Catégorie : Malévitch

  • EMMANUEL MARTINEAU « SUR ‘LE POUSSAH’ »,1975

    EMMANUEL MARTINEAU « SUR LE POUSSAH« ,1975

    [LES NOTES DE CE TEXTE SE TROUVENT DANS SA RÉÉDITION – MALÉVITCH, ÉCRITS 1, PARIS, ALLIA, 2015, p.645-676]

     

    “Le problème existentiel de l’image ne peut plus se laisser écarter.” J.-P. Sartre, L’Imaginaire, 1940, conclusion, sect. 1.

    I

     La langue de Malévitch étant rocailleuse, et suggérant aux différents traducteurs différentes méthodes de restitution […], il est clair que le lecteur français attentif, désormais en possession de trois états de nombreux textes, sera enfin en mesure, sauf accident, d’extraire d’eux par comparaison un sens univoque ; qu’il se trouvera un peu dans la situation de saint Augustin exé- gète aux prises avec différentes traductions de la parole divine, et pourra partager, semble-t-il, l’optimisme du grand docteur qui concluait en ces termes leur examen comparé :

    Quae quidem res plus adjuvit intelligentiam quam impedivit, si modo legentes non sint neglentes : “Cette circonstance – la diversité des traductions – a été plus favorable que défavorable à l’intelligence de l’Écriture, pourvu que le lecteur ne refusât point de lire”

    Puisque nous-mêmes sommes ici en face de textes sinon sacrés, du moins inspirés, […] nous voudrions consacrer quelques brèves remarques en choisissant […]un exemple précis – celui de Poussah –, plutôt qu’en dégageant <des> divers textes, disparates par l’occasion, la date et la forme, des principes dont l’appréciation supposerait acquis ce qui est encore loin de l’être: d’une part l’exégèse approfondie de Dieu n’est pas détrôné (dont le Poussah est le prolongement), avec, en particulier, la recherche des motifs patristiques que cette œuvre recèle très probablement, d’autre part la publication critique de tous les écrits posthumes (la grande œuvre intitulée Mir kak bespredmietnost) et leur topographie d’ensemble.

    Nous venons de parler du lecteur attentif : mais il convient avant toute chose de souligner combien l’espèce en est rare, au moins dès qu’il s’agit de Malévitch. Deux ans après la publication du premier tome de V. et J.-Cl. Marcadé , sept ans après celle des Essays, on entend encore couramment douter de la cohérence, que dis-je, du caractère “sensé” de la parole malévitchienne. Ce qui signifie simplement que, l’obstacle linguistique une fois levé par la traduction, un obstacle herméneutique, autant dire philosophiephique ou spirituel, subsiste, différent du premier mais peut-être encore plus malaisé à surmonter. Une répugnance, pour ne pas dire une “résistance”, se laisse observer devant une parole qui ne vient point s’insérer dans les cadres traditionnels de ce que l’on appelle “écrits d’artistes”. S’y ajoutent naturellement la méfiance inspirée par ce qui est russe, toujours suspect de théosophie, de “mysticisme” ou, en général, d’irrationalisme, et aussi l’influence délétère de la pseudo-herméneutique contemporaine, qui prêche des maximes plutôt contradictoires : on réclame d’un côté que la littérature veuille dire quelque chose (c’est par l’exemple le Sartre de Qu’est-ce que la littérature ?), tandis que de l’autre on dénonce le mythe du contenu pour brandir le signifiant. Or, entre la nostalgie du signifié et la rage du signifiant, non seulement le sens se perd, mais aussi, qui pis est, le sens du sens s’émousse – et avec lui le goût de la parole, à laquelle on préfère tantôt le vieux “message” (si possible politique) , tantôt le nouveau langage-écriture (si possible psychanalytique). Au confluent de ces feux croisés, dure et solitaire est la condition de celui qui a simplement – si l’on nous passe cet archaïsme – quelque chose à dire.

    Or, qu’a à dire Malévitch? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’“humanisme” du jeune Marx ; surtout: la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol : rien de moins.

    En d’autres termes: l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera

    plus tard à la parole. Et le plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés, rien orné ni enjolivé: en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, en tout cas autodidactique, malgré son ignorance des conditions historiques propices à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question “suprême”: le “Rien libéré”. Performance de grand penseur “sans le savoir”? Trouvaille heureuse? Il n’y en a point dans la domaine de la pensée. Courage plutôt et, comme dit Heidegger des Grecs, “passion de la vérité” assez ardente pour déplacer les montagnes de l’inculture (technico-philosophique), du climat idéologique, de l’avant-gardisme à courte vue, etc. Car ni la révolution, ni les fruits du renouveau russe – futurisme, formalisme, alogisme, etc. – n’expliquent la doctrine de Malévitch, de la même façon que Cézanne, le cubisme, le futurisme, etc., éclairent tout de sa peinture, sauf justement l’essentiel : la radicalité exceptionnelle de l’abstraction vers laquelle elle se porte entre 1913 et 1915 .

    Voilà en gros pour les dimensions philosophiques – et humaines – des écrits malévitchiens. Elles sont imposantes. Mais, demandera peut-être le lecteur ingénu d’un document comme le Poussah, quelles proportions ont ces quatre petites pages de polémique avec des perspectives doctrinales aussi vertigineuses? Et l’échantillon choisi ne risque-t-il pas de trop peu prouver?

    Sans affirmer que le Poussah soit un texte de l’ampleur de Dieu n’est pas détrôné, nous voudrions montrer, afin d’exorciser une fois pour toutes le soupçon d’incohérence dont nous avons parlé, combien est rigoureuse l’inapparente dialectique qui en constitue l’armature.

    “Poussah: jouet d’enfant qui consiste dans un buste de carton représentant un magot, et porté par une demi-sphère de pierre, qui, ramenant toujours le centre de gravité en bas, le balance longtemps, quand on le pousse” (Littré)

    – et l’empêche de rester “détrôné”. Car le poussah, sauf respect, c’est Dieu.

    Mais quel Dieu ? C’est la question préalable, c’est la question ultime que pose notre texte. Pour la résoudre, il faut se rappeler deux mots

    de Nietzsche, c’est-à-dire du penseur qui a tracé le champ à l’intérieur duquel se meut le Poussah. Le premier mot, au §125 du Gai savoir, est évidemment “Dieu est mort”, et le second :

    “La réfutation de Dieu : – à proprement parler, seul le dieu moral est réfuté”,

    ou encore:

    “Vous appelez ça une auto-décomposition de Dieu : mais ce n’est qu’une mue: -il dépouille sa peau morale! Et vous le retrouverez bientôt, par-delà bien et mal.”

    Le dieu qui est mort, c’est celui de la morale et de la théologie. Or, fait capital, Malévitch ne nous parle ici que de ce Dieu assassiné par l’homme insurgé, et non pas de l’“autre” Dieu, non pas de celui qui est vivant, non détrôné. S’il n’existe aucune contradiction grossière et littérale entre le traité de 1920 et l’appendice de 1923, c’est tout simplement que l’un et l’autre ne nous entretiennent pas du même Dieu. Mais alors, en quoi le Poussah demeure-t-il un post-scriptum ?

    C’est l’occasion du texte, la réfutation des attaques d’Issakov, qui explique le décalage. En effet, Malévitch a devant lui ce qu’il appelle des révolutionnaires socialistes. Ces gens-là veulent briser les vieilles idoles, tuer Dieu, mais en même temps, ils ressuscitent Dieu en édifiant de nouvelles images. Soit : ils se contredisent, et Malévitch se gausse de vulgaires arroseurs arrosés. Sans doute, mais si la portée de son intervention se réduisait à cette critique de demi-habile, on ne voit point ce qui la distinguerait d’un exercice journalistique. Constater une incohérence n’est d’aucun profit, c’est même à la portée de toute droite, donc de tout le monde.

    Il faut donc mesurer quel supplément positif, dans ce texte, vient s’ajouter à une critique d’aspect banal et ludique. Ce supplément est métaphysique. La méprise des révolutionnaires socialistes s’enracine dans une situation “historiale”, c’est-à-dire une situation où sont en jeu le rapport de l’homme à l’étant en totalité et la détermination du concept métaphysique de “Dieu”.

    De ce caractère délibérément métaphysique du texte, le deuxième alinéa vient fournir aussitôt le clair indice:

    “Ils ne voient que des idoles installées sur des trônes, alors que sur les tréteaux de théâtre, non seulement ils ne les voient pas, mais ils confirment celles qui sont renversées.”

    Cette image des tréteaux ne se borne pas à faire allusion au théâtre de l’époque; elle indique surtout que ce qui retient l’attention de Malévitch, c’est le lieu où se trouvent les idoles, ou Dieu, leur place. Une réflexion sur la place de Dieu au sein de l’étant en son entier est évidemment étrangère à la polémique religieuse, à l’apologétique, et elle ne l’est pas moins à la théologie positive : ne la prend en compte, cette place, que la réflexion métaphysique, selon laquelle Dieu – quoi qu’il en soit par ailleurs de lui – se définit comme place. (Le terme “place”, ici, n’équivalant naturellement pas au site où se tient le Dieu indétrôné et inobjectif, ce site que Malévitch, en 1920 , demandait au terme eckhartien “repos” de nommer.)

    Sous le nom de Dieu, comme l’a montré Heidegger , la métaphysique pense la région supra-sensible en général, fins et mesures, idées et idéaux, “soleil” et “horizon”. Or, de ce rappel élémentaire mais indispensable découle le sens d’ensemble du Poussah. Face à une “critique de la religion” qui charrie une métaphysique inconsciente et se borne à attaquer les idoles sans penser leur place, n’a donc aucune chance de triompher d’elles, Malévitch répliquera en métaphysicien conscient. Il acceptera un registre qui n’est pas celui où il entendait jusqu’alors s’exprimer. Car il sait qu’au-dessus du discours métaphysique sur Dieu, il en est un plus haut, celui – pour faire court – de la théologie négative. Par cette dernière expression, nous n’entendons point une méthode de dialectique pré-donnée, que notre auteur aurait héritée des Cappadociens, de Denys, etc. Car la théologie négative dont il use, loin de se superposer à celle des Pères et de ne devoir même son inspiration et ses origines qu’au christianisme, répond chez Malévitch – comme chez Maître Eckhart – à une expérience autonome, et surtout positive, en tous cas prioritaire du Néant en tant que “révélé” (offenbaren, disait Heidegger en 1929).Théologie du néantir (Vernichten) plutôt que de la négation, elle n’est point négative parce que théologique (parce qu’occupée du Dieu “transcendant” de l’Écriture), mais à l’inverse elle rencontre Dieu comme l’un des habitants (certes privilégié) d’un Rien qui lui est préalablement “apparu”, mieux qui s’est d’abord manifesté à lui ontologiquement, phénoménologiquement, en tant que lieu inobjectif. Un tel lieu, bien entendu, ne se confond nullement avec la région supra-sensible de la métaphysique, mais son exploration, sa découverte n’en sont pas moins indépendantes de la “révélation” historique du Dieu qui habite in luce inaccessibili, et que “l’homme n’a jamais vu”. Non qu’entre cette révélation-ci et la manifestation du Rien dont nous avons parlé le débat ne se doive ouvrir, pour le grand profit des études malévitchiennes, mais aussi des études eckhartiennes et de bien d’autres, non que l’assonance soit fortuite entre les formules que l’une et l’autre inspirent, mais il n’est de possible débat, Heidegger nous l’a souvent dit, que là où préalablement l’effort de la pensée a été de ne point réduire les dénivellations, les spécificités, et de laisser s’ouvrir, entre ce qui un jour entrera peut-être en dialogue, l’abîme le plus profond.

    Bref, Dieu n’est pas détrôné, ouvrage du dernier et du plus intempestif des Pères, n’avait rien non plus de métaphysique, et c’est pourquoi ce traité avait été mal compris, et confondu avec un vulgaire retour de flamme religieuse et réactionnaire. Pour défendre le traité, Malévitch transpose métaphysiquement son propos sur Dieu autant que faire se peut, et consent à parler un instant la langue en laquelle on lui cherche querelle. Il va répondre en dialecticien. Ainsi s’explique que le Poussah, postérieur par l’occasion à Dieu n’est pas détrôné, lui soit en réalité propédeutique. Il se situera sur le terrain classique de la critique feuerbachienne et marxienne de la religion, à cette différence près qu’il ne récuse celle-ci que pour mieux répondre ensuite à la parole de Nietzsche :

    “Et combien de dieux sont encore possibles !”,

    et non pour renouveler de l’antique l’anthropothéïsme feuerbachien et l’humanisme des Manuscrits de 1844. Cet appendice, sans doute, est pré-nietzschéen, mais il l’est à dessein et stratégiquement, alors que Dieu n’est pas détrôné, inversement, s’avançait résolument au-delà de la problématique de Nietzsche et de toute théïologie métaphysique.

    Pour plus de clarté, traçons un tableau des différents types de paroles sur Dieu ou le divin qu’il est urgent de ne plus confondre, sous peine de méconnaître la portée des textes en méconnaissant d’abord l’ordre au sein duquel ils se meuvent :

    (1) Critique vulgaire (révolutionnaire) de la religion : les “révolutionnaires socialistes”.

    (2) Critique feuerbacho-marxienne de la religion.
    (3) Théïologie métaphysique.
    (4) Théologie “dogmatique”.
    (5) Théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres,

    incluant la théologie négative classique.
    (6) Théologie apophatique du Dieu inobjectif, présupposant,

    outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question “phénoménologique” – ou aphanologique – de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait du divin (Dieu n’est pas détrôné, § 12), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche .

    D’un mot : tandis que Dieu n’est pas détrôné escaladait vaillamment le cinquième et le sixième des niveaux distingués, c’est aux trois premiers que le Poussah condescend à séjourner.

    Cela dit, nos quatre petites pages sortent de leur inapparence de pamphlet de circonstance. Une fine dialectique s’y laisse discerner, et ce à partir du cinquième alinéa:

    “Il devient maintenant évident que, si l’on déboulonne Dieu du ciel, il tombera sur la terre.”

    À cette phrase énigmatique, malgré ou à cause de l’“évidence” métaphysique dont elle s’autorise, vient répondre la fin de l’article :

    “S’il (Issakov) les faisait partir (les dieux) de la terre, ce serait une autre histoire, mais la situation serait pour lui , là encore, sans issue : les ayant fait partir de la terre, ils s’envoleront au ciel.”

    Y a t-il là-dedans plus que de bons mots, ou même mauvais ? Que s’est il passé entre les deux phrases ? Soit à montrer quelle logique stricte s’est développée de l’une à l’autre.

     II

    Une double logique, en vérité, puisque le Poussah exhibe, selon la profondeur avec laquelle on l’aborde, deux couches d’argumentation superposées, ou plutôt concentriques. Le texte, sur le tremplin, d’une démonstration obvie, formelle, conforme au bon sens le plus rassis, donne son élan à une méditation de plus grand style sur la vie divine, objet même du traité antérieur et du legs manuscrit des années .

    Bon sens, mais bon sens dialectique. Cette dialectique, certes, nul ne la trouvera ici qui prête l’oreille au travail du négatif, au rythme de la scission, de l’aliénation, de l’Aufhebung… Point de Hegelei dans ce modeste opuscule, mais de la dialectique quand même : une dialectique antimarxienne, donc marxienne par le champ où elle se déploie, ainsi que le suggère, au milieu du texte, un fait aussi rare que palpable : Malévitch cite Marx, et se réfère au marxisme de Marx, et non pas, comme c’est toujours le cas ailleurs, au “marxisme” ou au “socialisme” tout court. Singulière citation assurément, mais qui n’a point attendu Issakov, puisque ce dernier n’a fait lui-même que la prélever au dernier paragraphe de Dieu n’est pas détrôné. On lisait là des choses bien difficiles, si embrouillées que la confrontation des trois traductions existantes pourrait inciter le lecteur à désespérer, et réduire à néant l’optimisme auquel nous venons de l’inviter. Le début du paragraphe étant assez clair, donnons aussitôt le passage litigieux, et d’abord en anglais :

    “Therefore nothing influences me and “nothing” as an entity, determines my consciousness, for all is stimulus as a single state without any attributes that have a name in everyday language.” (Essays t. 1, p. 188.)

    Mme Robel, dans son recueil, substitue :

    “C’est la raison pour laquelle le “rien” n’agit pas sur moi, le “rien”, en tant qu’être ne détermine pas ma conscience, car toutpage652image1491231680

    est excitation comprise comme l’état unique, dépouillé de tous les attributs que cite le langage de la communauté.” (p. 327)

    tandis que M. Marcadé, un an avant, avait proposé :

    “C’est pourquoi le rien ne m’influence pas, et “le rien” en tant qu’être ne détermine pas ma conscience, car tout est excitation en tant qu’état unique sans aucune sorte d’attributs, nommés par la langue de la vie de tous les jours.” (t. 1, p.147

    Si la confrontation vaut la peine, c’est parce que l’anglais, surtout chez le philosophe, crée une fâcheuse tentation, et inspire un faux enthousiasme : cette langue ne pouvant distinguer entre rien et rien ne, et Malévitch usant de guillemets dans le second membre de la phrase (les premiers guillemets de Mme Robel ne sont pas dans le texte), on forme l’impression, en lisant les Essays, que Malévitch attribue une influence positive (ce qui est peut- être d’ailleurs vrai doctrinalement) au Rien lui-même. Rien ne m’influence, semble dire la première traduction, et (seul) le Rien, en tant qu’entité (le Rien “positif”) détermine ma conscience. Quelle thèse alléchante pour celui qui, comme nous, a la faiblesse d’attribuer à Malévitch une spiritualité d’anéantissement! Hélas, le peintre n’en dit pas tant, et il faut ici multiplier les précautions. Que dit-il ? Ce que lui font effectivement dire les deux autres versions , mais moyennant quelques gloses sans lesquelles ces versions lues telles quelles demeureraient – et nous ne leur reprochons pas – quasi inintelligibles. L’auteur nie résolument une proposition marxienne qu’il n’est pas besoin d’être érudit pour identifier, puisque ce n’est rien d’autre que la fameuse phrase de l’avant-propos à la Critique de l’Économie politique de :

    Es ist nicht das Bewusstsein der Menschen, dass ihr Sein, sondern umgekehrt ihr gesellschaftliches Sein, dass ihr Bewusstsein bestimmt : “Ce n’est pas la conscience, l’être-conscient, des hommes qui détermine leur être, mais leur être social qui détermine leur être-conscient”.

    Marx parle ici, que cela plaise ou non, de l’être, et Malévitch a bien voulu s’en

    aviser. Or, en quoi conteste-t-il celle thèse sur l’être et la pensée ? M. Marcadé a accepté de m’aider à fixer comme suit la pensée du peintre : il faut abandonner entité, et admettre que le mot “être” (c’est le mot le plus courant en russe pour dire l’être, sur la racine * bhu), tel que l’emploie Malévitch, réplique rigoureusement au Sein marxien: d’où une stricte différenciation des deux coordonnées du début de la phrase, au premier aspect redondantes : a) “le rien ne m’influence pas” signifie que, étant donné que l’excitation est un rien , elle ne saurait ipso facto être quelque chose d’influent, de causal, d’efficient, de déterminant : jusqu’ici la phrase n’est pas polémique, et conclut simplement ce qui la précède ; b) la polémique anti-marxienne intervient après le et: cet être (social) que vous invoquez comme déterminant, dit Malévitch, moi je l’appelle un “rien”; donc il n’y a aucun “être”, et surtout pas celui-là, qui soit en mesure de déterminer mon être-conscient. En somme: le premier rien de la phrase, sans guillemets, désigne l’excitation, qui n’agit pas, même si – mais la langue de Malévitch réserve de ces surprises – la ligne précédente a parlé, cum grano salis, d’action de l’excitation ; quant au second rien, celui qu’encadrent des guillemets, c’est le vrai nom – polémique – de l’être selon Marx, c’est-à-dire de l’être en tant que social.

    On voudra bien nous pardonner de nous étendre aussi complaisamment sur deux lignes déjà trois fois traduites, et qui plus est deux fois correctement, mais il nous semble que l’expression “en tant qu’être” ne pouvait se dispenser de quelques explications. D’une part, même si nous avons dû renoncer à parler d’un influxus du rien, ou au moins à l’extraire directement de la phrase, son interprétation plus poussée nous autorise à persister à l’y détecter indirectement, puisque l’excitation s’y offre bel et bien comme un rien, et comme un rien éminemment positif. D’autre part, sous peine de considérer comme un hors-d’œuvre l’ontologie malévitchienne, il était du plus haut intérêt de constater son opposition radicale, littérale et définitive avec celle de Marx.

    Définitive, vraiment ? Mais si, précisément, par trop de littéralité crue, dissimulait une disparate plus fondamentale?page654image1557751552

    Laissons ici la question ouverte, non sans la libeller comme suit : lorsqu’une pensée “antimarxienne” de caractère non-métaphysique déclare son opposition à une thèse marxienne métaphysique, l’alternative primaire du “pour ou contre Marx” reste-t-elle bien éclairante? Et le propos d’une pensée non-métaphysique, au XXe siècle, plutôt que de nier les “positions” de la métaphysique ne consiste-t-il pas bien plutôt à ouvrir le champ de l’intérieur duquel seulement ces position, loin d’être évacuées, sont en mesure de trouver pour la première fois leur vérité supérieure ? Bref, peut-être que Malévitch, loin de réfuter Marx ou – qui pis est – de tenter de l’intégrer et de le “dépasser”, coopère à créer les conditions d’un dialogue fécond avec le marxisme? Il y coopère certes, dira-t-on, naïvement et comme à son insu? Mais le fait-il pour cela moins décidément ?

    Quoi qu’il en soit, Issakov n’hésite point : “éructations idéologiques”, “instabilité idéologique”, perte de “flair”, tels sont les maux qui ont fondu sur Malévitch aux alentour de 1920. Lui répondre, entrer en controverse ontologique ? C’est évidemment exclu ? Pour disputer d’ontologie, il faut sinon dominer son champ, du moins s’accorder sur ses dimensions, le percevoir comme un champ dont la présence ne va point de soi. Sérieux philosophique et polémique journalistique étant donc tous deux rendus impossibles, l’un par la rudesse de l’accusateur, l’autre par le bon goût de l’accusé, ce dernier choisira la voie moyenne d’une dialectique, au sens ancien et noble du terme: lorsque l’on ne peut parler ad rem et que l’on s’interdit de répliquer ad hominem, il n’est pas qu’une ressource celle d’aller, si j’ose dire, ad verba, et d’ébranler ironiquement les énoncés de l’adversaire, les lieux communs sur lesquels il s’appuie et dont il se nourrit. Marxienne par le champ, comme on dit, la dialectique de notre texte sera socratique par la forme. Elle va s’employer à solliciter des topoi marxistes en les livrant à eux-mêmes: exhibant leur errance sans dénoncer leur fausseté, elle les abandonnera à leur propre mouvement jusqu’à ce que, d’eux-mêmes, ils se renversent.

    “Il devient maintenant évident que, si l’on déboulonne Dieu du ciel, il tombera sur la terre.”

    La phrase n’a d’abord que l’allure d’un constat, et l’évidence nommée par elle paraît purement descriptive: la Russie rénovée persiste à se “revêtir” de la “forme des images des Apollons”. Mais la phrase garde aussi sa tonalité monologique : ce qui devient maintenant évident à l’extérieur, se dit Malévitch à lui-même, ne l’était pas moins auparavant, philosophiquement. L’arriération artistique de la révolution apporte une confirmation expérimentale de plus à cette vérité plus ancienne, éternelle, que toute tentative de déboulonnage des dieux est toujours une méprise. Pourquoi? Parce que l’on s’impose alors, au lieu de se libérer à bon compte de l’illusion religieuse, la charge infiniment plus lourde de devoir déboulonner ensuite leur dépouille: l’image. Critiquer les dieux était d’une simplicité enfantine : ils n’étaient guère, expliquait-on, que des images, moyennant la définition subséquente de l’image comme illusion, fantasme, projection, ou comme on voudra dire. Mais une fois l’image rapatriée, vidée de ses prétentions anagogiques, réduite au statut de pure configuration (Gebild, comme dit Rilke), elle se met contre toute attente à faire question comme telle pour la première fois. La dénonciation de l’image comme mirage n’a fait que rapprocher le mirage de nous, et une critique qui niait être dupe lorsqu’il était au ciel se perd en lui dès qu’il gît sur la terre: le mirage n’est vraiment mirage qu’à partir du moment où l’image, n’étant plus vécue comme image, sombre dans l’“évidence” et va de soi. Bref, la critique des images a conduit à capituler devant l’image. Car l’image – et c’est ici le philosophe Malévitch qui tire la leçon de l’aventure –, ce n’est seulement les images, les effigies des vieilles divinités, les cuisses des Apollons tant abhorrés par Malévitch, tant de beaux blocs de marbre gaspillés, mais c’est aussi et surtout une région intentionnellement bien délimitée, de l’étant et un mode de celui-ci. La survie de l’eidôlon comme imago pose une énigme que la mort des idoles n’a fait qu’aiguiser.

    Le monde des dieux était coextensif au monde des images. En balayant le premier, en le déboulonnant de sa place pour le jeter à

    terre, on s’est retrouvé face à place avec le second comme problème. Car “dieux” et “images”, ces deux mots sont des synonymes, et ce qui vaut des uns vaut des autres, notamment la dernière phrase :

    “S’il les faisait partir (les dieux) de la terre, la situation serait pour lui, là encore, sans issue: les ayant fait partir de la terre, ils s’envoleront au ciel”,

    phrase qui, transposée des dieux aux images, signifie : il y a une transcendance irréductible de l’image en tant qu’intentionnelle qui, quelle que soit la place où on veut loger cette image, terre ou ciel, provoque irrémédiablement son maintien dans un certain en face, dans le lieu de l’image. Chassée de la terre, l’image miroitera de nouveau au ciel ; chassée du ciel, l’image persiste et trouve même une vitalité nouvelle, elle submerge le monde moderne. La critique de la religion, faute de prendre au sérieux le problème de l’image, a eu cet effet inattendu : contraindre l’homme à assumer la spécificité phénoménologique de ce que Husserl, avant Malévitch, a isolé sous le nom de “conscience d’image”. Si “les dieux” ne sont que fantasmagorie, la phantasia elle-même est une réalité indétrônable. La caducité du contenu a mis à nu l’irréductibilité du mode.

    Mais n’allons pas trop loin dans cette voie, puisque Malévitch lui-même, réservant cette problématique, fait mine de négliger son propre concept de l’image pour épouser stratégiquement le concept adverse. Il décrit et ironise. Pour ce faire, son premier soin sera de fixer d’abord l’aspect sous lequel l’image indestructible sévit dans un monde qui, au lieu de la découvrir comme telle en sa transcendance, la prend désormais comme allant de soi. L’image, sous sa plume, garde encore ici un sens restrictif, celui de forme. Forme, c’est en effet le nom qu’a repris l’image dans la modernité:

    “L’image, n’est-il pas vrai, c’est une certaine forme dans laquelle est mise en forme la matière”

    L’image informe cette matière comme “l’âme et le corps”, entendons (probablement), comme l’âme, en bonne métaphysique d’École, informe le corps. Or la forme, Issakov y tient: selon lui,

    interprète Malévitch,

    “l’existence est mise en forme par l’artiste”,

    de sorte que le peintre n’a aucune peine à ironiser:

    “Les images (entendons : les formes) existent (selon vous) “dans la poussière idéaliste”” (…) “Pourquoi donc alors Issakov me reproche-t-il (de façon pas tout à fait exacte) d’affirmer le droit de l’artiste à mettre en forme l’existence et non le contraire?”

    Faut-il comprendre qu’accusateur et accusé ont enfin trouvé un point d’unanimité ? Nullement, comme le prouve la parenthèse que nous venons de souligner, et qui suffit déjà à nous faire pressentir que l’interprétation de l’art comme “mise en forme” ne saurait satisfaire Malévitch comme elle satisfait Issakov. Pourquoi donc? Sans doute parce que cette fonctionnarisation de l’image dans le rôle de la forme, chargée d’informer le matériau qu’est l’être comme social, constitue le manquement le plus grave qui se puisse concevoir à la tâche à l’instant délimitée: faire face à l’image comme “corrélat” de la vie de l’homme moderne. Et ce qui trouble ici Malévitch, c’est le fait que la forme, plus que tout autre étant, fasse éminemment l’objet de cette fonctionnarisation. Que l’information soit le produit par excellence, c’est sans doute devenu, au soir du XXe siècle, un truisme sociologique, quoiqu’encore impensé. Mais Malévitch, à la date où il parle, est prophète : il saisit sur le vif l’avènement de la forme au rôle d’information, et surtout il s’interroge l’un des premiers sur le privilège qui échoit à ce concept à l’intérieur de la mise en service générale de l’étant. Pourquoi l’organisation de l’existence prolétarienne implique-t- elle avant tout sa “mise en forme”? Et quel pire péril pour l’art, dont c’est ici la vraie mort? Autant de questions qui, dans une optique heideggérienne, ne sauraient être adéquatement déployées que sur le fond de la question plus générale de l’essence de la technique. Mais si Malévitch l’aborde autrement , il ne la vit pas moins profondément : attentif au destin du Bild menacé de réquisition informationnelle, il nous rappelle que la perte de contrôle du monde passe aussi par la perte de conscience d’image.

    D’où le sens de la parenthèse, que l’on peut ainsi développer : si l’attribution à Malévitch par Issakov d’une doctrine de la nécessité d’une production de formes est inexacte, c’est parce que la forme, chez Malévitch, se refusera justement à devenir informante. Si elle s’y résignait, elle ne serait, comme il est maintenant clair, que la retombée technique de l’ancienne image, enrôlée pour la construction du Weltbild prolétarien. Nous sommes d’accord , dit Malévitch, Issakov et moi, sur le fait de l’inéluctabilité de la forme, mais un tel fait, dans sa pensée et dans la mienne, se charge d’une signification exactement opposée : Issakov souscrit à son insu à une nécessité purement métaphysique, celle de la production massive de formes informantes et illustrantes, qui, au cours du siècle, deviendront informationnelles, puis informatiques. Moi, au contraire, je respecte une spécificité intentionnelle de l’image dont la puissance de la forme n’est que l’avant-plan; je sais que l’homme, en tant qu’existant, est en rapport fondamental à un “imaginaire” qu’aucune critique de l’idéologie ne peut évacuer, et je tente justement de débarrasser cet imaginaire des images pour la hausser, comme on va voir aussitôt, à la dignité de l’iconique, du Bild véritable.

    Bref, à une même nécessité historiale – le caractère incontournable d’une relation de l’homme à la sphère du Bild – viennent répondre deux attitudes contradictoires: chez l’adversaire, la soumission, vécue comme triomphe, à l’invasion technique des formes, prétendument vidées de leurs prestiges idéologiques : chez Malévitch, une tentative de renverser le sens de cette nécessité tout en la respectant : l’image se révélant un existential fondamental, efforçons-nous de méditer l’impossibilité positive de la “détrôner”, et, au lieu de n’y voir que le signe d’un insuffisance “critique”, trouvons un rapport libre à cet indétrônable. Si nous y parvenons, peut-être alors que l’image ne sera plus asservissante, ou enlaidissante, mais anagogique : libératrice.

