Catégorie : Des arts en général

  • Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXe – Édik Steinberg et Francisco Infante.2O17

    Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXe – Édik Steinberg et Francisco Infante. 2017

    On ne peut que se féliciter de voir que MNAM a commencé à faire entrer dans ses collections un ensemble important d’oeuvres de peintres, de sculpteurs, de plasticiens qui ont créé, dans la seconde moitié du XXe siècle, en dehors de l’art officiel que contrôlait la dictatoriale Union des Artistes de l’URSS, émanation du Parti Communiste de l’URSS, née de la suppression en 1932 de tous les groupements artistiques qui avaient marqué la vie artistique de l’Union Soviétique pendant les années 1920. Son dogme était une application étroite et réactionnaire du « réalisme socialiste » qu’avait défini de façon plus complexe le grand écrivain Maxime Gorki lors du premier Congrès des écrivains à Moscou en 1934.

    On peut dater du XXIe Congrès du P.C. de l’Union Soviétique, les 14-25 février 1956, c’est-à-dire quatre ans après la mort de Staline, le renouveau qui apparaît dans les arts plastiques russes, comme dans les autres domaines. Bien entendu, tout ce qui se fait en art passe par le contrôle de l’Union des Peintres de l’URSS et du Ministère de la Culture. L’art qui ne correspondait pas aux canons officiels n’a pu se faire entendre alors que dans des manifestations sauvages, telles ces expositions-éclairs de quelques heures, expositions qui étaient dues à l’initiative d’Instituts ou de civils et étaient fermées manu militari aussitôt qu’ouvertes. L’exposition de Mikhaïl Chémiakine à la cité scientifique d’Akademgorodok à Novossibirsk en 1967, venue après celle des grands artistes des années 1910 et 1920, Robert Falk, El Lissitzky et Filonov, était due à la témérité isolée du directeur d’alors de la galerie d’Akademgorodok – Mikhaïl Makarenko qui a été démis de ses fonctions et condamné à 8 ans de colonie pénitententiaire pour avoir entretenu une correspondance avec Chagall et pour spéculation. Le cas du sculpteur Ernst Niéizviestny est semblable. L’art cinétique a pu continuer à travailler officiellement dans la mesure où elle n’était pas considérée un art, mais comme une branche de la technique. Le groupe « Dvijéniyé » [Le Mouvement], très médiatisé par Liev Nusberg, dont un des représentants les plus conséquents est Francisco Infante[1], recevait des commandes officielles et eut des expositions autorisées – mais parce que l’on considérait leurs oeuvres comme ayant plus rapport à la technique qu’à l’art. De même pour l’autre groupe cinétique « Mir » qui était représenté par Viatcheslav Kolieïtchouk, toujours en activité, et Garry Faïf décédé à Paris en 2002[2].

    J’ai commencé à voyager en Russie à partir de 1966. Je m’occupais alors du grand peintre arméno-russe Georges Yakoulov. Une association pour faire connaître et approfondir son oeuvre avait été fondée par le peintre et parapsychologue Raphaël Khérumian qui avait été fasciné et avait été encouragé dans les années 1920 par la personnalité et la création du créateur et penseur des « soleils multicolores », ami de sa famille. Ma femme Valentine, elle, mettait une dernière main à sa thèse du troisième cycle qui traitait du renouveau des arts dans l’Empire Russe depuis l’anti-académisme des Ambulants juqu’à la première avant-garde d’avant la guerre de 1914. Je ne me souviens plus comment, dès le début, nous avons lié amitié avec un des lieux privés de l’époque à Moscou, l’appartement communal de la peintre Maria Viatcheslavovna Raube-Gortchilina (1900-1979) où régnait aussi le physicien Maxime Arkhanguelski (1926-vers 2010) qui travaillait alors dans l’atelier de restauration des icônes et s’était converti à la sculpture. Maria Viatcheslavovna Gortchilina était l’âme d’une sorte de salon, si ce terme ne jure pas trop avec la réalité d’un appartement communal soviétique d’alors, où se rencontraient des peintres (en particulier un ancien élève, entre autre, de Malévitch, Zénon Komissarenko, 1891-1980), des sculpteurs, des écrivains, des critiques, des religieux (nous y avons rencontré les pères Alexandre Mien’ et Sergii Jéloudkov, la peintre d’icônes, moniale dans le monde, Soeur Jeanne Reitlinger, qui avait alors déjà perdu la vue), tous séduits par la personnalité attachante de la maîtresse de maison qui ne se contentait pas de régaler à toute heure, après 16 heures, du fameux thé russe, mais animait les conversations sur la situation de l’art, excitait les esprits, enchantait par ses récits sur les années tourbillonnantes et contradictoires du début de la Révolution – ces fameuses « Années Vingt » où il semblait que tout était possible. C’est par l’intermédiaire de Maria Gortchilina et de Maxime Arkhanguelski que nous avons pu rendre visite à Boulatov, à Kabakov, visiter l’appartement-musée de l’art non-officiel d’Alexandre Glézer. Ma femme, qui était allée à Léningrad pour travailler dans les archives, avait rencontré le collectionneur Liev Katsénel’son qui lui avait dit que les deux artistes les plus intéressants de la capitale nordique à la fin des années 1960 étaient Anatoli Kaplan (1902-1980) et Mikhaïl Chémiakine. Nous avons ainsi rapporté à Paris de nos rencontres des oeuvres sur papier données par les artistes pour que nous les montrions en France. Il y avait des oeuvres des abstraits Youri Titov (né en 1928) et Alexeï Bystrénine, des abstractions lyriques de Zénon Komissarenko, des monotypes de Maria Gortchilina, des photographies des illustrations de Chémiakine pour Crime et châtiment de Dostoïevski et des récits de E.T.A. Hoffmann (en particulier pour Le chat Murr), un portfolio de lithographies d’Anatoli Kaplan pour des textes illustrés de Sholom Aleichem.

    Nous avons montré ces oeuvres à plusieurs personnes et, sur la recommandation d’Isabelle Rouault, à une grande galerie de l’avenue Matignon qui nous a dit que ces oeuvres étaient d’excellente facture mais que les artistes qui les avaient créées n’avaient ni passé ni avenir prévisible qui pût favoriser leur place dans le marché de l’art, car les collectionneurs étaient attirés soit par une signature connue, soit par des inconnus dont on pourrait suivre le développement, ce qui était improbable dans les conditions de l’URSS.

    Dina Vierny qui, en tant que Russe, s’était toujours intéressée aux artistes russes, mais à ceux qui vivaient en France (Pougny, Kandinsky, Poliakoff), car elle prétendait, comme beaucoup d’émigrés d’ailleurs (voir André Salmon[3]), que ce n’était qu’à Paris que l’on pouvait devenir un grand peintre ou un grand artiste. Elle a sans doute changé ce point de vue lorsqu’elle a assisté à la soutenance de thèse de ma femme Valentine aux Hautes Études en 1969 où une grande place était faite à la révolution opérée en Russie entre 1907 et 1914, ne serait-ce que par Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, Filonov, Tatline. Elle a pu entendre les membres éminents du jury, le grand fondateur de la sociologie de l’art française, Pierre Francastel, le directeur du Musée National d’Art Moderne Jean Cassou et la spécialiste de la littérature russe à la Sorbonne Sophie Laffitte, souligner l’importance de l’école russe du début du XXe siècle dans la naissance de formes inédites qui ont bouleversé les codes académiques. Certes, une impulsion décisive a été donnée par la peinture française impressionniste, post-impressionniste, fauve. Pour ceux qui ne pouvaient passer par les ateliers parisiens, il y avait la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, ouverte au public en 1909, qui offrait les plus grands chefs-d’oeuvre de Monet, de Cézanne, de Van Gogh, de Matisse, de Picasso.[4] Mais toutes ces novations venues des bords de la Seine ont été transformées en terrain russe et ukrainien par un substrat plastique totalement spécifique, celui de la peinture d’icônes, des images populaires xylographiées – les loubki, de l’art paysan ou artisanal dans l’Empire Russe.

    Dina Vierny, donc, à qui nous avons montré quelques spécimens du travail de nos artistes de Moscou et de Léningrad, a jeté un regard rapide et a déclaré avec le vocabulaire dru qui était le sien : « Tout cela, c’est de la merde! ». Cependant, comme elle avait l’intention de se rendre en URSS, en tant que résistante française, elle nous a demandé les adresses de nos amis Gortchilina, Arkhanguelski à Moscou, et Chémiakine à Léningrad. La suite – on la connaît. Je résumerai. Dina Vierny s’est entichée au début surtout de Chémiakine et d’Arkhanguelski. C’est ainsi que sa galerie rue Jacob présente en 1971 la première exposition de Chémiakine avec un superbe catalogue, tel qu’on en faisait alors pour les classiques de l’art universel… Dans mon article pour ce catalogue, je soulignais que la création de Chémiakine, un work in progress, était une variante contemporaine originale du mouvement typiquement pétersbourgeois du Mir iskousstva. Puis Dina Vierny organisa en 1973 l’exposition mémorable « Avant-garde russe à Moscou », car elle avait eu un choc en rencontrant Kabakov, puis Boulatov et Yankilevski. Elle n’oublia par les sculptures de Maxime Arkhanguelski qui avait été le premier trait d’union à Moscou, mais leurs relations se refroidirent[5], tandis qu’elle rompit avec éclat avec Chémiakine qui n’avait pas accepté les conditions du contrat qu’elle lui avait proposé et cessa de le représenter.

    J’ai eu et ai toujours de nombreuses amitiés avec quelques artistes venus de Russie et d’Ukraine. Je ne nommerai ici que William Brui, le sculpteur constructiviste-suprématiste Garry Faïf récemment disparu, ou encore l’Ukraino-Israélien Samuel Ackerman[6].

    Mais aujourd’hui, je voudrais présenter deux oeuvres qui me paraissent être parmi les plus considérables dans l’art russe de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’en ce début du XXIe. Il s’agit d’Édouard (Édik) Steinberg qui nous a quittés il y a cinq ans en 2002 et de Francisco Infante, né en 1943, qui travaille toujours à Moscou avec sa femme Nonna Goriounova. Je voudrais intituler cette présentation

    « LE CIEL ET LA TERRE DANS LA NOUVELLE ÉCOLE RUSSE DE LA FIN DU XXe SIÈCLE AU DÉBUT DU XXIe »

    Pourquoi cette appellation? Car il s’agit de deux artistes en apparence totalement différents, en tout cas en ce qui concerne leur picturologie, c’est-à-dire leur science du pictural.

    Édik Steinberg est un peintre dans le sens le plus complet de ce mot. Il poursuit la grande tradition de la peinture qui avait été déclarée périmée par Malévitch en 1920[7] et par les constructivistes soviétiques en 1921. Il s’agissait d’une attaque contre le tableau de chevalet qui avait eu un début historique à la fin du XIVe siècle et existait donc depuis cinq siècles. Mais si le tableau est daté historiquement, le pictural, (jivopisnoyé, selon Malévitch) existe depuis au moins 40000 ans, depuis les peintures pariétales de la préhistoire.

    Pour revenir à nos deux artistes russes : Édik Steinberg est un peintre de chevalet, Francisco Infante est un sculpteur d’un nouveau type, un sculpteur de l’espace. Dans les deux créations, le pictural en tant qu’organisation spatiale est à l’oeuvre, que ce soit sur un support matériel ou directement dans la réalité qui nous entoure, nature et architecture. Les deux artistes puisent leur source directement dans l’art de gauche historique dans l’Empire Russe et en URSS – Steinberg dans le suprématisme et le primitivisme, Infante dans le suprématisme et le constructivisme.

    Pourquoi les placé-je aujourd’hui sous le signe du Ciel et de la Terre? C’est un angle de vue qui n’épuise pas la polysémie de leur création. Je ne pourrai, dans le cadre de cette conférence, que donner quelques éléments qui permettent un dialogue visuel avec leurs productions artistiques.

    Je commencerai par une citation d’un article de 1989 de feu l’historien de l’art russe Sergueï I. Kouskov sur Steinberg (il a d’ailleurs aussi écrit sur Infante) :

    « Si dans sa toute première période (les années 1960) [Steinberg] n’a pas encore divisé le monde entre le ciel et la Terre […], vers la fin de ces années 1960 […] la structure plastique des méta-natures morte comme des méta-paysages s’est petit à petit cristallisée et s’est propulsée au premier plan.

    La série concrète (la ‘nature morte’, les coquillages, les pierres, les crânes, les oiseaux, les poissons et la géométrie blanche) s’est condensée en formant dans le tableau une sorte de Zone de la Terre et, dans le même temps, a mis de plus en plus à nu ses propriétés célestes en éclaircissant et illuminant les profondeurs des fonds.

    Dans la période suivante, la ‘méta-géométrique’, que l’on peut situer chronologiquement entre 1970 et 1985, c’est le Ciel qui, de façon évidente, est devenu premier. À ce sujet, ce n’est pas tant le Ciel perçu par la vision sensible, que le ciel des idées, celui de l’eïdos de Platon […]

    Les objets de la contemplation d’Édouard Steinberg sont les „corps des idées” géométriques, l’eïdos du cosmos platonicien et le milieu de leur site – un méta-espace. Le cube, la croix, la sphère, la pyramide, les lignes, les points, signes de la Terre et du Ciel dans cet espace, sont présents également comme les signes des principes élémentaires et des ‘degrés’ de l’expérience spirituelle, les formules des correspondances de « cela » qui est en haut et de « cela » qui est en bas, dont le sens s’est précisé pendant des millénaire, se manifestant à travers la diversité des cultures. »[8]

    Francis Infante, de son côté, à sa manière, a créé en 2001 une installation qui résume sa production des « faits d’art », ses artéfacts, installation qu’il a appelée « Entre ciel et Terre » :

    « Entre ciel et Terre est la maison de l’homme, son séjour qui s’est créé au cours des millénaires. Entre ciel et Terre il y a la nature, les hommes, ma famille, moi, tout l’art.

    Les impressions, reçues dans la vie et adaptées à la langue de l’art, permettent à l’artiste d’acquérir de temps à autre un point de vision claire, dans le rayon de laquelle se découvre une Nouvelle beauté. Cette beauté, de son côté, permet de dévoiler de nouvelles dimensions des sens éternels.

    Symboliquement, le ciel, c’est le signe du haut, de l’idéal.

    La Terre […], c’est le point de l’état des choses (ottchot), le commencement de la route.

    L’interaction des mouvements du réel et de l’idéal en art peut accompagner l’apparition de la forme artistique. Dans mon cas, c’est le système de l’artéfact. Les efforts pour créer des artéfacts, comme les artéfacts eux-mêmes […] sont fixés à l’aide d’un appareil photographique. Et de la même façon que les artéfacts eux-mêmes, ils peuvent comporter les indices d’un certain art-événement qui se produit dans l’espace entre ciel et terre. »[9]

    Voilà donc ce qui relie en partie Steinberg et Infante dans l’essence de leur iconologie, même si elle est totalement différente dans son incarnation : en effet, leurs oeuvres se retrouvent dans un lieu commun, celui d’un certain classicisme, ce qui veut dire intemporalité et pureté de l’idée et de la forme, plaçant l’art au-delà/en deçà des contingences socio-politiques et psycho-physiologiques.

