieurs sont consacrées à la ville criméenne de Sébastopol (la « Ville de l’Empereur »), en particulier L’Entrée dans la baie de Sébastopol (1852). Listikov est sans doute la déformation de Walter Leistikow (1865-1908), peintre- paysagiste naturaliste allemand né en Pologne, qui fut l’un des fondateurs de la Secession berlinoise en 1899]

                À la fin de 1934, se produit l’assassinat de Kirov à Léningrad, on arrête Véra Iermolaïéva (qui mourut dans les camps) et Vladimir Sterligov ; on soumet à des interrogatoires policiers Konstantine Rojdestvienski et Nikolaï Souiétine. Le dernier mois (avril-mai 1935), Kazimir Sévérinovitch est entre la vie et la mort, on lui administre de la morphine pour soulager un peu ses douleurs. Les photographies de cette période montrent un homme au visage émacié, étonnamment semblable, avec sa barbe, aux saints moines de la tradition chrétienne. Ivan Klioune, qui a fait un dessin de l’artiste sur son lit de mort (Andersen, p. 14), a écrit :

    « Non, ce n’était pas Malévitch, mon vieil ami, c’était quelqu’un d’autre, c’était l’incarnation du Christ descendu de la Croix et exténué de souffrance, comme l’ont représenté les peintres du début du Moyen Âge, italiens et byzantins. »

    [Cité par Ksénia Boukcha, Malévitch, op. cit., p. 297]

    .

    Le 15 mai 1935, l’artiste meurt à Léningrad. Les funérailles civiles ont lieu à la Maison des Artistes [Voir F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op.cit., p. 261 sqq]. Le cercueil a été dessiné et peint par son élève Souiétine et par Rojdestvienski, un « architectone » dit sa biographe [ Ksénia Boukcha, Malévitch, op. cit.,, p. 300],, avec les côtés en noir, blanc et vert, et dessus, au chevet, un carré noir, et au pied, le cercle noir, donc sans la croix noire (on était à une époque d’antichristianisme et d’athéisme militants).

    « Le jet de la mémoire rompu
    Tu regardes alentour, ton visage fièrement affligé.

    Kazimir est ton nom.
    Tu regardes s’obscurcir le soleil de ta salvation »

    [Début du poème que le poète « absurdiste » Daniil Kharms lut le 17 mai 1935 lors de la veillée funèbre à Léningrad]

            Le  corps de Malévitch est transporté à travers Léningrad sur un camion dont le capot est décoré d’un grand carré noir. Comme Malévitch a manifesté le désir d’être incinéré, son corps est transporté par train à Moscou où se trouve un crématorium, puis l’urne est enterrée à Nemtchinovka, au pied d’un chêne, près de la datcha où l’artiste aimait passer ses vacances d’été. À la suite des vicissitudes de la Seconde Guerre mondiale, la tombe s’est perdue, et jusqu’à aujourd’hui reste ouverte la question de la création d’un mémorial dans la zone de la sépulture primitive.

             L’influence de Malévitch sur l’art du XXe siècle aura été considérable. Son affirmation du pictural en tant que tel n’a jamais cessé d’être perçue, même dans la période de latence qui a suivi la mort du peintre. Alfred H. Barr, directeur du Museum of Modern Art de New York, a pour beaucoup contribué au maintien de l’idée suprématiste grâce à l’exposition et au livre qui l’a sanctionnée, Cubism and Abstract Art, en 1936. Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que l’on ait assisté à une résurgence du « pur mouvement coloré » (Color Field) dans l’art américain des années 1960-1970. Le Minimal Art, avec sa monochromie absolue, sa réduction à des structures élémentaires, son principe d’économie (less is more), est lui aussi dans la descendance de Malévitch, même s’il est loin d’en avoir toute la complexité et paraît parfois rudimentaire dans sa géométrie simplifiée. Carl Andre et Donald Judd combinent les carrés, les cubes et les rectangles sans qu’intervienne aucune association avec le monde sensible. Les coulées de couleurs acryliques sur la toile brute de Morris Louis, les formats inédits et les formes géométriques élémentaires de Kenneth Noland ou de Frank Stella sont des « appels chromatiques par des réceptions perceptives très fortes » (Dora Vallier). Des trois plus importantes personnalités de l’art abstrait américain des années 1960-1970, Barnett Newman, Mark Rothko et Ad Reinhardt, c’est sans doute ce dernier qui est le plus proche du suprématisme. Chez Ad Reinhardt, peindre, penser, écrire, être sont un seul et même acte, un acte de liberté pure, en dehors des modalités et des relations, au cœur du seul monde vivant, qui paraît toujours mort pour l’anthropomorphisme impénitent, car il se tient dans une zone d’intensité entre l’apparent et l’inapparent. La pensée orientale n’est pas loin. Ad Reinhardt l’a approchée de près. La démarche philosophico-picturale de Malévitch s’inscrit dans le champ des interrogations les plus hautes de la pensée universelle, non seulement comme l’un des points culminants de l’évolution esthétique européenne à partir de Cézanne, mais encore comme système ontologique permettant à la « vérité de l’être » de se révéler.