    Ultime confirmation de ce refus malévitchien de la forme informante, qui écartera de nous, nous l’espérons du moins, le soupçon de “mettre” dans ces quatre pages ce qui n’y est pas – comme si la

    recherche du non-dit d’un écrit malévitchien pouvait se contenter de toiser l’apparente pauvreté de ce qui s’y dit en avant-plan :

    “D’ailleurs, je ne puis trouver dans ma brochure les mots : “et l’artiste créateur qui revêt d’une forme le chaos des émotions”, visiblement ce sont les paroles de S. Issakov.”

    Comprenons, mon interprétation de l’art ne consiste point, en maintenant sa vocation “informante”, à lui assigner simplement un objet nouveau, qui serait l’émotion et non plus le réel social, mais au contraire à modifier sa vocation en lui interdisant d’informer quelque objet que ce soit ! L’émotion, loin d’attendre que l’on la vête d’une forme, est “élément formant”, selon l’expression des écrits pédagogiques de Malévitch, ce qui signifie tout sauf : élément formel. La présence, dans ce volume, d’un nouvel état du texte grandiose de Malévitch Sur la poésie peut momentanément nous dispenser d’aborder cette doctrine : l’opposition de la poésie formante et de la poésie informante qu’on trouve dès la première page de cet écrit capital suffira en tout cas à convaincre que le concept malévitchien de la forme n’est pas moins distant du formalisme que du productivisme d’Issakov.

    III

    Mais quel rapport peut-il bien exister entre cette dispute de mots sur la forme et l’image et la critique de Marx par Malévitch ? C’est la question même de l’unité du Poussah.

    Et d’abord, résumons-nous. Il nous est apparu deux choses essentielles :

    1. Le problème de l’existence ou de la non-existence des dieux n’intéresse pas Malévitch. Ce qui importe à ses yeux, c’est que le rapport de l’homme aux idoles (nous ne parlons pas ici, comme il a été dit, du Dieu non objectif), a toujours été rapport à l’image, ce que ni Feuerbach, ni Marx n’ont aperçu, occupés qu’ils étaient

    uniquement par le contenu anthropologique du dogme (Feuerbach) ou par le processus de l’aliénation (Marx). Or, le peintre assiste à un pompeux déboulonnage des dieux et constate : cette opération ne fait que confirmer le caractère inexpugnable de l’image en tant que corrélat “intentionnel” de la vie humaine.

    “Dieu, comme image, n’est pas détrôné”,

    dit le texte, ce qui signifie : l’image détrônée comme Dieu n’est pas détrônée (ni détrônable) comme image. Autant dire que l’irréductibilité de l’image donne comme un avant-goût de celle du vrai Dieu, du Dieu-repos du traité de 1920. Ajoutons bien sûr que ce mot “intentionnel” vient de nous et non pas de Malévitch : si nous le risquons, c’est fort de la conviction (conquise ailleurs) que Malévitch, même s’il ne parle point le langage de Husserl, a atteint la notion d’inobjectivité au fil d’une méditation de type phénoménologique plus vulgairement appelée “peinture”.

    2. Loin d’être découvert comme un existential riche d’enseignements cachés, le Bildbewusstein, le rapport à l’image, également le peintre-penseur, n’est point assumé par la modernité. Au contraire, il se perd, s’exténue. Le besoin des images est confondu avec une simple nécessité sociale. La production en série des formes n’est justifiée que par l’obligation d’”informer” la masse et d’illustrer sa nouvelle existence. En ce sens la révolution, comme toute l’humanité occidentale quoi qu’il lui arrive politiquement, est “idéaliste”, il n’y a pas moyen de faire autrement: le matérialisme, n’étant nullement un monisme ontique de la matière, inclut, en tant que pensée technique, un rapport à l’idée (idéa) devenue Gestalt, configuration, modèle, module, schème, schéma, structure, forme, etc., le tout produit en quantité suffisante. Bref, la poussière idéaliste continue à tourbillonner à la surface de la terre. C’est l’atmosphère qui nous préserve, en Occident, du feu solaire, mais aussi qui nous sépare, comme un “abat-jour”, du vaste espace où le vrai Dieu habite.

    En somme l’image indétrônable, chance de l’homme, est devenue, comme forme, sa prison. En quel sens elle pourrait redevenir une chance, seule la phénoménologie (et la théorie spirituelle) de

    l’expérience iconique, bien sûr, pourrait nous l’indiquer. Affirmer ou nier que cette phénoménologie “se trouve” dans les écrits de Malévitch n’est d’ailleurs pas une question de constat littéraire, mais d’interprétation du non-dit de ces écrits.

    Mais Marx dans tout cela ? L’être et l’être-conscient, et la détermination de l’une par l’autre ? Même si, apparemment, Malévitch les a un peu oubliés, et nous aussi à sa suite, il prétend pourtant ne pas s’en être éloigné tant que cela, puisqu’il demande ex abrupto au huitième alinéa:

    “Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence? Qu’en pensez-vous, camarade Issakov?”

    On sera peut-être tenté de régler la question du sens de ces lignes en n’y découvrant que de la plaisanterie. Et de fait, elles ne contiendraient rien de plus si Malévitch n’y avouait qu’une ignorance négative : si la conscience détermine l’être ou l’être la conscience, je n’en sais rien, je n’en ai cure et cela n’a pas en soi d’intérêt. Mais le style dialectique adopté par le peintre nous laisse aisément soupçonner que le sens de sa question est tout différent. Ce qu’il semble dire, c’est ceci : dans la perspective ontologique plus vaste que la problématique de l’image vient d’ouvrir, l’alternative sommaire de la détermination de l’être par la conscience ou de la conscience par l’être n’a plus d’intérêt. Cet intérêt qu’elle pouvait avoir, elle l’a perdu. La question marxienne, par conséquent, n’est nullement évacuée quant au contenu, mais c’est plutôt la façon de questionner du “marxisme” qui se trouve désormais frappée d’inanité. L’être, la conscience, Malévitch ne dit point que ce soient des mots vides, et que l’ontologie, en tant que préoccupation, soit un leurre. Il dit au contraire, si nous daignons prêter l’oreille au contexte général de sa question, que celui qui a pris acte du caractère indétrônable de l’image comme mode ontique est peut-être mieux armé pour faire

    face à “l’alternative” marxienne. C’est ce qui nous reste à montrer, en lisant pour cela la phrase la plus importante du Poussah, négligée à dessein jusqu’ici, celle qui forme le noyau vivant d’une dialectique dont les moments plus haut examinés demeuraient périphériques :

    “L’âme vole vers Dieu à partir précisément de l’image ici-bas pour aller vers la Réalité au ciel. De la sorte, la religion va plus loin que S. Issakov, elle ne fait que tenir ici-bas l’homme devant l’image et, après la mort, “l’âme”, comme essence, va non pas vers l’image, mais vers la “Réalité”.”

    Sous prétexte de se défendre, décidément, Malévitch aggrave son cas : il n’est d’aucune affirmation, dans son texte, qui menace autant que celle-ci d’attirer sur lui le grief d’endurcissement idéologique, de récidive religieuse. Si la religion va plus loin qu’Issakov, n’est-ce pas elle que Malévitch dresse désespérément contre le socialisme ? Et quel moyen plus singulier, plus incohérent, apparemment, pour exorciser l’emprise des images terrestres, du nuage de poussière idéaliste, que de revenir au point de départ, et de refaire droit aux images sacrées? Le Poussah prétend-il donc remettre en question l’apport de la “critique de la religion”? Serait-ce un écrit réactionnaire? Surtout qu’il y a bien pis:

    1. Non seulement l’idée qu’exprime ici Malévitch est traditionnelle, mais elle est même canonique. Car notre dernier extrait est une quasi-citation des décisions du VIIe concile œcuménique, contre les iconoclastes (deuxième concile de Nicée, en 787) :

    “D’autant plus souvent (le Seigneur, la Mère de Dieu, les anges, les saints…) sont vus grâce à la figuration iconique, et d’autant plus ceux qui contemplent ces images sont élevés à la mémoire et au désir des prototypes, tendent à les aimer et à les honorer de leur vénération, non pas cependant de la véritable latrie conforme à notre foi, laquelle ne doit revenir qu’à la nature divine, etc.” (cf. Enchiridion symbolorum, no 302 .)

    2. Si la forme était récusée par Malévitch (lorsqu’il reproduisait l’argumentation matérialiste) sous prétexte qu’elle se surajoutait de l’extérieur, d’en haut, à la réalité matérielle, à l’être social et ainsi lui juxtaposait un monde idéaliste” quoique terrestre, n’est-il pas aberrant qu’il lui oppose maintenant une image dont il avoue en même temps qu’elle n’est qu’une étape transitoire (une “ressemblance”) vers la Réalité spirituelle? Forme et image paraissant partager l’une comme l’autre la même condition de secondarité déchue par rapport à une réalité, matérielle ou spirituelle, qu’importe, l’on s’étonne que la seconde puisse être dressée contre la première. “Vêtement” idéal d’une réalité matérielle, telle est la forme, “vêtement” matériel d’une Réalité spirituelle, telle est l’icône. Dans un cas comme dans l’autre, le décalage ne persiste-t-il pas entre le modèle et la “mise en forme”?

    À ce scrupule tout formel, il est aisé d’objecter deux choses: d’une part, Malévitch n’invoque ici l’exemple de l’icône qu’à titre d’antithèse purement dialectique. Il ne prétend nulle part que le rapport icône-réalité spirituelle lui paraisse normatif en tant que l’icône est une ressemblance, et la ressemblance d’un certain “objet” privilégié. Ce n’est pas en tant qu’image de quelque chose que l’icône l’intéresse, tout de même qu’il n’oppose point la dignité du prototype religieux à la bassesse d’autres prototypes. Il ne s’agit visiblement pas dans son esprit d’opposer un prototype à un autre. D’autre part, à ses yeux, le “commun” décalage de l’icône et de la forme par rapport à leur prototype revêt, ici et là, une signification distincte, et c’est même là, pensons-nous, que réside le nerf de sa lapidaire et énigmatique démonstration.

    En effet, souligne Malévitch, tandis que l’imagerie matérialiste, malgré son caractère prétendument terrestre, immanent, illutratif, iconographique, n’arrive pas à se dépasser elle-même vers la réalité matérielle qu’elle voudrait exprimer, où elle voudrait s’anéantir, mais devient une nouvelle réalité idéaliste (éviction de la réalité par l’information en tant que nouvelle couche), l’icône, à l’inverse, sait s’effacer, s’abaisser, s’anéantir devant et au profit de son prototype, dont le caractère religieux, dans l’optique présente,

    n’a pas grande importance. Bref, le mouvement psychagogique a bien lieu avec l’icône, alors qu’avec la forme informante s’installe la tautologie de l’information pour l’in-formation, exemple privilégié de “volonté de volonté”, comme dira Heidegger quelques années plus tard. La ressemblance “formelle” du réel devient le double du réel, et même le réel par excellence. On voulait célébrer la production, l’on ne fait qu’alimenter la consommation des formes. L’icône, en revanche, qui intéresse plus Malévitch en tant qu’image qu’en tant que chrétienne, possède au moins ce mérite qu’elle se sait comme forme inadéquate à un contenu “transcendant à toute image”, et qu’elle sait faire office de chemin vers ce contenu, au lieu de s’imposer comme sédiment imperméable entre l’homme et la Réalité.

    Forme, contenu, ectype et prototype, n’ayons pas peur de ces mots, même s’il est aujourd’hui de mode de les stigmatiser. Oui, l’icône se sait dépendante d’une “Réalité” et Malévitch ne songe pas à le lui reprocher. Car ce dualisme de la ressemblance et du prototype n’est pas un mal en soi. Ce n’en devient un que lorsque, comme on vient de le dire, les formes, se solidifiant en région nouvelle, doublent l’être social au lieu d’y conduire, restaurent sur la terre la scission d’un monde sensible et d’un monde intelli- gible – d’un monde de la “grossière production matérielle” et d’un monde de la laide production formelle. Alors, comme dit Novalis, là où il n’y a plus de dieux, règnent les fantômes, entendons les phantasmata.

    Peut-être maintenant commençons-nous à comprendre en quel sens Malévitch peut se permettre sa question abrupte à Issakov sur l’être et la conscience, sans compromettre pour autant l’unité de son propos. Que l’œuf sorte de la poule, que la poule sorte de l’œuf, que l’être soit déterminé par la conscience ou la conscience par l’être (social), l’essentiel, veut dire Malévitch, est que l’on part ici et là d’une dualité ; il y a l’être et la conscience, il y a d’un côté le noein, de l’autre côté l’einai, ou bien, en transposant, il y a d’un côté le réel et de l’autre côté les formes qui l’informent, tout en étant régies par lui en tant qu’elles l’imitent de façon

    “réaliste”. Dualisme du réel et de la forme, dualisme de l’être et de la pensée, c’est après comme avant l’ennemi métaphysique et artistique sur lequel Malévitch concentre son attention et ses assauts. Le poussah, le nuage de poussière qui s’envole au moindre souffle et reprend de la hauteur, signifiait tout à l’heure positivement l’incontournabilité de la corrélation de l’existence humaine à l’image, il signifie maintenant négativement cet entêtement à placer la conscience au dessus de l’être qui la détermine. Or Malévitch, et nous accédons ici au cœur de sa doctrine, Malévitch veut que cesse cette thèse spontanée de la conscience comme distincte de l’être. Le suprématisme, ou l’Abstraction, ce n’est rien d’autre que l’entreprise, profondément apparentée sur ce point à la phénoménologie heideggerienne, pour faire faire résolument à la conscience (et à l’œuvre) sa sortie dans l’être, pour la conduire à sa perte dans l’être. “Briser l’abat-jour bleu”, cela n’a pas d’autre sens que remonter l’icône au prototype. En vérité, la tâche n’est d’ailleurs plus de remonter vers quoi que ce soit, ni de descendre vers l’être en tant que social, car il n’y a plus l’être (l’étant) matériel ou spirituel, il n’y a plus que l’être (en sa vérité) in-objectif, vers quoi il faut percer. Or si ce “prototype” d’un nouveau genre ne peut plus être appelé un modèle, pour la bonne raison que ce n’est plus un objet, cela n’entraîne point l’impossibilité, ni la superfluité d’“icônes” d’un nouveau genre : les icônes suprématistes, abstraites. Celles-ci, loin de fournir à la conscience la pâture de formes qui lui refléteraient sa condition sociale, ne s’adressant plus en l’homme qu’à la pure existence, la pure extériorité : d’un mot – mal famé – à la liberté.

    Car ce que nous appelions (en songeant à Husserl, et aussi à ses continuateurs, tel Sartre et Fink) l’irréductabilité de la conscience d’image doit avant tout être interprété comme un rapport existentiel de l’homme au vrai transcendant. Non certes au “transcendant” des dieux objectifs, des idoles, légitimement brisé par la révolution. Mais au transcendant qu’est l’être lui-même comme lieu de repos d’un nouveau Dieu, celui que le crépuscule des idoles non seulement laisse indétrôné au sens négatif, mais

    révèle aussi comme positivement indétrônable. “Si nous vainquons Dieu, dit Malévitch, nous deviendrons nous-mêmes dieux”. Puisse ce malheur nous épargner ! – tel est le sous-entendu de cette phrase redoutable. Devenir nous-mêmes des dieux, c’est nous nourrir de la terrible illusion que le surhumain, la conscience de l’homme comme exploitant de la terre, a pris la place de Dieu. Mais écoutons à ce propos Heidegger:

    “Morts sont tous les dieux : maintenant nous voulons que vive le surhomme” (Ainsi parlait Zarathoustra, fin de la première partie).

    “Une pensée grossière, dit Heidegger, pourrait s’imaginer ici que, selon ce mot de Nietzsche, la seigneurie de l’étant passe de Dieu à l’homme, ou, pour le dire de façon plus grossière encore, que Nietzsche installe l’homme à la place de Dieu. Ceux qui raisonnent ainsi pensent décidément bien peu divinement au sujet de l’essence divine. Au grand jamais l’homme ne peut se placer à la place de Dieu, parce que l’essence de l’homme au grand jamais n’atteint le domaine essentiel (Wesensbereich) de Dieu. En revanche, il peut se produire quelque chose de bien plus inquiétant, mesuré à pareille impossibilité, quelque chose dont c’est à peine si nous avons commencé à percer le sens. La place qui, à penser métaphysiquement, échoit à Dieu en propre, c’est le lieu de l’effectuation et de l’entretien causal de l’étant comme créature. Ce lieu de Dieu peut rester vide. Au lieu de lui (statt seiner) peut s’ouvrir un autre lieu – lui répondant métaphysiquement –, qui n’est identique ni avec le domaine essentiel de Dieu ni avec celui de l’homme, un lieu avec lequel, toutefois, l’homme trouve une relation insigne. Loin que le surhomme puisse en quoi que ce soit prendre la place de Dieu, la place où pénètre le vouloir du surhomme est un autre domaine, le domaine d’une autre fondation de l’étant en son être autre. Entre-temps, cet être autre de l’étant est devenu – et cela signifie le commencement de la métaphysique moderne – la subjectivité.”

    Ce passage de Heidegger, bien plus précisément que nous n’avons ici le temps de le montrer, fait écho à Malévitch. Et surtout

    par la distinction qu’il institue entre quatre lieux : le lieu essentiel du divin, en d’autres termes le repos suressentiel du Dieu malévitchien ; ensuite le lieu du Dieu-cause suprême de la théologie rationnelle ; ensuite le lieu de l’homme. Or, souligne Heidegger, aucun de ces trois lieux ne se confond avec celui du surhomme, qui, bien que “répondant métaphysiquement” au second, est d’une absolue nouveauté.

    Or, il n’est rien dans ces lignes que Malévitch ne “sache”, et c’est pourquoi elles peuvent nous servir après coup de révélateur providentiel de sa propre pensée. Passons sur la différence des deux premiers lieux, plus que familière au peintre-penseur. Toute sa méditation, dans le Poussah, se consacre au troisième et au quatrième, au lieu de l’homme et au lieu du surhomme “révolutionnaire”. Et ce sur quoi il met l’accent, c’est sur la nécessité, pour ce surhomme, de trouver un lieu qui, justement, ne se confonde pas avec le lieu du Dieu métaphysique : en d’autres termes, sur la nécessité vitale, pour cette nouvelle figure de l’homme, d’accéder – puisqu’il ne peut plus et ne doit plus faire autrement que d’y accéder – ; à l’“autre domaine d’une autre fondation de l’étant dans son être autre”. Loin d’opposer la religion à l’avènement du surhumain, dans un geste de nostalgie et de timidité, Malévitch redoute donc que le surhomme ne reste inférieur à lui-même ! Qu’il ne soit qu’une caricature, qu’une singerie du Dieu-économe de la tradition. Qu’il reste, comme dit Nietzsche de Zarathoustra, “un vieil athée”.

    Ainsi la relation au Dieu indétrôné ou in-objectif n’est pas proposée par Malévitch contre l’avènement du surhumain, mais est conçue par lui comme la plus extrême plénitude de cet avènement. Comme le Dionysos de Nietzsche, ce Dieu à venir n’est digne que d’une humanité qui aura préalablement dépassé sa prétention “idéaliste” à mettre en forme sa propre existence en tant que sociale. Ce qui ne signifie d’ailleurs nullement – et ici la difficulté atteint peut-être son comble – que la “foi” inobjective de Malévitch se puisse, comme celle de Nietzsche, accommoder de la volonté de puissance. Bien au contraire, elle requiert, comme dit Suprematismus (c’est-à-dire

    les écrits posthumes, encore inédits en russe) la “liberté comme non-volonté” (Willenlosigkeit)

    L’analogie Nietzsche-Malévitch, par conséquent, réclame un sérieux correctif: d’une part, Malévitch assume comme Nietzsche le surhumain, et c’est en l’assumant que, comme Nietzsche encore, il apparaît comme un “philosophe passionnément en quête de Dieu”. Mais d’autre part, la figure nietzschéenne du surhumain n’est pas celle qui, aux yeux de Malévitch, peut passer pour la figure définitive, “suprême” de l’homme. Bien au-delà de la volonté de puissance, il y a, secret encore réservé, une autre liberté, celle de s’élancer extatiquement vers l’être, ou mieux encore vers le Rien, lui-même “libéré”. D’où cette deuxième thèse, sur laquelle nous n’aurons point à revenir : le lieu du surhumain, que Nietzsche nomme “la terre” sans la penser thématiquement comme “autre domaine”, ce lieu reçoit de Malévitch, comme de Heidegger, le nom de l’être lui-même. Là où Nietzche laisse le surhomme sans monde, et laisse indécis son rapport nouveau au divin, Malévitch parvient à élaborer une pensée de la mondanéité du surhomme, et à y inclure une nouvelle figure de Dieu.

    En voilà assez, pensons-nous, pour persuader le lecteur qui voudra bien aborder les textes ici traduits hors de tout préjugé sur leur prétendue “situation historique”, que la spiritualité qui les anime, d’une part existe (ne trouve-t-on pas dans Sur la poésie une théorie développée du sacrement !), d’autre part engage résolument la pensée au-delà des perspectives nietzschéennes. Or, comment nommer un tel au-delà, sinon “phénoménologie”? Comment se refuser à la révélation que le suprématisme est une pensée trans- métaphysique ? Comment enfin résister à la tentation d’un nouveau

    rapport à Dieu, que phénoménologie et suprématisme, en dialogue silencieux et inconscient, conspirent avec la même ardeur à nous proposer comme le seul accomplissement possible de la surhumanité que nous sommes, du moins lorsque nous acceptons que la “domination de la terre” n’en épuise pas la grandeur et les possibilités ?

    *

    1. La conscience d’image est à la fois résidu et annonce du rapport à un monde ; 2. la structure d’autoanéantissement de l’image, loin de la frapper d’évanescence, de la réduire à un signe sans épaisseur, constitue l’essentiel de sa dignité ; 3. il n’est de véritable image que l’icône d’un prototype in-objectif ; 4. il n’est d’in-objectif que l’être (ou le Rien), et un Dieu-Rien dont les chrétiens ont su quelque chose, depuis Grégoire de Nysse jusqu’au fameux Deo non competit esse de Maître Eckhart; 5. le surhumain, s’il ne fait la sortie (extasis) vers ce Rien et vers ce Dieu, se condamne à l’impiété, pis encore, à l’infra-humanité qui ravage bêtement la terre et demande à l’art de célébrer le ravage par la hideur d’une “mise en forme” universelle ; 6. ce n’est plus une conscience, chez le surhomme malévitchien, qui est en rapport à l’être, ce n’est même plus une pensée, c’est une liberté ou encore, pour reprendre un mot de Heidegger toujours incompris, une ek-sistence.

    Voilà, croyons-nous, le non-dit du Poussah. Libre évidemment à nos herméneutes de prétendre que nous prenons nos désirs spéculatifs pour des réalités textuelles, et de rabaisser l’opuscule considéré au rang de document intéressant sur les “problèmes” de l’art et de la politique au cours de la révolution russe. Libre à l’historicisme, et à la maniaquerie politisée, de refuser de voir de la pensée là où il n’y aurait selon elle que des “querelles de Weltanschauungen”. Mais libre à nous également de ne point répondre à ce type d’objections, et même de les tenir d’avance pour nulles et non avenues, sans pour autant vouloir nous soustraire à une critique pensante. Une seule chose est certaine : quiconque nie la dignité, l’autonomie, la vitalité de la pensée, quiconque nie la liberté humaine n’entrera point dans Malévitch, et perdra tout au plus son temps à fouler les avenues,

    d’ailleurs richement peuplées, de l’“avant-garde russe”. Mais l’avant-garde à laquelle appartient historialement Malévitch, c’est peut-être cette libre avancée – cette “libre suspension”, disaient les maîtres victorins au XIIe siècle – dans l’Ouvert, qui, laissant la balourdise des révolutions faire du sur place, se presse à la vitesse du météore vers un “nouveau commencement”.

    IV

     

    Cela dit, pourtant, le problème ne fait pour nous que commencer, spécialement en France. Car enfin, si nous nous sommes permis de compter une analyse radicale de “l’attitude imageante” (l’expression est de Sartre) au nombre des possibilités essentielles de la phénoménologie, et bien entendu d’elle seule, nous ne nous dissimulons pas combien la maigreur de la contribution jusqu’ici apportée par la phénoménologie réelle à cette immense question pourrait faire hésiter le lecteur à partager notre foi en cette inépuisable fécondité de l’analyse intentionnelle. Faute de la place nécessaire pour remonter ici jusqu’au Vergegenwärtigung und Bild de Fink (qui d’ailleurs ne fait qu’effleurer son sujet et se termine en queue de poisson) et même à Husserl, prenons au moins le temps d’un bref examen de conscience : en domaine français, quel terrain a-t-il été réellement conquis jusqu’ici dans l’exploration de l’imaginaire comme néomatique, et le bilan des conquêtes passées peut-il en laisser sérieusement espérer de nouvelles? Question d’autant plus pressante que le beau programme tracé en par la phrase de Sartre qui nous a servi d’épigraphe n’a point fort stimulé, il faut l’avouer, des énergies que mobilisait de plus en plus la folle prétention de pénétrer, grâce à la “philosophie de Freud”, comme l’appelle aimablement Merleau-Ponty, les fameuses “structures anthropologiques” de ce même imaginaire : de telle sorte que toute l’attention s’est reportée pendant un temps sur le bric-à-brac symbolique, jusqu’à ce que l’actuelle réaction antijungienne choisisse plutôt de noyer, chez les amateurs de psychologie raffinée, la

    question de l’image dans celle, totalitaire et obsédante, du “fantasme”. Bref, tout se passe comme si, devant la négation sartrienne de l’inconscient, l’on avait pensé tout résoudre d’un seul coup en niant cette négation elle-même, et en substituant à la conscience d’image les images “de” l’inconscient.

    Mais quoi qu’il en soit de la valeur douteuse de cette substitution, que s’était-il réellement passé en pays phénoménologique ? Et surtout : pourquoi le premier travail moderne sur l’imaginaire, celui de Sartre précisément, devait-il être le dernier? Pourquoi, dès que posée, la question “existentielle” devait-elle retomber dans l’oubli ?

    Manifestement, cela s’explique par le fait que ladite question, à peine soulevée par Sartre lui-même, avait été plutôt traitée dans son livre que véritablement déployée. Elle avait reçu réponse sans que l’on parvînt à savoir exactement à quoi la réponse était donnée. Pour le dire encore mieux: traiter cette question, pour Sartre, cela signifiait seulement expliquer la fonction existentielle d’un imaginaire dont la spécificité avait certes été conquise par de remarquables analyses, mais non sans que, simultanément, cet imaginaire se trouvât frappé de secondarité. Étant entendu que l’imaginaire est une conscience originale, mais, si l’on ose dire, dérivée – originale mais non originaire -, à quoi cette conscience sert-elle? Quel rôle joue-t-elle dans une existence qui l’inclut, mais ne saurait reposer sur elle ? Voilà ce qui était demandé ; la question résultait donc de la réponse au lieu de la réclamer, ainsi que l’a parfaitement vu Merleau-Ponty :

    L’imaginaire. Il est pour Sartre négation de la négation, un ordre où la néantisation s’applique à elle-même, et par-là vaut comme position d’être quoiqu’elle n’en soit absolument pas l’équivalent, et que la moindre parcelle d’être vrai, transcendant, réduise aussitôt l’imaginaire.

    Ceci suppose donc une analyse bipartite: perception comme observation, tissu rigoureux, sans aucun “jour”, lieu de la néantisation simple ou immédiate –

    l’imaginaire comme lieu de la négation de soi.

    L’être et l’imaginaire sont pour Sartre des “objets”, des “étants”” .

    À défaut, comme on va le voir, d’être exhaustive, et même de toucher le défaut principal de L’imaginaire, cette critique n’en garde pas moins une précision remarquable. Car rien n’est plus vrai : la perception fournissait à Sartre une constant référence naturelle, jamais remise en question en sa primauté. Le comble de la perception était même atteint – cartésianisme rigoureux de Sartre – avec “l’intuition simple d’une pensée nue” (p.223), de sorte que perception empirique et perceptio d’objectivités pures pouvaient se liguer, dans le champ du “réel”, contre la grande fonction irréalisante de l’esprit, réduite à un statut ancillaire comme chez Descartes :

    “D’une part la perception (empirique) pose l’existence de son objet, d’autre part, les concepts, le savoir posent l’existence des natures (essences universelles, constituées par des rapports)” (p.231),

    tandis que l’imaginaire “présentificateur” (p.203) , créant par-là un véritable “danger” (p.225): le danger que la pensée, faute d’arriver à “maintenir la subordination des structures matérielles (imaginaires) aux structures idéales” (ibid.), ne “s’enlise” (p.229), ne se “laisse absorber par l’image comme l’eau dans le sable” (p.220); car l’image “porte en elle, nous avertissait Sartre, un pouvoir persuasif de mauvais aloi” (p.231).

    Par suite l’image, comme dans la géométrie de Descartes, devait demeurer un outil, dont les pouvoirs ostensifs constituaient un mal nécessaire. La variation imaginaire des Ideen était oubliée. Tout le travail de Sartre, s’il se proposait bien de creuser, en balayant “l’illusion d’immanence” (p.345) de la psychologie, “l’extraordinaire différence qui sépare du réel l’objet en image” (p.280-281), d’établir que “l’image et la perception représentent les deux grandes attitudes irréductibles de la conscience” (p.231), et même “s’excluent m’une l’autre” (ibid.) aboutissait à rabaisser ce dont il voulait exhiber le caractère irréductible. N’en déplaise à Aristote et à Kant, jamais cités, il était exclu que l’imagination pût fonder la perception, quelle lui fût condition de possibilité, puisqu’elle le

    contestait bien affectivement et magiquement. Sans doute, entre image et pensée, nous disait-on, il n’y a pas d’opposition, mais c’était “parce que l’une et l’autre se rapportent comme l’espèce au genre” (p.235) :

    “je perçois toujours plus que ce que je ne vois” (p.232).

    Mais il n’y aurait rien eu dans tout cela de bien grave, surtout dans la perspective malévitchienne qui est la nôtre, si Sartre, s’en tenant à sa problématique intentionnelle, n’en avait tiré – ce que semble ne pas apercevoir Merleau-Ponty – la conséquence transcendantale la plus funeste : le refus résolu de toute mondanéité de l’imaginaire. Or, que l’on ne s’y trompe pas: si la pensée de Malévitch ne parvient pas à exhiber, par-delà la notion “intentionnelle” d’inobjectivité comme analogon de l’irréalité sartrienne, la présence “sensible” d’un véritable monde sans objets, alors nous serions les premiers à radier sans appel Malévitch de la liste des penseurs essentiels. Mais s’il y parvient – si l’étude ultérieure de sa doctrine parvient à découvrir en elle cet apport explicitement formulé -, alors l’urgence de la présente digression n’en apparaîtra que mieux : la question fondamentale est de savoir si la phénoménologie, quels que soient ses résultats dans la défense de l’originalité de la thèse imageante, est consciente de la possibilité et de la nécessité de scruter l’image comme monde, ou encore, selon une expression déjà risquée, le lieu des images. Bref, si elle est capable et désireuse de nier – à son tour, mais bien différemment de la psychanalyse – la négation sartrienne que voici:

    “Lorsque nous parlons du monde des objets irréels, nous employons pour plus de commodité une expression inexacte. Un monde est un tout lié, dans lequel chaque objet a sa place déterminée et entretient des rapports avec les autres objets. L’idée même de monde implique pour ses objets la double condition suivante : il faut qu’ils soient rigoureusement individués ; il faut qu’ils soient en équilibre avec un milieu. C’est pourquoi il n’y a pas de monde irréel parce qu’aucun objet irréel ne remplit cette double condition” (p.254).