    Le point de départ de la création de Steinberg et d’Infante est, pour une grande part, le suprématisme de l’Ukraino-Russe Malévitch, même si chacun d’eux a une interprétation personnelle du suprématisme.

    Prenons maintenant chacun de ces grands créateurs russes.

    Édouard Steinberg! Pardonnez-moi de m’auto-citer, mais je ne dirai pas mieux ici ce que j’ai écrit sur la situation de son art dans mon essai pour la monumentale monographie qu’a conçue sa femme Galina Maniévitch avec la contribution de Gilles Bastianelli :

    « Alors que l’art faisait, insidieusement, puis triomphalement, un retour cyclique à l’anecdotisme, à la dénonciation socio-politique, à la physiologie, l’apparition, à partir de la fin des années 1980, sur la scène artistique européenne et plus spécialement parisienne, d’un peintre qui ne faisait que de la peinture, que des tableaux, que du pictural, pouvait être considéré par la pensée dominante comme un anachronisme. Un artiste se réclamant de Malévitch à Paris, dans une galerie, la Galerie Claude Bernard dont le «profil» n’était pas, de façon prépondérante, celui d’une défense et illustration de l’Abstraction[10], cette révolution radicale au XXe siècle, qui rompait avec des siècles de figuration du monde sensible, un artiste, d’autre part, ayant une orientation métaphysique, ne pouvait qu’être regardé comme une espèce de survivance du passé. Et, de plus, dans l’Occident sécularisé, où se manifestait un rejet massif de toute Transcendance, cet artiste, le Russe Édouard, Èdik, Steinberg, n’a pas cherché à complaire à cette scène artistique dans laquelle il s’est retrouvé pendant les vingt dernières années de sa vie. »[11]

    Cette situation a été celle d’Édik Steinberg tout au long de sa vie en Russie même. C’est ce que souligne son épouse Galina Maniévitch au début de son essai biographique :

    « Lors du ‘dégel’ khrouchtchévien, à la fin des années 1950 et au tout début des années 1960, sont nées à Moscou quelques associations familiales-amicales d’artistes qui n’étaient pas tant liées par l’unité d’une position esthétique que par un moyen d’existence choisi existentiellement. Il y avait aussi des personnalistes-individualistes qui veillaient à leur indépendance par rapport à tels ou tels partis pris créateurs et amicaux. Ces originaux sans le sou et possédés par leur idée étaient unis par une seule chose – la non-acceptation radicale du mensonge socio-politique et de l’esthétique qui était la norme dans les années 1930-1950. On appelait ‘clandestinité’ cet état des artistes et des poètes dans l’art. On peut compter Édouard Steinberg plutôt parmi les représentants de la génération des personnalistes-individualistes solitaires; bien qu’il ait relié les sources de sa création à Taroussa, à la maison de son père [le poète] Arkadi Akimovitch Steinberg. »[12]

    Toute l’œuvre de Steinberg est une exaltation du monde vivant authentique, quand l’accent dans la perception du monde est déplacé de la vérité vers l’authenticité. Et cette authenticité se révèle le mieux au contact de la nature. On sait l’amour qui a lié l’artiste à la nature russe et à son univers. Steinberg est allé chaque année se ressourcer dans ce milieu naturel, en particulier dans cette petite ville de Taroussa à 130km au sud de Moscou, qui fut dans les années 1960, et après, un haut-lieu des rencontres poétiques. Taroussa est une «ville à la campagne» du centre de la Russie européenne, sur les bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iosif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. C’est là que Galia Maniévitch a favorisé la création d’un musée-centre culturel, filiale du Musée Pouchkine de Moscou.

    Mutatis mutandis, Édouard Steinberg a suivi dans cette immersion dans un site loin des inauthenticités des grandes villes un cheminement identique à celui de Gauguin, parti loin des « laides civilisations » vers la sauvagerie primitive impolluée.

    Cette référence à Gauguin va au-delà de l’anecdote existentielle. Ne pourrait-on pas appliquer à Édouard Steinberg ce que le critique d’art Gabriel-Albert Aurier écrit de Gauguin en 1891 :

    « Il a, un des premiers, explicitement affirmé la nécessité de la simplification des modes expressifs, la légitimité de la recherche d’effets autres que des effets de la servile imitation des matérialistes, le droit, pour l’artiste, de se préoccuper du spirituel et de l’intangible. »[13]

    Ce même Aurier n’a-t-il pas écrit de façon prémonitoire en 1891 dans son livre fondateur Les peintres symbolistes :

    « Les objets, c’est-à-dire, abstraitement, les diverses combinaisons de lignes, de plans, d’ombres, de couleurs, constituent le vocabulaire, d’une langue mystérieuse, mais miraculeusement expressive, qu’il faut savoir pour être artiste. Cette langue, comme toutes les langues, a son écriture, son orthographe, sa grammaire, sa syntaxe, sa rhétorique même, qui est : le style. »[14]

    L’oeuvre de Steinberg peut être divisée en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages d’animaux.

    Steinberg est passé par le feu purificateur de la bespredmietnost’, ce sans-objet suprématiste qui s’est manifesté entre 1915 et 1920, du Quadrangle noir appelé communément « Carré noir sur fond blanc », à la série des toiles « Blancs sur blanc » dont le fameux Carré blanc sur fond blanc qui se trouve au MoMA. Cela a permis à Steinberg de créer un univers méta-géométrique, c’est-à-dire au-delà de la géométrie où, sur la pure picturalité de la surface plane, vient s’inscrire un vocabulaire de signes élémentaires -cercles, carrés, croix, ovales, triangles, quadrangles. Le peintre se réfère sans ambiguïté au suprématisme malévitchien, il conjugue cet héritage strictement pictural dégageant des énergies métaphysiques inconnues jusqu’alors sous cette forme, à une volonté purement existentielle de dire en signes sa vision du monde et des choses. Il déroule inlassablement sa méditation, nous livrant des variations, à la manière d’un musicien, sur le thème de la vie dans ses manifestations les plus quotidiennes. D’une certaine manière, l’exercice de la peinture est pour lui ce qu’est, pour un écrivain, l’écriture d’un journal intime.

    Comme chez Malévitch, l’iconographie et l’iconologie de Steinberg tient de l’hésychasme, c’est-à-dire du repos et du silence. J’aime citer cette formulation de Saint Basile le Grand au IVe siècle après Jésus-Christ:

    « Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siôpôsa) à travers la représentation (mimèsis) »[15]

    L’héritage de Malévitch est principalement de l’ordre du formel, mais aussi du spirituel. Il n’adhère certes pas entièrement à la philosophie suprématiste, ce qui est normal puisque Malévitch vivait une toute autre époque. Ce qu’il a bien compris, c’est le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :

    «Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique.»[16]

    Certes, il interprète le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915 comme une expérience mystique tragique, celle de «la solitude sans Dieu», alors que Malévitch voyait dans « l’icône de [son] temps » la présence d’une absence, celle du Deus absconditus de la tradition théologique.

    Malévitch niait le monde des objets, affirmait que l’homme ne peut rien se représenter. Aussi a-t-il développé dans sa période suprématiste une géométrie imaginaire qui flotte dans l’infini blanc tandis que les couleurs sont des quintessences des couleurs de la peinture d’icônes, de la polychromie de la nature et des produits humains. Chez Steinberg, comme l’a bien vu Dmitri Sarabianov, ses toiles sont

    « une réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux ». « Le terrestre et le céleste s’y rapprochent », conclut Sarabianov.[17]

    Les éléments formels et colorés de Steinberg sont tout en transparence et en pacification. Les signes picturaux sont transformés en hiéroglyphes, ces formes de la « sensation mystérieuse et profonde » dont parle Delacroix dans son Journal à la date du 20 octobre 1853 :

    « Le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l’esprit dans l’ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c’est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l’harmonie de la couleur, et de tout ce que l’œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur et qui est un besoin de notre nature. »

    Je prendrai un seul exemple qui montre la différence entre le système géométrique imaginaire de Malévitch et le système méta-géométrique de Steinberg :

    Le panneau central du triptyque Solntsé [Soleil] de 1992 est constitué d’une bande noire où s’inscrit le croissant de lune, et d’un carré couleur blanc cassé sur lequel, légèrement oblique, est tracée une croix blanche sur laquelle est «crucifié» un triangle couleur blanc beige : on peut y voir une interprétation méta-géométrique-symbolique de la Crucifixion du Dieu-Homme. Là aussi, du point de vue iconologique, on constate ce qui différencie Steinberg de Malévitch. Chez Malévitch, c’est le carré qui est crucifié sur la croix dans la toile Suprématisme de l’esprit (1919, Stedelijk Museum, Amsterdam).

    Un trait distinctif de l’art du peintre de Taroussa est l’oscillation entre la suprême simplicité minimaliste et le jeu des combinaisons colorées.

    Il ne renie jamais la dette qu’il doit à ses prédécesseurs et de la même façon il dialogue avec les peintres qui l’interpellent, même si leur démarche est dissemblable de la sienne. C’est ainsi qu’il a dialogué picturalement avec d’autres peintres. Je citerai Nicolas de Staël qu’il suprématise dans des peintures en camaïeu. Sans doute est-ce de cette connivence avec Staël que provient ces dernières années la partition des toiles en deux zones horizontales. De Rothko aussi. Certaines compositions sont rythmées par trois bandes colorées. La toile dédiée à Rothko est une des plus diaphanes : la lumière blanche se diffuse sur le corps pictural et une croix suprématiste au blanc éclatant sort d’un carré au blanc cassé, va rejoindre le sans-fond d’où avait émergé la forme circonscrite quadrangulaire.

    Dans le cadre de cette présentation il n’est pas possible de parler de façon complète de toutes les facettes de cette création immense. Je voudrais seulement dire encore quelques mots sur les inscriptions calligraphiques dans plusieurs tableaux. Dans l’art russe, cela remonte à une tradition néo-primitiviste futuriste inaugurée par Larionov dans les années 1910. Chez Steinberg, c’est l’introduction des êtres et du monde de la campagne. La vie et la mort, les joies simples et la nature dans son cosmisme, son mystère, sa musique. Ces mentions cursives s’inscrivent à la fois dans cette tradition néo-primitiviste et dans le conceptualisme inauguré par Malévitch dans sa période alogiste. Le dessin de Malévitch Dérevnia (Village/Campagne) en 1915 porte ce seul nom inscrit sur la feuille de papier et en bas le commentaire suivant :

    « Au lieu de peindre des khaty et des petits coins de nature, il vaut mieux écrire „village/campagne„ et chacun les verra surgir avec plus de détails circonstanciés en englobant un village/une campagne dans un ensemble. »[18]

    Chez Steinberg, ce conceptualisme reste dans la ligne des graffiti néo-primitivistes. Il y a là également une volonté autobiographique, le souci de tenir une chronique du vécu.
    Je terminerai ces quelques incursions dans le monde poétique, symbolique, abstrait de la peinture d’Édouard Steinberg, en soulignant le caractère profondément iconique de ses toiles, c’est-à-dire la création d’un espace coloré au-delà du monde sensible, se suffisant à lui-même dans sa vie interne. Beaucoup de toiles sont des prières silencieuses qui appellent à la contemplation et à la méditation.

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    Tout autre, et pourtant rejoignant en quelque lieu le ciel et la Terre de Steinberg, tout autre est l’ensemble déjà impressionnant de Francisco Infante. Là aussi je ne développerai que quelques aspects d’une oeuvre de plus d’un demi-siècle qui n’est pas encore terminée.

    Selon moi, Infante est un sculpteur, certes un sculpteur d’un type nouveau, mais travaillant de façon évidente en modelant et modulant l’espace extérieur. Avant de venir à cette esthétique totalement originale dans le concert des arts du XXe siècle, je voudrais m’arrêter un instant sur les débuts de cet artiste totalement russe malgré son nom qui lui vient d’un père, réfugié politique espagnol anti-franquiste qui a trouvé refuge en Russie. Francisco, né en 1943 dans ce pays est totalement immergé dans la culture intellectuelle et spirituelle de ce pays.[19]

    Infante est un des fondateurs du mouvement cinétique en Russie. Il a raconté dans de nombreux textes comment, dès 1962, il a connu une période géométrique, étant essentiellement préoccupé par la question de l’infini. Cet infini, il l’a concrétisé dans de nombreux dessins, des peintures, des projets, des constructions. La spirale, le carré, le triangle, la croix, le ciel étoilé, servent d’exploration de cet infini qui est celui du mystère du monde. Il semble que l’artiste ne soit pas alors sous l’influence de l’avant-garde historique. Les projets de 1962-1965 sont dans la lignée du constructivisme du Bauhaus, voire du constructivisme polonais. On y trouve des réminiscences de Moholy-Nagy – par exemple, la construction Âme du cristal de 1963[20]. L’Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI de 1963-1966[21], qui se trouve maintenant à Beaubourg, doit beaucoup à Gabo dont Infante connaissait l’oeuvre, mais curieusement, par sa complexité, il est plus proche de Pevsner, par exemple la construction Monument symbolisant la libération de l’esprit qui se trouve au MNAM (maquette de 1952, construction de 1955-56)[22].

