Catégorie : De l’Ukraine

  • Répine au Petit-Palais

    Répine au Petit-Palais

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Casimir le Grand , Pan Kazia , Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa. Essai biographique

    Casimir le Grand[1], Pan Kazia[2], Kazimir Sévérinovitch Malévitch : De l’Ukraine à la Russie et vice-versa.

    Essai biographique

    Le 11 février, selon le calendrier julien, c’est-à-dire le 24 février, selon notre calendrier grégorien, l’an 1879, naît à Kiev Kazimir Malévitch. Il est baptisé, le 1er/14 mars de la même année, dans l’église paroissiale catholique romaine de la capitale ukrainienne. Selon l’acte de naissance, ses parents sont des nobles héréditaires du gouvernement de Volhynie, dans le district de Jitomir. Son père est Sévérin (Seweryn) Antonovitch, âgé de 33 ans, sa mère, Lioudvika (Ludwika, appelée par la suite Lioudviga) Galinovskaya est âgée de 21 ans. Si l’origine du père de Malévitch est bien documentée, en revanche, on ne connaît pas les ancêtres de la mère. Dans le certificat de leur mariage à Kiev en 1878, il est dit seulement qu’elle est une noble héréditaire et que tous les deux sont paroissiens de l’église catholique romaine de Kiev. Or la plus jeune des enfants Malévitch, Viktoria Sévérinovna, décédée en 1984, a laissé dans les années 1970 différents témoignages sur son frère Kazimir et sur la famille en général qui, parfois, montrent une mémoire défaillante. Cependant, elle a affirmé que,  si leur père était catholique romain, leur mère, elle, aurait été orthodoxe. Il n’y a aucune preuve de cela. On pourrait seulement émettre l’hypothèse qu’elle serait devenue catholique pour épouser religieusement Sévérin Antonovitch. En tout cas, elle ne maîtrisait pas le polonais écrit, comme Kazimir, connaissant visiblement cette langue sous une forme parlée élémentaire.  Malévitch aimait parler polonais avec sa parentèle. On pourrait dire que le polonais et l’ukrainien étaient pour lui des dialectes auxquels il est resté attaché tout au long de sa vie.  Sa langue de culture et de pensée reste la langue russe, même si le substrat polono-ukrainien se manifeste en filigrane, comme chez Gogol, chez qui le substrat ukrainien pénètre la prose russe. Quelques lettres polonaises et ukrainiennes de Malévitch, comme les textes de sa mère, où se mélangent polonais, russe et ukrainien, témoignent de cette connaissance plutôt rudimentaire des langues polonaise et ukrainienne. Un critique note en 1913 que Malévitch parlait le russe  avait « un fort accent ukrainien »[3]. La famille n’était pas spécialement religieuse.[4]

    Kazimir est le premier né de la famille; 4 filles et 3 garçons naîtront après lui entre 1880 et 1895. Son prénom souligne l’origine ethnique polonaise des Malewicz. Alors que dans les documents officiels russo-ukrainiens les noms polonais sont transcrits phonétiquement en cyrillique notre futur peintre a pu signer à plusieurs reprises son nom en lettres latines : Kazimir Malévitch, transcrit du cyrillique, devient alors Kazimierz Malewicz. Ses familiers utilisent à son égard les hypocoristiques de Kazimir/Kazimierz – Kazia, Kazik, Kazitchka. Lui-même a parfois signé « Kazmir », selon son habitude récurrente de déformer les prénoms et les noms  des personnes dans une visée ludique-humoristique.

    La lignée des Malewicz/Malévitch remonte à la seconde moitié du XVIe siècle et est inscrite dans le livre généalogique de la noblesse de Volhynie. La Volhynie est sous l’Empire Russe un gouvernement (une province) qui se situait entre les frontières de la Pologne, de la Galicie, de la Biélorussie et des gouvernements de Kiev et de Podolie. À partir du Xe siècle, la Volhynie était une principauté qui faisait partie de la Rous’ kiévienne. Du XIVe au XVIe siècle, elle fut occupée par la Lituanie, puis, après l’Union de Lublin en 1569, par la Pologne jusqu’aux deuxième et troisième partages de celle-ci en 1793 et 1795. C’est alors que la Volhynie fut rattachée à l’Empire Russe, pour revenir en 1921 à la Pologne, puis, en 1939, à l’URSS. Depuis 1991, la Volhynie est une « oblast’ » (région) de l’Ukraine. La population a toujours été constituée d’Ukrainiens, de Polonais et de Juifs.[5]

    La famille de Kazimir Malévitch était donc durablement installée sur le territoire ukrainien, tout particulièrement à Jitomir et dans les environs de ce chef-lieu de district où toute une partie d’entre elle vit et travaille.[6] Des noms de lieu comme Tchervonnoyé (du côté de Berditchev), de Maïvka Maïevka), de Vovtchyk, de Konotop, de Lioubymivka (Lioubimovka) (gouvernement de Kharkiv), de Yampil (Yampol), Bilopillia (Biélopolié), Parkhomivka, sont des étapes de la vie du jeune Kazik, avant le départ pour la ville russe de Koursk en 1896; il vit au gré des déplacements des son père qui était ce qu’on pourrait appeler un contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des « coins perdus » de la campagne ukrainienne. À la fin des années 1880 Sévérin Antonovitch ne trouve pas d’emploi fixe et vit de « petits boulots », comme ce sera le cas de sa femme Lioudviga après sa mort[7]. Dans ses mémoires de 1933, Malévitch  se rappelle cette époque:

    « C’est au milieu de ces villages dispersés dans de plaisants coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance »[8]

    C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien.[9] Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs. Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:

    « Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage; l’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux […]

    J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant. »[10]

    Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:

    « J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature. »[11]

    Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père:

    « Point essentiel par lequel je distinguais les ouvriers des paysans : le dessin. Les premiers ne faisaient pas de dessin, n’étaient ni capables de décorer leur maison, ni préoccupés par l’art. En revanche, tous les paysans l’étaient. »[12]

    Il admire les jeunes paysannes « en vêtements de couleur »:

    « Les vêtements paysans me plaisaient d’autant plus qu’ils étaient colorés, faits à la main, et que chacun se cousait un vêtement à sa convenance. Ils les tissaient, les assemblaient et les teignaient eux-mêmes »[13]

    Les fêtes marquèrent également le jeune garçon :

    « La fiancée et ses compagnes formaient en quelque sorte un groupe aux broderies chatoyantes, avec leurs costumes de laine colorée, leurs nattes entrelacées de rubans, leurs coiffures, leurs bottes en maroquin aux ferrures de cuivre ou d’argent, avec des dessins sur la tige. Le fiancé et ses garçons portaient des toques de mouton gris, des pantalons bouffants bleu ciel, qui nécessitaient au moins seize archines [environ 13 mètres] d’étoffe, des chemises blanches toutes brodées et de larges ceintures de soie rouge. »[14]

    C’est donc tout naturellement que Kazik lie amitié avec les petits paysans de son âge « qui vivaient dans la liberté des champs, des prairies et des forêts, avec les chevaux, les moutons et les cochons. »[15]. Dans ses mémoires tardifs, Malévitch chante un hymne à l’Ukraine paysanne, à la nature, à la gamme colorée des paysages et de l’art populaire « brut », mais aussi à la nourriture qu’il prend plaisir à détailler : lard avec de l’ail, borchtch (plat national ukrainien), crème fraîche, galettes à la graisse, petits pains blancs à l’oignon, gruaux de sarrasin,  varényky[16] aux cerises aigres, bouillie de maïs au lait et au beurre, lait aigre, miel, poires, pommes, cerises… les porcelets rôtis, le jambon, les gardons séchés remplis de caviar…[17]:

    « J’imitais en tout la vie des paysans. Je frottais d’ail la croûte de pain, mangeais du lard en y mettant les doigts, courais pieds nus. »[18]

    Malévitch, selon tous les témoignages, aimait bien manger et sa mère savait lui préparer  à Moscou et à Léningrad les plats qu’il préférait; outre la nourriture ukrainienne et russe, elle confectionnait des spécialités polonaises comme la sandre en gelée. Vikoria Sévérinovna se rappelle:

    « Kazimir Sévérinovitch se refusait tout, il avait peu de vêtements, mais il était soigné et économe, aussi paraissait-il toujours habillé correctement. Il pouvait économiser sur tout, sauf sur la nourriture. Il aimait aussi à avoir à dîner quelqu’une de ses connaissances […]

    Tatline venait très souvent le voir avec sa bandoura. »[19]

    De nombreuse anecdotes sont rapportées par plusieurs témoins qui soulignent l’appétit, parfois quasi gargantuesque, de Pan Malewicz, comme certains l’appelaient. Ainsi, la troisième femme de Matiouchine, Olga, raconte comment il a sans la moindre hésitation englouti trois poulets[20].

    Cela correspondait à un physique imposant, celui des hercules futuraslaves de l’opéra cubofuturiste La Victoire sur le Soleil, en 1913, ou encore de ses Bûcheron (SMA) et Faucheur (Musée de Nijni Novgorod) :

    « Un homme magnifique – se souvient Olga Matiouchina – Il montait les escaliers comme le Commandeur. De taille moyenne, le visage grêlé, une force herculéenne extraordinaire? Un jour, il a plié un tisonnier sans effort. »[21]

    Apocryphes ou réelles, ces anecdotes témoignent de ce que l’on pouvait prêter à l’homme Malévitch.

    À ces plaisirs du corps et de la bouche, s’ajoutent les premières émotions d’ordre musical : les alouettes qui s’élèvent en chantant dans les airs, les cigognes qui claquent du bec, mais aussi les chansons des filles et des garçons au travail ou rentrant en bande à la maison. Mais aussi les garçons qui jouent du violon l’hiver, pendant que les filles « tissent de merveilleuses étoffes », cousent, brodent, chantent et dansent…[22]

    C’est en 1894 que Kazik se trouve à Konotop, une petite ville ukrainienne de 20.000 habitants dans le gouvernement de Tchernihiv. Là, il lie amitié pour la vie avec Mykola (Nikolaï) Roslavets de deux ans plus jeune que lui (ils ont 13 et 15 ans). Roslavets, qui deviendra dans les années 1910-1920 un des représentants les plus novateurs de l’avant-garde musicale russo-ukrainienne, était d’origine paysanne. Il avait commencé à travailler dès l’âge de 12 ans comme secrétaire de bureau, tout en s’adonnant à la peinture en amateur et à la musique. Plusieurs de ses dessins se trouvent aujourd’hui dans les Archives nationales de Russie (RGALI). Nikolaï Khardjiev a cité des notes de Malévitch en 1918 sur le séjour à Konotop :

    « J’avais 15 ans [donc en 1894]. Un cercle d’amis s’était formé…Il y avait quelqu’un qui avait une activité égale à la mienne, c’était Nikolaï Roslavets qui jouait du violon et dessinait mieux que moi, c’est-à-dire qu’il savait ombrer à l’estampe… Nous déménageâmes à Koursk. Par bonheur, la famille de Roslavets s’y transporta aussi… Le destin ne nous a pas désunis jusqu’à ce jour. »[23]

    Dans une note manuscrite du Fonds Khardjiev-Tchaga  au Stedelijk Museum d’Amsterdam, non encore publiée, mais dont de larges extraits ont été publiés par Mme Chatskikh[24], Malévitch se souvient que le petit cercle autour de lui et de Roslavets à Konotop avait même entrepris « d’éditer une revue d’art sur la littérature, la musique et les arts plastiques. Cette édition était entièrement manuscrite, nous cousions nous-mêmes les cahiers, dessinions et écrivions au crayon tout ce qui nous passait par la tête ». Kolia Roslavets participait dans la partie musicale, mais aussi dans les illustrations avec ses propres dessins. D’autre part, Kolia avait organisé un choeur qui compta jusqu’à quarante chanteurs; Kazik en fit partie; ce choeur put chanter dans l’église principale de Konotop. La musique a joué un rôle important tout au long de la vie de Malévitch. Sa soeur Viktoria se souvient des visites de Tatline avec sa bandoura :

     « Il jouait des chants ukrainiens; Kazimir Sévérinovitch chantait très bien, il avait une basse; il arrivait que Tatline formât un groupe de ceux qui connaissaient les chants ukrainiens, ce chanteurs étaient Tatline, Kazimir Sévérinovitch et moi [Viktoria] en personne. »[25]

    Malévitch, dans sa première période ukrainienne, c’est-à-dire jusqu’à son départ à Koursk en 1896, il a 17 ans, est agité par la question de l’art dont il n’a encore qu’une idée confuse.

    C’est dans le village de Parkhomivka, où son père travaillait à la sucrerie, que Kazik accomplit en 1892-1893 deux années d’études dans un collège agronomique. Cela sera son seul bagage scolaire. Les perpétuels déplacements de son père à travers toute l’Ukraine (gouvernements de Tchernihiv, de Podolie, de Kharkiv) empêchaient toute possibilité d’un cursus scolaire suivi. C’est donc sur le tas, pourrait-on dire, que s’est formé le jeune garçon qui trouvera à Koursk, à partir de 1896, un travail de dessinateur technique. Et c’est également sur le tas que s’est développée son éducation artistique.

    Parkhomivka était proche de Bilopillia (Biélopolié), une bourgade du gouvernement de Kharkiv de plus de 10.000 habitants, colonisée au XVIIe siècle par les Polonais. C’est à Biélopolié que le garçonnet de 13 ans nous dit avoir connu son premier contact avec « l’art », non plus celui, brut, qu’il admirait dans la nature et dans la culture paysanne ukrainienne, mais un art de professionnels ayant appris dans des écoles spécialisées. L’annonce de l’arrivée à Biélopolié d’artistes de Saint-Pétersbourg pour peindre des icônes dans une église provoqua l’émoi de Kazik et d’un camarade avec lequel il s’exerçait au dessin et à l’aquarelle (il raconte même qu’ils préparaient les couleurs à partir de terres d’argile, de poudres et fabriquaient leurs pinceaux). Il faut lire le récit – une véritable petite nouvelle – sur la traque et les ruses que firent les deux gamins pour voir, en cachette, travailler les trois artistes-peintres russes, venus de la capitale de l’Empire. Le peintre notera dans ses mémoires de 1933:

    « Ils parlaient russe »[26]

    Cela indique bien que lui et son camarade parlaient normalement l’ukrainien.

    Tout fascine Kazik chez ces artistes : les boîtes tenues à l’épaule par des courroies, des parapluies, leurs vêtements – des chemises, des pantalons bleus, des bottines…:

    « Arrivés au moulin, les artistes s’installèrent, déballèrent leurs boîtes, ouvrirent les parapluies et se mirent à peindre.

    Nous examinions tout cela de la façon la plus minutieuse : aucun détail ne nous échappait. Nous voulions voir ce qu’ils faisaient et de quelle manière. Nous rampions avec la plus grande prudence, sur le ventre, en retenant notre souffle. La chance nous permit de ramper au plus près. Nous vîmes des tubes d’où sortait la couleur, ce qui était très intéressant. Sur le chiffon apparaissait le ciel, le moulin etc.

    Nous étions pris d’une émotion démesurée. Nous restâmes deux heures étendus […]

    Les artistes causèrent un choc si grand à mon camarade et à moi qu’il se mit à envisager une fuite à Saint-Pétersbourg. Mais, bien entendu, nous dépendions de nos parents et nos parents dépendaient d’autres conditions de vie. »[27]

    Ce contact avec le travail d’artistes professionnels fut un jalon essentiel dans la prise de conscience picturale de l’adolescent. Alors qu’il dit s’être adonné au dessin « de vaches, de chevaux, de personnages, comme les dessinaient les artistes dans les revues « [28], il y eut un tournant dans sa « carrière » chaotique de peintre. Son père ne voyait pas d’un bon oeil le penchant de Kazik pour l’art. Et pourtant des collègues, ingénieurs de la sucrerie de Vovtchyk, avaient trouvé excellents les dessins de son fils, copiés dans le magazine illustré, célèbre dans tout l’Empire, Niva [Le Champ]; ils avaient même conseillé d’inscrire l’adolescent à l’École des beaux-arts de Moscou. Sévérin Antonovitch s’arrangea pour ne pas envoyer la demande que Kazik avait faite dans ce sens.

    En revanche, la mère, Lioudviga Alexandrovna, était une nature artiste; outre son activité de brodeuse, elle jouait du piano et de la guitare, aimait chanter, écrivait des vers (en polonais et en russe). On sait que Kazimir Sévérinovitch, adulte, ne dédaignait pas l’ouvrage de l’aiguille. Lioudviga Alexandrovna profita d’une visite à Kiev pour acheter, dans un magasin spécialisé de la capitale ukrainienne, une boîte d’étude, « à laquelle même les peintres n’auraient osé penser », selon le souvenir de Malévitch, contenant « un plein  assortiment de peintures, avec toutes les couleurs ombrées, il y en avait 54. Tout au long du chemin, j’admirais ces couleurs. Elles remuaient agréablement mon système nerveux, de même que toute la nature : le vert émeraude, le cobalt, le vermillon, l’ocre. Tout cela provoquait en moi l’enlumination que je voyais dans la nature. Au lieu de rester à Kiev où, comme je l’ai appris plus tard, vivaient de grands peintres comme Pymonenko et Mourachko, je partis pour la petite ville de Konotop dans le gouvernement de Tchernigov (Tchernihiv)  où je me suis mis à peindre avec application et de manière intensive des paysages avec cigognes et vaches dans le lointain. »[29] Kazik a alors 15-16 ans.

    En 1896, toute la famille Malévitch déménage à Koursk, chef-lieu du gouvernement éponyme de 450.00O habitants à l’époque, qui comportait une forte communauté ukrainienne. Koursk était un important noeud ferroviaire sur la  route qui reliait Moscou à la Crimée et à l’Ukraine (Kiev, Kharkiv, Donetsk, Slaviansk, Krémentchoug etc.). Ce sera le lieu de résidence principal du peintre de 1896 à 1907, date de son installation définitive à Moscou. Il travaille comme dessinateur technique dans les Chemins de fer Koursk-Kharkiv-Azov. Mais ce séjour est marqué par des événements importants dans la vie du futur représentant de l’avant-garde artistique. Tout d’abord, il profite des moments de liberté pour s’adonner assidûment à la peinture. Là est son début véritable. Grâce à Valentyn Loboda, il fait partie de tout un groupe de « peintres du dimanche », des fonctionnaires des chemins de fer, des impôts ou des finances qui, pour se reposer de leur activité bureaucratique, se livrent à des études picturales. Cette « Société des Amateurs d’art de Koursk » organise même des expositions. Kazimir Sévérinovitch voit déjà dans ses premiers travaux, non pas un délassement, mais une mission dont il saisit, confusément encore, l’importance. Les noms de Répine, de Chichkine, de la Galerie Trétiakov semblent un mirage. Il copie encore les peintres à partir des illustrations de journaux, mais il imite la façon dont les impressionnistes français allaient travailler en plein air :

     « Depuis le matin jusqu’au soir, je restais dans les champs, les forêts et recopiais la nature dans tous les instants de leur éclairage […] Je réagissais simplement et acceptais sur ma toile tout ce que je voyais et la question de savoir si cela était de l’art ou faisait partie des beaux-arts ne se posait pas. Tout se ramenait à savoir si cela était ressemblant et exact […] C’étaient les années 1898-1901 [donc de 20 ans à 23 ans] J’avais déjà un petit bagage, ce qui fait que je ne restais pas en arrière de mes collègues, même en 1898. C’était surtout pour moi le début des mes expositions publiques. J’avais déjà peint de vieux paysans dans les melonnières, des sarcleuses, des marchés, des boutiques, la forme humaine. »[30]

    Dans ses mémoires de 1933, il souligne sa nostalgie de l’Ukraine; lui et son meilleur ami de Koursk, qui avait été élève de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, Liev Kvatchevski, non seulement discutaient fiévreusement sur l’art mais savouraient, lors de leurs équipées picturales (quelquefois à plus de 30 kilomètres de la ville) la nourriture ukrainienne :

    « En mangeant un morceau, nous bavardions sur d’autres sujets et évoquions l’Ukraine. Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens. »[31]

    Ce rapport intime avec l’Ukraine de son enfance et de son adolescence est encore renforcé par la présence à Koursk de son ami de Konotop, le violoniste et compositeur ukrainien Mykola Roslavets. Le peintre se rappelle :

    « Dans la ville de Koursk,  la vie s’écoulait dans un travail sans relâche dans la peinture, tandis que Kolia Roslavets développait son travail sur la ligne musicale. Il avait formé un grand choeur ukrainien et même, par la suite, un orchestre. En vérité, le but de ce choeur et de cet orchestre n’était pas de chanter dans les églises, nous chantions au nom de l’Art lui-même. »[32]

    Le départ de Roslavets pour le conservatoire de Moscou en 1901 poussa le jeune Malévitch à réaliser son désir de toujours d’aller dans les capitales russe pour se plonger dans leur atmosphère artistique. Cette même année 1901, il épousa une jeune adolescente de 15 ans d’origine polonaise, Kazimira Zgleïts qui lui donna deux enfants Anatoli (qui mourra du typhus en 1915) et Galina. En 1902 meurt son père à 57 ans. Il devient chef de famille, fait des petits boulots pour subvenir aux besoins de la famille, mais aussi pour réaliser son rêve de départ du monde provincial. Entre 1902 et 1906, il quitte pour plusieurs mois sa famille pour s’initier à la peinture dans le studio de Fiodor Roehrberg. Il ne revient à Koursk que pour l’été. La vie conjugale en pâtit et malgré les efforts de Lioudviga Alexandrovna, qui vient s’installer en 1906 avec sa belle-fille et ses deux petits-enfants; pour gagner sa vie, elle se met à tenir un établissement de restauration. Kazimir et Kazimira finiront par se séparer en 1908 et l’artiste participe dès 1905 à la vie artistique de la vieille capitale de la Russie. Les élèves de Roehrberg étaient en majorité des Ukrainiens (David Bourliouk, entre autres, y fit un passage) ou bien des Russes qui avaient fait leurs études à Kiev, comme Lentoulov. La récente biographe de Malévitch qui, par ailleurs, ne souligne que parcimonieusement et de manière  évasive les éléments ukrainiens de l’itinéraire malévitchien, Ksénia Boukcha, résume bien l’apport de l’enseignement reçu dans l’atelier de Roehrberg : en premier lien  – la technique (en particulier de la gouache et de l’aquarelle); l’étude des classiques « de la Renaissance à Renoir », enrichie par les visites régulières à la Galerie Trétiakov, facilitées par la femme de Roslavets dont le père était membre du conseil de la Galerie; « troisièmement, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Malévitch apprit de Roehrberg à enseigner la liberté […] Aussi étrange que cela soit, Malévitch, 15 années plus tard, sera un tel professeur. Bien que lui, il ait considéré ses propres points de vue sur l’art les seuls possibles, dans le même temps, il permettait à ses élèves de devenir, selon ses inclinations, ‘cézannistes’ ou cubistes; peu iront jusqu’au suprématisme. En fait, Malévitch en tant qu’enseignant était moins ‘maestro’ que Marc Chagall ou Paviel Filonov. »[33]

    Ivan Klioune a souligné, de son côté, que Fiodor Ivanovitch Roehrberg, « directeur d’école, théoricien et historien de l’art, n’imposait jamais une quelconque méthode précise de travail; les élèves doués trouvaient là un terrain favorable pour développer leur talent. »[34]

    C’est Roehrberg qui emmenait vers 1908 ses élèves voir la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, dont la collection de la peinture française la plus novatrice fut une véritable académie pour les peintres russes et ukrainiens. Sergueï Chtchoukine permit à Malévitch et à Klioune de visiter régulièrement cet exceptionnel ensemble.[35]

    Entre 1904 et 1907, il fait chaque année une demande de participer au concours d’entrée de la prestigieuse École de peinture, sculpture et architecture de Moscou. C’est chaque fois un échec. Les lettres autographes, adressées à « Monsieur le Directeur de l’École de peinture, sculpture et architecture, de la part du noble Kazimir Sévérinovitch Malévitch », sont conservées aux Archives nationales de Russie. Le fait d’indiquer sa classe sociale (noble, marchand, bourgeois, paysan) était obligatoire sous le tsarisme. D’après ces lettres, on peut suivre les domiciliations de l’artiste : en juillet 1904, il donne comme adresse « Koursk. Direction des Chemins de fer Moscou-Kiev-Voronej. Service des Voies »; en août 1905, il se dit toujours ‘ »habitant à Koursk », 1ère rue Lazaretnaya, N° 45; en juin 1906, il écrit : « Mon lieu de résidence est la ville de Koursk, rue Zolotaya, maison Birioukov »; enfin, en août 1907, il réside déjà à Moscou « rue 3ème Mechtchanskaya, maison Sokolov ».

    La Révolution de 1905 voit Malévitch participer à l’insurrection moscovite (ses frères Mieczyslav et Antoni, sa belle-soeur Maria Zgleïts ont des activités antigouvernementales et sont fichés par la police). C’est à cette époque qu’il lie une amitié, qui durera toute la vie, avec le révolutionnaire professionnel Kirill Choutko, membre du Parti Social-Démocrate des ouvriers; Kirill Choutko fut diplomate après la Révolution de 1917 et protégea et soutint Malévitch contre les attaques diverses et le sauvera lors de son emprisonnement en 1930.[36]

    La première épouse Kazimira, déjà séparée de Kazimir, travailla un temps comme infirmière dans l’hôpital psychiatrique du village de Mechtcherskoyé dans les environs de Moscou. Leurs deux enfants vivaient avec elle. À un moment donné (les dates des documents sur le sujet sont contradictoires), autour de 1910, Kazimira quitta la Russie pour l’Ukraine, pour suivre un médecin avec lequel elle avait une liaison. Elle laissa leurs deux enfants à la charge de Kazimir. C’est alors que celui-ci, qui avait fait la connaissance de Sofia Mikhaïlovna Rafalovitch, fille de l’intendant de l’hôpital psychiatrique de Mechtcherskoyé, l’épousa. Ce fut un mariage heureux malgré les difficultés financières permanentes jusqu’à la mort de Sofia en 1925. C’est elle qui va s’occuper des deux enfants après le départ de Kazimira. De son côté, elle donna à Kazimir en 1920 une fille, Ouna [en hommage à l’ Ounovis!].

    Ivan Klioune a esquissé une caractéristique  juste, ce qui n’est pas toujours le cas dans ses mémoires, de l’homme-Malévitch :

    « Il possédait un grand tempérament et une force énorme de la volonté; il était aussi un subtil politique dans la vie artistique; il n’a cependant pas pu s’assurer de bien-être matériel jusqu’à sa mort, car il pensait de façon totalement indépendante, n’aimait pas suivre la voie que suivait la majorité, s’incliner devant ce quoi la majorité s’inclinait. Il tendait impétueusement vers l’avant, vers le nouveau, vers ce qui n’était pas encore connu. »[37]

    Ivan Klioune, qui, visiblement, était impressionné, comme beaucoup, par la force des convictions totalement inédites dans le milieu artistique de l’époque de Kazimir Sévérinovitch, souligne chez lui le côté ultra-futuriste révolté permanent. Mais, dans le même temps, il lui reproche sa vanité et son amour-propre exacerbé. Il y a dans les mémoires de Klioune des accents qui mêlent vénération et jalousie; il y a là quelque chose du « syndrome de Salieri »…

    Ce qu’il appelle « vanité » ou « amour-propre démesuré » fait invinciblement penser qu’il lui prête des traits que les Russes et les Ukrainiens prêtent volontiers aux Polonais. Malévitch n’a connu de la Pologne que ce qui était véhiculé par l’histoire familiale, mais ce pays n’a pas joué de rôle sur son art, comme l’a fait de façon évidente l’Ukraine et, métaphysiquement, la Russie. En revanche une certaine mentalité de l’homme-Malévitch ne saurait, selon moi, être comprise sans cette ascendance polonaise. Sans faire de la Volkspsychologie de bas étage, il est une notion que les Polonais ont intériorisée, c’est celle de l’honneur, que les Ukrainiens et les Russes appellent « gonor« , terme devenu extrêmement péjoratif en russe et en ukrainien, ce que révèle l’appréciation de Klioune, mais qui, pour les Polonais, indique une qualité aristocratique, un peu mutatis mutandis comme ce qu’était le sens de l’honneur dans la culture chevaleresque européenne, comme en témoignent, par exemple, au XVIIe siècle les pièces de Corneille : l’homme d’honneur sait ce qu’il se doit et ce qu’il doit. Selon moi, tel était Malévitch, au-delà de son imprégnation paysanne ukrainienne. Tout au long de sa création, il s’est représenté dans des autoportraits qui sont toujours des interprétations symboliques. Il n’a aucun souci, comme dans la peinture des siècles passés, de fixer des traits naturalistes qui évoluent au cours des années de la vie du modèle. Sans doute que la photographie a, là aussi, dispensé le peintre de cette visée. De 1907 à 1934, les autoportraits de Malévitch sont des transpositions du réel dans la sphère picturo-symbolique. L’Esquisse pour une peinture à la fresquede 1907 (MNR, Pétrova, N° 4) est marquée par l’hyperbolisme du noeud papillon, l’expression mystique des yeux sur un fond de bois sacré peuplé de saints. Puis ce seront les deux gouaches de la Trétiakov et du Musée Russe, deux Autoportraits avec le même souci de transfigurer son visage réel, que l’on reconnaît cependant, pour lui donner un aspect visionnaire. L’Autoportrait en deux dimensions(1915, Andersen, N° 53) est tout à fait dans la ligne de l’humour gravedont j’ai parlé à propos de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa>. En effet, poursuivant la démonstration picturale qu’il avait opérée en rayant les carnations de Mona Lisa et en proposant une représentation pré-suprématiste de la Joconde, dans son Autoportrait en deux dimensions, le titre est plus qu’une facétie dans la manière ukrainienne qu’affectionnait l’artiste dans ses écrits et dans sa vie (goût pour les surnoms, déformation des noms, même son prénom devient « Kazmir »!). Il s’agissait de faire ressortir, toujours par le comique, des vérités importantes. La dernière épouse de Kazimir Sévérinovitch, Natalia Mantchenko, souligne que celui-ci, outre « sa bienveillance, sa modestie [qui a échappé à Klioune!], son profond charme », était doté d’un « énorme sentiment de l’humour »[38].

