mentionnerai ici, entre autres, les éditions kiéviennes Rodovid, que je connais plus particulièrement, créées par Lidia Lykhatch en 1992 et publiant des ouvrages sur l’histoire culturelle et l’art de l’Ukraine (catalogues d’exposition, monographies de référence). La langue est en premier lieu l’ukrainien, certains livres étant traduits en anglais ou en français dans des éditions séparées. Parmi quelques titres, signalons ceux consacrés à Oleksandr Bogomazov, Kazimir Malévitch4, Vassyl Yermilov, Katéryna Bilokur, à l’artiste contemporain Anatoliy Kryvolap, à l’avant-garde ukrainienne5, aux artistes ukrainiens à Paris dans la première moitié du xxe siècle6 et à l’art populaire sous tous ses aspects (icônes, tapis, images populaires, broderies). Rodovid offre ainsi une véritable encyclopédie des arts sur le territoire de l’Ukraine depuis ses origines.
Je ne saurais terminer cette revue, très personnelle, et donc qui sera toujours à compléter par d’autres observateurs ou acteurs du foisonnement artistique ukrainien, horriblement mis à mal aujourd’hui par une guerre fratricide, sans mentionner le travail éditorial de la maison kyivienne Stedley Art Foundation, qui publie le travail des artistes de sa collection7.
Sur quelques traits distinctifs de l’école ukrainienne
L’apport de l’école ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. Le « futurisme russe » est né en Ukraine, au sein de la propriété de la famille Bourliouk, dans le gouvernement de Tauride8. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, étroitement liés à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Vélimir Khlebnikov, Mikhaïl Larionov, Vladimir Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions provenant de ce territoire que, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk, on doit nommer ici, entre autres, Kazimir Malévitch, Alexandra Exter, Vladimir Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…
Je voudrais commencer mon article en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine mi-italienne, mi-polonaise, Guillaume Apollinaire et, de l’autre, celle du grand critique et his- torien de l’art Yakov Tugendhold. Voici ce qu’écrit, le 19 mars 1910, Apollinaire :
Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes
est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.
Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or,
le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle, etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignaient un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens
qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente
et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine9.