    Il faut dire cependant que si la phase strictement cinétique est essentielle dans l’itinéraire créateur de Francisco Infante, elle a été de courte durée, trois années. L’année 1965 marque une rupture, c’est une révélation, on aime dire aujourd’hui une épiphanie : l’artiste nous a raconté l’illumination qu’il a eue au bord de la Mer Noire alors qu’il « jouissait du tableau du ciel nocturne étoilé ». Voici comment il interprète cet événement. La citation est longue, mais elle permet de comprendre comment s’est fait le passage de la construction traditionnelle à un autre mode opératoire, celui des artéfacts :

    « Je transportai la grille de mes constructions imaginées sur le monde visible des étoiles nocturnes et m’est venue à l’esprit la pensée de représenter par des étoiles les signes cabalistiques, en créant par là-même un certain projet de COSMOS de la cabalistique, et, ensuite, une autre pensée, celle de reconstruire le ciel étoilé selon l’indice de la représentation des étoiles sous la forme de figures géométriques. Ces deux considérations je les ai réunies dans la série PROJETS DE RECONSTRUCTIOIN DU CIEL ÉTOILÉ. Avec ces projets je n’étais pas, bien entendu, à la poursuite d’un reflet d’une authenticité réaliste. Mais l’idée même, précisément d’une telle répartition nouvelle étoilée, manifestait sans aucun doute leur authenticité. D’autre part, cette capacité ne se distinguait pas d’une autre capacité, celle de voir le ciel, par exemple, comme la somme des signes du Zodiaque. Bien entendu, il y avait une différence. La différence que le Zodiaque est attaché à la répartition existante des étoiles, alors que dans le cas de la reconstruction géométrique les étoiles subissaient une nouvelle répartition. C’est en cela qu’est la conceptualisation du projet (ce terme n’était pas encore utilisé en 1965-1967 quand ce projet était dessiné). Mais en cela il y a aussi un élément d’absurde, car ici s’affirme le travail d’un autre démiurge alors que le Constructeur du Cosmos est Un Seul. Malgré tout, ces projets sont une pensée structurée incarnée. Elle est en harmonie, par exemple, avec l’idéologie du constructivisme – celle de transfigurer le monde accessible en conformité exacte avec ses idées esthétiques. En harmonie, mais dans le même temps elle la surpasse par ses paramètres conceptuels, en quoi consiste l’élan passionné extrême qui anime non seulement la réorganisation du monde accessible, mais également du monde visible. Ce qui, je l’espère, n’arrivera pas dans la réalité, car je comprends cette conception comme une forme autonome, autosuffisante, de l’expression de notre conscience, capable de contenir en soi le nombre infini de nos considérations et représentations articulées, et pourquoi pas – même les plus fantastiques. »[23]

    Ce texte permet de comprendre le passage radical à un mode d’appréhension du monde totalement nouveau, celui de la sculpture des paysages et des architectures urbaines. Avant d’en venir à cette forme d’art dans laquelle travaille jusqu’ici Francisco Infante avec sa femme Nonna Goriounova, je voudrais citer, à propos de l’expression « cabalistique » dans la description du travail consacré au cosmos nocturne étoilé, cette définition du poète français Paul Éluard :

    « Entre tous les hommes, ces figures géométriques, ces signes cabalistiques : homme, femme, statue, table, guitare, redeviennent des hommes, des femmes, des statues, des tables, des guitares, plus familiers qu’auparavant, parce que compréhensibles, sensibles à l’esprit comme aux sens. »[24]

    À la même époque que son « Cosmos de la cabalistique« , Infante crée une série qu’il intitule « Architecture des systèmes artificiels dans l’espace cosmique » avec une prédominance de la spirale qu’il multiplie sur le papier comme des variation musicales, présentant métaphoriquement la génération des mondes dans l’Univers insondable. C’est alors qu’apparaît en 1968 la célèbre série des « Jeux suprématistes » qui sont, pourrait-on dire, les premiers artéfacts de l’artiste, c’est-à-dire une installation dans la nature dont la trace demeure grâce à la photographie qui devient ici l’oeuvre, tel le tirage d’une sculpture à partir d’une maquette. Ici, la maquette est la sculpture de l’espace réalisée avec des moyens technologiques, sculpture éphémère mais que l’artiste fixe photographiquement.

    Tout d’abord, résumons ce que l’artiste a déclaré lui-même de son rapport à Malévitch et au suprématisme. Dans son entretien avec John Bowlt et Nicoletta Misler, Infante parle de ses premiers contacts avec Malévitch qu’il a eus au début des années 1960. Voici un extrait de ses réflexions à ce sujet :

    « Il faut dire que l’infini „blanc” des tableaux de Malévitch m’a tout simplement frappé car il venait à la rencontre de mon mouvement personnel depuis le tréfonds de l’infini où flottait alors ma conscience. C’est justement à travers la catégorie du „blanc” ainsi représentée que j’ai commencé à comprendre la forme suprématiste globalement comme un système de la peinture orienté métaphysiquement. Or mes propres images, comme je le pensais, ont comme origine la métaphysique.

    Dans le suprématisme même il n’y a pas et il ne peut y avoir pour moi rien d’opposé. C’est une forme se suffisant à elle-même dans l’art […]. [À l’encontre des futuristes], mon expérience est telle qu’il est impossible de voir l’avenir sans nuire, sans déformer par là-même le présent, c’est-à-dire la vie elle-même. Il me semble que Malévitch a été sauvegardé de l’utopisme des idéologèmes du futurisme par l’art et son propre génie. Ses toiles suprématistes en sont le témoignage. Parmi elles surtout – son célèbre „Quadrangle noir sur blanc” en tant que métaphore de l’avenir. »[25]

    Les Jeux suprématiste étaient des installations de cartons peints en rouge, bleu, jaune, noir, disposés comme une composition picturale sur un sol neigeux. Écoutons encore Infante :

    « C’était un superbe jour de mars ensoleillé de l’année 1968. Nonna et moi nous sommes allés à Tarassovka chez notre tante Liza. La neige avait fondu dans les champs, elle avait un aspect granuleux. Je passai toute la journée pendant qu’il faisait clair sur le terrain à étaler sur la neige les compositions suprématistes. J’en photographiais quelques unes. Je n’allais pas peindre la blancheur de la neige! Heureusement que j’avais alors un appareil photographique – le moins cher qui soit, un „Lioubitel„ (il coûtait 10 roubles!), et une pellicule à diapositive 6×6. Ainsi, tout coïncidait : la neige blanche, Malévitch, le format carré, une diapositive.

    „Le Rien blanc” de Malévitch est une métaphore qui désigne ce qui se trouve au-delà de nous, tels que nous sommes représentés dans le monde. Dans cette étrange expérience d’alors avec le suprématisme de Malévitch la neige était „le Rien blanc„ par rapport aux cartons peints avec des pigments colorés. »[26]

    Infante a vu, dans cette réunion sur une image du naturel (le sol neigeux) et de l’artificiel (les cartons colorés + la photographie), une conceptualisation du rapport de la nature au « rien » de l’art. Pour lui, ces Jeux suprématistes ont été le début de tout son travail ultérieur, tel qu’il le continue aujourd’hui avec Nonna Goriounova, travail auquel il a donné par la suite le nom générique d’artéfact. Il est impossible, dans le cadre de cette conférence, de donner une vue complète de toutes les interventions d’Infante et de Nonna Goriounova depuis 1976. Elles ont eu lieu en Russie même, à Moscou, dans la région de Moscou, de Tvier’, de Samara, du Baïkal, en Crimée, en Ukraine, en Espagne, à Gibraltar, en Italie, au Japon et en France (les magnifiques artéfacts de Bretagne[27] ou de La Napoule)…

    Mais qu’est-ce que L’artiste entend par artéfact ? :

    « Le mot ‘artéfact’ désigne un objet d’une seconde nature, c’est-à-dire un objet fait par l’homme et donc autonome par rapport à la nature. »[28]

    Je n’ai pas trouvé chez Infante l’origine de ce choix du mot artéfact. Le plus vraisemblable est qu’il provient du vocabulaire archéologique, désignant les objets fabriqués préhistoriques trouvés lors des fouilles. Je ne sais pas si le livre du biologiste et biochimiste Jacques Monod Le hasard et la nécessité, paru en français en 1970 a été traduit en russe ou bien discuté en Russie à cette époque, ce qui ne serait pas étonnant puisqu’il exposait une thèse matérialiste athée, selon laquelle la vie est une succession de mutations dues au hasard. Ce qui n’est apparemment pas aujourd’hui la pensée d’Infante. Mais je suis intrigué par la présence de l’artéfact dans les propos du prix Nobel dans ce livre :

    « Tout artéfact est un produit de l’activité d’un être vivant qui exprime ainsi, et de manière particulièrement évidente, l’une des propriétés fondamentales qui caractérisent tous les êtres vivants sans exception : celle d’être des objets doués d’un projet qu’à la fois ils représentent dans leurs structures et accomplissent par leurs performances (telle que, par exemple, la création d’artéfacts) »[29].

    Francisco Infante insiste en disant qu’il s’agit d’un « objet artificiel qui complète la nature », c’est un art en tant que fait (ART-fakt), ce qui est à la fois l’étymologie du mot – artis factum, fait par l’art, et son interprétation qui se réfère au constructivisme soviétique- l’art comme fait. Ce fait exige « la présence créatrice de l’artiste ». Ce dernier intervient donc par un travail créateur intense et minutieux, le plus souvent directement dans le milieu naturel qu’il cerne, encercle ou investit avec des constructions géométriques. Cette géométrisation de la nature produit une nouvelle vision du monde, un nouvel objet qui ne porte pas atteinte à l’intégrité de cette nature, mais donne un nouvel aspect du mystère du monde. Infante revendique la géométrie non seulement comme un héritage des civilisations archaïques, mais surtout du suprématisme et du constructivisme. Ainsi, la création d’un artéfact comporte cinq phases :

    1) le projet de création d’un objet artificiel;

    2) l’apparition d’une conception d’une action concrète entre cet objet et la nature;

    3) le choix d’un site naturel;

    4) le montage des éléments au sein du site choisi dans les conditions réelles de celui-ci;

    5) la photographie[30]

    Alors que le coeur de l’action consistant à   faire une construction sur le site naturel ou dans le milieu d’un ensemble architectural urbain est un artéfact éphémère, la photographie est l’artéfact qui fixe cet événement. L’artiste affirme que

    « le produit de la création que représente une photographie est un élan passionné qui complète la signification du caractère technique du monde contemporain ».[31]

    ++++++

    Le fait d’avoir réuni dans une seule communication deux artistes dissemblables dans leur mode artistique opératoire n’est pas innocent de ma part. C’est un choix délibéré, car il manifeste un vecteur qui me paraît essentiel dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe, à savoir la vision à la fois empirique et transcendantale du monde. En cela, Steinberg et Infante sont pleinement dans la tradition de la pensée russe, qui se démarque de la pensée grecque en n’opposant pas, mais en englobant dans un seul acte, être et étant, être en soi et existence.

    Jean-Claude Marcadé, printemps 2017 

    [1] Infante a publié des réfutations du rôle que s’est attribué Nusberg dans la création du mouvement cinétique « Dvijéniyé », voir ses deux livres : Francisco Infante, Négativnyïé sioujéty [Sujets négatifs], Moscou, 2006, et Drémoutchii « pricheliets » [Un fieffé « alien »], Moscou, 2009

    [2] Voir Jean-Louis Cohen (éd.), Garry Faïf. Un itinéraire de Moscou à Paris, Paris, Les Amis de Garry Faïf, 2016 (textes de Garry Faïf, François Barré, Jean-Louis Cohen, Jean-Claude Marcadé, Mikhaïl Guerman, Paul Chemetov, David Peyceré, Josephina Iarachévich, Dimitri Fessenko, Pierre Bordone, Michel Bleier, Kira Sapguir, Irina Zaborova, Margarita Viaghinova, Vladimir Pertz)

    [3] « Il faut bien le dire, la Russie n’eut jamais d’autres artistes plastiques que les artisans peintres d’icônes, appliqués à suivre la tradition byzantine, et les délicieux peintres d’enseignes, celle du boulanger avec ses pains d’or, celle du petit traiteur avec ses plats de cacha, sa bouteille de vodka et sa serviette en bonnet d’archimandrite, là où il n’y avait pas de serviette du tout ; aussi les fabricants d’images populaires inspirées du folklore national, menus chefs-d’œuvre instinctifs dont, seul, sut tirer quelque chose au profit de l’art majeur, l’à la fois, ou tout à tour, innocent et rusé Chagal [sic], qui est juif.

    À vingt ans, à Saint-Pétersbourg, quand l’exil si tôt éprouvé me laissait ignorer à peu près tout de la peinture française depuis Courbet, je n’avais pas besoin d’une plus grande compétence pour m’étonner de cette totale absence de génie pictural chez les Russes. » (André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920), Paris, Gallimard, 1956, p. 228

    [4] Voir le catalogue Icônes de l’art moderne. La Collection Chtchoukine (sous la direction d’Anne Baldassari), Paris, Fondation Louis Vuitton, 2016

    [5] Dina Vierny était irritée par l’esprit religieux de Maxime Arkhanguelski; c’est aussi, en grande partie, à cause de cela qu’elle ne s’est jamais intéressée à Lanskoy qui était un pratiquant fervent de la religion orthodoxe. Maxime Arkhanguelski, quant à lui, est devenu moine sous le nom de Maxiane; il a été assassiné à la fin des années 2000 dans son appartement de Moscou par un gang maffieux qui s’attaquait aux personnes isolées pour les piller et s’emparer de leurs appartements avec la complicité de certains membres de la milice.           .

    [6] Voir son dépliant pour son exposition au « Printemps français à Lviv » en avril-mai 2017 : Samouïl Akkerman/Samuel Ackerman, Nerest prozoristi/La Fraie de la Transparence, Lviv, Galerie d’art Guéri Booumène, 2017

    [7] « Il ne peut pas être question dans le suprématisme de peinture. La peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui- même est un préjugé du passé. » Kazimir Malévitch, Le Suprématisme, 34 dessins [1920], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 263. Déjà, le remarquable poète, romancier, essayiste, critique d’art Gilbert-Albert Aurier (1865-1892) dont les écrits, encore mal connus, posent in nuce les questions essentielles qui agiteront les arts novateurs qui commencent à se manifester dans les années 1890, questions qui seront débattues et élargies pendant le premier quart du XXe siècle, écrivait : « Le tableau de chevalet n’est qu’un illogique raffinement inventé pour satisfaire la fantaisie ou l’esprit commercial des civilisations décadentes. Dans les sociétés primitives, les premiers essais picturaux n’ont pu être que décoratifs. » G.-A. Aurier, Le symbolisme en peinture. Paul Gauguin [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, Paris, énsb-a, 1995, p. 36

    [8] S.I. Kouskov, « Édouard Steinberg » in : Èdouard Chteïnberg. Dérévenski tsikl [Le cycle de la campagne. 1985-1987], Moscou, 1989. Le catalogue de l’exposition de Steinberg au Musée national russe est intitulé Èdouard Chteïnberg. Zemlia i Niébo. Razmychléniya v kraskakh [Édouard Steinberg : La Terre et le Ciel. Méditations en couleurs], Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004 [textes de Hans-Peter Riese, Ievguéni Barabanov, Édouard Steinberg (sa Lettre à K.S. Malévitch)]

    [9] Francisco Infante, Entre Ciel et Terre, Moscou, Galerie Krokine, 2001

    [10] Il faut cependant ajouter que Claude Bernard n’a jamais été sourd à l’Abstraction : il suffit de mentionner, par exemple, qu’il soutient et expose l’oeuvre de Geneviève Asse.

    [11] Jean-Claude Marcadé, « La Splendeur Géométrique à Paris » in : Galina Manevich, Gilles Bastianelli, Édik Steinberg. Paris-Taroussa, Paris, Place des Victoires, 2015, p. 253 (en russe et en français)

    [12] Galina Maniévitch, « Édouard Chteïnberg : opyt biografii »[Édouard Steinberg : essai de biographie » [1988-2012], in Èdik Chteïnberg, Matérialy biografii [Documents pour une biographie], Moscou, Novoïé litératournoyé obozréniyé, 2015, p. 7, cité ici d’après le tapuscrit que m’a donné Galina Manévitch dont le détail ne correspond pas toujours avec la version publiée.

