Catégorie : Des arts en général

  • Lettre de Vladimir Bekhtéïev (Bechtejeff) à Valentine Marcadé

    Lettre de Vladimir Guéorguiévitch Bekhtéïev à Valentine Marcadé du 27 décembre 1967 sur Marianna Vladimirovna Vériovkina (Werefkin)

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    Lettre d’Igor Grabar à Natalia Ossipovna Bekhtéïéva du 1er septembre 1967 au sujet de l’exposition « Le maillon » (Zviéno) à Kiev. Le catalogue de cette exposition était recherché par Valentine Marcadé pour sa thèse sur « Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 ». Grabar nomme notre ami, le sculpteur Maxime Arkhanguelski, qui faisait des recherches pour Valentina Dmitrievna.

    lettre de Grabar à Natalia Bekhtéïéva

     

  • Vladimir Bekhtéïev (Bechtejeff) – rétrospective à Murnau (mars-juillet 2018)

    Wladimir von Bechtejeff (1878–1971)
    Wiederentdeckt!

     

    22. März bis 1. Juli 2018

    Alexej von Jawlensky lobte ihn als Naturtalent, Franz Marc hielt ihn für feinfühlig und melancholisch. Der Maler und Illustrator Wladimir von Bechtejeff ist heute kaum noch bekannt, obwohl sich sein monumentales Ölbild « Rossebändiger » von 1912 in der Städtischen Galerie im Lenbachhaus, München, und weitere Bilder in den Bayerischen Staatsgemäldesammlungen, München, der Staatsgalerie Stuttgart, dem Von der Heydt-Museum Wuppertal, und in zahlreichen Privatsammlungen befinden.

    Der geborene Moskauer studierte Malerei an der dortigen Akademie der Künste und führte ab 1902 seine Kunststudien in München und Paris fort. Später war er als Mitglied der Neuen Künstlervereinigung München (N.K.V.M.) erfolgreich, musste aber 1914 wie so viele ausländische Künstler, Deutschland Hals über Kopf verlassen. Nach der Rückkehr in die Heimat erfuhr Bechtejeff dort bald Verbannung und Malverbot.

    Nicht nur sein Frühwerk verdient eine Wiederentdeckung, sondern auch seine ganz andersartigen Arbeiten der russischen Periode. Dem Schloßmuseum Murnau und Jelena Hahl-Fontaine ist es geglückt, in dieser ersten Retrospektive Bechtejeffs über sechzig Gemälde und Grafiken des Künstlers zusammenzuführen und damit Einblick in das vielfältige Werk eines Künstlers zu geben, der in politisch schwierigen Zeiten allzu schnell in Vergessenheit geraten und dessen Wiederentdeckung längst überfällig war.

    Zur Ausstellung erscheint eine reich bebilderte Begleitpublikation mit erstmals veröffentlichten Werken, Dokumenten und Fotografien, einer das erste Mal auf Deutsch publizierten Autobiografie sowie Fachbeiträgen von Jelena Hahl-Fontaine und Annegret Hoberg zum Preis von € 25,–.
    Der Eintritt kostet € 6,–.

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    Vladimir Bekhtéïev, « Le combat des Amazones » (années 1910), Collection Valentine et Jean-Claude Marcadé
  • L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    images-3L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    Jean-Claude Marcadé

     

     

    Une nouvelle approche de l’art

    Comme le Bauhaus, né quelques mois auparavant en 1919, comme l’Inkhouk [Institut de la culture artistique], né quelques mois après à Moscou en mai 1920, l’Unovis (fin 1919-1922) de Kazimir Malévitch bouleverse les données séculaires de l’enseignement artistique qui repose désormais sur l’étude de cinq cultures picturales, lesquelles fondent, selon Malévitch, le nouvel art : l’impressionnisme (Claude Monet), le postimpressionnisme (Paul Cézanne, Paul Gauguin, Vincent Van Gogh, le pointillisme), le cubisme, le futurisme, le suprématisme.

    L’art est alors étudié sur des bases objectives : le phénomène art est pris comme un tout, comme un ensemble – comme un corps –, sans séparation entre arts majeurs et arts mineurs, artiste et artisan, technique et création, etc. L’art est inséré dans un complexe pluri- et interdisciplinaire. La culture picturale devient un cas particulier de la culture artistique ainsi définie. Au moment où se créent en Russie les premiers « musées d’art moderne » au monde, les « musées de la culture picturale », Malévitch se montre le plus radical au sujet des rapports entre novation et nostalgie du passé.

    L’un des mérites de cet « art de gauche » en Russie, en Biélorussie, en Ukraine a été de dégager l’étude de l’art du magma des impressions, des émotions, du subjectivisme esthétisant, du psychologisme, de l’anecdotique : « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », dit Malévitch [1].

    L’art moderne commence avec Cézanne : voilà la pierre angulaire de l’enseignement que Malévitch dispense à l’Unovis de Vitebsk, puis au Ghinkhouk de Pétrograd/Léningrad (1922-1926) et à l’Institut d’art de Kiev (1928-1930) [2]. Il s’agit donc d’étudier les cinq principales « cultures picturales » du « nouvel art » et d’en souligner les éléments essentiels. L’impressionnisme, le cézannisme (de façon générale le postimpressionnisme), le futurisme, le cubisme et le suprématisme sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées des éléments dans chaque tableau [3] », mais aussi selon « la dynamique, la statique, les sensations mystiques et autres [4] ». Ce mot de sensation (ochtchouchtchénié ; Empfindung ; aisthèsis) revient constamment sous la plume de Malévitch : « L’union de l’Univers avec l’homme ne se fait pas dans la forme mais dans le processus de la sensation [5]. »

    Le fait qu’il fasse partir sa réflexion en premier lieu de l’analyse des tableaux de Cézanne montre la convergence évidente de sa pensée avec celle du maître d’Aix, pour qui la peinture se définit « comme moyen d’expression de sensation [6] ». Dans le même ordre d’idées, Cézanne écrit à Émile Bernard qu’il voudrait unir la nature et l’art, et d’ajouter : « L’art est une aperception personnelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre [7]. »

