Catégorie : Des arts en général

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  • L’esthétique florale de Sabine Buchmann de Bruxelles

    L’esthétique florale de Sabine Buchmann de Bruxelles 

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  • Sur quelques traits distinctifs de l’École ukrainienne (premier quart du XXe siècle)

    Jean-Claude Marcadé

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne (premier quart du XXe siècle[1])

     

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire que, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici d’autres artistes issus et marqués par l’Ukraine : Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine à moitié italienne, à moitié polonaise, Guillaume Apollinaire, et d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[2]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en toute logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait entrelacer le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalepinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintes à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourrie de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[3] (trad. J.-Cl. Marcadé)

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[4].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propre à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[5]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse/culturelle qui imprègne leur pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères sociobiologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la « vasteté » de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline projetant une nouvelle tour de Babel qui suivra, dans les trois éléments mobiles à l’intérieur de son Monument à la IIIème Internationale, les rythmes solaire et lunaire[6]. Tatline qui, nouvel Icare, voudra, avec son Létatline (1929-1932), que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira, de mars à juin 1918, 17 articles dans le journal moscovite Anarkhia :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)[7]

    Nestor Makhno est à n’en pas douter un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous[8]

    Et l’on sait que Malévitch eut la vision prémonitoire des satellites tournant autour de la Terre, des spoutniks qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[9]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch[10], l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa en tant que Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradiisk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires :

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus hauts qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[11]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine[12]. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920, où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Guéorgui Kovalenko, spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre, a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique liée à la jeunesse kiévienne de l’artiste, aux impressions qu’elle a reçues de l’art populaire ukrainien et qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement[13]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, du MoMA, Symphonie N° 1, en bois[14] et carton polychromés avec coquilles d’œufs – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[15]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’« icône » païenne de Maria Siniakova, Ève (1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaunay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, comparé à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol ?

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[16]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de la fin des années 1920, ou sur le Charpentier (Musée national russe de Saint-Pétersbourg).

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale (Krémentchouk sur le Dniepr), Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans son magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaîté des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du plus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadym Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :

    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance,

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent,

    Où la brise berce l’herbe de la steppe,

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies,

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol ?[17]

    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :

    Connais-tu le pays où les champs d’or

    Sont émaillés de l’azur des bleuets[18]

    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Répine[19], et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe » Zakliatiyé smiekhom (Conjuration par le rire)[20]. Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute :

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A l’Institut Voskressenski il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. » [21]

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 (Larionov dispute alors le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale).

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « Osliny khvost » (La Queue d’âne) : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Répine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, puis placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    – Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    – Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[22]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Répine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existantes, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[23] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnj réalizm maltchika s rantsem – krassotchnyïe massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

    L’étude de l’École ukrainienne au XXe siècle n’en est qu’à ses débuts. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[24], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova Guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

    [1] Cet article ne traite que de l’École ukrainienne à l’intérieur de l’avant-garde russe (cf. Jean-Claude Marcadé, « École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne » in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 20-22. Pour l’avant-garde ukrainienne à proprement parler, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 165-251, et le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993 (texte de Dmytro Gorbatchov).

    [2] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140.

    [3] Yakov Tugendhold, « Pismo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 18.

    [4] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321.

    [5] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975 ; voir aussi : Jean-Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XIII, janvier-mars 1972, p. 5-23 ; la rétrospective de Yakoulov à la Trétiakov : Guéorgui Yakoulov – Master raznotsvietnykh solnts [Georges Yakoulov – maître des soleils multicolores], Moscou, Gossoudarstviennaya Trétiakovskaya Galéréya, 2015.

    [6] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 252-260.

    [7] Kazimir Malévitch, Écrits, t. I (traduits du russe et de l’ukrainien, et présentés par Jean-Claude Marcadé), Paris, Allia, 2015, p. 81, 82.

    [8] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919; trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p.194.

    [9] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 248-263.

    [10] Voir : Dmytro Horbatchov, “Vin ta ya bouly Oukraïntsi”. Malévytch ta Oukraïna [“Nous étions tous les deux Ukrainiens”. Malévitch et l’Ukraine], Kyïv, Sim. Stoudiya, 2006;

    voir également : Myroslava M. Mudrak, « Malevich and His Ukrainian Contemporaries », in Rethinking Malevich (ed. Charlotte Douglas, Christina Lodder), London The Pindar Press, 2007, p. 82-126.

    [11] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11; voir les catalogues français et anglais de la rétrospective de l’artiste ukraino-russo-française – Sonia Delaunay – Les couleurs de l’abstraction, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM), Paris/ Sonia Delaunay, Londres, Tate Modern, 2014-2015.

    [12] Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe/Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in Künstlerinnen der russischen Avant-Garde/Women-Artists of the Russian Avantgarde. 1910-1930, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1979, p. 114-128.

    [13] Guéorgui Kovalenko, Aleksandra Èkster, Moscou, Moskovskij mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [14] À l’exposition du Grimaldi Forum de Monaco « De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes » (commissaire – Jean-Louis Prat) (Juillet-septembre 2015), était présentée une autre belle sculpture polychromée, très ukrainienne d’esprit, Rythme (1913, coll. V. Tsarenkov), représentant un couple enlacé dansant, cf. catalogue De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris-Monaco, Hazan-Grimaldi Forum, 2015, p. 105.

    [15] Cf. V. O. Klioutchevski, Pravoslaviyé v Rossii (L’Orthodoxie en Russie), http://litfile.net/web/466269/429000-430000

    [16] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17.

    [17] A.K. Tostoï., « Ty znaïech kraï…”, poème des années 1840 du XIXe siècle.

                  «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…)»

    [18] «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков».

    Dans la conscience des Ukrainiens, tout au long des siècles, la couleur bleue était interprétée comme celle d’un ciel sans nuages, de la paix et du repos; la couleur or, elle, était interprétée comme les lueurs d’éclairs lointains dans un ciel serein, comme un champ de blé.

    [19] Cf. Valentine Marcadé, « La thématique ukrainienne dans l’œuvre de Répine », in Art d’Ukraine, op.cit., p.158-163.

    [20] Poème de1909 :

    О, рассмейтесь, смехачи!
    О, засмейтесь, смехачи!
    Что смеются смехами, что смеянствуют смеяльно,
    О, засмейтесь усмеяльно!
    О, рассмешищ надсмеяльных — смех усмейных смехачей!
    О, иссмейся рассмеяльно, смех надсмейных смеячей!
    Смейево, смейево!
    Усмей, осмей, смешики, смешики!
    Смеюнчики, смеюнчики.
    О, рассмейтесь, смехачи!
    О, засмейтесь, смехачи!

    [21] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-Prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10.

    [22] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-o-o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Répine, « Salon Izdebskogo », Birjévyée viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé literatournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176.

    [23] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23.

    [24] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 185.

  • Antoine Pevsner « Maquette de la Construction aux troisième et quatrième dimensions » au Centre Pompidou

    Antoine Pevsner, Maquette de la Construction aux troisième et quatrième dimensions au Centre Pompidou, acquise et restaurée à l’instigation de Bernard Blistène et de Brigitte Léal, actuellement présentée dans le Forum du MNAM

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  • KAZIMIR MALÉVITCH LA PÉRIODE KIÉVIENNE 1928-1930, Kiev, Rodovid, avril 2018.

    KAZIMIR MALÉVITCH
    LA PÉRIODE KIÉVIENNE 1928-1930, Kiev, Rodovid, avril 2018.

    Ce livre présente des textes inédits de l’artiste sur la période kievienne de 1928- 1930

    Fin 2015, le monde de l’art est bouleversé par la découverte de documents inédits relatifs au projet d’enseignement de Kazimir Malévitch à l’Institut d’Art de Kiev. Environ 70 pages dactylographiées sont restées enfouies près de 90 ans dans les archives de Marian Kropyvnytsky, assistant du peintre . Ces pages complètent et éclairent l’histoire de l’avant-garde ukrainienne.

    D’autre part, cet ouvrage réunit pour la première fois l’ensemble des matériaux connus qui concernent la période kievienne de Malévitch: documents, publications,lettres, esquisses, reproductions d’œuvres exposées à la Galerie de Kiev mais aussi les liens qui l’unissaient à la communauté des artistes ukrainiens.