    Même dans certaines photographies, Kazimir Sévérinovitch se met dans le rôle de Tolstoï occupé au travaux des champs : ainsi les deux clichés de 1931 où il pose comme faucheur, ou encore, en 1933, à Nemtchinovka en blouse blanche paysanne. Je ne reviens pas ici sur la grandeur de l’Autoportrait de 1933 où l’artiste fait apparaître la dignité de sa mission réformatrice dans l’histoire de l’art. Il n’y a pas jusqu’au dernier Autoportrait de 1934 (Nakov, PS-273), en pleine lutte contre sa maladie,  où il souligne sa ressemblance … avec Karl Marx!

    Pour revenir à l’amitié avec Klioune, elle était si grande, malgré leurs divergences dans le domaine de l’art et de la pensée, que Malévitch a pu, de septembre 1913 à la fin de 1914, habiter avec ses deux enfants dans la maison moscovite de celui-ci. De plus, ce dernier,  qui avait un travail fixe lui prêtait régulièrement de l’argent, tellement la situation financière de Kazimir Sévérinovitch a toujours été calamiteuse, car il s’est refusé, dès son installation à Moscou, à travailler en dehors de l’art. Malévitch et Klioune ne cessaient de discuter avec passion sur l’art et de se disputer, tellement leurs motivations et leurs visées étaient incompatibles. Klioune reste un excellent artisan, au sens le plus noble du terme, mais, de toute évidence, ses conceptions sont épigonales.

    On peut dater de 1912-1913 le véritable début de l’activité publique de Malévitch. Il a alors un peu plus de 30 ans. Il participe en 1912, aux côtés de Larionov, à l’exposition provocante de ce dernier « La Queue d’âne » à Moscou, à celle de « L’Union de la jeunesse » à Saint-Pétersbourg à côté de David Bourliouk, faisant l’objet des sarcasmes du public (tel critique « pouffe de rire » devant ses tableaux), mais aussi de l’attention de la critique. Alexandre Benois consacre même tout un paragraphe au peintre dans sa chronique du journal pétersbourgeois Rietch’ [La Parole] : parmi ceux qui attirent l’attention du critique patenté et « invétéré passéiste’, comme il se définit lui-même, Benois désigne en premier

    « Malévitch, l’auteur des tableaux En marche vers les champs[Nakov, F-291], Faucheur [Musée de Nijni Novgorod] et Charpentier [aujourd’hui disparu], et aussi le Portrait d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov [aujourd’hui disparu, cf. Nakov, F-302]. Ce qui tout particulièrement ‘ébahit’, c’est cette dernière oeuvre dans laquelle on ne saurait dire sur qui repose la partie supérieure du visage d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov – sur sa barbe, sur son col ou sur un piédestal d’airain. Et qu’aurait dit Koltsov [poète de l’époque romantique célèbre pour le caractère fortement populaire de sa création] ou Millet,   en voyant ce champ avec de tels moissonneurs?  Car une telle poupée du Diable vous porte sur les nerfs, telle cette Afrossinia [prénom plébéien qui veut dire en grec « insensée »] cubiste qui est représentée ici avec son Van’ka cubiste [il s’agit du tableau mentionné plus haut En marche vers les champs] – mais pourquoi elle vous porte sur les nerfs, qui le dira? En tout ca, la naissance de l’idée d’un tel tableau et son élaboration méthodique, à sa manière achevée, représentent en soi un document important pour l’étude de la psychologie artistique de notre époque. Ce qui est bon est bon, et ici, par exemple, ce qui est bien saisi, c’est le rapport du champ rouge au blanc dans les figures avec leur estompage noir méticuleux. »[39]

    La « carrière » de Malévitch est lancée. Il est désormais un des novateurs les plus dénoncés par la critique conservatrice comme « futuristes », des « mufles » (des Cham), comme les appelle le poète, romancier et théoricien symboliste Dmitri Mérejkovski.[40]

    Dès 1913, le peintre cherche à se détacher des différents courants qui se manifestent bruyamment sur la scène artistique russe, en particulier dans la vieille capitale Moscou. Il se démarque des deux chefs qui, depuis 1907, multiplient les actes provocateurs à l’égard du monde des arts conservateur, voire rétrograde[41], l’Ukrainien David Bourliouk et l’Ukraino-Bessarabien Larionov. Ce dernier avait formé son groupe moscovite de « La Queue d’âne en 1912, devenu « avenirien » (boudouchtchnik) en 1913. David Bourliouk, lui sera un des meneurs des « futuraslaves » (boudietlianié) cubofuturistes, aux côtés de Maïakovski, Khlebnikov, Kroutchonykh. Ce sont les signataires du célèbre manifeste « Gifle au goût public » (Moscou, 1912).[42]

    Malévitch, qui a été à l’origine du terme « cubofuturisme », désignant aussi bien les créateurs des arts plastiques que les poètes et les compositeurs d’avant-garde, se révéla, à son tour, le leader d’un mouvement inédit, appelé à bouleverser l’histoire de l’art, le suprématisme. Cela débuta avec la conception, la mise en scène, les décors et les costumes de l’opéra cubofuturiste de Matiouchine à Saint-Pétersbourg en 1913 où apparaît pour la première fois « le carré noir » (costume du Fossoyeur). 1913, ce furent aussi les extravagances vestimentaires des jeunes avant-gardistes ou le « peinturlurage des visages » de Larionov et Natalia Gontcharova. Là encore, Malévitch fait bande à part et se promène, au début de 1914, avec son ami le peintre Alexeï Morgounov dans la rue Kouznietski Most au centre de Moscou, avec une cuillère en bois décorée paysanne en guise de pochette, cette même cuillère qui était fixée à l’origine sur la toile alogiste Un Anglais à Moscou. Éclipse partielle (SMA). Ou encore, lors de l’exposition de Tatline « Magasin » à Moscou en 1916, Malévitch, à qui le créateur des contre-reliefs, avait interdit de montrer des oeuvres suprématistes, se promenait dans les salles avec un zéro sur le front et un placard collé sur le dos pour faire la réclame de son art!

    Il s’oppose désormais frontalement à David Bourliouk et à Larionov. Le 26 novembre 1915, il écrit même à David Bourliouk pour lui dire que les tableaux que celui-ci propose pour « 0, 10 » ne conviennent pas à cause de leur caractère naturaliste et que, de toutes façons,  « à cette exposition se présente une nouvelle organisation avec un nouveau courant qui n’a rien à voir par son gauchisme avec les cubofuturistes ».[43] Un léger froid s’installe même à cette époque avec son ami ukrainien Roslavets qui était proche de David Bourliouk et de Lentoulov, et écrivait alors de la musique sur les vers des égo-futuristes Vassilisk Gniédov, de Konstantine Bolchakov. Il écrit à Matiouchine à l’automne 1915 :

    « Roslavets comprend bien plus, mais il lui semble à lui qui est un enthousiaste que tout méchant chiffon accroché en lieu et place de cravate est quelque chose d’extraordinaire; de complexion il n’est pas futuriste. Il édite beaucoup de ses partitions des romances d’Igor Sévérianine, de Gniédov. Ah, le diable m’emporte, la colère me prend de le voir écrire de telles choses. »[44]

    Lors de la tournée de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg en février-mars 1914, qui suscita des manifestations hostiles des « aveniriens » avec, en tête, Larionov et des « futuraslaves » avec, en tête, Khlebnikov, Malévitch écrivit une lettre à la rédaction du journal moscovite Nov’ [Nouveautés], qu’il faut citer pour comprendre sa position radicale à l’égard de David Bourliouk et de Larionov :

    « En lisant le n° de votre honorable journal dans lequel M. Pétrov divise les futuristes russes en deux groupes, celui des adeptes de Larionov et celui des adeptes de Bourliouk, je me suis rappelé ce pêcheur qui avait pris un petit poisson, l’avait jaugé du regard et avait dit : ‘-Oui, c’est lui qui est le chef de tous les autres poissons! Voyez comme il crache dans tous les sens!…’ D’autre part, je m’associe à la lettre de Vadim Cherchénévitch et je déclare que lancer des oeufs pourris, arroser de yaourt, donner des gifles, sur quoi le rayonniste Larionov construit son propre futurisme, tout cela appartient à la populace sauvage à laquelle il communie, comme nous pouvons le voir dans le n° du journal Les Nouvelles du soir. Je vous prie de porte à la connaissance de vos lecteurs que le groupe des artistes futuristes russe n’a rien de commun avec le rayonniste Larionov et qu’il se garde d’un tel guide. Malévitch, peintre. »[45]

    Le leadership de Malévitch culmine en 1915 avec la fameuse exposition « O, 10 ». Le fondateur du Suprématisme nomme désormais ses nouveaux adeptes et amis :

    « Le groupe des Suprématistes : K. Malévitch, I. Pougny, M. Mienkov, K. Bogouslavskaya et Rozanova – a mené le combat pour libérer les objets de l’obligation de l’art. Et il demande aux académies de renoncer à l’inquisition de la nature. »[46]

    L’année 1915 verra le peintre s’affronter à un autre grand protagoniste de l’art de gauche, Tatline, qui  lui manifeste son hostilité et est totalement allergique aux visées conceptualistes de l’auteur du Quadrangle noir. La « guerre » que se sont fait les deux grands créateurs à la fin des années 1910 est aujourd’hui assez bien documentée[47]

    Il rencontre le jeune Roman Jakobson qui écrit alors des vers transmentaux sous le nom d’Aliagrov et il écrit à son propos :

    « Il comprend le mot en tant que tel mieux que Kroutchonykh lui-même. »[48]

    Parmi ses fréquentations amicales avec échanges d’idées, il y a la Kiévienne Alexandra Exter à laquelle il lit, avant l’exposition « 0, 10 »,  ses nouveaux textes sur le cubisme, le futurisme et le suprématisme qu’elle semble avoir appréciés.[49] Elle ne donne pas d’oeuvres à « 0, 10″, mais elle  fait participer Malévitch, dans la galerie moscovite Lemercier, en novembre 1915, à l’ »Exposition d’art décoratif contemporain du Sud de la Russie [c’est-à dire de l’Ukraine] » dont la nièce de Berdiaev et épouse d’un neveu de Tchaïkovski, Natalia Davydova, créatrice, au début des années 1910, des ateliers de  paysannes brodeuses du village ukrainien de Verbivka [Verbovka], et Alexandra Exter  étaient les organisatrices[50]. Il s’agissait de   broderies et de tapis d’après les esquisses des peintres. Il est remarquable que Malévitch fut exposé par un coussin brodé d’après le tableau Peinture suprématiste qui se trouve aujourd’hui au musée de Peggy Guggenheim à Venise (Andersen, N°58)  et deux oeuvres ayant  comme sujet  la Suprématisme 18ème  construction (anciennement au SMA, Andersen, N°52) et une peinture suprématiste  dont on connaît une version postérieure (vers 1920, 79,3×79, anciennement au MoMA, Andersen, N°68). C’est donc la première apparition publique du suprématisme, un mois avant « 0, 10 », comme l’a montré la première Charlotte Douglas[51].

    Mikhaïl Matiouchine sera pendant toute la vie de Malévitch un ami fidèle, un interlocuteur privilégié de ses idées novatrices, une aide dans sa formation intellectuelle et dans la rédaction des premiers écrits. On peut dire que Matiouchine fut une académie pour l’enrichissement culturel du peintre. Il semble que les deux hommes n’aient pratiquement jamais eu de différends, alors qu’avec les deux autres amis intimes Roslavets et Kroutchonykh, voire avec ses disciples Klioune ou même son élève préférée Olga Rozanova, malgré une amitié et une entente indéfectibles, des désaccords ont pu surgir à certains moments sur le plan artistique.

    L’autre personne qui sera aussi proche de lui, amicalement et théoriquement, c’est Alexeï Kroutchonykh dont lui plaisait le radicalisme transmental. Bien qu’il ait eu une profonde admiration pour Khlebnikov, Malévitch ne trouvait pas qu’il allât assez  loin dans l’abstraction sans-objet verbale. D’une certaine manière, la poésie transmentale de Kroutchonykh qui rompait avec tout sens descriptif était proche de son suprématisme pictural qui ne faisait vivre sur la toile que la sensation des rythmes du monde. Dans une lettre à Matiouchine de janvier 1917, il affirme:

    « Je n’oublierai jamais ni vous ni Kroutchonykh. »[52]

    Malévitch vouvoie ses amis les plus proches. Il semble qu’il n’ait tutoyé que son ami d’enfance Kolia Roslavets et, dans les années 1920, quelques personnes, comme Meyerhold.

    Après les révolutions de 1917, il participe à la restructuration des académies des anciennes capitales russes (Ateliers libres-Svomas). Après la Révolution d’Octobre il travaille dans les Svomas de Moscou et de Pétrograd. La pénurie est générale pendant cette période du communisme de guerre et il se voit obligé de partir, en octobre 1919 à Vitebsk où Chagall a fondé son École populaire d’art. Il y retrouve Véra Ermolaïéva et El Lissitzky. Au grand désespoir de Chagall que ses propres étudiants finiront par quitter pour rejoindre les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art (Ounovis) de Malévitch au début de 1920.[53] Un nouveau cercle d’élèves, d’amis, de collaborateurs entoure le peintre : outre El Lissitzky et Ermolaïéva, les plus proches sont Nina Kogan, Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine.  Le peintre est au sommet de son activité pédagogique. Sa correspondance avec ses disciples tout au long des années 1920 montre qu’il a tout un cercle fervent de jeunes artistes autour de lui : Ivan Koudriachov, qui installe une filiale d’ Ounovis à Orenbourg, le Letton Gustav Klucis, Sergueï Sienkine, Liev Youdine, Konstantine Rojdestvienski, Zénon Komissarenko, Paviel Mansourov… Il se met en rapport avec les mouvements avant-gardistes en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en France (via Larionov) et même aux États-Unis (via David Bourliouk). El Lissitzky est son porte-parole en Europe, ficèle en amitié, mais guère dans la compréhension du suprématisme malévitchien. Il multiplie ses cours, approfondit sa théorie et sa philosophie dans de nombreux et importants écrits, dont peu sont publiés de son vivant. À Vitebsk, en 1922, un extrait de son grand traité philosophique Le monde comme sans-objet ou le repos éternelDieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, sans la dédicace de l’original à Mikhaïl Ossipovitch Guerchenzon. La correspondance de Malévitch avec cet éminent historien de la littérature et penseur est un des hauts moments de l’histoire des idées. Guerchenzon s’était signalé dans l’histoire de la pensée russe par un petit traité paru à Moscou en 1918 et intitulé L’image ternaire de la perfection qui était une attaque contre la culture, considérée comme une série de commodités techniques. La culture a dépersonnalisé le monde, l’a coupé en deux, lui a fait perdre son caractère indivis. L’homme doit revenir à son unité originelle, à la pure existence ou l’existence de la personne en elle-même – dans son image ternaire de la perfection. La réconciliation de l’homme ne peut se faire que dans l’amour. L’image ternaire de la perfection a été la chiquenaude qui a lancé Malévitch dans l’écriture de son Monde comme sans-objet ou le repos éternel[54]. Guerchenzon avait aussi eu un échange de lettres entre le 19 juin et le 19 juillet 1920 avec le poète et théoricien du symbolisme Viatcheslav Ivanov, ce qui donna la publication de la Correspondance d’un coin à l’autre en 1921[55]. Les deux écrivains échangent leur point de vue sur la culture. Si l’on résume grossièrement, Viatcheslav Ivanov défend le thesaurus de la culture universelle, alors que Guerchenzon affirme que ce massif culturel lui pèse et il rêve d’un état d’oubli pour revenir à l’unité originelle de l’homme.[56] Ces deux textes sont dans la même sphère d’intérêts que les écrits de Malévitch autour des années 1920. Le peintre apporte, pour faire court, une troisième voie aux deux affirmées par Ivanov et Guerchenzon.

    Un autre grand esprit russe, le célèbre historien et philosophe de la littérature Mikhaïl Bakhtine, qui fréquenta Malévitch à Vitebsk entre 1920 et 1922 nous a laissé un portrait très élogieux  du penseur et de l’homme:

    « Il était totalement désintéressé, totalement. Il ne courait pas après le succès, ni après une carrière, ni après l’argent, ni après la bonne chère – il n’avait besoin de rien de tout cela. C’était, si vous voulez, un ascète, amoureux de ses propres idées. Il était, au plus profond, convaincu d’avoir réussi à pénétrer dans certains profondeurs de l’Univers et à les percer, comme cela n’avait réussi à personne. »[57]

    Cela contredit-il les témoignages d’un Klioune sur la prétendue « vanité » de Kazimir Sévérinovitch ou de ce qu’il aimait bien manger (surtout avec ses invités)? Cela montre seulement que le fondateur du suprématisme s’adaptait aux situations matérielles diverses qu’il a connues. Dès qu’il avait de l’argent, ce qui n’est pas souvent arrivé, il en profitait et en faisait profiter les autres. Quand l’argent manquait, il gardait une humeur équilibrée, accompagnée toujours d’humour.

    Sa position « phénoménologique apophatique » le fait traiter d’idéaliste et de mystique par la pensée dominante marxiste-léniniste ou marxisante. Dans sa lettre à El Lissitzky du 11 février 1925, non seulement il ne renie pas sa pensée, mais il la renforce avec son style hautement métaphorique-métonymique, à l’humour gogolien cinglant. Citant ses têtes de « paysans-orthodoxes » du début des années 1910, il déclare :

    « J’ai, paraît-il, une tête ordinaire de paysan et il s’est trouvé qu’elle n’était pas ordinaire, car, en fait, si on la regarde du point de vue de l’Orient, elle est tout ce qui pour les Occidentalistes est ordinaire, alors que pour les gens de l’Orient, cela n’est pas devenu ordinaire, tout ce qui est ordinaire se transforme en Icône, car l’Orient est iconique, tandis que l’Occident, c’est la machine, l’objet, les chiottes, l’utilitarisme, la technique, alors qu’ici – l’Usine et les fabriques, c’est le nouvel enfer dont les hommes seront délivrés par la nouvelle image, c’est-à-dire par le nouveau Sauveur. C’est ce Sauveur que j’ai peint en 1909-1910 [antidatation habituelle chez Malévitch!], il est devenu sauveur à travers la Révolution, la révolution est seulement son drapeau, sa thèse par laquelle il est devenu synthèse, c’est-à-dire ‘Nouveau sauveur’ […] Je n’ai pas marché ‘À CÔTÉ de la révolution’, au contraire, j’ai prévu sa synthèse, dès 1909-1910,  dans le Nouveau Sauveur. Et cela devient maintenant chez nous en tête des choses. La tour de Tatline, c’est une fiction de la technique occidentale, il va l’envoyer en ce moment à l’exposition parisienne et, bien entendu, il peut aussi construire une pissotière en béton armé pour que chacun s’y trouve un petit coin. Pour moi, tout cela est si clair que je peux sans lampe écrire à propos de l’Orient et de l’Occident. »[58]

    En bute aux attaques de la majorité des tenants du matérialisme marxiste-léniniste (comme Arvatov ou Issakov), il est cependant soutenue aussi par des adversaires idéologiques comme le commissaire du peuple à l’Instruction, l’écrivain et théoricien marxiste Anatoli Lounatcharski. Faisant la recension de la rétrospective malévitchienne à Berlin en 1927, tout en n’admettant pas le suprématisme pictural, ni les « oeuvres théoriques amphigouriques et confuses du chef des ‘suprématistes’ », il reconnaît que ce dernier est « un artiste éminent » qui « dans le pays [l’Allemagne] où l’inintelligible Kandinsky a pu avoir un grand succès, un Malévitch, plus synthétique, plus viril, et  plus encore dans son tournant actuel vers une peinture toujours dure et solide, ne pouvait que provoquer la sympathie ».[59]

    De même, un ancien allié et ami, Alexeï Gane, dans un article de la revue constructiviste matérialiste L’Architecture contemporaine [Sovrémiennaya arkhitektoura] en 1927, critiqua fermement les errements de Malévitch, victime de l’idée que « l’oeuvre d’art serait la production matérielle d’une activité ‘spirituelle’; cette position des choses crée une approche unilatérale et étroite du nouvel art, une interprétation talmudique de ce dernier »[60]. Gane fait en revanche l’éloge des architectones :

    « La nouveauté, la pureté et l’originalité des compositions suprématistes abstraites éduque sans aucun  doute un nouveau psychisme dans la réception des masses volumo-spatiales. En cela sera le grand mérite de Malévitch […] On n’écrit pas chez nous sur lui. Sans doute parce que nos historiens de l’art patentés ne peuvent décider ce qu’exprime son carré noir sur fond blanc : la décomposition de la bourgeoisie ou, au contraire, l’ascension de la jeune classe du prolétariat? »[61]

    La vie personnelle de Malévitch après la mort prématurée de sa deuxième épouse Sofia Mikhaïlovna en 1925, s’épanouira avec la rencontre de sa troisième et dernière femme, Natalia Andréïevna Mantchenko de 21 ans plus jeune que lui. Le peintre a alors 46 ans, elle en a 25. Les lettres que Kazik adresse à sa Natachenka entre 1926 et 1933 sont émouvantes. En 1926-1927, ce sont de véritables lettres d’amour avec des mots de tendresse et des effusions poétiques. Natachenka est son « petit chat », son « or », son « unique amour », son « coeur ». Après l’Allemagne, les lettres, sans doute à cause de la crainte non infondée de « perlustration » du courrier par la censure soviétique, le peintre n’utilise plus cette stylistique hyper-amoureuse, mais fait Natalia Andréïevna son interlocutrice privilégiée : il lui confie, outre ses préoccupations d’acteur engagé dans les débats esthétique, ses pensées et ses réflexions sur les événements et les personnes du monde des arts. C’est ainsi que nous apprenons, au détour d’une phrase qu’il y eut un projet, confié à Souiétine, de faire un film suprématiste[62], lequel ne sera jamais réalisé. Il lui fait part aussi de la projection du film de Dziga Vertov L’homme au ciné-appareil  [Tchéloviek s kinoapparatom] qu’il apprécie visiblement plus qu’Eisenstein :

    « J’étais hier à la conférence de Choutko à l’Académie sur Ziga [sic] Vertov, la conférence était très bonne et j’ai visionné trois réalisations de Vertov. Ézeïstein [déformation habituelle des noms, même des siens!] a fait un long nez comme une demoiselle. »[63]

    La fermeture du Ghinkhouk, en 1926, inaugure une période de tracasseries de toutes sortes, de perte d’un vrai travail, même si on le nomme à l’Institut d’histoire de l’art de Léningrad.

    Il y aura cependant les deux derniers événements importants de sa « carrière » d’artiste. C’est d’abord, en 1927, le voyage en Pologne, puis en Allemagne,[64] puis, en 1929, sa dernière rétrospective à la Galerie Trétiakov (dont une partie fut envoyée pour être exposée à Kiev, la même année).

    À Varsovie, où il arrive dans la première semaine de mars 1927, il est fêté par les artistes d’avant-garde, qu’ils soient dans la ligne du suprématisme comme le peintre et théoricien Wladyslaw Strzeminski et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro, ou dans le courant constructiviste pur et dur, comme Szczuka. Il est reconnu, non seulement comme un compatriote (bien que Malévitch n’ait jamais mis les pieds auparavant dans le pays de ses ancêtres et qu’il n’ait pas visiblement connu la littérature, ni la poésie, ou même l’art ancien de la Pologne), mais aussi comme un immense novateur. Helena Syrkus, secrétaire de la revue avant-gardiste Praesens, qui montrait l’art des novateurs internationaux, a fait un récit très vivant et précis de l’exposition du maître russo-ukrainien. L’audace des idées et des réalisations malévitchiennes déconcertèrent plus d’un Polonais, mais la rétrospective dans les salles de l’hôtel Polonia à Varsovie restera dans les mémoires comme un événement unique dans l’histoire de l’avant-garde polonaise et au-delà. Helena Syrkus traduisit en polonais un fragment du traité Le monde comme sans-objet. Voici son commentaire à ce sujet:

    « La traduction des pensées de Malévitch fut sans doute la tâche la plus difficile de ma vie. Je n’abordai cette traduction qu’après avoir compris le texte de manière précise afin que son expression dans une autre langue se fasse de soi-même. Mais là, je me trouvai dans une situation désespérée – je comprenais tous les mots, mais ne comprenais pas le sens de beaucoup de pensées. »[65]

    Après Varsovie, le peintre partit le 1er avril 1927 pour Berlin. Il était accompagné par le poète polonais Tadeusz Peiper qui lui servira de traducteur en Allemagne.[66] Il lui fera rencontrer des personnalités de la scène artistique et critique en Allemagne. La rencontre avec Mies van der Rohe a tourné court, tellement l’architectonie malévitchienne sans-objet allait à l’encontre de tout fonctionnalisme. Malévitch affirma qu’l « construisait ses modèles architecturaux à partir de nouveaux éléments de construction, mais construits conformément au système gothique; Mies lui fit remarque que ces constructions, aujourd’hui, à notre époque, ne peuvent pas avoir d’utilité. « -Qui sait? – répondit Malévitch. Cette réponse fut jugée par ses interlocuteurs « außerordentlich interessant » (extraordinairement intéressante)[67]. Tadeusz Peiper amène Kazimierz, dès les 6-7 avril au Bauhaus de Dessau. Le grand adversaire Kandinsky le salue rapidement et disparaît refusant tout dialogue. Il est reçu par Walter Gropius, mais, là aussi, la visite tourne court par manque de compréhension mutuelle, d’autant plus que Malévitch ne parle aucune autre langue que le russe, le polonais et l’ukrainien. Pour le peintre, l’architectonie n’est préoccupée que des rapports spatiaux formels, alors que pour Gropius, le processus de construction dépend de la fonction de l’édifice à construire. Gropius est déconcerté par l’anecdote rapportée, en particulier par Hans von Riesen : pour montrer que ses architectones pouvaient aussi être fonctionnels, même s’ils n’étaient pas conçus pour cela, il raconte comment il a, pour s’amuser, fendu verticalement une tasse, provoquant les reproches de sa femme; le morceau de la tasse avec son anse plut à Kazik et il la garda; un jour, il ne trouva plus ce fragment à sa place: se femme s’en servait pour verser de la farine et du sucre! Voyez – un objet sans fonction peut en trouver une!

    Une partie du texte du Monde comme  sans-objet est inscrite pour paraître dans la série des « Bauhausbücher » et Moholy-Nagy rencontre à Berlin le peintre pour discuter de leur publication. Là encore, les choses ne se passent pas harmonieusement. Selon Hans von Riesen, c’est Moholy-Nagy qui aurait supprimé du tapuscrit 15 pages sous le prétexte qu’il s’agissait « de problèmes internes russes qui y étaient discutés et n’avaient pas d’intérêt en Allemagne »[68]

    La rencontre avec le peintre, écrivain, metteur en scène dadaïste Hans Richter fut brève mais importante. Hans Richter raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand Alexander von Riesen, il fit une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement dur à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique, fut étonnante, à savoir qu’il n’était pas important que tout soit ‘juste’, mais que d’une même façon cela ‘sonne’ juste[69]. Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse. Mais la visée principale qui nous reliait Malévitch et moi, c’était l’expression de son image du monde suprématiste en tant que continuité et en mouvement. Il avait vu mes films abstraits et trouvait que nous pourrions ou nous devrions nous mettre ensemble à la réalisation de ce rêve. »[70]. On sait que le projet de film suprématiste établi par Malévitch est dédié précisément à Hans Richter.[71] C’est l’architecte Hugo Häring (que Malévitch appelle en russe « Hareng » à cause de l’homophonie avec « Hering »!) qui permit l’organisation de la rétrospective berlinoise de Malévitch, la première et la dernière en Occident, avant celle de Beaubourg en 1978 sous l’égide de Pontus Hulten et de Jean-Hubert Martin. Cela eut lieu, de mai à septembre 1927, dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung ». Malévitch dut précipitamment rentrer en URSS avant la fin de l’exposition. Comme il espérait revenir en Allemagne, puis aller à Paris, les oeuvres du peintre furent entreposées dans la maison de Häring. Comme on le sait, après son seul voyage à l’étranger, il fait l’objet d’interrogatoires, puis finalement emprisonné pour espionnage du 20 septembre au 6 décembre 1930 et libéré faute de preuves (sans doute son ami Kirill Choutko a-t-il joué un rôle essentiel, car dans la Russie stalinienne, on pouvait fabriquer des « preuves »…).