    [13] G.-A. Aurier, Les peintres symbolistes [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, op.cit., p. 106

    [14] Ibidem, p. 103

    [15] Saint Basile le Grand, Eis tous agious tessarakonta marturas [Panégyrique des quarante martyrs], Migne, P.G. 31, p. 509 A

    [16] Lettre d’É. Steinberg à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in E. Steinberg. Essai de monographie, op.cit., p. 68

    [17] Sur les proximités et les dissemblances de Steinberg avec Malévitch, voir Claudia Beelitz, Eduard Steinberg. Metaphysische Malerei zwischen Tauwetter und Perestroika, Köln-Weimar-Wien, Böhlau, 2005 (le chapitre 5 « Die Affinität zu Kazimir Malewitsch », p. 114-175)

    [18] Voir une variante contemporaine – la toile de Youri Al’bert consistant en la seule inscription manuscrite : Venez me rendre visite. Je serai heureux de vous montrer mes oeuvres, 1983

    [19] Je ne peux m’empêcher de faire ici un excursus sur le problème de la nationalité qui ne saurait se définir par un nom de famille. Infante n’est pas plus espagnol que Malewicz n’est polonais. Je dis volontiers que les gènes donnent une physionomie particulière (pour Infante, celle d’un hidalgo!), des qualités physiques de bonne santé ou de maladies, mais pas des données intellectuelles, spirituelles, culturelles qui, elles, sont acquises. Ainsi Malewicz, bien que de père polonais dont les ancêtres venaient de la Volhynie ukrainienne, n’à jamais vécu ou été formé en Pologne et s’est imprégné pendant toute sa jeunesse du monde ukrainien, de son art populaire, de son mode de vie, sa nature. C’est à l’âge adulte que la Russie deviendra une composante essentielle de son art et de sa pensée.

    [20] Voir la reproduction de Doucha kristalla [L’Âme du cristal], 1963, plexiglas, métal, lumière, 300x300x300 dans : Francisco Infante, Monografiya [Monographie], Moscou, Gossoudarstvienny tsentr sovrémiennovo iskousstva, 1999, p. 15

    [21] Kinétitcheski ob »iekt PROSTRANSTVO-DVIJÉNIÉ-BESKONIETCHNOST’, 1963-65, métall, kapronovyi chnour, lampy, motory [Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI, métal, cordon en nylon, lampes, moteurs, 900x900x900

    [22] Voir les reproductions et l’histoire de cette oeuvre, appelée aussi Monument pour le prisonnier politique inconnu dans : Antoine Pevsner dans les collections du Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne (sous la direction de Doïna Lemny), Paris, Centre Pompidou, 2001, p. 58-61

    [23] Francisco Infante, « Kak ya stal khoudojnikom » [Comment je suis devenu artiste], in Monografiya op.cit., p. 13-14

    [24] Paul Éluard, Donner à voir in Oeuvres complètes, Gallimard-La Pléiade, 1968, t. I, p. 942

    [25] Francisco Infante, « Izbavi, Bojé, ot vsiatcheskikh outopii » [Préserve moi, Seigneur, de toutes sortes d’utopies], in : Francisco Infante i Nonna Goriounova, Katalog-al’bom artéfaktov rétrospektivnoï vystavki v Moskovskom mouziéyé sovrémiennvo iskousstva [Catalogue-album de l’exposition rétrospective au Musée moscovite de l’art contemporain], Moscou, 2006, p. 15-16

    [26] Ibidem, p. 16

    [27] Voir le catalogue, Francisco Infante, Artéfakty [Artéfacts], Moscou, Galerie nationale Trétiakov, 1992

    [28] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 77

    [29] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, 1970, p. 25

    [30] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 89

    [31] Ibidem, p. 93

     

  • Валентин  СОКОЛОВСЬКИЙ, Дмитро  ГОРБАЧОВ    МИСТЕЦТВО  СВІТУ.  ВНЕСОК  УКРАЇНИ Київ, Бихун, 2022

     

    Валентин  СОКОЛОВСЬКИЙ, Дмитро  ГОРБАЧОВ

      

    МИСТЕЦТВО  СВІТУ.  ВНЕСОК  УКРАЇНИ

    Київ, Бихун, 2022

     

    Монументальне видання Валентина Соколовського та Дмитра Горбачова, присвячене панорамі мистецтва, яке створювалося на теренах України з третього тисячоліття до нової ери й до сьогодення, є вражаючим як за новизною викладу історії мистецтва в Україні, так і виключною якістю репродукцій.

    Для початку зазначимо, що воно є не черговою з ряду звичних монографій на цю тему, які подають факти за хронологією на підставі науково-аналітичних елементів. Автори, без сумніву, зробили  роботу есеїстів, яка розуміється як особистий творчий підхід до предмета, який вивчається.

    Цей альбом на 687 сторінках є своєрідною транспозицією з використанням кінематографічної техніки – візуальний і вербальний артоб’єкт пропонує погляд, нерідко суб’єктивний і не обов’язково загальноприйнятий, але який відтворює художнє бачення, яке воліють продемонструвати Соколовський і Горбачов: саме унікальність артистичного мислення, породженого українською землею, і його тотальну оригінальність в концепті  світового мистецтва.

    Таке кінематографічне розгортання, вербальне й іконографічне, могло б також слугувати сценарієм для фільму, який презентував би блиск і велич цього мистецтва, що вирізняє його серед мистецтва інших країн.

    Звідси вибір шедеврів, які ілюструють цю самобутність. Книга розпочинається картиною «Правка пил» Олександра Богомазова (1927), яка свідчить про силу українського спектралізму 1920-х років, а закінчується твором Віктора Сидоренка із серії «Свідки» (2014), яка своєю образністю, що «тане» буквально на очах, символізує ситуацію в Україні під час революцій на Майдані.

    Розділи книги постають як кінетичні ряди з грою поміж текстом і кадрами, якими є пропоновані репродукції. Важливий вступ конденсує головну мету авторів – його присвячено «духу України на світових вітрах». Ілюстровано це емблематичними шедеврами – епічними «Запорожцями, що пишуть листа турецькому султану» Іллі Рєпіна у варіанті, який зберігається у Харкові; фрагментом його останньої картини «Гопак» (1927), яка перехоплює подих;  глибоким «Янголом-Охоронцем» (1936) Софії Левицької; дивовижною «Веселкою» (1905) Архипа Куїнджі; сновидінням Олександра Дубовика «Добридень, пане Дубовик!» (2001); церквою Святого Духа  XV сторіччя в селі Потеличі, що на Львівщині; українськими церквами, зведеними Родославом Жуком у Канаді в другій половині XX сторіччя.

    Всі наступні розділи охоплюють період з дотрипільських цивілізацій і до нашого часу – до початку XXI століття.

    В розділі «Попередники і Пакт Реріха» Соколовський і Горбачов віддають належну шану російському художнику Миколі Реріху, який був ще й неабияким мислителем і який, залучивши деякі східні практики, створив власне віросповідання. За його ініціативою 1935 року у Вашингтоні вперше в історії було прийнято і відкрито для приєднання всіма охочими Договір про охорону і збереження  пам’яток культурного надбання людства, особливо під час воєн. Це і був Пакт Реріха. Сьогодні він підписаний понад сотнею країн світу. Його коріння, зокрема – і автори це переконливо доводять – в любові Реріха до України. Він був учнем «співця української ночі» Архипа Куїнджі, він залишив в Україні дещицю своєї спадщини, створивши серед іншого 1907 року знамениту мозаїку в не менш знаменитій церкві села Пархомівка, що в декількох десятках кілометрів на південь від Києва.

    Безумовно, в іконопису середньовіччя, створеному на українській землі, домінують мозаїки Софійського собору й ікони ченця Алімпія. Автори нагадують, що знаменита ікона Владімірської (раніше – Вишгородської) Богоматері (сьогодні в Третьяковській галереї) була привезена з Візантії на Русь саме до Вишгорода, що над Києвом, і поцуплена 1155 року Андрієм Боголюбським, який таємно перевіз її на схід, до Владіміра-на-Клязьмі. З цього розпочинається історія Московського царства. А через два десятки років за наказом Боголюбського Київ спалили, продемонструвавши повну зневагу до міста, з якого до них прийшло вчення Христа.

    З XV століття в Україні спостерігається дивовижне піднесення в іконопису, який автори парадоксально називають «православною готикою», одним із шедеврів якої є Волинська Богоматір XIV сторіччя. В цьому розділі багато місця надано фрескам ще маловідомого навіть в Україні художника Андрія Русина, який у XV сторіччі для польського короля, який в ті часи був одним з наймогутніших в Європі й для своєї каплиці Святої Трійці в Любліні міг запросити будь-кого, скажімо, з італійців. Та Андрій вражає не тільки професійно, скажімо, динамізмом композиції, що притаманно готиці, при цьому залишаючись в основах фаху не просто православним, а ще й подекуди з непересічним почуттям … гумору.

    Потім те, що багатьма знову сприймається як парадокс, але це, здається, поки що – «Ренесанс в Україні». У XVI-XVIII століттях він концентрується головним чином навколо Львова, його італьянізованої архітектури і видатних особистостей, все ще маловідомих на Заході. Але то справа часу. Йдеться, скажімо, про іконописця Івана Рутковича, який вже на шляху до світського живопису, про мініатюриста Андрійчину Многогрішного (ось вже ця українська самозневага!), про призабутого сьогодні, але дуже знаменитого і впливового в давнину князя Костянтина Острозького, який, народившись на Волині, мав в часи литовського панування в Україні величезний вплив на всі сторони життя, включаючи культуру взагалі і мистецтво зокрема.

    В розділі  «Козацьке бароко» спочатку про головного мецената цієї доби – про блискучу багатогранну особистість гетьмана Івана Мазепи, потім про своєрідність в Україні цього великого європейського стилю – про могутню скульптуру і загадковість Іоганна Пінзеля, який, приїхавши ніби з Баварії, працював, зокрема, у Львові, про портретистів Майстра Самуїла та Івана Щирського. А головне – про своєрідність монументальної архітектури українських церков XVII-XVIII століть.

    За цим надходить XVIII сторіччя з добою рококо, в якому домінує релігійна архітектура на Львівщині та в Києві, де знаходиться знаменита Андріївська церква Бартоломео Растреллі. В живописі домінують ікони Григорія Левицького і портрети його відомого сина Дмитра Левицького, який працював у Петербурзі.

    Значне місце відведено величезному іконостасу в церкві Преображення в рідному селі Гоголя, Сорочинцях, де у XVIII сторіччі працювали іконописцями такі художники як Алімпій Галик, Феоктист Павловський, Лука Боровик, чий син знаменитий Володимир Боровиковський відзначився згодом  в Санкт-Петербурзі як портретист європейської міри.

    Потім хронологія, захоплена стрімкою ходою історії, вимушена повернутися у часі трохи назад, немов вибачаючись, що поза її увагою    залишилася одна з домінант XVII cторіччя – могутня  постать православного митрополита Петра Могили, а також грандіозна історія Києво-Печерської Лаври з початками в XI столітті. Картини цього визначного місця не тільки для української столиці, а й для історії держави – чудові.

    Такий самий стрибок з однієї епохи в іншу створюється при знайомстві   з мистецтвом каліграфії та мініатюри знаменитих чотирьох Євангелій з Пересопниці, написаних вперше українською розмовною мовою за участі українських художників XVI століття. Саме на цьому рукописі президенти України присягають під час своєї інавгурації. Валентин Соколовський і Дмитро Горбачов знаходять зв’язки між давніми рукописами, а після революції Гутенберга і творами книжкової графіки в українському мистецтві аж до ХХ сторіччя, включаючи постать Георгія Нарбута.

    За цим на сторінках 215-237 минає панорама монастирів України, яка починається з Х століття на Волині й аж до ХХ століття, вирізняючи при цьому три лаври – Києво-Печерську, Святогірську та Почаївську. Вони завжди були прихистком національного духовного і культурного життя.

    Замки та фортеці – одна з принад українського пейзажу з XIII сторіччя до архітектури міста Кам’янець-Подільський у XIV-XVII сторіччях. Книга також пропонує панораму палаців і парків XVIII-XIX сторіч.

    Варта уваги розповідь про польського художника Наполеона Орду, який любив мандрувати Україною з мольбертом, увічнивши й те, що сьогодні можна бачити лише на його роботах.

    З XVIII сторіччя вогнищами високої культури нерідко стають панські маєтки (ст.288-306). Це, зокрема, в оповіді про видатного мандрівного філософа Григорія Сковороду, якому личило улюблене з латини «Все моє ношу з собою».

    В романтизмі домінує постать Тараса Шевченка, чий живопис так само блискучий, як і його поезія – портрети, особливо жіночі, акварелі, пейзажі. Та передусім він – графік. І не просто, а академік Російської академії мистецтв.

    Значне місце відведено мистецтву України кінця дев’ятнадцятого і першої третини двадцятого сторіч. Якщо про сецесію, то це антична за могутністю духу символіка полотен Всеволода Максимовича, елементи  народного стилю в архітектурі Василя Кричевського, ієратичні картини його брата Федора, флоральність Михайла Жука, експресіонізм Олекси Новаківського.

    В презентації імпресіонізму можна шкодувати про відсутність Ларіонова і Баранова-Россіне. Варто пожалкувати також про те, що не згадано сезанніста і мистецтвознавця Олександра Грищенка. З іншого боку, експресіоністичний фовізм Абрама Маневича  і прекрасні картини Олександра Мурашка, які є тим, що, здається в принципі неможливим – симбіозом імпресіонізму і модерну.

    В абстракції домінують Кандинський і Малевич, а їхні зв’язки з Україною очевидні. Чимала глава присвячена Олександру Архипенку та його впливам на світову скульптуру ХХ сторіччя.

    Значне місце надано ексцентричному і поліморфному Давиду Бурлюку, який, будучи нащадком запорожців, одним з перших, якщо не перший, на теренах російської імперії роздмухував цікавість до новітнього мистецтва.

    В живописі для театру домінує синтез конструктивізму, примітивізму і кубізму Олександри Екстер та її учнів – Михайла Андрієнка-Нечитайла і Павла Челіщєва, які більше відомі за кордоном. В Україні блискучу сценографію 1920-х років представляють Вадим Меллер, Олександр Хвостенко й Анатоль Петрицький, станковий живопис якого мав великий розголос за кордоном.

    Ретельно прокоментовано і проілюстровано життя і творчість видатного кубофутуриста з дуже непростою долею Олександра Богомазова.

    В розділі про конструктивізм величезна постать Володимира Татліна пов’язана з екстраординарною художньою траєкторією Василя Єрмилова.

    Авангарду, пов’язаному з європейською художньою традицією, протистоїть школа Михайла Бойчука, яка ніби повернута в минуле, проте гучно заявила про себе десь року 1910-го і що цікаво – на паризьких модерних салонах, і яку мав знищити радянський сталінізм в 1930-х роках саме тому, що була і українською, і національною за духом. Бойчукізм представляють, крім самого Михайла, його брат Тимко, а також Василь Седляр, Микола Касперович, Євген Сагайдачний, Іван Падалка, Мануїл Шехтман, Софія Налепинська, Ярослава Музика, Онуфрій Бізюков, Олександр Довгаль, Оксана Павленко.