     

    [Chronologie]

     

    1926

    Liquidation du Ghinkhouk par les autorités.

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    1927

    Mariage avec Natalia Andréïevna Mantchenko.

    Mars 1927

    Séjour à Varsovie, rencontre avec l’avant-garde polonaise, exposition à l’hôtel Polonia.

    Avril-juin 1927

    Séjour à Berlin, brève visite au Bauhaus de Dessau, traduction, quelque peu « arrangée », en allemand de textes sur l’élément additionnel et le suprématisme (Die gegenstandslose Welt, Munich, Bauhaus Bücher).

    1928

    Après le voyage à Varsovie et à Berlin en 1927, tracasseries de la part du pouvoir stalinien.

    1928-1930

    Publication en ukrainien, dans la revue avant-gardiste de Kharkiv Nova Guénératsiya [Nouvelle Génération], dirigée par le poète ukrainien panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko (sic), de treize articles sur «L’étude des arts de la représentation», qu’il appelait Izologuia [Étude de l’izo (= arts plastiques)], cours donnés entre 1922 et 1930 au Ghinkhouk de Pétrograd-Léningrad et à l’Institut d’art de Kiev.

    1929

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    Rétrospective à la Galerie nationale Trétiakov à Moscou, avec antidatation de plusieurs œuvres.

    1930

    Rétrospective réduite à Kiev.

    20 septembre-6 décembre 1930

    Arrestation et emprisonnement, comme « espion allemand ».

    1931

    Travail à des projets de peintures murales pour le Théâtre rouge de Léningrad.

    1932

    Le Musée national russe de Léningrad le nomme à la tête de son Laboratoire expérimental.

    1933

    Diagnostic d’un cancer de la prostate.
    Il peint, jusqu’à sa mort, une série de toiles très fortes, certaines reprenant le style impressionniste, d’autres opérant une synthèse entre cubo-futurisme primitiviste, alogisme et suprématisme iconique, et également une galerie de portraits.

    1935

    Malévitch meurt le 15 mai à Léningrad. Incinération à Moscou.

     

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    Le 21 mai, sépulture de l’urne dans le village de Nemtchinovka.

  • « CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ ,1981-1982

    « Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien » in: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    Madame Valentina Marcadé

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    Marcadé Valentína. Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien. In: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1982_num_54_3_5253

     

    CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL

    UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ

    * Thèse de doctorat d’État soutenue le 17 octobre 1981 à l’Université de la Sorbonne nouvelle. 534 p. dactyl., plus de 200 ill.

     

    Dès le début, je tiens à préciser le but et les limites de mes recherches ; je ne prétends pas donner une analyse exhaustive ou une étude complète de l’art plastique en Ukraine. Mon travail se borne uniquement à donner un aperçu exact des faits qui ont déterminé l’évolution esthé tique, à travers le temps, afin de reconstituer les phases essentielles, depuis ses origines et jusqu’à la rupture finale qui, en 1934, a jugulé la liberté d’expression dans tous les domaines.

                Les XIe, XVIIe, XVIIIe et la première moitié du XXe siècle furent les grandes époques de création artistique en Ukraine. Pour ces quatre étapes la documentation a exigé des investigations complexes dans les archives et les musées aussi bien de l’Est que de l’Ouest ; dans les bibliothèques de Paris, New York, Kiev, Moscou et Léningrad.

                Les sources relatives aux XIe, XVIIe, XVIIIe siècles ont été puisées dans les ouvrages spécialisés, publiés en Ukraine et en Russie, mais peu utilisés et jamais présentés en français.

                En ce qui concerne le XXe siècle, il a fallu un acharnement sans relâche pour découvrir les documents dans les bibliothèques occidentales et, souvent, dans les archives familiales des émigrés, qui ont bien voulu les mettre à ma disposition.

                Afin de prouver la spécificité de l’art ukrainien, depuis ses débuts, il a été indispensable de doter mon travail d’une solide iconographie. Plus de deux cents reproductions dont une centaine en couleurs viennent à l’appui du texte. Elles proviennent aussi bien d’Europe que des États-Unis et même de Tel Aviv.
Pour retracer le cheminement de cette évolution, il a été nécessaire de remonter aux époques reculées car les traces laissées par les différents peuples et leur culture sur les espaces traversés, qui s’étendent de l’Oural aux Carpates, marquèrent profondément l’inspiration populaire des Slaves implantés sur ces territoires.
Aussi, dès le XIe siècle, l’originalité de la création artistique en territoire ukrainien rejaillit-elle avec vigueur à chaque tournant de son histoire et s’affirma-t-elle dans ses formes, dans sa gamme de couleurs et dans son rythme plastique.