    Et pourtant, l’année précédente, en novembre 1929, il y avait eu l’ « Exposition des oeuvres de K.S. Malévitch » à la Galerie Trétiakov (transportée, réduite, à Kiev en 1920). Ce qui y dominait, ce n’était certes pas le suprématisme (5 oeuvres dont le Carré noir, et le Carré rouge sur blanc, plus plusieurs architectones), mais des tableaux « à sujet », la plupart joyeusement antidatés. Les oeuvres d’après 1930 sont le témoignage poignant d’une protestation muette contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre les paysans. Le suicide de Maïakovski en avril 1930 a aussi marqué Kazimir Sévérinovitch et dans la correspondance de cette époque on le voit hanté par la phrase laissée par le poète dans sa lettre d’adieu :

    « La barque de l’amour s’est fracassée sur le quotidien. »

    Il continue toujours à réaffirmer le suprématisme au coeur de son retour à la figure et il écrit sur « le déploiement de la couleur et son dépérissement de par la dépendance des tensions dynamiques » et prépare un livre intitulé La sociologie de la couleur qu’il ne peut réaliser avant sa mort.[72]

    Le 12 décembre 1932, il écrit à son vieil ami infidèle Ivan Klioune :

    En ce qui concerne la politique à mon égard, elle est exprimée dans une forme très ignoble, bien entendu de la part du pouvoir ou plutôt de l’administration sur la ligne de l’art – une reconnaissance générale, du respect, mais peau de balle : on ne me prend nulle part et on ne me donne rien à faire.

    Du côté des peintres qui se sont maintenant emparés de l’académie, c’est le plus ignoble – ils prennent toutes les mesures pour que je ne pénètre pas où que ce soit; c’est la même chose avec l’Union des artistes soviétiques, c’est un blocus alentour. »[73]

    De même, avant la déclaration de sa maladie, un cancer de la prostate, à la toute fin de 1933, il se confie de façon assez audacieuse sur la politique de l’URSS à son ami russo-ukrainien futuriste, le poète Grigori Petnikov, dont il avait réalisé la couverture du recueil Vers choisis, paru en russe à Kharkiv en 1930 :

    « Nous sommes isolés, en tant que formalistes sauvages, qu’ennemis […] Mon carré noir est mentionné dans les journaux. Boukharine lui-même en parle […] ‘La vie bourgeoise, privée de sens et de contenu, est admirablement exprimée dans le carré noir de Malévitch. C’est l’impasse de l’Art bourgeois et la mort de l’Art’ […] Aujourd’hui c’est l’avènement du répinisme, de Rembrandt, de Brodski[74] et de leur concurrent photographe Boulla[75]. Notre réalité est sauvée du ‘rachitique Matisse’, de l’idiot Picasso et de l’imbécile formaliste Malévitch. »[76]

    Après l’apparition de son cancer à la toute fin de 1933, sa vie, jusqu’à sa mort en mai 1935, devient une Passion, même si sa femme et ses proches lui cachent la gravité de son mal.  Kazimir Sévérinovitch, « Pan Kazia » [Monsieur Kazia en polono-ukrainien], comme l’appelle affectueusement Matiouchine, n’en perd pour autant son sens de l’humour. En témoignent ces vers faussement de mirliton qu’il envoie à Ivan Klioune, quelques mois avant sa mort, avec une signature burlesque :

    « Ivan Vassiliévitch, mon cher ami,

    Dans l’art l’air est tout pourri,

    Et ma vie tient à un cheveu

    Et je fonds comme  cire au feu

    Est-ce que vraiment mes jours sont comptés

    Voir le printemps plus ne pourrai

    Ni le Nouvel Art.

    Je suis triste, mon âme est affligée

    Je rêve de peinture les nuitées

    Je me dresse et suis pris de tremblements

    De prendre le pinceau suis impuissant

    Les toiles sont là et les couleurs sèchent

    Ma maladie, elle, ne s’assèche

    Je gis dans les fers de ma féroce maladie

    Rivé à sa couche gaillard est mon esprit

    Tel un fleuve aux eaux en furie

    Il emporte tout. Sain est mon esprit

    Il brisera les fers.

    Aïvazovski-Listikov

    Sébastopol »[77]

    À la fin de 1934, se produit l’assassinat de Kirov à Léningrad, on arrête Véra Ermolaïéva (qui mourut dans les camps) et Vladimir Sterligov; on soumet à des interrogatoires policiers Konstantine Rojdestvienski et Nikolaï Souiétine. Le dernier mois (avril-mai 1935), Kazimir Sévérinovitch  est entre la vie et la mort, on lui administre de la morphine pour soulager un peu ses douleurs. Les photographies de cette période montrent un homme         au visage émacié, étonnamment semblable avec sa barbe aux saints moines de la tradition chrétienne. Ivan Klioune,  qui a fait un dessin de l’artiste sur son lit de morte (Andersen, p. 14), a pu écrire :

     » Non, ce n’était pas Malévitch, mon vieil ami, c’était quelqu’un d’autre, c’était l’incarnation du Christ descendu de la Croix et exténué de souffrance, comme l’ont représenté les peintres du début de Moyen Âge, italiens et byzantins. »[78]

    Les funérailles civiles eurent lieu à la Maison des Artistes de Léningrad.[79] Le cercueil avait été dessiné et peint par Souiétine et Rojdestvienski, un « architectone » dit sa biographe[80], avec les côtés en noir, blanc et vert, et dessus, au chevet, un carré noir et au pied, le cercle noir, donc sans la croix noire (on était à une époque d’antichristianisme et d’athéisme militants). Comme Malévitch avait manifesté le désir d’être incinéré, son corps fut transporté par train à Moscou où se trouvait un crématorium, puis l’urne fut enterrée à Nemtchinovka au pied d’un chêne. À la suite des vicissitudes de la Seconde guerre mondiale, la tombe se perdit et jusqu’à aujourd’hui reste ouverte la question de la création d’un mémorial dans la zone de la sépulture primitive.

    Je voudrais terminer cette esquisse biographique en citant le début du poème que le poète « absurdiste » Daniil Kharms lut le 17 mai 1935 lors de la veillée funèbre à Léningrad :

    « Le jet de la mémoire rompu

    Tu regardes alentour, ton visage fièrement affligé.

    Kazimir est ton nom.

    Tu regardes s’obscurcir le soleil de ta salvation. »

     

    [1]  Malévitch s’est parfois identifié parodiquement au célèbre roi de Pologne

    Casimir le Grand (Kazimierz III Wielki, 1309-1370)

    [2]  « Monsieur Kazia » en polono-ukrainien. Matiouchine s’adresse ainsi à Malévitch dans une lettre. Quant à Malévitch, il a pu signer ses lettres à Matiouchine « Votre Kazik »

    [3] S. Timofiéïev, « Dispout o sovremiennoï jivopissi » [Débat sur la peinture contemporaine], Dien’, 24 mars 1913, Malévitch sur lui-même, T. II, p. 518

    [4] Malévitch n’a fait baptiser sa fille Galia et son fils Tolia, nés de son premier mariage, que pour qu’ils puissent entrer à l’école. Vladimir Bogdanov,  neveu de Malévitch, fils de sa soeur, Maria Sévérinovna, dit que sa grand- mère Lioudviga  n’avait pas une très grande pratique religieuse, mais que lui avec sa mère Maria,  fréquentaient l’église orthodoxe de Tryphon Martyr à Moscou (cf. Malévitch o sébié…, op.cit., T. II, p. 21)

    [5] En 1889, le gouvernement de Volhynie comptait 1.722.148 orthodoxes, 193.142 catholiques romains, 102.139 protestants, 8003 Hussites, 313.220 Juifs. À l’époque tsariste, on inscrivait sur les passeports, non pas la nationalité d’origine (tout le monde était « russe »), mais la religion, alors qu’après la Révolution d’Octobre on indiquait uniquement la nationalité, tout le monde étant « soviétique ». C’est ainsi que Malévitch, un Russe catholique romain avant les années 1920,  s’est dit Ukrainien après la Révolution de 1917, ne mentionnant son origine polonaise que lors de son  voyage à Varsovie en 1927 et sur une demande de séjour à Paris auprès de Larionov à la même époque.

    [6] Sur la généalogie de Malewicz et de sa famille, voir l’ouvrage essentiel de Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, Krakow, Universitas, 2002, p. 25 sqq.

    [7] Voir les mémoires de Lioudviga Alexandrovna Malévitch, dans Malévitch sur lui-même, T. II, p. 54-55

    [8] Malévitch. Colloque international, p. 155

    [9] Cf. Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur, o.c. p. 52

    [10] Ibidem, p. 51

    [11] Ibidem, p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important  de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in K.S. Malevich, The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III,  Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33

    [12] Malévitch. Colloque international, p. 154

    [13] Ibidem

    [14]  Ibidem, p. 156

    [15] Ibidem

    [16] Les varényky sont de gros raviolis en forme de petits pains, garnis de divers  ingrédients (choux, champignons, fromage blanc, cerises anglaises etc.)

    [17]  Voir la description succulente du marché de Konotop dans Malévitch. Colloque international, p. 159; sur le séjour de Malévitch à Konotop, voir : Nina Velihora, Chliakhamy Malevytcha. Zoupynka-Konotop/Along the Roads/ Malevich-Station-Konotop. 1894-1895, Kiev, « Mystetstvo », 2011

    [18] Malévitch. Colloque international,  p. 156

    [19] Viktoria Sévérinovna Zaïtséva, Vospaminaniya o bratié [Souvenirs sur mon frère], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 9

    [20] O.K. Matiouchina, « Iz rasskazov o Malévitché » [Quelques récits sur Malévitch], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 47

    [21] Ibidem

    [22] Malévitch. Colloque international,  p. 155

    [23] N. Khardjiev, Malévitch. Colloque international, p. 162, 170

    [24] Cf. Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], in Malévitch i obchtchestvo Souprémous  [Malévitch et la Société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009, p. 203 sqq.

    [25] V.S. Zaïtséva, « Vospominaniya o bratié » [Souvenirs sur mon frère », Malévitch sur lui-même,t. II, p. 9

    [26] Malévitch. Colloque international, p. 159

    [27] Malévitch. Colloque international, Ibidem

    [28] Ibidem

    [29] Kazimir Malévitch « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Écrits IV, op.cit., p. 56

    [30] Ibidem, p. 57

    [31] Malévitch. Colloque international…, p. 162

    [32] Kazimir Malévitch, « Konotop », cité par Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 204

    [33] Ksénia Boukcha, Malévitch, Moscou, Molodaya gvardiya, 2013, p. 37

    [34] I.V. Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même, t. II, p. 61; voir l’excellent article de John E. Bowlt, « Kazimir Malevich and Fedor Rerberg », in : Rethinking Malevich (ed. Charlotte Douglas et Christina Lodder, London, The Pindar Press, 2007,  p. 1-26

    [35] Klioune rapporte qu’il a rencontré dans la Galerie Chtchoukine Piotr Kontchalovski, Machkov, Larionov, Natalia Gontcharova, Grichtchenko et d’autres cf. « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », Malévitch sur lui-même., t. II, p. 65

    [36] Voir Ksénia Boukcha, Malévitch, op.cit., p. 29

    [37] Ivan Klioune, « Kazimir Sévérinovitch Malévitch. Souvenirs », op.cit.,  p. 69

    [38] N.A. Malévitch, Iz pissiem [Extraits de sa correspondance], Malévitch sur lui-même, t. II, p. 37

    [39] A.N. Benois, « Vystavka ‘Soyouz molodioji » [L’exposition de l’Union de la jeunesse], Rietch’, 21 décembre 1912, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 517

    [40] Cf.Dimitri Mérejkovski, « Un nouveau pas du mufle qui vient » [1914],  K. Malévitch, Écrits,  p. 605-615

    [41] Voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1963-1914, op.cit., p. 209-219

    [42] Voir Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi« , o.c. p. 129-146

    [43] Lettre de Malévitch à David Bourliouk, 26 novembre 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 75

    [44] Lettre de Malévitch à Matiouchine, octobre-novembre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73. Cf. Alexandra Chatskikh, Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], op.cit., p. 203-229

    [45] « Otmiéjévavchiyéssya ot Larionova. Pis’mo v rédaktsiyou » [Ceux qui se sont démarqués de Larionov. Lettre à la Rédaction], Nov’, 1914, N° 12, trad. française dans Kazimir Malévitch, Écrits, p. 28

    [46] K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 68

    [47] En français, voir Frédéric Valabrègue, op.cit., p. 78 sqq.

    [48] Lettre de Malévitch à Matiouchine, début janvier 1915, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 65. Aliagrov-Jakobson a publié avec Kroutchonykh, cette année 1915, un livre futuriste Plivre transmental [Zaoumnaya ghniga] avec des gravures en couleurs d’Olga Rozanova qui mit sur la couverture un collage-découpage représentant un coeur sur lequel était cousu un petit bouton blanc.

    [49]  Lettre de Malévitch à Matiouchine du 31 octobre 1915, Malévitch sur lui-même, p. 73

    [50] Cf. Guéorgui Kovalenko, « Alexandra Exter. Piervyïé kievskiyé gody » [Les premières années kiéviennes », Iskoustvoznaniyé, Moscou, 2005,  N° 1, p. 547 sqq. En anglais,  voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, Yale University Press, New Haven and London, 2012, p. 54-100

    [51] Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, N° 1, 1995

    [52] Malévitch o sébié…, p. 101

    [53] En français, voir Claire Le Foll, L’École artistique de Vitebsk 1897-1923 : éveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002

    [54] Je renvoie à ma « Postface » de Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, p. 87-93

    [55] Voir la traduction française : Viatcheslav Ivanov, Mikhaïl Gerchenson, Correspondance d’un coin à l’autre (traduction de Charles du Bos et Hélène Iswolsky, 1930). Notons que Martin Buber en a fait faire en 1923 une traduction allemande dans la revue Die Kreatur.

    [56] Pour une analyse détaillée de ce livre, voir Alexandre Bourmeyster, « La Correspondance d’un coin à l’autre. Dialogue ou représentation? », Cahiers du monde russe : Russie, Empire russe, Union soviétique, États indépendants, 1994, vol. 35, N° 35-1_2, p. 91-103

    [57] M.M. Bakhtine, Biessiédy s V. D. Douvakinym [Conversations avec V.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p. 158-159

    [58] Lettre de Malévitch à Lissitzky du 11 février 1925, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 171

    [59]  A.V. Lounatcharski, « Rousskiyé khoudojniki v Berlinié » [Les artistes russes à Berlin], Ogoniok [La Lueur], 1927, N° 30, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 546

    [60] Alexeï Gane « Information sur Kazimir Malévitch » [Spravka o Malévitché], Sovrémiennaya arkhitektoura, 1927, N° 3, repris dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 539

    [61] Ibidem, p. 541

    [62] Lettre de Malévitch à N.A. Malévitch du 23 février 1927, Malévitch sur-lui-même., t. I, p. 255

    [63]  Lettre de Malévitch o N.A. Malévitch d’août 1929, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 259

    [64] Sur les séjours de Malévitch à Varsovie, l’étude la plus détaillée est donnée par Andrzej Turowski, Malewicz w Warszawie. Rekonstrukcje i symulacje, op.cit., p. 140-218

    [65] Helena Syrkus, « Kazimierz Malewicz » [1976], traduction russe dans Malévitch sur lui-même, t. II, p. 367

    1. [66] En français, voir Xavier Deryng, « Malévitch et la Pologne », Colloque international, p.91-95; du même, le  dossier « Malevič et Peiper », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, 1980, N° 3

    [67] Tadeusz Peiper, « W Bauhasie » [Au Bauhaus] [1927], traduction russe dans Malévitch o sébié…, p. 376

    [68] Hans von Riesen, « Malewitsch in Berlin », in Avant-Garde Osteuropa 1910-1930, Kunstverein Berlin, Akademie der Künste, 1970

    [69] Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : ‘Écoutez,  parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas’. Il dit en riant :’Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste’ », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, 1997, Jacqueline Chambon, p. 212

    [70] Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], Die Russen in Berlin 1910-1930, Stolz-Berlin, 1995, p. 34

    [71] Voir le facsimilé des trois pages du manuscrit de Malévitch Le film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux – approche d’un nouveau système plastique architectural[1927] avec traduction française de Valentine et Jean-Claude Marcadé in : Christophe Czwiklitzer,  Die Handschrift der Maler und Bildhauer vom 15. Jahrhundert bis heute. Vorwort von Jean Cassou. Katalog einer Autographensammlung/ Lettres autographes de peintres et sculpteurs du XV. siècle à nos jours. Préface de Jean Cassou. Catalogue d’une Collection d’autographes, Paris, Art-C.C., 1976, p. 487-488

    [72] Lettre de Malévitch au peintre Liev Antokolski du 15 juin 1931, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 227

    [73] Lettre de Malévitch à Ivan Klioune du 2 décembre 1932, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 235

    [74] Isaac Brodski (1883-1939) peintre officiel dans la Russie soviétique.

    [75] Karl Boulla (1855-1929)  photographe d’origine allemande, célèbre depuis la fin des années 1890 pour ses clichés dans le journal Niva; il avait un atelier photographique sur la Perspective Nevski à Saint-Pétersbourg autour de 1910; il est considéré comme « le père du photoreportage russe »

    [76] Lettre de Malévitch à Grigori Petnikov du 15-28 juillet 1933, Malévitch sur lui-même, t. I, p. 239, 240,  voir les notes concernant l’article de Nikolaï Boukharine, membre du Politburo du Parti Communiste de l’URSS, « Quelques réflexions sur la peinture soviétique », Izvestiya, 11 juillet 1933

    [77]  Ivan Aïvazovski (1817-1900) est  un peintre réaliste arméno-ukrainien, célèbre pour ses centaines de marines de la Mer Noire; plusieurs sont consacrées à la ville criméenne de Sébastopol (la « Ville de l’Empereur »), en particulier L’entrée dans la baie de Sébastopol (1852). Sans doute une allusion au célèbre en son temps paysagiste allemand sécessionniste barbizonniste Walter Leistikow (1865-1908).

    [78] Cité par Ksénia Boukcha, o.c. p. 297

    [79] Voir Frédéric Valabrègue, o .c., p. 261 sqq.,

    [80] Ibidem, p. 300

  • Bonne fête du Voile de la Mère de Dieu!

    С ПОКРОВОМ ПРЕСВЯТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.
    Alors il faut prendre son courage à deux mains.
    Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.
    Être hardi. Une fois.
    S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.
    Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.
    À celle qui intercède.
    La seule qui puisse parler de l’autorité d’une mère.
    S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure.
    Parce qu’aussi elle est infiniment douce. À celle qui est infiniment riche.
    Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.
    À celle qui est infiniment haute.
    Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.
    À celle qui est infiniment grande.
    Parce qu’aussi elle est infiniment petite.
    Infiniment humble.
    Une jeune mère.
    À celle qui est infiniment jeune.
    Parce qu’aussi elle est infiniment mère. À celle qui est infiniment joyeuse.
    Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse. À celle qui est infiniment touchante.
    Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.
    À celle qui est toute Grandeur et toute Foi.
    Parce qu’aussi elle est toute Charité. À celle qui est Marie.
    Parce qu’elle est pleine de grâce.
    À celle qui est pleine de grâce.
    Parce qu’elle est avec nous.
    À celle qui est avec nous.
    Parce que le Seigneur est avec elle. »

    Charles Péguy
    (Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, extraits.)

  • DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

    DOUBOVYK OU LA PEINTURE EN ACTION MÉTAPHYSICO-POÉTIQUE

    L’oeuvre picturale opulente d’Alexandre Doubovyk a connu une première large reconnaissance à partir des années 1990, qui ont vu la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Ukraine. Cependant son travail créateur avait commencé à se manifester de façon originale dès les années 1960, c’est-à-dire après un certain « dégel » qui a suivi la mort de Staline en 1953 et il est devenu d’une totale originalité dans les années 1970-1980, portant la griffe inimitable de l’artiste ukrainien : espace construit, sujets énigmatiques, polychromie totalement idiolectique.

    Face au réalisme socialiste alors dominant dans les années 1950-1960 et ne souffrant pas de déviation « formaliste », Doubovyk bâtit, dans une totale liberté créatrice, un monde d’une richesse inouïe.

    Son oeuvre coïncide avec ce que l’on appelle, mal selon moi, le « Postmodernisme ». En réalité, il s’agit d’une nouvelle modernité, héritière de toute une série de mouvements avant-gardistes depuis le début du XXe siècle où dominent conceptuellement l’Abstraction (lyrique, néo-plastique, sans-objet) et picturologiquement la libération de la couleur (impressionnisme, fauvisme), la construction géométrisante (cubisme, purisme, constructivisme), la libération de la ligne (Art Nouveau, primitivisme), le sur-réel (alogisme et supronaturalisme malévitchiens, surréalisme européen). Ainsi, l’artiste de la seconde moitié du XXe siècle vit sur un héritage. Et les nouveaux mouvements, comme l’Action Painting, le Minimal Art, l’art informel, l’art brut, l’art conceptuel, l’Arte Povera et les performances ne font que porter à leurs conséquences maximales des éléments partiels de tel ou tel mouvement, un peu comme les sectes religieuses qui privilégient dans les Écritures quelques passages dont ils gonflent l’importance et érigent en nouveau dogme…

    Doubovyk est lui aussi un héritier et il assume pleinement cette situation, ne cherchant pas, selon les conceptions européo-centristes freudiennes, à « tuer le père ». Il n’appartient à aucun groupe[1] et prendra ce qui paraît indispensable à sa « nécessité intérieure » et le reconstruira, comme Malévitch y avait invité les novateurs dans les années 1920, en particulier à l’Institut d’art de Kiev en 1928-1930[2]. Toute l’oeuvre de Malévitch est, en effet, fondée sur ce principe poïétique reconstructeur. Il ne s’agit pas de « copier » des modèles, mais de tirer, à partir de structures formelles et des spécificités coloristes existantes choisies, des quintessences nouvelles correspondant au Kunstwollen personnel de l’artiste. Ce n’est pas un hasard si Doubovyk a consacré un texte extraordinairement pénétrant au « Palimpseste ». Il y parle de la vie comme d’un jeu constructif, en citant la παιδεία (paideía), l’éducation des enfants, dans le Livre VII (803c) des Lois de Platon[3]

    D’où chez Doubovyk cet attrait pour le palimpseste qui permet de jouer avec les diverses strates des objets et des faits de la vie. Et l’artiste ukrainien ajoute une dimension cosmique confucéenne au ludisme platonicien, en citant une maxime de Confucius dans laquelle il voit le « Palimpseste de l’esprit » :

    « Un homme est mesuré non pas des pieds à la tête, mais de la tête aux cieux »[4]

     

     

    ANNÉES 1960

    Les toiles des années 1950-1960 sont encore figuratives mais bousculant les codes du réalisme socialiste qui était la norme officielle alors en URSS. Ces toiles ont déjà des structures et des motifs que l’on retrouvera dans la création non-figurative de l’artiste à partir des années 1970.

    Parmi les autoportraits des années 1950, celui de 1953 est, certes réaliste, mais sa quasi-monochromie noire avec la seule tache de lumière mêlant ténébrisme et luminisme a de mystérieux accents caravagesques.  Quant à l’Autoportrait de 1958 (le peintre a 27 ans), il est un clin d’oeil vers le style moderne, c’est comme un rêve émanant de son cerveau : on aperçoit la silhouette d’une célèbre toile de Nestérov qui se trouve au Musée national russe de Saint-Pétersbourg, représentant la fille du peintre Olga. L’Autoportrait de 1968, donc dix ans plus tard, entouré d’une floraison qui sature le fond de la toile renvoie déjà au style fauviste primitiviste du Valet de carreau, à la Machkov. On le voit, l’artiste ukrainien « apprend » encore chez les grands anciens, mais ne les copie pas et déjà sa spécificité et son originalité se font voir de façon déterminée.

    Le format des compositions de cette époque est relativement grand. La création de Doubovyk, a dès le début, le sens et le souci de l’espace, ce qui sera une constante dans l’ensemble de sa production jusqu’à aujourd’hui. Cet espace est construit. Dans cette période de recherche, de la fin des années 1950 aux années 1960, même si l’on sent encore une hésitation dans le choix des référents, le peintre ukrainien montre déjà une forte personnalité comme cela se voit dans une toile déjà très construite comme Les physiciens-atomistes (1963), ou bien L’Opération (1965), Piquet de grève (1966), Wernigerode (1968 et 1970), voire les toiles alliant la souplesse des lignes, les plans plus géométriques et une légèreté décorative primitiviste – Portrait de mon frère, L’aube (1962), Poupée(1965), Amsterdam (1970) ; cela est caractéristique aussi des paysages nordiques qui révèlent une connivence coloriste avec la meilleure peinture finnoise :  Le lac Ladoga (1953), Carélie (1958) Paysage (1968), cela s‘allie également, dans des oeuvres comme Oïkoumène (1963), Îles lointaines (1969), Le lac Ladoga (1967), Tranquillité (1970), à une  cosmicité originelle des formes. Ces éléments de décorativisme primitiviste sont particulièrement présents dans Portrait de M. Jouravel’(1966), dans La fillette au cerceau ou le magnifique Portrait d’Irina.

    DU RÉALISME POÉTIQUE AUX CONSTRUCTIONS POLYCHROMES

    À partir des années 1970, on voit déjà l’affirmation par Doubovyk de son individualité exceptionnelle. Tous les éléments des cinquante années ultérieures de travail sont déjà là.

    Ce que Doubovyk retient de l’art construit, c’est une abstractisation du cubisme historique, en somme une géométrisation abstraite des éléments picturaux, par exemple dans Maison (1975). De plus, le traitement de la couleur, la polychromie triomphante de l’art doubovykien se situe dans l’héritage du suprématisme malévitchien et de l’art populaire ukrainien. Malévitch est souvent cité dans les écrits du peintre et on rencontre dans beaucoup d’oeuvres de Doubovyk un dialogue avec l’auteur des « Carrés » (voir, par exemple, Métamorphoses (1989, G-383-5-400 ; 199O, G-384-5-401,1991, G-385-5-402 et G-385-5-403) où les formes quadrangulaires s’ouvrent sur de nouveaux mondes formels et colorés comme dans la toile Carré noir, 1980). On a donc ici une nouvelle poétique qui s’empare des acquis d’un passé récent pour créer son propre système.

    Dans des oeuvres comme Clepsydre (1977), Harmonie (1975), la série des toiles intitulées « Signes » (fin des années 1970), Éternité (1978), Orgue (1979), Arche (1978), Nirvana (1989), Souvenir de Poitiers (1992), les Peintures murales de Notre-Dame des Anges à Berre-les- Alpes (1996), l’espace est construit comme une architecture.

    La verticalité donne un caractère monumental à ces images qui disent l’intemporalité. Ce n’est pas un hasard si sa première monographie de 2005 commence par un article intitulé « Chronique de l’espace » :

    « L’espace détermine la place d’un certain tout – dans la variété cosmique où est réalisée la cinquième dimension – l’éternité. »[5]

    La verticalité, c’est la vie, l’envolée dans le cosmos, comme on peut l’admirer à partir du début des années 1990 dans la série des Triomphateurs (un des plus beaux exemples est Le Triomphateur de 1991 qui a fait l’objet d’un timbre de la Poste nationale d’Ukraine en 2019). Ce sont les êtres et les choses au coeur de l’infini universel. On trouve un exemple de ces éléments dans le tableau Vol dans l’espace (1976).

    On remarque aussi, dès les premières oeuvres de l’année 1970, où la verticalité est dominante, que celle-ci s’inscrit sur de larges bandes rectangulaires qui rythment horizontalement le quadrangle de la toile, comme une métaphore abstraite de la terre et du ciel, de la mer et du ciel.  Ainsi, des gouaches de la série « le Grand Conseil » 1992, – G-082, G-085), Anniversaire (1993, J-020), Espace (1994), Méditation (1996).

    Cela a été particulièrement développé dans la peinture occidentale après la Seconde guerre mondiale. Réinterprétant sans doute beaucoup de paysages de l’âge d’or hollandais, voire du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, organisant la surface picturale en deux segments signifiant la terre et le ciel, ou encore dans les bandes horizontales du « supronaturalisme » de Malévitch à la fin des années 1920 et au début des années 1930, les artistes occidentaux de la seconde moitié du XXe siècle ont poursuivi cette abstractisation de ces larges rayures. Nicolas de Staël a magistralement exploité ce procédé, comme Rothko chez qui cette double-triple segmentisation de la surface picturale culminera dans la duplication noire-grise des dernières toiles de 1969. La toile de Doubovyk Espace(1993) est paradigmatique de cette poétique : la séparation du ciel et de la terre est dominée sur la bande supérieure par un cercle qui est comme la métonymie du système solaire de l’Univers tel que l’homme peut le percevoir. Le peintre a lui-même donné des clefs mystiques et spirituelles de cet équilibre qu’il établit entre l’horizontalité et la verticalité[6], incarné dans le monde mystique et spirituel de façon différente que chez Mondrian qui, lui, procède par équivalents sémiologiques minimalistes du réel, alors que la poétique de Doubovyk utilise un vocabulaire abstrait pour dire le monde dans sa complexité

    Notons ici, en ce qui concerne la conception spatiale doubovykienne, la prédilection pour les toiles carrées, encore un signe de connivence avec Malévitch. Le carré est une fenêtre qui ouvre sur la vie, elle est un microcosme métonymique du macrocosme universel.