    Ce livre, établi par Tétiana Filevska, a été imprimé en Ukraine en avril 2016 par les éditions RODOVID puis traduit en anglais en 2017. Il a été présenté avec succès à la Foire internationale du livre de Francfort, et à New York lors de la conférence au College Art Association .

    Kazimir Malévitch, La Période Kiévienne 1928-1930 (Documents rassemblés par Tétiana Filevska, rédaction scientifique Jean-Claude Marcadé, traduction française : Odile Melnik -Ardin, Jean-Claude Marcadé), Kiev, RODOVID, 2018

     

  • Sur le livre de Vita Susak « Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid

    Sur le livre de Vita Susak  Les artistes ukrainiens à Paris (1900-1939), Kiev, Rodovid

    Le travail de Vita Susak sur les artistes ukrainiens en France, et tout particulièrement à Paris, représente une contribution novatrice pour une meilleure connaissance de l’art ukrainien du XXe siècle. Aujourd’hui, alors que l’Ukraine est devenue un pays totalement indépendant, il est naturel qu’elle écrive l’histoire de cet art fondé sur les artistes qui sont nés sur son territoire et qui se réclament de cette terre, de son ciel, de sa lumière, de sa géographie, de son mode de vie, des particularités de sa gamme colorée. Il serait vain de se borner uniquement à des artistes ethniquement ukrainiens, car l’Ukraine a un caractère multinational très marqué, proche en cela d’un pays comme l’Autriche. Ainsi, à côté des Ukrainiens orthodoxes et gréco-catholiques, le pays a compté, au cours des siècles et des péripéties de son histoire, des Ukrainiens juifs, arméniens, grecs, voire …russes ! Évidemment, dans le cadre de l’Empire russe, les citoyens étaient déclarés « russes » et n’étaient distingués sur leur passeport que par leur religion ; l’Ukraine était appelée « Petite Russie » et fut jusqu’aux révolutions de 1917 considérée comme une province (gouberniya) de l’Empire russe et Kiev, la « mère des villes de la Rous’ » selon le prince Oleg, comme le chef-lieu de cette province! Toute tentative de manifester une identité nationale ukrainienne était réprimée en Russie même. Et pourtant de grandes personnalités russes n’ont cessé d’être fascinées par la terre ukrainienne dont ils ont souligné la spécificité et l’altérité par rapport à la Russie pétersbourgeoise et moscovite. Pensons à Leskov, au philosophe Vladimir Soloviov ou encore à l’écrivain paradoxaliste Rozanov. Je voudrais citer ici également Ivan Bounine qui écrit ces phrases étonnantes dans La vie d’Arséniev (1927-1934) :

    « Je ne puis entendre sans être remué les mots : Tchighirine, Tcherkassy, Khorol, Loubny, Tchertomlyk , Dikoïé Polié, je ne puis voir sans émotion les toits de roseaux, les têtes tonsurées des moujiks, les paysannes chaussées de bottes jaunes et rouges, même leurs paniers de tille dans lesquels elles portent sur des palanches des cerises et des prunes. « La mouette geint tout en volant, on dirait qu’elle pleure ses enfants, le soleil chauffe, le vent souffle sur la steppe cosaque… » Cela, c’est Chevtchenko, – un poète tout à fait génial ! Il n’y a pas de pays plus magnifique que la Petite Russie. Et surtout, elle n’a plus d’histoire, – sa vie historique est terminée depuis longtemps et pour toujours. Elle n’a que son passé, les légendes s’y rapportant, – je ne sais quelle intemporalité. Cela me transporte plus que tout. » [Не могу спокойно слышать слов : Чигирин, Черкассы, Хорол, Лубны, Чертомлык, Дикое Поле, не могу без волнения видеть очеретяных крыш, стриженых мужицких голов, баб в желтых и красных сапогах, даже лыковых кошелок, в которых они носят на коромыслах вишни и сливы. « Чайка скиглить, литаючи, мов за дитьми плаче, солнце гріе, ветер віе на степу козачем…» Это Шевченко, – совершенно гениальный поэт! Прекраснее Малороссии нет страны в мире. И главное то, что у нее уже нет истории, – ее историческая жизнь давно и навсегда кончена. Есть, только прошлое, легенды о нем – какая-то вневременность. Это меня восхищает больше всего.]

    Bien entendu, c’est le héros du roman qui parle, mais ce roman est à tel point autobiographique qu’il ne fait pas de doute qu’est exprimée là la pensée du Grand-Russe Bounine, pensée qui est et est toujours, hélas! la pensée de beaucoup de Russes : l’Ukraine est le Sud de la Russie dont on chante la lumière et la joie de vivre, dont on veut bien se souvenir d’un passé glorieux «légendaire», mais dont l’histoire se confond désormais avec celle de la Russie… L’Ukraine d’aujourd’hui a apporté un démenti éclatant à cette situation. Elle n’est plus qu’ un passé, elle est un présent, elle est un avenir. Elle prend enfin pleinement conscience de son identité qui lui fut contestée pendant trop de temps. Dans cette perspective, elle se doit de se réapproprier dans le domaine artistique ce qui lui appartient en propre et qui, souvent, a été noyé dans la nébuleuse impérialiste russe ou soviétique.

    Pour la littétature, la langue choisie par un écrivain est un facteur déterminant, même s’il paraît évident qu’un Gogol, par exemple, qui a choisi la langue russe pour sa grandiose oeuvre littéraire, reste ukrainien jusqu’à la moelle des os, non seulement dans son ethos, mais également dans son expression linguistique. Il suffit de comparer sa prose à celle d’un Pouchkine ou d’un Tourguéniev pour voir que dans la prose gogolienne se lit en filigrane le substrat ukrainien, et pas seulement lexical.

    Pour ce qui est des arts plastiques, la difficulté est plus grande pour établir l’identité ukrainienne de tel ou tel artiste qui est souvent englobé dans l’histoire de tel ou tel pays voisin (Russie, Pologne, Austro-Hongrie). Beaucoup d’artistes se sont déclarés formellement ukrainiens, en particulier dans leur exil en France, et pas seulement ceux qui venaient de Galicie ou de Bukovine. Dans l’exposition que Vita Susak a organisée à l’UNESCO en avril 2000, on pouvait trouver des artistes du XXe siècle se revendiquant comme ukrainiens, tels Archipenko, Grichtchenko, Andreenko, Khmeluk, Babij, Zarycka, Omeltchenko, Nicolas Krytchevsky, Nyznyk-Wynnykiw, Thémistocle Wirsta, Youry Koultchytsky, Sohogub, Hutsaliuk, Hnizdovsky… Il faut noter que, par exemple, Archipenko ou Andreenko, bien qu’ ukrainiens à part entière ont participé régulièrement à des expositions d’avant-garde russe; c’est le cas aussi de la grande artiste kiévienne Alexandra Exter qui a été tellement marquée dans son oeuvre par l’Ukraine ou encore de Sonia Delaunay qui n’a pas participé à des expositions ukrainiennes mais qui a affirmé de façon forte et sans ambiguité son appartenance à son pays natal, l’Ukraine… Le problème des artistes ukrainiens enrôlés sans réserve par beaucoup d’historiens dans l’art russe est un des problèmes les plus difficiles à résoudre de façon univoque, surtout qu’au XXe siècle il y eut une tendance à l’internationalisation de l’art.

    Il faut féliciter Vita Susak d’avoir fait une première tentative d’envergure pour réunir un grand nombre d »artistes sous le «label» ukrainien. En son temps, Valentine Marcadé dans son livre Art d’Ukraine (1990), a proposé une dénomination pour tous les artistes originaires d’Ukraine et ayant dû oeuvrer, pour une raison ou une autre, dans le cadre de l’Empire Russe, celle d’artistes «russo-ukrainiens». C’est le cas, au XVIIIe siècle, de Lévitsky ou de Borovykovsky. Valentine Marcadé n’hésite pas à mettre dans cette catégorie, au XIXe siècle, Riépine… Et au XXe, dans le cadre de ce que l’on appelle conventionnellement «l’avant-garde russe», je n’ai moi-même cessé d’insister sur le fait que cette «avant-garde russe» comporte une «Ecole ukrainienne» qui a des spécificités la distinguant de la création des artistes «grands-russes». La part de cette «Ecole ukrainienne» est même considérable. N’oublions pas que le «futurisme russe» est né en Ukraine chez les Bouliouk. De nombreux protagonistes de l’art de gauche du premier quart du XXe siècle manifestent des pulsions venues de l’Ukraine : Malévitch, Tatline, Larionov, Alexandra Exter, Sonia Delaunay etc.