                  Les contacts permanents avec les diverses civilisations enrichissent l’éventail des sujets, les éléments figuratifs et la symbolique d’ornementation animalière, florale, géométrique et gestuelle reconnaissable d’emblée par son style propre.

     

    Première partie

    Les tribus slaves sur le territoire ukrainien actuel. La période kiévienne. L’époque de transition.

    Malgré la christianisation du pays en 988 et la lutte que mena l’Église chrétienne contre les survivances du paganisme, ces dernières étaient tellement ancrées dans le mode de vie et dans les formes d’art plastique populaire qu’elles subsistèrent.

              L’absence de la littérature écrite chez les habitants de la plaine méridionale ukrainienne, nous obligea à nous référer aux textes de voyageurs et d’historiens étrangers qui visitèrent ces pays et laissèrent de nombreux témoignages sur la vie et les mœurs des Slaves.

              À partir du IXe siècle, les auteurs arabes commencèrent à distinguer les Russiens des autres tribus slaves.

             Au XIe siècle, le rôle de Kiev en tant que centre politique, économique et religieux, est mis en évidence par ces témoignages.

             Du XIe au XIIIe siècles on voit surgir dans cette capitale la cathédrale Sainte-Sophie, le célèbre monastère, la laure des Grottes, des palais, des demeures, des tours et des murailles en pierre… Les maîtres byzantins apprenaient à leurs élèves la taille de la pierre, l’art de la mosaïque, la peinture d’icônes, l’enluminure, la musique. Les Évangéliaires, les psautiers, les vies de saints, les missels font leur apparition au XIe siècle.

              On considère le moine Alipe (fin du XIe – début du XIIe siècle) comme le premier peintre original. Ses deux icônes, la Grande Panagie et Saint Dimitri de Salonique, ainsi que la mosaïque de l’archidiacre Étienne, à la cathédrale Sainte-Sophie, témoignent du goût de l’École de Kiev pour les formes monumentales.

             Les luttes fratricides des princes pour le trône de Kiev et les incursions des peuples nomades, attirés par la richesse de la cité, causèrent des destructions désastreuses.

             Le coup de grâce fut donné en 1240 par les hordes tatares. La ville fut mise à sac et son rôle de capitale fut interrompu pendant trois siècles. Sous la menace des incursions tatares, la population chercha refuge au-delà des frontières. En Pologne et en Lituanie les artistes et artisans russiens étaient accueillis favorablement et pouvaient travailler dans de multiples branches d’art.

    Deuxième partie

    L’éclosion politique et artistique ukrainienne du XVIe au XVIIIe siècles.

    L’Union de Lublin de 1569, qui ratifiait la fusion de la Lituanie orthodoxe avec la Pologne catholique, eut pour conséquence la scission du peuple ukrainien. Les orthodoxes restés fidèles à leur foi, à leurs droits et traditions, refluèrent vers l’est et allèrent s’installer sur la rive gauche du Dniepr.
Kiev, l’ancienne capitale, reprit ses droits et une activité culturelle se manifesta avec ce renouveau.
Quant aux ressortissants d’Ukraine restés en Pologne, ils prirent activement part aux manifestations artistiques variées qu’offrait la vie dans leur pays d’adoption. Les artistes russiens continuaient à travailler, exécutant des commandes d’icônes ainsi que des peintures dans les nombreux centres culturels et commerciaux de Pologne tels que Cracovie, Potelyč, Jovkva… Ivan Rutkowič (1667-1708) peut être considéré comme le peintre le plus représentatif et le plus doué de sa génération.

           C’est ainsi qu’à partir de cette période, l’évolution des formes d’art plastique a subi des influences diamétralement opposées : en Galicie et en Pologne, celles du catholicisme occidental, en Ukraine de la rive gauche du Dniepr, celles des conceptions esthétiques de l’orthodoxie orientale.
Le nouvel essor de Kiev est étroitement lié à l’éminente personnalité de son métropolite Pierre Mohyla (1596-1647), fondateur du Collegium de cette ville.

             Grâce aux efforts inlassables de ce grand hiérarque, l’enseignement fut réorganisé en s’inspirant de celui introduit par les Jésuites et les disciplines de base atteignirent un niveau exemplaire ; le programme comportait : slavon d’Église, latin, grec, arithmétique, rhétorique, catéchisme, théologie, philosophie, chant religieux. En 1633, l’imprimerie de la laure des Grottes s’est enrichie de signes typographiques latins et polonais. Les textes théologiques pouvaient être désormais publiés en ukrainien, en latin, en polonais, en slavon d’église. Beaucoup plus tard, en 1701, le Collegium fut transformé en Académie, avec douze disciplines supplémentaires : français, allemand, hébreu, rhétorique, histoire naturelle, géographie, médecine, économie rurale et domestique, mathématiques, architecture et peinture. Les peintres-graveurs y recevaient une formation solide. Leur travail acquit une renommée considérable en Europe centrale. La gravure a été un domaine privilégié du génie ukrainien à toutes les époques et les graveurs kiéviens furent extrêmement appréciés au-delà des frontières. Ce travail délicat était souvent effectué par plusieurs personnes à la fois et les noms des artistes ne figuraient même pas sur les œuvres collectives.