    Un “anti-monde” (p.261), tel est en effet le pseudo-monde des objets irréels aux yeux de Sartre. D’où question : cette conclusion peut-elle valoir comme normative pour toute phénoménologie possible de l’image, et dès lors le concept même de monde sans objets (entendons : sans objets “réels” au sens phénoménologique) s’oppose-t-il inexorablement au sérieux de l’analyse phénoménologique de la mondanéité ? Ou bien les limites étroites que Sartre impose au concept de monde sont-elles la seule cause de l’apparente incompatibilité qui s’installe ici entre phénoménologie et suprématisme ? Est-il certain que, comme dit encore Sartre, “l’irréel soit produit hors du monde” (p.358) , ou bien le monde lui-même ne pourrait-il se produire originairement dans l’irréel? Et si c’est cette dernière thèse qui est appelée à se confirmer, le “monde sans objets”, loin de s’offrir comme un autre monde, ne se révèlera-t-il pas comme une interprétation phénoménologiquement rigoureuse de la mondanéité de l’unique monde?

    “Pour moi l’être et l’imaginaire sont des “éléments”, poursuit Merleau-Ponty dans le fragment cité, c’est-à-dire non pas des objets, mais des champs, êtres doux, non thétique, être avant l’être.”

    Laissons à ces lignes le caractère énigmatique qu’elles garderont sans doute toujours. Merleau-Ponty était-il conscient de la possibilité de rétablir l’imaginaire en sa primauté, et ainsi de dépasser les données de ce que l’on a pu appeler l’École française de la perception ? Autant telle concession à Freud invite à en douter, ainsi que le caractère purement métaphorique du concept de “chair” et des analyses abstruses qui tentent de l’imposer, autant certains traits fugitifs, dans le Visible et l’invisible, paraissent relever le défi philosophique :

    “Pour étudier l’insertion de toute dimensionnalité dans l’Être, étudier l’insertion de la profondeur dans la perception, et celle du langage dans le monde du silence. Montrer qu’il n’y a pas de variation eidétique sans parole ; le montrer à partir de l’imaginaire comme soutien de la variation eidétique, et de la parole comme

    soutien de l’imaginaire”. (…) “Comprendre l’imaginaire par l’imaginaire du corps. Et donc non comme néantisation qui vaut pour observation mais comme la vraie Stiftung de l’être dont l’observation et le corps articulé sont variantes spéciales”.

    L’imaginaire comme champ, comme dimension, comme élément : même si le corrélat perceptif n’a pas complètement disparu, même si le genre dont l’image est l’espèce n’a changé que de nom (ce n’est plus la “pensée”, mais le sentir au sens charnel du terme), le progrès n’en est pas moins incontestable : sous le nom de “sens sauvage”, il est clair que Merleau-Ponty ne se serait pas borné à quêter le Lebenswelt, mais qu’il aurait mis en évidence non seulement une inobjectivité universelle de l’étant comme sensible, mais encore le caractère essentiellement “dimensionnel” in-fini du monde sensible. Aussi bien considérons-nous qu’une étude actuelle de Malévitch, outre qu’elle peut manifester la vitalité de la phénoménologie comme protagoniste privilégié du suprématisme, sera amenée à recueillir également, dans l’activité philosophique en France, l’apport le plus précieux et le moins exploité : une affirmation de l’irréel comme “être avant l’être”.

     

    Paris, 16 septembre 1975

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    “ ”

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  • EMMANUEL MARTINEAU (1946-2025)

    EMMANUEL MARTINEAU

    Une grande figure de la vie intellectuelle française et de la philosophie n’est plus de ce monde. Emmanuel Martineau s’est éteint à Boulogne-Billancourt le 3 février 2025. Je ne peux sans émotion, moi qui ne suis pas philosophe, oublier l’importance que sa voix, que sa parole, que son écriture, que son engagement ont été décisifs pour mon itinéraire intellectuel. Il a soutenu aussi le  travail de recherche de ma femme Valentine sur l’art ukrainien.

    Je suis fier de m’être battu  pour que l’Âge d’homme de Vladimir Dmitriјiević publie en 1977 son Malévitch et la philosophie, un livre pionnier qui, au-delà des éléments polémiques, à installé la pensée complexe et flamboyante de l’auteur du Monde en tant que sans-objet ou le repos éternel dans l’historialité de l’Abstraction.

     

    Deux lettres d’Emmanuel Martineau à Valentine et Jean-Claude Marcadé, 1977

     

     

  • Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXe – Édik Steinberg et Francisco Infante.2O17

    Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXe – Édik Steinberg et Francisco Infante. 2017

    On ne peut que se féliciter de voir que MNAM a commencé à faire entrer dans ses collections un ensemble important d’oeuvres de peintres, de sculpteurs, de plasticiens qui ont créé, dans la seconde moitié du XXe siècle, en dehors de l’art officiel que contrôlait la dictatoriale Union des Artistes de l’URSS, émanation du Parti Communiste de l’URSS, née de la suppression en 1932 de tous les groupements artistiques qui avaient marqué la vie artistique de l’Union Soviétique pendant les années 1920. Son dogme était une application étroite et réactionnaire du « réalisme socialiste » qu’avait défini de façon plus complexe le grand écrivain Maxime Gorki lors du premier Congrès des écrivains à Moscou en 1934.

    On peut dater du XXIe Congrès du P.C. de l’Union Soviétique, les 14-25 février 1956, c’est-à-dire quatre ans après la mort de Staline, le renouveau qui apparaît dans les arts plastiques russes, comme dans les autres domaines. Bien entendu, tout ce qui se fait en art passe par le contrôle de l’Union des Peintres de l’URSS et du Ministère de la Culture. L’art qui ne correspondait pas aux canons officiels n’a pu se faire entendre alors que dans des manifestations sauvages, telles ces expositions-éclairs de quelques heures, expositions qui étaient dues à l’initiative d’Instituts ou de civils et étaient fermées manu militari aussitôt qu’ouvertes. L’exposition de Mikhaïl Chémiakine à la cité scientifique d’Akademgorodok à Novossibirsk en 1967, venue après celle des grands artistes des années 1910 et 1920, Robert Falk, El Lissitzky et Filonov, était due à la témérité isolée du directeur d’alors de la galerie d’Akademgorodok – Mikhaïl Makarenko qui a été démis de ses fonctions et condamné à 8 ans de colonie pénitententiaire pour avoir entretenu une correspondance avec Chagall et pour spéculation. Le cas du sculpteur Ernst Niéizviestny est semblable. L’art cinétique a pu continuer à travailler officiellement dans la mesure où elle n’était pas considérée un art, mais comme une branche de la technique. Le groupe « Dvijéniyé » [Le Mouvement], très médiatisé par Liev Nusberg, dont un des représentants les plus conséquents est Francisco Infante[1], recevait des commandes officielles et eut des expositions autorisées – mais parce que l’on considérait leurs oeuvres comme ayant plus rapport à la technique qu’à l’art. De même pour l’autre groupe cinétique « Mir » qui était représenté par Viatcheslav Kolieïtchouk, toujours en activité, et Garry Faïf décédé à Paris en 2002[2].

    J’ai commencé à voyager en Russie à partir de 1966. Je m’occupais alors du grand peintre arméno-russe Georges Yakoulov. Une association pour faire connaître et approfondir son oeuvre avait été fondée par le peintre et parapsychologue Raphaël Khérumian qui avait été fasciné et avait été encouragé dans les années 1920 par la personnalité et la création du créateur et penseur des « soleils multicolores », ami de sa famille. Ma femme Valentine, elle, mettait une dernière main à sa thèse du troisième cycle qui traitait du renouveau des arts dans l’Empire Russe depuis l’anti-académisme des Ambulants juqu’à la première avant-garde d’avant la guerre de 1914. Je ne me souviens plus comment, dès le début, nous avons lié amitié avec un des lieux privés de l’époque à Moscou, l’appartement communal de la peintre Maria Viatcheslavovna Raube-Gortchilina (1900-1979) où régnait aussi le physicien Maxime Arkhanguelski (1926-vers 2010) qui travaillait alors dans l’atelier de restauration des icônes et s’était converti à la sculpture. Maria Viatcheslavovna Gortchilina était l’âme d’une sorte de salon, si ce terme ne jure pas trop avec la réalité d’un appartement communal soviétique d’alors, où se rencontraient des peintres (en particulier un ancien élève, entre autre, de Malévitch, Zénon Komissarenko, 1891-1980), des sculpteurs, des écrivains, des critiques, des religieux (nous y avons rencontré les pères Alexandre Mien’ et Sergii Jéloudkov, la peintre d’icônes, moniale dans le monde, Soeur Jeanne Reitlinger, qui avait alors déjà perdu la vue), tous séduits par la personnalité attachante de la maîtresse de maison qui ne se contentait pas de régaler à toute heure, après 16 heures, du fameux thé russe, mais animait les conversations sur la situation de l’art, excitait les esprits, enchantait par ses récits sur les années tourbillonnantes et contradictoires du début de la Révolution – ces fameuses « Années Vingt » où il semblait que tout était possible. C’est par l’intermédiaire de Maria Gortchilina et de Maxime Arkhanguelski que nous avons pu rendre visite à Boulatov, à Kabakov, visiter l’appartement-musée de l’art non-officiel d’Alexandre Glézer. Ma femme, qui était allée à Léningrad pour travailler dans les archives, avait rencontré le collectionneur Liev Katsénel’son qui lui avait dit que les deux artistes les plus intéressants de la capitale nordique à la fin des années 1960 étaient Anatoli Kaplan (1902-1980) et Mikhaïl Chémiakine. Nous avons ainsi rapporté à Paris de nos rencontres des oeuvres sur papier données par les artistes pour que nous les montrions en France. Il y avait des oeuvres des abstraits Youri Titov (né en 1928) et Alexeï Bystrénine, des abstractions lyriques de Zénon Komissarenko, des monotypes de Maria Gortchilina, des photographies des illustrations de Chémiakine pour Crime et châtiment de Dostoïevski et des récits de E.T.A. Hoffmann (en particulier pour Le chat Murr), un portfolio de lithographies d’Anatoli Kaplan pour des textes illustrés de Sholom Aleichem.

    Nous avons montré ces oeuvres à plusieurs personnes et, sur la recommandation d’Isabelle Rouault, à une grande galerie de l’avenue Matignon qui nous a dit que ces oeuvres étaient d’excellente facture mais que les artistes qui les avaient créées n’avaient ni passé ni avenir prévisible qui pût favoriser leur place dans le marché de l’art, car les collectionneurs étaient attirés soit par une signature connue, soit par des inconnus dont on pourrait suivre le développement, ce qui était improbable dans les conditions de l’URSS.

    Dina Vierny qui, en tant que Russe, s’était toujours intéressée aux artistes russes, mais à ceux qui vivaient en France (Pougny, Kandinsky, Poliakoff), car elle prétendait, comme beaucoup d’émigrés d’ailleurs (voir André Salmon[3]), que ce n’était qu’à Paris que l’on pouvait devenir un grand peintre ou un grand artiste. Elle a sans doute changé ce point de vue lorsqu’elle a assisté à la soutenance de thèse de ma femme Valentine aux Hautes Études en 1969 où une grande place était faite à la révolution opérée en Russie entre 1907 et 1914, ne serait-ce que par Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, Filonov, Tatline. Elle a pu entendre les membres éminents du jury, le grand fondateur de la sociologie de l’art française, Pierre Francastel, le directeur du Musée National d’Art Moderne Jean Cassou et la spécialiste de la littérature russe à la Sorbonne Sophie Laffitte, souligner l’importance de l’école russe du début du XXe siècle dans la naissance de formes inédites qui ont bouleversé les codes académiques. Certes, une impulsion décisive a été donnée par la peinture française impressionniste, post-impressionniste, fauve. Pour ceux qui ne pouvaient passer par les ateliers parisiens, il y avait la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, ouverte au public en 1909, qui offrait les plus grands chefs-d’oeuvre de Monet, de Cézanne, de Van Gogh, de Matisse, de Picasso.[4] Mais toutes ces novations venues des bords de la Seine ont été transformées en terrain russe et ukrainien par un substrat plastique totalement spécifique, celui de la peinture d’icônes, des images populaires xylographiées – les loubki, de l’art paysan ou artisanal dans l’Empire Russe.

    Dina Vierny, donc, à qui nous avons montré quelques spécimens du travail de nos artistes de Moscou et de Léningrad, a jeté un regard rapide et a déclaré avec le vocabulaire dru qui était le sien : « Tout cela, c’est de la merde! ». Cependant, comme elle avait l’intention de se rendre en URSS, en tant que résistante française, elle nous a demandé les adresses de nos amis Gortchilina, Arkhanguelski à Moscou, et Chémiakine à Léningrad. La suite – on la connaît. Je résumerai. Dina Vierny s’est entichée au début surtout de Chémiakine et d’Arkhanguelski. C’est ainsi que sa galerie rue Jacob présente en 1971 la première exposition de Chémiakine avec un superbe catalogue, tel qu’on en faisait alors pour les classiques de l’art universel… Dans mon article pour ce catalogue, je soulignais que la création de Chémiakine, un work in progress, était une variante contemporaine originale du mouvement typiquement pétersbourgeois du Mir iskousstva. Puis Dina Vierny organisa en 1973 l’exposition mémorable « Avant-garde russe à Moscou », car elle avait eu un choc en rencontrant Kabakov, puis Boulatov et Yankilevski. Elle n’oublia par les sculptures de Maxime Arkhanguelski qui avait été le premier trait d’union à Moscou, mais leurs relations se refroidirent[5], tandis qu’elle rompit avec éclat avec Chémiakine qui n’avait pas accepté les conditions du contrat qu’elle lui avait proposé et cessa de le représenter.

    J’ai eu et ai toujours de nombreuses amitiés avec quelques artistes venus de Russie et d’Ukraine. Je ne nommerai ici que William Brui, le sculpteur constructiviste-suprématiste Garry Faïf récemment disparu, ou encore l’Ukraino-Israélien Samuel Ackerman[6].

    Mais aujourd’hui, je voudrais présenter deux oeuvres qui me paraissent être parmi les plus considérables dans l’art russe de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’en ce début du XXIe. Il s’agit d’Édouard (Édik) Steinberg qui nous a quittés il y a cinq ans en 2002 et de Francisco Infante, né en 1943, qui travaille toujours à Moscou avec sa femme Nonna Goriounova. Je voudrais intituler cette présentation

    « LE CIEL ET LA TERRE DANS LA NOUVELLE ÉCOLE RUSSE DE LA FIN DU XXe SIÈCLE AU DÉBUT DU XXIe »

    Pourquoi cette appellation? Car il s’agit de deux artistes en apparence totalement différents, en tout cas en ce qui concerne leur picturologie, c’est-à-dire leur science du pictural.

    Édik Steinberg est un peintre dans le sens le plus complet de ce mot. Il poursuit la grande tradition de la peinture qui avait été déclarée périmée par Malévitch en 1920[7] et par les constructivistes soviétiques en 1921. Il s’agissait d’une attaque contre le tableau de chevalet qui avait eu un début historique à la fin du XIVe siècle et existait donc depuis cinq siècles. Mais si le tableau est daté historiquement, le pictural, (jivopisnoyé, selon Malévitch) existe depuis au moins 40000 ans, depuis les peintures pariétales de la préhistoire.

    Pour revenir à nos deux artistes russes : Édik Steinberg est un peintre de chevalet, Francisco Infante est un sculpteur d’un nouveau type, un sculpteur de l’espace. Dans les deux créations, le pictural en tant qu’organisation spatiale est à l’oeuvre, que ce soit sur un support matériel ou directement dans la réalité qui nous entoure, nature et architecture. Les deux artistes puisent leur source directement dans l’art de gauche historique dans l’Empire Russe et en URSS – Steinberg dans le suprématisme et le primitivisme, Infante dans le suprématisme et le constructivisme.

    Pourquoi les placé-je aujourd’hui sous le signe du Ciel et de la Terre? C’est un angle de vue qui n’épuise pas la polysémie de leur création. Je ne pourrai, dans le cadre de cette conférence, que donner quelques éléments qui permettent un dialogue visuel avec leurs productions artistiques.

    Je commencerai par une citation d’un article de 1989 de feu l’historien de l’art russe Sergueï I. Kouskov sur Steinberg (il a d’ailleurs aussi écrit sur Infante) :

    « Si dans sa toute première période (les années 1960) [Steinberg] n’a pas encore divisé le monde entre le ciel et la Terre […], vers la fin de ces années 1960 […] la structure plastique des méta-natures morte comme des méta-paysages s’est petit à petit cristallisée et s’est propulsée au premier plan.

    La série concrète (la ‘nature morte’, les coquillages, les pierres, les crânes, les oiseaux, les poissons et la géométrie blanche) s’est condensée en formant dans le tableau une sorte de Zone de la Terre et, dans le même temps, a mis de plus en plus à nu ses propriétés célestes en éclaircissant et illuminant les profondeurs des fonds.

    Dans la période suivante, la ‘méta-géométrique’, que l’on peut situer chronologiquement entre 1970 et 1985, c’est le Ciel qui, de façon évidente, est devenu premier. À ce sujet, ce n’est pas tant le Ciel perçu par la vision sensible, que le ciel des idées, celui de l’eïdos de Platon […]

    Les objets de la contemplation d’Édouard Steinberg sont les „corps des idées” géométriques, l’eïdos du cosmos platonicien et le milieu de leur site – un méta-espace. Le cube, la croix, la sphère, la pyramide, les lignes, les points, signes de la Terre et du Ciel dans cet espace, sont présents également comme les signes des principes élémentaires et des ‘degrés’ de l’expérience spirituelle, les formules des correspondances de « cela » qui est en haut et de « cela » qui est en bas, dont le sens s’est précisé pendant des millénaire, se manifestant à travers la diversité des cultures. »[8]

    Francis Infante, de son côté, à sa manière, a créé en 2001 une installation qui résume sa production des « faits d’art », ses artéfacts, installation qu’il a appelée « Entre ciel et Terre » :

    « Entre ciel et Terre est la maison de l’homme, son séjour qui s’est créé au cours des millénaires. Entre ciel et Terre il y a la nature, les hommes, ma famille, moi, tout l’art.

    Les impressions, reçues dans la vie et adaptées à la langue de l’art, permettent à l’artiste d’acquérir de temps à autre un point de vision claire, dans le rayon de laquelle se découvre une Nouvelle beauté. Cette beauté, de son côté, permet de dévoiler de nouvelles dimensions des sens éternels.

    Symboliquement, le ciel, c’est le signe du haut, de l’idéal.

    La Terre […], c’est le point de l’état des choses (ottchot), le commencement de la route.

    L’interaction des mouvements du réel et de l’idéal en art peut accompagner l’apparition de la forme artistique. Dans mon cas, c’est le système de l’artéfact. Les efforts pour créer des artéfacts, comme les artéfacts eux-mêmes […] sont fixés à l’aide d’un appareil photographique. Et de la même façon que les artéfacts eux-mêmes, ils peuvent comporter les indices d’un certain art-événement qui se produit dans l’espace entre ciel et terre. »[9]

    Voilà donc ce qui relie en partie Steinberg et Infante dans l’essence de leur iconologie, même si elle est totalement différente dans son incarnation : en effet, leurs oeuvres se retrouvent dans un lieu commun, celui d’un certain classicisme, ce qui veut dire intemporalité et pureté de l’idée et de la forme, plaçant l’art au-delà/en deçà des contingences socio-politiques et psycho-physiologiques.

    Le point de départ de la création de Steinberg et d’Infante est, pour une grande part, le suprématisme de l’Ukraino-Russe Malévitch, même si chacun d’eux a une interprétation personnelle du suprématisme.

    Prenons maintenant chacun de ces grands créateurs russes.

    Édouard Steinberg! Pardonnez-moi de m’auto-citer, mais je ne dirai pas mieux ici ce que j’ai écrit sur la situation de son art dans mon essai pour la monumentale monographie qu’a conçue sa femme Galina Maniévitch avec la contribution de Gilles Bastianelli :

    « Alors que l’art faisait, insidieusement, puis triomphalement, un retour cyclique à l’anecdotisme, à la dénonciation socio-politique, à la physiologie, l’apparition, à partir de la fin des années 1980, sur la scène artistique européenne et plus spécialement parisienne, d’un peintre qui ne faisait que de la peinture, que des tableaux, que du pictural, pouvait être considéré par la pensée dominante comme un anachronisme. Un artiste se réclamant de Malévitch à Paris, dans une galerie, la Galerie Claude Bernard dont le «profil» n’était pas, de façon prépondérante, celui d’une défense et illustration de l’Abstraction[10], cette révolution radicale au XXe siècle, qui rompait avec des siècles de figuration du monde sensible, un artiste, d’autre part, ayant une orientation métaphysique, ne pouvait qu’être regardé comme une espèce de survivance du passé. Et, de plus, dans l’Occident sécularisé, où se manifestait un rejet massif de toute Transcendance, cet artiste, le Russe Édouard, Èdik, Steinberg, n’a pas cherché à complaire à cette scène artistique dans laquelle il s’est retrouvé pendant les vingt dernières années de sa vie. »[11]

    Cette situation a été celle d’Édik Steinberg tout au long de sa vie en Russie même. C’est ce que souligne son épouse Galina Maniévitch au début de son essai biographique :

    « Lors du ‘dégel’ khrouchtchévien, à la fin des années 1950 et au tout début des années 1960, sont nées à Moscou quelques associations familiales-amicales d’artistes qui n’étaient pas tant liées par l’unité d’une position esthétique que par un moyen d’existence choisi existentiellement. Il y avait aussi des personnalistes-individualistes qui veillaient à leur indépendance par rapport à tels ou tels partis pris créateurs et amicaux. Ces originaux sans le sou et possédés par leur idée étaient unis par une seule chose – la non-acceptation radicale du mensonge socio-politique et de l’esthétique qui était la norme dans les années 1930-1950. On appelait ‘clandestinité’ cet état des artistes et des poètes dans l’art. On peut compter Édouard Steinberg plutôt parmi les représentants de la génération des personnalistes-individualistes solitaires; bien qu’il ait relié les sources de sa création à Taroussa, à la maison de son père [le poète] Arkadi Akimovitch Steinberg. »[12]

    Toute l’œuvre de Steinberg est une exaltation du monde vivant authentique, quand l’accent dans la perception du monde est déplacé de la vérité vers l’authenticité. Et cette authenticité se révèle le mieux au contact de la nature. On sait l’amour qui a lié l’artiste à la nature russe et à son univers. Steinberg est allé chaque année se ressourcer dans ce milieu naturel, en particulier dans cette petite ville de Taroussa à 130km au sud de Moscou, qui fut dans les années 1960, et après, un haut-lieu des rencontres poétiques. Taroussa est une «ville à la campagne» du centre de la Russie européenne, sur les bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iosif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. C’est là que Galia Maniévitch a favorisé la création d’un musée-centre culturel, filiale du Musée Pouchkine de Moscou.

    Mutatis mutandis, Édouard Steinberg a suivi dans cette immersion dans un site loin des inauthenticités des grandes villes un cheminement identique à celui de Gauguin, parti loin des « laides civilisations » vers la sauvagerie primitive impolluée.

    Cette référence à Gauguin va au-delà de l’anecdote existentielle. Ne pourrait-on pas appliquer à Édouard Steinberg ce que le critique d’art Gabriel-Albert Aurier écrit de Gauguin en 1891 :

    « Il a, un des premiers, explicitement affirmé la nécessité de la simplification des modes expressifs, la légitimité de la recherche d’effets autres que des effets de la servile imitation des matérialistes, le droit, pour l’artiste, de se préoccuper du spirituel et de l’intangible. »[13]

    Ce même Aurier n’a-t-il pas écrit de façon prémonitoire en 1891 dans son livre fondateur Les peintres symbolistes :

    « Les objets, c’est-à-dire, abstraitement, les diverses combinaisons de lignes, de plans, d’ombres, de couleurs, constituent le vocabulaire, d’une langue mystérieuse, mais miraculeusement expressive, qu’il faut savoir pour être artiste. Cette langue, comme toutes les langues, a son écriture, son orthographe, sa grammaire, sa syntaxe, sa rhétorique même, qui est : le style. »[14]

    L’oeuvre de Steinberg peut être divisée en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages d’animaux.

    Steinberg est passé par le feu purificateur de la bespredmietnost’, ce sans-objet suprématiste qui s’est manifesté entre 1915 et 1920, du Quadrangle noir appelé communément « Carré noir sur fond blanc », à la série des toiles « Blancs sur blanc » dont le fameux Carré blanc sur fond blanc qui se trouve au MoMA. Cela a permis à Steinberg de créer un univers méta-géométrique, c’est-à-dire au-delà de la géométrie où, sur la pure picturalité de la surface plane, vient s’inscrire un vocabulaire de signes élémentaires -cercles, carrés, croix, ovales, triangles, quadrangles. Le peintre se réfère sans ambiguïté au suprématisme malévitchien, il conjugue cet héritage strictement pictural dégageant des énergies métaphysiques inconnues jusqu’alors sous cette forme, à une volonté purement existentielle de dire en signes sa vision du monde et des choses. Il déroule inlassablement sa méditation, nous livrant des variations, à la manière d’un musicien, sur le thème de la vie dans ses manifestations les plus quotidiennes. D’une certaine manière, l’exercice de la peinture est pour lui ce qu’est, pour un écrivain, l’écriture d’un journal intime.

    Comme chez Malévitch, l’iconographie et l’iconologie de Steinberg tient de l’hésychasme, c’est-à-dire du repos et du silence. J’aime citer cette formulation de Saint Basile le Grand au IVe siècle après Jésus-Christ:

    « Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siôpôsa) à travers la représentation (mimèsis) »[15]

    L’héritage de Malévitch est principalement de l’ordre du formel, mais aussi du spirituel. Il n’adhère certes pas entièrement à la philosophie suprématiste, ce qui est normal puisque Malévitch vivait une toute autre époque. Ce qu’il a bien compris, c’est le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :

    «Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique.»[16]

    Certes, il interprète le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915 comme une expérience mystique tragique, celle de «la solitude sans Dieu», alors que Malévitch voyait dans « l’icône de [son] temps » la présence d’une absence, celle du Deus absconditus de la tradition théologique.

    Malévitch niait le monde des objets, affirmait que l’homme ne peut rien se représenter. Aussi a-t-il développé dans sa période suprématiste une géométrie imaginaire qui flotte dans l’infini blanc tandis que les couleurs sont des quintessences des couleurs de la peinture d’icônes, de la polychromie de la nature et des produits humains. Chez Steinberg, comme l’a bien vu Dmitri Sarabianov, ses toiles sont

    « une réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux ». « Le terrestre et le céleste s’y rapprochent », conclut Sarabianov.[17]

    Les éléments formels et colorés de Steinberg sont tout en transparence et en pacification. Les signes picturaux sont transformés en hiéroglyphes, ces formes de la « sensation mystérieuse et profonde » dont parle Delacroix dans son Journal à la date du 20 octobre 1853 :

    « Le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l’esprit dans l’ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c’est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l’harmonie de la couleur, et de tout ce que l’œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur et qui est un besoin de notre nature. »

    Je prendrai un seul exemple qui montre la différence entre le système géométrique imaginaire de Malévitch et le système méta-géométrique de Steinberg :

    Le panneau central du triptyque Solntsé [Soleil] de 1992 est constitué d’une bande noire où s’inscrit le croissant de lune, et d’un carré couleur blanc cassé sur lequel, légèrement oblique, est tracée une croix blanche sur laquelle est «crucifié» un triangle couleur blanc beige : on peut y voir une interprétation méta-géométrique-symbolique de la Crucifixion du Dieu-Homme. Là aussi, du point de vue iconologique, on constate ce qui différencie Steinberg de Malévitch. Chez Malévitch, c’est le carré qui est crucifié sur la croix dans la toile Suprématisme de l’esprit (1919, Stedelijk Museum, Amsterdam).

    Un trait distinctif de l’art du peintre de Taroussa est l’oscillation entre la suprême simplicité minimaliste et le jeu des combinaisons colorées.

    Il ne renie jamais la dette qu’il doit à ses prédécesseurs et de la même façon il dialogue avec les peintres qui l’interpellent, même si leur démarche est dissemblable de la sienne. C’est ainsi qu’il a dialogué picturalement avec d’autres peintres. Je citerai Nicolas de Staël qu’il suprématise dans des peintures en camaïeu. Sans doute est-ce de cette connivence avec Staël que provient ces dernières années la partition des toiles en deux zones horizontales. De Rothko aussi. Certaines compositions sont rythmées par trois bandes colorées. La toile dédiée à Rothko est une des plus diaphanes : la lumière blanche se diffuse sur le corps pictural et une croix suprématiste au blanc éclatant sort d’un carré au blanc cassé, va rejoindre le sans-fond d’où avait émergé la forme circonscrite quadrangulaire.

    Dans le cadre de cette présentation il n’est pas possible de parler de façon complète de toutes les facettes de cette création immense. Je voudrais seulement dire encore quelques mots sur les inscriptions calligraphiques dans plusieurs tableaux. Dans l’art russe, cela remonte à une tradition néo-primitiviste futuriste inaugurée par Larionov dans les années 1910. Chez Steinberg, c’est l’introduction des êtres et du monde de la campagne. La vie et la mort, les joies simples et la nature dans son cosmisme, son mystère, sa musique. Ces mentions cursives s’inscrivent à la fois dans cette tradition néo-primitiviste et dans le conceptualisme inauguré par Malévitch dans sa période alogiste. Le dessin de Malévitch Dérevnia (Village/Campagne) en 1915 porte ce seul nom inscrit sur la feuille de papier et en bas le commentaire suivant :

    « Au lieu de peindre des khaty et des petits coins de nature, il vaut mieux écrire „village/campagne„ et chacun les verra surgir avec plus de détails circonstanciés en englobant un village/une campagne dans un ensemble. »[18]

    Chez Steinberg, ce conceptualisme reste dans la ligne des graffiti néo-primitivistes. Il y a là également une volonté autobiographique, le souci de tenir une chronique du vécu.
    Je terminerai ces quelques incursions dans le monde poétique, symbolique, abstrait de la peinture d’Édouard Steinberg, en soulignant le caractère profondément iconique de ses toiles, c’est-à-dire la création d’un espace coloré au-delà du monde sensible, se suffisant à lui-même dans sa vie interne. Beaucoup de toiles sont des prières silencieuses qui appellent à la contemplation et à la méditation.

    +++++++++++

    Tout autre, et pourtant rejoignant en quelque lieu le ciel et la Terre de Steinberg, tout autre est l’ensemble déjà impressionnant de Francisco Infante. Là aussi je ne développerai que quelques aspects d’une oeuvre de plus d’un demi-siècle qui n’est pas encore terminée.