    Великий нарис присвячено греко-католицькому митрополиту Андрею Шептицькому, який зіграв видатну роль в консолідації інтелектуального, художнього, політичного і навіть економічного життя не тільки Галичини, а й всієї України. Та його особистість і сьогодні є контроверсійною ніби за його «благословення дивізії СС Галичина». Автори в книзі стверджують, що жодних свідчень чи документів щодо цього, як не шукали, так і не знайшли, хоча дехто дуже старався. А от відоме лише одне – в цьому випадку та й в інших подібних він наполягав на необхідності капеланів, які б нагадували воякам, що вони – перш за все люди, над якими Божі заповіді. І це в час, коли було ніби не до сантиментів, адже під загрозою існування була сама Україна і її нація.

    Гарно вийшло те, що Соколовський і Горбачов називають «Амазонки» –   українські художниці й дизайнери Марія Синякова, Анна Старицька, Соня Делоне (з народження – Сара Штерн, потім – Соня Терк). Кожну з них подає ретельне есе про життя і творчість, яке супроводжують гарні репродукції.

    Ось полтавка Старицька. Її батько з роду Старицьких, двоюрідний дядько Михайло заснував український професійний театр, а дядько Володимир Вернадський – з козаків роду Верна, відомого ще з Хмельниччини, вчений, перший президент Академії наук України, троюрідний брат Вернадського – письменник Короленко, батько якого теж з козаків, а сестра діда – бабуся Вернадського. А ще є мати з роду Васькових-Примакових. І подає її французька вікіпедія хоч і українкою з народження, та франко-бельгійською художницею.

    Київський художній інститут відіграв важливу роль в історії українського мистецтва 1920-х років. Його можна назвати «Українським Баухаусом» по аналогії з німецьким оригіналом за багатодисциплінарний характер викладання.  Відомо, що в цьому інституті працювали такі близькі до України особистості, як Татлін та Малевич. Валентин Соколовський і Дмитро Горбачов в цьому розділі звертають особливу увагу на одну з видатних постатей українського авангарду Віктора Пальмова, який свою поетику називає «кольорописом».

    Прекрасні репродукції картин Пальмова свідчать, що «кольоропис» – це оригінальний варіант спектралізму, який пов’язаний з європейським експресіонізмом, але вирізняється від нього ієратизацією фігур і ландшафтів. У Пальмова це супроводжується створенням прозорого, тонко профарбованого простору, який створює містичну ауру з ліній, редукованих до кольорових водяних знаків.

    В одному з останніх розділів книги представлено бельгійський часопис мистецтва і літератури «La Nervie», здвоєний випуск якого за №№ IV-V 1928 року цілком присвячений Україні. Окрім статтей з літератури та музики, автори широко цитують і коментують статтю Симони Корбіо. Це, мабуть, один з перших текстів  французькою, які вивільняли мистецтво України з московської орбіти, в якій воно відчувало себе таким, «що постійно потопає». Зокрема, Симона Корбіо була однією з перших, яка виявила зв’язки між творчістю Володимира Полісадіва і Україною. Симона Корбіо вписує українських художників в тодішню європейську ієрархію – Микола Глущенко, Жозефіна Діндо, Левко Крамаренко, включаючи і нині забутих таких, як скульптор Кость Бульдін, а він – автор пам’ятника Шевченку і не де-небудь, а в Харкові.

    Передостанній розділ надано дивовижному квітуванню чародійських картин «селянок» України, яких знає весь світ: Ганна Собачко-Шостак, Катерина Білокур, Марія Примаченко.

    Як післямову, «очікуючи на вердикт» майбутніх поколінь, автори, розуміючи всю цілковиту її умовність, ризикнули представити «свою» десятку (top – 10) сучасних художників, більшість з яких працює і сьогодні: Віктор Сидоренко, Олег Тістол, Анатолій Криволап, Іван Марчук, Дмитро Нагурний, Арсен Савадов, Ілля Кабаков, Борис Михайлов, Степан Рябченко, Олександр Гнилицький, а ще Олександр Дубовик, з яким починається вступ до цієї книги.

    Ця чудова книга може слугувати не тільки сценарієм для фільму, як було зазначено на початку, але й грандіозною канвою для майбутньої грандіозної виставки, присвяченої мистецтву України.

    Липень 2024 року

  • Со Сретением Господним! Bonne Fête de la Présentation de Jésus au Temple!

    Со Сретением Господним!

    Bonne Fête de la Présentation de Jésus au Temple!

     

     

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    École de Novgorod

     

     

     

     

     

     

     

     

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    HYPAPANTE

     

     

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    Duccio di Buoninsegna

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La Présentation fait partie des fêtes du Seigneur, consacrées directement au Christ, mais par son contenu liturgique elle est particulièrement proche des fêtes de la Mère de Dieu et dans les temps anciens, lors de son apparition, elle était considérée comme une fête dédiée à la Mère de Dieu. Sur l’icône de la fête, les représentations du Christ et de la Mère de Dieu sont égales en importance : l’Enfant- Sauveur assis sur les bras de Syméon, Celui qui a reçu Dieu, qui reçoit dans ses bras le Sauveur et apparaît comme le monde Ancien qui s’emplit de la Divinité –, et la Mère de Dieu qui s’engage sur Son chemin de croix – le don de Son Fils pour le Salut du monde. Et toute l’icône exprime dans sa construction cette double nature de la fête, la joie de la Rencontre et l’affliction de la Passion, ce qui est contenu dans les paroles de Syméon, Celui qui a reçu Dieu, dans le sens prophétique des paroles du vieillard:

    «Vois! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction » (Luc 2, v. 34).

    Ces paroles sont pleines d’un sens eschatologique qui se rapporte à la mission du Sauveur ; elles sont emplies d’une vision prophétique de la fin des temps et de l’attente du Jugement et du Siècle à venir. Et c’est du même sens eschatologique que sont emplies les paroles adressées à la Mère de Dieu:

    «Tu portes toutes les afflictions du monde pour le salut du genre humain déchu.»

    Moine Grégroire Krug, Carnets d’un peintre d’icônes

  • Валентин  СОКОЛОВСЬКИЙ, Дмитро  ГОРБАЧОВ    МИСТЕЦТВО  СВІТУ.  ВНЕСОК  УКРАЇНИ Київ, Бихун, 2022  

    Жан-Клод Маркаде  

     

    Валентин  СОКОЛОВСЬКИЙ, Дмитро  ГОРБАЧОВ

      

    МИСТЕЦТВО  СВІТУ.  ВНЕСОК  УКРАЇНИ

    Київ, Бихун, 2022

     

    Монументальне видання Валентина Соколовського та Дмитра Горбачова, присвячене панорамі мистецтва, яке створювалося на теренах України з третього тисячоліття до нової ери й до сьогодення, є вражаючим як за новизною викладу історії мистецтва в Україні, так і виключною якістю репродукцій.

    Для початку зазначимо, що воно є не черговою з ряду звичних монографій на цю тему, які подають факти за хронологією на підставі науково-аналітичних елементів. Автори, без сумніву, зробили  роботу есеїстів, яка розуміється як особистий творчий підхід до предмета, який вивчається.

    Цей альбом на 687 сторінках є своєрідною транспозицією з використанням кінематографічної техніки – візуальний і вербальний артоб’єкт пропонує погляд, нерідко суб’єктивний і не обов’язково загальноприйнятий, але який відтворює художнє бачення, яке воліють продемонструвати Соколовський і Горбачов: саме унікальність артистичного мислення, породженого українською землею, і його тотальну оригінальність в концепті  світового мистецтва.

    Таке кінематографічне розгортання, вербальне й іконографічне, могло б також слугувати сценарієм для фільму, який презентував би блиск і велич цього мистецтва, що вирізняє його серед мистецтва інших країн.

    Звідси вибір шедеврів, які ілюструють цю самобутність. Книга розпочинається картиною «Правка пил» Олександра Богомазова (1927), яка свідчить про силу українського спектралізму 1920-х років, а закінчується твором Віктора Сидоренка із серії «Свідки» (2014), яка своєю образністю, що «тане» буквально на очах, символізує ситуацію в Україні під час революцій на Майдані.

    Розділи книги постають як кінетичні ряди з грою поміж текстом і кадрами, якими є пропоновані репродукції. Важливий вступ конденсує головну мету авторів – його присвячено «духу України на світових вітрах». Ілюстровано це емблематичними шедеврами – епічними «Запорожцями, що пишуть листа турецькому султану» Іллі Рєпіна у варіанті, який зберігається у Харкові; фрагментом його останньої картини «Гопак» (1927), яка перехоплює подих;  глибоким «Янголом-Охоронцем» (1936) Софії Левицької; дивовижною «Веселкою» (1905) Архипа Куїнджі; сновидінням Олександра Дубовика «Добридень, пане Дубовик!» (2001); церквою Святого Духа  XV сторіччя в селі Потеличі, що на Львівщині; українськими церквами, зведеними Родославом Жуком у Канаді в другій половині XX сторіччя.

    Всі наступні розділи охоплюють період з дотрипільських цивілізацій і до нашого часу – до початку XXI століття.

    В розділі «Попередники і Пакт Реріха» Соколовський і Горбачов віддають належну шану російському художнику Миколі Реріху, який був ще й неабияким мислителем і який, залучивши деякі східні практики, створив власне віросповідання. За його ініціативою 1935 року у Вашингтоні вперше в історії було прийнято і відкрито для приєднання всіма охочими Договір про охорону і збереження  пам’яток культурного надбання людства, особливо під час воєн. Це і був Пакт Реріха. Сьогодні він підписаний понад сотнею країн світу. Його коріння, зокрема – і автори це переконливо доводять – в любові Реріха до України. Він був учнем «співця української ночі» Архипа Куїнджі, він залишив в Україні дещицю своєї спадщини, створивши серед іншого 1907 року знамениту мозаїку в не менш знаменитій церкві села Пархомівка, що в декількох десятках кілометрів на південь від Києва.

    Безумовно, в іконопису середньовіччя, створеному на українській землі, домінують мозаїки Софійського собору й ікони ченця Алімпія. Автори нагадують, що знаменита ікона Владімірської (раніше – Вишгородської) Богоматері (сьогодні в Третьяковській галереї) була привезена з Візантії на Русь саме до Вишгорода, що над Києвом, і поцуплена 1155 року Андрієм Боголюбським, який таємно перевіз її на схід, до Владіміра-на-Клязьмі. З цього розпочинається історія Московського царства. А через два десятки років за наказом Боголюбського Київ спалили, продемонструвавши повну зневагу до міста, з якого до них прийшло вчення Христа.

    З XV століття в Україні спостерігається дивовижне піднесення в іконопису, який автори парадоксально називають «православною готикою», одним із шедеврів якої є Волинська Богоматір XIV сторіччя. В цьому розділі багато місця надано фрескам ще маловідомого навіть в Україні художника Андрія Русина, який у XV сторіччі для польського короля, який в ті часи був одним з наймогутніших в Європі й для своєї каплиці Святої Трійці в Любліні міг запросити будь-кого, скажімо, з італійців. Та Андрій вражає не тільки професійно, скажімо, динамізмом композиції, що притаманно готиці, при цьому залишаючись в основах фаху не просто православним, а ще й подекуди з непересічним почуттям … гумору.

    Потім те, що багатьма знову сприймається як парадокс, але це, здається, поки що – «Ренесанс в Україні». У XVI-XVIII століттях він концентрується головним чином навколо Львова, його італьянізованої архітектури і видатних особистостей, все ще маловідомих на Заході. Але то справа часу. Йдеться, скажімо, про іконописця Івана Рутковича, який вже на шляху до світського живопису, про мініатюриста Андрійчину Многогрішного (ось вже ця українська самозневага!), про призабутого сьогодні, але дуже знаменитого і впливового в давнину князя Костянтина Острозького, який, народившись на Волині, мав в часи литовського панування в Україні величезний вплив на всі сторони життя, включаючи культуру взагалі і мистецтво зокрема.

    В розділі  «Козацьке бароко» спочатку про головного мецената цієї доби – про блискучу багатогранну особистість гетьмана Івана Мазепи, потім про своєрідність в Україні цього великого європейського стилю – про могутню скульптуру і загадковість Іоганна Пінзеля, який, приїхавши ніби з Баварії, працював, зокрема, у Львові, про портретистів Майстра Самуїла та Івана Щирського. А головне – про своєрідність монументальної архітектури українських церков XVII-XVIII століть.

    За цим надходить XVIII сторіччя з добою рококо, в якому домінує релігійна архітектура на Львівщині та в Києві, де знаходиться знаменита Андріївська церква Бартоломео Растреллі. В живописі домінують ікони Григорія Левицького і портрети його відомого сина Дмитра Левицького, який працював у Петербурзі.

    Значне місце відведено величезному іконостасу в церкві Преображення в рідному селі Гоголя, Сорочинцях, де у XVIII сторіччі працювали іконописцями такі художники як Алімпій Галик, Феоктист Павловський, Лука Боровик, чий син знаменитий Володимир Боровиковський відзначився згодом  в Санкт-Петербурзі як портретист європейської міри.

    Потім хронологія, захоплена стрімкою ходою історії, вимушена повернутися у часі трохи назад, немов вибачаючись, що поза її увагою    залишилася одна з домінант XVII cторіччя – могутня  постать православного митрополита Петра Могили, а також грандіозна історія Києво-Печерської Лаври з початками в XI столітті. Картини цього визначного місця не тільки для української столиці, а й для історії держави – чудові.

    Такий самий стрибок з однієї епохи в іншу створюється при знайомстві   з мистецтвом каліграфії та мініатюри знаменитих чотирьох Євангелій з Пересопниці, написаних вперше українською розмовною мовою за участі українських художників XVI століття. Саме на цьому рукописі президенти України присягають під час своєї інавгурації. Валентин Соколовський і Дмитро Горбачов знаходять зв’язки між давніми рукописами, а після революції Гутенберга і творами книжкової графіки в українському мистецтві аж до ХХ сторіччя, включаючи постать Георгія Нарбута.

    За цим на сторінках 215-237 минає панорама монастирів України, яка починається з Х століття на Волині й аж до ХХ століття, вирізняючи при цьому три лаври – Києво-Печерську, Святогірську та Почаївську. Вони завжди були прихистком національного духовного і культурного життя.

    Замки та фортеці – одна з принад українського пейзажу з XIII сторіччя до архітектури міста Кам’янець-Подільський у XIV-XVII сторіччях. Книга також пропонує панораму палаців і парків XVIII-XIX сторіч.

    Варта уваги розповідь про польського художника Наполеона Орду, який любив мандрувати Україною з мольбертом, увічнивши й те, що сьогодні можна бачити лише на його роботах.

    З XVIII сторіччя вогнищами високої культури нерідко стають панські маєтки (ст.288-306). Це, зокрема, в оповіді про видатного мандрівного філософа Григорія Сковороду, якому личило улюблене з латини «Все моє ношу з собою».