             Varlaam Jasyns’kyj, le jeune archimandrite de la laure des Grottes, fit appel à Alexandre Tarasevič (1640-1 727)m graveur à Vilnius. En 1688 il s’installa définitivement à Kiev, ayant transporté son établi avec un rouleau compresseur cylindrique pour la pression des gravures à partir de clichés en cuivre, ainsi que sa bibliothèque sur l’art.

               Un autre graveur célèbre appartenant à la même famille fut Leontij Tarasevič. Il exécuta plusieurs portraits allégoriques de la régente moscovite, la princesse Sophia Petrovna. En 1702, Leontij Tarasevič prêta son concours à l’exécution de quarante-six gravures du Patérikon édité par l’imprimerie de la laure des Grottes de Kiev.

              Non moins important fut le genre du portrait à l’huile, pratiqué depuis la fin du XVIe siècle, et qui se distingue par l’absence de stylisation, le hiératisme des personnages, par l’abondance des motifs d’ornementation, des accessoires et par le schéma de la structure du tableau. Les portraits ukrainiens anonymes des XVIIe et XVIIIe siècles se divisent en plusieurscatégories : les « marguilliers » (ktytors’ki), les effigies des héros, les portraits-icônes (« conclusia »), les portraits de femmes et, enfin, les portraits du Cosaque Zaporogue Mamaj, héros légendaire de l’imagerie populaire, défenseur de la terre natale.

            Mazepa (1649-1709), hetman d’Ukraine, fut le propagateur du baroque dans son pays. Il contribua à la splendeur de la culture de son pays, en faisant restaurer ou construire des églises et en exaltant toutes les formes d’art plastique : architecture, gravure, peinture, sculpture sur bois. Dans son palais de Baturin, il menait une vie de souverain, recevait les ambassadeurs des pays étrangers, donnait des bals, attirait les poètes qui louaient ses vertus militaires et artistiques. Le graveur Migura exécuta une énorme gravure allégorique représentant Mazepa entouré des muses protectrices, etc. Pendant les vingt années où Mazepa resta au pouvoir, l’Ukraine connut un essor prodigieux.

             Le « Vertep », théâtre populaire, fit son apparition en Ukraine au XVIIe siècle, à l’instar du théâtre religieux en Pologne.
Les séminaristes pauvres de l’Académie de Kiev donnaient, pendant les vacances, des spectacles de marionnettes pour se procurer quelque argent. C’était un théâtre portatif minuscule, en forme de boîte, avec une scène à deux étages : à l’étage supérieur se déroulaient les passages liés à la fête de la Nativité ; à l’étage inférieur passaient les séquences tirées de la vie et du trépas du cruel Hérode. Après sa mort, commençaient les scènes burlesques, accompagnées de danses et de chants chorals du peuple libéré… Une centaine de poupées étaient parfois manipulées durant le spectacle.

                Si l’on observe la diversité des formes architecturales des églises en bois, caractérisées par des combinaison de bulbes, de flèches et de toitures pyramidales en paliers, qui leur confère un rythme cadencé et brise la monotonie de la surface uniforme, on est frappé par l’originalité de l’esprit inventif des bâtisseurs ukrainiens. Ces constructions en envolée ont pour base la forme carrée des habitations traditionnelles paysannes. Ces étonnantes constructions se rattachent à plusieurs groupes stylistiques en fonction du climat, et s’harmonisent parfaitement avec le paysage environnant, vallonné, plat ou urbain. Sur la rive gauche du Dniepr, elles s’inspirent des formes architecturales propres aux traditions plastiques des cathédrales orthodoxes dont elles ont souvent les dimensions monumentales. Celles de l’Ukraine occidentale gardent toujours un aspect intime, bien proportionné, répondant à la quantité limitée de paroissiens. Parmi les centaines d’églises de ce type il n’y en a pas deux semblables. Les murs extérieurs des églises n’ont aucun élément décoratif ; à l’intérieur, en revanche, elles sont somptueusement ornées. Sur les origines de cette étonnante architecture, on ne peut qu’émettre des hypothèses.

    Troisième partie

    La peinture russo-ukrainienne (XVIIIe -XIXe siècles)

    L’ouverture de l’Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg, en 1758, provoqua une centralisation de toutes les forces artistiques de l’Empire.