    En affirmant que la couleur est « l’endroit où notre cerveau et l’univers se rejoignent [8] », Cézanne fait figure de devancier de Malévitch. Aussi, dans sa pédagogie des années 1920, le fondateur du suprématisme fait-il l’analyse d’une œuvre à la fois selon sa forme et sa couleur, sans négliger l’analyse des sensations. Un montage photographique établi sous sa direction aligne six colonnes : naturalisme, impressionnisme, cézannisme, cubisme, futurisme, suprématisme, c’est-à-dire, selon lui, les étapes essentielles de l’art de gauche depuis sa rupture avec le naturalisme. Chaque colonne comporte une série de reproductions de tableaux confrontés à des photographies d’environnements réels. Malévitch intitule ce graphique Montage photographique montrant les sensations picturales et l’environnement du naturalisme, de l’impressionnisme, du cézannisme, du cubisme, du futurisme et du suprématisme [9].

    Dans la colonne du naturalisme, on trouve des tableaux qui ne se distinguent pas du tout des photographies qui leur sont associées, lesquelles représentent des paysages, des rivières, des barques, des maisons paysannes, des scènes de la vie quotidienne. Celle de l’impressionnisme oppose La Grenouillère de Pierre-Auguste Renoir (ancienne collection Morozov, aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou) et une photographie d’une guinguette. Le cézannisme voit reproduits d’un côté Gardanne (Philadelphie, Barnes Foundation) et Plateau de la montagne Sainte-Victoire (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui au Musée Pouchkine, à Moscou) et de l’autre des photographies de villages de Provence. Le cubisme confronte des œuvres de Pablo Picasso et de Georges Braque avec un montage de collages constitués de fragments géométriques, de journaux, d’intérieurs d’expositions industrielles, d’un violon, de morceaux de matériaux, le tout mis dans des positions diverses et non conformes à la logique de la représentation du visible. Le futurisme rapproche un tableau de Gino Severini intitulé La Danse du pan-pan au Monico (Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne), un dessin se rapportant aux États d’âme. Les Adieux (première version : Milan, Museo del Novecento ; deuxième version : New York, The Museum of Modern Art) d’Umberto Boccioni, et des photographies de foule dans un lieu clos, de machines, de courses d’obstacle, de trains, d’usines. Quant à la partie consacrée au suprématisme, on y trouve deux lithographies de Malévitch placées en regard de vues aériennes de champs et d’ensembles de bâtiments.

    Sur l’exemple du suprématisme, on voit bien que l’environnement mis en parallèle par Malévitch avec l’œuvre d’art n’est pas un conditionnement de celle-ci, à rebours de la façon dont cette question est présentée chez Hippolyte Taine notamment, ou chez Karl Marx. La réflexion de Malévitch est antipositiviste et antimarxienne. Le suprématisme ne « peint pas l’espace » ; c’est l’espace en tant que « rien libéré » qui se peint lui-même sur la surface du tableau, et cela est possible précisément grâce à la sensation. On peut dire que le tableau suprématiste est égal à l’Univers, qu’il est la nature et que l’excitation cosmique qui passe à travers lui passe également « dans l’intérieur de l’homme, sans but, sans sens, sans logique [10] ».

    La forme pure, libérée de tout contenu et de toute fonction

    Malévitch a toujours affirmé que l’art était indépendant de tout utilitarisme. Dès ses écrits de 1915-1916, sont opposées raison utilitaire et raison intuitive, la première asservissant la seconde. En 1919, il polémique avec ses anciens adeptes qui s’apprêtent à fonder le constructivisme (en particulier avec Alexandre Rodtchenko et Lioubov Popova), et écrit : « Toutes les colorations avec des intentions utilitaires sont insignifiantes[11]. »

    Sélim Khan-Magomédov a très bien noté le processus qui a conduit à la poïétique sans-objet malévitchienne : « Le fond blanc, en tant qu’espace profond (d’une profondeur illimitée, presque cosmique) – voilà l’innovation (la découverte) de Malévitch. Tout le suprématisme du début, c’est l’ornement géométrique coloré, sans référence, sur fond blanc. Malévitch, dès ses jeunes années, avait observé les surfaces blanches des murs et des poêles des khatas ukrainiennes sur lesquelles les paysannes faisaient leurs dessins en couleurs [12]. »

    Mentionnant « l’assortiment des figures géométriques disposées librement sur le fond blanc », l’historien de l’art soviétique ajoute : « C’est comme s’il lançait dans le ciel des cerfs-volants plats d’enfant. » [13]

    Dans ses livres de Vitebsk, l’artiste ukraino-russe refuse l’utilitarisme qui répète les formes et les couleurs figuratives. Il proclame un utilitarisme suprématiste qui ne copie pas mais crée d’autres constructions d’objets, fondées sur le principe économique visant à renoncer totalement aux formes extérieures du passé, et à faire apparaître une nouvelle dynamique formelle et une véritable énergie spirituelle.

    L’exemple des paysannes ukrainiennes de Verbivka [Verbovka], qui ont réalisé en 1915 des transpositions de thèmes suprématistes et abstraits dans la broderie, est un premier pas [14]. L’Unovis va radicaliser ces premiers essais à travers des formes inédites, sur lesquelles viennent s’inscrire les éléments sans-objet. Lazar Lissitzky joue, sans aucun doute, un rôle décisif dans cette participation massive des « affirmateurs-fondateurs du nouveau en art » à tous les domaines des arts dits « appliqués ». Mais dès janvier 1919, Malévitch affirme : « Toutes les expositions artistiques doivent être des expositions de projets de transformation du tableau du monde [15]. »

    Ce n’est pas un hasard si, avant les futurs constructivistes moscovites, Malévitch déclare en 1920 que « la peinture a depuis longtemps fait son temps [16] ». Mais le pictural [jivopisnoïé], en tant qu’organisation d’un espace, continue son existence multiséculaire.