    В романтизмі домінує постать Тараса Шевченка, чий живопис так само блискучий, як і його поезія – портрети, особливо жіночі, акварелі, пейзажі. Та передусім він – графік. І не просто, а академік Російської академії мистецтв.

    Значне місце відведено мистецтву України кінця дев’ятнадцятого і першої третини двадцятого сторіч. Якщо про сецесію, то це антична за могутністю духу символіка полотен Всеволода Максимовича, елементи  народного стилю в архітектурі Василя Кричевського, ієратичні картини його брата Федора, флоральність Михайла Жука, експресіонізм Олекси Новаківського.

    В презентації імпресіонізму можна шкодувати про відсутність Ларіонова і Баранова-Россіне. Варто пожалкувати також про те, що не згадано сезанніста і мистецтвознавця Олександра Грищенка. З іншого боку, експресіоністичний фовізм Абрама Маневича  і прекрасні картини Олександра Мурашка, які є тим, що, здається в принципі неможливим – симбіозом імпресіонізму і модерну.

    В абстракції домінують Кандинський і Малевич, а їхні зв’язки з Україною очевидні. Чимала глава присвячена Олександру Архипенку та його впливам на світову скульптуру ХХ сторіччя.

    Значне місце надано ексцентричному і поліморфному Давиду Бурлюку, який, будучи нащадком запорожців, одним з перших, якщо не перший, на теренах російської імперії роздмухував цікавість до новітнього мистецтва.

    В живописі для театру домінує синтез конструктивізму, примітивізму і кубізму Олександри Екстер та її учнів – Михайла Андрієнка-Нечитайла і Павла Челіщєва, які більше відомі за кордоном. В Україні блискучу сценографію 1920-х років представляють Вадим Меллер, Олександр Хвостенко й Анатоль Петрицький, станковий живопис якого мав великий розголос за кордоном.

    Ретельно прокоментовано і проілюстровано життя і творчість видатного кубофутуриста з дуже непростою долею Олександра Богомазова.

    В розділі про конструктивізм величезна постать Володимира Татліна пов’язана з екстраординарною художньою траєкторією Василя Єрмилова.

    Авангарду, пов’язаному з європейською художньою традицією, протистоїть школа Михайла Бойчука, яка ніби повернута в минуле, проте гучно заявила про себе десь року 1910-го і що цікаво – на паризьких модерних салонах, і яку мав знищити радянський сталінізм в 1930-х роках саме тому, що була і українською, і національною за духом. Бойчукізм представляють, крім самого Михайла, його брат Тимко, а також Василь Седляр, Микола Касперович, Євген Сагайдачний, Іван Падалка, Мануїл Шехтман, Софія Налепинська, Ярослава Музика, Онуфрій Бізюков, Олександр Довгаль, Оксана Павленко.

    Великий нарис присвячено греко-католицькому митрополиту Андрею Шептицькому, який зіграв видатну роль в консолідації інтелектуального, художнього, політичного і навіть економічного життя не тільки Галичини, а й всієї України. Та його особистість і сьогодні є контроверсійною ніби за його «благословення дивізії СС Галичина». Автори в книзі стверджують, що жодних свідчень чи документів щодо цього, як не шукали, так і не знайшли, хоча дехто дуже старався. А от відоме лише одне – в цьому випадку та й в інших подібних він наполягав на необхідності капеланів, які б нагадували воякам, що вони – перш за все люди, над якими Божі заповіді. І це в час, коли було ніби не до сантиментів, адже під загрозою існування була сама Україна і її нація.

    Гарно вийшло те, що Соколовський і Горбачов називають «Амазонки» –   українські художниці й дизайнери Марія Синякова, Анна Старицька, Соня Делоне (з народження – Сара Штерн, потім – Соня Терк). Кожну з них подає ретельне есе про життя і творчість, яке супроводжують гарні репродукції.

    Ось полтавка Старицька. Її батько з роду Старицьких, двоюрідний дядько Михайло заснував український професійний театр, а дядько Володимир Вернадський – з козаків роду Верна, відомого ще з Хмельниччини, вчений, перший президент Академії наук України, троюрідний брат Вернадського – письменник Короленко, батько якого теж з козаків, а сестра діда – бабуся Вернадського. А ще є мати з роду Васькових-Примакових. І подає її французька вікіпедія хоч і українкою з народження, та франко-бельгійською художницею.

    Київський художній інститут відіграв важливу роль в історії українського мистецтва 1920-х років. Його можна назвати «Українським Баухаусом» по аналогії з німецьким оригіналом за багатодисциплінарний характер викладання.  Відомо, що в цьому інституті працювали такі близькі до України особистості, як Татлін та Малевич. Валентин Соколовський і Дмитро Горбачов в цьому розділі звертають особливу увагу на одну з видатних постатей українського авангарду Віктора Пальмова, який свою поетику називає «кольорописом».

    Прекрасні репродукції картин Пальмова свідчать, що «кольоропис» – це оригінальний варіант спектралізму, який пов’язаний з європейським експресіонізмом, але вирізняється від нього ієратизацією фігур і ландшафтів. У Пальмова це супроводжується створенням прозорого, тонко профарбованого простору, який створює містичну ауру з ліній, редукованих до кольорових водяних знаків.

    В одному з останніх розділів книги представлено бельгійський часопис мистецтва і літератури «La Nervie», здвоєний випуск якого за №№ IV-V 1928 року цілком присвячений Україні. Окрім статтей з літератури та музики, автори широко цитують і коментують статтю Симони Корбіо. Це, мабуть, один з перших текстів  французькою, які вивільняли мистецтво України з московської орбіти, в якій воно відчувало себе таким, «що постійно потопає». Зокрема, Симона Корбіо була однією з перших, яка виявила зв’язки між творчістю Володимира Полісадіва і Україною. Симона Корбіо вписує українських художників в тодішню європейську ієрархію – Микола Глущенко, Жозефіна Діндо, Левко Крамаренко, включаючи і нині забутих таких, як скульптор Кость Бульдін, а він – автор пам’ятника Шевченку і не де-небудь, а в Харкові.

    Передостанній розділ надано дивовижному квітуванню чародійських картин «селянок» України, яких знає весь світ: Ганна Собачко-Шостак, Катерина Білокур, Марія Примаченко.

    Як післямову, «очікуючи на вердикт» майбутніх поколінь, автори, розуміючи всю цілковиту її умовність, ризикнули представити «свою» десятку (top – 10) сучасних художників, більшість з яких працює і сьогодні: Віктор Сидоренко, Олег Тістол, Анатолій Криволап, Іван Марчук, Дмитро Нагурний, Арсен Савадов, Ілля Кабаков, Борис Михайлов, Степан Рябченко, Олександр Гнилицький, а ще Олександр Дубовик, з яким починається вступ до цієї книги.

    Ця чудова книга може слугувати не тільки сценарієм для фільму, як було зазначено на початку, але й грандіозною канвою для майбутньої грандіозної виставки, присвяченої мистецтву України.

    Липень 2024 року

  • Kandinsky-propagandiste de la musique et de la doctrine de l’harmonie de Schönberg, 2016

    Kandinsky-propagandiste de la musique et de la doctrine de l’harmonie de Schönberg, 2016

    par Jean-Claude Marcadé

    Il est bien connu que la musique a joué pour Vassili Kandinsky un rôle primordial autant que la peinture, la poésie et le théâtre.

    Certes, il n’a pas composé, mais il a pratiqué la musique en tant qu’instrumentiste amateur. Sa mère jouait du piano, son père de la cithare ; dès l’âge de huit ans le jeune Vassia reçoit des leçons de solfège et de piano.[1] On dit qu’il fut un excellent violoncelliste : une photographie le montre vers 1888 jouant du violoncelle aux côtés d’un pianiste[2]. Mais il n’y a pas, à ma connaissance, d’étude approfondie sur cette composante musicienne du peintre.

    En 1902, il écrit que

    « la musique est une des oppositions les plus grandes à la nature […] Elle a pris à la nature sa profondeur même, dissimulée sous la forme extérieure. Elle est l’âme résonnante de la nature. »[3]

    Pour Kandinsky, la musique est par là-même le plus abstrait des arts et, partant, sert d’analogon pour la naissance de la non-figuration et de l’Abstraction. Mais la peinture, selon lui, n’imite pas la musique en se faisant « musicaliste », elle garde son autonomie; elle imite la nature en ce que, comme celle-ci, elle va au coeur des rythmes du monde sensible.[4]

    En 1908-1909, le peintre russe commence à concevoir ses compositions pour la scène[5]  et à écrire en allemand à Murnau Über das Geistige in der Kunst. Il les conçoit comme Gesamtkunstwerk avec union du verbe, du son, de la couleur et du mouvement. Il travaille alors avec le compositeur Foma Gartman (Hartmann)[6]. Lors de son séjour à Moscou, à l’automne 1910, outre ses contacts avec tous les protagonistes du « Valet de carreau » (Larionov, Gontcharova, Kontchalovski, Lentoulov), il fréquente le monde musical.[7]

    Cependant, ce n’est pas Hartmann qu’il nomme comme représentant de la musique novatrice à partir de 1911, mais Schönberg. Le point de départ de l’admiration pour le caractère révolutionnaire de la musique du compositeur autrichien fut un concert de ses oeuvres. La correspondance entre les deux créateurs avait alors débuté dès le 18 janvier 1911 (elle durera jusqu’en juillet 1936)[8] et le compositeur a rapporté que Kandinsky lui a écrit pour la première fois à Vienne après un concert munichois où avaient été joués ses « deux meilleurs quatuors (1 et 2) et quelques Lieder »[9]

    Dans ses lettres au compositeur de janvier à avril 1911, Kandinsky propose de traduire des passages de l’Harmonielehre, qui n’avait pas encore paru en livre, mais dont des extraits avaient été publiés dans la revue Musik en octobre 1910. C’est donc au tout début de 1911, après le concert,  qu’il a la révélation de l’importance du compositeur viennois.[10] Dans la toute première version allemande de Du Spirituel en art, achevée à Murnau en août 1909, celle dont le peintre a fait une traduction russe,  en octobre 1910 et qui parut en 1914 à Pétrograd, il n’est pas question de Schönberg. [11] Ainsi, Kandinsky a ajouté (par rapport au manuscrit de 1909), dans le courant de 1911 la mention de Schönberg, telle qu’elle apparaît dans la première édition de Über das Geistige in der Kunst  à la fin 1911[12]. Voici ce qu’il écrit dans le chapitre III Die geistige Wendung dans le développement sur le « Beau intérieur », dicté par la « Nécessité intérieure »:

    « Dans le renoncement total au Beau habituel, nommant saints tous les moyens qui visent une expression autonome, se trouve aujourd’hui, encore seul, reconnu seulement de façon enthousiaste par peu de monde, le compositeur viennois Arnold Schönberg. Ce « puffiste », ce « bluffeur », ce « charlatan », dit dans son Harmonielehre : ‘Toute consonance, tout pas en avant sont possibles, mais je sais déjà aujourd’hui qu’il y a ici certaines conditions qui en dépendent pour savoir si j’utilise telle ou telle dissonance’ »[13]

    Kandinsky s’empressa de tenir au courant le monde artistique russe de l’importance d’Arnold Schönberg dans le renouvellement de la musique, au début du XXème siècle, face à l’immense présence de l’héritage wagnérien et de son « rival » le debussysme. Dès février 1911, dans son article des Nouvelles d’Odessa, « Où va le nouvel art? », il fait connaître les positions théoriques du compositeur.[14] Ce texte est la quintessence de la pensée de l’auteur de Du Spirituel en art sur le « tournant » qui caractérise l’art, à la charnière des XIXe et XXe siècles, dans son mouvement vers ce qui avait été oublié par « l’esclavage de la matière », à savoir l’art se suffisant à lui-même, opérant avec ses propres lois. Et ce virage du réalisme vers « les annonces prophétiques » s’exprime dans divers arts : au théâtre (Maeterlinck), en sculpture (Rodin), dans l’opéra (Wagner). Dans cette quête d’une nouvelle beauté qui fait apparaître l’intérieurpar des moyens nouveaux, Kandinsky met en avant « le compositeur viennois, le professeur Schönberg, sans doute le plus libre dans la forme générale de la musique nouvelle, car il est plus conséquent que Debussy (France), R. Strauss (Allemagne), Skriabine (Russie), il est un des réformateurs, encore peu nombreux, les plus radicaux de la musique. »[15]

    Dans le même temps, Kandinsky publie, en traduction russe, dans le catalogue Salon 2. Exposition internationale d’art publié par le sculpteur Izdebsky, de larges extraits  du chapitre « Oktaven-und Quintenparallelen » [Les parallèles dans les octaves et les quintes], tiré du Traité d’harmonie, en les accompagnant de trois grands commentaires personnels. Disons tout de suite que Kandinsky ne s’engage pas dans quelque analyse que ce soit de la théorie musicale schönbergienne. Sa pratique de la musique a visiblement toujours été uniquement celle d’un amateur éclairé. C’est ainsi qu’il écrit à Gabriele Münter le 3/16 octobre 1910 :

    « Je lis ici une brochure d’une élève de Yavorski (la dame s’appelle Brioussova). C’est très intéressant mais, bien entendu, quelque peu trop compliqué pour ma tête non musicale ».[16]

    De même, en 1912, le peintre russe avoue au compositeur qu’il a de la peine à comprendre les livres sur la musique :

    « C’est vraiment stupide et cela me fait beaucoup enrager de ne pouvoir lire des ouvrages sur la musique »[17]

    Voici comment le peintre russe présente le compositeur viennois :

    « Schönberg est un des plus radicaux, des plus conséquents, des plus talentueux et des plus sincères créateurs de la musique. Je me permets de recommander à tous ceux qui s’intéressent à l’art de ne pas être effrayé par un titre spécial et de lire ces courts extraits à la façon dont ce compositeur révolutionnaire ressent le lien organique absolu, le surgissement naturel absolu de la musique nouvelle, à partir de la musique ancienne et même à partir des profondeurs de la source la plus éloignée de cette dernière […] Schönberg unit dans son mode de pensée la haute liberté et la haute foi dans le développement régulier de l’esprit. »[18]

    Les deux commentaires suivants sont principalement consacrés à la question des arts novateurs de façon générale. Kandinsky pense que ce que dit Schönberg dans sa théorie musicale vaut également pour les autres arts, en particulier la peinture :

    « Malheur à celui qui […] apporte une nouvelle conquête, une nouvelle loi. Là se répète à nouveau le toujours vieux conte. Ces propriétés de l’homme de haïr le ‘nouveau’ et en même temps de donner à partir de ce nouveau des formes de fer, c’est-à-dire un quiétisme spirituel fatal et sans limite, c’est, peut-être, l’élément le plus tragique, le plus affreux dans le destin de l’homme. »[19]

    Le peintre russe développe aussi la question de l’utilisation par un élève des parallèles dans les octaves et les quintes. Selon Schönberg, il est mieux pour l’élève d’utiliser ces dernières non pas tout de suite, mais « dans un stade plus tardif » et Kandinsky de commenter :