    Le philosophe russe de la culture Mikhaïl Guerchenzone a bien distingué dans son livre «Destinées du peuple juif» (1922) le nationalisme néfaste, qui exclut l’Autre, et l’identité nationale (natsional’nost’) que tout homme porte en lui au-delà des contingences historiques, territoriales, voire linguistiques (rappelons que des artistes aussi ethniquement et mentalement ukrainiens que, par exemple, Archipenko, David et Vladimir Bourliouk ou Andreenko s’exprimaient en russe…). Guerchenzone écrit :

    «L’identité nationale est notre compagnon de route immuable; de même que nous percevons immuablement les phénomènes dans des catégories d’espace, de temps et de causalité, de même l’identité nationale détermine toutes nos perceptions et tous nos actes conformes à leur visée.» [Национальность – наш неизменный спутник; как мы неизменно воспринимаем явления в категориях пространства, времени и причинности, так и национальность определяет все наши восприятия и всякое наше целесообразное действие].

    Mais, également, chaque pays fait naître des artistes de toute nationalité, quelles que soient leur origine ethnique ou leur religion, qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propre à ce pays, par les contours de ses paysages, par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux, etc.), par la tissure religieuse et culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. Un tel complexe détermine la spécificité d’un art «national» et fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Greco ou Picasso. Certes, il y a des périodes où un «style international» a tendance à effacer ces distinctions. Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie de créateur en France? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme de couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde.

    Le livre de Vita Sussak est donc un livre pionnier car il montre les multiples aspects de l’art venu d’Ukraine dans le cadre de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler l’ «Ecole de Paris» dans le premier quart du XXe siècle. Vita Susak recrée le contexte artistique dans lequel ont oeuvrés les artistes venue d’Ukraine et retrace pour les plus importants de petites monographies. Cet ouvrage sera désormais un ouvrage de référence.

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, août 2008

  • SUR DMYTRO HORBATCHOV/О Дмитрии Емельяновиче Горбачове

    Oткрыватель украинского материка

     

    Для моей покойной жены русско-украинки Валентина Дмитриевны Васютинской и для меня до сих пор встреча и диалог с Дмитрием Емельяновичем Горбачовым принадлежат к тем счастливым и ярким моментам жизни, когда сочетаются в одном человеке светлость естества, любовь ко всему возвышенному, лояльность по отношению к идеалу, многогранность понимания истории, искусства и поэзии.

    Мы с женой встретились с ним впервые в Киеве в августе 1968 года. Тогда моя жена закончила работу о русском искусстве от передвижников до первого авангарда (1862-1914)[1]. Мы приехали на нашей машине ДС Ситроен из Москвы[2] в сопровождении нашего большого друга, скульптура Максима Евгеньевича Архангельского[3]. Если память мне не изменяет, мы были устроены в мотеле в Полесье.

    В Киеве мы тогда знали только Сашу Парниса, с которым были в переписке и обменивались информациями об искусстве и литературе (я помню, что Парнис прислал мне книгу Леонида Гроссмана о Лескове, о котором я писал докторскую диссертацию). Благодаря Парнису мы познакомились с Виктором
    Некрасовым и, по всей вероятности, и с Дмитрием Емельяновичем Горбачовым, хранителем киевского украинского музея. Дима, как мы его всегда потом называли, не только нам показывал многие достопримечательные места украинской столицы, но и запасник своего музея. Я не был готов, чтобы тогда полностью оценить значение всех там находящихся картин, официально заклеймённых словом « формализм ». Но помню очень чётко картину Богомазова « Пильщики », к которой Горбачов обратил наше внимание, комментируя её.

    Вслед за этим он нас познакомил с вдовой украинского живописца Вандой Монастырской, которая была чрезвычайно взволнована и удивлена, что иностранные гости из Парижа могли интересоваться творчеством её мужа.

    Дмитрий Емельянович нам показал также сильные театральные работы Александры Экстер в музее Лавры. Мы об Экстер знали через нашего большого друга, Михаила Фёдоровича Андреенко, который дружил с ней и нам передарил первую монографию, которую написал Яков Тугендхольд о ней в 1922 году.

    Кроме того, Дмитрий Емельянович нас ознакомил с собраниями Ивакина и Диченко, где мы столкнулись впервые с великолепными образцами украинского авангарда, понятие о котором ещё не существовало в искусствоведении. Мы были потрясены открытием этого пласта искусства 1920-х годов, который мы раньше игнорировали.

    После Киева мы отправились во Львов, где любовались пышным Юрьевским собором, покинули там Максима Архангельского, помчались дальше в Житомир (были на службе в кафедральном соборе и были потрясены горячностью молитв верующих). Оттуда мы должны были поехать в Прагу, но из-за вторжения в эти дни (двадцатые числа августа) советских войск в Чехословакию нас переправили в Польшу, где у нас произошёл несчастный случай с машиной, что нас задержало несколько дней, кажется в городе Зелёная Гора. Пока привели машину в такой приблизительный порядок, позволяющий отправиться дальше[4], нас устроили в пустом солдатском дортуаре казармы (для нас четверых было огромное количество коек, что нас очень рассмешило по своей сюрреальности!). Устроившая нас полька объяснила нам, как немецкие фашисты захотели захватить Чехословакию и как поляки пришли на помощь чехам, чтобы их спасти от чужеземного посягательства…

    Вернувшись в Париж, мы узнали, что Дмитрия Емельяновича уволили из украинского музея. Эта новость нас опечалила, так как мы осознали, что в большой степени мы были причиной этого инцидента. Поэтому Валентина Дмитриевна, которая, после магистерской диссертации намеревалась работать дальше над докторской диссертацией, решила посвятить свои исследования изучению украинского искусства в течение веков, чтобы выявить, в чём отличие его от всех других компонентов Руси[5].

    Запись этого сюжета в одном университете не была из лёгких. Валентина Дмитриевна обратилась к Софии Григорьевне Лаффитт, занимающей кафедру русской литературы в Сорбонне, которая была в жюри первой диссертации Валентины Дмитриевны, но Софья Григорьевна отказалась руководить диссертацией на такую тему : « Русский авангард – пожалуй, но украинский! », говорила она. Когда мы об этом рассказывали нашему другу Андреенко. он, зная, что Софья Григорьевна была киевской еврейкой (она же урождённая Гликман-Тумаркина), сказал : « Раз она еврейка, то она никогда не согласится поддержать работу об украинском искусстве. »[6]

    Тогда Валентина Дмитриевна обратилась к профессору Франсуа дэ Ля Брийолю, её шефу и коллеге в Школе Восточных языков, и могла защитить диссертацию, которая вышла книгой в 1990 году под названием « Искусство в Украине ».

     

    Итак, когда мы вернулись в Киев второй раз в 1972 году, её первая диссертация была уже опубликована[7]. Валентина Дмитриевна уже начала работать над исследованием по украинскому искусству. Мы тогда совершили путешествие из Венеции до Одессы на советском круизном пароходе, на который мы погрузили нашу машину ДС Ситроен.[8]

    Моя жена вернулась в родную Одессу, которую она покинула с семьёй в 1920 году, когда ей было 10 лет, чтобы найти первое убежище в Болгарии, в Варне. В доме, где жила семья Васютинских, на тогдашней Елизаветинской улице, находились в начале 1970-х годов люди, которые помнили её.

    По приезде в Киев, мы общались с Дмитрием Емельяновичем, который нашёл работу в журнале « Дніпро » и всё старался помочь в искании материалов и способствовал встречам с нужными компетентными людьми искусства. Он потом посылал в Париж через оказии ценнейшую информацию и документацию по украинской теме.