    Aux éléments constructivo-suprématistes s’ajoute, dès le début, une fascination pour le sur-réel, mais sans que l’artiste ne se laisse jamais entraîner dans les interprétations freudiennes européennes. Un tableau comme La clepsydre de 1977 est une mythification de l’antique horloge qui mesurait le temps par l’écoulement de l’eau à travers son appareillage. Doubovyk en fait un paysage mystérieux, quasi iconique, avec la perspective inversée du temple d’où apparaît l’eau, tandis qu’une énorme flèche rouge vise deux petits nuages et une bannière ornementale en mouvement de dépliement. Cela pourrait passer pour un clin d’oeil du côté du meilleur Magritte avec lequel le peintre ukrainien montre une affinité dans son appétence pour la grande philosophie et les pensées magiques. Le dialogue avec Magritte est frappant dans une toile comme Trapéza (2001), mais le peintre ukrainien reste fidèle à une structure strictement architectonique. Si, de toute évidence, Doubovyk n’est pas « idéologiquement » proche du surréalisme européen, comme nous le dirons plus loin, on constate des corrélations formelles avec ce qui est de meilleur dans ce mouvement : outre Magritte, c’est avec Max Ernst que le peintre ukrainien se confronte dans plusieurs œuvres des années 1990 : les gouaches de la série « Le Grand Conseil » (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), Méditation (J-023), Triomphateur ( 1995) sont des masses qui sont à la fois surface et profondeur, dans « la région frontière du monde intérieur et du monde extérieur »[7]. Des toiles comme le diptyque Le Duel (2000-2010) voient les masses esquisser un mouvement dansant en efflorescences.

    TOTEMS ET FLORALIES PICTURALES

    Un autre vecteur poétique se manifeste chez Doubovyk dès les années 1970, c’est la tendance à « totémiser » les éléments formels géométrisés. Cela se voit particulièrement, par exemple, dans la toile Mirage (1977). Dans une poésie de 2014, le peintre dit :

    « Avec un délice renouvelé

    Se dresse un mirage dans un désert »[8]

    Dans Mirage ou Tables de la loi (1977) apparaît le motif abstrait d’une forme arrondie, formant un seul pictogramme avec une courte colonne. Cela ressemble à un visage sans visage, un peu comme celui des personnages énigmatiques de Malévitch autour de 1930. En fait, nous voyons au cours de toute sa création ultérieure que ce pictogramme devient pour l’artiste ukrainien sa marque de fabrique, sa « mascotte », ayant une valeur polysémique, qu’il résumera dans l’idée de bouquet, ce Bouquet dont il avait nommé une toile de 1965. Tantôt stylisé, tantôt flamboyant (Carnaval, 1987, Carnaval, 1991, Anniversaire, 1993, J-021), réceptacle de tout un monde (Hollande,1971), il aboutit à ce signe abstrait, qui à côté des cercles concentriques et des carrés (Tables de la loi, 1977 (Les fêtes,1979), sont des éléments essentiels du vocabulaire formel du peintre. L’on sait que les roses ont des épines et que la vie n’est pas sans épines : peut-être c’est ce que nous dit la belle toile Bouquet d’épines (2005)

    Dans ses écrits, Doubovyk rejette plusieurs tendances de la modernité. En 2011, il reproche à l’art contemporain d’avoir « perdu l’énergie », d’être « un art d’impotents »[9]. Et d’affirmer :

    « La vie est énergie. La surface plane du tableau est un champ magnétique »[10]

    Il se dresse contre l’ascétisme formel et coloré, contre l’obscurité, mais pour l’hermétisme, contre le freudisme et contre l’idée que l’art est « marginal ; il refuse autant tout nationalisme étroit que le « sur-art » partout et sans frontières (Beuys) ; Il est pour le tableau, pour l’individualité créatrice, pour l’éthique.[11]  Et de proposer :

    « Créer un totem contemporain, des figures et des formes capables d’incarner un maximum de contenu de la conscience et de la foi humaines, celles des idées traditionnelles les plus importantes et les plus stables, un certain centre unifié de la force ‘magique’ en tant que garantie d’un accord et d’une compréhension mutuelle entre les humains ».[12]

    Dans ce « totem contemporain » où Doubovyk voit le vrai visage de son art jusqu’à aujourd’hui, le bouquet, n’a cessé de subir des transformations à partir de sa structure immuable, idéographique ou pictographique, pourrait-on dire. Il se retrouve dans un très grand nombre de tableaux, tel un leitmotiv musical. Dans cet archétype est contenu l’Univers dans sa multiplicité formalo-colorée. Il est un embryon conceptuel de toutes les possibilités d’effloraisons picturales, un germe (Bouquet, 1966, J -042-5-009). Dans Bouquet coupé (1974) il est scindé en deux hémisphères « cervicaux » avec une face sombre et une claire, une qui a besoin d’éclairage et l’autre qui est naturellement, spontanément, source de vie. Ici est magnifiée cette « esthétique florale » que Malévitch décelait chez Fernand Léger, mais qui chez Doubovyk est conditionnée non seulement par le substrat plastique de la peinture d’icônes, mais également par l’incroyable richesse de l’art populaire de sa patrie. Cela est magnifiquement représenté dans la gouache intitulée Ukraine (1995). C’est dire que la « floralité » doubovykienne fait exploser les constructions strictes dans un feu d’artifice coloré. En cela il est unique dans l’abstraction coloriste du XXème siècle. Selon moi, une Sonia Delaunay, qui nous a dit que sa mémoire picturale avait sa source dans la polychromie du monde ukrainien de sa petite enfance, pourrait ici être invoquée, mutatis mutandis, pour cette féérie coloriste. Mais, évidemment, la picturologie de Sonia Delaunay est tout à fait autre que celle de Doubovyk, elle est plutôt du côté musical que du côté architectonique. Et puis elle ne recherche pas, comme le fait Doubovyk, de nouveaux dialogues sémantiques, ni de nouvelles réinterprétations des modes picturaux.

     

     

     

    PALIMPSESTE ET LUDISME

    De là l’importance chez Doubovyk de deux éléments propres à sa poétique : le palimpseste et le jeu, comme nous l’avons brièvement mentionné plus haut.

    Ce n’est pas un hasard si le peintre ukrainien a choisi comme un des paradigmes essentiels de sa création cette métaphore désignant une surface (parchemin, manuscrit ou tablette) où l’on a écrit un texte nouveau sur un texte effacé. Écrire, c’est peindre en grec, en ukrainien, en russe, comme en chinois. « L’oeuvre de Doubovyk est un palimpseste » a écrit le critique ukrainien Alexandre Soloviev[13]. Les connaissances de l’artiste sont très érudites comme en témoignent ses écrits, traités et pensées. Cela lui permet de faire dialoguer le présent avec le passé occulté. Plusieurs toiles du début des années 2000 s’appellent Dialogue, Duel ou Labyrinthe. Écoutons l’artiste :

    « L’essence du palimpseste est l’insatisfaction du présent et la quête de la révélation […] Nouvelle lecture d’un texte usé […] Apparition d’un nouveau sens et d’ »une nouvelle énergie ».[14]

    Le palimpseste est « une sape de la conscience« , « la combinaison et la confrontation des images, des faits, des symboles, des nanotechnologies et des strates archaïques de la conscience sur une multitude de niveaux »[15].

    Le palimpseste n’est pas celui qu’il trouve en Europe lorsqu’il visite à Francfort le 1er septembre 2011 l’exposition de Francisco Clemente, justement intitulée « palimpseste » :

    « Des pigments de couleurs mélangés à l’urine. J’éprouve alors une rupture : l’art contemporain donne une sensation d’ennui, de je ne sais quoi de perpétuellement vu et revu depuis longtemps ».[16]

    Ainsi, le dialogue est un thème favori des toiles doubovykiennes, il est aussi à l’oeuvre dans les palimpsestes qui confrontent présent et passé. Il y voit, en partie, une référence à la conception byzantine qui rejette « le ” moi ” au profit de ” l’au-delà du moi ”, c’est-à-dire de l’esprit. D’où les dialogues, d’où la verticalité en tant qu’axe autour duquel cet esprit mène sa ronde. Structure permanente. »[17]

    Les juxtapositions, les mises en abyme, les symboles qui sont « une zone-tampon entre le monde humain rationnel et le chaos, l’inconnaissable »[18], sont le fruit d’un des vecteurs essentiels de la poïétique de Doubovyk, le jeu. Nous avions noté au début que l’artiste ukrainien se réfère explicitement au passage du VIIème Livre des Lois de Platon où le philosophe grec affirme que le jeu fait partie de l’éduction de tous les citoyens, des artistes, des soldats et des philosophes :

     « Je dis qu’il faut s’appliquer sérieusement à ce qui est sérieux et non à ce qui n’est pas sérieux; que par nature la divinité est digne de tout sérieux marqué de bonheur, mais que l’homme […] a été fabriqué comme un jouet de la divinité, et que cela constitue du point de vue de son être ce qu’il y a de meilleur en lui : c’est donc en se conformant à ce mode d’être, en jouant aux plus beaux jeux possibles, que tout homme et toute femme doivent ainsi passer leur vie.[19]

    Après Platon, la pratique ludique dans tous les arts et la littérature sur le jeu sont très abondantes. Je me contenterai de mentionner quelques faits qui situeront la création de Doubovyk dans cette ligne universelle. En 1938, le savant hollandais Johan Huizinga fit paraître un essai pionnier intitulé Homo ludens, où il montre les dimensions esthétiques du jeu :

    « Les termes dont nous pouvons user pour désigner les éléments du jeu, résident pour une bonne part dans la sphère esthétique. Ils nous servent aussi à traduire des impressions de beauté : tension, équilibre, balancement, alternance, contraste, variation, enchaînement et dénouement, solution ».[20]

    L’art partage avec le jeu social son total désintéressement par rapport à l’utilitarisme : comme lui, il est gratuit et improductif. Les deux participent à la « cérémonialisalition » symbolique, permettant de combler l’angoisse existentielle que provoque le mystère du monde et de l’homme. Celui-ci a depuis toujours, afin d’assurer un équilibre par rapport à sa vie laborieuse, institué le jeu, depuis le jeu sacré liturgique jusqu’à la carnavalisation de la vie que le théoricien de la littérature russe Bakhtine a érigé en catégorie universelle à partir de la vie et de l’oeuvre de Rabelais.

    L’instinct ludique, le Spieltrieb de l’homme, a été affirmé dans l’esthétique de Schiller, pour laquelle le jeu est toujours authentique dans la mesure où il est libéré de toute exigence de réalité.[21]

    Et on ne saurait oublier que le peintre, designer, poète, penseur Alexandre Doubovyk est du même pays que le premier philosophe religieux slave Skovoroda, platonicien, quoi qu’en ait dit le grand phénoménologue kiévien Goustav Chpet[22].  Hryhoriy Skvoroda parle de choses sérieuses en s’amusant, avec joie. Il revendique l’amusement – en ukrainien, zabava ; les Grecs nommaient   diatribe les jeux rhétoriques sur l’agora chez Aristophane ; en vieux-slave il y avait le gloum, la plaisanterie… Toutes ces formes ludiques sont la « cime (la corypha), le sommet, la fleur et le grain de la vie humaine.[23]. Dans une dédicace à son ami Kovalinski, le penseur ukrainien écrit :

    « Beaucoup demandent : mais que fait donc Skovoroda ? À quoi s’amuse-t-il ? Eh bien, moi je suis dans la joie en parlant du Seigneur. Je suis dans la gaîté en parlant de Dieu mon Sauveur […] n’est-il pas vrai que chacun chérit son propre amusement ? »[24]

    Je note aussi que l’Ukrainien Malévitch n’hésite pas à faire des comparaisons humoristiques dans tous ses écrits, voire dans l’appellation de certains tableaux suprématistes… J’ai pu parler de « l’humour grave » malévitchien face aux « gamineries sérieuses » de Marcel Duchamp…

    Enfin, encore pour rester dans le domaine ukrainien, je mentionnerai le philosophe ukrainien contemporain Konstantine Sigov a mené depuis la fin des années 1970 ses recherches scientifiques sur le jeu, ce qui a abouti à son livre Le jeu comme problème de l’anthropologie philosophique, paru à Kiev en 1991.[25]

    Donc Alexandre Doubovyk s’inscrit bien dans un vecteur éthologique propre à son pays, mais qui, évidemment, se retrouve dans d’autres cultures. Platon, dont se réclame Doubovyk, a donné les bases comportementales philosophiques à beaucoup de penseurs ou d’artistes. Je ne citerai ici que Nietzsche qui voulait faire danser les idées (voir Die fröhliche Wissenschaft – le Gai Savoir). Ou encore Robert Delaunay[26], sans parler de Picasso ou d’Alexandre Calder[27]

    Bien entendu, la poétique d’un Calder et celle de Doubovyk sont totalement différentes. Mais la volonté ludique a mené ces artistes à ne pas se limiter à un seul genre pictural. L’art de Doubovyk est également polyvalent. L’artiste a travaillé dans le domaine de la mosaïque, des vitraux, de la tapisserie, de la peinture murale, de la mise en forme de livres, de l’agencement d’intérieurs. Ses propres albums sont à eux seuls des chefs-d’oeuvre, ils sont des oeuvres d’art total, des Gesamtkunstwerke, mêlant l’écriture cursive, le collage, la peinture. Ces Cahiers sont le journal intime d’un peintre, d’un designer, d’un poète et d’un penseur (ils sont plus de 50), où sont entremêlés des collages de toutes sortes d’objets, des découpages, des reproductions, des réflexions, des peintures personnelles. C’est un témoignage capital pour les futurs auteurs de monographies et de biographies sur l’artiste, car ces journaux portent un témoignage passionnant sur ses pensées, ses intérêts, son rapport au monde et à l’art au cours des années.

    Par exemple, l’album Le Bloc-notes 25 d’août 2011 à janvier 2012 est une magnifique enluminure moderne qui témoigne de l’invention joyeuse de l’artiste, met en scène ses pensées, ses intérêts artistiques, ses leitmotivs, en utilisant le collage de coupures de journaux ou de livres, les graffiti. Le peintre nous livre la signification de ces bloc-notes :

    « Ces travaux sont un total artefact qui ne s’achèvera jamais, qui est devenu un ”herbier”, un rassemblement et un déploiement de pousses, de codes, de signes, toujours nouveaux et d’interprétations des fragments d’espace et de temps dans la conception du palimpseste. »[28]

     Il y a dans ces enluminures un côté bande dessinée et filmographique Là aussi on note un certain goût pour le baroque qui peut coexister avec le caractère construit dominant. J’y vois pour ma part une ligne qui est très présente dans l’art ukrainien de façon générale (je pense, par exemple dans la peinture du XXème siècle, à la Kiévienne Alexandra Exter).

    Et la petite merveille qu’est le livre Bouquet de 2019 fait alterner les poésies de l’artiste sur une page avec des graphismes de figures humaines construites comme des totems assyriens qui auraient traversé les théâtres grec, élisabéthain, japonais et les symphonies hiéroglyphiques de Kandinsky. Ce sont de somptueux acteurs aux atours les plus variés d’un théâtre féérique où l’on devine les passions, les émois, les tristesses, les jubilations. Ces figures sont tantôt des autoportraits, tantôt des idoles humaines, hommes et femmes ; ils sont          aussi les silhouettes somptueuses de personnages bibliques, tels qu’ils apparurent dans l’art doubovykien,  par exemple, dans le triptyque Prophète  (1989) ou dans Dialogue (1998, G. 093), voire des apparitions d’un autre monde (Fantômes,  1990, G-065) Il s’agit également d’un journal intime poético-pictural qui met en scène les épisodes heureux, rêvés, réels, les doutes, la vie et la mort, l’éternité. On assiste à un merveilleux dialogue entre une poésie de haute volée et un dessin symphonique.[29]

     

    ALOGISME ET SURRÉALITÉ

     

    Ce festival ludique s’est aussi traduit dans l’évolution de l’art de Doubovyk.

    Abstrait et non figuratif pendant les trente dernières années du XXème siècle, il aborde le XXIème siècle en faisant dialoguer le sans-objet et l’objet, l’abstrait et le figuratif. L’artiste se met lui-même en scène dans une théâtralité ludique comme en témoigne une toile comme Bonjour, M. Doubovyk (2001) où l’on voit une surface carrée partagée en deux rectangles verticaux, l’un noir, l’autre bleu. Sur le rectangle noir – une masse informe, une idole fantastique colorée, sortie d’un songe, d’où le peintre, enveloppé dans une toge multicolore, sur le rectangle bleu tire des formes élémentaires. C’est le jeu du créateur faisant apparaître des formes et des couleurs de l’inconscient, voire du subconscient, voire de l’informe chaotique….

    On constate cette même confrontation de l’homme avec autre chose que lui dans Rencontre sur un sentier de montagnes (2001), et dans Ce qui se tient derrière la porte (2001) un personnage à la bougie, sorti d’un tableau de Georges de La Tour, essaie de pénétrer les secrets de l’au-delà des choses.

    À partir de l’an 2000, l’élément « surréaliste » se fait plus rémanent dans l’art doubovykien. Mais, évidemment, ce n’est pas un surréalisme de type européen, nous le verrons. Cependant, désormais la stricte géométrie suprémo-constructiviste est confrontée à l’image dans des configurations bizarres, a-logiques, énigmatiques. J’ai déjà noté plus haut le dialogue de l’artiste ukrainien avec Magritte, voire Max Ernst, dès les années 1990. Il se poursuit au XXIème siècle. Par exemple, un tableau comme Contemplation d’un clou (2000) fait coexister un objet utilitaire (un clou) et un quadrilatère suprématiste d’où sort un « bouquet » de fleurs. On voit ici une nouvelle interprétation du célèbre tableau magrittien La trahison des images. Ceci n’est pas une pipe (1918-1924). Le problème a été réglé par Magritte, dans un premier temps – à savoir que l’objet utilitaire perd son statut utilitaire dans sa transposition picturale et, plus profondément, en mettant en question une aporie de l’art, à savoir celle de la possibilité ou non de faire voir l’objet, ce qui serait une proximité, selon Bernard Marcadé, avec « l’indicible », chez Wittgenstein [30]:

    « Entre peinture et pensée l’ambition déclarée de Magritte aura été de faire tenir son art à l’intersection de la l’invisible et du visible, dans une position d’impossible possible« .[31]

    Un pas supplémentaire est fait par Doubovyk dans cette problématique : le peintre ukrainien projette le spectateur tout de suite, non dans une représentation photographique de l’objet utilitaire, mais dans sa reconstruction picturale ; la confrontation n’est plus uniquement conceptuelle comme chez Magritte, elle est immédiatement formalo-colorée et n’a pas besoin d’une explication théorico-philosophique. D’autre part, la forme désignée comme « clou », à cause de sa structure pointue, peut être conçue comme symbole d’énergie, de confrontation, de pénétration (Dialogue, 2001), de cassure, dans d’autres tableaux (Voir, par exemple, Pérélomléniyé, Prophète, 1990).

    Il est évident que Doubovyk dialogue avec seulement une partie de l’oeuvre de Magritte, comme d’ailleurs avec le surréalisme européen. Un artiste ukrainien crée en ayant comme substrat la         pensée picturale des icônes, voire du suprématisme, il répugne à toute physiologie exhibitionniste, en particulier érotique, dont se nourrissent les Occidentaux dont le substrat conceptuel est le prétendu pansexualisme freudien. En Ukraine, comme en Russie, l’élément « surréaliste » est représenté par l’alogisme malévitchien, la transmentalité (la zaoum) des cubo-futuristes des années 1910. Sur le plan de l’iconographie-iconologie, on peut considérer sans aucun doute des poètes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh, des peintres comme Kandinsky, Filonov, Chagall, Pugni ou Malévitch comme annonçant le dadaïsme et, en partie, le surréalisme. Mais leur philosophie de l’art et de la vie est éloignée aussi bien du négativisme métaphysique que de la profession du pansexualisme et ne saurait guère entrer dans le courant vivant du Surréalisme. Il en est        ainsi de la création doubovykienne qui est plus surréelle que surréaliste.

    Cela ne veut pas dire que les peintres russiens ignorent l’érotisme, mais celui-ci n’est pas dans une mise en valeur voluptueuse de la palpitation de la peau nue ou dans l’agressivité de la représentation sexuelle comme en Occident, mais est une transfiguration spirituelle, primitiviste chez Larionov, symbolico-cathartique chez Malévitch, « iconique » chez Tatline. Chez Doubovyk, dans une très belle œuvre comme Envol, (1971) la transfiguration est florale, comme chez sa compatriote Maria Siniakova. Dans Envol, l’énergie sexuelle fait léviter la femme dans une blancheur immaculée (celle du linge et celle de son corps) en immersion dans un parterre de fleurs et de plantes. Ce même « érotisme floral » se retrouve dans une toile comme Éve (1998) ou dans la série des Odalisques.

    Les textes philosophiques et théoriques de Doubovyk montrent une prodigieuse érudition et doivent être étudiés à part. Ils sont un des plus beaux fleurons de la littérature d’art et philosophique, écrite par les artistes eux-mêmes, depuis Du Spirituel en art de Kandinsky au début du XXe siècle. Doubovyk est imprégné de la pensée universelle et l’on rencontre dans ses écrits des références, entre autres, à Platon, Kant, Spengler, Heidegger, Jaspers, Wittgenstein, Barthe, Paul Valéry, Jéguine, mais aussi aux savants comme Niels Bohr ou Einstein, mais aussi à l’éthologue John B. Calhoun, à la pataphysique, à la littérature ésotérique (Gurdjieff, Dion Fortune), à la pensée aléatoire, pour ne citer que quelques noms dans cette somme encyclopédique que représentent les écrits doubovykiens. Professant ne pas être « contemporain », il montre dans sa création sa pleine contemporanéité :

    « Tous mes ”dialogues” sont des dialogues non-dits sur ce qui est inexplicable, qui contredit fondamentalement à l’idée de dialogue, où est proclamée son ”impossibilité”[32]

     

    Ainsi l’oeuvre de Doubovyk n’a pas d’équivalent dans l’art universel du dernier quart du XXe siècle jusqu’à aujourd’hui. Elle fait coexister abstraction, symbolisme et sur-réel, le tout baignant dans une polychromie éblouissante.

    [1] Pour justifier sa non appartenance à un groupe, Doubovyk cite les paroles du Gascon d’Artagnan dans Les trois mousquetaires (chapitre XI), quand le cardinal Richelieu cherche à lui faire quitter les mousquetaires du Roi pour rejoindre ses propres gardes : « Je serai mal venu ici et mal regardé là-bas si j’acceptais ce que m’offre Monseigneur »

    [2] Cf. Kazymyr Malévytch i Kyïevs’kyï  Aspekt/Kazimir Malevich Kyïv 2019 Aspect (éd. Tétyana Filevska), Kiev, Rodovid, 2019

    [3] Doubovyk, « Palimpsest [Le Palimpseste] », in Doubovyk, Kyïv, 2005, p. 123

    [4] Ibidem, p. 220

    [5] Doubovyk, op.cit., p. 11

    [6] Doubovyk, « Horyzontal’ – Vertykal’ », in Doubovyk, op.cit. , p. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » in catalogue Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Alexandre Doubovyk, Slova [Des mots], Kiev, Sofiya-A, 2019, p. 187

    [9] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit., p. 9

    [10] Doubovyk, op.cit., p. 7

    [11] Voir Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 147

    [12] Ibidem

    [13] Doubovyk, op.cit. , p. 6

    [14] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 145

    [15] Ibidem, p. 149

    [16] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012) [25. Facsimilé du bloc-notes d’Alexandre Doubovyk [août 2011-janvier 2012], p. 9

    [17] Alexandre Doubovyk, Slova, op.cit., p. 143

    [18] Ibidem, p. 142

    [19] Platon, Lois, Livre VII, 803c

    [20] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [21]  Le sociologue français Roger Caillois fit paraître en 1958 son essai Le jeu et les hommes, le masque et le vertige. Voir aussi la thèse de Danielle Orhan, soutenue à Paris1-Sorbonne en 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion

    [22] Chpet, qui n’est pas un penseur religieux, affirme, de façon polémique, que Skovoroda est avant tout un moraliste et que celui que l’on appelle le « Socrate ukrainien » n’a pas lu Platon ! Cf. G.G. Chpet, Otcherk razvitiya rousskoï filosofii [Essai sur l’évolution de la philosophie russe], in Sotchiniéniya, Moscou, 1989, p. 82-96

    [23] G. Skovoroda, « Dialog, ili razglagol o drievniem mirié » [Dialogue ou péroraison sur le monde antique] [1772], in Sotchiniéniya, Moscou, « Mysl’ », 1973, t. I, p. 295

    [24] Ibidem

    [25] Voir le dialogue mené avec Sigov et sa thèse sur le jeu par la poétesse et philosophe russe Olga Soudakova : « Pis’mo ob igrié i naoutchnom mirovozzrénii » [Lettre sur le jeu et la vision du monde scientifique], in Moralia, Moscou, 201O, p. 198-207

    [26] Voir Pascal Rousseau, « Robert Delaunay. Le Manège des cochons (1906-1922) (p)opticalisme », in Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (sous la direction de Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [27] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens », in Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [28] Alexandre Doubovyk, 25. Faksimil’naya kopiya bloknota Alexandra Doubovyka (avgoust 2011-yanvar »2012), op.cit. (préface)

    [29] Le peintre avait déjà expérimenté le jeu typographique entre sa poésie et les dessins hiéroglyphiques dans Slova, op.cit., p. 183-199

    [30] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [31] Ibidem, p. 142

    [32] Slova, op.cit., p. 142

  • ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ

    ДУБОВИК ИЛИ ЖИВОПИСЬ В МЕТАФИЗИКО-ПОЭТИЧЕСКОМ ДЕЙСТВИИ

    Богатое живописное творчество Александра Дубовика получило широкое признание в 1990-х годах, во время распада СССР и независимости Украины. Однако его творческая деятельность начала проявляться оригинальным образом с 1960-х годов, то есть после некоторой «оттепели», последовавшей за смертью Сталина в 1953 году, обретя совершенную оригинальность в 1970-е-1980-е годы, с неподражаемым грифом украинского художника: выстроенное пространство, загадочные сюжеты, полностью идиолектическая полихромия.

    Перед лицом соцреализма, доминировавшим в 1950-1960 годах, не страдая «формалистическими» отклонениями, Дубовик построил невероятно богатый мир в абсолютной творческой свободе.

    Его творчество совпадает с тем, что, по моему мнению, неудачно называют «Постмодернизм». На самом деле, речь идет о новом модернизме, унаследовавшем целую серию авангардных движений с начала 20-го века, где доминируют концептуальная абстракция (лирическая, неопластическая, беспредметная) и пиктурологическое освобождение цвета (импрессионизм, фовизм), геометризация конструкции (кубизм, пуризм, конструктивизм), освобождение линии (Модерн, примитивизм), сверхреальное (алогизм и супронатурализм у Малевича, европейский сюрреализм). Таким образом, художник второй половины 20-го века живет за счет наследия. А новые движения, такие как Экшн пейнтинг, Минимал-арт, Информализм, Ар брют, Концептуальное искусство, Арте повера и перформансы, доводят лишь часть их элементов к максимальной реализации, наподобие религиозных сект, выхватывающих несколько строк из Писания, преувеличивая их важность, возводя их  в новую догму…

    Дубовик также является наследником, и он полностью принимает эту ситуацию, не стремясь, согласно европейско-центристским концепциям Фрейда, «убить отца». Он не принадлежит ни к каким группам[1], берет только то, что кажется необходимым для его «внутренней необходимости», и реконструирует это, также как в свое время Малевич это рекомендовал новаторам Киевского художественного института в 1928–1930 годах[2]. Все творчество Малевича фактически основано на этом реконструктивном пойетичном принципе. Речь идет не о «копировании» моделей, а об извлечении из формальных структур и избранных колористических особенностей новых квинтэссенций, соответствующих личному Kunstwollen (воле к искусству) художника. Ведь не случайно Дубовик посвятил необычайно проницательный текст о «Палимпсестах». Он говорит о жизни как о конструктивной игре, цитируя παιδεία (paideía), воспитание детей, в Книге VII (803c) «Законов» Платона[3].

    Отсюда у Дубовика это притяжение для палимпсеста, которое позволяет играть с различными слоями предметов и фактами жизни. Но украинский художник добавляет космическое конфуцианское измерение к платонической игривости, цитируя изречение Конфуция, в котором он видит «Палимпсест ума»: «Человек измеряется не с ног до головы, а с головы до неба»[4].