    Selon moi, Infante est un sculpteur, certes un sculpteur d’un type nouveau, mais travaillant de façon évidente en modelant et modulant l’espace extérieur. Avant de venir à cette esthétique totalement originale dans le concert des arts du XXe siècle, je voudrais m’arrêter un instant sur les débuts de cet artiste totalement russe malgré son nom qui lui vient d’un père, réfugié politique espagnol anti-franquiste qui a trouvé refuge en Russie. Francisco, né en 1943 dans ce pays est totalement immergé dans la culture intellectuelle et spirituelle de ce pays.[19]

    Infante est un des fondateurs du mouvement cinétique en Russie. Il a raconté dans de nombreux textes comment, dès 1962, il a connu une période géométrique, étant essentiellement préoccupé par la question de l’infini. Cet infini, il l’a concrétisé dans de nombreux dessins, des peintures, des projets, des constructions. La spirale, le carré, le triangle, la croix, le ciel étoilé, servent d’exploration de cet infini qui est celui du mystère du monde. Il semble que l’artiste ne soit pas alors sous l’influence de l’avant-garde historique. Les projets de 1962-1965 sont dans la lignée du constructivisme du Bauhaus, voire du constructivisme polonais. On y trouve des réminiscences de Moholy-Nagy – par exemple, la construction Âme du cristal de 1963[20]. L’Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI de 1963-1966[21], qui se trouve maintenant à Beaubourg, doit beaucoup à Gabo dont Infante connaissait l’oeuvre, mais curieusement, par sa complexité, il est plus proche de Pevsner, par exemple la construction Monument symbolisant la libération de l’esprit qui se trouve au MNAM (maquette de 1952, construction de 1955-56)[22].

    Il faut dire cependant que si la phase strictement cinétique est essentielle dans l’itinéraire créateur de Francisco Infante, elle a été de courte durée, trois années. L’année 1965 marque une rupture, c’est une révélation, on aime dire aujourd’hui une épiphanie : l’artiste nous a raconté l’illumination qu’il a eue au bord de la Mer Noire alors qu’il « jouissait du tableau du ciel nocturne étoilé ». Voici comment il interprète cet événement. La citation est longue, mais elle permet de comprendre comment s’est fait le passage de la construction traditionnelle à un autre mode opératoire, celui des artéfacts :

    « Je transportai la grille de mes constructions imaginées sur le monde visible des étoiles nocturnes et m’est venue à l’esprit la pensée de représenter par des étoiles les signes cabalistiques, en créant par là-même un certain projet de COSMOS de la cabalistique, et, ensuite, une autre pensée, celle de reconstruire le ciel étoilé selon l’indice de la représentation des étoiles sous la forme de figures géométriques. Ces deux considérations je les ai réunies dans la série PROJETS DE RECONSTRUCTIOIN DU CIEL ÉTOILÉ. Avec ces projets je n’étais pas, bien entendu, à la poursuite d’un reflet d’une authenticité réaliste. Mais l’idée même, précisément d’une telle répartition nouvelle étoilée, manifestait sans aucun doute leur authenticité. D’autre part, cette capacité ne se distinguait pas d’une autre capacité, celle de voir le ciel, par exemple, comme la somme des signes du Zodiaque. Bien entendu, il y avait une différence. La différence que le Zodiaque est attaché à la répartition existante des étoiles, alors que dans le cas de la reconstruction géométrique les étoiles subissaient une nouvelle répartition. C’est en cela qu’est la conceptualisation du projet (ce terme n’était pas encore utilisé en 1965-1967 quand ce projet était dessiné). Mais en cela il y a aussi un élément d’absurde, car ici s’affirme le travail d’un autre démiurge alors que le Constructeur du Cosmos est Un Seul. Malgré tout, ces projets sont une pensée structurée incarnée. Elle est en harmonie, par exemple, avec l’idéologie du constructivisme – celle de transfigurer le monde accessible en conformité exacte avec ses idées esthétiques. En harmonie, mais dans le même temps elle la surpasse par ses paramètres conceptuels, en quoi consiste l’élan passionné extrême qui anime non seulement la réorganisation du monde accessible, mais également du monde visible. Ce qui, je l’espère, n’arrivera pas dans la réalité, car je comprends cette conception comme une forme autonome, autosuffisante, de l’expression de notre conscience, capable de contenir en soi le nombre infini de nos considérations et représentations articulées, et pourquoi pas – même les plus fantastiques. »[23]

    Ce texte permet de comprendre le passage radical à un mode d’appréhension du monde totalement nouveau, celui de la sculpture des paysages et des architectures urbaines. Avant d’en venir à cette forme d’art dans laquelle travaille jusqu’ici Francisco Infante avec sa femme Nonna Goriounova, je voudrais citer, à propos de l’expression « cabalistique » dans la description du travail consacré au cosmos nocturne étoilé, cette définition du poète français Paul Éluard :

    « Entre tous les hommes, ces figures géométriques, ces signes cabalistiques : homme, femme, statue, table, guitare, redeviennent des hommes, des femmes, des statues, des tables, des guitares, plus familiers qu’auparavant, parce que compréhensibles, sensibles à l’esprit comme aux sens. »[24]

    À la même époque que son « Cosmos de la cabalistique« , Infante crée une série qu’il intitule « Architecture des systèmes artificiels dans l’espace cosmique » avec une prédominance de la spirale qu’il multiplie sur le papier comme des variation musicales, présentant métaphoriquement la génération des mondes dans l’Univers insondable. C’est alors qu’apparaît en 1968 la célèbre série des « Jeux suprématistes » qui sont, pourrait-on dire, les premiers artéfacts de l’artiste, c’est-à-dire une installation dans la nature dont la trace demeure grâce à la photographie qui devient ici l’oeuvre, tel le tirage d’une sculpture à partir d’une maquette. Ici, la maquette est la sculpture de l’espace réalisée avec des moyens technologiques, sculpture éphémère mais que l’artiste fixe photographiquement.

    Tout d’abord, résumons ce que l’artiste a déclaré lui-même de son rapport à Malévitch et au suprématisme. Dans son entretien avec John Bowlt et Nicoletta Misler, Infante parle de ses premiers contacts avec Malévitch qu’il a eus au début des années 1960. Voici un extrait de ses réflexions à ce sujet :

    « Il faut dire que l’infini „blanc” des tableaux de Malévitch m’a tout simplement frappé car il venait à la rencontre de mon mouvement personnel depuis le tréfonds de l’infini où flottait alors ma conscience. C’est justement à travers la catégorie du „blanc” ainsi représentée que j’ai commencé à comprendre la forme suprématiste globalement comme un système de la peinture orienté métaphysiquement. Or mes propres images, comme je le pensais, ont comme origine la métaphysique.

    Dans le suprématisme même il n’y a pas et il ne peut y avoir pour moi rien d’opposé. C’est une forme se suffisant à elle-même dans l’art […]. [À l’encontre des futuristes], mon expérience est telle qu’il est impossible de voir l’avenir sans nuire, sans déformer par là-même le présent, c’est-à-dire la vie elle-même. Il me semble que Malévitch a été sauvegardé de l’utopisme des idéologèmes du futurisme par l’art et son propre génie. Ses toiles suprématistes en sont le témoignage. Parmi elles surtout – son célèbre „Quadrangle noir sur blanc” en tant que métaphore de l’avenir. »[25]

    Les Jeux suprématiste étaient des installations de cartons peints en rouge, bleu, jaune, noir, disposés comme une composition picturale sur un sol neigeux. Écoutons encore Infante :

    « C’était un superbe jour de mars ensoleillé de l’année 1968. Nonna et moi nous sommes allés à Tarassovka chez notre tante Liza. La neige avait fondu dans les champs, elle avait un aspect granuleux. Je passai toute la journée pendant qu’il faisait clair sur le terrain à étaler sur la neige les compositions suprématistes. J’en photographiais quelques unes. Je n’allais pas peindre la blancheur de la neige! Heureusement que j’avais alors un appareil photographique – le moins cher qui soit, un „Lioubitel„ (il coûtait 10 roubles!), et une pellicule à diapositive 6×6. Ainsi, tout coïncidait : la neige blanche, Malévitch, le format carré, une diapositive.

    „Le Rien blanc” de Malévitch est une métaphore qui désigne ce qui se trouve au-delà de nous, tels que nous sommes représentés dans le monde. Dans cette étrange expérience d’alors avec le suprématisme de Malévitch la neige était „le Rien blanc„ par rapport aux cartons peints avec des pigments colorés. »[26]

    Infante a vu, dans cette réunion sur une image du naturel (le sol neigeux) et de l’artificiel (les cartons colorés + la photographie), une conceptualisation du rapport de la nature au « rien » de l’art. Pour lui, ces Jeux suprématistes ont été le début de tout son travail ultérieur, tel qu’il le continue aujourd’hui avec Nonna Goriounova, travail auquel il a donné par la suite le nom générique d’artéfact. Il est impossible, dans le cadre de cette conférence, de donner une vue complète de toutes les interventions d’Infante et de Nonna Goriounova depuis 1976. Elles ont eu lieu en Russie même, à Moscou, dans la région de Moscou, de Tvier’, de Samara, du Baïkal, en Crimée, en Ukraine, en Espagne, à Gibraltar, en Italie, au Japon et en France (les magnifiques artéfacts de Bretagne[27] ou de La Napoule)…

    Mais qu’est-ce que L’artiste entend par artéfact ? :

    « Le mot ‘artéfact’ désigne un objet d’une seconde nature, c’est-à-dire un objet fait par l’homme et donc autonome par rapport à la nature. »[28]

    Je n’ai pas trouvé chez Infante l’origine de ce choix du mot artéfact. Le plus vraisemblable est qu’il provient du vocabulaire archéologique, désignant les objets fabriqués préhistoriques trouvés lors des fouilles. Je ne sais pas si le livre du biologiste et biochimiste Jacques Monod Le hasard et la nécessité, paru en français en 1970 a été traduit en russe ou bien discuté en Russie à cette époque, ce qui ne serait pas étonnant puisqu’il exposait une thèse matérialiste athée, selon laquelle la vie est une succession de mutations dues au hasard. Ce qui n’est apparemment pas aujourd’hui la pensée d’Infante. Mais je suis intrigué par la présence de l’artéfact dans les propos du prix Nobel dans ce livre :

    « Tout artéfact est un produit de l’activité d’un être vivant qui exprime ainsi, et de manière particulièrement évidente, l’une des propriétés fondamentales qui caractérisent tous les êtres vivants sans exception : celle d’être des objets doués d’un projet qu’à la fois ils représentent dans leurs structures et accomplissent par leurs performances (telle que, par exemple, la création d’artéfacts) »[29].

    Francisco Infante insiste en disant qu’il s’agit d’un « objet artificiel qui complète la nature », c’est un art en tant que fait (ART-fakt), ce qui est à la fois l’étymologie du mot – artis factum, fait par l’art, et son interprétation qui se réfère au constructivisme soviétique- l’art comme fait. Ce fait exige « la présence créatrice de l’artiste ». Ce dernier intervient donc par un travail créateur intense et minutieux, le plus souvent directement dans le milieu naturel qu’il cerne, encercle ou investit avec des constructions géométriques. Cette géométrisation de la nature produit une nouvelle vision du monde, un nouvel objet qui ne porte pas atteinte à l’intégrité de cette nature, mais donne un nouvel aspect du mystère du monde. Infante revendique la géométrie non seulement comme un héritage des civilisations archaïques, mais surtout du suprématisme et du constructivisme. Ainsi, la création d’un artéfact comporte cinq phases :

    1) le projet de création d’un objet artificiel;

    2) l’apparition d’une conception d’une action concrète entre cet objet et la nature;

    3) le choix d’un site naturel;

    4) le montage des éléments au sein du site choisi dans les conditions réelles de celui-ci;

    5) la photographie[30]

    Alors que le coeur de l’action consistant à   faire une construction sur le site naturel ou dans le milieu d’un ensemble architectural urbain est un artéfact éphémère, la photographie est l’artéfact qui fixe cet événement. L’artiste affirme que

    « le produit de la création que représente une photographie est un élan passionné qui complète la signification du caractère technique du monde contemporain ».[31]

    ++++++

    Le fait d’avoir réuni dans une seule communication deux artistes dissemblables dans leur mode artistique opératoire n’est pas innocent de ma part. C’est un choix délibéré, car il manifeste un vecteur qui me paraît essentiel dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe, à savoir la vision à la fois empirique et transcendantale du monde. En cela, Steinberg et Infante sont pleinement dans la tradition de la pensée russe, qui se démarque de la pensée grecque en n’opposant pas, mais en englobant dans un seul acte, être et étant, être en soi et existence.

    Jean-Claude Marcadé, printemps 2017 

    [1] Infante a publié des réfutations du rôle que s’est attribué Nusberg dans la création du mouvement cinétique « Dvijéniyé », voir ses deux livres : Francisco Infante, Négativnyïé sioujéty [Sujets négatifs], Moscou, 2006, et Drémoutchii « pricheliets » [Un fieffé « alien »], Moscou, 2009

    [2] Voir Jean-Louis Cohen (éd.), Garry Faïf. Un itinéraire de Moscou à Paris, Paris, Les Amis de Garry Faïf, 2016 (textes de Garry Faïf, François Barré, Jean-Louis Cohen, Jean-Claude Marcadé, Mikhaïl Guerman, Paul Chemetov, David Peyceré, Josephina Iarachévich, Dimitri Fessenko, Pierre Bordone, Michel Bleier, Kira Sapguir, Irina Zaborova, Margarita Viaghinova, Vladimir Pertz)

    [3] « Il faut bien le dire, la Russie n’eut jamais d’autres artistes plastiques que les artisans peintres d’icônes, appliqués à suivre la tradition byzantine, et les délicieux peintres d’enseignes, celle du boulanger avec ses pains d’or, celle du petit traiteur avec ses plats de cacha, sa bouteille de vodka et sa serviette en bonnet d’archimandrite, là où il n’y avait pas de serviette du tout ; aussi les fabricants d’images populaires inspirées du folklore national, menus chefs-d’œuvre instinctifs dont, seul, sut tirer quelque chose au profit de l’art majeur, l’à la fois, ou tout à tour, innocent et rusé Chagal [sic], qui est juif.

    À vingt ans, à Saint-Pétersbourg, quand l’exil si tôt éprouvé me laissait ignorer à peu près tout de la peinture française depuis Courbet, je n’avais pas besoin d’une plus grande compétence pour m’étonner de cette totale absence de génie pictural chez les Russes. » (André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920), Paris, Gallimard, 1956, p. 228

    [4] Voir le catalogue Icônes de l’art moderne. La Collection Chtchoukine (sous la direction d’Anne Baldassari), Paris, Fondation Louis Vuitton, 2016

    [5] Dina Vierny était irritée par l’esprit religieux de Maxime Arkhanguelski; c’est aussi, en grande partie, à cause de cela qu’elle ne s’est jamais intéressée à Lanskoy qui était un pratiquant fervent de la religion orthodoxe. Maxime Arkhanguelski, quant à lui, est devenu moine sous le nom de Maxiane; il a été assassiné à la fin des années 2000 dans son appartement de Moscou par un gang maffieux qui s’attaquait aux personnes isolées pour les piller et s’emparer de leurs appartements avec la complicité de certains membres de la milice.           .

    [6] Voir son dépliant pour son exposition au « Printemps français à Lviv » en avril-mai 2017 : Samouïl Akkerman/Samuel Ackerman, Nerest prozoristi/La Fraie de la Transparence, Lviv, Galerie d’art Guéri Booumène, 2017

    [7] « Il ne peut pas être question dans le suprématisme de peinture. La peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui- même est un préjugé du passé. » Kazimir Malévitch, Le Suprématisme, 34 dessins [1920], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 263. Déjà, le remarquable poète, romancier, essayiste, critique d’art Gilbert-Albert Aurier (1865-1892) dont les écrits, encore mal connus, posent in nuce les questions essentielles qui agiteront les arts novateurs qui commencent à se manifester dans les années 1890, questions qui seront débattues et élargies pendant le premier quart du XXe siècle, écrivait : « Le tableau de chevalet n’est qu’un illogique raffinement inventé pour satisfaire la fantaisie ou l’esprit commercial des civilisations décadentes. Dans les sociétés primitives, les premiers essais picturaux n’ont pu être que décoratifs. » G.-A. Aurier, Le symbolisme en peinture. Paul Gauguin [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, Paris, énsb-a, 1995, p. 36

    [8] S.I. Kouskov, « Édouard Steinberg » in : Èdouard Chteïnberg. Dérévenski tsikl [Le cycle de la campagne. 1985-1987], Moscou, 1989. Le catalogue de l’exposition de Steinberg au Musée national russe est intitulé Èdouard Chteïnberg. Zemlia i Niébo. Razmychléniya v kraskakh [Édouard Steinberg : La Terre et le Ciel. Méditations en couleurs], Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004 [textes de Hans-Peter Riese, Ievguéni Barabanov, Édouard Steinberg (sa Lettre à K.S. Malévitch)]

    [9] Francisco Infante, Entre Ciel et Terre, Moscou, Galerie Krokine, 2001

    [10] Il faut cependant ajouter que Claude Bernard n’a jamais été sourd à l’Abstraction : il suffit de mentionner, par exemple, qu’il soutient et expose l’oeuvre de Geneviève Asse.

    [11] Jean-Claude Marcadé, « La Splendeur Géométrique à Paris » in : Galina Manevich, Gilles Bastianelli, Édik Steinberg. Paris-Taroussa, Paris, Place des Victoires, 2015, p. 253 (en russe et en français)

    [12] Galina Maniévitch, « Édouard Chteïnberg : opyt biografii »[Édouard Steinberg : essai de biographie » [1988-2012], in Èdik Chteïnberg, Matérialy biografii [Documents pour une biographie], Moscou, Novoïé litératournoyé obozréniyé, 2015, p. 7, cité ici d’après le tapuscrit que m’a donné Galina Manévitch dont le détail ne correspond pas toujours avec la version publiée.

    [13] G.-A. Aurier, Les peintres symbolistes [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, op.cit., p. 106

    [14] Ibidem, p. 103

    [15] Saint Basile le Grand, Eis tous agious tessarakonta marturas [Panégyrique des quarante martyrs], Migne, P.G. 31, p. 509 A

    [16] Lettre d’É. Steinberg à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in E. Steinberg. Essai de monographie, op.cit., p. 68

    [17] Sur les proximités et les dissemblances de Steinberg avec Malévitch, voir Claudia Beelitz, Eduard Steinberg. Metaphysische Malerei zwischen Tauwetter und Perestroika, Köln-Weimar-Wien, Böhlau, 2005 (le chapitre 5 « Die Affinität zu Kazimir Malewitsch », p. 114-175)

    [18] Voir une variante contemporaine – la toile de Youri Al’bert consistant en la seule inscription manuscrite : Venez me rendre visite. Je serai heureux de vous montrer mes oeuvres, 1983

    [19] Je ne peux m’empêcher de faire ici un excursus sur le problème de la nationalité qui ne saurait se définir par un nom de famille. Infante n’est pas plus espagnol que Malewicz n’est polonais. Je dis volontiers que les gènes donnent une physionomie particulière (pour Infante, celle d’un hidalgo!), des qualités physiques de bonne santé ou de maladies, mais pas des données intellectuelles, spirituelles, culturelles qui, elles, sont acquises. Ainsi Malewicz, bien que de père polonais dont les ancêtres venaient de la Volhynie ukrainienne, n’à jamais vécu ou été formé en Pologne et s’est imprégné pendant toute sa jeunesse du monde ukrainien, de son art populaire, de son mode de vie, sa nature. C’est à l’âge adulte que la Russie deviendra une composante essentielle de son art et de sa pensée.

    [20] Voir la reproduction de Doucha kristalla [L’Âme du cristal], 1963, plexiglas, métal, lumière, 300x300x300 dans : Francisco Infante, Monografiya [Monographie], Moscou, Gossoudarstvienny tsentr sovrémiennovo iskousstva, 1999, p. 15

    [21] Kinétitcheski ob »iekt PROSTRANSTVO-DVIJÉNIÉ-BESKONIETCHNOST’, 1963-65, métall, kapronovyi chnour, lampy, motory [Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI, métal, cordon en nylon, lampes, moteurs, 900x900x900

    [22] Voir les reproductions et l’histoire de cette oeuvre, appelée aussi Monument pour le prisonnier politique inconnu dans : Antoine Pevsner dans les collections du Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne (sous la direction de Doïna Lemny), Paris, Centre Pompidou, 2001, p. 58-61

    [23] Francisco Infante, « Kak ya stal khoudojnikom » [Comment je suis devenu artiste], in Monografiya op.cit., p. 13-14

    [24] Paul Éluard, Donner à voir in Oeuvres complètes, Gallimard-La Pléiade, 1968, t. I, p. 942

    [25] Francisco Infante, « Izbavi, Bojé, ot vsiatcheskikh outopii » [Préserve moi, Seigneur, de toutes sortes d’utopies], in : Francisco Infante i Nonna Goriounova, Katalog-al’bom artéfaktov rétrospektivnoï vystavki v Moskovskom mouziéyé sovrémiennvo iskousstva [Catalogue-album de l’exposition rétrospective au Musée moscovite de l’art contemporain], Moscou, 2006, p. 15-16

    [26] Ibidem, p. 16

    [27] Voir le catalogue, Francisco Infante, Artéfakty [Artéfacts], Moscou, Galerie nationale Trétiakov, 1992

    [28] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 77

    [29] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, 1970, p. 25

    [30] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 89

    [31] Ibidem, p. 93

     

  • UNOVIS in the History of the Russian Avant-Garde

    UNOVIS in the History of the Russian Avant-Garde

    Jean-Claude Marcadé

    A New Approach to Art

    Like the Bauhaus, formed a few months earlier in 1919, and the INKhUK (Institute of Artistic Culture), formed in Moscow in May 1920, Kazimir Malevich’s UNOVIS (late 1919–22) overthrew the age-old methods of artistic education in favor of what would henceforth be based on the study of five pictorial cultures, which, according to Malevich, formed the basis for the new art: Impressionism (Monet), Post-Impressionism (Cézanne, Gauguin, van Gogh, Pointillism), Cubism, Futurism, and Suprematism.

                Art was to be studied on an objective basis: with the phenomenon of art considered as a whole, as an ensemble—as a body—without distinguishing major arts from minor arts, artist from artisan, technique from creation, etc. Art was to be inserted into a multi- and interdisciplinary complex. Pictorial culture was to be understood as a particular case of artistic culture in this definition. At the very moment that the first “museums of modern art” in the world—the Museums of Pictorial Culture—were being established in Russia, Malevich showed himself to be the most radical of all regarding the relations between innovation and nostalgia for the past.

                One of the virtues of this “leftist art” in Russia, Belarus, and Ukraine has been to disentangle the study of art from the magma of impressions, emotions, aesthetic subjectivism, psychologism, and the anecdotal.

    “The influence of economic, political, religious, and utilitarian phenomena on art is the disease of art,” Malevich declared.[1]

                Modern art begins with Cézanne: this was the cornerstone of Malevich’s teaching that he dispensed at the UNOVIS collective in Vitebsk, then at the INKhUK of Petrograd / Leningrad (1922–26), and at the Art Institute of Kiev (1928–30),[2] which consisted of studying the five main “pictorial cultures” of the “new art” and underscoring their essential elements. Impressionism, Cézannism (a general term covering Post-Impressionism), Futurism, Cubism, and Suprematism were analyzed according to the

    “sensation of contrasting interactions, tonalities, colorful elements in each painting,”[3]

    but also according to

    “the dynamic, the static, the mystical, and other sensations.”[4]

    The word sensation (oshchushchenie; Empfindung; aesthesis) occurs repeatedly in Malevich’s writing:

    “the union of Universe and man is not in form but in the process of sensation.”[5]

                The fact that his reflections start from the analysis of Cézanne’s paintings in the first place attests to the convergence between his thinking and the thoughts of the master of Aix, who considered that painting defined itself as the

    “means of expression of sensation.”[6]

    Along the same lines, Cézanne wrote to Émile Bernard that he wanted to bring together nature and art, adding:

    “Art is a personal apperception, which I embody in sensations and which I ask the understanding to organize into a painting.”[7]

                In affirming that color is “the place where our brain and the universe meet,”[8] Cézanne can be seen as a precursor of Malevich. Indeed, in his pedagogy of the 1920s, the founder of Suprematism would analyze a work in terms of both form and color, without neglecting an analysis of sensation. A photomontage created under his leadership contained six columns in alignment and labeled Naturalism, Impressionism, Cézannism, Cubism, Futurism, and Suprematism—in other words, according to Malevich, the basic stages of the art of the left since its break with naturalism. Each column contained reproductions of paintings in contrast to photographs of real environments. Malevich titled this graphic presentation

    Photomontage Showing the Pictorial Sensations and Environment of Naturalism, Impressionism, Cézannism, Cubism, Futurism, and Suprematism.[9]

                The paintings in the Naturalism column are barely distinguishable from the photographs they are identified with, which are of landscapes, rivers, skiffs, peasant houses, scenes from daily life. In the Impressionism column, Auguste Renoir’s La Grenouillère (formerly part of the Morozov collection, now in The Pushkin Museum of Fine Arts, Moscow) is shown with a photograph of an open-air dance hall. The Cézannism column shows an image of Gardanne (Barnes Foundation, Philadelphia) and Mont Sainte-Victoire seen from Les Lauves (formerly in the Shchukin collection, now in The Pushkin Museum of Fine Arts, Moscow), on one side, with photographs of villages in Provence on the other. Cubism displays works by Picasso and Braque with a montage of collages made from geometrical fragments, newspapers, views of industrial exhibitions, a violin, and pieces of material—all of them placed so as not to conform to the representational logic of the visible. Futurism shows a painting by Gino Severini titled The Pan Pan Dance at the Monico (Centre Pompidou, Paris) and a drawing by Umberto Boccioni after The States of Mind: The Farewells (first version: Museo del Novecento, Milan; second version: The Museum of Modern Art, New York), with photographs of crowds in a limited space, along with machines, obstacle courses, trains, and factories. As to the column devoted to Suprematism, it contains two lithographs by Malevich placed opposite aerial views of fields and clusters of buildings.

                In the example of Suprematism, one can see clearly that the environment that parallels the works of art does not condition them, contrary to the way this question is addressed in Hippolyte Taine, for example, or in Karl Marx. Malevich’s considerations are antipositivist and anti-Marxian. Suprematism does not “paint space.” It is space itself, a “liberated nothingness” that paints itself on the surface of the painting, and this is made possible precisely through sensation. One can say that a Suprematist painting is equal to the universe, that it is nature, and that the cosmic excitation that passes through it also passes

    “inside man, without goal, without meaning, without logic.”[10]

    Pure Form, Freed of Content and Function

    Malevich always insisted that art was independent of any utilitarianism. Starting with his writings from 1915–16, he contrasted utilitarian reason and intuitive reason, with the first in the service of the latter. In 1919, he engaged in polemics with his former followers, who were preparing to found Constructivism (especially with Aleksandr Rodchenko and Liubov Popova) and wrote that

    “All colorations with utilitarian intent are insignificant.”[11]

                Selim Khan-Magomedov has clearly described the process that led to Malevich’s objectless poetics.

    “The deep space of white background (of unlimited depth, almost cosmic)—this is Malevich’s innovation (or discovery). All the early Suprematist work consists of colored geometric ornamentation, without reference, on a white background. From his earliest years, Malevich had observed the white of the walls and woodburning stoves of the Ukrainian khatas on which the peasant women made their colored drawings.”[12] Describing “the assortment of geometric figures freely dispersed on the white background,” the Soviet art historian adds, “It was as if he were sending the flat kites of children aloft.”[13]

                In his books from Vitebsk, the Ukrainian-Russian artist rejected any utilitarianism that resorts to figurative forms and colors. He proclaimed a new Suprematist utilitarianism that did not copy but that would instead create other constructions of objects, based on an economic principle that aimed at the complete rejection of the outward forms of the past, that would bring forth a new formal dynamic and a true spiritual energy.

                The example of Ukrainian peasant women from Verbivka [Verbovka], who transposed Suprematist and abstract themes into embroidery in 1915, constituted a first step.[14] UNOVIS would further radicalize these first attempts through new forms, with objectless elements inscribed on them. There is no question that El Lissitzky played a crucial role in the broad participation of the Affirmers of the New Art in every domain known as the “applied arts.” But as early as January 1919, Malevich claimed that

    “every art exhibition must be an exhibition of projects to transform the picture of the world.”[15]

                It was no coincidence that Malevich declared in 1920, before the future Moscow Constructivists, that

    “painting has long since outlived its time.”[16]

    But the pictorial (zhivopisnoe), as a way of organizing a space, continued its centuries-old existence.

                Khan-Magomedov has noted that the

    “supergraphic [supergrafica] created in Vitebsk in 1919–20 by Malevich and Lissitzky (with their students) was an astonishing phenomenon at the scale of the Russian artistic avant-garde . . . Involvement in the supergraphic enabled Suprematism to feel out its points of contact with social practice.”[17]

                Thus a number of domains were explored by Malevich, Lissitzky, Vera Ermolaeva, Nina Kogan, and their students (Ilya Chashnik, Nikolai Suetin, Lazar Khidekel, Ivan Chervinka, and Boris Tseitlin, among others). Their experiments concentrated at the outset on the facades of several buildings in the Belarusian town, on the interiors of public space (theaters, cafeterias), tribunes for orators, vehicles of urban transport, posters, or even on the staging of revolutionary festivals. In the fields of book design and scenography, UNOVIS members followed the prime Suprematist principle according to which the visual elements were to be autonomous in relation to the content.

                Work in ceramics was one of the high points of avant-garde design in Russia, comparable mutatis mutandis to the publication of Futurist books in the 1910s. One can claim, as does Khan-Magomedov, that the projects for tableware, as well as for fabrics, are part of the general evolution of Suprematist painting.[18] The Suprematist pictorial existed outside easel painting, which Malevich downplayed in Vitebsk, preferring to concentrate on the publication of his texts and on pedagogy.

                Another step forward was taken by UNOVIS: the conquest of the cosmos, or at the very least, the will to pursue the Suprematist adventure into architecture. This was thanks to Lissitzky, himself an architect by profession, who conducted architecture studios in Vitebsk that were attended by Malevich’s students. The extraordinary group of Prouns (Projects for the Affirmation of the New), the first of which were created in Vitebsk, showed that Lissitzky was the first to have extended in his canvases and drawings, architectural volumes with Suprematist plans, creating

    “stations on the way to constructing a new form.”

    Quoting Khan-Magomedov once more,

    “One can even say that in the general evolution of Suprematism, from painting to volume, the Prouns were the clearest manifestation . . . It is true that the Prouns were not architecture . . . but paintings pregnant with architecture.”[19]

    In that sense, Lissitzky anticipated not only Chashnik’s pictorial reliefs, but also Malevich’s Arkhitektons, which would take form after 1922, in Petrograd / Leningrad, within the framework of what would become the INKhUK.