    После Киева, мы поехали, через Орёл (для меня – город Лескова), в Москву. Там нас принял тогдашний директор Третьяковской Галереи, Лебедев; во время нашей беседы, мы выразили наш восторг перед теми украинскими художниками, которыми мы любовались в Киеве. При фамилии « Богомазов », неожиданным образом, директор резко выкрикнул : « Вы должны забыть про такие имена »! Мы были ошеломлены такой реакцией.

    Когда американская искусствовед Стэфани Бэррон организовала с Морисом Тэкманом большую эпохальную выставку « The Avant-Garde in Russia 1910-1930 New Perspectives » в Лос-Анджелесе в 1980 году, она была у нас в Париже, чтобы заказать нам статьи для каталога. Когда она назвала среди предполагаемых экспонатов произведения Ермилова, как представителя « русского авангарда », мы воскликнули :  » Но это не русский, а украинский авангард! ». Стэфвни Бэррон с удивлением спросила : « Разве такой авангард существует? ».

    Благодаря Диме Горбачову, который инициировал наше знание о новаторском украинском искусстве начала 20-го века, мы могли объяснить нашей американской собеседнице, в чём состоял украинский авангард. И тогда моя жена написала в каталоге статью Vasilii Ermilov and Certain Aspects of the Early Twentieth Century (p. 46-50), которую перевёл Джон Боулт. Были воспроизведены вещи Бойчука, Богомазова, Пальмова, Меллера, Петрицкого, Ермилова (4 работы). В примечаниях была процитирована книга Д. Горбачова о Петрицком 1971 года.     Надо отметить, что заглавие выставки не « русский авангард », а « авангард в России »…

    Когда мы были с Валентиной Дмитриевной Senior Fellows в нью-йоркском университете Колумбия в 1977 году, мы также познакомились и подружились с выдающимся языковедом, литературоведом, театроведом и украинским писателем Юрием Шевелёвым (он же – Юрий Шерех). Он одно время возглавил журнал Сучастність и опубликовал в нём некоторые статьи Валентины Дмитриевны, в том числе её лосанджелесский очерк об Ермилове и украинском авангарде (1983).

    Со времён перестройки, мы могли общаться с Димой, но его деятельность начала полностью развиваться после распада СССР и независимости Украины в 1991 году. Наша дружба с ним, с его дочерью Анной, с его сестрой Ириной продолжалась до конца жизни моей жены в 1994 году. Они были в нашей парижской квартире 36 ул. Сент-Сюльпис, а затем Дима и Ирина гостили у нас в нашем деревенском доме в Гаскони, когда имела местo в 1993-94 годах прекрасная выставка « L’Art en Ukraine » (Искусство в Украине) в музее Августинцев в Тулузе; выставка была организована с украинской стороны Ириной и Дмитрием Горбачовыми, Евгением Солониным и Эдуардом Дымшицем. Несколько месяцев до Тулузы, была выставка « Avantgarde & Ukraine » в мюнхенской Вилле Штукка (май-июнь 1993), устроенная при помощи петербургского Русского Музея всеми киевскими музеями и институтами. Евгения Петрова написала в каталоге, изданном на немецком и английском языках статью о « Взаимных влияниях украинского и русского искусства », а Дмитрий Емельянович « Обзор украинского авангарда ».

    Горбачов неустанно посвятил всю свою деятельность разнообразным работам и выступлениям, раскрывающим многогранность, пышность и глубину украинского изобразительного искусства и литературы. Он блестяще и с настоящим театральным даром читает приведённые в своих докладах прозу и стихи, выявляя потаённое их значение, прибегая часто к вдохновенному юмору. Горбачов умеет смотреть по-новому на историю литературы и изобразительного искусства. У него бывают очень личные определения и понятия разных моментов истории и искусства Украины, которые руководимы иногда нестандартными анализами, а поэтическим и мифологическим проникновением в рассмотренный предмет . В этом разрезе, его подход близок mutatis mutandis к таким пассионарным вдохновенным обобщениям одного Эли Фора или Андре Мальро.

    Дима любит говорить : »Я был русским, я стал украинцем! » И это определение стало жизненным и интеллектуальным ориентиром всего его естетства человека, исследователя, эссеиста, деятеля искусств. Твёрдый как камень в своей вере и любви к Украине и к украинскому языку, он никогда не выявляет агрессивности ad hominem в своих утверждениях и высказываниях. Его действие – это активное свидетельство для новых поколений о том огромном материке, который представляет собой Украина, на стержне которой зиждется её география и история с допамятных времён, вокруг чего возникали полиморфные воплощения со времён крещения Киевской Руси до наших дней. И это несмотря на попытки окружающих народов в разные периоды стереть все особенности и уникальность Украинской Земли. В этом отношении огромным является вклад Дмитрий Емельянович в духовное и культурное возрождение и становление новой независимой Украины.

    Жан-Клод Маркадэ

    [1] Валентина Дмитриевна защитила эту « диссертацию 3-го цикла » (эквивалент немецкой « Promotion ») в 1969 году.

    [2] Мы были приглашены художницей Марией Вячеславовной Раубе-Горчилиной и жили на её даче в Челюскинской.

    [3] Путешествовали с нами и мой брат Бернар и его тогдашняя подруга, плюс собака Баян и кошка Сако…

    [4] Лобовое стекло было совсем уничтожено и поместили на его месте лобовая слюда (так!), так что так плохо было видно, что можно себе представить, как было легко править в течении оставшихся 1500км, особенно когда лил дождь! Слава Богу, после Берлина до Парижа (через Бельгию) всё время были автострады, значит без противного движения…

    [5] Валентина Дмитриевна колебалась в выборе сюжета для диссертации : две личность её особенно интересовали – Дягилев, который был известным лишь своей деятельностью на Западе, и Мариамна Владимировна Верёвкина, творчество и жизнь которой были менее изучены, чем искусство её друга Георгия Явленского.

    [6] У Андреенко не было никакого оттенка антисемитизма в этом утверждении. Напомню, что у него была еврейская жена, Рива, которая жила у него во все четыре года Второй мировой войны безвыходно запертой в его парижском ателье на улице Вожирар. Став впоследствии православной монахиней под именем Магдалины в кладбищенской церкви в Сэнт-Женевьв-дэ-Буа, она говаривала : « Андреенко – это светлая личность ».

    [7] Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914, Lausanne, L’Âge d’homme. 1971

    [8] ДС Ситроен был известным в это время в СССР по фильмам о Фантомасе, так что во всех городах Украины (Одесса, Харьков, на обратном пути – Львов, Житомир), России (Орёл), где мы остановились толпились мальчуганы, крича : « Фантомас! Фантомас! » и спрашивали нас : « Она ездит по воздуху? »

  • Olga Rozanova ou la synthèse du rythme de l’écrit et du rythme du peint en un rythme du livre.

    Olga Rozanova ou la synthèse du rythme de l’écrit et du rythme du peint en un rythme du livre.

    À la mémoire de Ievguéni Kovtoune

     

    L’histoire de l’ensemble impressionnant du livre futuriste russe entre 1912 et 1917 est maintenant bien connue et documentée. Il suffit de mentionner les travaux pionniers : en Union Soviétique, de Nikolaï Khardjiev, d’Alexandre Metchenko[1] et de Ievguéni Kovtoune ; en Europe, ceux de Vladimir Fiodorovitch Markov, de Susan Compton et de Gerald Janecek, et plus récemment, ceux de Claude Leclanche-Boulé, de Vladimir Poliakov, de Nina Gourianova, de Margit Rowell ou de Deborah Wye[2].

    Je rappellerai simplement que c’est le poète et théoricien radical de la zaoum, cette langue transmentale, au-delà de la raison, „outre-entendement“ comme traduit Jean-Claude Lanne[3], Alexeï Kroutchonykh, qui créa les premiers petits livres-almanachs lithographiés futuristes russes en 1912, Kroutchonykh, ce „pionnier de l’absurde“, cet „inventeur de la poésie funk“, ce „destructeur des tabous“, ce „mixeur des genres“, selon les désignations du savant américain Vladimir Markov[4]. Au cours de sa vie, il meurt en 1968, Kroutchonykh a édité pas moins de 236 petits livres des livres-objets autographes aux petits livres imprimés, précisément de petits livres car il pensait qu’ils permettaient mieux d’en goûter la polysémie.