    Sélim Khan-Magomédov a noté que « la supergraphie [soupergrafika], réalisée à Vitebsk en 1919-1920 par Malévitch et Lissitzky (avec leurs élèves) est un phénomène étonnant à l’échelle de l’avant-garde artistique russe […]. L’engagement dans cette supergraphie a permis au suprématisme de tâter ses points de contact avec la pratique sociale [17] ».

    Ainsi, plusieurs domaines sont explorés par Malévitch, Lissitzky, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan et leurs élèves (Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine, Lazar Khidékel, Ivan Tchervinka, Alexandre Tsetline, entre autres). Leurs expérimentations se concentrent tout d’abord sur les façades de plusieurs bâtiments de la ville biélorusse, les intérieurs des espaces publics (théâtre, cantines), les tribunes des orateurs, les véhicules de transport urbain, les affiches, ou encore sur la mise en forme des fêtes révolutionnaires. Dans le domaine de la fabrication de livres ou de l’organisation de l’espace scénique, les membres de l’Unovis vitebskois suivent le principe suprématiste cardinal, selon lequel les éléments visuels sont autonomes par rapport au contenu.

    Le travail de la porcelaine (ill. XXX) est l’un des grands moments du design avant-gardiste de la Russie, comparable, mutatis mutandis, à ce qu’a représenté l’édition des livres futuristes dans les années 1910. On peut affirmer, comme le fait Sélim Khan-Magomédov, que les projets pour la vaisselle, de même que ceux pour les tissus, relèvent de l’évolution générale de la peinture suprématiste [18]. Le pictural suprématiste se manifeste donc en dehors de la peinture de chevalet, que Malévitch ne privilégie pas à Vitebsk, préférant se focaliser sur la publication de ses textes et la pédagogie.

    Un autre pas est franchi à l’Unovis : la conquête du cosmos, ou du moins la volonté de poursuivre l’aventure suprématiste dans l’architecture. Cela se fait grâce à Lissitzky, lui-même architecte de profession, qui dirige dans la ville biélorusse un atelier de cette discipline auquel vont participer les élèves de Malévitch. L’ensemble extraordinaire des Prouns [Projets d’affirmation-fondation du nouveau dans l’art], réalisés tout d’abord à Vitebsk, montre que Lissitzky est le premier à avoir étendu, dans ces toiles et ces dessins, le volume architectural au plan pictural suprématiste, en en faisant des « stations de liaison entre la peinture et l’architecture ». Citons encore Sélim Khan-Magomédov : « On peut même dire que dans l’évolution générale du suprématisme, du tableau au volume, ce sont précisément les Prouns qui ont été le phénomène le plus manifeste […]. Certes, les Prouns n’étaient pas de l’architecture […], mais de la peinture grosse d’architecture [19]. »

    En ce sens, Lissitzky annonce non seulement les reliefs picturaux de Tchachnik, mais aussi l’architectonie [arkhitektona] malévitchienne, qui prendront forme après 1922, à Pétrograd/Léningrad, dans le cadre de ce qui deviendra le Ghinkhouk.

    On ne saurait passer sous silence le travail de David Iakerson, qui dirige un atelier de sculpture à l’école d’art de Marc Chagall et qui se joint à l’Unovis. Aleksandra Shatskikh a écrit sur ce sculpteur biélorusse de nombreux articles. Observant les monuments érigés à Vitebsk en 1920 à la mémoire de Karl Marx et de Wilhelm Liebknecht, elle y perçoit les prémices des Architectones que Malévitch commencera à produire à Pétrograd en 1923 [20]. Néanmoins, tout comme avec les sculptures de pierre de Georges Vantongerloo intitulées Constructions de rapports de volumes  (1919), sortes d’empilements de blocs massifs (dont Iakerson a peut-être eu connaissance), on est loin de la complexité des assemblages de plans suprématistes propres à Malévitch. Il serait sans doute plus judicieux de voir un travail précurseur dans les extraordinaires Villes dynamiques (1919-1921) du Russo-Letton Gustav Klucis (ill. XXX), élève de Malévitch puis de Natan Pevsner aux Svomas moscovites entre 1919 et 1920.

    Malévitch et les autres avant-gardistes

    Une artiste proche des constructivistes, Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, a pu dire, de façon quelque peu approximative, dans un entretien tardif : « Le sans-objet. La peinture sans-objet, c’est-à-dire la peinture dans laquelle prennent part la composition, la couleur, la facture, mais où il n’y a pas de contenu […]. Plus exactement, il y a un contenu. Chez Malévitch, il y avait un contenu – géométrique. Il y avait chez lui un carré réglé, une combinaison de carrés, de triangles – et c’est tout. Il n’y avait pas, disons ces touches, ces gradations telles que nous les voyons chez Kandinsky. Il n’y avait rien de tel. Il y avait une construction géométrique exacte de la surface du tableau, le rapport solide d’un morceau à l’autre, afin que rien ne s’écroule [21]. »

    La voie suivie par Malévitch diffère totalement, non seulement de celle choisie par Vassili Kandinsky, mais aussi de celles de Mikhaïl Larionov, Vladimir Tatline, Pavel Filonov, Mikhaïl Matiouchine, Alexandre Rodtchenko, pour ne prendre que quelques coryphées de l’avant-garde de Russie et d’Ukraine qui ont créé des écoles. Le fondateur du sans-objet suprématiste a tenu à prendre ses distances avec les artistes qui se réclamaient inconsidérément du sans-objet, de la bespredmietnost’.