                Nor can we pass over the work of David Yakerson, who directed a sculpture studio in Marc Chagall’s People’s Art School and joined UNOVIS. Aleksandra Shatskikh has written numerous articles about this Belarusian sculptor. In Yakerson’s monuments erected in Vitebsk in 1920 to the memory of Karl Marx and Karl Liebknecht (cat. pp. 58–59), she recognizes the seeds of the Arkhitektons that Malevich would begin to produce in Petrograd in 1923.[20] Nonetheless, like the stone sculptures of Georges Vantongerloo titled Constructions of Volume Relations (1919), each a sort of pile of solid blocks (that Yakerson was perhaps acquainted with), these were all far from the complexity of Malevich’s own assemblages of Suprematist plans. It would no doubt be more judicious to consider as precursors the extraordinary Dynamic Cities by the Latvian-Russian Gustav Klucis [Klutsis], a student of Malevich and subsequently of Natan Pevzner (alias Antoine Pevsner) at the Moscow SVOMAS (Free State Art Studios) between 1919 and 1920.

    Malevich and the Other Avant-Gardists

    An artist who had been close to the Constructivists, Elizaveta Galperina-Zeldovich, would say in a later interview:

    “The objectless. The objectless painting, that is to say the painting which is made up purely from composition, color, and craftsmanship, but without content. . . . Strictly speaking, in Malevich there is a content—a geometrical one. His work contained a regulated square, combinations of squares and triangles—and that was all. There were no, shall we say, finishing touches—none of these gradations such as we see in Kandinsky. There was nothing like that. There was an exact geometric construction of the surface of the painting, a solid relationship from one piece to another, such that nothing would break down.”[21]

                The path that Malevich chose was completely different, not only from Vasili Kandinsky’s, but also from those of Mikhail Larionov, Vladimir Tatlin, Pavel Filonov, Mikhail Matiushin, and Aleksandr Rodchenko, to mention only a few of the luminaries of the Russian and Ukrainian avant-garde who founded schools of painting. The founder of Suprematist objectlessness kept his distance from artists who recklessly claimed to be proponents of nonfigurative bespredmetnost’.

                This is why, in the June 20, 1918, edition of the Moscow journal Anarkhiia (Anarchy), for which he had prepared a comparative analysis of the first exhibition of artists of the Left Federation after the Revolution, he expressed his ferocious criticism of certain artists who referred to objectlessness:

    “At this point, after I had set out the basis of the Suprematist movement, whose influence has formed a whole number of individual artists, I wanted to separate out those who would adhere to the principles of Suprematism from the flood of those who claim objectlessness, to clarify the muddle that characterizes criticism, which considers objectlessness as Suprematist. / But here we encounter a difficulty, because the features of the flat surface emerge from objectlessness, which can introduce some confusion in the mind of the spectator, as was the case in the exhibition of the Union of Artist-Painters: Left Federation, where the treatment of various planar surfaces and the very facet of the planar surface coincide with what is Suprematist. But in their essence, they have nothing in common.”

                After listing what he considered to be the principles of Suprematism (freedom in the interactions between form and color; surface tranquility; balance in the planes; energetic craftsmanship; immateriality), he concluded that “the entire structure of Suprematism represents a flat surface in tension . . . where on each planar surface we see a semantic ambulation [smyslovoi khod], a great ease and conservation of the sign. And what is displayed in the exhibition under the name of objectlessness, which is noted in the reviews as Suprematist, does not correspond to the truth [pravda], except [for the works of] Rozanova.”[22]

                He then launched into a critique of abstract works that were labeled “objectless, but which could not be called Suprematist in the strict sense of the word. These included the work of Aleksandr Vesnin, of Liubov Popova (as lacking in unity between the different planes, and between form and color), and of Nadezhda Udaltsova (for piling on combinations without sufficient concern for equilibrium). This makes it clear why the Tenth State Exhibition in 1919 in Moscow was titled Objectless Creation and Suprematism. It appears that Malevich sought to distinguish his work from the group forming around Rodchenko (Stepanova, Vesnin, Popova) and which was breaking off from him, and would subsequently be joined by Ivan Kliun, who was moving away from Suprematism. Malevich would find new disciples through the Vitebsk UNOVIS and its different branches in the Soviet Federation. One can also understand why he was opposed to the artists who constituted the first Constructivist nucleus within the INKhUK in 1921.

                The distinguishing feature of the Constructivist experiment is that it identifies with the sociopolitical demands of revolutionary Russia, at first under the banner of anarchy and proletarian culture, and subsequently under the banner of Bolshevik Marxism-Leninism. The objective was to shape life in the new society through an ensemble of artistic experiments.

                In Suprematism, the experience is first of all the conceptual experience of living in an objectless world. Experimentation consists in deciphering, within the existing (the artist, the artwork, social organization), the truth of being of the objectless, which traverses this existing. The entire aim of Malevich’s Suprematism is to reorient the workings of the world toward “eternal rest.” He saw Suprematism as a new religion that would replace the old ones—the religion of the “pure white act”—and wanted to found a new figure of God, an objectless god. This began in the Vitebsk UNOVIS, where Malevich’s philosophical treatise God Is Not Cast Down: Art, Church, Factory was published in 1922.

    Translated from French by Christian Hubert

    [1] Kazimir Malevich, “Zhivopis i problema arkhitektury” (Painting and the Problem of Architecture), Nova Generatsiia 3, no. 2 (1928).

    [2] On Malevich’s activity in his native Ukraine, at the Kiev Art Institute, see the new documents published in Tetyana Filevska, ed., Kazimir Malevich: Kyiv Period, 1928–1930 (Kiev: RODOVID, 2017).

    [3] Kazimir Malevich, “Esteticheskii test dlia opredeleniia khudozhestvennoi i neartistskoi storony rabot” (Aesthetic Test to Determine the Artistic and Nonartistic Side of Works) (1928), in Kazimir Malévitch, Écrits, trans. Jean-Claude Marcadé (Paris: Allia, 2015), vol. 1, p. 548.

    [4] Ibid.

    [5] Ibid., p. 585.

    [6] Letter from Paul Cézanne to Émile Zola, dated November 20, 1878, in Paul Cézanne, Correspondance, ed. John Rewald (Paris: Grasset, 1978), p. 177.

    [7] Letter from Paul Cézanne to Émile Bernard, quoted in Maurice Merleau-Ponty, “Cézanne’s Doubt,” Sense and Non-Sense (Evanston, Ill.: Northwestern University Press, 1992), p. 13.

    [8] Quoted in Maurice Merleau-Ponty, “Eye and Mind,” in The Merleau-Ponty Aesthetics Reader, ed. Galen A. Johnson (Evanston, Ill.: Northwestern University Press, 1993), p. 141.

    [9] See Troels Andersen, Malevich, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 116-132; in french : Jean-Claude Marcadé, Malévitch (Paris: Casterman, 1990), pp. 202–11.

    [10] Kazimir Malevich, Bog ne skinut: Iskusstvo, tserkov’, fabrika (God Is Not Cast Down: Art, Church, Factory) (Vitebsk: UNOVIS, 1922), in Écrits, vol. 1, p. 312.

    [11] Kazimir Malevich, in Écrits, vol. 2, p. 193.

    [12] Selim O. Khan-Magomedov, Suprematizm i arkhitektura: Problemy formoobrazovaniia (Suprematism and Architecture: The Problem of the Constitution of Forms) (Moscow: Arkhitektura-S, 2007), p. 113.

    [13] Ibid., pp. 113–14.

    [14] See Charlotte Douglas, “Suprematist Embroidered Ornament,” Art Journal 54, no. 1 (1995), pp. 42–45.

    [15] Kazimir Malevich, “Novatoram vsego mira” (To Innovators Around the World), January 1919, in Kazimir Malevich, Sobranie sochinenii v piati tomakh (Collected Works in Five Volumes), ed. Aleksandra Shatskikh (Moscow: Gileia, 2004), vol. 4, p. 141.

    [16] Kazimir Malevich, Écrits, vol. 1, p. 263.

    [17] Khan-Magomedov, Suprematizm i arkhitektura (Suprematism and Architecture), p. 218.

    [18] Ibid., p. 245.

    [19] Ibid., p. 294.

    [20] See especially Aleksandra Shatskikh, Vitebsk: The Life of Art, 1917–1922 (New Haven: Yale University Press, 2007), pp. 169–75.

    [21] Elizaveta Galperina-Zeldovich, interview with Viktor Duvakin, in Kazimir Malevich: Letters, Documents, Memoirs, Criticism, ed. Irina A. Vakar and Tatiana N. Mikhienko (London: Tate Publishing, 2015), vol. 2, p. 213.

    [22] Kazimir Malevich, “Vystavka professional’nogo soiuza khudozhnikov-zhivopistsev: Levaia Federatsiia–Molodaia Fraktsiia” (The Exhibition of the Union of Artist-Painters: Left Federation–Youth Faction), Anarchie, no. 89 (June 20, 1918), in Écrits, vol. 1, pp. 156–57.

  • L’inconscient et l’alogisme dans l’art de gauche en Russie et en URSS dans les années 1910 et 1920

    L’inconscient et l’alogisme dans l’art en Russie et en URSS dans les années 1910 et 1920

     

     

     

    Quand André Breton publia en 1924 le “Manifeste du surréalisme” , il souligna que

    ” le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée”[i].

    On peut dire que Breton formulait là des idées qui étaient déjà bien ancrées dans les arts novateurs du premier quart du XXème siècle, entre autres, dans le cubisme et dans le cubofuturisme et alogisme en Russie et URSS. Comme cela se passe toujours lors de l’apparition d’un nouvel “isme”, celui-ci privilégie dans la pratiques des courants qui l’ont précédé ce qui lui est nécessaire pour définir sa propre voie.

    Dans ce premier manifeste de 1924 Breton nomme, surtout, des écrivains ayant “fait acte de SURRÉALISME ABSOLU”[ii], comme, par exemple, Aragon, Crevel, Desnos, Éluard, Soupault, Vitrac etc. et seulement un peintre, dont l’œuvre est encore mal connue, le Russe Malkine[iii]. Mais l’auteur du Manifeste du surréalisme en cite d’autres qui ne sont pas directement des surréalistes mais qui entendent ou ont “entendu la voix surréaliste” “chassant dans les alentours” du surréalisme. C’est, par exemple, dans le passé – Uccello, et dans le passé récent – Seurat et Gustave Moreau, ainsi que les contemporains de Breton -Picasso, Braque, Matisse (dans son panneau La Musique), Derain, Duchamp, Picabia, Chirico (avant 1918!), Klee, Man Ray, Max Ernst, André Masson[iv].

    Finalement, s’il l’on veut déduire une conception esthétique de la rhétorique littéraire dy premier manifeste surréaliste, elle se résume à la quête d’une nouvelle réalité qui n’est pas soumise au contrôle de la raison. Cela n’est pas nouveau en 1924. On sait bien que la révolution dans les arts plastiques comme en littérature a eu lieu entre 1910 et1915. L’imitation de la nature (mimèsis) aussi bien que du monde visible, tel qu’il nous est donné dans les sensations extérieures n’apparaît plus comme une loi de l’art, ce qui rend caduque l’obligation de tracer des contours, de respecter des proportions, une perspective qui ressemblassent aux contours, aux proportions, à la perspective de l’espace euclidien tridimensionnel. L’artiste-novateur du XXème siècle ne recherche pas la copie fidèle de l’original, il ne veut plus être démiurge, mais se fait plutôt Prométhée et désire conquérir les secrets des apparences, pénétrer jusqu’aux racines du visible, saisir les rythmes qui meuvent le microcosme et le macrocosme.

    Ce qui distingue le surréalisme des autres “ismes” qui l’ont précédé, c’est sa méthode, son Kunstwollen. Selon la définition de Breton lui-même, le surréalisme est un

    “automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale”.[v]

    Là aussi, il est possible de trouver dans la pratique et la théorie des arts du début du XXème siècle des visées analogues, surtout dans l’art  de gauche en Russie et en URSS.

    Je n’en donnerai que quelques exemples.

    Commençons par Vassili Kandinsky et son idée de “la nécessité intérieure” (vnutrennaja neobxodimost’)[vi]. Dans l’introduction de son ouvrage principal Du Spirituel dans l’art, dont la première version allemande de 1909 (publiée à Munich en 1911) fut traduite par Kandinsky lui-même en russe à Moscou à l’automne de 1910 pour être lue au Congrès panrusse des artistes à Saint-Pétersbourg fin décembre 1911 (selon l’ancien calendrier russe) (cette version russe parut dans les Actes de ce Congrès en 1914), on trouve des déclarations analogues :

    “Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement.”[vii]

    Ou bien, dans l’avant-dernier chapitre du livre, intitulé “Théorie”, où l’artiste affirme que “la voie vers la peinture” “gît entre deux domaines”, celui de “l’abstrait” [abstraktnoe] et celui de la forme “corporelle” [‘telesnaja’ forma ] et ajoute :

    “Au-delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction (c’est-à-dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est-à-dire un fantastique plus grand que le fantastique – un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au-delà d’elles les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) – tout, aujourd’hui, est apporté par le moment d’aujourd’hui à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est dans le même instant ce qui lie au plus haut point parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au-delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure.”[viii]

    Ce que Kandinsky appelle “la Nécessité Intérieure”, c’est sans aucun dout l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est-ce que cet “impératif catégorique” ne ressemble pas à la “dictée de la pensée” de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance à la “Wille zur Macht” nietzschéenne qui meut l’être lui-même, est l’être lui-même dans son “énergétisme”. C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :

    “Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors le besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle-même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce “quoi” n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui-même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la “nature” extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui-même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment”comme de soi-même” vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste.”[ix]

    Traçant la ligne Nietzsche-Kandinsky-Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs-créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel “Dieu” de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’ est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme[x] ou bien il ressemble lui-même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par “la méchanceté et les railleries”, qui “traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut[xi], ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste – serviteur de Dieu, qui sait

    ” se détourner du corporel pour servir le spirituel[xii].

    Il est évident qu’une telle philosophie ne pouvait être acceptable pour l’athée Breton qui ne souffrait pas les moindres compromis avec l’idée de Dieu, surtout chrétienne. Même lorsqu’il cite la fameuse sentence de Braque : “La règle corrige l’émotion”, affirmant que lui, Breton, ne fait que renier avec la plus grande véhémence cette règle, il ajoute :

    “Et cette règle – d’où il (Braque) la prend? Il doit y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous.”[xiii]

    Et dans un texte tardif de 1941, où il énumère et décrit les peintres qui, selon lui, appartiennent au courant surréaliste, il accorde une place à l’œuvre de Chagall, indiquant que jusque là il avait ignoré Chagall “à partir d’une suspicion de mysticisme jetée sur Chagall”, ce qui dans les années 1920 et 1930 “avait un effet rédhibitoire”[xiv].

    Si Breton avait mieux connu les idées des artistes russes de ce que l’on appelle “l’avant-garde”, il aurait été abattu, en prenant conscience que l’art de gauche en Russie et en URSS, à côté d’une ligne sans aucun doute possible théomachique, laquelle, à partir des Temps Modernes, est, de façon générale, un des aspects de la sécularisation de la vie dans toute l’Europe, est hanté par le principe spirituel qui se nourrit le plus souvent des sucs de la tradition judéo-chrétienne, et également des conceptions religieuses-philosophiques de l’Extrême-Orient.

    Faisons attention à ce fait : En 1912, à Munich, paraît la version allemande du traité de Kandinsky Über das Geistige in der Kunst, – et, dix ans plus tard, en 1922, à Vitebsk en Biélorussie, est publié l’essai philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. L’Usine, un des textes les plus profonds du XXème siècle où l’on peut lire dans le paragraphe 33 :

    “Sont détruites les apparences, mais pas l’essence, et l’essence, selon la définition donnée par l’homme lui-même – Dieu, n’est anihilable par rien. Puisque l’essence n’est pas anihilable, Dieu n’est pas anihilable. Et ainsi, Dieu n’est pas détrôné. “[xv]

    C’est là le bilan de la pensée malévitchienne. Dans un poème en prose, commençant par “Je suis le commencement de tout…”, Malévitch proclame encore plus clairement sa représentation apophatique de Dieu avec une tendance panthéiste (mais une telle tendance provient de l’Évangile lui-même quand l’ apôtre Paul écrit dans la Première Epître aux Corinthiens (XV, 28) :

    “Que Dieu soit toute chose en tout”) :

    “Ayant atteint le ciel, il reste devant nous à saisir toutes les Propriétés de Dieu, c’est-à-dire être omnivoyant, omnipuissant et omniscient. Cela veut dire qu’il est indispensable de se pulvériser dans les signes du monde, c’est-à-dire incarner à nouveau dans tout l’Univers, saturer tout de soi.”[xvi]

    Et la fin de cette méditation ne laisse aucun doute concernant la pensée de Malévitch :

    “Le Christ s’est transfiguré dans l’Église et l’ Église est sa nouvelle enveloppe. Ayant déjà vécu 2000 ans, elle peut encore vivre plus longtemps.

    Dieu est immortel.”[xvii]

    Toutes ces considérations paraissent nous éloigner quelque peu de l’objet de cet article mais il est indispensable d’avoir en vue ces idées essentielles pour comprendre en quoi consiste la distance qui sépare la notion d’inconscient et de représentation d’un monde non-logique chez les artistes en Russie et en URSS et, disons, dans le surréalisme occidental.

    On sait que les poètes cubofuturistes russes rejetaient la raison et appelaient leur création “l’au-delà de la raison” (zaum’). Un jour, l’immense poète “transmental” Vélimir Khlebnikov déclara que Kant, quand il a établi les limites de la raison, n’a fait que démontrer les limites de la raison allemande! On sait que dans leur combat avec le sens logique les poètes transmentaux (zaumniki) ont eu recours à la glossolalie, à l’extase religieuse dans le milieu sectaire mystique russe[xviii]. Kroutchonykh cite le discours du flagellant (khlyst) Varlaam Chichkov comme modèle “de la langue transmentale libre” :

    “Nossostoss léssontoss foutre liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchérésantro oulmiri oumilisantrou.”[xix]

    Et Kroutchonykh, citant en 1913, comme objectif de la création du “verbe nouveau” – “la vraie profession de foi, la dénonciation des choses invisibles”, donne comme exemple

    “les simples paysans” qui “ont commencé à parler dans cette langue transmentale et dans de nombreuses langues étrangères qui leur étaient auparavant inconnues!

    Eh bien, les linguistes (les critiques également) passent à côté de tels à la vérité prophètes!…”[xx]

    Et en peinture, la variante de “l’au-delà de la raison”, de la zaum’ poétique, est appelée par Malévitch en 1913 “le réalisme au-delà de la raison” [zaumnyj realizm], puis “l’alogisme”. Il semble que Malévitch a utilisé pour la première fois l’expression “alogisme des formes” en 1916 lors de l’ “Exposition futuriste Magasin”, organisée à Moscou par Vladimir Tatline : par là il désignait tout un groupe de tableaux de 1913-1914, comme : La Vache et le violon, L’Anglais à Moscou, L’Aviateur et une œuvre aujourd’hui disparue intitulée “Le joueur d’échecs”. et en 1919, sous la lithographie qui représente La Vache et le violon, il écrivit :

    “La logique a toujours été une barrière pour les nouveaux mouvements subconscients et pour se libérer des préjugés, on mit en avant le mouvement de l’alogisme. Le dessin montré ici représente une phase du combat – par la juxtaposition de deux formes : une vache et un violon dans une construction cubiste.”[xxi]

    Dès le tout début de son activité picturale et théorique, Malévitch mène un combat impitoyable contre la raison humaine qui

    “organise des potagers étatiques sur des déductions culturo-humano-économiques pour la pitance et pense que lorsque le globe terrestre sera ceint de l’unité humaine, alors nous sèmerons beaucoup de seigle et de blé et nous créerons des fours culturels perfectionnés et ferons cuire des miches de pain”[xxii].

    Déjà, en 1915, il délare en guise de “vœux de Pâques”:

    “La raison est une chaîne de bagnard pour l’artiste, c’est pourquoi je souhaite à tous les artistes de se priver de raison.”[xxiii]

    A la “Première exposition futuriste de tableaux Tramway V” à Pétrograd en mars 1915, en guise de dénomination de cinq de ses œuvres, Malévitch écrit dans le catalogue :

    “L’auteur ne connaît pas le contenu de ces tableaux .”

    Et dans la brochure publiée à la fin de 1915 pendant la “Dernière exposition de tableaux 0, 10 (zéro-dix)”, toujours à Pétrograd, il en appelle au subconscient pour sortir de la servitude de la raison, du sens et de la logique, et il proclame

    “le sentiment qui, d’on ne sait quels vides, tire dans la vie réelle du toujours plus nouveau.”[xxiv]

    Et plus loin :

    “La création intuitive est inconsciente et n’a ni objectif ni réponse précise.”[xxv].

    En 1916, dans le livre Les vices secrets des académiciens [Tajnye poroki akademikov], il s’exclame :

    “L’œuvre d’art suprême s’écrit quand il n’y a pas de raison.

    Extrait d’une telle œuvre :

    j’ai mangé à l’instant des pieds de veau.

    Il est admirablement difficile de s’adapter au bonheur après avoir traversé toute la Sibérie.

    J’envie toujours le poteau télégraphique. Pharmacie.

    Bien entendu, beaucoup penseront que c’est de l’absurde, mais ils ont tort, il suffit seulement d’allumer deux allumettes et de poser un lavabo.”[xxvi]

    Il n’est pas difficile de remarquer que de telles positions annoncent pour beaucoup l’esprit dadaïste et le surréalisme, en tout cas coïncident avec eux, bien que, comme nous l’avons précisé plus haut, la veine métaphysique de Malévitch, comme de pratiquement tous ses contemporains, le sépare très nettement des dadaïstes et des surréalistes de l’Europe.[xxvii]

    [i] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], in : Œuvres complètes, Paris, Gallimard, t. I, 1988, p. 328

    [ii] Ibidem

    [iii] Voir le catalogue

    [iv] André Breton, Manifeste du surréalisme [1924], op.cit., p. 329, 330

    v Ibidem, p. 328

    vi   V.V. Kandinskij, ” Soderžanie i forma” [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Meždunarodnaja xudožestvennaja vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Trudy vserossijskogo s”ezda xudožnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    vii V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (Živopis’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    viii Ibidem, p. 70

    ix Ibidem, p. 72

    x Ibidem, p. 71 : “Cette liberté illimitée doit être basée sur le sol de la nécessité intérieure (qui s’appelle “honnêteté”). Et ce principe n’est pas seulement un principe d’art, mais c’est aussi la vie. Ce principe est comme l’ épée grandiose du surhomme pour son combat contre l’esprit petit-bourgeois.”

     [xi] Ibidem, p. 48

    [xii] Ibidem

    [xiii] André Breton, Le surréalisme et la peinture[1928], New York, 1945, p. 34

    [xiv] André Breton, “Genèse et pespective artistiques du surréalisme” [1941], in ibidem, p. 89

    [xv] K. Malévitch, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, p. 46

    [xvi] K. Malévitch, “Ja načalo vsego…” [Je suis le commencement de tout…] [début des années 1920], dans: D. Sarabjanov, A. Šatskix, Kazimir Malevič. Živopis’. Teorija [Kazimir Malévitch. Peinture. Théorie ], Moscou, 1993, p. 376

    [xvii] Ibidem, p. 377

    [xviii] Cf. D.G. Konovalov, “Religioznyj ekstaz v russkom mističeskom sektanstve”[L’extase religieuse chez les sectaires russes mystiques], Bogoslovskij vestnik [Le Messager théologique], avril 1908

    [xix] A. Kručenykh, Vzorval’ [Explosant], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xx] A. Kručenykh, “Novye puti slova” [Les nouvelles voies du mot], dans le recueil poétique Troe [Les Trois], Saint-Pétersbourg, 1913

    [xxi] K. Malévitch, O novykh sistemakh v iskusstve. Statika i skorost’ [Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse], Vitebsk, 1919

    [xxii] Ibidem , cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 173

    [xxiii] K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe), Moscou, Gileja, t. I, p. 26

    [xxiv] K. Malévitch, Ot kubizma k suprematizmu. Novyj žipopisnyj realizm, Pétrograd, 1915, cité ici d’après K. Malévitch, Œuvres en 5 tomes (en russe),t. I, op.cit., p. 31

     [xxv] Ibidem

    [xxvi] Ibidem, p. 57

    [xxvii] Si Malévitch peut aussi écrire en 1916 : “Pour inutilité, je renonce à l’âme et à l’intuition” (Les vices secrets des académicien, op.cit., p. 56), en revanche, en 1919, donc en pleine révolution bolchevique, il chante un hymne à l’intuition, mais à l’intuition “qui pousse la volonté vers le principe créateur” (Des nouveaux systèmes en art. statique et vitesse, op.cit., p. 163) : “L’intuition est la graine de l’infini, en elle se pulvérise tout le visible sur notre globe terrestre. Les formes provenaient de l’énergie intuitive, après avoir vaincu l’infini, d’où proviennent les variétés de formes comme instruments de déplacement

  • <1921-1922> Le Suprématisme en tant que philosophie sans-objet absolue

    • <1921-1922[1]>

    Le Suprématisme en tant que philosophie sans-objet absolue [2]

     

    Il est possible que dans un passé lointain les hommes n’aient pas connu les matériaux picturaux des couleurs et aient assouvi leur besoin de représentation avec un simple dessin linéaire et cela était déjà une grande évolution dans son développement.

    Une chose m’a personnellement intéressé : est-ce que la représentation était le résultat d’un besoin esthétique, en tant que travail artistique, ou bien toute représentation  se tenait sur un seul point ou sur une seule cause de la connaissance du monde des phénomènes.

    Et est-ce que  tous les processus humains ne sont pas les résultats de la connaissance du monde, est-ce que tout objet [viechtch’], quel qu’il soit, y compris tout ce qui est représentateur, n’est qu’un fait de la découverte par l’homme d’une nouvelle réalité dans le monde.

    Est-ce que l’homme, de même que ses manifestations, n’existaient pas auparavant, que dans le monde naissaient d’autres fonctions dans son organisme et que, seulement grâce à la sensibilité de tel ou tel phénomène, le monde  naissait dans la prise de conscience du réel, toutes les fonctions étant dirigées vers la connaissance du monde et, à mesure que le monde était conscientisé, elles se transformaient en événement réel.

    Une de ces fonctions dans la connaissance, selon mon point de raisonnement, était de façon générale précisément l’art représentateur dont la tâche gît sans doute  dans la seule connaissance pure des circonstances. L’art en tant que principe artistique n’existe possiblement pas. Il est vrai que ma conclusion provoquera des perplexités et l’on va m’accuser de comprendre de façon inexacte cette question, mais je vais m’efforcer, dans une future critique au sujet de l’art, de l’analyser du point de vue de nouvelles déductions, et également d’analyser à partir d’objets réels leurs éléments artistiques.

    Le présent extrait sur l’art représentateur est sans doute le commencement de son examen sur le plan cognitif, scientifique, plutôt qu’esthétique, artistique. Il y a beaucoup de raisons qui semblent avoir été des impulsions et des causes authentiques pour la résolution des objets, dont l’authenticité était incluse dans une autre cause.

    Il est donc possible que les causes soient colorées en concept artistique esthétique, que ce ne soit pas leur coloration authentique, mais que le rabaissement du  monde réel authentique et de ses causes  soit la seule tâche. L’homme se trouve dans un état, peut-être le plus épouvantable de toutes les épouvantes : jusqu’à présent il ne connaît pas l’authenticité du monde, le monde authentique l’entoure, est-ce qu’est réel tout ce qui le touche, est-ce la réalité ou bien ce ne sont tout cela que les hallucinations de sa représentation [predstavléniyé-Vorstellung] qui ne sont pas ce qu’est la nature [natoura].

    Essayez de démontrer à un garçonnet, lorsqu’il joue à la locomotive ou au soldat, qu’il n’est pas une locomotive, un soldat, un aéroplane. Son psychique passe dans un état où il est identiquement et concomitamment réel – et un garçonnet et une locomotive et un aéroplane. Il ressent en lui tout ce qu’il a vu, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, touchait son organisme. S’agit-il en lui d’une reproduction artistique  en soi de la réalité qu’il a vu, ou alors toutes ses forces sont dirigées vers la transmission de la réalité connue d’un phénomène.

    Dans le cas présent, tout s’entrelace de sorte qu’il est difficile de séparer leur différence provisoire, là où commence en lui la prise de conscience de soi et la prise de conscience de la locomotive. Ce fait, on peut le trouver non seulement chez ce garçonnet, mais également chez tous les adultes qui se font des représentations dans différentes compréhensions de leur réalité et êtres nouveaux; l’homme tend perpétuellement à faire l’escalade d’une réalité de son être en une autre.

    Toutes ces réalités désirées, il veut les révéler et les connaître, il veut comprendre sa propre réalité authentique, il se réincarne perpétuellement.

    Un des indices de cette tentative, c’est aussi l’art représentateur, une connaissance, à sa manière,  scientifique du phénomène, et l’aspiration à  la compréhension de tous les phénomènes, à la connaissance de leur authenticité, au désir d’entrer dans la réalité authentique.

    C’est pourquoi tout ce qui est fait par l’homme dans les questions de la science ou de l’art est le résultat des seules et uniques causes de la connaissance, et rien d’autre n’est exprimé dans chaque objet que l’addition des phénomènes reconnus,  que, seulement au moment où se produit en moi cette addition ou bien en dehors de moi par moi, s’avance la réalité du monde (du monde subconscient).

    Bien entendu, ce monde en train d’être connu   exprime par lui-même  à quel point est authentiquement réel  cette connaissance; la question est extensible et discutable. Mais toute la vie n’est-elle pas constituée de la tentative  de révélation du monde – de la révélation d’une réponse à la question de savoir où et en quoi je me trouve et si j’existe réellement, ou bien si tout ce que je vois n’est qu’hallucination et rêve. Y a-t-il quelque différence entre le rêve et les réalités? Y a-t-il quelque chose que l’on pourrait nommer naturel et non naturel. Il y a des rêves dans lesquels nous nous voyons dans un seul et même temps avec de nombreux visages; en rêve, je suis en même temps et un chien et un homme, je suis quelque chose qui vole, bien que je n’aie pas d’ailes, je vois tout cela dans mon rêve. Il n’y a dans ce moment rien de réel ou de non naturel. J’ai de nombreux visages, je ne distingue pas seulement le rêve de la réalité, ce qui se fait sentir dans mes états, mais est-ce que le garçonnet qui joue à la locomotive, n’est pas le même rêve où il  est dans un seul et même temps et un garçonnet et une locomotive, et est-ce que les objets [predmiet] déformés par la perspective ne sont pas des déformations de rêve. Est-ce qu’existe dans l’authenticité une profondeur perspectiviste qui éloigne de moi les objets vers lesquels je vais ou d’où je m’écarte, de la même façon que je cours ou vole en rêve. Or mon corps est couché immobile, alors que ma conscience libérée vole en rêve et se meut dans le temps, en  surmontant une foule d’obstacles, il traverse tout dans tel ou tel aspect, tout ce qui passe devant nous dans le même état que nous appelons de veille, mais en rêve je veille aussi et agis, et je me sens dans les mêmes corps et état physiques; cependant, si l’on vérifie ce cas, en installant près du dormeur des gardiens, ceux-ci verront que son corps ne s’en est allé nulle part et qu’en fait l’homme s’était éloigné de leur garde et était libre dans son sommeil.