    1960-е ГОДЫ

     

    Полотна 1950-1960-х годов по-прежнему фигуративны, но опрокидывают кодексы соцреализма, которые были тогда официальным стандартом в СССР. Эти полотна уже имеют структуры и узоры, которые можно найти в нефигуративном творчестве художника 1970-х годов.

    Среди автопортретов 1950-х годов, безусловно, реалистичен портрет 1953 года, но его квазимонохромный черный цвет с единственным пятном света, смешивающим тенебризм (тень) и люминизм (свет), имеет таинственные акценты Караваджио. Что касается «Автопортрета» 1958 года (художнику 27 лет), то это дань современному стилю, это как мечта, исходящая из его мозга: мы можем увидеть силуэт знаменитой картины Нестерова, которая находится в Русском государственном музее в Санкт-Петербурге, представляя дочь художника Ольги. «Автопортрет» 1968 года, то есть десять лет спустя, окруженный цветением, которое насыщает дно холста, уже относится к примитивистскому фовистскому стилю «Бубнового валета», а ля Машков. Как видим, украинский художник до сих пор «учится» у великих старцев, но не копирует их, и его специфика и оригинальность уже видны окончательным образом.

    Формат композиций этого периода относительно велик. Смысл творчества Дубовика с самого начала связано мыслями о пространстве, это то, что станет константой во всех его произведениях до сегодняшнего дня. Это пространство построено. В этот период исканий, с конца 1950-х по 1960-е годы, даже если мы все еще чувствуем колебания в выборе точки опоры, украинский художник уже демонстрирует сильную личность, что проглядывается на холсте, уже очень простроенном, таком  как «Физики-атомщики» (1963) или «Операция» (1965), Пике де Грев (1966), Вернигероде (1968 и 1970), или же в полотнах, сочетающих гибкость линий, более геометрические планы и примитивистскую декоративную легкость – «Портрет моего брата», «Рассвет» (1962), «Кукла» (1965), «Амстердам» (1970); это также характерно для северных пейзажей, которые раскрывают колористическое сродство с лучшими финскими картинами: «Ладожское озеро» (1953), «Карелия» (1958), «Пейзаж» (1968), это также связывает такие работы, как  «Ойкумена» (1963), «Далекие острова» (1969), «Ладожское озеро» (1967), «Спокойствие» (1970) с изначальной космичностью форм. Эти элементы примитивистского декоративизма особенно присутствуют в «Портрете М. Журавля» (1966), в картинах «Маленькая девочка с обручем» или в великолепном «Портрете Ирины».

    ОТ ПОЭТИЧЕСКОГО РЕАЛИЗМА К ПОЛИХРОМНЫМ КОНСТРУКЦИЯМ

    Уже с 1970-х годов мы можем видеть утверждение Дубовика в его исключительной индивидуальности. Все элементы последующих пятидесяти лет творчества уже тут.

    То, что Дубовик сохраняет в конструктивном искусстве, – это абстрактизация исторического кубизма, некая абстрактная геометризация изобразительных элементов, например, в «Доме» (1975). Кроме того, обращение со цветом, торжествующая полихромия дубовиковского искусства находится в наследии супрематизма Малевича и украинского народного искусства. Малевич часто цитируется в текстах художника, и во многих произведениях Дубовика встречается диалог с автором «Квадратов» (см., например, «Метаморфозы» (1989, G-383-5-400; 1990, G). -384-5-401,1991, G-385-5-402 и G-385-5-403), где четырехугольные формы открываются в новые формальные и цветные миры, как на холсте «Черный квадрат», 1980). Так что здесь у нас есть новая поэтика, которая использует достижения недавнего прошлого, чтобы создать свою собственную систему.

    В таких работах, как «Клепсидра» (1977), «Гармония» (1975), серия картин под названием «Знаки» (конец 1970-х), «Вечность» (1978), «Орган» (1979), «Лук» (1978), «Нирвана» (1989), «Воспоминание о Пуатье» (1992), фрески Нотр-Дам-дез-Анж в Берре-ле-Альп (1996), пространство построено как архитектура.

    Вертикальность придает этим изображениям монументальный характер, который говорит о безвременье. Не случайно его первая монография 2005 года начинается со статьи под названием «Хроника космоса»: «Пространство определяет место определенного целого в космическом многообразии, где реализуется пятое измерение – вечность»[5].

    Вертикальность – это жизнь, витающая в космосе, которой мы можем восхищаться с начала 1990-х годов в серии «Триумфаторы» (один из самых замечательных примеров – «Триумфатор 1991», который стал маркой Национальной почты Украины в 2019 году). Это существа и вещи в сердцевине всемирной бесконечности. Пример этих элементов можно найти в картине «Полет в космос» (1976).

    Из первых работ 1970 года, где преобладает вертикальность, мы также замечаем, что она вписана в большие прямоугольные полосы, которые горизонтально перемежают четырехугольник холста, как абстрактная метафора Земли и неба, моря и неба. Как и в гуаши из серии « Великий совет » 1992, – G-082, G-085), «День Рождения» (1993, J-020), «Космос» (1994), «Медитация» (1996).

    Это было особенно развито в западной живописи после Второй мировой войны. Без сомнения, реинтерпретируя многие пейзажи из голландского золотого века, или же от немецкого романтического художника Каспара Давида Фридриха, организовав живописную поверхность в двух сегментах, обозначающих землю и небо, или в горизонтальных полосах «супронатурализма» Малевича в конце 1920-х и начале 1930-х годов, западные художники во второй половине 20-го века продолжали абстрагировать эти широкие полосы. Николя де Сталь мастерски использовал этот приём, как и Ротко, в котором эта двойная-тройная сегментация живописной поверхности завершится черно-серым дублированием последних полотен 1969 года. Холст Дубовика «Космос» (1993) является образцом этой поэтики: разделение неба и земли доминирует в верхней полосе круга, который подобен метонимии солнечной системы Вселенной в том виде, в каком человек может ее воспринимать. Сам художник дал мистические и духовные ключи этому равновесию, которое он устанавливает между горизонтальностью и вертикальностью[6], воплощенными в мистическом и духовном мире иначе, чем у Мондриана, который, со своей стороны, исходит из минималистских семиологических эквивалентов реального, в то время как поэтика Дубовика использует абстрактный словарь, чтобы сказать мир в его сложности.

    Отметим здесь, что касается Дубовиковской пространственной концепции, пристрастие к квадратным холстам, еще один признак подражания его Wahlverwandschafta/сродства c Малевичем. Квадрат – это окно, которое открывается на жизнь, это метонимический микрокосм универсального макрокосма.

    К конструктивно-супрематическим элементам с самого начала добавляется увлечение надреальным, но без какой-либо привязки художника к европейским фрейдистским интерпретациям. Картина, подобная «Клепсидра» 1977 года, является мифизацией древних часов, которые измеряли время потоком воды через свой аппарат. Дубовик делает его таинственным, почти знаковым пейзажем с перевернутой перспективой храма, из которого появляется вода, а огромная красная стрелка направлена ​​на два маленьких облака и декоративное знамя в разворачивающемся движении. Это могло бы быть воспринято как реверанс лучшей стороне Магритта, с которым украинский художник проявляет близость в своей аппетенции к великой философии и магическим мыслям. Диалог с Магриттом поразителен на холсте, подобном «Трапезе» (2001), но украинский художник остается верным строго архитектурной структуре. Если, со всей очевидностью, Дубовик не близок «идеологически» к европейскому сюрреализму, о чем мы скажем далее, мы констатируем формальные корреляции с тем, что является лучшим в этом движении: помимо Магритта, украинский художник противостоитсопоставляет себя с Максом Эрнстом в многочисленных произведениях 1990-х годов: гуашь из серии «Великий совет» (1992, G-O77, G-078, G-080, G-083, G-086, G-087, G-088), «Медитация» (J-023), «Триумфатор» (1995) – это массивы, которые имеют как поверхность, так и глубину, в «пограничной области внутреннего мира и внешнего мира»[7]. Такие полотна, как диптих «Дуель» (2000-2010), показывают, как массивы зарисовывают танцующее движение в цвете.

    ТОТЕМЫ И ЖИВОПИСНЫЕ ФЛОРАЛИИ

    Еще один поэтический вектор проявляется у Дубовика с 1970-х годов, это тенденция «тотемизировать» геометрические формальные элементы. Особенно это видно, например, на картине «Мираж» (1977). В поэзии 2014 года художник говорит:

    «С новым восторгом

    Стоит мираж в пустыне»[8]

    В «Мираже» или «Таблицах закона» [не «Скрижали» ли?] (1977) появляется абстрактный мотив округлой формы, образующий одну пиктограмму с коротким столбцом. Это выглядит как безликое лицо, немного похожее на загадочные персонажи Малевича около 1930 года. Фактически, во время всего последующего творчества художника мы видим, что эта пиктограмма становится для украинского художника его почерком, его «талисманом», обретая многозначительность, которую он обобщит в идее букета, именно Букетом он назвал один из своих холстов 1965 года. Будучи то стилизованным или пылающим («Карнавал», 1987, « Карнавал», 1991, «День Рождения», 1993, J-021). ), то вместилищем целого мира («Голландия», 1971), этот букет  доходит до абстрактного знака, который рядом с концентрическими кругами и квадратами («Таблицы закона», 1977 , «Праздники», 1979), являются существенными элементами формального словаря живописца. Мы знаем, что у роз есть шипы, и что жизнь не без шипов: возможно, это то, что говорит нам прекрасный холст «Букет из шипов» (2005).

    В своих сочинениях Дубовик отвергает несколько тенденций современности. В 2011 году он раскритиковал современное искусство за «потерянную энергию», за то, что оно «искусство бесп импотентов»[9]. И подтверждает: «Жизнь – это энергия. Плоская поверхность картины представляет собой магнитное поле»[10].

    Он выступает против формального и яркого аскетизма, против нарочитого затемнения, но за герменевтику, против фрейдизма и против идеи, что искусство « маргинально »; он отвергает весь узкий национализм так же, как и « сверх искусство » « везде и без границ (Бойс) »; Он за станковую картину, за творческую индивидуальность, за этику[11]. И предлагает:

    «Создать тотем, современный тотем, фигуры и формы, способные воплотить максимум содержания человеческого сознания и веры традиционных наиболее важных и устойчивых идей, некий объединённый центр ‘магической’ силы как гарантия межчеловеческого согласия и взаимопонимания»[12].

    В этом «современном тотеме», где Дубовик видит истинное лицо своего искусства до сегодняшнего дня, букет, можно сказать, не переставал претерпевать преобразования из своей неизменной структуры, идеографической или пиктографической. Это прослеживается в очень большом количестве картин художника, как музыкальный лейтмотив. В этом архетипе содержится Вселенная в ее формально-цветной множественности. Это концептуальный зародыш всех возможностей изобразительного цветения, семя. («Букет», 1966, J-042-5-009). Этот «Белый Букет» – «символ Человеческого Измерения, «Букет» – это Дао сингулярности. Этот символ обращён к будущему»[13]

    В «Срезанном букете» (1974) он разделен на два «мозговых» полушариях с темной и светлой стороной, одна из которых нуждается в освещении, а другая, естественно, стихийно, является источником жизни. Здесь усиливается эта «эстетика цветковая», которую Малевич обнаружил у Фернана Леже[14], но которая у Дубовика обусловлена ​​не только изобразительным субстратом иконописи, но и невероятным богатством народного творчества его родины. Это прекрасно изображено в гуаши под названием «Украина» (1995). Это означает, что Дубовиковская «цветковая» стихия взрывает строгие конструкции в красочном фейерверке. В этом он уникален в колористической абстракции 20-го века. На мой взгляд, Соня Делоне, которая рассказала нам, что живописная  память её имеет свои истоки в полихромии украинского мира ее раннего детства, может быть использована здесь, mutatis mutandis, для этой колористической магии. Но, конечно же, пиктурология Сони Делоне совсем не такая, как у Дубовика, скорее музыкальная, чем архитектурная. К тому же она не ищет, как Дубовик, новых смысловых диалогов и новых переосмыслений изобразительных модусов.

    ПАЛИМПСЕСТ И ИГРОВАЯ СТИХИЯ

    Отсюда важность у Дубовика двух элементов, характерных для его поэтики: палимпсест и игра, как мы кратко упомянули выше.

    Неслучайно украинский художник выбрал в качестве одной из основных парадигм своего творчества эту метафору, обозначающую поверхность (пергамент, рукопись или планшет), где новый текст был написан поверх стертого текста. Писать – значит писать рисовать красками по-гречески, по-украински, по-русски, как по-китайски. «Произведение Дубовика – это палимпсест», – писал украинский критик Александр Соловьев[15]. Художник обладает сверхэрудированными знаниями, о чем свидетельствуют его сочинения, трактаты и мысли. Это позволяет ему привести настоящее в диалог с затемненным прошлым. Несколько картин начала 2000-х годов называются «Диалог», «Дуэль» или «Лабиринт». Давайте послушаем художника:

    «Сущность палимпсеста неудовлетворение настоящим и поиск откровения […] новое прочтение стёртого текста», появление «нового смысла и энергии»[16].

    Палимпсест – это «подкоп под ‘сознание’», «сочетание и противопоставление образов, фактов, информации, символов, нанотехнологий и архаичных слоев сознания на множестве уровней»[17].

    Не тот Палимпсест находит художник в Европе, при посещении выставки Франциско Клементе 1 сентября 2011 года во Франкфурте, как раз названной «палимпсест»:

    «Цветные пигменты разведённые с мочой. Вообще во мне перелом: современное искусство вызывает ощущение скуки, чего-то давно виденного и перевиденного»[18].

    Таким образом, диалог остается любимой темой дубовиковских полотен, что также находит свое отражение в палимпсестах, которые сопоставляют настоящее и прошлое. Он видит в этом, отчасти, ссылку на византийскую концепцию, которая отвергает «отказывается от „я„ в пользу „запредельного я„ , то есть духа. Отсюда диалоги, отсюда вертикаль, как остов, вокруг которой ведет хоровод этот дух. Постоянная структура »[19].

    Сопоставления, приёмы «mise en abyme»[20], символы, которые являются «буферной зоной между рациональным человеческим миром и хаосом, непознаваемым»[21], являются плодом одного из важнейших векторов поэтики Дубовика – игры. Вначале отмечалось, что украинский художник прямо ссылается на отрывок из 7-й Книги «Законов» Платона, где греческий философ утверждает, что игра является частью образования всех граждан, художников, солдат и философов:

     «Я говорю, что нужно серьезно относиться к тому, что серьезно, а не к тому, что несерьезно; что по своей природе божество достойно всей серьезности, отмеченной счастьем, но сам человек [… ] был создан как игрушка божества, и с точки зрения его бытия это то, что является лучшим в нем: именно поэтому он подчиняясь этому способу бытия, играя в самые красивые возможные игры, все мужчины и женщины должны проводить свою жизнь»[22].

    После Платона практика игры во всех искусствах и литература об игре весьма распространены. Я ограничусь упоминанием нескольких фактов, которые поставят творчество Дубовика в эту универсальную линию. В 1938 году голландский ученый Йохан Хейзинга опубликовал новаторское эссе под названием «Homo Ludens» (Играющий человек), в котором он показал эстетические аспекты игры:

    «Термины, которые мы можем использовать для обозначения элементов игры, находятся в значительной части в эстетической сфере. Они также служат для перевода впечатлений красоты: напряжение, равновесие, покачивание, чередование, контраст, вариации, сцепление и развязывание, решение»[23].

    Искусство разделяет с общественной игрой своё полное безкорыстие по отношению к утилитаризму: также как и игра, искусство свободно и непродуктивно. Они участвуют в символической «ритуализации», позволяющей заполнить экзистенциальную муку тоску, которую вызывает тайна мира и человека. Искусство изначально предназначено обеспечивать баланс по отношению к трудовой жизни, устанавливая игру, от священной литургической игры до карнавализации жизни, которую теоретик русской литературы Бахтин поднял до универсальной категории, исходя из жизни и творчества Рабле.

    Побуждение к игре, Spieltrieb человека, был подтвержден в эстетике Шиллера, для которого игра всегда подлинна, поскольку она свободна от всех требований быть действительной[24].

    И мы не можем забывать, что художник, дизайнер, поэт, мыслитель Александр Дубовик из той же страны, что и первый славянский религиозный философ Сковорода, платоник, что бы ни говорил великий киевский феноменолог Густав Шпет[25]. Григорий Сковорода рассказывает о серьезных вещах весело и с радостью. Он требует веселья – на украинском, забава; греки называли диатрибу риторическими играми на агоре у Аристофана; в древнеславянском было глум, шутка … Все эти игривые формы – это «корифа и  верх, и цвет, и зерно человеческой жизни»[26]. В посвящении своему другу Ковалинскому, украинский мыслитель пишет:

    «Многие говорят, что ли делает в жизни Сковорода? Что забавляется? Я же о Господе радуюсь. Веселюсь о Боге, Спасе моем […] Своя каждому ведь забава мила»[27]

    Я также отмечаю, что украинец Малевич не прочь делать юмористические сравнения во всех своих писаниях, даже в названиях некоторых своих супрематических картин… Мне приходилось   писать о «значительном юморе» Малевича против «серьезных ребячеств» Марселя Дюшана …

    Наконец, чтобы снова остаться на украинском поле, я упомяну современного украинского философа Константина Сигова, который с конца 1970-х годов проводил свои научные исследования игры, в результате чего вышла его книга «Игра как проблема философской антропологии», изданная в Киеве в 1991 году[28].

    Таким образом, Александр Дубовик хорошо вписывается в этологический вектор, специфичный для его страны, но который, очевидно, встречается и в других культурах. Платон дал философские поведенческие основы многим мыслителям или художникам. Здесь я упомяну только Ницше, который хотел заставить идеи танцевать (см. Die fröhliche WissenschaftВесёлая наука), или ещё Робера Делонэ[29], не говоря уже о Пикассо или Александре Колдере[30]

    Конечно, поэтика Колдера и Дубовика совершенно разная. Но игривая воля к игре заставила этих художников не ограничиваться одним живописным жанром. Искусство Дубовика также разносторонне. Художник работал в области мозаики, витражей, гобеленов, росписи стен, оформления книг, оформления интерьеров. Его собственные альбомы сами по себе являются шедеврами, они представляют собой произведения тотального искусства, Гезамткунстверка, сочетающие рукописное письмо, коллаж, живопись. Эти тетради представляют собой дневник художника, дизайнера, поэта и мыслителя (их более 50), где переплетаются наклейки из всевозможных предметов, декупаж, репродукции, размышления, личные картины. Это жизненно важное свидетельство для будущих авторов монографий и биографий о художнике, потому что эти дневники несут интереснейшие свидетельства его мыслей, его интересов, его отношения к миру и искусству на протяжении многих лет.

    Например, альбом «Блокноты» с 25 августа 2011 года по январь 2012 года – это великолепная современная иллюминированная рукопись, которая свидетельствует о радостном изобретательстве художника, инсценирует его мысли, его художественные интересы, его лейтмотивы, с использованием наклейки из газетных или книжных вырезок, граффити. Художник дает нам значение этих блокнотов:

    «Эти работы – целостный артефакт, который никогда не завершится, который стал своеобразным ‘гербарием’, собранием и развёртыванием всё новых побегов, кодов, знаков и толкований фрагментов пространства и времени в концепции палимпсеста»[31].

    В этих миниатюрах есть сторона мультипликационная и фильмографическая, и здесь отмечается определенный вкус к барокко, который может сосуществовать с доминирующим выстроенным характером. Я лично вижу в этом линию, активно присутствующую в украинском искусстве в целом (я думаю как пример из живописи XX века, о киевлянке Александре Экстер).

    Маленькое чудо, коим является книга «Букет» 2019 года чередует на странице поэзию художника с графиками человеческих фигур, построенных как ассирийские тотемы, которые пересекли бы греческий, елизаветинский, японский театры и иероглифические симфонии Кандинского. Это роскошные актеры с самыми разнообразными нарядами волшебного театра, где мы угадываем страсти, эмоции, грусть, ликование. Эти фигуры иногда являются автопортретами, иногда идолами, мужчинами и женщинами; они также являются роскошными силуэтами библейских персонажей, как они появились в дубовиковском искусстве, например, в триптихе «Пророк» (1989) или в «Диалоге» (1998, G. 093), даже появления из другого мира («Фантомы», 1990, G-065). Это также поэтически-живописный дневник, в котором изображены счастливые, мечтательные, реальные эпизоды, сомнения, жизнь и смерть, вечность. Мы являемся свидетелями прекрасного диалога между поэзией и симфоническим рисунком[32].

    АЛОГИЗМ И СВЕРХРЕАЛЬНОСТЬ

    Этот фестиваль игры также отразился на эволюции искусства Дубовика.

    Абстрактное и нефигуративное в течение последних тридцати лет XX века, оно приближается к XXI веку, создавая диалог между беспредметностью и предметностью, абстрактным и фигуративным. Художник ставит себя на сцену в игровой театральности, о чем свидетельствует картина вроде «Здравствуйте, мистер Дубовик» (2001), где мы видим квадратную поверхность, разделенную на два вертикальных прямоугольника, один черный, другой синий. На черном прямоугольнике – бесформенная масса, фантастический красочный идол, выходящий из сна, откуда художник, завернутый в разноцветную тогу, на синем прямоугольнике вытягивает элементарные формы. Это игра творца, показывающая формы и цвета бессознательного, или же подсознательного, или же хаотического бесформенного …

    Мы наблюдаем эту же конфронтацию человека с чем-то иным, чем он сам является, в картинах «Встреча на горной тропе» (2001), и «Что стоит за дверью» (2001) персонаж со свечой, сошедший из картины Жоржа де ла Тура, пытается проникнуть в тайны запредельного.

    С 2000 года «сюрреалистический» элемент стал более устойчивым в дубовиковском искусстве. Но мы увидим, что это не сюрреализм европейского типа. Однако отныне строгая супремо-конструктивистская геометрия сталкивается с изображением в причудливых, логических, загадочных конфигурациях. Я уже отмечал выше диалог украинского художника с Магриттом, или же с Максом Эрнстом начатый с 1990-х годов, и который продолжается в 21 веке. Например, такая картина, как «Созерцание гвоздя» (2000), заставляет сосуществовать утилитарную вещь (гвоздь) и супрематический четырехугольник, из которого выходит «букет» цветов. Здесь мы видим новую интерпретацию знаменитой магриттской картины «Вероломство образов. Это не трубка» (1918-1924). Проблема была решена Магриттом, а именно: сперва утилитарная вещь теряет свой утилитарный статус в графической транспозиции а, более глубоко, ставя под сомнение апорию искусства, а именно,  возможность или не возможность выявлять предмет, что приблизило бы, по словам Бернара Маркадэ, к «невыразимому»  у Витгенштейна[33]:

    «Между живописью и мыслью заявленная амбиция Магритта состояла в том, чтобы удерживать свое искусство на стыке невидимого и видимого, в положении возможного невозможного»[34].

    В этой проблематике Дубовик делает дополнительный шаг: украинский художник сразу же проецирует зрителя не в фотографической репрезентации утилитарного предмета, а в его живописной реконструкции; конфронтация уже не только концептуальная, как у Магритта, она сразу же формально окрашена и не требует теоретико-философского объяснения. С другой стороны, форма, обозначенная как «гвоздь», из-за ее остроконечной структуры, может рассматриваться как символ энергии, конфронтации, проникновения («Диалог», 2001), разрушения в других картинах (см., например, «Переломление», Пророк», 1990).

    Очевидно, что Дубовик ведет диалог только с частью творчества Магритта, как между прочим с европейским сюрреализмом. Украинский художник творит, имея в своей изобразительной памяти живописную мысль иконописи, или же супрематизма; он отвергает любую эксгибиционистскую физиологию, в частности эротику, которая питает западных людей, концептуальным субстратом которых является пресловутый фрейдистский пансексуализм. В Украине, как и в России, «сюрреалистический» элемент представлен малевичевским алогизмом, заумью кубофутуристов 1910-х годов. В плане иконографии-иконологии можно рассматривать без всякого сомнения таких поэтов, как Хлебников или Кручoных, таких художников, как Кандинский, Филонов, Шагал, Пуни или Малевич, провозглашающих дадаизм и, отчасти, сюрреализм. Но их философия искусства и жизни так же далека от метафизического негативизма, как и от исповедания пансексуализма, и вряд ли может войти в живое течение Сюрреализма. Так обстоит дело с творчеством Дубовика, которое скорее надреально, чем сюрреалистично.

    Это не означает, что художники, происхождением из Руси игнорируют эротизм, но дело не в сладострастном усилении сердцебиения от прикосновения к оголенной коже или агрессивности сексуальных представлений, как на Западе, а в духовном преображении, примитивистком у Ларионова, символико- катарсическом у Малевича, «иконном» у Татлина. У Дубовика же в прекрасной работе «Взлет» (1971) преображение цветочно, как и у его соотечественницы Марии Синяковой. Во «Взлете» сексуальная энергия поднимает в воздух женщину безупречной белизны (как белье, так и ее тело), ​​перемещая ее в грядку из цветов и растений. Тот же «цветочный эротизм» можно найти в таких картинах, как «Ева» (1998) или в серии «Одалиск».

    Философские и теоретические тексты Дубовика демонстрируют огромную эрудицию, и их следует изучать отдельно. Это одна из наиболее прекрасных жемчужин художественной и философской литературы, написанная самими художниками со времен книги Кандинского «О Духовном в искусстве» в начале ХХ века. Дубовик пронизан всемирной мыслью, и в его трудах мы находим ссылки, среди прочего, на Платона, Канта, Шпенглера, Хайдеггера, Ясперса, Витгенштейна, Барта, Пола Валери, Жегина, а также на таких ученых, как Нильс Бор или Эйнштейн, но также и на этолога Джона Б. Кэлхуна, на патафизику, и эзотерическую литературу (Гурджиев, Дион Форчун), на алеаторическую мысль, здесь мы цитируем лишь несколько имен из необозримого энциклопедического писательского творчества Дубовика. Заявляя, что он не «современник», он показывает в своем творении всю свою современность:

    «Все мои ‘диалоги’, неизречённые диалоги, о том что необъяснимо, принципиально противоречит идее диалога, провозглашается невозможность такового»[35].

    Таким образом, творчество Дубовика не имеет аналогов в мировом искусстве последней четверти ХХ века до наших дней. Он заставляет абстракцию, символизм и надрреальное сосуществовать, купаясь в ослепительной полихромии.

    Жан-Клод Маркадэ.

    (перевод Оксана Мельничук)

    [1] Чтобы оправдать свою непринадлежность к группе, Дубовик цитирует слова Гасконца д’Артаньяна в «Трех мушкетерах» (глава XL), когда кардинал Ришелье пытается заставить его покинуть королевских мушкетеров и присоединиться к собственной гвардии: «меня дурно приняли бы здесь и на меня дурно посмотрели бы там, если бы я принял ваше предложение, ваша светлость».

    [2] Cм. Казимир Малевич и Київський Аспект (состав. Тетьяна Філевська), Київ, Родовід, 2019

    [3] Александр Дубовик, « Палимпсест »/Дубовик. – Київ, 2005, с. 123

    [4] Там же, с. 220

    [5] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., с. 8

    [6] Александр Дубовик, « Горизонтал’ – Вертикал’ « , в кн. Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , с. 195-198

    [7] Max Ernst, « Qu’est-ce que le surréalisme ? » в каталоге Max Ernst, Saint-Paul, Fondation Maeght, 1983, p. 104

    [8] Александр Дубовик. Слова. Київ, Софія-А, 2019, с. 187

    [9] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012). Київ, Stedley Art Foundation, 2019, c. 9

    [10] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit., c. 7

    [11]См. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 147

    [12] Там же

    [13] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цит. произв. (Предисловие)

    [14] В статье о Леже в «Новой генерации» в конце 1920-х годов – «естетика квіткова», см. Казимир Малевич и Київський Аспект, цит. произв., с.67

    [15] Дубовик. – Київ, 2005, op.cit. , p. 6

    [16] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 145

    [17] Там же, с. 149

    [18] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв., с. 9

    [19] Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 143

    [20] «mise en abyme », приём, заимствованный  из геральдики писателем Андрэ Жидом, чтобы указать на использование внутри одного произведения того же сюжета . Русские матрёшки – вариант этой «mise en abyme»

    [21]  Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142

    [22] Платон. Законы, Кн. VII, 803c

    [23] Johan Huizinga, Homo ludens. Essai sur la fonction sociale du jeu [1938], Paris, 1951, p. 30

    [24] Французский социолог Роже Кайуа (Roger Caillois) опубликовал в 1958 году эссепод названием Le jeu et les hommes, le masque et le vertige (Игра и люди, маска иголовокружение). См. диссертацию г-жи Даниель Орхан (Danielle Orhan,), Сорбонна, 2009, L’art et le jeu aux XXe et XXIe siècles ou du jeu comme modèle et outil de subversion (Искусство и игра в 20-м- 21-м вв., или об игре как образце и орудииподрывной деятельности)

    [25] Шпет, не будучи сам религиозным философом, утверждает полемическим образом, что Сковорода прежде всего моралист и что тот, которого называют «украинским Сократом» Платона не читал! Cм. Г.Г. Шпет. Очерк развития русской философии. Сочинения. Москва, 1989, с. 82-96

    [26] Г. Сковорода. Диалог, или разглагол о древнем мире [1772]. Сочинения. Москва, «Мысль»,  » 1973, т. I, с. 295

    [27] Там же

    [28] См. диалог русской поэта и философа Ольги Седовой с Константином Сиговым и его диссертацией об игре: «Письмо об игре и научном мировоззрении » в кн.Moralia, Москва, 2010, с. 198-207

    [29] См. Pascal Rousseau (Паскаль Руссо), « Robert Delaunay. Le Manège des cochons(1906-1922) (p)opticalisme » (Робер Делонэ. «Манеж свиней» /1906-1922/ (п)оптикализм, в кн. Un texte, une oeuvre. Quatorze oeuvres du Musée national d’Art moderne, commentées (под редакцией Denys Riout), Paris, Mimésis, 2020, p. 54-68

    [30] Cм. Jean-Claude Marcadé, « Artifex ludens » (Играющий художник), в кн. Calder, Paris, Flammarion, 1996, p. 51-77

    [31] 25. Факсимильная копия блокнота Александра Дубовика (август 2011-январьь 2012), цитир. произв.. (Предисловие)

    [32] Художник уже поэкспериментировал типографическую игру между своей поэзией и иероглифическими рисунками в кн. Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 183-199

    [33] Bernard Marcadé, Magritte, Paris, Citadelles & Mazenod, 2016, p. 119-143

    [34] Ibidem, p. 142

    [35]  Александр Дубовик. Слова, op.cit., с. 142

  • Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense », 2020

    Jean-Claude Marcadé : « Malévitch a retrouvé des idées qui ont pu être formulées depuis que l’homme pense »

    Directeur de recherche émérite au CNRS, le grand spécialiste de Kasimir Malévitch revient sur son parcours et précise la singularité de sa pensée.