           Parmi les peintres ukrainiens qui vinrent chercher fortune dans la nouvelle capitale de l’Empire russe se détachent deux portraitistes de grande valeur : Dimitrij Levickij (1735-1822) et Vladimir Borovikovskij (1751-1852). Si leur œuvre fait partie de l’histoire de la peinture russe, c’est néanmoins en Ukraine qu’ils furent formés du point de vue artistique et c’est la tradition picturale des portraits ukrainiens qui prédomine dans l’approche des modèles, dans la gamme des couleurs fraîches, dans l’engouement pour les étoffes somptueuses, dans l’abondance des détails allégoriques qui attestent le rang social, les titres et les fonctions des personnages appartenant à la fine fleur de l’aristocratie pétersbourgeoise et de son élite intellectuelle, en commençant par les membres de la famille régnante.

        Taras Ševčenko (1814-1861) était un serf affranchi. Exceptionnellement doué, il a su exprimer la beauté d’âme de son peuple, ses aspirations profondes et ses souffrances, en vers, en prose et en pièces de théâtre. Ses écrits littéraires lui valurent l’auréole d’écrivain national. Bien plus probant et méconnu est son legs pictural, qui se chiffre dans son ensemble à un millier d’œuvres de tous genres : aquarelle, crayon, encre de chine, gravure, peinture à l’huile, sépia. Ses dessins au crayon ou à la plume atteignent à la perfection et attestent la valeur universelle de ce maître. Ševčenko peintre a assumé au XIXe siècle la transition entre le romantisme et le réalisme. Après une vie très mouvementée, quelques mois avant sa mort, il reçut le titre de membre de l’Académie des beaux-arts.

           Il’ja Repin (1844-1930) est issu d’une famille russe, installée depuis fort longtemps en Ukraine, à Čuguev. C’est là qu’il a été formé en tant que peintre d’icônes et portraitiste. Il y vécut jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Dès son installation à Saint-Pétersbourg, en 1864, il adhéra au mouvement des Ambulants, groupe de jeunes peintres réalistes qui se révoltèrent contre l’enseignement désuet de l’Académie des beaux-arts. Tout au long de sa carrière, Repin revint constamment aux sujets ukrainiens. Il se rendait dans son pays natal pour y peindre d’après nature des paysages, des scènes de genre, des personnages hauts en couleur et également pour consulter la documentation indispensable à ses compositions picturales dédiées à la vie des Cosaques Zaporogues au XVIIe siècle. Repin fut à tel point hanté par ce sujet qu’il chercha des années durant les modèles correspondant à sa vision des héros de la steppe. À Saint- Pétersbourg, Repin était toujours entouré de ses amis ukrainiens peintres, artistes de théâtre, élèves, professeurs à l’université. П est devenu le plus remarquable des peintres réalistes de son époque en Russie. Malheureusement, sa peinture ne dépasse pas toujours  le niveau ethno- folklorique. Il n’a pas su prendre le recul nécessaire pour arriver à en dégager l’unriversalité.

    Quatrième partie

    Éveil national et artistique

    L’éveil de la vie artistique en Ukraine, à la fin du XIXe siècle, allait de pair avec une prise de conscience nationale. Une opposition résolue et ferme s’organise contre la machine administrative de l’Empire russe qui risquait d’étouffer toute créativité artistique sous la couche alluviale ďune civilisation imposée. Pour protéger le trésor ancestral, les amateurs d’art commencèrent à collectionner icônes, tapis, œufs peints, images populaires, portraits, manuscrits, gravures, costumes, armes…

              À Kiev, le peintre réaliste Nicolas Muraško (1844-1909) ouvrit en 1875 une école d’art privée. D’année en année le nombre des élèves augmenta et en 1891 on comptait deux cent cinquante inscrits à son école, qui fut reconnue officiellement. Dès lors elle devint l’École de dessin de Kiev.

             À Xar’kiv, Marie Raevska-Ivanova (1840-1912), femme peintre, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, ouvrit, en 1869, une école technique privée où était enseigné le travail sur bois, sur cuivre et sur métal, et qui préparait au concours d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Tous les professeurs y travaillaient bénévolement. En 1896, la ville de Xar’kiv prit en charge cet établissement qui reçut le nom d’École municipale de dessin et de peinture.

            Un autre foyer important d’études artistiques vit le jour à Xar’kiv, en 1898, et prit le nom d’École de dessin décoratif. L’enseignement était destiné à former des artisans d’art appliqué. Cet établissement, dont les fonds provenaient du legs d’un riche habitant de la ville, était administré par un peintre tchèque, L. Trakal, élève de l’École d’art décoratif de Prague.

            D’autres écoles moins importantes, mais nombreuses, témoignent de l’intérêt suscité par cet enseignement.