    Voilà pourquoi, dans l’édition du 12 juin 1918 du journal moscovite Anarkhiya [Anarchie], pour laquelle il a préparé une recension de la première exposition des artistes de la Fédération de gauche après la révolution d’Octobre 1917, il porte une critique féroce à l’encontre de certains peintres qui se réfèrent au sans-objet : « Actuellement, alors que j’ai fait la base du mouvement suprématiste et que sur son rayon s’est formée toute une série d’individus, je désirerais écarter le flot de ceux qui viennent du côté du sans-objet pour les faire venir du côté de la base suprématiste, purifier le brouillamini qui règne dans la critique, pour laquelle tout sans-objet est suprématiste. / Mais ici, nous devrons rencontrer une difficulté, car du côté du sans-objet sort la côte de la surface plane, ce qui peut introduire de l’embrouillamini dans les idées du spectateur, ce qui a été le cas lors de l’exposition du Syndicat des artistes-peintres de la Fédération de gauche, où le traitement des diverses surfaces planes et la facette même de la surface plane coïncident avec ce qui est suprématiste. Mais dans leur essence ils n’ont rien de commun. »

    Après avoir énuméré ce qu’il considère comme les principes suprématistes (liberté des interactions forme/couleur ; repos des surfaces ; équilibre des plans ; énergie de la facture ; immatérialité), il conclut : « Toute la structure du suprématisme représente une surface plane en tension, en construisant sa mise en place, là où dans chaque surface plane on voit une ambulation sémantique [smyslovoy khod], une grande aisance et la conservation du signe. / Et ce qui est montré dans l’exposition sous le nom de sans-objet, qui est noté dans les comptes-rendus comme suprématiste, ne correspond pas à la vérité [pravda], sauf Rozanova. » [22]

    Il se lance alors dans une critique des œuvres abstraites, dites « sans-objet », qui ne sauraient être appelées suprématistes stricto sensu ; sont ainsi épinglés les travaux d’Alexandre Vesnine, de Lioubov Popova (manque d’unité entre les différents plans, et entre forme et couleur) et de Nadiejda Oudaltsova (entassement des combinaisons sans souci d’équilibre). On comprend pourquoi la « Dixième exposition nationale » en 1919 à Moscou s’intitule « Création sans-objet et suprématisme ». De toute évidence, Malévitch tient à se distinguer du groupe qui est en train de se former autour de Rodtchenko (Varvara Stépanova, Alexandre Vesnine, Lioubov Popova) et qui fait scission, rejoint ensuite par Ivan Klioune qui prend ses distances avec le suprématisme. Ce sont de nouveaux adeptes que Malévitch va former avec l’Unovis de Vitebsk et ses différentes sections dans la Fédération soviétique. On comprend aussi pourquoi il s’oppose aux artistes qui composent en 1921 le premier noyau constructiviste à l’intérieur de l’Inkhouk moscovite.

    Ce qui distingue l’expérience constructiviste, c’est qu’elle s’identifie aux exigences sociopolitiques de la Russie révolutionnaire, d’abord sous l’étendard de l’anarchie et de la culture prolétarienne, puis sous celui du marxisme-léninisme bolchevique. L’objectif à atteindre est le modelage de la vie dans la nouvelle société grâce à un ensemble d’expérimentations artistiques.

    Dans le suprématisme, l’expérience est d’abord l’expérience conceptuelle du monde vécue comme étant sans-objet. L’expérimentation consiste à décrypter dans l’étant (l’artiste, l’œuvre d’art, l’organisation sociale) la vérité de l’être sans-objet, qui traverse cet étant. Toute la visée du suprématisme de Malévitch est de réorienter la marche du monde vers le repos éternel. Il voit dans le suprématisme une nouvelle religion, qui remplace les anciennes – la religion de « l’acte pur blanc » –, et veut fonder une nouvelle figure de Dieu, un dieu sans-objet. Cela a commencé à l’Unovis de Vitebsk, où paraît en 1922 le traité philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique…

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    [1] Kazimir Malévitch, « La peinture dans le problème de l’architecture » (1928), Écrits, t. I, traduit de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé, Paris, Allia, 2015, p. 401.

    [2] Sur l’activité de Malévitch dans son Ukraine natale, à l’Institut d’art de Kiev, voir les nouveaux documents publiés dans Tétiana Filev’ska (dir.), Kazymyr Malevytch. Kyïvskyï périod 1928-1930 [Kazimir Malévitch. La période kiévienne 1928-1930], Kiev, Rodovid, 2016. Édition en anglais : Kazimir Malevich. Kyïv Period, 1928-1930, Kiev, Rodovid, 2017.

    [3] K. Malévitch, « L’esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » (1928), Écrits, t. I, op. cit. p. 548.

    [4] Ibidem.

    [5] Ibid., p. 585.

    [6] Paul Cézanne, lettre à Émile Zola, 20 novembre 1878, dans Paul Cézanne, Correspondance, édition de John Rewald, Paris, Grasset, 1978, p. 177.

    [7] Id., lettre à Émile Bernard, citée par Maurice Merleau-Ponty, « Le doute de Cézanne », dans Michel Hoog (dir.), Cézanne dans les musées nationaux, cat. expo. Paris, Éditions des musées nationaux, 1974, p. 10.

    [8] Id., cité par M. Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit (1964), Paris, Gallimard, « Folio », 1986, p. 67.

    [9] Voir la traduction des graphiques de Malévitch dans J.-C. Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 202-211.

    [10] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique (1922), Écrits, t. I, op. cit. p. 312.

    [11] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 193. Voir dans l’index rerum les occurrences au mot « utilitaire ».

    [12] Sélim Omarovitch Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura. Probliémy formoobrazovaniya [Le suprématisme et l’architecture. Les problèmes de la constitution des formes], Moscou, Arkhitektoura-S, 2007, p. 113.

    [13] Ibid., p. 113-114.

    [14] Voir Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, n° 1, 1995.

    [15] K. Malévitch, « Novatoram vsiévo mira » [Aux novateurs du monde entier] (janvier 1919), Sobraniyé sotchiniénii v piati tomakh [Œuvres en cinq tomes], Moscou, Guiléïa, t. V, 2004, p. 141.

    [16] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 263.

    [17] S.O. Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura, op. cit., p. 218.

    [18] Ibid., p. 245.