    ROMARIC GERGORIN

    PARTICIPANT À L’ORGANISATION DE L’EXPOSITION DE LA COLLECTION MOROZOV À VOIR EN 2021 À LA FONDATION LOUIS-VUITTON, À PARIS, JEAN-CLAUDE MARCADÉ RAPPELLE POUR THE ART NEWSPAPER ÉDITION FRANÇAISE CE QUI DISTINGUE LES « AVANT-GARDES RUSSES » DES AVANT-GARDES EUROPÉENNES DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE.

    Jean-Claude Marcadé devant Construction spatiale d’Antoine Pevsner, Genève, 2017.

    JEAN-CLAUDE MARCADÉ DEVANT CONSTRUCTION SPATIALE D’ANTOINE PEVSNER, GENÈVE, 2017. © VITA SUSAK

    COMMENT VOUS ÊTES-VOUS PASSIONNÉ POUR LA RUSSIE ?

    MA PASSION POUR LA RUSSIE S’EST MANIFESTÉE DÈS LA CLASSE DE 4E, QUAND J’AI COMMENCÉ À APPRENDRE CETTE LANGUE AU LYCÉE MONTESQUIEU DE BORDEAUX, SURTOUT LORS DE MA RENCONTRE AVEC VALENTINA VASSUTINSKY, QUI ASSISTAIT LE PROFESSEUR. CELA A VRAIMENT ÉTÉ L’EREIGNIS [ÉVÉNEMENT] DE MA VIE ET, HUIT ANS PLUS TARD, VALENTINA EST DEVENUE MA FEMME. CETTE UKRAINIENNE RUSSOPHONE FAISANT PARTIE D’UNE FAMILLE ÉMIGRÉE, ÂGÉE DE 40 ANS ET VENANT DE PARIS, NOUS A TOUT DE SUITE SÉDUITS PAR SON CARACTÈRE AFFECTUEUX, SON HUMOUR, L’EXOTISME ÉMANANT DE SA PERSONNE. UN UNIVERS MERVEILLEUX S’EST OUVERT À MOI, QUI TRANCHAIT AVEC LA GRISAILLE DONT ÉTAIT EMPREINT MON MILIEU FAMILIAL ISSU DE LA PAYSANNERIE. J’AI CEPENDANT EU UNE ENFANCE ET UNE ADOLESCENCE HEUREUSES, GOÛTANT LA SIMPLICITÉ ET LA BEAUTÉ DE LA VIE, AU-DELÀ DES DURETÉS ET DES ÂPRETÉS DE CE MONDE QUE JE N’IDÉALISE PAS. PENDANT MES ÉTUDES, VALENTINA TRAVAILLAIT AVEC PIERRE FRANCASTEL À UNE THÈSE SUR L’ART RUSSE, DES AMBULANTS À LA PREMIÈRE AVANT-GARDE – CE QUI A ABOUTI À SON LIVRE DEVENU UN CLASSIQUE, LE RENOUVEAU DE L’ART PICTURAL RUSSE 1863-1914 [L’ÂGE D’HOMME, 1971]. POUR MA PART, APRÈS AVOIR PASSÉ L’AGRÉGATION DE RUSSE, JE PRÉPARAIS UNE THÈSE D’ÉTAT À LA SORBONNE SUR L’ÉCRIVAIN NIKOLAÏ LESKOV.

    « TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. »

    VOTRE THÈSE SUR LESKOV A ÉTÉ TRADUITE EN RUSSE. QUELLE EST VOTRE VISION DECE GRAND ÉCRIVAIN DONT ON REDÉCOUVRE LA MODERNITÉ ?

    LESKOV EST À PART DANS LA LITTÉRATURE RUSSE. À LA DIFFÉRENCE DE SES CÉLÈBRES CONTEMPORAINS – IVAN TOURGUÉNIEV, FIODOR DOSTOÏEVSKI, IVAN GONTCHAROV, LÉON TOLSTOÏ –, SA PUISSANCE NOVATRICE VIENT ESSENTIELLEMENT D’UN ARCHAÏSME FORMEL APPARENT, D’UN TRAVAIL PARFAIT SUR LE VERBE, DE L’ARCHITECTURE DE SES RÉCITS EN MOSAÏQUE ET CAPRICCIO. CELA EN FAIT LE MAÎTRE DE LA NARRATION RUSSE MODERNE, COMME NE S’Y SONT PAS TROMPÉS THOMAS MANN ET WALTER BENJAMIN. NOUS POUVONS DIRE QU’AVANT ANTON TCHEKHOV, LESKOV EST LE PLUS GRAND NOUVELLISTE DE LA LITTÉRATURE RUSSE. IL EST EXTRAORDINAIREMENT « MODERNE » CAR IL PRÉFIGURE TOUTES LES RECHERCHES DU XXE SIÈCLE POUR BRISER LES CONVENTIONS ARCHITECTURALES DU ROMAN, DEVENU, SURTOUT AVEC DOSTOÏEVSKI, UN ERSATZ DE LA TRAGÉDIE.

    VOUS VOUS ÊTES INTÉRESSÉ AU SYMBOLISME RUSSE, QUE VOUS DISTINGUEZ DUSYMBOLISME OCCIDENTAL…

    J’AI EU L’OCCASION DE MONTRER L’EXISTENCE D’UN « SYMBOLISME PICTURAL RUSSE » ORIGINAL DANS LE CONCERT DES ARTS EUROPÉENS AUTOUR DE 1900. CE FAIT ÉTAIT IGNORÉ DE TOUTES LES ÉTUDES ET LES EXPOSITIONS, NOYÉ QU’IL ÉTAIT DANS LE « STYLE MODERNE » – COMME LES RUSSES NOMMENT L’ART NOUVEAU –, CELUI, PAR EXEMPLE, SÉCESSIONNISTE, DE L’ASSOCIATION LE MONDE DE L’ART DE SERGE DE DIAGHILEV ET ALEXANDRE BENOIS. LES VRAIES BASES DU STYLE SYMBOLISTE RUSSE SE TROUVENT CHEZ LE GÉNIAL VISIONNAIRE MIKHAÏL VROUBEL (1856-1910), UN ARTISTE DE DIMENSION UNIVERSELLE QUI A PRÉCÉDÉ LA PLÉIADE DES AVANT-GARDISTES. STYLISTIQUEMENT, L’ŒUVRE DE VROUBEL EST MARQUÉE PAR LA PROFUSION LINÉAIRE QUI PERTURBE, DISPERSE, SYNCOPE LES CONTOURS DES ÉLÉMENTS FIGURATIFS; LA LINÉARITÉ DE L’ART NOUVEAU SE FOND DANS DES BROUILLARDS, DES LABOURAGES, DES IRISATIONS, DES VISIONS INCANDESCENTES AUX LIMITES DE LA RAISON.

    Kasimir Malévitch, Suprématisme de l’esprit, 1920, huile sur panneau.

    KASIMIR MALÉVITCH, SUPRÉMATISME DE L’ESPRIT, 1920, HUILE SUR PANNEAU. © D.R.

    L’AUTRE FONDATEUR DU SYMBOLISME PICTURAL EST VICTOR BORISSOV-MOUSSATOV (1870-1905), QUI INTERPRÈTE L’IMPRESSIONNISME DANS DES TOUCHES VAPOREUSES, ENTOURANT LES ÊTRES ET LES CHOSES D’UN HALO MYSTÉRIEUX. SES PEINTURES SONT DES ÉLÉGIES DONT LES FEMMES SONT LES PERSONNAGES PRESQUE UNIQUES, DES MÉDITATIONS SUR LA VIE ET LA MORT, L’ÉCOULEMENT DU TEMPS, LE NÉANT. MALÉVITCH A CONNU UNE PÉRIODE STYLISTIQUE SYMBOLISTE ENTRE 1907 ET 1911, AVEC SA « SÉRIE DES JAUNES » TENDANT À LA MONOCHROMIE ET UNE THÉMATIQUE CHRISTIQUE-BOUDDHIQUE À LA MANIÈRE D’ODILON REDON.

    LE NÉOPRIMITIVISME QUI ABOUTIRA À L’ÉPOPÉE DES AVANT-GARDES RUSSES EST-ILMAL COMPRIS, PAR SON MÉLANGE DE FOLKLORE LOCAL ET DE MODERNITÉEUROPÉENNE ?

    LE MOUVEMENT CAPITAL QU’EST LE NÉOPRIMITIVISME EN RUSSIE ET EN UKRAINE À PARTIR DE 1907 A ÉTÉ IGNORÉ JUSQU’À UNE DATE RÉCENTE DANS LES EXPOSITIONS OCCIDENTALES. J’AI ÉCRIT À PLUSIEURS REPRISES QUE CE QUI SÉDUIT ET TROUBLE LE PUBLIC OCCIDENTAL DANS LES ARTS NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE, PUIS DE L’URSS DU PREMIER TIERS DU XXE SIÈCLE, C’EST LE FAIT QUE TOUTES LES CULTURES PICTURALES PIONNIÈRES VENUES DE PARIS, DE MUNICH ET DE MILAN (IMPRESSIONNISME, NABIS, FAUVISME, CUBISME, FUTURISME) ONT ÉTÉ IMMÉDIATEMENT TRANSFORMÉES SUR LE SOL RUSSE, CAR ELLES SE SONT CONJUGUÉES À LA TRADITION SÉCULAIRE LOCALE DE L’ICÔNE, DE L’ART POPULAIRE. CONTRE LE RAFFINEMENT THÉMATIQUE ET IDÉOLOGIQUE DU SYMBOLISME, CONTRE L’ÉCLECTISME DU STYLE MODERNE ET, BIEN ENTENDU, CONTRE LE RÉALISME-NATURALISME À THÈSE DES AMBULANTS DANS LA SECONDE MOITIÉ DU XIXE SIÈCLE, COMMENCENT À PARAÎTRE, DÈS 1907, DES TEXTURES ET DES THÈMES CONSCIEMMENT PRIMITIFS, GROSSIERS, TRIVIAUX, MAIS D’UNE EXPRESSIVITÉ ET D’UNE ÉNERGIE VIGOUREUSES SUR LES TOILES DES FRÈRES DAVID ET VLADIMIR BOURLIOUK, DE MIKHAÏL LARIONOV ET DE NATALIA GONTCHAROVA. CE QUE L’ON NOMMERA LE « NÉO-PRIMITIVISME » PUISAIT DANS L’ART DES ENFANTS AUTANT QUE DANS TOUTES LES CRÉATIONS DE L’ARTISANAT POPULAIRE, RENOUVELANT LES DIVERSES CONCEPTIONS DES BEAUX-ARTS PAR L’USAGE DU LACONISME, DU MULTIPERSPECTIVISME, DE SUJETS ISSUS DU MONDE PROVINCIAL, DE L’HUMOUR.

    POUVEZ-VOUS EXPLIQUER CE QU’EST L’« ART DE GAUCHE », UN TERME QUI REVIENTSOUVENT DANS VOS TRAVAUX, ET CE QUI SINGULARISE L’ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG, CELLE DE MOSCOU ET CELLE D’UKRAINE ?

    CE QUE L’ON CONTINUE À APPELER PAR COMMODITÉ « AVANT-GARDE RUSSE », COMME UNE BRAND [UNE MARQUE], EST L’UNE DE CES DÉNOMINATIONS ACCIDENTELLES ET INADÉQUATES DE L’HISTOIRE DE L’ART. EN FAIT, LES NOVATEURS DE L’EMPIRE RUSSE DES ANNÉES 1910 PROFESSAIENT UN « ART DE GAUCHE » DÉNUÉ DE CONNOTATION DIRECTEMENT POLITIQUE. CE N’EST QU’APRÈS LA RÉVOLUTION BOLCHEVIQUE D’OCTOBRE 1917 QUE CET ART A ÉTÉ IDENTIFIÉ AVEC LA RÉVOLUTION SOCIOPOLITIQUE. STIGMATISÉ PAR LES ADVERSAIRES DE TOUTE MODERNITÉ, L’« ART DE GAUCHE » COMPRENAIT DES CULTURES PICTURALES TRÈS DIVERSES, DU PRIMITIVISME À L’ABSTRACTION EN PASSANT PAR LE CUBO-FUTURISME. IL Y AVAIT PLUSIEURS « ÉCOLES » HÉTÉROGÈNES, CE QUI CONTREDIT SON ATTRIBUTION À LA SEULE TRADITION ARTISTIQUE RUSSE. CETTE RUSSIFICATION, PUIS SOVIÉTISATION DE L’ART DE GAUCHE DES ANNÉES 1910-1920 S’EST ENCORE ACCENTUÉE APRÈS LA CHUTE DE L’URSS EN 1991.

    Kasimir Malévitch, Triomphe du ciel, 1906-1908, tempera sur carton.

    KASIMIR MALÉVITCH, TRIOMPHE DU CIEL, 1906-1908, TEMPERA SUR CARTON. © D.R.

    AVANT 1917, NOUS POUVONS DISTINGUER TROIS ÉCOLES DANS LES ARTS DE L’EMPIRE RUSSE : UNE ÉCOLE DE SAINT-PÉTERSBOURG À TENDANCE RÉTROSPECTIVISTE, TOURNÉE VERS LES GRANDES PÉRIODES ARTISTIQUES EUROPÉENNES, SOUVENT GRAPHIQUE, MAIS TRADUISANT AUSSI LA VIE MYSTÉRIEUSE PARFOIS ANGOISSANTE DE LA VILLE MODERNE (PAVEL FILONOV, JEAN POUGNY); UNE ÉCOLE DE MOSCOU, PLUS PATRIARCALE DANS SON ETHOS GÉNÉRAL, PLUS DÉCORATIVE ET AXÉE SUR SON PROPRE PASSÉ ASIATIQUE, SUR SON FOLKLORE; ENFIN, L’ÉCOLE UKRAINIENNE, QUI SE DISTINGUE CLAIREMENT DANS LE MOUVEMENT GÉNÉRAL NOVATEUR D’AVANT 1917, PAR UN SENS DE LA VASTITUDE SPATIALE IMPLIQUANT UNE LIBERTÉ TOTALE DU MOUVEMENT (KASIMIR MALÉVITCH, VLADIMIR TATLINE), PAR UNE ATTENTION À LA LUMIÈRE, AVEC UNE PRÉDILECTION POUR LA GAMME SOLAIRE (MICHEL LARIONOV, SONIA DELAUNAY), ET PAR UNE APPÉTENCE BAROQUE (ALEXANDER ARCHIPENKO, ALEXANDRA EXTER).

    VOUS AVEZ TRADUIT LES MÉMOIRES DU POÈTE ET THÉORICIEN BENEDIKT LIVCHITS,QUI RACONTE DE L’INTÉRIEUR CETTE PÉRIODE. LE TITRE DE CET OUVRAGE, L’ARCHERÀ UN ŒIL ET DEMI [L’ÂGE D’HOMME, 1971], ÉVOQUE LES SCYTHES. LESRÉFÉRENCES SLAVES SONT-ELLES ESSENTIELLES DANS CETTE AVENTURE MODERNE ?

    LIVCHITS MONTRE EN FAIT LE CARACTÈRE EURASIEN DU CONTINENT MULTINATIONAL QU’A ÉTÉ L’EMPIRE RUSSE, PUIS L’URSS, CE QUI EST ENCORE LE CAS, POURRAIT-ON DIRE, DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE AUJOURD’HUI. LE CONTINENT RUSSE EST SELON LUI « UNEPARTIE ORGANIQUE DE L’ORIENT », LES ARTISTES RUSSES SONT DES ASIATES, ILS ONT « UNE SECRÈTE AFFINITÉ AVEC LE MATÉRIAU », ILS LE SENTENT « DANS L’ÉTAT ONL’APPELLELA SUBSTANCE DU MONDE” ». CE SEUL TITRE L’ARCHER À UN ŒIL ET DEMIRECÈLE LA REVENDICATION, JUSTE OU NON, DE L’ORIGINALITÉ ASIATIQUE DE L’ART DE RUSSIE PAR RAPPORT À L’ART DE L’EUROPE. LE SAUVAGE CAVALIER, GUERRIER ET ARCHER SCYTHE « A TOURNÉ SON VISAGE EN ARRIÈRE [LISONS : “VERS L’ORIENT”] ET DE LA MOITIÉDE SON ŒIL IL A JETÉ UN REGARD VERS L’OCCIDENT ». CETTE FORMULATION, CERTES PARTIALE, EST POLÉMIQUE ET TEND À MINORER LE RÔLE DU FUTURISME ITALIEN. MALÉVITCH RECONNAISSAIT PABLO PICASSO ET FILIPPO TOMMASO MARINETTI, C’EST-À-DIRE LE CUBISME ET LE FUTURISME, COMME LES DEUX PLUS IMPORTANTS PÔLES NOVATEURS DU DÉBUT DU XXE SIÈCLE.

    VOUS DISSIPEZ SOUVENT LA CONFUSION ENTRE LE SUPRÉMATISME, D’ESSENCESPIRITUELLE, ET LE CONSTRUCTIVISME, QUI REPOSE SUR UNE VISION MATÉRIALISTE. LE SUPRÉMATISME VOUS SEMBLE-T-IL ENFIN RÉÉVALUÉ ?

    JE LUTTE EN EFFET DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST AUSSI DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT. LE SUPRÉMATISME, NÉ EN DÉCEMBRE 1913 AVEC LES DÉCORS DE MALÉVITCH POUR L’OPÉRA CUBO-FUTURISTE DE MIKHAÏL MATIOUCHINE VICTOIRE SUR LE SOLEIL, TRIOMPHE DANS LA CÉLÈBRE EXPOSITION PÉTERSBOURGEOISE « 0.10 » EN DÉCEMBRE 1915-JANVIER 1916. IL EST, DÈS L’ORIGINE, ANTAGONISTE DE L’« ABSTRACTION CONCRÈTE » DES RELIEFS ET CONTRE-RELIEFS DE TATLINE, APPARUS DÉBUT 1915, QUI OPÈRENT AVEC DES MATÉRIAUX RÉELS DANS UN ESPACE RÉEL. LA DÉNOMINATION « CONSTRUCTIVISME » EST UTILISÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS EN 1921, LORS DES DÉBATS QUI ONT LIEU À L’INSTITUT DE LA CULTURE ARTISTIQUE FONDÉ PAR VASSILY KANDINSKY À MOSCOU EN 1920. C’EST PRÉCISÉMENT CONTRE KANDINSKY ET SON ORIENTATION SPIRITUALISTE QUE LES CONSTRUCTIVISTES SOVIÉTIQUES SE SONT DRESSÉS, MAIS AUSSI CONTRE LE SUPRÉMATISME MALÉVITCHIEN, DONT « LA PHÉNOMÉNOLOGIE APOPHATIQUE » – C’EST-À-DIRE LA VOLONTÉ DE FAIRE APPARAÎTRE LE NON-ÊTRE QUI EST LA VÉRITÉ DU MONDE – ÉTAIT DEVENUE INCOMPRÉHENSIBLE À SES PREMIERS ADEPTES, TEL ALEXANDRE RODTCHENKO. CE DERNIER DEVIENT LE LEADER DU CONSTRUCTIVISME SOVIÉTIQUE, LEQUEL COMBAT L’ART PUR, INCARNÉ PAR LE TABLEAU DE CHEVALET. LE MONUMENT À LA IIIE INTERNATIONALE, ÉLABORÉ PAR TATLINE EN 1919-1920, SERT D’EMBLÈME À CE MOUVEMENT DONT LA RÉDUCTION DE L’OBJET À UNE CARCASSE PREND LA LIGNE COMME PRINCIPE CONSTRUCTIF. JE NE PENSE PAS QUE LE SUPRÉMATISME SOIT RÉÉVALUÉ DE NOS JOURS, CAR L’ART DOMINANT EST DE PLUS EN PLUS PHYSIOLOGISTE, IL RACONTE DES HISTOIRES. C’EST UN ART PLUS SYMPTOMATIQUE DE L’ÉTAT CIRCONSTANCIEL D’UNE ÉPOQUE QU’INTEMPOREL ET UNIVERSEL. AU FOND, NOUS ASSISTONS À LA RÉSURGENCE DU NATURALISME ENGAGÉ DE LA FIN DU XIXE SIÈCLE, DANS DES FORMES ÉVIDEMMENT « MODERNES ».

    JE LUTTE DEPUIS PRÈS D’UN DEMI-SIÈCLE CONTRE CETTE CONFUSION ENTRETENUE DANS PLUSIEURS PAYS, EN PARTICULIER EN ALLEMAGNE, ENTRE SUPRÉMATISME ET CONSTRUCTIVISME, CAR LE « CONSTRUCTIVISME » EST DEVENU, COMME « L’AVANT-GARDE RUSSE », UNE BRAND, DANS LAQUELLE ON FOURRE TOUT.

    CEPENDANT, LE SUPRÉMATISME, S’IL N’EST PAS TOUJOURS ÉVALUÉ À SA JUSTE MESURE, RESTE UN PÔLE MAJEUR DE L’ÉVOLUTION UNIVERSELLE DE L’ART, MALGRÉ LES TENTATIVES DE RELÉGUER À L’ARRIÈRE-PLAN SA FORCE DE COMMOTION.

    QUELS SONT LES FONDEMENTS MÉTAPHYSIQUES DES ÉCRITS DE MALÉVITCH QUEVOUS ACHEVEZ DE TRADUIRE ?

    MALÉVITCH PROCÈDE NON PAR MOUVEMENTS ÉVOLUTIFS, MAIS PAR ILLUMINATIONS SUCCESSIVES. ON A SOUVENT ÉCRIT QUE LE SURGISSEMENT DU QUADRANGLE NOIR DANS LE BLANC (APPELÉ COMMUNÉMENT CARRÉ NOIR SUR FOND BLANC) ÉTAIT UN ABOUTISSEMENT DU CUBISME. À MES YEUX, IL S’AGIT D’UN SAUT DANS L’INCONNU. MALÉVITCH N’EST PAS UN HISTORIEN D’ART, IL EST D’ABORD UN CRÉATEUR. CE N’EST QU’EN 1919-1920, À VITEBSK, QU’IL EST PRIS PAR UNE FRÉNÉSIE D’ÉCRITURE. SA CORRESPONDANCE AVEC LE CÉLÈBRE HISTORIEN DE LA LITTÉRATURE ET PHILOSOPHE DE LA CULTURE MIKHAÏL GUERCHENZON MARQUE UN TOURNANT. DANS LE SECOND TOME DES ÉCRITS QUE JE PRÉPARE POUR LES ÉDITIONS ALLIA, FIGURERONT TOUTES LES LETTRES DE MALÉVITCH À GUERCHENZON. CE VOLUME PRÉSENTERA UN « CHOIX » DES TEXTES POSTHUMES DU PEINTRE.

    ON L’Y VOIT PRIS D’UNE SORTE DE DÉLIRE EXTATIQUE POUR ESSAYER DE CERNER L’ÊTRE DU MONDE AU-DELÀ DE TOUS SES ÉTANTS. DIEU N’EST PAS DÉTRÔNÉ, PARU EN 1922, EST UNE PETITE PARTIE DE CETTE PENSÉE EN ÉTAT DE FUSION, UNE PENSÉE SAUVAGE ET PEU PRÉOCCUPÉE DE GRAMMAIRE ET DE PONCTUATION, MANIANT L’HUMOUR ET PARFOIS L’IRONIE, NE DONNANT QU’EXTRÊMEMENT RAREMENT SES SOURCES. IL EST VAIN DE VOULOIR À TOUT PRIX CHERCHER QUELLES LECTURES AURAIENT NOURRI LA PENSÉE DE MALÉVITCH. IL A DIT LUI-MÊME QU’IL S’ÉTAIT RETIRÉ DANS LE DOMAINE, NOUVEAU POUR LUI, DE LA PENSÉE ET SE PROPOSAIT D’EXPOSER, DANS LA MESURE DE SES POSSIBILITÉS, « CE QU’IL APERCEVRAIT DANS L’ESPACE INFINI DU CRÂNE HUMAIN ». IL A RETROUVÉ, SELON MOI, DES IDÉES QUI ONT PU ÊTRE FORMULÉES DEPUIS QUE L’HOMME PENSE. MAIS IL ME SEMBLE QU’IL FAUDRAIT ÉTUDIER LES LIENS ÉVIDENTS QUI UNISSENT LE SUPRÉMATISME ET LA PENSÉE EXTRÊME-ORIENTALE, PAR EXEMPLE LE TAOÏSME ET LE ZEN.

    Mikhaïl Vroubel, Vision du prophète Ézéchiel, 1906, aquarelle sur papier, Musée russe, Saint-Pétersbourg.

    MIKHAÏL VROUBEL, VISION DU PROPHÈTE ÉZÉCHIEL, 1906, AQUARELLE SUR PAPIER, MUSÉE RUSSE, SAINT-PÉTERSBOURG. © D.R.

    VOUS AVEZ AUSSI TRADUIT, AVEC VOTRE ÉPOUSE, LES MÉMOIRES D’UN MOINEPEINTRE D’ICÔNES. VOTRE PASSION POUR LES ICÔNES SE CONFOND-ELLE AVEC UNATTRAIT POUR LA RELIGION ORTHODOXE ?

    JE SUIS CATHOLIQUE À L’ORIGINE, MAIS J’AI REJOINT L’ORTHODOXIE LORS DE MON MARIAGE RELIGIEUX EN 1966. J’AI EU ALORS LE SENTIMENT, NON DE RENIER LE CATHOLICISME, MAIS DE REVENIR D’UNE CERTAINE FAÇON AUX SOURCES DE CELUI-CI. J’AI ÉTÉ SÉDUIT PAR LA BEAUTÉ DE LA LITURGIE ORTHODOXE, UN GESAMTKUNSTWERK, COMME NE S’Y EST PAS TROMPÉ KANDINSKY. VALENTINA ET MOI ÉTIONS AMIS DE CET ICONOGRAPHE DE TALENT, LE MOINE GRÉGOIRE KRUG; C’EST DONC NATURELLEMENT QUE NOUS AVONS TRADUIT QUELQUES-UNS DE SES ÉCRITS. ILS MONTRENT QUE L’ART DE L’ICÔNE N’EST PAS RÉPÉTITIF ET MONOTONE : TOUT EN RESTANT DANS LE CONSENSUS ECCLÉSIAL, IL EST AU CONTRAIRE D’UN GRAND DYNAMISME FORMEL ET THÉOLOGIQUE.

    VOUS MAINTENEZ DES LIENS EN RUSSIE ET EN UKRAINE. COMMENT VOYEZ-VOUSL’ANTAGONISME ENTRE CES DEUX PAYS ?