           À Odessa, la vie artistique a suivi l’élan général. Mais dans ce grand port au développement commercial croissant, se manifestait un goût nettement marqué pour une peinture «distrayante» . Les expositions se succédaient et leur succès encouragea les artistes locaux à fonder à Odessa la « Société des artistes du Sud ». Le peintre K. Kostandi (1850-1921) et son élève Nilus (1869-1943) en furent les principaux animateurs. A partir de 1891, un autre jeune peintre de tendance impressionniste, Ivan Poxitonov (1850-1923) participa régulièrement aux expositions de la « Société des artistes du Sud » .

           En Galicie, englobée dans l’Empire austro-hongrois, les conditions de travail des peintres ukrainiens étaient moins favorables. En dépit de cela, grâce à l’initiative et aux efforts persistants d’Ivan Truś” (1869-1941 ), peintre, critique d’art et journaliste, les artistes galiciens eurent, à Lviv (Lwów), la possibilité d’exposer leurs œuvres.

          Dès 1898 la « Société pour le développement de l’art russien» organisa même des expositions itinérantes en 1898, 1900 et 1901, réunissant les peintres ukrainiens venant d’Autriche, de Hongrie, de Pologne, de Russie. Dans les tableaux de Pankevič (1863-1933), de Sosenko (1875-1920), de Michel Bojčuk (1882-1939) on discerne le désir d’englober en un tout les formes hiératiques des icônes byzantines et celles de l’art populaire traditionnel.

                 Le choc produit par la confrontation des artistes originaires d’Ukraine avec les courants européens, les a obligés à remettre en question leur propre position face à l’art moderne. Et c’est Paris qui, au début du XXe siècle, était le pôle d’attraction par excellence des peintres ukrainiens.

                 Faisant partie des premiers oiseaux migrateurs, les jeunes kiéviens Serge Férat (1881-1958) et la baronne Hélène d’Oettingen (18 -1950) arrivèrent à Paris en 1901. David Burljuk (1882-1967) y fit un séjour en 1904, fréquentant l’Académie Cormon. En 1906, Sonia Delaunay- Terk vint à Paris, suivie à deux ans de distance par une autre femme-peintre, Alexandra Èxter (1884-1949) et le sculpteur Alexandre Aršipenko (1887-1967). Leur intégration à la vie artistique fut rapide. Ils exposaient dans les salons de peinture, cultivaient des relations avec les créateurs de l’Esprit nouveau, selon l’expression de leur ami à tous, Guillaume Apollinaire. Un autre groupe de peintres se forma dans l’atelier parisien de Michel Bojčuk, venu à Paris en 1908, où il vécut trois ans et où il fut le chef de file du mouvement néo-byzantiniste. Son groupe exposa au salon des Indépendants en 1910 et en 1911.
Au moment de l’éclosion du mouvement d’avant-garde dans l’Empire russe, mouvement qui va bouleverser de fond en comble les conceptions d’art traditionnelles, Alexandra Èkster joua un rôle capital, ses allées et venues entre Kiev, Paris et Moscou, lui permirent de tenir au courant des nouvelles tendances esthétiques européennes ses jeunes amis peintres, poètes, prosateurs.
C’est en Ukraine que se forma la première phalange de l’avant-garde, avec le peintre David Burljuk à sa tête. Autour de lui pullulait tout un essaim de talents de premier ordre.
En 1908, David Burljuk organisa à Kiev l’exposition « Le Maillon » (Zveno). Parmi les vingt-six exposants, dix étaient natifs d’Ukraine. Si les œuvres de ces artistes n’étaient encore qu’une timide tentative d’imitation des impressionnistes français, c’était, néanmoins, un premier essai concret de rejeter tous les dogmes esthétiques antérieurs. Le tournant décisif fut pris après le Salon international de 1910-1911, organisé à Odessa par le sculpteur Vladimir Izdebskij (188-1964). Manifestation grandiose où furent exposés sept cent soixante-seize œuvres originales, les plus représentatives de l’art moderne européen. Cet événement a fortement impressionné la jeunesse artistique décidée à rompre avec les survivances périmées de toutes tendances esthétiques.

              En 1914, le peintre kiévien Alexandre Bogomazov organisa dans sa ville l’exposition « l’Anneau » (Kol’co) ; les vingt-six peintres qui y participèrent prouvèrent par leurs œuvres qu’une nouvelle école picturale était née.
Venant du Sud, les adhérents et adeptes du groupe de David Burljuk partirent à la conquête du monde artistique de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Dans ces deux capitales, ils développèrent une activité frénétique, vivement incités par leur chef : expositions de l’art d’avant-garde, conférences-débats suivies de rixes, publication de revues provocatrices, de manifestes, d’articles polémiques, de brochures, d’articles sur l’art moderne et de textes futuristes.

             Cependant il faut convenir que si cette offensive des futuristes avait ouvert une brèche dans la forteresse de l’art conformiste, elle ne fut pas assez cohérente pour réaliser une œuvre collective.
Aussi le premier opéra futuriste, la Victoire sur le Soleil, monté en 1913 à Saint-Pétersbourg, s’avéra-t-il une création éphémère et contestée, en dépit des quatre noms prestigieux qui s’y rattachent : Kazimir Malevič pour le décor, V. Xlebnikov pour le prologue, Matjušin pour la musique et Kručënyx pour le livret en langage transmental.