    En octobre-décembre 1912, il fait donc paraître trois livres-objets. Leur fabrication artisanale, leur aspect extérieur „pauvre“, leurs „illustrations“ bizarres, „tranchaient avec tout ce qui apparaissait alors sur le marché du livre. Ils déconcertaient les esthètes du ‚Mir iskousstva‘ qui ne voyaient en eux rien d’autre qu’une moquerie provocatrice à l’égard du bon sens“.[5]

    L’illustration, au sens traditionnel de ce mot, était remplacée par une composition de chaque page où l’écrit et le dessiné formaient une nouvelle entité formelle. Il y avait là une résurgence dans l’avant-garde du début du XXe siècle de toute une pratique russe faisant corps avec l’image dans la peinture d’icônes, dans l’image populaire xylographiée (le loubok), sur les enseignes de boutique, les carreaux de faïence, les broderies, les rouets etc.

    Ces trois premiers livres édités en 1912 par Kroutchonykh sont : Starinnaya lioubov‘ [Amour ancien], poème de Kroutchonykh, ornementations (oukrachéniya) de Larionov qui a écrit à la main le texte; Mirskontsa [Mondàrebours], vers de Kroutchonykh et de Khlebnikov, écrits à la main principalement par Larionov et Kroutchonykh, dessins de Natalia Gontcharova, qui réalise la couverture avec un papier découpé collé, de Larionov, de Rogovine, de Tatline; Igra v adou [Jeu en enfer], poème de Kroutchonykh et de Khlebnikov, écrit à la main par Kroutchonykh, dessins de Natalia Gontcharova (une seconde édition de ce poème sera réalisée en 1914 avec des dessins de Malévitch et d’Olga Rozanova, nous y reviendrons).

    Kroutchonykh avait eu une formation artistique et avait obtenu en 1906 de l’École d’art d’Odessa un diplôme de professeur de dessin. Il réalise ses premières publications lithographiées en 1908 en Ukraine. Dans la revue moscovite Iskry (Étincelles] (N° 13, 1912) furent reproduits neufs toiles, des paysages au style impressionniste.

    Je n’insisterai pas ici sur l’activité futuriste infatigable et excentrique de Kroutchonykh, à partir de 1912, aux côtés de Khlebnikov, de Maïakovski, de Malévitch, c’est-à-dire des boudietliané, les futuraslaves, la branche la plus extrême et extrémiste du futurisme russe, appelé par ailleurs en poésie comme en peinture – cubofuturiste.

    Dès le début des éditions lithographiées, c’est „le rythme du livre“, comme le dit Mallarmé dans sa lettre à Verlaine du 16 novembre 1885, qui préside à la création de ce qu’on pourrait appeler des „poèmes-tableaux“. Dans la pratique européenne du livre, c’est bien Mallarmé qui avait inauguré ce „rythme du livre“ avec son Coup de dés jamais n’abolira le hasard en 1897, le même Mallarmé qui avait, dix ans auparavant, photographié ses manuscrits pour composer ses Poésies complètes, attirant ainsi l’attention sur l’aspect visuel du vers.

    J’ai déjà écrit ailleurs que l’insertion de lettres et de chiffres sur les toiles des novateurs russes à partir de 1911 avaient une autre motivation que chez les cubistes et les futuristes occidentaux. Cette insertion allait de pair avec une intégration de l’écriture à la main dans la constitution de la surface picturale[6]. Ainsi, chez les Russes, la lettre primitiviste, écrite à la main, utilisée sur la surface peinte a une fonction organiquement picturale en tant que liberté du trait, du geste, du pictural. Comme dans les toiles à structure de base primitiviste, dans les livres-objets, on revient par l’écriture aux sources vives du pictural, en revivifiant l’essence rythmique, tracée, gestuelle, de l’écriture-peinture. Ces livres-objets sont pour ainsi dire des antilivres dont Ievguéni Kovtoune a souligné qu’ils avaient des résonances poétiques plus profondes que celles d’une agression contre le goût dominant. Non seulement, selon Kovtoune, „il s’agit d‘une expérimentation polygraphique audacieuse, rendant caduc un maillon essentiel de l’impression du livre – la composition typographique“, mais „l’insertion de textes dans le dessin, la transformation des inscriptions en éléments de la représentation étaient traditionnelles dans l’art populaire : ce procédé se rencontre non seulement sur les enseignes, mais aussi le loubok, la peinture sur bois, les broderies“[7].

    Ce sont les peintres Larionov et sa compagne Natalia Gontcharova qui sont à l’origine de la nouvelle forme d’art que représente le livre-objet futuriste russe. Le peintre devient „le co-auteur du poète ou du prosateur“[8]. Il n’illustre plus les textes en essayant de représenter visuellement le contenu verbal d’une oeuvres. Il dialogue avec lui, il le prolonge, parfois l’enserre comme un écrin une pierre précieuse. Le poète, romancier, critique littéraire et lui-même peintre, Sergueï Bobrov, pouvait écrire dans son article intitulé «De la nouvelle illustration», préface de son recueil poétique de 1913, Viertogradari nad lozami [Les jardiniers des osiers], mis en forme par Natalia Gontcharova:

    «Le point central du Nouveau est dans le fait que le caractère analogique des visées du poème et du dessin et l’élucidation du poème par le dessin sont obtenus non pas par des moyens littéraires, mais par des moyens picturaux[9]

    Olga Rozanova va, pour ainsi dire, prendre la relève de Natalia Gontcharova, poursuivre à partir de 1913 les recherches de mise en forme des textes. En juin 1913, elle écrit à sa soeur Anna :

    «Dès mon arrivée à la maison, j’ai fait près de 40 dessins pour le poète Alexeï Kroutchonykh (un très bon poète – un futuriste) et il m’a récemment envoyé 3 petits livres de vers et de prose, illustrés par mes dessins et par d’autres peintres. Ces livres sont Vozropchtchem [Grrrrrondons], Boukh liessinnyi [Boum sylvain] et Vzorval’ (une bombe). Dans le premier, il y a de la prose qui m’est dédiée ainsi : ‘A la première artiste de Pétrograd’»[10]

    Dans les premières mises en forme de livres artisanaux, Olga Rozanova reste dépendante de la manière de Natalia Gontcharova et de Larionov. Ainsi la couverture du recueil de textes de Kroutchonykh et de Khlebnikov, Boukh liessinnyi [Boum sylvain] paru à Saint-Pétersbourg en 1913, représente les animaux dans le style typique néoprimitiviste larionovien. Le texte lithographié est écrit à la main par Olga Rozanova.

    Dans la seconde publication du poème de Kroutchonykh du poème de Kroutchonykh et de Khlebnikov Jeu en enfer (Saint-Pétersbourg , Iéouy, 1914, texte écrit à la main par Olga Rozanova), l’artiste est encore sous l’influence de Natalia Gontcharova qui a fait les dessins de la première édition, mais le trait d’Olga Rozanova est là, très spécifique – un trait appuyé, semblable aux contours des vitraux occidentaux. Il va se confirmer dans la magnifique série des livres-objets qu’elle créera jusqu’à la veille de sa mort en 1918. De ce point de vue, les dessins lithographiés d’Olga Rozanova pour Explodant [Vzorval’] la vigueur, la puissance, l’énergie gestuelle du trait qui rappelle les origines chinoises de la peinture-écriture. Le contraste entre le noir et le blanc est porté à son maximum d’intensité et annonce tous les courant français et américains qui ont privilégié ces deux pôles de la gamme colorée.

    Puisque nous sommes à Explodant, examinons la seconde édition de 1914 dont un exemplaire a été étudié récemment par Ada Ackerman. comme les précédents petits livres-objets miméographiés de Kroutchonykh : les textes sont écrits à la main ici par Kroutchonykh et Natalia Gontcharova ou estampés à l’aide de tampons encreurs, sans aucun souci d’une logique, avec des feuilles de différentes dimensions et couleurs. Le papier est le plus pauvre possible. Ada Ackerman a bien analysé cette utilisation artistique par Kroutchonykh de feuilles dont la finesse «laisse transparaître au verso le contenu du recto» :

    «Il ne s’agit pas uniquement de destruction de codes, mais bien de création de codes nouveaux. Par exemple, la transparence du papier permet de créer des échos formels entre les pages du recueil, bien que les feuillets soient imprimés d’un seul côté […] Ainsi, en page 13 [ de Vzorval’] la lithographie néoprimitiviste de Rozanova fait écho à la lithographie cubofuturiste page 12 par un jeu d’équivalences plastiques […] Le défaut de papier est […] pleinement utilisé pour son potentiel plastique.»[11]

    C’est l’arte povera avant la lettre.