    L’UKRAINE ET LA RUSSIE SONT DEUX PAYS, SINON FRÈRES, DU MOINS COUSINS. LES RUSSES NE COMPRENNENT PAS LES UKRAINIENS, ILS PENSENT QU’ILS SONT UN MÊME PEUPLE QU’EUX. J’AI LUTTÉ, AVANT LES ÉVÉNEMENTS TRAGIQUES ACTUELS, CONTRE L’AGRESSION CULTURELLE RUSSE QUI A TENDANCE À TOUT RUSSIFIER. JE NE ME PRONONCE PAS SUR LA POLITIQUE, MAIS JE REGRETTE L’AMATEURISME DES GOUVERNANTS DE L’UKRAINE INDÉPENDANTE, QUI VEULENT ÉLIMINER DU PAYS LA LANGUE RUSSE ALORS QU’ELLE EST LA LANGUE MATERNELLE D’UNE GRANDE MAJORITÉ – C’EST L’UNE DES RAISONS PRINCIPALES POUR LESQUELLES ILS ONT PERDU LA CRIMÉE ET QUI POURRAIT LEUR FAIRE PERDRE LE DONBASS. JE REGRETTE AUSSI LE REJET, PARFOIS LA HAINE POUR TOUT CE QUI EST RUSSE QUE RESSENTENT CERTAINS UKRAINIENS, SOUS L’INFLUENCE DES ULTRANATIONALISTES DE L’OUEST DU PAYS, AU TROPISME POLONAIS ET GERMANIQUE– CELA A POUR EFFET D’ACCENTUER LE RAIDISSEMENT CULTUREL DE LA RUSSIE.

  • DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

    DE « PARIS-MOSCOU » (PROBLÈMES DE RÉCEPTION ET DE MUSÉOGRAPHIE)

     

    L’exposition « Paris-Moscou » présentée au Centre Georges Pompidou en 1979 a été un événement diversement commenté dans la critique. La plupart des comptes-rendus se sont partagés en deux catégories : d’un côté ceux qui l’ont critiquée du point de vue politique parce que cette exposition, où l’immixtion soviétique a été prééminente, a volontairement occulté le combat dramatique des créateurs avec le pouvoir totalitaire ; d’un autre côté, ceux qui se sont enthousiasmés sans réserve et ont été sensibles au caractère sensationnel des prêts d’oeuvres de « l’avant-garde » historique, venues d’URSS.

    Je propose une analyse de cet énorme « bazar de l’art » qu’a été « Paris-Moscou » sous une autre perspective, celle du problème posé par la réception de l’art russe en Occident. On s’aperçoit alors de l’incohérence de cette exposition, typique d’une certaine manière contemporaine de concevoir la restitution par le musée de tout une époque, quand ce n’est pas la rigueur historique et surtout « picturologique » qui préside à l’accrochage des oeuvres, mais le goût du sensationnel, de l’anecdotique, des analogies iconographiques superficielles. Au lieu d’éclairer la complexité de l’art russe des trente premières années du XXème siècle,  cette exposition aura contribué à maintenir le flou, l’approximation, les mythes tenaces qui continuent encore à être propagés à propos de « l’École russe du XXème siècle ».

    La critique d’ordre politique qui a été faite ne tient pas debout : elle est ou naïve ou polémique. Au contraire, on peut saluer Pontus Hulten d’avoir pu obtenir ce que n’avait pas pu obtenir une personnalité aussi éminente qu’André Malraux, ministre de la culture du général de Gaulle. Depuis 1922 et la « Erste russische Kunstausstellung » à la galerie berlinoise Van Diemen, il n’y avait eu ni en Occident ni en URSS d’exposition d’art russe et soviétique de toutes les tendances, du naturalisme engagé socio-politique au suprématisme et au constructivisme.[1] De ce point de vue, l’exposition « Paris-Moscou » a été une pleine réussite et un succès politique.

    Pour ce qui est des enthousiasmes émotionnels devant les chefs-d’oeuvre de ‘l’avant-garde » en Russie et en URSS présentés au public français, une double question se pose: celle de la conception et du rôle de la critique d’art et celle de la façon d’exposer les oeuvres d’art. Il y a deux sortes d’expositions artistiques : des expositions didactiques qui exigent de suivre strictement l’évolution historique de l’art et des expositions « esthétiques » qui exigent la connaissance des cultures picturales dans toutes leurs manifestations. Habituellement, dans une bonne exposition, ces deux moments coexistent, bien que la prévalence de l’un sur l’autre ne soit pas exclue. Beaubourg avait inauguré une nouvelle hybridation : ni tout à fait didactique ni tout à fait esthétique, les expositions étaient avant tout bigarrées.[2]

    On est, en premier lieu, étonné de la totale inadéquation d’une exposition « Paris-Moscou », qui venait après « Paris-New-York » et « Paris-Berlin » : nous assistions à la présentation erronée de la seule Moscou comme centre artistique principal. Une telle façon de poser les choses ne tient pas devant la réalité. Avant les révolutions de 1917, Moscou était seulement un des centres bouillonnants de la vie artistique de la Russie. Elle rivalisait et voulait « devancer » la capitale de l’Empire, Saint-Pétersbourg. C’est bien à Pétersbourg qu’avait commencé le combat contre le naturalisme avec la naissance de la première revue d’art Le Monde de l’art (Mir iskusstva) entre 1899 et 1904 dont il n’y avait aucune trace à l’exposition. C’est également là que fut organisé un groupe d’artistes portant ce nom entre 1910 et 1917. C’est à Péterbourg également que triompha le modernisme autour de la revue Apollon (1909-1917), qu’exista de 1910 à 1914 le groupe de l’Union de la jeunesse qui comprenait tous les artistes novateurs d’importance du XXème siècle,  qui organisa des expositions mémorables, édita trois almanachs, réalisa en 1913 les premiers spectacles cubofuturistes (la pièce du jeune Majakovskij Vladimir Maïakovski-Tragédie et l’opéra de Matjušin La Victoire sur le soleil où apparurent l’embryon du suprématisme de Malevič). Les réalisations les plus audacieuses de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » furent montrées aussi à Saint-Pétersbourg, devenu Pétrograd en 1914, dans les expositions programmatiques de groupe « Tramway V » en 1915 avec le triomphe des contre-reliefs de Tatlin et, surtout, la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » où apparut la révolution la plus radicale de l’histoire de l’art, le suprématisme. Et après les révolutions de 1917, le rôle de Pétrograd, devenu Léningrad après la mort de Lenin en 1924, n’a pas perdu de son intensité, même lorsqu’elle a cessé d’être la capitale. Souvenons-nous seulement de ce qui est devenu l’Institut national de la culture artistique, le GINXUK, où de 1922 à 1926 ont créé, enseigné, mené des expérimentations, des protagonistes de l’art universel du XXème siècle, comme Malevič, Tatlin, Filonov, Matjušin.

    Ne serait-ce que pour ces faits, qui sont loin d’épuiser le panorama des événements artistiques à Saint-Pétersbourg-Pétrograd-Léningrad, on voit que la concentration de toute l’énergie artistique autour de la ville de Moscou, l’érection de cette dernière en symbole de ce qui eut lieu en Russie et en URSS dans le domaine de l’art est arbitraire et le résultat de l’ignorance de la partie invitante et  des décisions idéologiques unilatérales de la partie soviétique.[3] Ce n’est qu’après la monstrueuse stalinisation-centralisation que Moscou est devenue, comme nous le voyons aujourd’hui le seul centre culturel d’échelle universelle où bat toute la veine artistique de la Russie, mais avant 1930, précisément la date limite de « Paris-Moscou », la situation était autre.

    Ainsi donc, l’identification de Moscou avec Paris présente en soi un caractère pour le moins inadéquat. D’ailleurs dans toute l’exposition il était visible qu’il ne s’agissait pas de Moscou mais de l’art russe dans son ensemble dans le cadre de l’Empire Russe et de l’Union Soviétique : les événements pétersbourgeois-léningradois paraissaient çà et là, et on assistait à l’annexion de la Géorgie à Moscou et à la russification inconditionnelle de l’Ukraine. « Paris-Moscou » n’avait pas finalement comme objectif principal de montrer les rapports de ces deux capitales, mais plutôt de donner un panorama de l’art russe de la première moitié du XXème siècle de façon générale et, obliquement, de mettre l’accent sur l’existence de contacts artistiques franco-russes arbitrairement sélectionnés. Cela aurait pu se justifier sous une autre appellation et surtout étant armé de la connaissance et du respect de l’évolution véritable de cette période.[4]

    Je ne donnerai que quelques exemples des bizarreries, sinon des confusions, des accrochages dans « Paris-Moscou ». Dès la première salle intitulée « Au tournant du siècle », que voit-on ? Une Méditerranée de Bonnard de 1911, un dessin du sécessionniste pétersbourgeois Lanceray de la même année…et un Signac de 1914 ; l’art français est représenté par Picasso, Bonnard et Bourdelle ; ni Gauguin, ni Cézanne, ni Van Gogh, ni Monet ni Rodin ne sont présents qui pourtant ont eu une influence colossale sur la naissance des arts novateurs de Russie. Et que penser de l’absence totale de l’art populaire qui avait été un « clou » à Paris lors de l’Exposition universelle de 1900 et qui a également joué un rôle éminent dans la naissance du premier grand mouvement avant-gardiste russe, le Néo-primitivisme ?

    En ce qui concerne, de façon générale, l’accrochage des oeuvres, on était étonné qu’il n’ait pas été tenu compte de la spécificité des cultures picturales, ce qui aurait exclu toute possibilité, par exemple, de montrer un dessin d’Odilon Redon pour la revue symboliste La Balance (Vesy) entre une oeuvre, à la manière matissienne, de Zinaida Serebrjakova et une esquisse politique de Valentin Serov. Quant aux tableaux de Sergej Ivanov, ils étaient là, selon toute vraisemblance, non pas pour leur correspondance au « thème » de la salle, mais à cause de leur contenu politique – la révolution de 1905. Ce trait est typique de toutes les expositions hybrides : le mélange du pictural et de la thématique anecdotique, avec la prévalence de la thématique politique pour plaire, ou ne pas déplaire, à tel ou tel…

    La deuxième salle, intitulée « Les avant-gardes artistiques 1905-1917 » commençait par des cimaises sous l’égide du « Monde de l’art ». Si les organisateurs avaient voulu prouver l’inconsistance de ce mouvement, ils y sont parfaitement parvenus : les oeuvres exposées représentaient très peu le Mir iskusstva, mouvement de première importance pour l’art russe et pour les liens artistiques entre la Russie et la France, ne serait-ce qu’à travers les Ballets Russes de Djagilev. Or dans cette section, des représentants aussi importants de ce mouvement sécessionniste que Konstantin Somov, Aleksandr Golovin et Mstislav Dobužinskij étaient absents, alors qu’il y avait un tableau bigarré de Boris Kustodiev, typique représentant moscovite de l’Union des artistes russes. Toute une cimaise était consacrée aux esquisses théâtrales des peintres des Ballets Russes, mais on ne savait pourquoi il y avait sur le côté de cette paroi deux sculptures d’Aleksandr Matveev de 1912 et de Boris Korolëv de 1915, dont on ne voyait pas le lien avec les Ballets Russes. Il   aurait été plus conséquent de montrer, par exemple, le Nijinsky de Rodin…

    Mais le sommet de ces incohérences était la juxtaposition des oeuvres sécessionnistes russes avec les fauves français (Braque, Derain, Vlaminck, Van Dongen, Rouault). On ne pouvait faire mieux pour montrer l’inconsistance du Mir iskousstva et de ses satellites. On aurait compris que les fauves français se trouvent dans la section suivante portant l’appellation de « La peinture française à Moscou » où étaient accrochés des chefs-d’oeuvre absolus comme La danse de Matisse, le Nu debout de Braque et trois magnifiques Picasso (Trois femmes, Dame à l’éventail et Portrait d’Ambroise Vollard). Cette partie était une des réussites incontestables de « Paris-Moscou ». Non pas seulement par la qualité des oeuvres, mais aussi par un premier essai d’établir une chronologie de la présence des tableaux français dans les expositions russes après 1912 et dans les grandes collections des industriels moscovites, les Morozov et Sergej Ščukin. Malheureusement, l’éclairage de ces chefs-d’oeuvre était épouvantable. Toute l’exposition était d’ailleurs mal éclairée.

    Après « Les chefs-d’oeuvre français », on tombait dans une petite pièce, ressemblant plutôt à un réduit, où était représenté « Le Valet de carreau », mais seulement une partie, car on trouvera ce mouvement cézanniste-fauviste- primitiviste plus loin, en passant à travers un corridor  où étaient accrochées des oeuvres sous le sigle de « La Rose bleue »  Il faut noter l’absurdité de cette division du « Valet de carreau » en deux parties et de plus dans la suite du symbolisme pictural russe, qu’il aurait été plus juste de montrer dans l’orbite du « Monde de l’art ». « La Rose bleue », née en 1908, était représentée par Pavel Kuznecov et Martiros Sarjan avec des oeuvres créées entre 1910 et 1917.[5] Kuz’ma Petrov-Vodkin servait, à juste titre, de maillon entre le symbolisme et le cézannisme, mais son accrochage aux côtés de Pëtr Končalovskij et d’Aristarx Lentulov n’était guère efficace, sans compter que les monumentales et « musicales » compositions futuristes de ce dernier étaient « coincées » sur une cimaise à même le sol, alors qu’elles demandent de « respirer » dans un vaste espace.

    Quittons « le Valet de carreau » en admirant le beau Paysage au voilier de Robert Falk et dirigeons-nous vers un grand « espace » appelé « Tendances des années 1910 ». Ce pluriel qu’aiment utiliser les musées n’annonçait rien de bon. Aucune explication de cet intitulé n’était donnée. Est-ce que « Le Valet de carreau » n’était pas une tendance – et de première importance des années 1910, alors que précisément sa première exposition avait eu lieu à la toute fin de 1910 à Moscou ? Et le primitivisme symboliste de Pavel Kuznecov et de Martiros Sarjan est-il en dehors de ces tendances? Malgré ce manque de clarté, la cimaise où étaient accrochées les toiles de Larionov, de Natalija Gončarova, du Géorgien Pirosmanašvili, était, selon moi, la plus grande réussite de toute l’exposition : elle était riche et donnait une représentation juste du Néo-primitivisme et du Rayonnisme.

    En revanche sur une paroi voisine, la juxtaposition de trois tableaux de Kandinskij (Paysage à Murnau de 1908, Improvisation et Lac de 1910, venant de la Trétiakov) avec le monumental Nu féminin de Tatlin (1913, Musée national russe) était saugrenue Face à ce Tatlin, se trouvaient deux tableaux d’Aleksandr Ševčenko, auteur d’un manifeste du Néo-primitivisme, qu’il aurait été mieux de mettre à côté de Larionov. Et dans un recoin suivant figuraient Chagall, Filonov …et David Burljuk. C’était là un parfait exemple de l’approche superficielle et arbitraire de nombreux accrochages. Entre Chagall et Filonov, il y a un abîme du point de vue de la culture picturale et de la sensation du monde. Ils étaient là ensemble, selon toute vraisemblance, au nom des analogies thématiques (la vie populaire des villages, le folklore, les rites), mais leur point de départ pictural est totalement à l’opposé l’un de l’autre. Le caractère aéré, chorégraphique chagallien n’a rien à voir avec la sursaturation forestière des toiles filonoviennes.

    Un des échecs criants de « Paris-Moscou » aura été d’ailleurs la présentation pour la première fois, en tout cas en France, de ce géant de la peinture russe qui, soulignons-le, est un artiste fondamentalement pétersbourgeois. La poétique filonovienne est si unique qu’il faut la montrer à part. Or Filonov était accroché dans trois lieux différents de l’exposition : avec Chagall, nous venons de le voir ; puis sa superbe Formule du prolétariat de Pétrograd se retrouvait en face… de la bonbonnière moscovite de Kustodiev, représentant une femme de la classe marchande moscovite, appétissante et ayant de l’appétit ; enfin, deux esquisses de Filonov figuraient dans la section « Théâtre-Musique ».

    Je ne m’attarderai pas sur la salle consacrée au « Cubisme », mêlant sans distinction le cubofuturisme d’Olga Rozanova, dans l’orbite de Malevič, et les toiles « parisiennes » de Ljubov’ Popova ou de Nadežda Udal’cova, confrontant sur une même cimaise Aleksandra Ekster, Ivan Kljun et…Jakulov, ou bien un Baranov-Rossine cubofuturiste à côté d’un David Šterenberg plutôt cézanniste. Le fameux contre-relief de 1916 de Tatlin était vu pour la première fois à Paris, il aurait dû être mis en valeur, mais non, il était entouré d’une oeuvrette dadaïste de Sergej Šaršun, de petits tableaux cubistes de Picasso (Pernod et cartes) et de Serge Férat. Et que dire des cimaises dédiées aux mouvements français où voisinaient, à nouveau Picasso, avec Marie Vassilief (son chef-d’oeuvre de 1910, La femme à l’éventail), Gleizes  (Portrait de Stravinsky), Le Fauconnier et…Ozenfant et…Valloton?

    Mais la salle la plus ratée était sans doute celle qui avait été intitulée d’abord « Suprématisme » et qui, après protestations, sera intitulée « Abstraction-Suprématisme ». Les oeuvres exposées n’avaient aucun rapport avec cette dénomination. Le chef-d’oeuvre cubofuturiste alogiste de Malevič Portrait du compositeur Matjušin, son autre chef-d’oeuvre alogiste Aviateur (tous les deux de1914) n’ont rien à voir ni avec l’abstraction ni avec le suprématisme. On retrouvait ici un Kandinskij, la Cime bleue, de 1917 (en russe Sinij greben’, traduit à « Paris-Moscou » par « Le peigne bleu »…) et la grandiose Composition VI de l’Ermitage, accrochée à côté de Malevič, ce qui a dû se faire retourner dans leur tombe ces deux génies antagonistes. Et que venait faire dans cette section Natalija Gončarova ? Pourquoi Nikolaj Suetin et Ilja Čašnik, remarquables représentants de l’école suprématiste n’étaient pas ici, mais se trouvaient plus loin, dans la salle « Constructivisme » ? Cette confusion entre suprématisme et constructivisme se perpétue jusqu’à aujourd’hui.[6]

    Sur la cimaise consacrée au thème de la guerre de 1914, on aurait pu penser y voir les lubki de Malevič, précisément de 1914, mais non : ils se trouvaient avec ceux d’Ilja Maškov dans la section « L’art d’agitation révolutionnaire » à côté de Dmitrij Moor de 1920 !!!

    Je ne m’attarderai pas sur la section théâtrale qui souffrait de la même désinvolture. Un seul exemple de cette impéritie : un dessin constructiviste d’Aleksandra Ekster de 1924 était accroché au-dessus des costumes féériques de Chagall pour Šolem Alejxem et sur cette même paroi, soudain, deux esquisses du grand artiste ukrainien Anatolij Petryckyj, alors que l’effloraison du théâtre ukrainien dans les années 1920 n’était même pas mentionnée.[7]  Notons à ce sujet que le grand constructiviste ukrainien Vasyl’ Jermylov était représenté à la sauvette dans la section « l’Agit-prop russe »…

    « La ville du futur » était illustrée dans un recoin par les incroyables architectures fantastiques de Jakov Černixov et de Georgij Krutikov. Malevič était absent et aurait pu figurer ici avec ses dessins de bâtiments cosmiques.

    Quant au Constructivisme, né, rappelons-le, en 1921, il a subi le même traitement incohérent. À part des reconstructions de mobiles de Rodčenko, des oeuvres de Lissitzky et de Gustav Klucis, et un coin réservé à Pevsner et à Gabo, les autres objets accrochés étaient rattachés arbitrairement au Constructivisme, par exemple, une toile Noir sur noir de 1918 de Rodčenko ou bien la célèbre toile Mouvement dans l’espace de 1917-18 de  l’organiciste Matjušin ou encore une Composition sans-objet  de l’admirable Ol’ga Rozanova, morte en 1918…et même un beau tableau minimaliste de Pavel Mansurov qui fut dans l’orbite suprématiste.

    Je passerai rapidement sur les quatre dernières salles sous le sigle « Les réalismes de 1920 à 1930 » (Lipchitz, Picasso, Soutine, Pavel Čeličev) : aucun respect des dates annoncées, mélange des styles – cubiste (Lipchitz) ; surréaliste-antimimétique  (l’Atelier à la tête de plâtre de Picasso); expressionniste paroxystique (Soutine), abstrait (la Peinture -Objet-Huile, ficelle et allumettes de Pavel Čeličev).

    La situation des réalismes russes des années 1920 n’était guère meilleure : le naturalisme « philosophique » d’Isaak Brodskij dans son célèbre tableau Lenin à Smol’nyj (1930) était entouré de peintres de l’OST (le hiératique Aleksej Paxomov), du « Valet de carreau » (Končalovskij, Maškov de 1918…de Falk et de Kuprin), du naturalisme, annonciateur du futur réalisme socialiste (Sergej Gerasimov, Mitrofan Grekov, Boris Ioganson, Georgij Rjažskij), du réalisme poétique (Arkadij Rylov, Lev Bruni, Pavel Kuznecov, Martiros Sarjan). Pourquoi étaient accrochés ici une énorme toile de Zinaida Serebrjakova et l’énigmatique Cavalerie rouge de Malevič, avec la sculpture cubiste de Iosif Čajkov Le forgeron.

    Dans la section « Le Purisme. L’abstraction géométrique », en face d’une cimaise avec des oeuvres des Français, on trouvait le mur des Russes avec, au centre, trois toiles post-suprématistes » de Malevič, dont les célèbres Sportifs qui paraissaient assez bizarres, entourés qu’ils étaient par des reliefs de Vladimir Lebedev, du « suprématisme » de Natan Al’tman et de tableaux figuratifs aux formes aplaties de David Šterenberg. Si les oeuvres de Malevič avaient été accrochées sur une paroi à part, on aurait pu apercevoir toute l’originalité mystérieuse de ce « supro-naturalisme » où les figures hiératiques, les « visages sans visage » sont rythmés par la gamme colorés ukrainienne du fondateur du Suprématisme.

    Enfin dans la dernière salle des « réalismes », on trouvait Filonov, à côté de Kustodiev, de Petrov-Vodkin, d’Aleksandr Labas…et d’Aleksandr Tyšler.

    ++++++++++

    Pourquoi une telle exposition? Pour montrer toute l’importance de l’art russe du premier tiers du XXème siècle? Elle a sans aucun doute réussi cet objectif. Son mérite essentiel aura été de montrer pour la première fois de façon foisonnante des oeuvres que l’on ne connaissait que par ouï-dire ou par reproductions. Les spécialistes, les critiques et les visiteurs déjà préparés ne purent pas bouder leur plaisir. J’étais de ceux-là. Mais est-ce que des expositions de cette envergure sont faites pour les spécialistes ou un public averti? Et qu’est-ce qu’un large public (la majorité des visiteurs) a pu saisir dans un tel marché aux puces de grande classe? Est-ce l’objectif des expositions de mener les visiteurs dans des halliers?

    « Paris-Moscou » fut transporté à Moscou en 1981 et un double catalogue fut édité. Malgré des censures par rapport à Paris et le brouillage du message de l’apport unique de l’art de gauche en Russie et en URSS, l’exposition « Moscou-Paris » fut un plus grand évènement en URSS, car les Soviétiques pouvaient mieux s’orienter dans leur propre histoire, l’altération des faits étant pour eux une norme, ils avaient appris « à lire entre les lignes » et à recréer par des miettes d’information çà et là un véritable tableau des évènements. Et pour les Soviétiques, montrer, non seulement les grands Parisiens novateurs, mais aussi, par exemple, Kandinskij, Tatlin, Malevič ou Filonov, qui se trouvaient habituellement dans les réserves des musées, cela fut une véritable nourriture spirituelle.

    Jean-Claude Marcadé

    Fin août 2019

    [1][1] Il y eut encore une grande manifestation d’art russe à la Biennale de Venise en 1924, mais elle n’avait pas l’ampleur de l’ »Erste russische Kunstausstellung » de Berlin. C’est à Venise qu’a été montrée pour la première fois l’école organiciste de Mixaïl Matjušin et des Ender.

    [2] Depuis la fin du XXème siècle, un nouveau type d’exposition a prévalu dans le monde des arts, celui de l’illustration pure et simple à l’aide d’oeuvres d’art de thèmes  géographiques, psychologiques, historiques, socio-philosophiques ou socio-politiques,…

    [3]  Un phénomène analogue d’idéologisation d’une exposition avec le souci de l’historiographie russe de faire converger toutes les données historiques  vers l’avènement triomphal de Moscou, a été donné de façon exemplaire avec l’exposition du Louvre « Sainte Russie », nous forçant à oublier que le mot « Russie » n’existe en langue russe officiellement que depuis Pierre I, à un moment où Moscou, capitale de la Moscovie, cède la place à Saint-Péterbourg comme capitale de l’Empire Russe au début du XVIIIe siècle. Cf. Jean-Claude Marcadé, « Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction ‘cavalière’, au nom d’une problématique ‘identité nationale’ : Svjataja Rus’, devenue au Louvre Svjataja Rossija« , in Europa Orientalis. Paralleli : Studi di litteratura e cultura Russa par Antonella d’Amelia, a cura de Cristiano Diddi et Daniele Rizzi, Salerno, 2014, p. 49-61

    [4] V.M. Polévoï, un des commissaires soviétiques, dit très clairement dès le début de son introduction au catalogue qu’il s’agit dans « Paris-Moscou » « de la confrontation des réalisations artistiques des deux pays » pendant les 30 premières années du XXème siècle.

    [5]  Lors d’une de mes visites à l’exposition, j’ai pu entendre un guide déclarer à son auditoire, dans ce sas « Rose bleue », entre la première et la seconde salle dévolue au « Valet de carreau »,  » Nous ne nous arrêterons pas ici : ce sont de oeuvres provinciales arméniennes et géorgiennes »! Pauvre Pavel Kuznecov tombé parmi les Caucasiens et pauvre Martiros Sarjan traité inconsidérément de « provincial »…

    [6]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « Suprématisme et Constructivisme dans l’Empire Russe et l’URSS », Ligeia (Avant-gardes russes. Suprématisme, Art non-objectif, Constructivisme, Conceptualisme), juillet-décembre 2017, p. 32-37

    [7]  Voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 237-251

  • A. Grichtchenko, « Des liens de la peinture russe avec Byzance et l’Occident. XIII-XX siècles. Pensées d’un peintre », 1913 (traduction du russe par Jean-Claude Marcadé)

    A. Grichtchenko

    Des liens de la peinture russe avec Byzance et l’Occident. XIII-XX siècles. Pensées d’un peintre, 1913[1]

     

    Avec 23 reproductions d’icônes de l’école de Novgorod, italo-grecques, de Andreï Roublev, de Simon Ouchakov; des tableaux du Greco, de Cézanne, de Picasso et autres.

    Table des matières :

    1. la période des écoles de Novgorod et de Moscou. Andreï Roublev et Simon Ouchakov.

    2. La peinture de l’époque pétrine, XVIIIe et moitié du XIXe siècles.

    III. Le mouvement ambulant. Ivanov, Gay et Sourikov.

    1. La revue Le Monde de l’art et son mouvement. Cézanne et Picasso. Fondement de la nouvelle peinture.

    Dédié au très estimé Sergueï Ivanovitch Chtchoukine[2]

    Le présent essai, écrit il y a un an, avait un tout autre objectif. Sur l’incitation d’amis, j’ai décidé de le publier en le complétant et en reconsidérant certains passages. Je considère notre passé historique uniquement du point de vue de la peinture pure qui, à présent, se trouve dans une telle décadence. J’étais guidé par le désir de montrer à un large public combien est insignifiant l’art devant lequel il s’incline, combien se sont dégénérées les formes de la peinture auxquelles était tellement attachés nos illustres ancêtres.

    Dans les années les plus sombres de l’art européen est apparu le génie novateur de Cézanne qui a donné une impulsion à tout le mouvement nouveau de Picasso et du groupe des cubistes. Il a comblé le précipice qui séparait la vieille peinture de la nouvelle. Autour de son nom se sont groupés les représentants du nouvel art de toutes les nations d’Europe. Les Russes, fidèles à leur instinct pictural historique, se sont soumis aux idées du peintre français. L’esprit de la peinture cézannienne est profond et simple, son admirable vie d’ermite, remplie de labeur obstiné et d’essor créateur, tout cela a servi d’étoile conductrice pour les artistes qui poursuivaient les tâches de la peinture pure.

    Je considère de mon devoir d’exprimer ici toute ma reconnaissance à Sergueï Ivanovitch Chtchoukine pour l’autorisation de faire des photographies de plusieurs tableaux. Grâce à son amabilité, sur les pages du présent essai apparaissent pour la première fois les reproductions du Paysage de Cézanne et du Violon, de Mélancolie, du Portrait du poète Sabartés de Picasso. Ces reproductions ont été faites à partir des originaux qui se trouvent dans la galerie de S.I. Chtchoukine.

    A.G.

     

    En art, comme dans la vie, le peuple peut nous tuer, mais dans aucun cas nous ne sommes soumis à son jugement,

    Heine[3]

    La nature n’est qu’un dictionnaire, où on cherche le sens des mots…on en extrait tous les éléments qui composent une phrase ou un récit, mais personne n’a jamais considéré le dictionnaire comme une composition, dans le sens poétique du mot.

    Delacroix[4]

    I

    Le groupe des artistes du jeune art a souvent l’occasion de lire et d’entendre qu’ils sont prétendument séparés du mouvement traditionnel  de la peinture russe et s’inclinent exagérément devant les novateurs parisiens. Beaucoup se joignent volontiers à cette fausse opinion.