    [19] Ibid., op. cit., p. 294.

    [20] Voir en particulier Aleksandra Shatskikh, Vitebsk. Jizn’ iskousstva, 1917-1922 [Vitebsk. La vie de l’art, 1917-1922], Moscou, Yazyki rousskoï koul’toury, 2001, p. 115-125.

    [21] Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, entretien avec Viktor Douvakine, dans Irina Vakar, Tatiana Mikhiyenko (dir.), Malévitch o sébié. Sovrémienniki o Malévitché. Pis’ma. Dokoumienty. Vospominaniya. KritikaTITRE INCOMPLET [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Lettres. Documents Mémoires. Critique] TRADUCTION INCOMPLETE], Moscou, RA, 2004, t. II, p. 213.

    [22] K. Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (la fraction de la jeunesse) », Anarchie, n° 89, 12 juin 1918, Écrits, t. I, op. cit. p. 156-157.

  • Valérie Duponchelle sur l’art à Vitebsk en 1918-1922

    MALÉVITCH, Suprématisme de l’esprit 1920

    Valérie Duponchelle sur l’art à Vitebsk en 1918-1922

    CRITIQUE – Magnifique confrontation au Centre Pompidou des artistes de l’avant-garde russe et de leurs idées contraires. De Chagall, le figuratif et l’onirique, et de Malévicth, le théoricien et le maître à penser. L’art moderne fait sa révolution.

    L’avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922, cela commence par une grande fête collective, cela finit comme une bataille d’écoles avec mort symbolique de l’adversaire. Soit l’exil volontaire et la place laissée rageusement vacante à l’autre. Le 5 juin 1920, Chagall quitte, dépité, Vitebsk, l’école populaire d’art qu’il a créée de tout son entrain révolutionnaire, pour Moscou; blessé par la défection de ses élèves qui préfèrent l’atelier du théoricien suprématiste, Kazimir Malévitch, et son monde nouveau «sans-objet». Le premier a toute la force de l’art dans sa main qui fait voler les êtres, les animaux, les conventions, au-dessus d’un paysage gris galet, soudain inoffensif comme un vieux rêve. Le second est un penseur charismatique, un créateur d’idées nouvelles, un homme trempé élu député au Soviet de Moscou avec la révolution de 1917, un pédagogue à l’autorité naturelle qui tient son auditoire et que personne bientôt ne discute.
    Malévitch est assez idéologue au point de baptiser sa fille, née le 20 avril 1920, Ouna, en l’honneur de l’Ounovis, nom abrégé de son groupe – où figurent ses adeptes, les jeunes Lazar Lissitsky et David Iakerson – les Affirmateurs du nouveau en art (Outverditeli novogo iskousstva). Il y a du Joseph Beuys, performeur, tribun, gourou, chaman, régnant sans partage à l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf chez ce fils de Polonais né à Kiev l’impériale en 1879, fils aîné de 14 enfants, dessinateur technique à Moscou en 1902-1904, puis artiste autodicacte qui porte l’abstraction à son comble.
    Malévitch n’a pas eu besoin de comploter contre Chagall: il lui a suffi de séduire tous ses élèves à l’École populaire d’art de Vitebsk et d’ignorer ­Chagall, professeur d’une classe vide
    Le Centre Pompidou a agrandi en format géant une photo d’archives qui montre El Lissitzky, bohème en herbe, barbu, étrange comme un marginal de l’art, aux côtés de Malévitch, impeccable en costume blanc avec cravate, canne et casquette, comme un capitaine de la marine en escale. La commissaire de l’exposition, Angela Lampe, confronte les deux natures, si contraires, et insiste sur leur incompatibilité exponentielle. Malévitch n’a pas eu besoin de comploter contre Chagall, dit-elle, il lui a suffi de séduire tous ses élèves à l’École populaire d’art de Vitebsk et d’ignorer Chagall, professeur d’une classe vide. Leurs salles se suivent donc à Beaubourg sans se ressembler. Le fossé est explicite.
    Quand Chagall l’onirique se mesure à son rival suprématiste, ses œuvres ont un humour induit, une imagination ludique, un talent vital éclatant (sonPaysage cubiste, 1919, résiste à l’abstraction et pose un petit personnage au cœur des formes géométriques). Né Moishe Zakharovich Shagal en 1887 à Liozna, près de Vitebsk, Chagall est un peintre avant tout, il traduit en images, en formes et en couleurs ses aspirations profondes. Cet élan à la fois virtuose et incoercible, comme la jeunesse ou l’amour, a donné naissance à de grands formats toujours stupéfiants: le couple d’amoureux qui vole Au-dessus de la ville, 1914-1918 (Galerie nationale Trétiakov, Moscou), Bella au col blanc comme la déesse de la forêt. La réponse formelle de Malévitch est claire et nette, comme le marteau rouge et noir de sa Composition suprématiste, vers 1919-1920. Un autre univers, intrigant et enveloppant cosmos sans les désordres du facteur humain.

    Chagall, Lissitzky, Malévitch: l’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922),au Centre Pompidou. Place G. Pompidou (IVe). Tél.: 01 44 78 12 33. Horaires: 11 h à 21 h, sauf mar. Jusqu’au 16 juillet. Cat.: Chagall, Lissitzky, Malévitch. L’avant-garde russe à Vitebsk (Ed. CP).

  • Sur l’exposition de Suzanne Pagé « Au diapason du monde » chez Louis Vuitton

    Мирная демонстрация
    Алексей Тарханов о новой экспозиции в Fondation Louis Vuitton
    20.04.2018

    В парижском Fondation Louis Vuitton — новая экспозиция. В новом здании в Булонском лесу, к которому мы все уже успели привыкнуть, бывают выставки двух типов. Во-первых, гастроли, во-вторых, домашняя работа

    Гастроли всегда большие и шумные. Начиная с трехлетней давности «Ключей к страсти» из первоклассных музеев с Мунком, Малевичем, Мондрианом — через коллекцию Щукина из ГМИИ и Эрмитажа — к недавно закрывшейся великолепной подборке из нью-йоркского МоМА. Трудно представить себе, сколько стоили такие выставки и как трудно было получить такие работы. Это бюджет «Титаника», и не зря эти зрелища теперь принято называть «музейными блокбастерами».