    Quand je me suis réveillé, une autre forme des mêmes choses naturelles ou non naturelles s’était accomplie à l’instant, je recommence à agir, à rencontrer des obstacles et à ressentir non moins d’émotions, je cours dans mon propre corps, le traîne à travers de nouvelles réalités. Dans ce cas comme dans l’autre, naissent et le temps et l’espace et la profondeur et la hauteur et la largeur.

    Qu’y a-t-il de réel ici ou là-bas, puisque tout ce qui est  ici et était là-bas existait pour moi, mon corps s’était trouvé être seulement un étui ou une porte cochère, dans lequel ou à travers laquelle s’accomplit mon mouvement dans une direction que j’appelle sommeil et, dans l’autre, qui s’appelle éveil, passant d’une circonstance à une autre. Quelle est donc ma réalité en quoi elle consiste, étant donné que ce n’est pas mon corps qui représente en soi mon aspect réel. Mes yeux ne sont que des fentes à travers lesquelles regarde cette chose inconnue, ce « Moi »  inconnu à moi  et à personne d’autre, mon « Moi » ou inversement  X.

    Il est en dehors du corps et représente en soi un corps qui est capable de passer de l’éveil au sommeil, c’est-à- dire dans un monde où mon étui en tant que corps n’avait pas participé physiquement. J’ai accompli de grands passages, me suis heurté à des situations dangereuses, menaçantes, et les gardiens de mon corps peuvent témoigner que mon corps ne s’est déplacé nulle part et n’a couru aucun danger.

    Je ne pense pas que, s’il arrivait que quelqu’un voie un rêve dans lequel  on l’aurait privé de vie, bien que l’on voie souvent des rêves où les choses vont jusqu’à l’assassinat de X,  je ne pense pas qu’à travers les fentes des yeux passent des réfléchissements [otrajéniya] sur la surface du cerveau et la mettent en action par leur réaction. Mais toujours, dans ce cas,  on se tirera d’affaire d’une façon ou d’une autre, au moyen de quelque changement, de la perception d’une nouvelle circonstance, soit on se réveille à ce moment-là, soit on se sent autre.  S’accomplit la sortie de cette enveloppe ou de ces circonstances physiques sur lesquels le coup est porté. Et quand arrive le moment du réveil, cela peut témoigner du fait que mon « Moi » est revenu de son étui physique qu’un danger menaçait, mon « Moi » était menacé de la destruction du guide. Le réveil, c’est la sortie du sommeil et l’entrée dans ce corps que nous appelons état de veille ou nouvelle circonstance.

    Tel est le réalisme de l’art représentateur. Les représentations enfantines indiquent  dans beaucoup de cas la réalité du rêve, ils se trouvent en dehors de l’état éveillé réel, étant dans la vie éveillée il font tout de même des représentations non naturelles, seulement parce qu’on dirait qu’ils ne la connaissent pas. Mais je ne sais pas qui la connaît authentiquement. Car la scientificité de la représentation dans son identité avec le sensible ne signifie pas qu’elle est malgré tout authentique et juste. Les éloignements perspectifs dans le rêve ne sont pas authentiques, ils le sont dans l’état éveillé. Mais en est-il ainsi, il n’y a pas de profondeur perspective non plus dans l’état éveillé, car ce que nous voyons rapetissé, n’est pas du tout petit et ne s’est pas rapetissé lors de mon éloignement dans la réalité.

     Cette perspective est aussi non naturelle que la représentation non naturelle par les enfants des personnes plus grandes que les maisons.

    Dans la conscience des enfants, mais aussi chez les peintres adultes dans un passé proche, la perspective n’existe pas qui agrandirait ou rapetisserait les objets [viechtchi], ce serait une idée et une quête fausses de l’authenticité. Et pourtant on a besoin seulement d’authenticité, et dans ce cas, chez les enfants comme chez les peintres adultes, on rencontre une autre mesurabilité, précisément dans le vif de la signification. Il m’est arrivé de voir les dessins d’un garçonnet qui représentait son père, dans un cas – grand, dans un autre – petit; cela se produisait à partir des mêmes circonstances, dans lesquelles s’était trouvé le père : quand il joue aux chevaux avec les enfants,  il est petit,  quand il est avec les grands, il est grand; sa réalité change selon la circonstance.

    Et ce fait est d’une grande importance, car ces causes indiquent que la réalité d’un seul et même fait, qu’un seul et même corps a accompli dans la conscience de l’enfant une évolution inverse et positive. Ici s’est accompli quelque chose d’insolite – le père s’est rapetissé jusqu’à son âge, est devenu réel également à lui.

    Et, comme par un fait exprès, le garçonnet avait voulu avec sa représentation témoigner cette réincarnation réelle, en éclaircissant consciemment les circonstances.

    En conséquence, la réalité des objets dans la conscience du garçonnet était mesurée non par ce que voyait son oeil, mais seulement par les circonstances dans lesquelles il s’était trouvé.

    Le père représenté petit était égal à lui, l’âge et le temps du père étaient ramenés à ceux du garçonnet, mais il était en son pouvoir de le ramener plus loin, de l’amoindrir, de le rapetisser, et d’opérer une évolution inverse – de se faire remonter dans un âge plus élevé et de faire le père plus jeune.

    Tout cela est fixé dans la figuration [izobrajéniyé-Darstellung] des représentations [predstavléniya-Vorstellungen] qui deviennent réalité.

    La même chose se produit aussi dans la représentation d’un homme adulte qui représente une tour, tantôt elle est plus petite que lui, tantôt plus grande, tantôt elle se transforme en point, enfin elle disparaît. Elle est également insaisissable dans sa dimension, car chaque moment de mes déplacements est déjà le moment d’une nouvelle circonstance. Le garçonnet aussi bien que l’adulte sont occupés à une seule et même tâche – représenter et révéler l’authenticité, que ce soit dans la représentation ou dans l’objet construit dans l’espace, là où est la réalité authentique des phénomènes, où est la circonstance à partir de laquelle on peut la considérer comme réelle.

    Le cas du garçonnet m’a montré beaucoup de choses et m’a montré que le garçonnet a vu les objets non pas de façon incohérente, bête ou non naturelle, il les a travaillés de la sorte parce qu’il n’était pas parfait et ne désirait pas leur côté naturel, et qu’il avait besoin d’apprendre beaucoup afin de dessiner comme il faut, naturellement, réellement.

    Qu’est-ce donc que tout cela dénote? Cela signifie qu’il faut apprendre à fixer seulement les moments des faits isolés et à les voir dans leur statique, mais y a-t-il un tel moment quand rien ne bouge? Les maîtres à penser ont tenté de prouver de toutes leurs forces que la réalité du père ne peut  se réincarner  dans le temps qui est passé, que cela n’est qu’imagination [fantaziya], représentation [predstavléniyé] fausse et naïve du garçonnet.

    Selon mon point de vue à moi, le garçonnet avait profondément raison quand il communiquait sa situation, ce garçonnet possédait une grande conscience des choses et voyait que l’objet était libre dans le temps, que le temps  n’existait pas pour nous sous la forme d’un obstacle, mais qu’au contraire l’objet était maître du temps, et le créait quand cela lui était nécessaire dans sa flexibilité; pour l’objet donc n’existe pas seulement le passé, mais également l’avenir, ce qui se trouve au-delà des limites de notre prise de conscience.

    C’est pourquoi il n’y a rien de risible de parler de l’existence de la vie d’outre-tombe, cette vie d’outre-tombe est, peut-être, seulement le même dessin naïf du garçonnet, qui semble n’avoir en soi aucune base, mais, en réalité,  si l’on fait une analyse approfondie de ces représentations [izobrajéniya] et légendes, on a la solution future de la science physique. C’est que toute l’affaire se réduit à la non mortalité des phénomènes, c’est-à-dire de l’existence réelle éternelle de la conscience. Ainsi, l’outre-tombe ou l’avenir sont égaux dans leurs circonstances. L’outre-tombe peut être exprimée non seulement dans mon existence après la vie, mais elle est dans chacun de mes nouveaux pas, dès que je me déplace d’une circonstance en une autre.

    De la même façon que dans le rêve je sors du corps que j’ai quitté à temps et reviens vers lui, même dans le cas présent de l’éveil je sors de lui; seulement, ce qui m’arrivera, quand je sortirai de l’état d’éveil et dans quelles circonstances je vais me trouver, on peut  laisser cela dans l’obscurité pour un temps.

    Que s’est-il donc passé quand survient la mort – eh bien, ce qui se passe dans le rêve lorsqu’on dort, que l’on te tue et que l’on t’a porté un coup mortel, au moment même du coup l’homme ordinaire se réveille de ce cauchemar, mais ce n’est pas un cauchemar, j’ai dû le vivre tout éveillé, et la réalité était égale à tout ce que j’avais vécu dans le rêve, l’homme s’est réveillé de son rêve comme  si son « Moi » authentique se trouvait en état de sommeil, que par-delà de son être il avait perdu son corps, parce qu’on l’avait fait périr et que l’esprit en était sorti, comme on dit dans la communauté .

    Mais il est possible que le nouveau fait au-delà de la vie, appelé « état éveillé », n’est qu’une répétition, le corps tué, comme dans le rêve, restera en dehors de la conscience, tandis que l’esprit ou « lui » passeront dans un nouvel étui.

    Il est possible que lorsque l’homme s’en va, survienne  dans le rêve  la destruction de l’étui, bien entendu, il n’y rentrera plus. De même que l’homme n’entre pas dans sa maison qui en son absence a brûlé.

    Sur les toiles du peintre il est possible de trouver toutes les formes de mouvement de la vie humaine, il fixe tout, à travers quoi passe l’humain, dans un sens comme dans un autre; non seulement l’esprit mais le corps aussi ne sont pas pensés par lui en dehors de la forme corporelle, dès que son état est flexible dans ses réincarnations.

    Il est difficile de distinguer où est l’esprit et où est la matière, car rien n’a d’état statique, seulement la flexibilité des changements d’espèces, là où, de la sorte, survient la réalité de l’objet, lorsqu’il n’y a pas en lui d’invariabilité, il varie perpétuellement, car c’est ma conscience de l’objet qui varie.

    L’art représentateur tente d’arrêter la variabilité, de fixer le fait dans la pose invariable d’une sculpture ou d’une toile. Or cela ne sera que l’un des moments de la condition cinétique d’un état, le fait authentique ne réussira pas à survenir, la fixation a déjà varié. Comme varie la montagne lorsque je m’en approche ou m’en éloigne.  Et le fait de mon rapprochement, le fait de la représentation selon toutes les lois de la perspective, de l’établissement des rapports de celle-ci parmi les circonstances environnantes, du rendu de son coloris, ce fait sera cette même réalité primitive, comme était primitive la représentation de nos ancêtres.

    La réalité de la montagne reproduite ne peut pas être réelle ne serait-ce que parce qu’une simple représentation n’exprime pas un très grand nombre des réalités qui la composent. Sa réalité s’agrandira si survient l’union de toutes les sciences des matières dont elle est faite et de toutes les circonstances qui l’entourent, et encore, si l’on réussit à isoler  toutes les circonstances  de leur lien avec les autres circonstances qui se trouvent être sans fin et gisent en dehors de la limite de notre connaissance.

    Mais lorsque survient l’isolation, il est possible que disparaîtra aussi toute la donnée qui est en train d’être révélée. Malgré cette difficulté nous tentons tout de même, avec notre prise de conscience primitive, de la révéler de toutes les forces en notre possession. L’art ou la science, tout est occupé aux mêmes problèmes, aux mêmes tâches de révélation de la réalité  qu’est l’être-existence pour nous.

    L’art représentateur de nos prédécesseurs primitifs m’indique  la progressivité de la connaissance représentatrice-scientifique des causes des phénomènes dans la nature [priroda], depuis les ornements les plus simples juqu’à la représentation de l’animal. On a de plus en plus la connaissance des éléments des formes qui constituent telle  ou telle chose représentable, est-ce au nom de l’artistique que l’on a cette connaissance de la donnée ou bien sont-ce les besoins artistiques qui poussent à accentuer la connaissance, ou alors non, le fait reste un fait, l’objet est appréhendé, son schéma originel commence petit à petit à être légitimé par les causes appréhendées et les premières lignes commencent à évoluer selon le schéma ou la construction [konstrouktsiya] du corps donné.

    La représentation commence à se construire selon la loi ouverte de la donnée; en conséquence, la donnée a été soumise à une recherche scientifique anatomique et a été reproduite par l’artiste, il a exécuté tout ce qu’a exécuté un autre savant qui a étudié des plantes ou des minéraux. Il aurait aussi reproduit sur son écran scientifique les données qui constituent un  corps étudié,  comme l’artiste, et cela n’aurait été aucunement pire par sa signification artistique.

    La science aussi bien que l’art se divisent en deux sections : j’aurais appelé une section –  une science malgré tout cognitive, de recherche,  la seconde – une science qui applique toutes les données à l’édification de l’objet comme des emplois utiles. Il est possible que les personnes ayant une complexion pratique s’insurgeront contre une pure procédure de recherche, car ils ont besoin de données déterminées, découlant de leurs nécessités pratiques; c’est pour cela qu’ils s’efforcent d’entraver la recherche pure. Mais de telles personnes auraient tout simplement oublié ceci : s’ils possèdent quoi que ce soit, c’est bien uniquement grâce à cette recherche.

    On peut rapporter cet exemple à l’art aussi : il doit représenter la vie ou telle ou telle doctrine, mais il ne doit pas s’occuper des affaires abstraites [otvlétchonnyïé].

    Tout cela serait juste s’il y avait en l’homme une seule circonstance exclusivement pratique et seulement dans le cas où serait élucidée aussi son authenticité pratique. Pour moi personnellement, par exemple, il existe beaucoup d’objets non pratiques et abstraits – un aéroplane, une automobile et tout ce que je fais, cela est pour moi concret; de mon point de vue, il faudrait interdire de faire des objets qui se trouvent en état d’abstraction [otvletchéniyé] par rapport à moi; peut-être qu’il se rassemblerait  beaucoup de personnes comme nous, des sans-automobiles.

    Mais nous supportons : peut-être que ces choses-là seront pour nous aussi concrètes. Que ceux qui ont des automobiles soient patients à l’égard de nos travaux et toutes nos abstractions seront concrètes pour eux aussi.

    Et ainsi, aussi bien l’art que la science ont suivi et suivent deux voies, la voie des abstractions et celle des données concrètes, sans jamais négliger leur but principal, celui de révéler la réalité du monde, non seulement en dehors mais aussi à l’intérieur de ce qui existe.

    L’art représentateur est un dans tous les actes [diéyaniya] de l’homme, chacun de ses actes contient en lui un caractère représentateur, une seule et unique tâche – la révélation de la réalité, l’authenticité définitive pour soi de l’objet, et cela se produit dans l’art de la peinture et dans tous les autres ars de la science technique, pratique. Tout tend non seulement à la connaissance artistique, mais aussi à l’authenticité exacte scientifique de l’étude.

    L’accroissement de l’art représentateur depuis les éraflures linéaires des représentations primitives de ce qui était l’objet de la connaissance, s’est élevé et s’est enrichi des savoirs de la donnée et a édifié ensuite la même ligne d’après eux; c’était la période de la connaissance de la forme et de son état, de ses causes. Les représentations primitives des prédécesseurs disent davantage que pour eux la tâche la plus capitale était de rendre l’état dynamique de la donnée [ill.], moyennant quoi la forme changeait sa réalité, son échelle  et ses rapports réciproques,  cessait d’être identité.

    Ensuite, c’est l’état coloré du phénomène qui fut l’objet de la connaissance et, plus près de nous, nous voyons les  phénomènes dans un nouveau milieu réel, dans les circonstances perspectivistes des interactions aussi bien linéaires qu’aériennes ou lumineuses; devant nous s’est ouvert un nouveau réalisme, celui des mêmes phénomènes dans une nouvelle authenticité.

    On ne peut pas dire que l’authenticité perspectiviste n’ait pas été sentie aussi par nos prédécesseurs très loin de notre siècle. Ils en avaient le sentiment et aspiraient à représenter cette essence de notre siècle, beaucoup de représentations le prouvent, mais ils n’avaient pas les moyens pour cela, ils peuvent nous faire penser aux instruments scientifiques de la physique, à travers lesquels on aspirait à révéler telle ou telle forme et on n’y arrivait pas; c’est seulement la nouvelle démarche dans cette direction qui a obtenu les résultats qu’on ne pouvait obtenir auparavant.

    Les musées de peinture et de sculpture présentent une analogie avec un musée des instruments de physique : dans les uns comme dans l’autre on voit l’évolution des perfections.

    Quelques peintres et sculpteurs donnent l’anatomie complète de telle donnée, le réalisme représentateur est identique. Bien entendu, par identité il faut entendre la connaissance possible au niveau donné de notre temps.  Le réel représentateur pictural devient semblable à l’autre représentation  réelle dans l’art botanique. Il est possible d’indiquer les peintres savants Chichkine, [Théodore] Rousseau et beaucoup d’autres qui travaillent à l’idée d’identité dans leurs oeuvres picturales.

    Tout le mouvement « ambulant », en dehors de l’addition de contenus idéologiques, était occupé par l’authenticité réelle, c’est toute une école scientifique.

    Après eux, survient une nouvelle école, une nouvelle élaboration des moyens picturaux pour toujours la même obtention  de l’authenticité, de la transmission réelle de l’impression de l’air, afin mener à son terme le problème de la connaissance de la forme et du côté aérien dans lequel vit la forme.

    Mais malgré tout, l’Impressionnisme était seulement le seuil menant à encore une nouvelle expérience scientifico-picturale – le Pointillisme qui veut résoudre ce qui avait été conçu  par l’impressionnisme au moyen de la constructivité [konstrouïrovaniyé] de points colorés sur la toile afin que leur vibration, lors de l’éloignement de l’oeil, ne donne pas l’impression mais plutôt la lumière et l’air vivants, donne la transparence, la consistance des rayons qui  vibrent, dans lesquels se trouve les faits vivants. Les pointillistes prouvent que la peinture n’aspire pas seulement à des résolutions artistico-esthétiques, mais aussi à un  travail scientifique purement cognitif. Ici, ils n’ont pas besoin de l’artistique, seulement l’authenticité physique qui existe dans la nature, ils ont besoin avant tout de la réalité et de l’identité du rendu.

    C’est la même identité que tente d’atteindre la science, comme le pointillisme, elle ne veut pas prendre son parti de la seule impression, mais uniquement de l’identité de la réalité. De la sorte, j’ai devant moi une nouvelle science en peinture qui peut être une voie originale convenant à la connaissance et à la révélation du monde réel. La peinture est devenue devant moi non seulement un moyen de résoudre des questions esthétiques, mais aussi un moyen de connaissance aussi bien à travers toute une série d’expériences picturales, colorées, lumineuses, formelles, que de suppositions philosophiques.

    De sorte que, dans ce cas,  elle se divise, comme la science, en deux sections – celle des déductions philosophiques et celles des expériences de laboratoire sur le réel.

    II

    Et ainsi le Pointillisme semble terminer, épuiser la donnée de toute une énorme période de l’art représentateur dans la révélation de la nature de la nature profonde [natoura prirody]; il achève la dernière analyse de la couleur et du caractère aérien de ce dont s’était emparé la figuration passée et, en même temps, les Pointillistes achèvent aussi la synthèse de la science picturale  représentatrice  de la première période. Ce fut toute une période de figurativité de l’identique,  furent analysés des phénomènes, appliqués aux besoins de rendre un fait, de peindre authentiquement tel ou tel phénomène sur la toile.

    Avec le pointillisme se termine aussi toute la réalité [réal’nost’] de la réception tridimensionnelle des phénomènes, reproduits avec exactitude dans leur volume tridimensionnel. Leur Kunstwollen [volia] était exprimé dans un travail intransigeant pour faire apparaître la réalité [dieïstvitel’nost’] tridimensionnelle. Cela était seulement la dimension de celle-ci du seul point de vue immuable de la tridimensionnalité et cela était déjà suffisant pour ouvrir une nouvelle époque d’analyses et de synthèse, et cela suffisait pour abattre les voûtes de la science picturale construites au cours des siècles, pour violer la figuration tridimensionnelle et pour démontrer que n’est pas réel tout ce qui est reproduit  car rien ne peut être examiné du seul point de vue immuable d’une seule, de deux, de trois dimensions, car il n’y a pas un tel point ni chez celui qui représente ni chez ce qui est à représenter.

    II

    Et donc le pointillisme semble avoir achevé, épuiser la tâche de toute une énorme période d’art représentateur dans la révélation de la nature naturée  de la nature naturante [natoura prirody]; avec lui s’accomplit la dernière analyse de la lumière et du caractère aérien de ce qui captivait la représentation passée; dans le même temps, les pointillistes accomplissent également la synthèse de la science picturale représentatrice de la première période. C’était toute une période de représentativité de l’identique, étaient analysés les phénomènes et ils étaient appliqués aux besoins de transmettre le fait, de peindre authentiquement tel ou tel phénomène sur la toile.

    Avec le pointillisme s’achève aussi toute la réalité [réal’nost’] de la perception tridimensionnelle des phénomènes, reproduits exactement dans un volume tridimensionnel. La volonté des pointillistes s’exprimait dans leur travail intransigeant pour révéler la réalité [dieïstvitel’nost’] tridimensionnelle. C’était seulement une dimension de celle-ci du seul et immuable point de la tridimensionnalité et cela était déjà suffisant pour faire apparaître une nouvelle époque d’analyses et de synthèse et c’était là aussi suffisant pour faire s’écrouler les voûtes construites par les siècles de science picturale pour transgresser la représentativité tridimensionnelle et prouver que tout n’est pas transmis réellement car rien ne peut être examiné du point immuable d’une, de deux, de trois mesures, car il n’y a pas de tel point chez celui qui représente ni dans ce qui est à représenter.

    En dernier, une nouvelle chose fut dévoilée : tout se trouve dans le temps de l’espace, tout est en mouvement et pour connaître l’authenticité, il est nécessaire de se tenir sur cette nouvelle dimension dans l’espace.

    De la sorte naît un nouveau problème pour la science picturale, avec toujours une seule obstination – poursuivre les phénomènes et  conquérir le réel de la réalité [réal’nost’ dieïestvitel’nosti]. La nouvelle réalité [real’nost’], c’est le mouvement, les points de suspension du phénomène sont désormais examinés non dans le statique, mais dans l’étendue, ce n’est déjà plus une toile, mais un ruban, la cinétique d’un corps se trouvant en rotation, il est étendu et extensible et extensible non comme étant sur un ruban plat, mais dans un cube et comme s’il était seulement dans un cube, son réel polyédrique existe; telle est notre nouvelle prise de conscience d’un corps qui passe d’un être à un autre, d’une circonstance à une autre.

    La science comme l’art se sont trouvés devant cette nouvelle formule. Bien entendu, c’est le Jugement dernier du monde conscientisé par l’homme dans son oeil tridimensionnel, dans sa perception de ce qui l’arrache à la cage tridimensionnelle. Il voyait que dans le monde il y avait trois chemins qu’il savait malgré tout prendre concomitamment, il avait déjà oublié les douleurs du moment où son bidimensionnel a explosé en trois parties.

    Il s’y est fait et son organisme devint plus souple, car il se déplace concomitamment dans trois directions.

    Maintenant arrive une nouvelle opération chirurgicale, on veut le faire exploser en un cube des côtés, on lui propose de marcher comme le monde entier marche dans la vie. On lui propose d’être naturel et égal au monde, autrement il n’arrivera pas à le suivre.

    Et vraiment on ne pouvait rien dire contre la réalité de la quatrième dimension, c’était un fait inébranlable, c’est la vraie authenticité que peuvent prouver la montre qui se trouve dans votre poche  ainsi que ces mêmes circonstances dans lesquelles introduit le corps.

    Le fait est que la variabilité de ses affaires essentielles est édifiée sur cette quatrième dimension et que, dans chaque endroit, elle est autre  et est commensurée aux circonstances environnantes.

    Mais dès que dans la conscience une quatrième mesure nouvelle pour nous a été assimilée, nous nous sommes déjà mis à chercher sa structure, nous cherchons son étendue dans le temps ou l’espace : est-ce vraiment nous ou notre corps qui s’étire en créant le temps, y a-t-il vraiment une ligne le long de laquelle, dans mon point statique, je passe invariablement, y a-t-il une voie, une voie droite le long de laquelle je me déplace, la conscience semble vouloir retenir en soi la ligne droite, la planéité pour son mouvement droit. Mais c’est seulement de mon  point de raisonnement que je sais s’il y aura des lignes où que le centre du mouvement est dans un perpétuel déplacement de ses circonstances.

    De la sorte nous avons une seule ligne dans toute une série de brisures. La structure du temps est pareille au cristal qui se forme aussi à partir du mouvement de son unique matière [viechtchestvo] selon diverses circonstances, change sa direction en les réunissant sous divers angles. C’est ainsi que je m’explique la structure de chaque phénomène avec mes déductions et suppositions. Il est possible dans ce cas d’édifier aussi une structure de l’étendue humaine: si on  prend l’homme comme une autre matière, celle-ci forme en se déplaçant telle ou telle ligne, les voies du mouvement forment le plan, le volume, qui forment dans leurs jonctions une série de figures géométriques ou de formes; ce graphique sera aussi la structure graphique de l’homme dans le temps.

    Je vois la cause de la concrétisation [réalizovaniyé] de la  peinture et de la sculpture voire, de façon générale, de tous les appareillages humains, seulement en ceci : la ligne, le volume, le plan, comme également les changements colorés sont les résultats du déplacement de ma matière dans les centres des diverses circonstances;  les éléments, formés dans ces circonstances, de la ligne, du volume, du plan, comme aussi des différences colorées, pourraient poursuivre leur voie de développement seuls, dans le sens où ils sont compris par nous, à savoir qu’un élément n’est pas encore une forme, que la forme survient seulement  quand survient la liaison des éléments; on peut apercevoir dans cette conception conventionnelle la prise de conscience du processus de construction du monde en soi ou en dehors, car, en fin de compte, les éléments n’existent pas dès qu’ils surgissent à partir de notre proposition (zadannost’) d’une forme construite pour laquelle les matériaux pleinement organisés peuvent servir d’élément pour une nouvelle proposition.

    Ici, comme dans le premier cas, surgit une organisation :  le moment où une seule et même matière, tombant dans une circonstance différente, se divise involontairement en bras qui aspirent à s’unir et à former à nouveau un tout unique, semblablement au cours d’un fleuve qui se divise et s’amenuise. Peut-être que la formation des planètes s’est accomplie sur cette base; elles représentent les mêmes éléments d’un seul tout de la matière, dissoute dans ses circonstances. Tous les cristaux représentent une nouvelle agglomération  [spyléniyé]  parmi de nouvelles circonstances; on peut avoir la pensée de savoir d’où viennent donc ces circonstances : ma réponse est que la matière elle-même, crée par elle-même en se déplaçant telle ou telle circonstance.

    Il est possible de trouver quelque chose de semblable dans l’évolution picturale d’une seule et même matière, de la teinte [tsviet] ou, de façon générale, d’un matériau, la « couleur » [kraska] se divisant en une  multitude de teintes dans son mouvement au moment de faire l’espace. Telles ou telles formes qui se constituent reçoivent des appellations spécifiques [vidovyïé] : volume, ligne, plan, point, tache etc., c’est-à-dire des éléments qui n’existent pas dans la réalité.

    Toutes les édifications possibles de ces noms constituent la structure physique de la toile ou de la sculpture. La toile se couvre de toute la série des mouvements des derniers éléments et s’unit  à eux réciproquement; de là nous pouvons voir que la toile, comme la surface plane [ploskost’], présente en soi un plan [plan] d’énergie en mouvement dans diverses circonstances, en s’unissant dans un unique tout  [iédinoyé tséloyé] et elles forment la structure du corps pictural.

    De la sorte la « couleur » en tant que matière est restée invariable dans son fond, a varié sa tension spécifique; de mon point de réflexion, son extensibilité se produit également dans tous les autres arts.

    Malgré tout, ce que nous reproduisons sur cette toile ne change pas l’essentiel [sout’]; l’énergie de la matière, le fait de sa structure restent inébranlables dans leur essence [souchtchestvo]  car ce que nous avons reproduit, ce seront seulement des circonstances organisantes mais, pour ce qui est de la matière, elles entreront toutes  dans un seul engrenage.

    Ici, bien entendu, il va de soi que s’invite la question de savoir que représente  cet unique tout, cette question est,  bien entendu, très intéressante et exige une réponse, car dans cet unique tout il est possible de sous-entendre le monde réel cherché.

    Justement, nous sous-entendons le monde comme un tout achevé, nous pouvons le sous-entendre comme un unique tout réel.

    Ainsi, se présente la solution de la question de savoir ce qu’il faut entendre par « tout » [ajout illisible], en passant bien entendu dans le domaine de la proposition philosophique, puisque la preuve physique ne pourra sans doute pas exprimer le tout dans une expérience.

    Mon point de vue par rapport au tout est la suivante: ce tout est le « rien », atteindre le tout, cela signifie sortir dans la voie inverse et atteindre sa propre source, être en dehors de toutes les circonstances et être en dehors des circonstances, signifie ne pas se modifier, car il est possible de changer seulement, disons, à travers l’élargissement de soi pour être étendu, en conséquence les différences d’aspect dépendent de cet état.

    S’il n’y a pas cet état, il n’y a pas d’aspect, il n’y a pas de face, il n’y a pas d’image, de forme de construction, c’est-à-dire qu’il n’y a pas les indices d’après lesquels nous distinguons  une réalité [réal’nost’] d’une autre, il n’y a pas de proportion, il n’y a pas donc ni temps, ni espace.

    En d’autres mots, il n’y a aucuns indices d’une quelconque existence. Et la toile picturale pourrait démontrer cette dernière chose en ce que la reproduction de l’espace, du temps, de la profondeur et de tout ce qui existe en elle, n’existe pas dans son authenticité, rien en elle n’est déplaçable [dvijno], cela l’est seulement en moi, mais il est possible qu’en moi aussi tout soit cette même toile où il n’y a pas de révélation de l’authenticité.

    C’est seulement ainsi que je peux brièvement répondre à la question du tout unique. Et celui qui veut le  révéler  à travers une seule dimension a déjà créé ses nombreuses facettes, a créé une surface plane inclinée qui est devenue un élément des jonctions aux nombreuses facettes, engendrant deux, trois, quatre dimensions.

    Mais si le monde est sans fin, sans fin sont les circonstances du déplacement de la matière, sans fin donc les facettes. S’il en est ainsi, on prouve que la réalité du monde ne peut pas être révélée car il n’y a pas de limite, pas de finitude, mais si la nature [priroda] est le fait de mes écrite  (sotchiniéniya), elle peut être déplaçable et sans fin et finie.

    D’où surgit en moi le rapport sceptique à l’égard de tout ce qui veut ou de tous ceux qui veulent révéler la réalité du monde.

    Le peintre, plus que tous, doit être un sceptique dans la mesure où il tente de révéler l’authenticité, l’identité, car, par-dessus tout, sa toile indique que si les volumes sont rendus, il n’existe pas sur la toile de réalité [dieïstvitel’nost’] visible, on pourrait dire tactile, que ses efforts sont vains; les réaliser, c’est du réalisme psychique.