    Je traiterai tout d’abord des écoles historiques et de leurs sources dans la mesure où cela explique l’idée directrice du présent essai, ensuite j’essaierai de donner une caractéristique des aspirations des artistes de ce groupe.

    Je m’efforcerai de montrer par des faits indiscutables que leur peinture est profondément nationale dans ses tendances et possède sans aucun doute un lien de succession avec ce qu’il y a de meilleur dans la peinture russe du passé. Si nous jetons un regard dans les profondeurs des siècles, nous apercevrons que la peinture, en même temps que la religion, nous est venue de Byzance, où elle se trouvait alors à un haut degré de développement.

    [Suit une description des premières réalisations byzantines  dans la Rous’, appuyée par des référence à des auteurs  qui ont écrit sur la peinture d’icônes A.I. Ouspienski (1910); A. Novitski (1910); N.P. Kondakov (1911), des collections d’icônes (Prince A.A. Chirinski-Chakhmatov, S.P. Riabouchinski, I.S. Ostrooukhov), de leur exposition ]

    Ce qui est remarquable, c’est que dans quelques icônes de l’école de Moscou, par exemple [telle] Deisis […], est résolu le problème de trois couleurs définies qui, il n’y a pas si longtemps,  a intéressé Pablo Picasso dans son célèbre portrait Dame à l’éventail de la Collection Chtchoukine.

    Je ne parlerai jamais de ce qu’on appelle le tempérament, le contenu spirituel du tableau, l’atmosphère et le vécu, de ces trucs sur lesquels pérorent  à satiété les critiques frivoles et les reporters des gazettes. Ne comprenant et n’appréciant pas  la peinture en tant que telle, ils dégoisent habituellement toutes sortes de sornettes scientifiques et non scientifiques pour l’amusement et les délices du public.

    Au milieu du XIVe siècle, s’ajoute l’influence des maîtres italo-grecs dont les meilleures icônes ont été collectionnées en Italie centrale par un mécène et emmenées en Russie. Exposées lors du Congrès des artistes à côté des icônes russes, elles montrent à quel point  ont coïncidé les aspirations des peintres russes et des Italo-Grecs.

    [Panorama de la peinture d’cônes à Novgorod et à Pskov du XIIIe au XVIe siècle; ascension de l’école de Moscou avec l’art de saint Andreï Roublev au début du XVe siècle. Tendance à « nationaliser » les faces et les expressions des saints; dans la seconde moitié du XVIIe siècle Simon Ouchakov a laïcisé l’icône]

    Roublev et Ouchakov ont imprimé à l’iconostase russe des cathédrales de Moscou et de Vladimir la beauté majestueuse des ensembles. Par leur connaissance et leur maestria, stricte au plus haut point, il ne le cèdent en rien à leurs contemporains étrangers : Beato Fra Angelico et les tout premiers primitifs. Les éléments de la peinture – l’édification, la plastique des formes et des couleurs, la construction des plis, la force et le caractère du mouvement sont menés chez eux à un degré extrême d’expression et de précision. Quelle utilisation large et audacieuse de la désharmonie dans la couleur, dans la ligne et dans les surfaces planes! Leur grandeur est justement dans la peinture qui a enthousiasmé Matisse, le maître-peintre qui a découvert dans les icônes russes beaucoup de choses nouvelles et inattendues pour lui. C’est lui qui a reconnu que notre peinture d’icônes ne le cédait en rien à l’art de Giotto et des tout premiers primitifs, Duccio et Cimabue.[5] Quelle preuve que nos vieux maîtres ont suivi les principes de la peinture pure.  Il y a étrangement dans le Paris du XXe siècle un écho de la Moscou barbare.

    [Sous le tsar Mikhaïl Fiodorovitch, le père de Pierre Ier, vers le milieu du XVIIe s., fut institué  le Palais des Armures où furent invités des artistes étrangers, hollandais, tatares, arméniens, polonais. Sous l’influence de l’Occident, sur la base de la peinture d’icônes, se fit sentir le besoin d’y introduire des « éléments de la nature ». Naissance de la peinture des portraits profanes, issue de la peinture d’icônes du XVIe s.]

    II

    Sous Pierre le Grand, la vie russe prit un tournant brutal  en direction de l’Europe. De nouvelles formes de vie  se forgent et, avec elle, de nouvelles formes d’art. La peinture d’icônes et murale commence à décliner sensiblement vers la fin du XVIIe siècle; au contraire, la peinture laïque devient forte et se développe, utilisant de tout autres sources. Par la fenêtre qui a été percée souffla l’air frais de la nouvelle culture. On doit noter que l’hégémonie en art passa, à la fin du XVIIe siècle, de l’Italie à la France, qui reste jusqu’à aujourd’hui l’arbitre des goûts pour toute l’Europe. La Russie s’est soumise à cette influence.

    [Sur la politique culturelle de Pierre Ier qui fait venir des artistes étrangers en Russie (Rastrelli-père, François Jouvenet, Louis Caravaque), envoie les artistes russes étudier en Occident. La peinture russe, tout en acquérant de toutes nouvelles données esthétiques, conserve « son amour et ses hautes capacités dans les couleurs, la plastique et la beauté de l’ornementation picturale »]

    L’originalité d’un peintre national ne se perd jamais en présence d’influences étrangères. La loi des interactions des idées artistiques de divers peuples peut être suivie tout au long de plusieurs millénaires de la culture humaine. Ainsi se sont développés les arts à Byzance, en Italie, en France; il en a été  et il en sera ainsi en Russie. […]

    De nos jours, la peinture décorative de Matisse, comme, dans les années 1870-1890, celle de Monet et de Degas, se nourrit aux sucs de l’art japonais, chinois et même russe (les icônes), – cependant, l’originalité de ce peintre décoratif brillant ne s’est pas perdue. L’instinct de l’artiste, malgré les bougonneries des nationalistes obtus, le fait puiser avec audace de partout un matériau frais pour ses nouvelles édifications. En cela est le gage d’un développement bienfaisant de la personnalité de l’artiste.

    [Après Pierre Ier, à l’époque des tsarines Anna Ioannovna et Élizaviéta Pétrovna, on fit venir en Russie des artistes occidentaux, italiens (Pietro Rotari, Torelli, Lampi aîné), français (Lagrenée l’aîné, Tocqué) qui eurent quelque influence sur les peintres russes Rokotov, Lévitski, Borovikovski).  Fondation de l’Ermitage en 1765. Apparition d’excellents paysagistes (Alekséïev, Vorobiev, Chtchédrine) qui ont reçu les leçons des Canaletto, de Guardi ou de Claude Lorrain]

    Les Russes, ayant pris les formes occidentales qui leur étaient étrangères, y ont introduit  leurs propres traits nationaux et leur propre esprit. Les artistes, dont la tâche est de faire renaître la peinture russe sur des principes totalement nouveaux, n’imitent pas les anciens maîtres russes, non! – se souvenant de la loi de la biologie et des lois de lu développement de la peinture (elles existent!), ils ont suivi uniquement leur exemple; ils ne veulent pas, pareillement aux éclectiques sans vie, chiper  à leur peinture des vérités rétrospectives de peu d’importance, à partir des quelles les ennemis  de l’art authentique créent habituellement une citadelle afin de fulminer à l’égard de  tout mouvement qui se dirige vers cet art.

    III

    [La relève, dans la seconde moitié du XIXe siècle, est assurés par le mouvement ambulant dont « la nullité » est évidente en face de l’art russe du XVIIIe et du début du XIXe s. Grichtchenko leur reproche leur refus d’apprendre auprès des écoles européennes; il cite Pérov et Kramskoï qui ne se sentaient pas bien en Europe et ne rêvaient que de revenir dans leur patrie…]

    Il est remarquable que les Ambulants ont remué des montagnes dans le domaine des idées poétiques, géographiques, altruistes; dans la sphère de la peinture, ils se sont avérés être des dilettantes timorés qui considéraient comme géniales les empreintes géographiques de la réalité.  Ils avaient peur de toute influence, surtout étrangère, comme d’une maladie répugnante; cependant, il ne fait pas de doute que leur patrie était la ville allemande de Düsseldorf avec leurs « génies » de type ambulant – Calame[6]et Achenbach. Dans l’histoire de la peinture de tous les siècles, de tous les peuples, il n’y a pas eu de mouvement plus limité et plus absurde que le mouvement ambulant. Nulle part, le point de vue de l’artiste ne s’est de cette manière fondu entièrement avec le point de vue de la rue, nulle part,  on n’a à ce point fait disparaître définitivement l’instinct pictural, comme à l’époque du « réalisme »  de notre patrie.

    [Suit une dénonciation des propos du leader des Ambulants, Ilia Répine, qui encense les tableaux de bataille  du Polonais Jan Matejko, « la peinture petite-bourgeoise de carte-postale de Böcklin », trouve géniale les oeuvres les plus vulgaires de Meissonnier, de Carl Timoleon von Neff, de Fortuny, de Stuck, de Klimt, exhale sa haine de la peinture française, dont il dénonce les prix spéculatifs des oeuvres (même Delacroix et Millet ne trouvent pas grâce à ses yeux! ). Une des déclarations d’un long texte de Répine, cité par Grichtchenko, montre le niveau de l’approche « ambulante » de l’art: « Si votre ramollissement irresponsable dans la peinture de Monet, qui ne cesse de  danser en répétant les minuscules petits tons stupides jaunâtres et lilas,  réussissait, ne serait-ce qu’une fois, à atteindre une aussi générale impression du tableau, que celle dont est pénétré Le Déluge d’Aïvazovski, vous  l’auriez porté aux nues et trompété au monde entier! ». Les Ambulants n’on rien retenu de l’école de Barbizon, de Corot, de Millet, de Delacroix, de Courbet.  Grichtchenko fait l’éloge d’Ivanov et de Sourikov, critique le tolstoïsme de Gay, trouve des qualités à Lévitan, à Borissov-Moussatov]

    IV

    L’éclectisme, le rétrospectivisme et l’esthétisme sont le fléau de l’art et pourtant,  c’est le socle, les fondements sur lesquels repose  ce qu’on appelle notre « renaissance ».

    Cette « renaissance » a porté peu de joie à la peinture russe. Le mouvement de la revue Mir iskousstva [Le Monde de l’art] et des groupes qui y ont adhéré, portait de façon évidente un caractère littéraire et n’avait rien à voir avec la culture picturale.

    Beaucoup de personnes peuvent me rétorquer en montrant la grande importance d’artistes de ce groupe dans le domaine des arts graphiques et de l’art théâtral.  Si l’on se souvient des arts graphiques des Japonais et des Allemands des anciennes écoles, à partir du XIIe siècle, les « arts graphiques » des artistes du « Monde de l’art » apparaîtront comme puérils et dilettantes.[7] Les nouvelles versions des « peintres de motifs » des années 1830, tirées des vieilles revues et des livres, ne portaient pas en elles les embryons qui auraient pu se développer en formes sérieuses. Ces peintres ont chipé l’art graphique aux in-folio et l’ont mis au monde dans des formes plus flasques.

    L’art théâtral de ces derniers temps était l’autel sur lequel on a immolé la peinture russe. Les expositions étaient inondées de projets de mises en scène théâtrales, toute différence  était perdue entre le dessin en couleurs, la peinture de chevalet et la peinture théâtrale, alors qu’en Occident un énorme précipice les sépare. Le critique Roger Allard, dans son article sur les cubistes, dit que la présence d’intrusions décoratives l’empêchait de s’associer à leur mouvement.[8]

    Chez nous, l’idée même de peinture de chevalet s’est effacée; la haute signification indépendante de cette discipline s’est transformée en servante des arts appliqués. Si l’on regarde sérieusement nos mises en scène théâtrales, elles ne résistent pas à une sévère évaluation. Qu’y a-t-il de commun  entre les puissantes oeuvres de Moussorgski et ces « décors » qui prétendent être les interprètes de l’esprit de la musique du génie russe.

    Le résultat de l’activité des héritiers du « réalisme rassis » (mots d’Alexandre Benois) a été ce chaos inimaginable dans lequel se sont trouvés « les libérateurs ». Non, ils n’étaient pas appelés à faire renaître les principes picturaux dans l’art russe. Par exemple, quel rapport ont l’art graphique théâtral de Vroubel ou la peinture allemande de Sérov  avec les mouvements les plus caractéristiques de notre passé. Dans les portraits de Sérov il y a autant d’esprit russe que chez le Berlinois Lenbach.

    [Critique du nouveau « Monde de l’art », renouvelé en 1910 et des sécessionnistes russes]

    Au milieu de la décadence et de la décomposition générales, Cézanne est apparu comme un puissant novateur. Il a dépensé un demi-siècle de labeur obstiné et inspiré pour purifier des ordures et  de la boue gluante l’or de la pure, magnifique, autonome peinture.

    Il a ouvert avec audace la geôle dans laquelle la peinture avait été enfermée par les ennemis de l’art authentique – les académistes et les littérateurs-amateurs, les mystiques et les reporters de la réalité vivante. Il a jeté un pont grandiose du XXe siècle aux génies de la peinture des XIII, XIVe, XVe, XVIe siècles : Giotto, Mantegna, Francesco del Cossa, Masaccio, Giorgione, Le Gréco. Il s’est mis a parlé avec leur langue divine des formes pures de la peinture en contrepoids au pitoyable  bégaiement des artistes de la fausse renaissance.[9] Les représentants du « Monde de l’art » ont regardé autrement l’illustre artiste. Deux ans avant la mort de celui-ci, Igor Grabar écrivait :

    « Je n’ai pu comprendre jusqu’ici ce qui liait à Cézanne l’école française la plus récente. Par la génération, il peut être, pour la majorité d’entre eux, non leur père, mais leur grand-père, parce qu’il est  de l’âge de Manet. Malgré le fait  que beaucoup de ce que j’ai vu auparavant m’ait peu satisfait et que plusieurs choses m’aient même paru être tout bonnement des sornettes, avec même une bonne part de charlatanisme, je n’ai malgré tout pas perdu l’espoir de voir un jour de véritables chefs-d’oeuvre, signés par ce nom mystérieux…Vollard, ce Durand-Ruel de la peinture française la plus récente, considère catégoriquement Cézanne comme l’un des plus grands peintres français vivants.

    …. Et me voici, enfin, dans les trois salles de Cassirer à Berlin, pleines à craquer d’oeuvres de cet homme. Et je dois dire qu’ici m’attendait  la déception la plus cinglante qu’il ne m’ait jamais arrivé de vivre dans toutes mes pérégrinations à travers l’Europe… Cézanne ne pourra jamais se tenir au rang non seulement de tels géants comme Manet, Monet et Degas, mais non plus de grands maîtres comme Renoir…Dans tout l’art de Cézanne, il y a un seul mérite, énorme et extraordinaire, c’est sa sincérité. La sincérité de  Cézanne est la plus imaginable qui soit, il est sincère comme un enfant innocent, comme un miniaturiste médiéval. C’est pourquoi je ne vois pas dans ses oeuvres les plus saugrenues la moindre ombre de charlatanisme…Après avoir examiné tous ses nombreux paysages, portraits, natures mortes, scènes mythologiques avec des femmes nues, on commence à comprendre qu’il y a quelque chose de commun  entre ces oeuvres, datées de l’année 1860, et la peinture des impressionnistes. Plusieurs choses sont venues de Cézanne… Il est curieux que Vollard ne puisse aucunement se résigner à l’attitude négative du public à l’égard de cet artiste. Il admet que ”l’on puisse ne pas comprendre Claude Monet, mais, parbleu*[10], pas Cézanne dont la place est dans le Salon Carré* du Louvre”. C’est vrai que, dès sa jeunesse, il adorait Véronèse et Rubens [?]. Ses portraits noirs des années 1860 sont en fait comme photographiés de quelque galerie. Quelques uns d’entre eux sont excellents par leur caractère et leur ton joliment argenté. Il sont seulement désagréables par leur dessin embrouillé [!]. Quelques scènes mythologiques sont également bonnes, mais ce qu’il y a de meilleur, ce sont, bien entendu, les natures mortes*. En revanche, à côté d’oeuvres qui sont bonnes, il y en a une telle masse d’horriblement mauvaises que, franchement, on enrage : est-il possible que cet homme ne voie pas…Eh bien, malgré tout le bien que j’ai pu débiter sur Cézanne,  je suis sorti de son exposition totalement déçu ».

    Je prie le lecteur de m’excuser pour ces nombreuses et longues citations, mais il m’a semblé intéressant de faire connaître les points de vue sur Cézanne d’un homme qui était la figure principale du groupe d’artistes « Le Monde de l’art ». De faire connaître à quel point il est clair que ce qui les occupait, ce n’était pas la peinture, mais quelque chose d’autre, quelque chose d’annexe, qui lui est étranger: grâce à cela, Cézanne, n’est pas apprécié par eux jusqu’à présent à sa juste valeur; il est, aujourd’hui encore, opposé à Manet, Monet, Renoir, artistes incommensurablement inférieurs par leur importance historique et absolue.

    [Longue citation de l’historien de l’art et peintre russo-ukrainien Stépane Yarémitch, participant du « Monde de l’art »,  contre le nouvel art, avec une attaque virulente contre l’art de ce « timbré » [tchoudilo] de Cézanne que « Gustave Geffroy considère comme un « Vénitien » par le tempérament artistique et met au rang de maîtres  comme Manet, Degas et Renoir! »]

    L’histoire des rapports du public et des artistes non peintres à l’égard de Cézanne se répète, sous nos yeux, avec une uniformité et un esprit méthodique étonnants, avec un autre véritable peintre de notre époque. Je veux parler de Pablo Picasso. Vrai continuateur de la haute cause cézannienne, il est un artiste profond de notre temps.  Extraordinairement doué par la nature, Picasso est déjà passé, avec une vitesse vertigineuse, par plusieurs stades de son évolution.[11] Aussi bien dans ses premiers travaux que dans les derniers, l’artiste a fait preuve des traits d’un peintre vigoureux, saillant, extrêmement sérieux; on sent partout l’esprit d’un jeune Espagnol, bien que Picasso ait grandi sur le terrain des traditions françaises.

    Dans les oeuvres des années 1906-1908, Picasso, soumettant tout à la loi d’une composition forgée ensemble et impitoyable, agit irrésistiblement  sur le spectateur par sa logique et sa profondeur. Tête et Mélancolie (reproduites dans l’essai) appartiennent, à n’en pas douter, aux meilleures créations de cette période. Avec presqu’une seule couleur, et une couleur rousse, terreuse, Picasso atteint une force et une richesse de couleurs admirable. Dans ces travaux s’est fait voir tout particulièrement cet esprit d’ascétisme que nous trouvons chez ses illustres compatriotes – Zurbaran et Le Gréco.

    Mais bientôt, Picasso ne  va pas se satisfaire de l’utilisation de la forme  et des problèmes brillamment résolus dans le passé. Il va partir, avec une énergie, une audace et une passion extraordinaires, en quête d’une nouvelle méthode en peinture; il va, longtemps et obstinément, se démener pour créer un nouveau langage de formes, correspondant à l’esprit de notre siècle. Sur cette voie épineuse, il va rencontrer l’animosité des hommes et les habituelles moqueries obtuses; bientôt il sera convaincu de divagation et de charlatanisme; mais, si l’on se souvient comment, en son temps, notre Kiprenski a été traité de fou, il deviendra évident que toutes ces attaques sont construites sur une totale incompréhension des idées de Picasso.[12] À partir de 1910, il commence à introduire dans sa peinture les principes futuristes du divisionnisme, du dynamisme et du complémentarisme. À partir de là, la division* de l’objet en parties deviendra l’élément indispensable des tableaux de Picasso.[13] Disjoignant l’objet en plusieurs morceaux, il le recrée dans une nouvelle et inhabituelle forme. Tournant vers le spectateur  leurs côtés – de derrière, de devant, de l’intérieur ou de l’extérieur, Picasso les dispose sur la toile, non pas arbitrairement, mais sur la base des principes indiqués plus haut; l’esprit d’édification domine ici aussi; simplement, à partir d’à présent, nous allons voir les objets représentés sur les tableaux de Picasso de plusieurs points de vue, nous allons les embrasser plus pleinement (avec complément*), plus profondément et de manière totalement nouvelle.

    Dans sa Nature morte* (reproduite dans l’essai), Picasso coupe un violon en parties; comme s’il allait voir dans son intérieur, il les dispose sur la toile, non pas d’une manière absurde, mais selon une loi déterminée, afin de faire apparaître plus profondément l’interaction des masses plastiques  de l’objet; il construit, à partir des morceaux séparés du violon (du dos, du manche, des cordes, de la tête), un tout qui fait découvrir, de façon plus multilatérale et plastique, la vie intérieure du violon, son rythme et sa dynamique (force dynamique*).

    Jusqu’ici on rendait le mouvement comme un phénomène statique, comme l’un de toute une série de mouvements, instantanément fixés, Picasso   se donne à présent comme objectif de rendre dans le tableau la sensation même du mouvement (sensation dynamique*).

    Il faut noter que ces principes sont appliqués par les futuristes italiens dans leur peinture. Mais Picasso est un peintre profond; la nouvelle méthode acquiert chez lui une  force probante et une logique particulières; les oeuvres qu’il fait dans cette manière (Le compotier* et Le violon) laissent une impression de quelque chose de profond et de réglé; quant aux Italiens, malgré la nouvelle méthode, ils ne sont pas éloignés spirituellement de leurs compatriotes vulgaires qu’ils haïssent tellement à juste titre. Il y a même quelque chose de répugnant dans le mélange du pointillisme et de l’impressionnisme  avec le symbolisme allemand, klimtien. Bien entendu, le mouvement, soulevé par les italiens contre l’épouvantable dépravation et dégénérescence de l’art de notre temps doit être salué de toutes nos forces. Mais indiquer les voies nouvelles en peinture et les traduire dans la vie, ce n’est pas la même chose. Pour cela, il faut naître un artiste et un peintre profond. Tel reste Picasso dans les travaux de toutes les périodes, à commencer par 1901,  dans les dessins au crayon, l’huile ou l’aquarelle.

    Il me semble seulement que l’artiste ne restera pas longtemps dans le cadre de la nouvelle méthode; d’ailleurs lui-même regarde ses derniers travaux comme une étape transitoire. L’avenir nous montrera son évolution. En tout cas, les derniers travaux de Picasso disent clairement à quel point sont superficiels les imitateurs (il y en a beaucoup chez nous aussi), qu’il n’y a pas si longtemps, il a appelé des idiots, comme, en son temps, l’avait fait Cézanne à l’adresse de ses imitateurs éteints et bornés. Non, la vie de l’art, ses passages secrets, sont plus profonds, plus complexes et plus embrouillés; les lois de la peinture ne peuvent être connues par une imitation extérieure habile, mais par une pénétration dans son essence et par un labeur sérieux et obstiné.

    Roger Allard* dit dans l’article[14] cité plus haut : “L’histoire même de la peinture met en avant la nécessité d’établir un nouveau canon  des principes, posés à la base du groupe du nouvel art : réagir de la manière la plus énergique contre la fixation photographique momentanée, l’anecdote insidieuse et la littérature, contre tous les succédanés de l’impressionnisme et de ses épigones. Revoir l’arsenal pictural, afin d’en rejeter le clinquant du rétrospectivisme, de l’esthétisme et de l’incrustation décorative.[15] Mettre entre sa propre perception et celle du spectateur une plaque. Ne pas du tout tenter de charmer notre oeil routinier par l’indiscrétion des couleurs et des lignes. Toutes les tendances que j’ai indiquées de façon trop sommaire témoignent du seul désir de peindre des tableaux; c’est ainsi qu’il faut comprendre  des oeuvres composées, construites, faites, – il n’y a plus de place pour les notations impressionnistes où l’illusion d’un faux naturel  masque une profonde nullité. La stérilité des tentatives dans l’esprit de l’impressionnisme ne demande pas davantage de preuves. »

    Les artistes du jeune art russe sont profondément convaincus de l’authenticité de la voie suivie de la peinture. Ils ont commencé à construire un pont vers ce qu’il y a de meilleur dans l’art national, par-dessus la crevasse du faux réalisme et de l’individualisme rétrospectiviste.

    Ceux à qui l’authentique peinture russe est chère, ceux qui se souviennent des préceptes de leurs illustres ancêtres, ceux qui connaissent le passé de l’art national, doivent haïr profondément sa falsification et s’arracher à l’atmosphère mortifère des petites boutiques d’antiquaires et des tréteaux de théâtre pour aller vers la vaste route des puissantes formes picturales.

    [1]  Traduit de O sviazyakh rousskoï jivopissi s Vizantiyeï i Zapadom. XII-XX v. (le titre est également donné à l’intérieur du livre en français : L’Influence de Byzance et de l’Europe dans la peinture russe. XIIIe-XXe s.), Moscou, A. Gristchenko (sic), 1913

    [2]  La dédicace est donnée aussi en français : À Monsieur Serge Ivanovitch Stchoukin. Hommage respectueux de profond[e] estime.

    [3]Traduction d’un distique du grand poème de Heine Jehuda ben Halevy : « Wie im Leben kann das Volk/Tödten uns, noch niemals richten. » (1850) [NDT]

    [4] Citations tirées de Baudelaire, qui reprend des affirmations répétées, selon lui,  par Delacroix, cf. Curiosités esthétiques. L’Art romantique (éd. H. Lemaire), Paris, Garnier, 1986, p. 326, 427 [NDT]

    [5] Entre parenthèses, Ilia Éfimovitch Répine a appelé notre peinture d’icônes un artisanat. [Note de l’auteur]

    [6]  Sans doute qu’est désigné ici le peintre suisse Alexandre Calame (1810-1864) qui n’a rien à voir avec Düsseldorf et qui était célèbre en son temps pour ses paysages des Alpes (les frères « ambulants » Apollinaire et Victor Vasnetsov en ont fait des copies d’étude) [NdT]

    [7]  Les Japonais Kose Kanaoka (IXe s.), Takanobu (XIIe s.), Sesshu (XVe s.), Sotatsu et Matabei (XVIIe s.), Utamaro et Suzuki Harunobu (XVIIIe s.), Utagawa Taio Kuni, Hokusai et son élève Hiroshige (XIXe s.) [Note de l’auteur]

    [8]  « Sur quelques peintres », Les Marches du Sud-Ouest, Paris, 1911 [Note de l’auteur]

    [9]  Le Portrait d’un homme assis à sa table de travail (reproduit dans le présent essai) appartient aux meilleurs des portraits de Cézanne. Il se trouve dans la galerie de M. Pellerin près de Paris. Cent travaux de Cézanne, rassemblés dans cette galerie, provoquent une profonde et inoubliable impression. [Note de l’auteur]

    [10] Les mots et expressions affublés d’un astérisque sont en lettres latines dans le texte

    [11]  Il est né en 1881 dans la ville espagnole de Malaga. Dans l’artiste (selon les propres paroles de Picasso), il y a un grand mélange de sang maure. [Note de l’auteur]

    [12] Alexandre Ivanov, dans une lettre de 1836 à son père depuis Rome, écrit : « Le célèbre Kiprenski est mort. C’est une honte qu’on ait négligé cet artiste. Il a, le premier, fait connaître le nom russe en Europe, alors que les Russes l’ont considéré toute sa vie comme un fou, se sont efforcé de trouver dans sa conduite  seulement sa seule immoralité, y ajoutant n’importe quoi. » [Note de l’auteur]

    Oreste Kiprenski (1782-1836) peintre de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, célèbre pour ses portraits,  en particulier celui de Pouchkine en 1827 (Galerie Trétiakov). Voir la monographie d’Evguénia Pétrova,  Oreste Kiprenski, Moscou, Art-Rodnik, 2000 [NdT]

    [13]  Le principe du démembrement de l’objet en parties et leur assemblage  en un tout, n’est pas nouveau; on peut trouver son application dans une profonde ancienneté, à l’époque des Mérovingiens (500-700 après J.C.). K. Verman écrit : « L’ornementique anglo-saxonne démembrait les figures des animaux en morceaux isolés, encore plus souvent que l’ornementique germano-française, et représentait de façon arbitraire ces morceaux, tantôt séparément, tantôt en les réunissant. » Et, plus loin, le chercheur allemand cite les paroles de Sophus Müller: « Le démembrement et le rejet de membres, leur assemblage et leur remaniement, voilà les facteurs qu’utilisait l’ornementique anglo-saxonne. », K. Verman, Istoriya iskousstva [Histoire de l’art], t. I, 5ème livre, p. 626-627 [traduction en russe du premier des 6 tomes de l’ouvrage de Karl Woermann, Geschichte der Kunst aller Zeiten und Völker (1900-1905)] [Note de l’auteur]

    [14] La citation est faite ici à partir du texte russe de Grichtchenko dont les traductions  sont parfois des interprétations personnelles [NdT]

    [15] Tout ce passage se lit dans l’original français, où il est en italiques, ainsi :

    « Réagir avec violence contre la notation  instantanée, l’anecdote insidieuse et tous les succédanés de l’impressionnisme. Pour cela ne pas se contenter de varier habilement les apparences de la mode mais réviser l’arsenal de la peinture pour en exclure le bric-à-brac de la fausse littérature et du pseudo-classicisme. » cf. Edward Fry, Le cubisme, Bruxelles, LA CONNAISSANCE, 1966, p. 64 [NdT]