    « Il me semble avant tout qu’est un mauvais maître celui qui apprend l’art à un élève, comme un sous-officier à un soldat, avec des procédés armuriers. Allons plus loin : il me semble que le maître a mission non pas de charger (et, partant, d’imposer à l’élève) des lois ‘indiscutables’, mais sa mission consiste à ouvrir les portes du grandiose arsenal des possibilités, c’est-à-dire des moyens d’expression de l’art. »[20]

    Kandinsky s’employa à faire la propagande de la musique de Schönberg dans les milieux moscovites et pétersbourgeois, comme on peut le voir dans sa correspondance avec « le grand-père du futurisme russe » Nikolaï Koulbine, qui, lui non plus, n’était ni compositeur, ni musicologue, mais avait publié en 1910 des essais sur « l’harmonie et la dissonance »  qui eurent une grande influence conceptuelle sur l’évolution de la musique russe, en particulier dans  la postérité skriabiniste (Lourié, Wyschnegradsky, Roslavets, Oboukhov)[21].  Le 16 janvier 1912,  Kandinsky écrit à Koulbine :

    « Connaissez-vous les compositions d’Arnold Schönberg qui est aujourd’hui le compositeur le plus radical? Ce serait bien d’organiser son concert en Russie! Peut-être que votre société « Ars » pourrait se charger de cela? »[22]

    Le même jour, le peintre écrit au compositeur :

    « À Moscou et à Pétersbourg, j’ai déjà entrepris différentes démarches en vue d’un concert de vos oeuvres. Peut-être cela sera-t-il finalement utile. La nouvelle association « A.R.S. » de Pétersbourg désire aussi organiser des concerts. Je leur ai déjà parlé de votre musique au début de l’automne. Et ils m’ont semblé très intéressés. Mais ils (la société) ne sont pas encore parfaitement organisés. »[23]

    Dans la lettre suivante à Koulbine, le 28 mars 1912, Kandinsky se fait l’écho de la réception houleuse des oeuvres du Viennois :

    « Je suis heureux que Schönberg ait fait impression sur vous. Il est lancé : des concerts (souvent de vraies batailles entre ses défenseurs et ses adversaires) à Prague, Berlin, Budapest, Paris et, il paraît, à Moscou aussi etc. Je l’aime beaucoup comme homme vivant, libre, sensible et d’un coeur excellent. Il serait sûrement très heureux si vous lui écriviez : Berlin-Zehlendorf, Wannseebahn, Manchower Chausse, Villa Lepecke. N’est-il pas possible de lui organiser un concert à Pétersbourg? Il dirige, à ce que l’on dit, remarquablement. Ce serait bien si « Ars » s’en chargeait. »[24]

    Au même moment, dans ses lettres à Hartmann à Moscou, il demande que l’on fasse de la publicité au compositeur autrichien :

    « J’ai demandé à Piper d’envoyer à la rédaction de Mouzyka des exemplaires de Der blaue Reiter pour recension et de Arnold Schönberg (la monographie où il y a mon article). Ne pourrais-tu pas écrire une recension d’Arnold Schönberg ? Sur le Cavalier, tu seras gêné d’écrire : selbst einer [Tu en fais partie]! »[25]

    Le livre, pour lequel Kandinsky prie Hartmann de faire un compte-rendu, est Arnold Schönberg. In höchster Verehrung, paru aux éditions munichoises R. Piper en 1912, où était, entre autres, republié l’article de Kandinsky sur les tableaux du compositeur, « Die Bilder« .

    On avait déjà joué des oeuvres de Schönberg à Saint-Pétersbourg. Sergueï Prokofiev, alors âgé de 20 ans, avait exécuté en 1911 les Trois pièces pour piano, opus 11 aux Soirées de la musique contemporaine[26]. Ces oeuvres, qui comportent des dissonances et des rythmes inconnus de la musique traditionnelle, provoquèrent les éclats de rire de toute une partie du public pétersbourgeois. Ce fut aussi le cas pour le Deuxième quatuor pour voix, op. 10, joué dans la petite salle du Conservatoire, où des auditeurs hilares parlèrent de mystification et demandèrent le remboursement de leur billet[27].

    Cependant la revue moderniste de Saint-Pétersbourg, Apollon, à laquelle Kandinsky avait régulièrement envoyé ses Lettres de Munich en 1909-1910[28], consacre en juin 1912 un article entièrement dédié au compositeur autrichien, écrit par un célèbre critique musical gréco-franco-britannique, Michel Dmitri Calvocoressi, « Un musicien d’aujourd’hui – Arnold Schönberg »[29]. Il commence par affirmer:

    « Toute musique contemporaine, ne serait-ce que celle de M. Ravel, de Skriabine ou de Stravinsky, paraît modérée en comparaison avec les oeuvres de Schönberg […] Cette musique ne rappelle rien. »[30]

    Le critique rappelle que lors de l’exécution du deuxième quatuor au Bösendorfersaal de Vienne en 1908, on en vint presqu’aux mains. Il fait l’éloge du Handbuch der Harmonielehre :

    « Il suffit de s’en bien familiariser pour voir toute la pénétration de sa pensée et de ses convictions, sa profonde et claire sagesse. C’est un livre remarquable, écrit par un vrai artiste qui est en même temps un philosophe, ayant de tout ce qui touche l’art une idée claire, simple, juste. »[31]

    Calvocoressi souligne le caractère exceptionnel de la pédagogie de Schönberg, puis analyse sa musique :

    « [Les Pièces pour piano op. 11] sont mystérieuses et difficilement audibles : on y rencontre des intervalles, inouïs jusqu’ici dans une telle succession, des accords dont les notes qui y tombent paraissent être elles-mêmes étonnées (quelques harmonies de Schönberg sont formées de dix ou douze tons), des rythmes bizarres, paraissant en loques, se heurtant, paraissant se contredire l’un l’autre. »[32]

    C’est ainsi que Schönberg fut invité par les Concerts Ziloti de Saint-Pétersbourg, en décembre 1912, à venir diriger son poème symphonique Pelleas und Melisande.[33]  Cette fois, le public trouva que, malgré ses défauts, Schönberg « était un incontestable talent ». Le fondateur de la société musicale pétersbourgeoise, le pianiste Alexandre Ziloti, lui offrit une pelisse russe, comme on peut le voir sur  une belle photographie de l’époque.

    Quant au célèbre critique Viatcheslav Karatyguine, il commence sa chronique d’ Apollon, en janvier 1913, sur les « Concerts pétersbourgeois » de la façon suivante :

    « Un des plus importants événements de la première moitié de la saison est le 6ème concert de Ziloti : le ‘clou’ de ce concert a été le poème symphonique Pelleas und Melisande de Schönberg, exécuté sous la direction de l’auteur en personne. Il est pourtant difficile d’étonner l’auditeur contemporain. Ils ont été ‘épatés’ par Strauss et Reger et Debussy et Ravel et Skriabine et Stravinsky. »[34]

    Analysant la musique du « novateur viennois », il fait quelques réserves sur le poème symphonique :

    « L’orchestration est souvent trop surchargée, saturée et par là-même finalement grise, molle. Les plans contrapunctiques et construits sont flous. Mais, malgré tout cela, quel talent incontestable, il vous saute aux yeux! »[35]

    Et d’énumérer les qualités que l’on trouve, sinon dans l’exécution, du moins dans la partition :

    « relief des thèmes, originalité de leurs unions polyphoniques », « fraîcheur de l’harmonie », « goût impeccable dans le choix du matériau mélodique et inventivité rare dans son élaboration », « moments extrêmement réussis d’une intéressante sonorité orchestrale ».[36]

    En ce qui concerne le Deuxième quatuor fa dièse mineur op. 10, Karatyguine est catégorique :

    « Il n’y a en lui aucune imperfection […] L’élaboration de quelques thèmes de base atteint dans ce quatuor une maîtrise étonnante. L’acuité des harmonies glissantes,  mordantes parvient aux limites extrêmes (le scherzo et le début du finale sont particulièrement caractéristiques sous ce rapport), une logique constamment implacable et, surtout, une quantité énorme de beautés musicales, fascinantes, nouvelles, totalement à part. »[37]

    Le critique conclut en affirmant :

    « C’est dans les derniers quatuors de Beethoven  que l’on doit chercher les germes de la pensée musicale de Schönberg. »[38]

    Le rôle de Kandinsky dans la connaissance du compositeur Schönberg dans la Russie d’avant 1914 a été déterminant. Il faut ici ajouter que les deux artistes avaient des affinités dans leurs conceptions de l’oeuvre d’art totale. C’est en effet concomitamment, autour de 1910, que les deux hommes créent et élaborent, le Russe – ses compositions pour la scène, dont Der gelbe Klang (1908-1912), l’Autrichien – le « drame    avec musique en un acte », Die glückliche Hand (1910-1913). Il n’y a aucune influence de l’un sur l’autre, car ce n’est qu’en 1911 qu’ils firent connaissance, ignorant auparavant leur oeuvre réciproque. Dora Vallier a souligné les orientations identiques, sinon semblables, de Der gelbe Klang et de Die glückliche Hand avec leurs sources symbolistes, steinériennes, versant dans ce qui va se dire expressionniste. Elle peut aussi affirmer :

    « Contre toute attente, celui qui va le plus loin dans [les] sollicitations visuelles, n’est pas le peintre, mais le musicien. »[39]

    On ne saurait mieux terminer cet essai sur Schönberg, Kandinsky et la Russie avant 1914 par ces deux citations :

    « La musique de Schönberg nous introduit dans un royaume où les émotions musicales ne sont pas acoustiques mais purement spirituelles; ici commence la « musique de l’avenir »[40]

    Et, en décembre 1911, la dédicace de Schönberg à  Kandinsky, sur sa photographie, comportant  un extrait autographe du 4ème mouvement du Quintette pour cordes:

     » Cher Monsieur Kandinsky, Je me dissous en sons – enfin délivré d’une obligation que j’aurais aimé remplir depuis bien longtemps. »

    ==========================================================================

    [1] Jelena Hahl-Fontaine, Kandinsky, 1993, p. 20

    [2] Voir la photographie dans : Philippe Sers, Kandinsky. L’aventure de l’art abstrait, Paris, Hazan, 2015, p. 27

    [3]  Kandinsky,  » Die Musik ist einer der größten wirklichen Widersprüche zur Natur… »[1902], in Gesammelte Schriften 1889-1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentliche Texte », München-Berlin-London-New York, 2007, p. 232-233

    [4] Dans un manuscrit intitulé « Unterschied mit Musik », Kandinsky souligne ce qui différencie fondamentalement la musique et la peinture : « La peinture est plus riche dans le choix des formes et par cela même plus imprécise [que la musique] On n’atteint jamais un son discordant [Mißklang] direct, une dissonance. » Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889-1916…, op.cit., p. 347

    [5] Voir Kandinsky, Du théâtre. Über das Theater. O театре, Paris, Adam Biro, 1998 (réd. Jessica Boissel, Jean-Claude Marcadé)

    [6] (Thomas von Hartmann – 1885-1956) connut une gloire éphémère avec son ballet La petite  fleur vermeille, présenté au Théâtre Marie (Mariinski] de Saint-Pétersbourg en 1907. Kandinsky écrit à Koulbine en 1910 : « Je vous recommande le compositeur Foma Alexandrovitch Gartman […] C’est un homme d’une profondeur et d’un talent éminents. On ne doit pas, bien entendu, juger ses oeuvres nouvelles d’après son ballet La petite  fleur vermeille. » [Lettre de V. Kandinsky à N. Koulbine du 18 octobre 1910, in E.F. Kovtoune, « Pis’ma V.V. Kandinskovo k N.I. Koulbinou (Les lettres de Kandinsky à Koulbine), Pamiatniki koul’toury, Léningrad, 1981, p. 404] Dans cette même lettre, il mentionne également le grand théoricien de la musique, musicologue et organisateur d’ »expositions musicales » à Moscou, Boleslav Yavorski (1877-1942) : « Connaissez-vous aussi le grand théoricien et révolutionnaire des théories de la musique, le Moscovite Yavorski? » [Ibidem] 

    [7] Cf. Kandinsky, Lettre à Gabriele Münter du 26 octobre [8 novembre] 1910 où il rapporte sa visite au Conservatoire de Moscou où on lui montre un nouvel instrument avec un clavier qui unit les tons tempérés et les tons naturels.

    [8]  Les originaux en langue allemande de la correspondance Kandinsky-Schönberg ont été publiés par Jelena Hahl-Koch : A. Schönberg/W. Kandinsky, Briefe, Bilder und Dokumente einer außergewöhnlichen Begegnung, Salzburg, Residenz, 1980. La traduction française a paru dans Schoenberg- Kandinsky- CorrespondanceÉcrits, Lausanne, L’Âge d’homme, 1984, p. 10-73

    [9] Arnold Schönberg, « Über Kandinsky » [5/VIII. 1934], in Arnold Schönberg. Das bildnerische Werk/Painting and Drawings (ed. Thomas Zaunschirm), Klagenfurt, Ritter, 1991, p. 444-445

    [10]  Le catalogue-almanach Salon 2. Exposition internationale d’art, où sont publiés ces extraits, a donc paru à Odessa  vers la fin 1911 et non en 1910, comme cela s’écrit régulièrement.

    [11] La traduction en russe de la toute première version de Über das Geistige in der Kunst a été faite par Kandinsky en vue du Congrès des artistes de toute la Russie en décembre-janvier 1911-1912 à l’Académie impériale des arts de Saint-Pétersbourg- c’est Koulbine qui lut le texte kandinskyen.