    Le texte de Kroutchonykh est une parfaite illustration de la zaoum’, de la langue transmentale. C’est une glossolalie qui tient compte des expériences des charismatiques de l’époque (Kroutchonykh cite la glossolalie du flagellant Varlaam Chichkov), mais aussi du langage enfantin, des comptines, des rébus et des charades populaires. Ce sont des bribes de sens qui apparaissent. Il s’agit bien comme le titre néologique Vzorval’ de faire exploser le langage. Comme le proclament en 1913 les auteurs du Mot comme tel, Kroutchonykh et Khlebnikov : «Les créateurs du langage futuraslave utilisent les mots hachés, les demi-mots et leurs combinaisons astucieuses et fantasques (langue transmentale), grâce à cela la plus grande force d’expression est atteinte, et par cela précisément se distingue la langue de l’époque contemporaine qui file de l’avant après avoir anéanti la langue figée qui l’a précédée.»[12]

    Kroutchonykh rêvait d’une «langue oecuménique» (vsiélienskii yazyk)[13]. Dans le recueil-almanach Kroutchonykh fait cette annonce tonitruante : «Le 27 avril à trois heures de l’après-midi j’ai en un instant assimilé à la perfection toutes les langues Tel est le poète de la contemporanéité Je publie mes vers en japonais, en espagnol et en hébreu (p. 28) Suit une litanie de borborygmes :

     

    ikè mina ni

    sinou ksi

    yamakh alik

    zel

    GO OSMEG KAÏD

    M R BATOUL’KA

    VINOUS AIÉ KSEL

    VIER TOUM DAKH

                             GUIZ

    Et la dernière page, qui, elle, fait sens, est une provocation d’une impertinence évidente : il s’agit du mot CHICH en lettres cyrilliques calligraphiées comme des lettres hébraïques. Ada Ackerman a bien analysé tout le contexte étymologique : la lettre cyrillique «cha» a été empruntée à la lettre de l’alphabet hébraïque «chin» qui, elle-même provient d’un modèle égyptien avec les trois branches stylisant les tiges des papyrus. CHICH est un palindrome et peut donc se lire à la manière russe de gauche à droite ou à la manière hébraïque de droite à gauche. De plus le mot «Chich» a le sens en russe de «nique», comme «figa» ou «koukich». En français, d’ailleurs, on dit «faire la nique» ou «faire la figue» avec une connotation obscène alors qu’en russe cette expression et ce geste ne le sont pas. Ainsi Explosant se termine – nous dirions, en équivalence, par un pied de nez, pan de nas, en occitan! Dans un petit livre imprimé de 1923, Kroutchonykh intitule un texte «Koukich prochliakam» que l’on pourrait traduire, très librement certes et un peu anachroniquement, : «Niquons les beaufs passéistes»[14]

    Si dans les secondes éditions de Jeu en enfer et d’ Explosant, Olga Rozanova reste encore dans le sillage des réalisations dans l’art du livre de Larionov et de Natalia Gontcharova, elle va inventer dans toutes les productions ultérieures dans ce domaine des procédés totalement nouveaux. Déjà dans Explosant elle procède au coloriage à l’aquarelle des pages lithographiées. Tous les exemplaires n’ont pas été coloriés. Comme il s’agit d’une fabrication artisanale, on constate des différences dans les couvertures ou les pages des livres-objets futuristes. Ainsi, il y a quelques exemplaires d’ Explosant qui ont été aquarellés par Olga Rozanova (exemplaires au Musée Maïakovski, au RGALI, au Fonds Khardjiev-Tchaga à Amsterdam[15]). l’intervention directe de la peinture sur les surfaces des pages était une innovation qui aura des prolongations dans tout le XXe siècle. Le travail d’Olga Rozanova est contemporain de celui de Sonia Delaunay qui avec la mise en forme du poème de Blaise Cendrars La prose du transsibérien et de la petite Jéhanne de France sous forme d’un dépliant (clin d’oeil à la pratique extrême-orientale), fait à partir d’une feuille de 2 mètres sur 36 centimètres. Les 21 plis horizontaux, une fois pliés, forment un livre, le tout étant logé dans une couverture peinte au pochoir en chevreau noir ou en parchemin. L’impression du texte en caractères typographiques de différentes couleurs était faite au pochoir? Il s’agissait d’une interprétation «synchrome» simultanée du texte de Cendrars. La maquette, une toile qui servit pour l’impression se trouve au MNAM. Elle a été exposée au Deutscher Herbstsalon berlinois en octobre 1913[16]. On connaissait le travail de Sonia Delaunay dans le milieu artistique russe. Le peintre Yakoulov, qui expose justement au Deutscher Herbstsalon, est pendant l’été 1913 en étroit contact avec les Delaunay. Il participera à la conférence du 23 décembre 1913 au caveau artistique «Le Chien errant» à Saint-Pétersbourg sur «le simultané dans l’art contemporain. Peinture-Poésie»[17]. On sait aussi qu’une autre artiste de l’art de gauche, Alexandra Exter, qui fut le passeur par excellence des novations parisiennes en Russie et en Ukraine, connaissait le travail des Delaunay. D’autre part, avant la guerre de 14, une osmose s’était opérée entre les milieux parisiens et l’art de gauche russe. L’idée d’allier la peinture et le texte poétique était donc dans l’air. L’ami de Sonia Delaunay, Alexandre Smirnov, venait régulièrement à Paris et il ne fait pas de doute qu’il l’a tenue au courant de la vie artistique de Saint-Pétersbourg en ces années cruciales 1912-1913.

    Olga Rozanova a pu donc recevoir une impulsion supplémentaire du tableau-poème de Sonia Delaunay-Cendrars pour son livre-objet Tè li lè, recueil de Kroutchonykh et de Khlebnikov qui parut au tout début de 1914. Mais le seul point commun, c’est l’utilisation de caractères polychromes et l’association du peint et de l’écrit en une nouvelle forme d’art. Mais on pourrait dire la même chose de Sonia Delaunay qui a pu recevoir une impulsion de la création par les peintres et les poètes russes dès 1912 de l’union «osmotique» du pictural et de la poésie.

    Cependant, remarquons aussitôt ce qui différencie l’entreprise des coauteurs russes et des coauteurs français. En premier lieu, le livre de Sonia Delaunay est un livre de luxe, pour bibliophiles, avec des tirages de luxe – les exemplaires numérotés de 1 à 18 sont en parchemin, de 9 à 36 en japon, de 37 à 150 en simili japon. Tout un arsenal publicitaire est inventé par Sonia Delaunay avec bulletin de souscription, prospectus dépliant et affiches, le tout envoyé à plusieurs revues et journaux français et étrangers.[18] Quel contraste avec les petits livres-objets russes lancés par Kroutchonykh avec des matériaux pauvres, précisément pour «faire la nique» aux éditions luxueuses de l’époque. En second lieu, l’utilisation des caractère colorés est radicalement différente dans les productions d’Olga Rozanova pour certains exemplaires d’ Explosant et dans les deux chefs-d’oeuvre absolus que sont La poussinière des gros mots , qui se comprend dans la langue russe du XXème siècle comme «Le petit nid de canards des gros mots»[19], et Tè li lè.