            L’écroulement de la monarchie en Russie, à la fin de 1916, a permis aux nationalistes ukrainiens de réaliser leurs expériences les plus audacieuses : créer un État indépendant. Dès 1917, sans attendre la fin de la Première Guerre mondiale, les Ukrainiens organisèrent des élections aux deux assemblées, législative et exécutive, et formèrent des organes constitutionnels autonomes. Le Conseil central, la Rada, eut le temps de répondre aux soucis majeurs de tous les gens cultivés en favorisant l’ouverture, à Kiev, en décembre 1917, de l’Académie des beaux-arts. Tout au début, huit peintres ukrainiens assurèrent l’enseignement des différents genres de peinture. Mais les monstruosités de la guerre civile ébranlèrent complètement le cours normal de la vie et, en 1919, il n’était déjà plus possible de faire fonctionner régulièrement cette institution.

    Cinquième partie

    La Renaissance décapitée

    Le risque d’extermination physique fut tel que des millions de gens préférèrent quitter le pays, sans ressources, sans savoir où ils allaient ni ce que l’avenir leur réservait. Des dizaines d’artistes se retrouvèrent à l’étranger dans une situation critique, aléatoire et humiliante. C’était une dure épreuve, surtout pour ceux qui avaient eu une brillante carrière dans leur pays natal tels que D. Burljuk, A. Èkster, A. Manevič. Plusieurs d’entre eux connurent une misère noire, pour ne citer que le peintre V. Polissadiw. Ils étaient réduits au rang de parents pauvres, pratiquant pour survivre des métiers parallèles, peintres en bâtiment, maquilleurs de théâtre, figurants au cinéma, restaurateurs de tableaux, de fresques, de vieux décors… Personne ne s’intéressait à eux, personne ne regardait leurs œuvres, si ce n’est les mécènes rarissimes qui les faisaient travailler. Même leurs noms de famille effarouchaient le public. De là est venu, sans doute, le besoin de dissimuler leur véritable identité sous des pseudonymes européanisés: G. Apollinaire, S. Férat, V. Polissadié, D. Rossiné, L. Survage… Certains d’entre eux mirent des années à être appréciés à leur juste valeur : M. Andreenko, Baranoff-Rossiné, Mané-Katz, Sonia Delaunay.

              Dès septembre 1917, les artistes restés en Ukraine eurent à résoudre des problèmes complexes pour assumer la propagation de la culture dans les couches populaires. Le mot d’ordre « inspiration collective » se traduisit par l’organisation de multiples associations artistiques. Les transformations radicales survenues dans la vie après la révolution de 1917 attribuèrent un rôle primordial à la classe ouvrière. Cette nouvelle orientation idéologique exigeait d’autres formes de culture. Pour réaliser cette politique tournée vers les masses populaires on fit appel à toutes les forces vives du monde artistique. La tâche qui lui incombait était l’organisation de festivités à la gloire de la victoire communiste. À cette fin, il fallait décorer les places et les rues des grandes villes avec des drapeaux, des pancartes, des arcs multicolores, des affiches, des panneaux, des tribunes officielles. Les architectes, les acteurs, les musiciens, les poètes et surtout les peintres furent mis à contribution. En 1919, à Kiev, la « Journée de l’armée rouge » connut un véritable triomphe grâce au travail des meilleurs peintres de cette ville : Bogomazov, Èkster, V. Kryčevs’kyj, Meller, Narbut, Petryc’kyj, Rabinovič, Tyšler…

           Le même apogée de la théâtralisation des événements historiques fut atteint à Xar’kiv par les artistes locaux, avec le peintre Vasyľ Ermylov (1894-1968) à leur tête. Au début de la Révolution le pouvoir politique favorisait sciemment la créativité débordante dans tous les domaines de l’art : architecture, décors de théâtre d’avant-garde, publication et illustration de livres, décoration picturale de trains et de bateaux de propagande dans lesquels les acteurs improvisaient des textes sur les sujets d’actualité pour des spectacles donnés dans les gares des petites villes et dans les ports maritimes. Les peintres experts dans ce genre de travaux, comme M. Bojčuk, Bogomazov, Ermylov, Komaško, s’adonnaient à cette besogne pleine d’inventions et d’un impact idéologique indiscutable.