    «Домашние» выставки другие. Их не назовешь камерными, не для камерных показов строил свой стеклянный корабль Фрэнк Гери. Не назовешь и скромными, хотя они и формируются в основном из собственной коллекции фонда (с периодическим привлечением других источников, конечно). Не назовешь, потому что в этой коллекции — имена первого ряда, музею впору. Правда, уже никому не надо платить ни за прокат, ни за страховку. Здесь у фонда и его кураторов развязаны руки.

    Кристиан Болтанский. «Придорожные памятники», 2014
    Фото: Madeline Hurtado/Louis Vuitton/Adagp
    «В диапазон мира» («Au diapason du monde») укладываются все страны: от Франции и Америки до Китая и Японии — и все эпохи: от Джакометти и Матисса, с которых начинается история на первом этаже, через классиков разной степени современности вроде Ива Кляйна, Филиппа Паррено, Герхарда Рихтера, Дэна Флавина на втором и до современных веселых хулиганов итальянца Маурицио Каттелана или японца Такаси Мураками, которому на сей раз отдан в пользование верхний этаж.

    Но для того, чтобы подняться на его третий этаж, надо пройти первый и второй, начать с повторения пройденного. И эти «сборные» этажи оказались едва ли не самыми интересными. Первый зал, с которого начинается выставка, посвящен человеческому телу, реальному и воображаемому.

    Лишенные плоти скульптуры Джакометти соседствуют со щедрыми отпечатками натурщиц на холсте Ива Кляйна, декупажем с обнаженной Матисса. Мало того, что здесь собраны самые разные техники. Тут задан и принцип рассказа, всегда прерывающего хронологию. Каждый раз среди классиков показываются более современные вещи — в зале про человека это «Благовещение» («Annunciation») американки Кики Смит 2010 года и компьютерное видео про придуманную эволюцию американца Яна Ченга «Эмиссар» («Emissary» (2015).

    Доминик Гонсалес-Форстер. «M-2062 (Фицкарральдо)», 2014
    Фото: Adagp, Paris, 2018
    Второй принцип — точки-паузы между залами с одной-двумя крупными и эффектными работами: идеальным фоном для селфи с подписями. Сначала — подвешенная лошадь Маурицио Каттелана (работа 1996-го года называется «Прогулка Троцкого», «The Ballad Of Trotsky») и стена, на которой висят буквально «стописят» (так утверждает подпись, кто их считает) резиновых масок художника, изображение улыбающихся носатых головок сперматозоидов («Spermini», 1997).

    Следующая пауза — собранная из 36 синих неоновых трубок «Лавина» мастера поп-арта и кинетизма Франсуа Морилле («L’Avalanche», 2006). Она служит заключением к целому залу, рассказывающему про окружение человека, отчасти про природу, отчасти про электроволны, отчасти про медиа. Тут и живопись Зигмара Польке, и флуоресцентные трубки Дэна Флавина, светящие с 1963 года. Интересно, кстати, меняют ли осветительные элементы в инсталляциях и будет ли ввинчивание новой покушением на аутентичность работы?

    Здесь есть вещи, которыми гордятся, но которые надо долго растолковывать, вроде «Кембрийского взрыва 10» («Cambrian Explosion 10», 2013) француза Пьера Юига. Доисторический булыжник мокнет в аквариуме, окруженный мелкой фауной из якобы переживших века морских тварей. Конечно, речь здесь идет о тайне зарождения жизни, феномене времени, искусстве без человека, настоящее наслаждение для экскурсовода, которому есть что рассказать. Но для меня, как ни хорош Пьер Юиг, эта работа стала примером того, каким не должно быть современное искусство: лежит булыжник в воде, а за ним открывается скрытый докембрийский мир. Спасибо, конечно, но если бы нам не сказали, мы бы никак не догадались и прошли бы мимо.

    Герхард Рихтер. «Lilac», 1982
    Фото: Gerhard Richter
    Или лежащее в центре зала бронзовое дерево Мэттью Барни «Водный состав» («Water Cast», 2015). Оно получилось из расплавленного металла, вылитого в воду и застывшего в подобие веток и листьев. Если объяснить — это, конечно, Барни, да еще какой, интересный, нехарактерный. Но если не объяснить — спокойно пройдешь мимо, приняв вещь за работу известного производителя скульптурных деревьев Джузеппе Пеноне.

    Зато никак не пройти мимо двух работ Кристиана Болтанского. В темном зале показаны «Придорожные памятники» («Animitas», 2014), колокольчики, звенящие в пустыне, а за его дверями на белой стене горит надпись из красных лампочек «APRES» («После», 2010). Эти вещи задают вопросы и провоцируют на ответы. После них, а не перед,— можно начинать говорить. Вещь обладает своим голосом, вместо того чтобы мокнуть в воде в ожидании объяснения. Возможно, я пристрастен к Болтанскому. Но ведь в таком отличном наборе мастеров каждый найдет художника, к которому он давно неравнодушен.

    Отдельные залы, почти отдельная выставка, отданы Мураками. Конечно, после выставки в «Гараже» он для нас как родственник, тем приятнее встретиться с ним снова в Париже. Это совсем другая система экспозиции, которая не нуждается в таких тонких сопоставлениях разных мастеров и времен, это художественный тотал-лук, серия комнат-инсталляций. Они завершаются новым, типично муракамиевским мемориалом «Осьминог, пожирающий собственное щупальце» («The Octopus Eats Its Own Leg», 2017), ну а начинаются огромной картиной «Ноев ковчег» («Noah’s Ark», 2016). Здесь, кажется, японец подмигивает авторам выставки, собравшим на нее всякой твари по паре.