    Mais tout le reste qui tente de révéler une autre objet [viechtch’] pratique, également une quantité innombrable d’objets, indique que ce domaine est aussi impuissant, il n’y a pas de loi universelle [ouniversal][3], pas d’uni-objectalité [iédinoviechtch’ié].

    Seule l’uni-objectalité aurait pu prouver que, oui, l’objet existe mais si seulement nous nous approchions d’un tel objet, nous aborderions un lieu où nous devrions acquérir une telle loi universelle et alors nous rencontrerions devant nous quelque chose de plus grand qu’un lieu vide, nous y disparaîtrions sans laisser de traces, car, dans l’authenticité, nous représentons le « rien ».

    Ce « rien » est dans tout ce qui nous paraît un existant tangible, réel, de même qu’en rêve, existent des objets authentiques dont nous ne pouvons pas considérer qu’ils sont d’origine physique, bien qu’ils touchent mon enveloppe physique de façon si forte qu’ils obligent de crier et de gémir dans le rêve. Mais le rêve reste rêve, bien que je m’en souvienne une fois éveillé et que je voie comme si j’avais vu la réalité [dieïstvitel’nost’] passant de l’autre côté de ma vie.

    Tout, ici dans l’état d’éveil comme dans le rêve, est fixé et totalisé dans ma conscience et seulement pour mener une pleine analogie ou identité de deux existences physiques du monde en deçà et au-delà de mon être, pour vérifier leur identité physique une, il faut les prouver par un cliché photographique. Seule cette preuve photographique peut convaincre tout le monde, étant donné que la société croit au même [tojestvo] de façon générale et aux expériences physiques vérificatrices. J’admets que cela est un  des problèmes de la science qui cherche la cause réelle et non réelle du monde; elle tente d’établir la frontière du réel et du non réel, du conscient et de l’inconscient.

    Et véritablement, en quoi et où est la frontière du réel et du non réel : est-ce qu’est réel mon corps ou alors tout ce qui agit, ou est-il possible de considérer tout ce qui est physique comme réel, ou bien alors il est seulement ce à travers quoi agit le réel?

    Nous voyons seulement des déplacements physiques et nous leur trouvons une cause dans le monde physique, c’est pourquoi l’eau se déplace parce qu’existe une inclinaison; le fait qu’elle se tient sur le globe terrestre, c’est parce que l’atmosphère la retient, tandis que l’atmosphère est tenue par une autre baleine qui s’appuie de ses extrémités sur le soleil etc.

    La science s’est mise à blaguer sur l’obscurité de la science passée qui est tombée dans l’ignorance parce qu’elle admettait que la Terre est sur l’eau, que l’eau est sur des baleines, et les baleines sur des piliers.

    Maintenant il en va autrement, il n’y a pas d’ignorance, comme il n’y a pas d’eau, mais seulement H2O et ce n’est pas une baleine qui tient l’eau mais l’atmosphère, et l’atmosphère tient le soleil, et le soleil est tenu par Hercule. Auparavant on pensait également que l’on ne pouvait se passer d’Hercule pour le tenir avec plusieurs haltères de deux pouds [31kg!], il fallait être fort – être  Hercule. C’est un fait irréfutable et prouvable concrètement, ce réalisme est reporté sur l’Univers. La science astronomique construit aussi une réalité [réal’nost’] universelle : sans Hercule aucune pesanteur ne saurait être tenue et  soulevée. Avant, la science ignorante arrivait à l’absurde en dépeignant l’Univers sous l’aspect d’Hercule, dans chaque cheveu duquel était fixé le monde. Il est vrai que demeurait inconnu de savoir à quoi Hercule lui-même se fixait. Mais maintenant l’ignorance n’est plus et il est prouvé  qu’Hercule aussi bien que toutes les autres planètes ou systèmes solaires sont tenus pour la plus grande part par Hercule, non selon le principe de leur fixabilité au cheveu, mais par le principe de l’attraction. Par conséquent, gravitant l’un vers l’autre, c’est comme s’ils se tenaient l’un l’autre et afin de calmer une attraction trop forte, il existe un autre principe – négatif. Tout est proportionnellement construit pour qu’il n’y ait pas de grande négation et attraction.

    Tout est construit par la raison du monde qui prévoit tout le côté pratique des systèmes du monde.

    Ce serait une totale absurdité qu’il y ait un seul Hercule dans l’Univers. En premier, il n’y aurait aucune attraction et aucune négation, si Hercule n’avait pas la possibilité d’être tenu à quelque chose, il lui faudrait immanquablement tomber. Cela était très  réel pour la raison du monde pour qui, d’après les légendes les plus anciennes des Aztèques, un seul Hercule aurait été construit au commencement, mais aussitôt la raison du monde a eu conscience de son erreur, dès qu’elle vit que son Hercule tombe et s’éparpille; sans tarder, il a commencé à diriger les débris dans l’espace et leur donna le principe des attractions; cela a été un des moyens les plus radicaux de la raison du monde; or, dans le même temps, une autre raison – critique, s’est malheureusement détachée seule de la raison du monde et, alors, à deux elles ont compris qu’il n’était pas possible de donner à tous les débris d’Hercule un seul principe d’attraction, il faut lui donner encore le principe de négation, car si l’on laisse un seul principe d’attraction, finalement ils peuvent à nouveau se rassembler et à nouveau tomber en ruines.

    Secondement, on ne peut pas accomplir la réalité du monde dans le seul Hercule, les hommes n’avaient pas développé le principe de relativité, or c’est pour cela qu’ils pourront connaître notre Univers physique réel.

    C’est ainsi que la raison du monde a construit la réalité de l’Univers, mais pour qu’il soit possible d’en avoir pleine conscience physiquement, elle a créé trois principes : l’attraction, la négation et la relativité, c’est là ce qu’il a été possible jusqu’ici d’imaginer afin de faire apparaître, depuis les ténèbres, l’Univers comme un monde.

    Ce ne sont déjà plus trois baleines sur lesquelles se tenait la réalité du monde, mais c’est la réalité [dieïstvitel’nost’] traversée par la raison scientifique.

    Vingt-cinq mille fronts savants ridés travaillent à l’étude des lois de la raison positive et critique du monde afin de construire sur la Terre, selon ces lois, un monde physique réel d’objets.

     Que représente donc un monde construit d’objets et de quel résultat sont tels ou tels objets? Le monde humain présente la tentative infinie de lier les objets qu’il a construits, de les harmoniser en un seul organisme agissant; la création elle-même des objets s’est produite à partir de la combinaison de telles ou telles forces, c’est leur construction dans une donnée déterminée qui est l’objet en soi. D’où il résulte que l’objet existe et se divise en beaucoup de catégories et de destinations, comme s’il se justifiait par sa claire conformité à un but.

    Si donc toute constructivité des forces constitue l’objet, celui-ci doit être pleinement clair dans sa conformité au but.

    Un travail de jonction et de négation de telles forces se produit également dans la nature, en vertu de quoi on obtient aussi dans la nature un objet : celui-ci n’est pas conforme au but ou bien seulement une forme sans aucun but. C’est qu’on ne peut pas, de mon point de vue, estimer que le globe terrestre est un objet dont la conformité à un but est qu’y vivent des hommes et que diverses plantes poussent exclusivement pour leur besoin. Que toute la Terre est simplement un garde-manger matérialo-spirituel, un wagon-restaurant, dans lequel la prévoyance du buffetier a stocké des réserves qui devraient suffire jusqu’à une certaine gare du voyage de l’Univers.

    Cela doit être ainsi, si l’on croit à la conformité au but de nos objets qui ne se créent pas autrement que sur la base du réalisme pratique et la réalité [réal’nost’] de notre globe doit bien entendu être examinée, comme est examiné notre train dont le mouvement est calculé, prévu et révélé réellement.

    Si l’on avait pu construire un train que nous aurions pris et qu’il nous ait emporté sans jamais s’arrêter nulle part le long des villes, qu’il n’y ait eu aucune gare, nous aurions trouvé ce train absurde et non pratique. On ne peut ni en sauter, ni aborder une seule gare.

    Notre globe terrestre représente pour le moment un tel train qui ne s’est pas encore une seule fois arrêté devant les gares qui nous intéressent hautement, nous ne pouvons jusqu’ici aborder la lune qui nous est la plus proche.

    Notre patience est à bout et nous commençons à construire des aéroplanes pour nous défaire de cette course folle sur le globe terrestre et gagner nous-mêmes des gares dans l’espace astrologique.

    Notre Terre, si elle est pratique pour nous dans le sens productif, ne marche pas du tout dans le sens du besoin qui est celui de  notre train.

    L’homme a devant lui un grand travail  pour la rendre pareille au train, ce qui, à ce qu’il me semble, peut être résolu au moyen de la régulation des deux principes de l’attraction et de la négation, en transmettant tels ou tels principes sur la planète que nous voulons aborder et quitter, c’est la voie du rassemblement des négations.

    Admettons que nous ayons atteint une telle révélation technique d’un moyen réel, nous pourrions voyager dans l’Univers, comme avec un train sur la Terre vers diverses villes.

    D’ailleurs il n’est pas inutile de rappeler que le mouvement du train se produit non pas parce qu’il se meut par la vapeur, par l’électricité.

    De mon point de vue, son mouvement s’est produit seulement parce qu’à un endroit, s’est formée l’attraction qui entraîne les gens, de sorte que le mouvement est conditionné par les mêmes principes d’attraction et de négation, la réalité de ces deux principes dans le sens de la force ne consiste pas du tout dans un matériau précis capable de posséder cette force, mais positivement dans tout.

    Ce n’est pas un aimant qui attire ou repousse, mais toutes les affaires de l’homme qui s’arrangent à partir de ses besoins.

    Existe-t-il des besoins dans la nature, y avait-il le besoin de créer le globe terrestre et tout ce qui pousse sur elle, est-ce que tout l’Univers est créé au nom du besoin de l’homme, il est difficile d’en décider, bien entendu.  Est-ce que tout est pratique et conforme à un but, conscient et logique, raisonnable, etc.? Est-ce que la nature est conforme à un but ou alors seulement une image. Est-ce que tous nos objets sont conformes à un but ou alors sont-ils également des images.

    Il me semble que pour déterminer si cela est conforme à un but ou bien imagé, il faut résoudre les positions de la finitude : est-ce que l’objet est fini, universel, épuise toutes les fonctions passées, d’aujourd’hui, futures –  alors nous obtenons un unique objet, ainsi qu’une unique forme, alors il est conforme au but, alors c’est un objet, à  condition cependant qu’il exprime en soi le but final.

    Mais si nous n’y trouvons pas cette résolution, il n’est pas conformité au but et n’est pas un objet, seulement un caractère imagé.

    L’image qui provient des interactions de tels ou tels éléments ou forces, lors de l’attraction ou la négation de ceux qui créent, ce sont les formes spécifiques d’un phénomène.

    S’il en est ainsi, alors tout l’Univers et tout le travail sur la Terre ne sont que le résultat un des jonctions et des désunions des forces, ce sont des images.

    La tentative de faire apparaître quelque chose de concret, d’authentique, de pratique est une tentative vaine, car en combinant une chose on obtient cette chose, en combinant autrement – autre chose.

    La réalité du monde à une époque est une chose (sur des baleines), à une autre époque elle repose sur l’atmosphère, sur Hercule. Or tous ces matériaux sont composés d’atomes et les atomes d’électrons et de ions, la science future prouvera que les électrons et les ions, eux aussi, sont constitués d’autres x.

    La maison est constituée de bois, la maison de pierre, les pierres de sable, le sable de petits grains. Tout doit être constitué de quelque chose, car seulement alors nous pouvons obtenir un monde réellement révélé et, en effet, on ne peut pas construire le monde ex nihilo. Dieu, admettons, s’est arrangé pour faire cela et je crains qu’il n’ait eu raison dans ce sens que rien n’existe.

    Mais cela n’est pas avantageux pour personne, ni pour le marchand, ni pour l’artiste, ni pour la science – que pourraient-ils faire alors? Dieu leur a dit : je n’ai rien, c’est pourquoi je construirai le monde  seulement comme un rien, cela veut dire qu’il n’y aura rien. Aussi, ayant fait attention à cet épisode, on s’est mis nous-mêmes à construire le monde, qui sur des baleines, qui sur l’atmosphère, qui sur les atomes, qui sur des pierres indivisibles, qui dans le temps, dans l’espace, qui en dehors d’eux, qui selon le principe des attractions négations, qui sur la relativité; ce dernier semble douter que l’on puisse bâtir l’authentique, car le relatif indique, à ce qu’il dit, qu’il n’y a rien d’authentique, seulement le relatif.  Mais si cette dernière petite pierre ou échelon seront détruits, alors le Jugement dernier est inévitable – nous aurons cessé de voir le monde, car la proportionnalité relative aura disparu.

    [Ajout :]

    La science doit se réformer au plus vite : ici, pas bien loin, se tiennent des hérétiques; tels des diables, ils se tiennent dans le dos et chuchotent leurs discours sacrilèges. La Terre n’est pas sur des baleines, la Terre n’est pas sur l’atmosphère, l’édifice du monde n’est pas sur l’atome indivisible. Les  anges vous ont trompés, mettez nos lunettes et vous verrez que l’atome, n’est pas l’atome mais seulement un électron et un ion. Voyez la fissure – le monde de la science, construit par vous,  s’effondre. Ne pensez-pas échapper aux pierres, aux poutres qui s’écroulent, au déluge du monde détruit par les météores de feu, car ils s’effondrent toujours, en dehors  et à l’intérieur de notre cerveau, partout ce sont des flammes, de la vapeur, de l’eau, partout  des explosions et des destructions et vous ne trouverez pas de salut sous aucun toit. Vous voyez un enfer en feu qui n’a ni commencement ni fin, les mondes en extinction attendent leur heure pour s’embraser à nouveau et à nouveau dans l’Enfer, bouillonnant de feu, se tordant dans les convulsions des forces élémentaires [stikhiya] des incendies dans les ténèbres.

    Mais n’ayez pas peur, vous êtes créés dans un tel matériau qui ne périt pas; dans votre cerveau se produit le même incendie; votre cerveau enflammé brûle à blanc, mais vous êtes intacts et incombustibles; dans la tempête de feu, dans l’effroyable courant d’air de feu, le monde en tant que matière [matériya] file dans votre cerveau pour seulement devenir brûlant et se débander en rayons dans les ténèbres, en l’éclairant pour notre savoir naïf, notre connaissance naïve, notre révélation naïve du monde authentique dans les ténèbres.

    Mais cette lumière n’est pas de la lumière, seulement un tournoiement éclatant dans les ténèbres. Rien dans les ténèbres n’éclaire et ne révèle puisque la lumière et les ténèbres sont une seule et même matière [viechtchestvo] dans deux distinctions et degrés.

    III

    D’ailleurs, la lumière comme la couleur ont commencé à jouer un des principaux rôles dans le processus constructeur de l’homme, même une grande partie de cette chose revient à la lumière. La lumière est le moyen sans lequel l’homme ne peut pas être, la lumière est pour lui la lanterne grâce à laquelle il peut voir sa voie authentique et ne pas s’égarer;  par la lumière il espère faire apparaître le monde perpétuellement  cherché et tout objet authentique nouveau. La lumière est égale pour tous les arts de l’homme, aussi bien pour la technique, la science, que pour la peinture et la sculpture. Eh bien, j’ai tenté de débrouiller dans une des branches des arts, celle du pictural et du sculptural, quel rôle joue la couleur dans cette affaire.

    Ainsi, pour le peintre, comme pour le sculpteur, la lumière a  toujours existé, comme une certaine force qui éclaire la tâche donnée à révéler; la lumière se tenait dans on ne sait quel rapport à soi isolé et n’a jamais été, à ce qui me semble, un moyen égal pour toutes les teintes de la palette, au contraire, toutes les teintes étaient des moyens pour faire apparaître la donnée éclairée dans l’espace de la lumière.

    Par le truchement de la lumière on révélait non seulement les données dans l’espace de la nature, mais aussi celles qui se trouvaient dans les ténèbres du centre créateur intérieur; la donnée intérieure se révélait à l’extérieur par la lumière qui se trouvait à l’extérieur. Cette question est devenue pour moi très importante, car ici doit se résoudre le problème dans le sens de savoir si la lumière existe en général, est capable de révéler l’objet ou bien alors si elle est égale à tous les éléments, les matériaux à partir desquels se crée la tâche donnée, s’il existera face à l’existence du soleil ou d’une autre matière [viechtchstvo] qui luit ou est privée d’éclairage.

    La lumière, selon mon point de raisonnement, est égale à tous les matériaux, car, quels que soient ceux-ci, ils révèlent pareillement la tâche donnée et par conséquent éclairent pareillement et révèlent l’objet.

    Dans la peinture, dans sa dernière évolution, on a mis à nu  une division tranchée entre une frontière de lumière et une sans couleur. Tout le travail pictural de l’artiste consistait à révéler la lumière aussi fort que possible afin de montrer, à travers elle et en elle, la tâche donnée. Cette lumière se coloriait quelquefois et les données étaient révélées dans un rayon colorié.

    Dans cette approche, le corps ou la facture authentiques étaient dissimulés par la lumière, comme si toute la tâche donnée était tissée de lumière par le peintre et n’avait pas d’autre matériau.

    Dans un autre cas, les peintres révélaient simplement leur tâche donnée en dehors des sensations de lumière, ils s’assimilaient à n’importe quel maître ou à quelque inventeur de machine qui assemble celle-ci à partir de matériaux privés de lumière, offrant à la lumière d’éclairer l’objet révélé, comme tous les objet de la nature sont éclairés de manière générale par le soleil et la lune.

    La lumière a joué un grand rôle en peinture et est devenue son principal rayon – c’étaient les fils avec lesquels on tissait la peinture.

    Dans beaucoup de cas on pouvait dire que tous les objets [predmiéty] ou le sujet étaient seulement un canevas pour révéler la couleur; dans un autre cas,  tous les objets [viechtchi] étaient la chose principale à révéler et la lumière seulement un moyen permettant au peintre de résoudre sa tâche.

    Les uns disaient que la tâche du peintre et du sculpteur était exprimée par le rendu de la donnée des choses se trouvant en dehors de lui, d’autres que c’étaient celles à l’intérieur, qu’il n’existait pas pour le peintre d’objets [predmiéty] qui se trouvent en dehors de lui, mais seulement à l’intérieur.

    Des troisièmes déclarent que ni l’une ni l’autre chose n’existent séparément, que tout ce qui est en moi et ce qui est en dehors de moi se lient dans le troisième cas de mon centre créateur et constituent la volonté de telle ou telle forme.

    Dans cette dernière déclaration, il ne peut exister de prétexte, ce dont  parlent si abondamment les peintres et les sculpteurs; ici peuvent pareillement servir de prétexte et la volonté intérieure de l’artiste et la volonté du prétexte qui se trouve au dehors.

    Bien entendu, dans cette dernière position, la volonté se manifeste avec une grande force et manifeste telle ou telle forme dans laquelle tous les prétextes se sont dissous dans la volonté de l’artiste et ont créé une nouvelle conception.

    Dans le premier cas, la volonté dépend des données qui se trouvent au dehors et dans le deuxième cas elle désire se libérer totalement de tout ce qui se trouve au dehors; la deuxième position est le seuil de la troisième qui examine les forces qui se trouvent et au dehors et à l’intérieur comme une unité matérielle à partir de laquelle est construite la volonté qu’ont le peintre et le sculpteur de construire une  tâche donnée.

    Pour la conscience picturale des pointillistes, la lumière est devenue le problème du mouvement pictural.

    Et ici, ce n’était pas la lumière qui était le prétexte, mais seulement une tâche donnée scientifique déterminée, celle de concevoir la lumière par une lumière ayant un plus grand éclat d’éclairage, afin d’avoir la connaissance de la lumière; ce seul fait prouve que la lumière, en tant que quelque chose qui fait apparaître, est devenue elle-même obscure devant une autre lumière, celle qui connaît.

    En second, la lumière des pointillistes n’était déjà plus un prétexte pour la reproduire sur la toile sous l’aspect d’une impression, il ne s’agit aucunement d’impression, les pointillistes ont posé la question on peut dire carrément [rébrom]. Ils se sont donné comme but, que la toile picturale obtienne une lumière physique vivante au moyen d’un processus de construction [konstrouktrouïrovaniyé] piqueté.

    Comme si les pointillistes avaient tenté de résoudre le problème de la lumière, d’accomplir la tâche de leurs prédécesseurs qui étaient de primitifs et ne connaissaient pas les causes de la réalisation de la lumière.

    Les pointillistes se chargèrent de cette affaire, en ignorant l’objet [predmiet], estimant que  l’objet est seulement le lieu où vibre un rayon coloré en produisant la lumière. Les pointillistes indiquent encore que la peinture s’élançait vers le rendu de l’identité de la nature [priroda] sur la toile, qu’ils ne voulaient pas seulement faire que la toile soit une impression de la donnée, mais construire cette dernière par le même moyen dont elle se créait dans la nature.

    Les pointillistes firent beaucoup pour atteindre ce but, le peintre put envelopper la tâche donnée d’une lumière vivante. Il en résultait qu’une partie de la peinture obtint dans son travail analytique une authenticité anatomique dans la forme, tandis qu’une autre, qui travaillait dans le domaine de la lumière obtenait de nouveaux et possibles résultats, accomplissait un autre travail analytique afin de créer à partir de ces deux moitiés analytiques la synthèse de tout un réalisme pictural.

    On peut achever avec les pointillistes un travail artistico-pictural déterminé et toute une période de la pensée picturale qui aspirait à une identité authentique, à l’expression picturale naturelle.

    La mission des pointillistes de révéler la lumière  au moyen  de sa réalité [dieïstvitel’nost’] physique indique encore qu’il ne faut pas chercher dans cette mission un principe artistique. Il n’y a ici que la saisie physique scientifique du phénomène (est-ce que se produit le mouvement des ondes de couleurs ou non?) et cela en dehors de la question de l’artistique.

    Ici, l’approche du phénomène est scientifique; cette  dernière chose a attiré mon attention sur le fait de savoir si toute la pensée picturale était artistique ou scientifique dans son essence, si elle représentait en soi une résolution exclusivement esthétique ou bien était une science picturale particulière qui aspirait à faire apparaître l’authenticité physique des phénomènes. Que signifie le réalisme vers lequel s’élançaient les peintres, vers quel réalisme ils allaient dans les divers groupes de peintres: dans un groupe, le réalisme était compris exclusivement comme la saisie de la nature et sa révélation au moyen de l’étude de son anatomie physique et uniquement en obtenant cette étude, l’artiste entrait dans le rôle d’un artiste qui peut, sur la base de données scientifiques, satisfaire ses besoins esthétiques en donnant aux lois de la nature les lignes et les courbures, la reconstruction idéale qui étaient dans son imagination artistique.

     Dans ce cas, je vois une pleine identité avec toutes les sciences qui, par l’intermédiaire des instruments scientifiques ont la connaissance du phénomène de la nature et ensuite décrivent avec des mots imagés les phénomènes dans des livres de science, en ayant un appareil physique spécialement révélé, en tant que forme sortie également de l’étude de la nature.

    Il est possible que, dans ce cas, tous les instruments scientifiques soient également des objets artistiques. Mais les tâches n’étaient pas artistiques. Je doute que la peinture ait eu un but artistique dans la constitution constructrice de tels ou tels éléments, qu’elle ait été seulement  un moyen de connaissance – la ligne connue, le volume, se sont construits seulement grâce à et selon la cause de la connaissance du phénomène.

    J’incline à penser que même tels ou tels objets, semblant construits exclusivement à partir d’une conformité au but pratique, ne représentent en soi  qu’une superstructure dans la conscience de ce qui est connu ou une des formes de la prise de connaissance progressive d’un seul et même objet.

    Plus nous nous plongeons dans le côté anatomique du phénomène, nous ne parvenons pas  seulement à une fin exhaustive, mais  nous rencontrons de plus en plus des phénomènes toujours nouveaux et avons besoin de plus en plus d’outils qu’on aspirait à construire pour surmonter les obstacles.

    Il est possible que dans l’essence de l’art pictural se trouvent aussi des positions aux propriétés cognitives, lesquelles s’expriment sur la toile par toute une série d’édifications de lignes, de plans, de volumes en une seule construction, semblablement aux instruments scientifiques physiques qui expriment en soi le phénomène à révéler, lequel se reflète dans la conscience et produit telle ou telle action de la pensée.

    Cette dernière chose me donne le droit d’estimer que le nouveau problème de l’essence picturale, exprimée dans les arts nouveaux, est demeurée la même, mais l’extraordinaire transmission vers les phénomènes ou le rapport à la nature ont provoqué un rapport hostile du monde pictural des arts; à vrai dire, ici s’est produit la collision  de la vieille et de la nouvelle science picturale. Pour la prise de possession de l’authenticité des phénomènes. Et de leurs expressions. Bien entendu, les  dévoilements de nouvelles circonstances créent aussi un nouveau monde d’objets [viechtchi], d’outils, d’instruments, d’appareils, créent aussi une certaine idée d’un seul et même monde à chercher.

    La base principale de la nouvelle science picturale a dévoilé une nouvelle circonstance : le temps, qu’elle a appelé la quatrième dimension des objets; bien entendu, cette dernière circonstance doit changer beaucoup de choses dans le monde  de la mensurabilité tridimensionnelle. La perception des objets à travers la dimension tridimensionnelle et quadridimensionnelle possède en peinture des différences substantielles de forme, de construction; au-delà, elle s’approfondit dans les systèmes idéologiques de l’Univers, ceux du pratique figuratif, ceux tout simplement des constructions matérielles, ceux du Suprématisme sans-objet : il faudra parler de toutes ces diversités dans les raisonnements à venir.

    Dans tous les mouvements picturaux, comme aussi  dans les systèmes de l’Univers, la lumière a joué un grand rôle. Et, dans chaque tendance, le rapport à elle change, par conséquent sa réalité devient autre. Il est possible de déterminer ces rapports en certaines périodes; la période picturale lumineuse s’étend sur plusieurs siècles, ayant comme source, pour parler de façon imagée, le soleil. Le soleil était l’unique source, en tant que source de la lumière, réalisant tout ce qui est dissimulé dans les ténèbres du monde physique, et également dans les ténèbres de l’incompréhensibilité, de la non prise de conscience des choses et de l’ignorance.

    Ainsi, par exemple les poètes en appellent au soleil, mais même les savants ne dédaignent pas de la faire : « Soyons comme le soleil »[4],  allons « vers la lumière »; le soleil ou la lumière étaient un emblème, un but définitif du mouvement humain; sans la lumière il n’y a rien dans le monde, sans la lumière nous n’avons la connaissance de rien etc.

    Mais la ténèbre est la ténèbre, c’est-à-dire ce en quoi il n’y a rien d’autre qu’elle; notre conscience en déduit une foule de phénomènes, elle est notre être qui corrige notre conscience du côté de la mise en forme de l’obscur.

    Cette dernière chose : « sans la lumière nous n’avons pas connaissance de rien », porte déjà un changement radical de la signification de la lumière du soleil, cela indique que la lumière solaire ne fait apparaître que ce qui est dissimulé dans les ténèbres, tandis que les fonctions de la connaissance se trouvent déjà dans une autre source, celle de la prise de conscience de la lumière.

    Ici survient, dirait-on, une nouvelle exigence à l’égard de la lumière. Dans le pointillisme aussi survient une limite, les peintres obtiennent  le mélange physique des points colorés; le travail de la science, appliquée par eux, a dévoilé que la réalité de la lumière consiste dans l’influence  colorée d’un point sur l’autre, que la lumière blanche n’est que l’état des rayons colorés dans la circonstance du mouvement.

    Que les mêmes teintes qui n’ont pas en elles de lumière, lors de leur mouvement réciproque, donnent une nouvelle réalité physique, comme la lumière.

    En conséquence, les  couleurs dans leur essence [souchtchestvo], comme tous les autres matériaux, sont obscures et leur réaction réciproque ne peut donner la lumière qui aurait pu éclairer les phénomènes de telle sorte qu’ils soient compréhensibles, clairs et lumineux.

    Lors d’un éclairage violent,  se produit la totale destruction du corps, sa réduction en transparence de lumière  où l’on ne peut rien voir.

    Le soleil est un phénomène d’un tel ordre et il me semble que si, à l’appel des poètes, on était parvenu à lui, il aurait été aussi obscur que notre Terre et si chaque homme était devenu soleil, il n’y aurait eu rien de clair et de compréhensible pour lui.

    Après les pointillistes, les peintres commencent à changer, ils se soustraient à l’assaut lumineux sur la surface de la construction picturale, commence alors à être introduite la pure force colorée.

    Déjà chez Cézanne on peut observer dans  la consistance picturale la prédominance de la masse picturale tissée de couleur, mais non d’ondes de lumière, il élaborait une matière picturale particulière de telle sorte que ne soient pas visibles les rayons de couleurs dans la couche ou le tissu picturaux.

    Même les nouvelles tendances picturales, après la peinture cubiste, commencent à attribuer une grande signification à la couleur, en raison de quoi la culture picturale de la masse doit s’arrêter et, au-delà, doit venir la tendance colorée pure. Il en est réellement ainsi. Le suprématisme n’est déjà plus  un phénomène au sens d’un processus de construction des teintes dans la couche picturale des tons. Sa première et principale tâche était dans la couleur (« la suprématie de la couleur » dans une première période) et l’on ne peut nier que cette période suprématiste de la couleur a exercé une influence sur l’état contemporain de l’école picturale. L’édification  de toute une discipline de la couleur devint, par exemple, une tâche importante à la tête de laquelle se sont trouvés des peintres qui travaillaient sous l’influence de la compréhension suprématiste de la couleur.

    La couleur est devenue le but de la révélation, une analogie de la révélation de la lumière; bien entendu, la dernière mission [zadaniyé] des disciplines de la couleur est seulement un réflexe du suprématisme où la couleur n’est pas révélée (il n’y avait pas dans le suprématisme une telle tâche).

    La révélation de la couleur était, bien entendu, posée par les peintres sous un aspect objectif, il est possible que le groupe d’artistes peintres qui travaille directement ou non sous l’influence suprématiste, ait eu le droit de transformer l’étude ou la révélation de la couleur en une méthode objective, étant donné que le rapport et la signification en question avaient  été établis subjectivement.

    L’établissement subjectif ou une personne sont quelque chose de semblable au prisme que l’on construit, à travers lequel tel ou tel phénomène se réfracte : le résultat reflété sur un écran sera le matériau objectif de l’étude dans le cas où ce matériau ne se réfracte pas dans chaque personne séparément comme dans un  nouveau prisme de la perception. Dans de telles conditions seul est possible un enseignement objectif de l’objet [predmiet]; il est indispensable que celui qui enseigne s’isole de sa réfraction  subjective de l’objet donné. C’est une des conditions les plus importantes avec une méthode objective car, dans le cas contraire, on ne peut établir une authenticité objective de l’enseignement.