    Dans les lieux publics : clubs, hôpitaux, casernes, foyers de théâtre, la peinture murale prit une place prépondérante. Les thèmes de cette peinture murale devaient être consacrés essentiellement à la vie du prolétariat : paysans, ouvriers, soldats de l’armée rouge. La majorité des commandes fut exécutée par M. Bojčuk et ses émules : T. Bojčuk, Sedljar, Pavlenko, Nelepinska. C’est à Xar’kiv que l’on pouvait admirer les compositions constructivistes de Vasyľ Ermylov, œuvres de toute beauté, d’un style ferme, bien équilibré, exprimé en des formes robustes, avec une gamme de couleurs d’une rigueur et d’une densité éclatantes.

              D’ailleurs, toute cette époque fut particulièrement riche en créations plastiques inspirées par le trésor artistique des grands siècles d’art en Ukraine, avec ses enluminures, ses gravures, ses portraits, ses sculptures en bois, ses tapis, son imagerie populaire, ses théâtres de marionnettes. Il n’y a rien d’étonnant dans le fait que différents organes de presse aient fait paraître, en langue ukrainienne, des livres et des revues avec des illustrations de première qualité, aussi bien technique qu’artistique, transposées dans une optique esthétique moderne.

            Un événement littéraire et artistique des plus remarquables fut l’édition, à Xar’kiv, de la revue pan-futuriste Nouvelle génération , de 1927 à la fin de 1930. Autour de cet organe de presse étaient réunis les meilleurs spécialistes du monde artistique : écrivains, peintres, architectes, théoriciens et critiques d’art, décorateurs de théâtre, chroniqueurs, correspondants étrangers… Une revue d’avant-garde d’une telle ampleur d’information, avec un tel choix de collaborateurs, une telle qualité dans les publications et les illustrations, une telle quantité de rubriques nous étonne aujourd’hui. L’hostilité virulente, déclenchée en Russie, vers 1923, contre l’art dit formaliste, mit fin aux recherches purement spéculatives ; tandis qu’en Ukraine, pour quelques années encore, l’inspiration artistique continua à évoluer assez librement. C’est pourquoi le fondateur du suprématisme, le peintre-philosophe de génie Kazimir Malevič (1878- 1935), choisit l’Ukraine pour faire entendre sa voix, en publiant dans Nouvelle génération treize articles théoriques sur le Nouvel Art, de février 1928 jusqu’en août-septembre 1930. Natif de ce pays, Malevič était lié à l’Ukraine par des liens familiaux, et prit part à sa vie artistique. Mais au début des années 1930, le glas sonna pour la créativité libre, riche en œuvres, en confrontations de tendances esthétiques, en formes originales, puisées dans la culture nationale ukrainienne. Une fois encore les illusions des Ukrainiens s’écroulèrent.
Le théâtre ukrainien des trois premières décennies du XXe siècle occupe une place d’honneur dans l’histoire du théâtre mondial, grâce à l’éclat des couleurs, accentué par la splendeur des costumes et des décors, par les mises en scène féeriques, par la liberté d’interprétation du répertoire dramatique, par les changements intermittents d’éclairage scénique et, enfin, par le nombre des spectacles montés, extrêmement variés, allant des tragédies grecques jusqu’aux pièces réalistes, romantiques, expressionnistes, symbolistes, constructivistes, de la littérature étrangère traduite en ukrainien. Les excellents peintres décorateurs A. Petryc’kyj (1895-1964), Vadim Meller (1884-1964), Xvostenko (Xvostov) (1895-1968) furent les trois créateurs les plus remarquables de cette époque héroïque. Leur talent s’est épanoui sous la direction de Les’ Kurbas (1887-1942), acteur, metteur en scène, homme de culture universelle possédant une autorité et une volonté incontestables et incontestées. Il fut un véritable réformateur du théâtre ukrainien, lui donnant un lustre et une envergure incomparables. L. Kurbas élabora un système d’éducation des artistes, fondé sur l’étude de la langue et du geste en accord avec les règles concernant le style du texte, la forme d’expression correspondante et la netteté de chaque mouvement du corps.

    En 1925, à Paris, à l’Exposition internationale des arts décoratifs, le théâtre Berezil, que Kurbas dirigeait à Kiev, reçut une médaille d’or pour les maquettes de la mise en scène d’une pièce de L. Scott, Secrétaire de syndicat, dont les décors et les costumes étaient l’œuvre du peintre attitré du théâtre, Vadim Meller.

    Mais, à partir de 1934, toutes les expressions conformes aux recherches esthétiques universelles furent exclues de l’art. Le coup fatal fut porté par la décision prise au premier Congrès des écrivains, qui se tint à Moscou du 17 août au 1er septembre 1934, sous le « haut patronage» de Maxime Gorki, père-fondateur du « réalisme-socialiste ». Désormais, l’art dans tous ses secteurs fut soumis au seul critère imposé par ce slogan.

    Peu à peu, la routine, la stagnation et un profond provincialisme s’installèrent au théâtre pour toujours, tuant toute indépendance d’expression esthétique de plusieurs générations d’artistes. La seule branche où souffle encore un esprit trépidant d’inspiration libre est l’art populaire ukrainien.