    [12] Dans sa lettre à Kandinsky du 14 décembre 1911, Schönberg lui écrit être en train de lire son livre : Schoenberg-Kandinsky-CorrespondanceÉcrits, op.cit., p. 27

    [13] Kandinsky, Über das Geistige in der Kunst [1ère édition], München, R. Piper, 1912, p. 28

    [14] Cet article était publié à l’occasion du second Salon du sculpteur Vladimir Izdebski, voir le catalogue de cette « Exposition internationale d’art »,  dans Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe 1862-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972, p. 309-313

    [15] V. Kandinsky « Kouda idiot ‘novoïé’ v iskoustvié? »[ Où va le « nouveau » en art?], in Vassili Kandinsky, Izbrannyïé troudy po teorii iskousstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], Moscou, Guiléïa, 2008, t. I, p. 1O1; une traduction en allemand par Jelena Hahl-Fontaine est donnée dans  Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889-1916, op.cit., p. 425

    [16] « Ich lese jetzt eine Broschüre von einer Schülerin von Jaworsky (Brjussova heisst die Dame). Es ist sehr interessant, aber für meinen unmusikalischen Kopf natürlich etwas zu kompliziert » (Archives Kandinsky au Lenbachhaus)

    [17] Kandinsky, Lettre à Schönberg du 22 août 1912, in Schoenberg Kandinsky Correspondance Écrits, op.cit., p.45

    [18] Salon 2. Exposition internationale d’art, Odessa, 1911, p. 16. Les trois commentaires à la traduction des extraits de l’Harmonielehre sont traduits en français, malheureusement d’après une traduction allemande, dans Schoenberg-Kandinsky-CorrespondanceÉcrits, op.cit., p.93-95

    [19] Salon 2. Exposition internationale d’art, op.cit., p. 17

    [20] Ibidem, p. 18.  À propos du problème de la pédagogie soulevée par Schönberg, Kandinsky déclare dans ce même commentaire : « La question se pose exactement de la même façon en peinture : la peinture ne reconnaît plus la construction organico-anatomique, c’est-à-dire ne cesse de la transgresser au profit de la construction grafico-picturale; ne convient-il pas alors d’exclure de l’enseignement toute l’étape préalable des écoles antérieures, à savoir l’assimilation de la construction organico-anatomique? Et alors il faut se remémorer le temps passé et les hautes oeuvres des immenses maîtres du passé qui ont fait par ignorance, selon nous, des fautes impardonnables et souvent amusantes, ne serait-ce qu’en anatomie  (les Perses, les Japonais, les anciens Italiens, les anciens Allemands et, parmi eux, l’illustre artiste, dessinateur et compositeur pictural Albrecht Dürer). Chez ces maîtres, les fautes elles-mêmes servaient, pourrait-on dire, de but d’une oeuvre. Quelle main se lèverait pour ajouter, dans une de ses gravures, l’os péronier omis par Dürer, une fibula avec sa crista fibula et surtout avec son maléolo externo? Et d’un autre côté, est-ce que l’artiste contemporain ne doit pas ou ne peut pas, pareillement au musicien qui exclut les parallèles dans les octaves, dire à son élève : tu dois obligatoirement savoir que le molleolus externus est l’apophyse inférieure extérieure de l’os péronier? Et il me semble avant tout qu’est mauvais le maître qui apprend l’art à un élève, comme un sous-officier apprend à un soldat  avec des procédés armuriers. Allons plus loin : il me semble que le maître a mission non pas de charger l’élève (et, partant, de lui imposer) des lois ‘indiscutables’, mais sa mission consiste à ouvrir devant l’élève les portes du grandiose arsenal des possibilités, c’est-à-dire des moyens d’expression de l’art, et à lui dire : Regarde! Là-bas dans un coin poussiéreux est rejeté un tas d’instruments hors d’usage aujourd’hui; parmi eux , tu trouveras la construction organico-anatomique, si tu en éprouves le besoin, tu sais où la trouver. Aujourd’hui est le jour des grandioses portes. »

    [21] N. Koulbine, « Svobodnoïé iskousstvo kak osnova jizni (o jizni, smerti i dr.) »[L’art libre en tant que base de la vie (sur la vie, la mort, et autres)],[1910], in : Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen, München, Wilhelm Fink, 1967 (en russe) (éd. Vladimir Markov), p. 15-22

    [22] E.F. Kovtoune, « Pis’ma V.V. Kandinskovo k N.I. Koulbinou (Les lettres de Kandinsky à Koulbine), op.cit., p. 408

    [23] Schoenberg-Kandinsky-CorrespondanceÉcrits, op.cit., p.33; sur le groupe « Ars », voir la note 29, p. 128

    [24] Ibidem, p. 409

    [25] Lettre de V.V. Kandinsky à F.A. Gartman du 24 avril 1912, Archives Nationales de Russie (RGALI), Moscou

    [26] Sur ces soirées entre 1901-1912, voir Irina Akimova, Pierre Souvtchinsky. Parcours d’un Russe hors-frontière, Paris, L’Harmattan, 2011, p. 29

    [27] Cf. Jan Bruk, « Arnold Schönberg in Russland », in Arnold Schönberg-Vassili Kandinsky. Dialog jivopissi i mouzyki/Malerei und Musik im Dialog. Arnold Schönberg und Wassily Kandinsky, Moscou, Pinakotheka, 2001, p. 45, 55

    [28] Cf. les traductions de ces lettres dans  Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889-1916, op.cit.

    [29] M.D. Calvocoressi, « Mouzykant nachikh dnieï – Arnold

    Schönberg », Apollon, 1912, N° 6, p. 32-37

    [30] Ibidem, p. 32

    [31] Ibidem, p. 34

    [32] Ibidem, p. 35

    [33]  Dans deux lettres à Gabriele Münter depuis Moscou, Kandinsky  écrit que Schönberg lui demande de venir les 17-20 décembre 1912  à Saint-Pétersbourg pour assister à ses concerts et qu’ils repartiront ensemble à Berlin (Lettre du 30.X/12.XI, 1912), mais le 6/19. XI il  annonce qu’il ne rencontrera pas Schönberg à Berlin, car celui-ci sera à Pétersbourg (Archives du Lenbachhaus)

    [34] Apollon, N°1, janvier 1913, p. 60

    [35] Ibidem, p. 61

    [36] Ibidem

    [37] Ibidem

    [38] Ibidem

    [39] Il faut lire tout l’essai de Dora Vallier, La rencontre Kandinsky-Schönberg, Paris, L’Échoppe, 1987; voir également les belles pages, sur le rapport Kandinsky-Schönberg dans la « dislocation du Gesamtkunstwerk« , de Marcella Lista, L’oeuvre d’art totale à la naissance des avant-gardes, Paris, CTHS/INHA, 2006, p. 134 sqq.

    [40]  Vassili Kandinsky, O doukhovnom v iskoustvié [Du Spirituel dans l’art], version de 1913-1914, inIzbrannyïé troudy po teorii iskousstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], op.cit., t. I,, p. 191

  • KATIA ZOUBTCHENKO (1937-2025), ARCHIVES

    KATIA ZOUBTCHENKO (1937-2025), ARCHIVES

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • KATIA ZOUBTCHENKO (1937-2025)

    KATIA ZOUBTCHEKO NOUS A QUITTÉS LE JOUR DE LA NATIVITÉ DU CHRIST ORTHODOXE SLAVE LE 7 JANVIER 2025

     

    ZOUBTCHENKO Catherine. Peintre d’origine russe, née à Léningrad en 1937. Elle a été déportée avec ses parents à Berlin en 1941 par l’Allemagne nazie. Elle s’installe à Paris en 1954 où elle commence sa vie d’artiste. Études dans les académies de la Grande Chaumière et Julian. À partir de 1958, elle est élève de Lanskoy dont elle restera la collaboratrice jusqu’à la mort de ce dernier en 1976. À partir de 1961, prend part aux Salons parisiens – de Mai, des Indépendants, d’Automne, « Jeunes et Grands d’aujourd’hui », « Réalités nouvelles » et autres. Plusieurs expositions personnelles dans des galeries de Paris, de Lyon, en Hollande, Italie, Luxembourg, en Suisse. A collaboré avec Lanskoy à la réalisation de tout un programme de mosaïques à Ravenne en 1973-1976. A elle-même exécuté des projets de mosaiques à Ravenne dans l’atelier de Carlo Signorini

    Voir l’article de Jean-Claude Marcadé : « La création de Catherine Zoubtchenko ou l’ordonnance du chaos », in catalogue Catherine Zoubtchenko (née en 1937) Peindre avant tout…Un demi-siècle de peinture, Genève, Galerie ART XXI, 2012, p. 4-10

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    Collection Valentine et Jean Claude Marcadé. 1/3

    Zoubtchenko Catherine, (1937- ), Russe

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    Collection Valentine et Jean Claude Marcadé. 2/3

    Zoubtchenko Catherine, (1937- ), Russe

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    Collection Valentine et Jean Claude Marcadé. 3/3

     

    CATHERINE ZOUBTCHENKO, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, ANDRÉ LANSKOY, VALENTINE MARCADÉ, 1966

    KATIA ZOUBTCHENKO, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, LANSKOY, VALENTINE MARCADÉ, 1966

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    CATRHERINE ZOUBTCHENKO, MONIQUE VIVIER-BRANTHOMME (DESCENDANTE DU PEINTRE RUSSE CONSTANTIN KOUZNETSOFF, JEAN-CLAUDE MARCADÉ, 1985

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    LIALIA, VANIA, KATIA ZOUBTCHENKO, 1986

     

    
    

     

     

     

    
    

    KATIA ZOUBTCHENKO

     

    
    

     

     

     

     

    KATIA ZOUBTCHENKO ET UN VISITEUR DE SA RÉTROSPECTIVE À LA GALERIE GENEVOISE « ARTXXI » EN MAI 2012

     

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    KATIA ZOUBTCHENKO ET JEAN-CLAUDE MARCADÉ LORS DE SA RÉTROSPECTIVE À LA GALERIE GENEVOISE « ART XXI » EN MAI 2012

     

     

     

  • С КРЕЩЕНИЕМ ГОСПОДНЕМ! JOYEUSE FÊTE DE L’ÉPIPHANIE!

     

    Mosaïque su XIème siècle au monastère grec de Daphni

     

     

     

    icône du Moine Jean au skit orthodoxe du Mesnil-Saint-Deni

    С КРЕЩЕНИЕМ ГОСПОДНЕМ!

    JOYEUSE FÊTE DE L’ÉPIPHANIE!

    MOINE GRÉGOIRE

    LE BAPTÊME DU SEIGNEUR (THÉOPHANIE)Le Baptême du Seigneur porte l’appellation de Théophanie, car dans l’événement du baptême s’est manifestée la participation des Trois Personnes de la Très Sainte Trinité : Dieu le Père qui se révèle par Sa parole, Dieu l’Esprit Saint sous l’aspect d’une colombe bénissant les eaux de son ombre et Dieu le Fils qui reçoit le baptême de Jean et sanctifie les eaux. Le contenu trinitaire de la fête est exprimé dans le kontakion de la Théophanie et détermine l’action trine et une de la Divinité avec une extrême clarté.

    «Quand tu étais baptisé dans le Jourdain, Seigneur, l’adoration trinitaire s’est manifestée car la voix de Ton Père a témoigné en Toi en T’appelant Son Fils Bien-Aimé et l’Esprit sous l’aspect d’une colombe a proclamé la vérité de la Parole. Manifeste-Toi, Christ notre Dieu et illumine le monde, gloire à Toi.»

    Le Baptême par lequel saint Jean baptisait était un baptême de repentance. L’eau du baptême était purification, délivrance de l’homme ; un tel baptême n’était pas nécessaire pour le Christ, car il était pur de toute éternité et c’est seulement par humilité qu’il a reçu le baptême de Jean ; mais ayant reçu le baptême par l’eau, le Sauveur n’a pas été sanctifié par les eaux, ce qui n’était pas nécessaire pour lui, mais il a sanctifié par sa Personne la substance des eaux et avec elle, le monde entier. Par le Baptême de Jean, par l’action de l’humilité suprême du Christ, s’est révélée Sa Divinité, en tant qu’une Personne de la Trinité, inséparable en tout du Père et du Saint Esprit.Le Baptême est l’apparition du Christ au peuple, le départ pour Sa Mission, la création nouvelle du monde corrompu mortellement par sa chute. Le Baptême est la fête de la création du monde une nouvelle fois, à l’instar de la Nativité du Christ, et ces deux fêtes sont liées indissolublement l’une à l’autre. […]

    Le Christ entre dans les eaux pour les purifier, les vivifier, les sanctifier et anéantir les serpents qui y ont leur nid. L’Esprit Saint, sous la forme d’une colombe, couvre de son ombre les eaux semblablement à ce qui s’est passé lors de la création du monde lorsque l’Esprit de Dieu planait sur les eaux. Selon l’explication de saint Basile le Grand,

    « non seulement Il planaitsur les eaux mais Il semblait communiquer à l’eau la faculté de faire naître la vie, rendait l’eau porteuse de vie, la réchauffait pareillement à une poule couveuse qui fait sortir vers la vie grâce à sa chaleur ses poussins. Ici aussi l’Esprit Saint communique aux eaux la grâce et la force d’engendrer la vie dans le mystère du Baptême, d’être l’eau « qui bondit dans la vie éternelle ».

    Comme archétype, la colombe lâchée par Noé de l’Arche et qui y revint avec une branche d’olivier dans le bec, préfigure l’Esprit Saint dans la Théophanie au-dessus des eaux du Jourdain. Saint Jean Chrysostome explique l’image de la colombe qu’a prise le Saint Esprit dans la Théophanie : le Christ en recevant le baptême de la main de saint Jean est venu accomplir toutes les vérités. On appelle vérité l’accomplissement de tous les commandements. Étant donné que tous les hommes devaient accomplir cette vérité, mais que personne parmi eux ne l’a observée ni accomplie, c’est le Christ qui accomplit cette vérité par sa venue. Ainsi, si la soumission à Dieu constitue la vérité et que Dieu a envoyé saint Jean pour baptiser le peuple, alors le Christ a accompli cela aussi. Notre lignée devait payer sa dette, mais nous ne l’avons pas payée et la mort nous a étreints, nous qui avons été soumis à cette faute. Le Christ, étant venu, nous ayant trouvés en proie au démon, paya cette dette.

    « Il me revient à moi, qui possède, de payer pour ceux qui ne possèdent pas », dit-il.

    Telle est la raison de Son baptême. C’est pourquoi l’Esprit est descendu sous l’aspect d’une colombe ; là où est la réconciliation avec Dieu, là est la colombe. De la même façon que la colombe a apporté la branche d’olivier dans l’Arche de Noé comme signe de l’amour de Dieu pour l’homme et de la fin du fléau, de même à présent c’est sous l’aspect d’une colombe et non sous un aspect corporel (il faut noter cela particulièrement) que descend l’Esprit, annonçant à l’Univers la grâce divine.

     MOINE GRÉGROIRE (KRUG), CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    PAUL CLAUDEL

    La deuxième Épiphanie de Notre-Seigneur, c’est le jour de Son baptême dans le Jourdain.

    L’eau devient un sacrement par la vertu du Verbe qui s’y joint.
    Dieu nu entre aux fonts de ces eaux profondes où nous sommes ensevelis.
    Comme elles Le font un avec nous, elles nous font Un avec Lui.
    Jusqu’au dernier puits dans le désert, jusqu’au trou précaire dans le chemin,
    Il n’est pas une goutte d’eau désormais qui ne suffise à faire un chrétien,
    Et qui, communiquant en nous à ce qu’il y a de plus vital et de plus pur,
    Intérieurement pour le Ciel ne féconde l’astre futur.
    Comme nous n’avons point de trop dans le Ciel de ces gouffres illimités
    Dont nous lisons que la Terre à la première ligne du Livre fut séparée,
    Le Christ à son âge parfait entre au milieu de l’Humanité,
    Comme un voyageur altéré à qui ne suffirait pas toute la mer.
    Pas une goutte de l’Océan où il n’entre et qui ne Lui soit nécessaire.
    « Viderunt te Aquæ, Domine », dit le Psaume. Nous Vous avons connu !
    Et quand du milieu de nous de nouveau Vous émergez ivre et nu,
    Votre dernière langueur avant que Vous ne soyez tout à fait mort,
    Votre dernier cri sur la Croix est que Vous avez soif encore !