    Кики Смит. «Благовещение», 2010
    Фото: Kiki Smith / Davide Bordes
    Идея главы LVMH Бернара Арно и его советников — сделать музей не витриной для взятых напрокат призовых сокровищ (как работают сейчас многие китайские или арабские музеи), а образовательным учреждением. Приходишь и изучаешь авангард, как-то к нему привыкаешь, слушаешь художников и кураторов, становишься терпимее к современному искусству. Ну и конечно, у этих выставок есть еще и понятная цель — похвастаться тем, что собрал Fondation Louis Vuitton. Как же без этого.

    Именно так рассуждала куратор выставки и художественный директор Фонда Сюзанн Паже: «Большая часть этих работ давно не появлялась на публике. И все они были выбраны не по критериям истории искусств, а по удовольствию, с которым мы на них смотрим».

    На «В диапазоне мира» не стоят часовые очереди, билеты не расхватывают в интернете, но по сравнению с гастрольными выставками они требуют даже большего внимания, они сложнее для восприятия. Это не блокбастер, а художественный артхаус, хотя и собранный из элементов нового искусства, уже ставшего классическим. В таких выставках есть особый интерес. Эти вещи не виданы, они не прогуливались по музеям, они еще долго не появятся на поверхности. Это очередь, но это очередь к нам. Другие шедевры уже толпятся, чтобы попасть на выставку. С утра занимали.

    «В диапазоне мира». Fondation Louis Vuitton, до 27 августа

  • Samedi Saint orthodoxe et Annonciation

    Samedi Saint orthodoxe et Annonciation

    psauti10
    PSAUTIER, XIe s.
    Decani_les_femmes_myrrophores_au_tombeau
    Les femme myrrhophores au tombeau, Serbie

     

     

     

     

     

    d0b1d0bbd0b0d0b3d0bed0b2d0b5d189d0b5d0bdd0b8d0b5_d183d181d182d18ed0b6d181d0bad0bed0b5annonciationoustioug
    ANNONCIATION D’OUSTIOUG
    annunc10
    KIEV, SAINTE-SOPHIE, XIe s.
  • Es ist vollbracht!

    CHRISTUS RESURREXIT!
    BONNE ET JOYEUSE FÊTE DE PÂQUES!

    « Es ist vollbracht »
    « […] Es ist vollbracht! Vergiss ja nicht
    Dies Wort, mein Herz, das Jesus spricht,
    und lass es dir auch darzu dienen,
    dass du vollbringst, was dir will ziemen.
    So lang du lebst, lass dies nicht aus der Acht,
    dass Jesus spricht: Es ist vollbracht! »
    Johannes-Passion

    « […] Et moi-même le sang que j’ai versé pour eux,
    C’était leur propre sang et du sang de la terre.
    Du sang du même coeur et de la même artère.
    Du sang du même peuple et du même Hébreux.

    Les pleurs que j’ai versés sur un mont solitaire,
    Les pleurs que j’ai pleurés quand j’ai pleuré sur eux,
    C’étaient les mêmes pleurs et de la même terre,
    Et de la même race et des mêmes Hébreux.

    Le sang que j’ai versé sous la lance romaine,
    Le sang que j’ai versé sous la ronce et le clou ;
    Et quand je suis tombé sur ma faiblesse humaine
    Sur les paumes des deux mains et sur les deux genoux ;

    Le sang que j’ai versé sous la lance de Rome,
    Le sang que j’ai versé sous l’ortie et la houe ;
    Et quand je suis tombé par ma faiblesse d’homme
    Sur mes mains, sur ma face et sur mes deux genoux ;

    Le sang que j’ai versé sous la lance de Rome,
    Le sang artériel que j’ai versé pour vous
    Le jour que je tombais sur mes maigres genoux,
    C’était le sang du juste et c’était du sang d’homme.

    Le sang que j’ai versé sous la feinte couronne,
    Les pleurs que j’ai versés sous cette multitude;
    Les mots que j’ai versés dans ma similitude,
    Les coups que j’ai reçus sous la double colonne;

    Les verbes que j’ai mis en forme de parole
    Et l’amour que j’ai mis en forme de bonté,
    La gerbe que j’ai mise en forme d’unité,
    Le grain que j’ai semé dans toute parabole;

    Le sang que j’ai versé sous la blanche aubépine,
    Le sang que j’ai perdu dans mon humanité ;
    Les pleurs que j’ai versés dans la creuse ravine,
    Le sang que j’ai perdu dans mon éternité;

    Les pleurs que j’ai perdus dans ma miséricorde,
    Les coups que j’ai reçus dans mon humanité;
    L’avanie et l’outrage aux mains de cette horde,
    Les coups que j’ai reçus dans mon éternité […] »

    CHARLES PÉGUY, Ève, 1913

  • MARGINALIA DE MALÉVITCH (Vitebsk, 1920)

    MARGINALIA DE MALÉVITCH SUR L’EXEMPLAIRE DU TRAITÉ DES SYSTÈMES EN ART OFFERT PAR MALÉVITCH À LISSITZKY (EN ROUGE)

     1)

    [P. 198 de ma traduction chez Allia (les passages en gras sont les passages qui ont été pris dans la version imprimée en 1920 à Moscou sous le titre de De Cézanne au suprématisme)       :]

    « Que nos traces passent comme l’arc-en-ciel après la pluie »

    « Nous, tels des nuées, nous enfantons les arcs-en-ciel des traces »

    К.Malévitch

    [« Пусть наши следы пройдут как радуга после дождя »

     « Мы как тучи рождаем радуги следов »

    К.Малевич]

    Je vais vers…

    ou-êl-oull-êl-tié-ka

    ma nouvelle voie

    “Que le renversement du vieux monde des arts soit gravé sur vos paumes.”

    M’étant placé sur la surface plane économique du carré comme perfection de la contemporanéité, je l’abandonne à la vie comme assise (osnovaniyé) du développement économique de son acte.