    Dans La poussinière des gros mots le texte de Kroutchonykh est écrit à la main par Olga Rozanova, dans Tè li lè de Kroutchonykh et Khlebnikov – ils sont de la main d’Olga Rozanova et de l’autre illustrateur Nikolaï Koulbine. Cette différence est de taille. C’est tout le geste néoprimitiviste, initié dans l’art russe par Larionov et Natalia Gontcharova, qui traverse la poétique peinte cubofuturiste d’Olga Rozanova. Toute l’originalité de l’avant-garde russe est là. Ievguéni Kovtoune a souligné l’originalité et «le pas en avant que représente La poussinière des gros mots par rapport aux réalisations précédentes de Larionov : «Rozanova donne une sorte de partition colorée, mettant l’accent sur les illustrations des pages où la couleur et l’image picturale acquièrent une signification universelle. L’action simultanée du mot sonore et de la couleur enrichit, approfondit l’image poétique, transforme les vers en une chromopoésie originale, analogue d’une chromomusique. L’action transperçante de la couleur, en faisant irruption dans le tissu imagé du vers, restructurée sur de nouveaux principes tout l’organisme du livre.»[20]

    Dans le recueil de Kroutchonykh et de Khlebnikov Tè li lè, il s’agit d’une hectographie colorée. L’hectographie est un procédé permettant avec un mélange de glycérine et de gélatine de reproduire, en principe en cent exemplaires, des textes manuscrits; comme la lithographie, l’hectographie pouvait être coloriée à la main. La couverture de Tè li lè montre un paysage urbain cubofuturiste – hectographie en trois couleurs; le titre est hectographié en deux couleurs; z stikhotvoréniya – composition hectographiée en trois couleurs; Paysage (?) ou deux personnages hectographiés en deux couleurs. Dans une lettre de 1915, Kroutchonykh écrit au sujet de Tè li lè : «Beaucoup de gens ont déjà remarqué que le génie de la beauté extérieure est ce qu’il y a de plus haut; ainsi, si plaît à quelqu’un par dessus tout la manière dont Tè li lè (du côté pictural) est peint et non son sens (sens édenté qui d’ailleurs n’existe pas chez les transmentaux) et non plus le côté pratique (il n’existe pas non plus dans la zaoum’), il me semble bien qu’un tel amateur a raison et n’est pas du tout un hooligan.

    Bien entendu, le mot (la lettre) ont subi ici de grands changements, il se peut que ce mot soit même arrangé à sa manière (podtassovano) par la peinture – mais qu’est-ce qu’a à fiche un ‘enivré du paradis’ de toute cette prose [kakoïé diélo p’yanitelyou raya do vsiey ètoy prozy]? Et j’ai déjà rencontré des personnes qui ont acheté Tè li lè sans rien comprendre à dyr-boul-chtchyl, mais ont été enthousiasmés par sa peinture […] A propos de l’écriture momentanée :

    • La première impression – en corrigeant 10 fois, nous la perdons et perdons tout par là même

    • en corrigeant, en réfléchissant, en polissant, nous privons nos oeuvres de ce qui est le plus précieux, car nous ne laissons que ce qui est remâché, solidement assimilé, et toute la vie de l’inconscient s’en va à vau-l’eau [vsia jizn’ biessoznatel’novo idiot nasmarkou][21]

     

                 Olga Rozanova poursuivra ses expériences novatrices jusqu’à sa mort prématurée en 1918. En 1915 paraît Zaoumnaya gniga que l’on pourrait traduire par Le Plivre transmental, dans la mesure où dans la racine «ghni-» on peut entendre l’idée de «ghnout’» – courber, plier. L’artiste utilise la linogravure colorée pour ce recueil de Roman Jakobson). La série des cartes à jouer, thème que l’artiste avait largement exploité dans des toiles cubofuturistes de 1913-1914, est ici linogravée.

    C’est la couverture qui est d’une remarquable audace provocatrice, amis aussi annonciatrice de futurs gestes tout au long du XXe siècle. Sur une feuille de papier est découpé un coeur, lui-même en papier; sur ce coeur est collé un bouton. Évidemment, le bouton fait penser au ready-made. Un objet de l’usage quotidien avait été introduit par Malévitch dans son tableau de 1913 Réserviste de 1ère division du MoMA (un thermomètre) ou dans Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa (un timbre). L’année 1915 voit en Russie toutes sortes d’objets usuels appliqués sur une support, chez Pougny, Vassili Kamienski, Larionov…

    Le Plivre transmental est entièrement fabriqué par Olga Rozanova qui a cousu les feuilles de papier découpées et les textes imprimés au tampon par elle-même. Le papier découpé de la couverture avait eu un antécédent dans le livre futuriste – la couverture de Mirskontsa [Mondàrebours] où Natalia Gontcharova avait collé une forme abstraite évoquant une fleur (chaque livre avait un collage différent). Olga Rozanova, forte de l’expérience suprématiste, va créer des pages-collages non figuratifs avec le texte tamponné à côté ou seuls. Le coeur percé est autobiographique, une allusion aux relations amoureuses compliquées de Kroutchonykh et d’Olga Rozanova.

    Le collage de papier coloré découpé est encore utilisé par Olga Rozanova pour le recueil poétique de Kroutchonykh Voïna [La Guerre]. Ce livre-objet est réalisé au moment où Rozanova travaillait pour l’exposition de Malévitch «0, 10» où fit son apparition le Suprématisme. Le collage de la couverture est totalement suprématiste avec une inflexion, dans plusieurs exemplaires, par rapport au suprématisme de Malévitch avec la coexistence, chez Olga Rozanova, de la géométrisation quadrangulaire et rectangulaire, circulaire, et de la forme zigzagante de eux triangles accolés qui traverse le quadrangle blanc. Cette poétique se retrouve dans ses collages et ses peintures de 1915-1917. Le travail d’Olga Rozanova sur le collage de papiers découpés pour Le Plivre transmental influe de façon décisive les collages auxquels Kroutchonykh s’adonne à partir précisément de cette année 1916. Pour les compositions des feuilles intérieures de La Guerre, Olga Rozanova utilise, comme dans son album précédent Le Plivre transmental la linogravure colorée, coloriant à la main le poncif, ce qui faisait de ces pages des oeuvres totalement autographes, comme de tableaux. On pourrait dire que ce livre-objet est une synthèse de l’oeuvre de l’artiste et dans cette synthèse gît toute la richesse et l’implexité de l’art de gauche russe en ces années de la guerre. Le primitivisme, l’icône et le cubofuturisme sont combinés en une seule forme dans les linogravures «La guerre», «Duel», «Bataille dans la ville». S’y ajoute la poétique du loubok et de l’enseigne de boutique dans «Extrait d’une communication de journal». «Bataille dans trois sphères (sur la terre, sur la mer et dans l’air)» est un chef-d’oeuvre du cubofuturisme alogiste. Enfin nous trouvons sur la feuille 4 intitulée «Aéroplanes au-dessus de la ville» un collage suprématiste comme sur la couverture, conjugué à des collages primitivistes et cubofuturistes[22]. Cet usage du collage de papier découpé de différentes couleurs sera magnifiquement utilisé dans le livre que Kroutchonykh et Olga Rozanova ont fabriqué ensemble Vsielienskaya voïna [La guerre universelle] dont le genre est désigné comme «colle de couleurs» [tsvietnaya kley] avec un barbarisme puisque «kley» est masculin et l’adjectif est au féminin, mais le lecteur corrige automatiquement «kley» en «kleyka», c’est-à-dire l’action de coller, le collage. Dans la préface de l’album, Kroutchonykh déclare :

    «Ces collages sont nés de la même chose que la langue transmentale, c’est-à-dire de l’action de libérer l’oeuvre des commodités inutiles – une furieuse abstraction sans-objet. La peinture transmentale devient prépondérante […]

    Je suis heureux de la victoire de la peinture en tant que telle comme pied de nez [v pikou] aux passéistes et à la journalerie des Italiens. La langue transmentale (dont je suis le premier représentant) tend la main à la peinture transmentale.»[23] la «furieuse abstraction sans-objet» de La guerre universelle déroule une suite de feuilles de couleurs sur lesquelles sont composés des collages de papiers multicolores correspondant à des légendes qui n’ont pas de façon évidente de rapport sémantique avec les feuilles-tableaux abstraites. Ce livre est unique en son genre non seulement par la beauté des compositions, mais c’est certainement le premier ouvrage abstrait, sans-objet, de l’histoire du livre. Comparant les réalisations précédentes de Natalia Gontcharova, d’Olga Rozanova et celle de La guerre universelle, le paléologue et critique d’art Andreï Chemchourine, écrit le 4 juillet 1916 à l’auteur principal du livre, Kroutchonykh : «En ce qui concerne l’édition, vous faites un pas en avant. Chez Natalia Gontcharova, le futuriste dépend entièrement de la typographie (son album de la guerre). Chez Olga Rozanova, la typographie est déjà chassée, mais il y a encore du mécanique, car la couleur est imprimée dans le poncif. Chez vous – seuls les ciseaux sont des restes de mécanique.»[24]

    Il est claire que si les collages ont été faits en majorité par Kroutchonykh, l’influence d’Olga Rozanova, qui venait de participer à l’exposition suprématiste «O, 10», est évidente.