    Je déclare que l’économie est la mesure nouvelle, la cinquième, de l’évaluation et de la définition de la contemporanéité des arts et des créations; sous son contrôle entrent toutes les inventions créatrices de systèmes, de techniques, de machines, de constructions ainsi que des arts (peinture, musique, poésie), car ces derniers sont les systèmes d’expression du mouvement intérieur, illusionné dans le monde tangible.

    1. Malévitch

    Cher Lazar Markovitch, je vous salue avec la sortie de ce petit livre, il sera la trace de ma voie et le commencement de notre collectif en mouvement, j’attends de vous les habits des appareillages, pour ceux qui vont à la suite des novateurs.

    Mais ordonnez-les ainsi : qu’ils ne puissent longtemps stagner en eux, – qu’ils n’aient pas le temps de former une embrouille petite-bourgeoise, qu’ils n’engraissent pas dans sa beauté.

    K.Malévitch

    4 décembre

    1919     

    Vitebsk

    [De la main de Lissitzky:]

    Je vous demande, Kazimir Sévérinovitch, de faire pour moi les corrections de cet exemplaire.

    1. Lissitzky

    [Выходом этой книжечки приветствую Вас,

    Лазарь Маркович, она будет следом моего пути и началом

    нашего колектива [так!] движения, жду от Вас одежд

    сооружений, для тех, кто идет по за новаторами.

    Но стройте их так : чтобы они не могли долго

    засиживаться в них, – не успели завести мещанскую сутолку [так!]

    не ожирели в ее красоте.

    К. Малевич

    4 декабря

    19 г.

    Витебск

    Я прошу Вас Казимир Северинович этот экземпляр прокоректировать [так!] для меня

    Л. Лисицкий]

    2)

    [Voici les passage qu’a annotés Malévitch – extrait de ma traduction chez Allia, p. 226 :]

     

    […]D’un autre côté, la raison a une grande influence, elle qui est habituée au confort, qui, dans la galoche de la trace du novateur, organise pour soi-même une tanière tranquille et [в калоше следа новатора устраивает себе покойную берлогу и] craint qu’on ne la dérange par de nouvelles introductions et présente tout un tas de tomes de déductions logiques et “sensées”, ce à quoi croyait sans protester la coalition bourgeoise. Mais l’intuition accomplit sa route et exclut la forme par une nouvelle inclusion et si notre raison pouvait venir à bout de la causalité de l’inclusion intuitive, alors le nouveau serait considéré comme une marche naturelle. Il n’existe pas de cas où la raison n’ait accepté ce qu’elle avait rejeté jadis. L’opinion publique a rejeté Millet et Courbet qui a dû exposer son réalisme sur des marchés. Cézanne et Picasso sont honorés aujourd’hui et toute la société française s’incline devant Millet et l’on respecte Cézanne dont les meilleurs tableaux se trou- vent en Russie et ont été rassemblés par l’amateur d’art Sergueï Ivanovitch Chtchoukine qui a dédaigné l’opinion de la société et a collectionné “les dégénérés” (vyrodki) de l’art. Seuls les dégénérés sont porteurs du vivant criez leur votre louange car ils vous emportent dans les déserts où l’on ne vous promet ni manne ni terre promise KM. [Только выродки несут живое кричите им хвалу ибо они несут вас в пустыни, где не обещают ни манны ни обетованной земли КМ]

    3)

    [P. 244 de ma traduction chez Allia :]

     

    […] Nous sommes dans une époque à part, peut-être n’y en a-t-il jamais eu de semblable. Une époque d’analyses et de résultats de tous les systèmes qui ont jamais existé, et les siècles apporteront vers notre ligne de démarcation de nouveaux signes. Nous y verrons les imperfections qui ont conduit à la division et au désaccord et peut-être nous ne retiendrons d’eux que le désaccord pour bâtir (vystroït’) un système d’unité.

    Aujourd’hui l’intuition du monde change le système de notre monde vert de la viande et des os, il se produit un nouvel ordre (poriadok) économique d’assemblage des fondrières de notre cerveau créateur pour l’accomplissement du plan ultérieur de son mouvement en avant dans l’infini ; c’est en cela qu’est la philosophie de la contemporanéité sur laquelle doivent avancer nos jours créateurs.

    15 juillet 1919

    NEMTCHINOVKA

    À vous jeunes architectes

    je confie des champs purs labourés,

    sont enlevés tous les draps des siècles et dénudé

    le front de la nouvelle sagesse du novateur inventeur

    qui porte le calice des nouvelles bâtisses.

    Tout est pur, comme la surface plane noire et blanche

    du carré et ainsi installez donc de magnifiques placards

    pour la vie, – installez des traces, offrez refuge,

    repos et nuitée, et nous-mêmes doucement comme une ombre

    allons-nous-en dans l’infini le libre l’incompréhensible,

    laissant la raison à ceux qui veulent comprendre

    et débrouiller les traces sclérosées

    Laissez leur la langue afin qu’ils puissent aboyer

    après vous, mais nous, nous n’avons pas besoin de langue nous avons besoin

    d’une voie et d’une voie pure comme l’ombre.

    1. Malévitch

    [Вам архитекторы молодые

    поручаю поля чистые изрытые,

    сняты все простыни веков и обнажен

    лоб новой мудрости новатора изобретателя,

    который несет чашу новых строений

    Чисто все, как черная и белая плоскость

    квадрата, так ставьте же чуланы прекрасные

    для жизни, – ставьте следы, дарите приют

    покой и ночлег, а сами тихо как тень

    уидемте [так!] в бесконечное свободное непонятное,

    оставив разум тем, кто хочет понимать

    и разобраться в застывших следах

    Оставьте язык им, чтоб могли лаять

    вдогонку, а нам не надо языка нам нужен

    путь и путь чистый как тень.

    К. Малевич]

    [J’ai gardé l’orthographe la ponctuation et la disposition des lignes, car tout le passage est très poétique, dans la forme du vers libre (mutatis mutandis, à la Péguy!]