    En conclusion, je soulignerai que le mot «illustration» est devenu inadéquat dans son sens traditionnel séculaire à partir de 1912 et du lancement par Kroutchonykh des livres-objets autographes. Marina Tsvétaïéva résume bien cette nouvelle attitude au XXe siècle jusqu’à nos jours à l’égard de la nouvelle forme artistique qui naît de l’interaction du pictural et de l’écrit. A propos d’un de ces livres dont les coauteurs ont été Natalia Gontcharova et le poète Tikhon Tchouriline, Marina Tsvétaïéva écrit : «J’ai pour le mot ‘illustration’ une répulsion insurmontable. Je ne le prononce presque jamais. La répulsion est double, à cause du voisinage sonore avec ‘lustrer’ et sémantique avec illustrer – rendre illustre, glorifier- qui, d’une étrange façon, évoque en nous l’inverse, à savoir : sa valeur appliquée ou relative. Au sens littéral (rendre célèbre), il est offensant pour l’auteur, au sens commun – il l’est pour le peintre[25]»[26]

     

     

    [1] A.I. Metchenko, «Rannii Maïakovski» [Les débuts de Maïakovski], in : Vladimir Maïakovski, Moscou-Léningrad, 1940, ANSSSR, p. 9-68. Alexandre Metchenko a le premier insisté sur les cubisme des vers de Maïakovski, en particulier dans sa poésie «Iz oulitsy v oulitsu» [De la rue dans la rue], voir : Gerald Janecek, The Look of Russian Literature. Avant-Garde. Visual Experiments. 1900-1930, Princeton, New jersey, 1984, p. 209 sqq.

    [2] Voir le remarquable catalogue : Margit Rowell, Deborah Wye, The Russian Avant-garde Book. 1910-1934, New York, The Museum of Modern Art, 2002

    [3] Voir, tout particulièrement, la VIème Partie du tome II de Jean-Claude Lanne, Velimir Xlebnikov, Université Jean Moulin Lyon 3, 2014, p. 47-122 (« Après le langage, encore le langage : une autre poétique »)

    [4] Vladimir Markov, «Kručenych, Russia’s Greatest Non-Poet», in : A. E. Kroutchonykh, Izbrannoié [Selected Works], Munich, Wilhelm Fink, 1973, p.’ 9

    [5] E. Kovtoune, «Litografirovannyié izdaniya foutouristov» [Les éditions lithographiées des futuristes], in : Rousskaya foutouristitcheskaya kniga [Le livre futuriste russe], Moscou, Kniga, 1989, p. 6

    [6] Jean-Claude Marcadé, «Peinture et poésie futuristes», in : Les avant-gardes littéraires au XXe siècle (sous la direction de Jean Weisgerber), Budapest, Akadémiai Kiadó, t. II, 1984, p. 973-974

    [7] E. Kovtoune, Knijnyié oblojki rousskikh khoudojnikov natchala XX viéka [Les couvertures de livre des artistes russes du début du XXe siècle], Léningrad, Gossoudarstviennyï rousskiï mouzieï, 1977, p. 5

    [8] E. Kovtoune, «Litografirovannyié izdaniya foutouristov», op.cit., p. 130

    [9] S. Bobrov, «O novoy illioustratsii», in : Vertogradari nad lozami [Les jardiniers des osiers], Moscou, 1913, p. 156

    [10] Lettre d’Olga Rozanova à Anna Rozanova, juin 1913, in : Nina Gourianova, Olga Rozanova i ranniï rousskii avangard [Olga Rozanova et la première avant-garde russe], Moscou, Guiléya, 2002, p. 220-221

    [11] Ada Ackerman, «Les almanachs du futurisme russe. Une forme particulière de revue. L’exemple de Vzorval», in : Evanghélia Stead, Hélène Védrine (dir.), L’Europe des revues (1880-1920). Estampes. Photographies. Illustrations, PUPS, 2008, p. 504, 506

    [12] A. Kroutchonykh. V. Khlebnikov, Slovo kak takovoïé. O khoudojestviennykh proizvédiényakh [1913], in : Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen [édité et annoté dans la langue originale russe par Vladimir Markov], Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 57; traduite en français par Jean-Claude et Valentine Marcadé in : L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (sous la direction de L. Brion-Guerry), Paris, Klincksieck, t. 3, 1973, p. 365-366

    [13] Alexandre [sic] Kroutchonykh, Déklaratsiya slova, kak takovogo [tract de 1913], in : Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen, op.cit., p. 63; traduction française de J.-Cl. et V. Marcadé in : L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, op.cit., p. 371

    [14] A. Kroutchonykh, Faktoura slova. Déklaratsiya (kniga 120-aya), Moscou, 1923; reprint dans : Alexeï Kroutchonykh, Koukich prochliakam, Moscou-Tallinn, Guiléya, 1992 (éd. de S.V. Koudriavtsev, préface de G.N. Aïgui), p. 29

    [15] Voir : Nina Gourianova, Olga Rozanova i rannii rousskii avangard, op.cit., p. 304

    [16] Voir pour un dossier complet : A. Sidoti, Genèse et dossier d’une polémique. La Prose du transsibérien. Blaise Cendrars-Sonia Delaunay. novembre-décembre 1912-juin 1914, Paris, Lettres Modernes, 1987

    [17] Lettre d’Alexandre Smirnov à Sonia Delaunay du 5/18 octobre 1913, in : Robert Delaunay 1906-1914 De l’Impressionnisme à l’abstraction, Paris, Centre Georges Pompidou, 1999, p. 73

    [18] Voir A. Sidoti, op.cit., p. 30-38

    [19] Dans le dictionnaire de Dahl, outiatch’ïé ou outinoïé gniezdo désigne la constellation des Pléiades. Le Littré nous indique que un des sens de «poussinière» est le «nom vulgaire de la constellation des Pléiades. Notons qu’en allemand les Pléiades ont également un nom de volatile «Gluckhenne» – la poule couveuse et que le mot grec «Πελειάδες» désignait les colombes…

    [20] E. Kovtoune, Knijnyié oblojki rousskikh khoudojnikov natchala XX viéka, op.cit., p. 179. Pour le rapport sémantique entre le texte poétique de Kroutchonykh et la peinture-calligraphie d’Olga Rozanova, voir : Nina Gourianova, Olga Rozanova i rannii rousskii avangard, op.cit., p. 87-89

    [21] Lettre d’A. Kroutchonykh à A. Chemchourine du 29 septembre 1915, citée par Nina Gourianova, Olga Rozanova i rannii rousskii avangard, op.cit., p. 83

    [22] Voir Nina Gourianova, Idem, p. 115-130ie

    [23] Alexeï Kroutchonykh, «Préface» de Vsielienskaya voïna, in : Véra Tériokhina, p. 166

    [24] Lettre d’A. Chemchourine à A. Kroutchonykh du 4 juillet 1916, in : Iz litératournovo naslédiya Kroutchonykh [Documents de l’héritage littéraire de Kroutchonykh (ed. Nina Gourianova), Berkeley Slavic Specialities, 1999, p. 453

    [25] Il existe encore un sens que j’ai omis : lustre l’éclat et le lustre – un mois («douze lustres»), c’est-à-dire le même éclat : lunaire. De là aussi les lustres. De là aussi, illustre (glorieux) comme notre «gloire d’église qui dérive d’un astre. Illustrer – c’est ajouter à quelque chose de l’éclat, un rayonnement : illuminer. Perlustrer – c’est faire passer une lumière au travers de quelque chose (comme aux Rayons X)

    [26]Marina Tsvétaïéva, Nathalie Gontcharova. Sa vie. Son oeuvre [original russe de 1929], Paris, Clémence Hiver, 1990, p. 43; une réédition de l’original russe Natal’ja Gontcharova (Jizn’ i tvortchestvo, in : Marina Tsvétaïéva, Sotchiniéniya [Oeuvres], t. II, Moscou, Khoudojestviennaya litératoura, 1988, p. 45

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