    Ainsi, nous pouvons étudier la couleur seulement en faisant l’anatomie des phénomènes ou en examinant les prismes des tendances picturales coloristes, si la couleur nous intéresse et celle-ci doit être étudiée non dans l’ordre de l’optique mais seulement dans celui du pictural. L’étude de la couleur dans l’optique est une chose : là, sa signification, sa compréhension et sa perception sont autres que dans la peinture. La lumière dans l’optique est une chose, mais dans la pensée picturale elle est autre, dans la philosophie – elle est une troisième chose, dans le cubisme – une quatrième. La lumière, ce n’est pas encore un phénomène objectif. Admettons qu’en ayant étudié dans la science optique les diversités lumineuses, on ne peut pas appliquer cette étude au cubisme, de même qu’en ayant étudié les teintes, on ne peut pas appliquer cette science dans le suprématisme, dans sa période sans-couleur.

    Pour connaître tel ou tel fait dans toutes les sciences, les savants procèdent seulement à l’étude d’un seul domaine de la culture humaine, c’est le cas dans l’art pictural : ni les artistes, ni les savants, ni la société ne tentent d’étudier les phénomènes picturaux. Ils s’en détachent en crachant dessus, ils agissent pire que des singes à lunettes, le cercopithèque à lunettes, lui,  essayait au moins de mettre ces dernières sur sa queue, puis elle les a cassées et la société fait tout simplement la même chose[5].

    Ainsi, dans notre contemporanéité la lumière picturale, comme teinte, n’est pas exclue malgré tout, mais elle est révélée; bien entendu, la révélation de la couleur a un grand avantage par rapport à la révélation de la lumière du point de vue du pointillisme où tout était conditionné par la réalité de l’impression, où la révélation de la couleur était un fait réel du matériau. La lumière est réelle comme la couleur sur la surface plane; ici, le matériau de la couleur se trouve travaillé sur la surface plane de la toile, seulement  le processus et la tâche de la révélation de sa force achevée consistent à la faire apparaître dans toute cette force et, bien entendu, nous tombons alors dans une nouvelle histoire, pareillement au pointillisme, qui tente de révéler la lumière physique sur la toile.  Telle est la nature de l’homme qui ne veut pas prendre son parti d’une seule impression, aspire à l’authenticité et, de plus, veut apprendre à connaître toutes les causes, à partir de quoi et comment se produisent tels ou tels phénomènes.  C’est pourquoi il érige une culture de divers passe-partout scientifiques afin d’ouvrir la serrure de la nature silencieuse.

    Ainsi, la quête de la lumière peut être une des tâches premières de tout homme dans la société. En effet, c’est seulement en découvrant la lumière qu’il est possible de tout découvrir et de trouver la voie vers la vérité [istina].

    La lumière est dans toute chose et partout, chaque instant s’accomplit à travers la lumière, le nouveau pas dans l’art pictural, le cubisme, n’a pas non plus renoncé à l’idée de la lumière. Les cubistes ont également posé la question de la lumière, bien que la perception picturale essentielle de la peinture cubiste ait été en dehors de l’incursion lumineuse.

    La question de savoir ce que l’on peut considérer lumière et comme obscurité est examinée et délibérée lorsqu’on veut  savoir  si la lumière doit réellement être quelque chose de particulier,  si elle doit révéler la lumière, c’est pourquoi  si elle doit se diviser dans quelque chose qui éclaire le phénomène et le manifeste, mais une lumière qui éclaire le phénomène ne le manifeste pas encore dans la conscience, il ne peut pas être révélé pour le spectateur. On peut peindre un phénomène pictural avec des formes vives et bien éclairées et pourtant elles ne seront pas compréhensibles pour le spectateur. On peut trouver des analogies : si l’on fait entrer un homme incompétent dans n’importe quel laboratoire ou du côté des tubes astronomiques, des télescopes, bien que les formes aient été éclairées, palpées et réelles, elles ont été malgré tout obscures : ni la lumière de l’électricité, ni celle du soleil, ni les rayons X n’auraient pu éclairer pour cet homme les formes et lui révéler leur compréhensibilité.

    Les cubistes ont établi pour la première fois dans la science picturale un rapport autre à la lumière, sans partir de la science optique ou autre sur la lumière-couleur. Ils ont trouvé insuffisante la vision rétinienne des constitutions de forme, révélés par la lumière physique et que la vision reflétée sur la plaque de la prise de conscience ne semblait pas élargir cette vision, que, même si l’oeil se tourne vers le soleil, en tant que globe resplendissant, brillant, de toute façon il pourra seulement rendre une foule de reflets sur cette même plaque et ceux-ci malgré tout ne seront pas réels et par conséquent ils ne seront pas révélés puisque est réel ce qui est révélé jusqu’au bout.

    C’est pourquoi les cubistes ont une déduction, celle de s’appuyer sur une seule lumière, la lumière de la connaissance et ils disent que tout ce qui est pour l’homme compréhensible est révélé réellement, tout ce qui est incompréhensible est obscur, non révélé, non réel, ce qu’ils confirment par les mots : « c’est peu de voir, il faut aussi connaître ».

    Les cubistes ont établi un point de vue sur la lumière nouveau et clair; bien entendu, cette lumière n’a rien à voir avec les réfractions prismatiques de lumière en optique.

    Par ce bref raisonnement on voit que le cubisme est incontestablement une nouvelle circonstance de ce que l’on pourrait appeler la matière [viechtchestvo] picturale, sortie du spectre lumineux du soleil pour aller vers le spectre de la couleur, sortie, en outre, du tridimensionnel  vers le quadridimensionnel, dans une circonstance où la structure de la matière picturale s’est trouvé un nouvel aspect , où les choses [viechtchi] ont changé leur forme antérieure et se sont tenues dans une nouvelle réalité.

    Est-ce qu’une survivance de l’expérience, de la maîtrise, du savoir et des moyens, est possible si dans la nouvelle circonstance la réalité est autre ? Est-ce qu’est possible une survivance de la science pointilliste, mais également de la perspective et de l’anatomie, si la structure du corps est passée dans une nouvelle espèce réelle de la forme ?

    On ne peut pas mettre son espoir entièrement dans l’être en ce qu’il dirigerait notre conscience. Encore une question: est-ce que l’être peut diriger? Ma conscience peut, bien entendu, diriger. Chaque trouée dans la glace ou chaque ravin me forcent à  dévier dans l’un ou l’autre côté, forcent ma conscience à prendre telles ou telles mesures, mais toute la question est de savoir si cela est correct, si réellement l’être dirige ma conscience dans un vrai côté.

    L’Arc-en-ciel, comme l’être, a dirigé la conscience des hommes vers un côté où l’Arc-en-ciel est la réconciliation de Dieu avec eux, il dit qu’il n’y aura pas de déluge[6], voilà pourquoi il apparaît au moment de la pluie.

    L’analogie avec la lumière dans le Cubisme trouve une ressemblance dans le Suprématisme avec la couleur; beaucoup estiment que la couleur dans le Suprématisme est l’essentiel [sout’ glavnaya], que le suprématisme est une tendance coloriste. Le suprématisme, c’est derechef une circonstance nouvelle de la matière picturale. En lui, existent réellement toutes les disciplines  de la lumière, de la couleur, de la forme, de la construction; il se peut que celles-ci sont soumises à l’étude ou à l’analyse, comme nulle part dans les circonstances picturales du passé.

    On estime que le Suprématisme est un simple phénomène bidimensionnel, plan, coloré, mais étant donné que je mène cette recherche du Suprématisme, je ne trouve rien de tel, les trois carrés de couleur rouge, noire et blanche, construits dans le suprématisme  ne sont absolument pas une confirmation de ces suppositions.

    J’ai trouvé que le Suprématisme est un des prismes alternatifs de la science picturale, qu’à travers lui le monde se réfracte autrement que dans les prismes du Cubisme, du Futurisme. Sa philosophie est possible, comportant une part de scepticisme, elle trouve que l’on ne peut rien révéler dans le monde. Contre la figuration s’établit le sans-objet. On pourrait dire que le Suprématisme aspire à l’absolu dans lequel  on se refuse à connaître quoi que ce soit, à travers quelque niveau culturel que ce soit et quelle que soit la lumière du savoir; aucune révélation des matériaux ne révéleront rien dans le monde.

    Les disques solaires en tant qu’écrans ne peuvent être des écrans de la révélation de l’incompréhensible et, à l’inverse, il n’y a pas de disque noir sur lequel le soleil serait clair. Selon mon raisonnement, la peinture s’est donné un but égal aux autres sciences, ce but est dans la visée de « révéler » ou de manifester ce qui est dissimulé dans les ténèbres, la réalité du monde sur la plaque de la prise de conscience.

    Le pointillisme a tenté de révéler la lumière comme quelque chose de réel et d’authentique, il a dévoilé que la lumière n’est pas l’authenticité, mais seulement le résultat de l’authenticité des oscillations de couleurs. De la sorte, c’était comme si avait été trouvée la vérité qui produit la lumière, mais il est possible que la couleur ne soit rien d’autre que le résultat de vérités qui se tiennent en dehors de la connaissance;

    Ainsi, devant nous surgit toute une kyrielle de x que nous avons l’espoir de connaître dans le futur. Mais celui-ci  est extensible, chaque aujourd’hui est  futur pour le passé, en chaque passé d’aujourd’hui on a placé tous les espoirs qu’il représente la solution attendue des questions qu’il n’avait pas été possible de résoudre dans le passé, que lui, le futur, révèlera la lumière qui éclairera tout l’insaisissable, le confus, et manifestera la cause réelle des phénomènes. Mais les espoirs restent vains, chaque aujourd’hui, en tant qu’entendement [oum], est entré plus profondément dans le corps de l’objet [predmiet]; plus il entrait, l’objet se désagrégeait encore davantage et mettait à jour de nouvelles kyrielles d’objets, représentant une nouvelle énigme et un nouvel espoir que dans le futur leur multitude serait tout de même connue et révélée.

    C’est comme si l’objet se désagrégeait exprès en cette multitude, comme s’il voulait conserver son caractère sans-objet qui se dissimule au tranchant de l’entendement, mais celui-ci assemble ses forces, il serre la poignée dans ses muscles et frappe l’objet avec une nouvelle force, afin de mettre à jour dans la coquille sa valeur authentique, car autrement il n’est pas pour lui un objet; et c’est à nouveau le tranchant qui est passé comme dans du sable fin et rien n’est resté sur le couteau effilé, le coup de la lame n’a rien tranché, car tout est comme du sable, comme de la poussière, comme du brouillard, comme une porosité, l’entendement gesticule avec sa lame dans tous les sens et ne peut trouver des points pour ses coups et le grand corps prend l’aspect d’une nébulosité sans-objet quand il s’approche de ma prise de conscience.

    Ainsi, l’effort des pointillistes pour révéler la lumière a dévoilé la couleur, la lumière s’est désagrégée, s’est pulvérisée en une foule de couleurs et la couleur est devenue une nouvelle vérité du futur d’aujourd’hui. Et l’aujourd’hui, à son tour, pose le problème, à savoir que le futur révélera la couleur, mais il est possible qu’en révélant la couleur en tant que nouvelle vérité, quelque chose de réel s’avèrera dans les jours futurs le résultat d’une nouvelle vérité, mais une vérité non vraie.

    La quête de la lumière reste, malgré tout, la chose principale. La lumière solaire n’est pas suffisamment souple pour pouvoir passer dans toutes les catacombes du regard de l’homme sur les phénomènes pour y découvrir ce qui a du prix.

    Pour cela, son entendement aiguisé a inventé une multitude d’instruments qui éclairent dans l’obscurité l’objet cherché.

    On a, enfin, trouvé un nouveau successeur, la lumière radioscopique, qui radiographie dans tout l’intérieur de l’objet tout ce qu’y est contenu; comme si tout ce qu’on ne pouvait pas ouvrir avec une clef ou, plus exactement, avec un passe-partout scientifique, s’était découvert grâce aux rayons de la lumière et que, de la sorte, nous apercevrons toute la richesse dissimulée; hélas, voir n’est pas encore entrer, apercevoir n’est pas encore avoir la connaissance.

    L’entendement s’est aiguisé et transformé en rayon à partir d’un passe-partout de fer et il a pénétré par ce rayon dans l’objet. Eh bien quoi? Il ne peut rien en sortir, car là, il n’y a que l’infini, et l’infini, on ne le fera pas sortir, on ne le contournera pas et on ne le manifestera pas.

    Le rayon X de la lumière est demeuré seulement une possibilité technique, de pénétrer les murs ou la serrure de la malle-nature sans les percer. À sa suite, doit venir encore une lumière plus souple qui devra alors avoir la connaissance  de tout le contenu, c’est la lumière du savoir.

    Cette nouvelle lumière est la dernière, la dernière facette  des efforts humains, c’est une limite, la crête de tout le monde qui luit, la température la plus extrême, dont il est difficile pour l’homme de se représenter la force, l’enflammement le plus extrême du cerveau humain, dont la tension doit tout mettre à nu et prendre conscience, révéler, manifester la réalité  authentique du monde.

    La lumière du savoir appartient à la science, à la technique en provenant et, en conséquence, à la prise de conscience. Parfois les artistes s’y refusaient de façon générale, s’en tenant au processus intuitif ou en dehors de toute prise de  conscience, sans  répondre à la question : à quoi bon et à cause de quoi? Une seule et unique réponse plaît tant. La science inquiétait les esprits des peintres, trouvant dans la science un analytisme sans âme : c’est, disent-ils, un art cérébral, c’est-à-dire de l’entendement, de la mathématique et autre.

    Par conséquent, du côté des peintres ou, de façon générale, des artistes, une seule action était acceptable – en dehors de la science : agissons sans connaissances; je rapporte cette dernière chose à l’essence picturale, laquelle a une assise solide dans le bilan définitif du suprématisme en tant que sans-objet : l’essence picturale va vers l’absolu ou représente en soi l’absolu.

    Malgré la négation du travail de l’entendement en art, il faut malgré tout constater le fait que ce travail a eu lieu tout au long de toute l’histoire de la peinture. Il est possible que la forme de la cognition, comme aussi les approches elles-mêmes, fût autre, mais cela n’empêchait pas d’accomplir des recherches scientifiques authentiques et des études de la perspective anatomique.

    Les derniers courants, comme le cubisme, ont une analogie avec les autres sciences, mais également avec toute la technique. La formulation des cubistes : « il est peu de voir, mais il faut aussi savoir »,  parle de façon éclatante de leur unité avec les sciences, à savoir  que pour faire quoi que ce soit, il faut éclairer sa tâche avec la lumière du savoir.

    À partir de là je vois qu’existe une nouvelle lumière réelle dans une nouvelle révélation et dans une science, une technique et un art nouveaux, une lumière qui se tient en dehors du prisme et de sa décomposition, c’est quelque chose de final, de réel, un outil achevé, rien ne peut être plus aiguisé.

    Et si vraiment la science est savoir, cet authentique à qui revient de tout connaître, alors la réalité dépend seulement de la lumière du savoir.

    S’il en était vraiment ainsi, la culture de l’homme ne devrait se réduire qu’à une seule lanterne dans laquelle serait contenu la lumière du savoir. L’homme passerait dans l’Univers en tant qu’authenticité réelle conscientisée ou, plutôt, ne bougerait pas, car tout l’Univers avec toute sa multitude serait dans la lanterne, c’est-à-dire dans la lumière du savoir.

    Le mouvement est possible et existe dans l’homme parce qu’en lui est dissimulé tout ce dont il veut avoir la connaissance, en lui existent les questions  « vers où? », « d’où? ». La nature n’a pas de mouvement, en elle il n’y pas de questions « vers où? », « d’où? », il n’y a pas de point vers lequel elle tendrait; bien entendu, l’homme ne sera pas d’accord avec cette supposition, mais la science astronomique l’est  depuis longtemps. Sur ses cartes célestes il est nettement tracé que la Terre a sa propre orbite, qu’elle n’est pas un cercle, mais une ellipse, qu’elle a ses propres points de départ et d’arrivée et que ces points ont pour noms « aphélie » et « périhélie », car comment pourrait-il en être autrement : un train a une gare de départ et d’arrivée. Ensuite, la Terre tourne autour du soleil avec son propre système, de même qu’un  train et ses wagons filent et passent vers Hercule. Hercule, c’est, semble-t-il le lieu principal vers où il va.

    De la sorte, tout ce qui existe chez nous, cela est aussi dans l’Univers.

    Tout ce qui est construit avec une admirable exactitude dans les dessins techniques du mouvement n’est rien d’autre que la réalité, que quelque chose d’effectif, d’inébranlable, d’éternel, de donné. La production  de cette vérité [pravda] a eu lieu, bien entendu, à travers les connaissances, ici l’entendement s’est mis le doigt dans l’oeil : il a tracé et détracé et tout est devenu clair.

    Nous détruirons avec la lanterne de la lumière du savoir notre ennemi acharné, ce sont les ténèbres, la lumière du savoir les dispersera et fera apparaître en elles toutes les valeurs qu’elles dissimulaient, laissant à l’homme le monde, non comme  authenticité, mais comme représentation [Vorstellung].

    Et ainsi se prolonge la lutte de la lumière du savoir avec les ténèbres du monde; elle est fière, inébranlable et calme, elle se dresse en recouvrant l’éternité. Le savoir courroucé ne peut rien contre, il doute de ses propres forces d’aujourd’hui à propos d’un allié dans l’éternel futur, ayant oublié que chaque jour est un toujours nouveau soldat venu du futur, un nouveau canon qui l’accompagne, un nouveau projecteur, un nouveau gaz asphyxiant, un rayon bleu aveuglant, un rideau de fumée, un aéroplane de combat, et, à leur suite, se préparent déjà de nouveaux appareils pour de nouveaux soldats, des engloutisseurs d’azote, d’oxygène ou de carbone.

    Tout cela est l’appui de la science, et tout l’espoir et toute la culture et toute la science et toutes les connaissances.

    On ne sait pas quel est l’espoir des ténèbres du monde, sur quoi elles s’appuient et qui elles appelleront  comme  allié ou conseiller. Et je suppose qu’elles ne s’appuient sur quoi que ce soit  et n’appellent personne à l’aide : ainsi est « le monde », c’est-à-dire ce en quoi il n’y a rien.

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    Deux philosophies découlent de cela : une, joyeuse, qui a espoir dans le futur, dans les connaissances, désire être dans la lumière. C’est une philosophie de l’optimisme, la seconde est une philosophie du scepticisme.  Ces deux philosophies existent dans les arts. Par exemple, dans le suprématisme, existe le scepticisme, il a une attitude sceptique à l’égard de la culture, qui tente d’ouvrir avec ses passe-partout la malle de la nature et de s’y approprier toutes les causes et valeurs.

    Le cubisme, au contraire, met son espoir dans la lumière, la lumière qui éclaire l’oeil et la lumière du savoir, il estime que tout ce qui est incompréhensible, obscur, se trouve dans les ténèbres et qu’est lumineux tout ce qui est compréhensible et clair, il croit que la nature se scrute minutieusement, qu’en elle existe un objet [predmiet] qu’il est possible d’examiner et d’analyser, il estime que la nature ou le monde sont réellement quelque chose qui peut être soumis à un processus analytique, qu’existent de façon générale je ne sais quelles actions avec l’âme, l’esprit, et des actions sans ces dernières choses.

    Le cubisme, comme toute l’humanité pratique, croit et aux connaissances et à la possibilité des analyses st synthèses scientifiques, il croit à la culture, qu’elle construira, en tant que maître, une clef pour tout ce qui est inconnu.

    Le suprématisme, lui, a une attitude sceptique à l’égard de ce maître et croit au contraire, sa culture détruit en pure perte, tâchant de trouver les matériaux qui conviennent pour la fabrication d’une clef et il croit que le monde n’a pas de serrure, qu’en lui rien  n’est fermé, car il n’y a rien à clore.

    On suppose que dans le monde, dans l’Univers, existent des objets [viechtchi] puisque des objets existent dans la maison, dans la culture, qu’ils portent un nom, se divisent en particularités pratiques. Comment donc n’y aurait-il pas d’objets dans l’Univers, dans le monde?

    Il y a chez l’homme des lois, par conséquent elles doivent être dans la nature aussi; il a su qu’un élément possède telles propriétés, un autre – d’autres propriétés, il a obtenu une loi de leurs interactions grâce à leur agglomération [spyléniyé].

    Chaque objet est construit par conséquent sur des lois, pourquoi alors les choses ne seraient-elles pas construites dans le monde sur des lois? Si l’homme étudie bien les objets, pourquoi la nature ne le ferait pas? Si l’homme  possède une raison, pourquoi la nature n’en aurait pas?

    Si j’ai des besoins, alors la nature en a évidemment aussi, car tout ce que possède l’homme, l’Univers, le monde doivent l’avoir.

    D’où il découle, bien entendu, que la raison universelle a possiblement construit le soleil selon un dessin technique bien médité à l’avance, avec des synthèses concrètes tout à fait claires; sans passer à côté, bien entendu, du processus analytique, elle a fait des calculs pratiques à partir desquels on a obtenu le soleil comme synthèse, avec une destination spéciale, celle  de chauffer le globe terrestre afin que l’homme vive au chaud; et  au seul homme il est ainsi clair aussi que le monde entier est créé par la raison universelle, précisément pour lui : il est le seigneur du monde. Dans un autre cas, tout est pour le globe terrestre.

    La lune aussi a une destination déterminée, celle d’éclairer la route de ceux qui se sont attardés après le coucher du soleil.

    La raison du monde a tout construit de façon bien méditée, mais surtout pratiquement pour l’homme.

    Tous les objets [viechtchi] pratiques naissent, bien entendu, des matériaux qui sont soutenus par l’esprit : telle doit être aussi la nature, elle aussi est née de matériaux par le truchement du feu.

    Il est possible qu’il en aille autrement, de façon pas si raisonnablement, pas si pratique, pas si conforme au but. Il est possible qu’existe un quelque chose qui, dans un autre cas, s’appelle matière [viechtchestvo] (je suis très sceptique à ce sujet), cette matière, dans son action, non seulement n’a pas de besoins et de buts déterminés, mais ne connaît pas son but, étant aveugle, agissant en dehors de la conscience et ne prévoyant rien dans ses processus de désagrégation. Il est possible qu’en se désagrégeant la nature ait créé une multitude de circonstances. L’homme a accueilli un tel acte de désagrégation aussi bien de quelque chose que de toute la matière comme une catastrophe du monde, partant du point de vue de la désagrégation d’une maison ou autre. Mais étant donné que dans la nature l’immuabilité de la matière est reconnue en ce sens que cette dernière  est partout une,  dans le feu, dans l’eau, dans le gel, qu’il s’agit de quelque chose qui est dans tous ses aspects une seule et même chose. Il faut donc visiblement reconnaître qu’il n’y a pas de catastrophe dans le monde, car le monde est une seule matière, immuable dans tous ses aspects et processus, elle se dissout et se crée.

    La lumière qui existe  en elle n’est pas la lumière, seulement un des aspects de ce quelque chose. Ce quelque chose est connu au moyen de l’édification des prismes et dans ce prisme nous apercevrons seulement qu’il s’agit d’une seule et même chose dans deux, trois et mille aspects, comme la couleur, elle est aussi lumière, selon la circonstance.

    Toutes les tendances picturales représentent des prismes et, à travers ceux-ci, on voit telle ou telle réalité.

    Le suprématisme est aussi un prisme, mais un prisme à travers lequel on ne voit aucune réalité, dans ce prisme le monde est sans facettes, en lui le monde des objets [viechtchi] ne se réfracte pas, car ils sont absents, les deux sont sans-objet, les deux sont des lumpenprolétaires.

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    La ligne du mouvement humain représente toute une série de centres  qui ne sont rien d’autre que le rassemblement d’éléments culturels; chaque ville est le centre des éléments culturels, rassemblés en un unique appareil, lequel j’appelle « prisme »; dans chacun de tels centres existe une perception diverse du monde, bien que le monde soit un pour tous les prismes. Chaque ville, en tant que prisme,  réfracte le monde de façon diverse et de cette différence dépendent aussi l’édification de tout son plan, la tournure de sa façon de penser.

    Et l’homme est persuadé que l’être [bytiyé] authentique est révélé, alors qu’il ne l’est pas du tout, car on ne sait pas comment il faut constituer le prisme pour qu’il montre son authenticité. La nature se réfracte dans les diverses couleurs de l’arc-en-ciel, mais il s’agit là d’un de ses multiples côtés. Chaque prisme n’est qu’une circonstance dans laquelle est tombé de son propre corps le seul et même être [souchtchestvo] qui a créé le prisme en question.

    Chaque centre culturel est un musée vivant des prismes, tout un ramassis d’instruments et de réseaux pour connaître l’authenticité ou attraper l’absolu. Que représente donc chaque outil ou prisme? Selon mon raisonnement, chaque prisme peut être un télescope révélant- approchant le phénomène de ma conscience. Par conséquent, toute la culture de tous les instruments scientifiques est constituée de moyens qui, d’une manière ou d’une autre, contribuent à la révélation-approche des phénomènes à connaître.

    Il est possible de comprendre diversement la question de la révélation : par exemple, en peinture, dans les disciplines qui travaillent à la révélation de la couleur en tant qu’une certaine force  de celle-ci, les uns semblent trouver que dans la nature la couleur est insuffisamment révélée et les autres qu’il s’agit simplement de la révélation de l’authenticité définitive.

    Il est possible encore de poser une autre question, à savoir que les révélations proviennent exclusivement de ma conscience, puisque tout dans la nature est immuable, immobile, tout est achevé et qu’il n’y a aucun processus, alors que ma conscience se trouve dans un perpétuel mouvement et une perpétuelle inspection de l’absolu de la  nature.

    Et ne serait-ce qu’à cause de cela, on ne peut rien cultiver, ni prendre dans la nature  ni couleur, ni forme, ni construction [konstrouktsiya], ni matériaux : dans la nature, tout est absolument immuable.

    Je prendrai conventionnellement comme exemple une automobile en course, ayant passé devant mon centre conscient : un de ses moments s’est trouvé dans les rayons de mon savoir, une fixation du moment s’est produite, mais tous les moments qui suivent m’éloigneront d’elle, déjà sa réalité,  dans mon savoir et ma prise de conscience, va détruire la forme fixée restante du premier moment et là commence alors un doute sur sa réalité, apparaissent toute une série de suppositions. Est-ce qu’elle existe ou non? Finalement, il ne reste dans le centre de la prise de conscience qu’une photographie, tandis que la réalité authentique a  complètement disparu, on ne peut pas la révéler d’aucune manière dans le cas où l’automobile ne revient pas au moment précédent, mais ce ne sera pas encore une révélation, car il est possible que toutes les circonstances de ma perception se trouveront déjà dans de nouvelles circonstances, comme l’automobile.

    Allons plus loin : sa réalité au moment de la fixation n’était seulement qu’un des moments de son étendue dans toute une série de circonstances et le rapprochement authentique de la prise de conscience du réel dans son ensemble est demeuré au-delà des limites de l’étendue infinie.

    Il se produira aussi le contraire si le centre de prise de conscience tourne autour de lui.

    D’où surgit une autre position : est-ce qu’il est possible de produire une analyse ou une synthèse de quelque révélation  que ce soit d’une donnée, si les moments d’un objet [predmiet] étudié ne nous sont pas connus dans leur étendue, s’il n’est pas possible de rassembler toutes ses nombreuses facettes? Par exemple, l’analyse du volume pictural et les révélations de sa synthèse sur la surface plane de la toile laissent une seule preuve, à savoir que dans la peinture d’une toile bidimensionnelle ce volume n’existe pas.

    Également les autres prismes à travers lesquels nous visionnons un phénomène : on fixe également un de ses nombreux moments dont on peut douter de l’authenticité pour une‡ première raison et pour une seconde, à savoir que le prisme peut être construit aussi comme un des moments des possibilités, que, lors d’une autre possibilité, la ligne en tant que chose immuable de la couleur se dédouble en de nouvelles composantes.

    Dans un troisième cas, surgit encore une question : le prisme ou un autre outil physique naissent d’une circonstance authentique ou alors ils ne sont qu’un moment parmi les nombreuses circonstances dont la réalité n’a rien de commun avec toutes les circonstances suivantes. Ils sont aussi étendus, comme tout ce qui est cognoscible et se trouvant dans un des moments de la chose à étudier, ils se trouvent dans une de ses circonstances. Il est possible que le prisme construit au cours de la recherche de la couleur ou du rayon de lumière nous donne un spectre déterminé et que, en visionnant la lumière qui s’échappe des profondeurs de l’Univers, nous obtenions les mêmes lignes de la couleur ; cela prouvera qu’une partie de la couleur se trouve dans une seule et même circonstance.

    En conséquence, la réalité d’une circonstance et d’une autre est diverse : où donc et dans quel prisme peut-on établir une authenticité ?

    D’un autre côté, il y a l’opinion scientifique  selon laquelle existe  une énergie éternelle, immuable, inépuisable, que cette énergie possède une coloration, qu’elle se colore ou non, qu’elle constitue tout l’Univers et existe partout et toujours, comme une force unique, ou alors qu’elle se divise en classes et se répartit dans divers aspects, et que chaque aspect coloré crée une circonstance séparée, en d’autres mots, que l’énergie représente en soi un spectre de couleurs, c’est pourquoi il y a des énergies diverses qui n’existent pas partout : dans un endroit existe le rouge, dans un autre le bleu, le jaune, le vert, c’est pourquoi dans une circonstance il n’y a pas de ligne verte, dans une autre, pas de jaune. Mais il est possible que l’énergie soit en dehors de toute division, qu’elle soit une dans tout et partout, que seule la coloration dans une des circonstances n’est pas révélée par le prisme que nous avons construit.

    Le travail sur la révélation de la lumière en peinture à conduit à dire que la lumière est le résultat de la couleur.

    Les gouttes de pluie ont formé leur propre prisme et on divisé la lumière en deux désagrégations : la lumière est restée d’un côté de ce prisme naturel, la couleur, de l’autre côté – deux conceptions et réalités différentes.

    Admettons que cette circonstance soit construite de telle sorte que notre globe terrestre soit coloré d’une seule des couleurs de l’arc-en-ciel ou bien de toutes les couleurs. Nous n’aurions pas eu aucune idée [predstavliéniyé] de la lumière réelle qui aurait été arrêtée par ce prisme du monde quelque part en dehors de notre portée.

    À son tour, la couleur aurait été étudiée par nous à travers un nouveau prisme et aurait donné de nouvelles désagrégations de diverses colorations. La toile picturale peut représenter en soi un petit champ sur lequel agit une seule matière [viechtchestvo] colorante ; celle-ci se désagrège et se comprime. Le peintre peut travailler seulement avec sept couleurs et autrement avec trois. Par conséquent trois est la base de toute la variabilité du spectre coloré, ces trois couleurs primaires, traversant, comme une seule matière, toutes les circonstances sur la surface plane de la toile, créent beaucoup de couleurs par le truchement de leur union réciproque. Variabilité et coloration se produisent à partir de leur compression ou de leur désagrégation, ce qui est conditionné par le lieu de la circonstance ; elles peuvent aussi sortir de la combinaison dans une circonstance donnée. Il y a une foule infinie de telles circonstances sur la surface plane picturale; la toile peut servir de petit champ significatif de la façon dont se produisent toutes les variations de la matière colorante dans l’Univers, si existent réellement trois ou sept couleurs de base, cela est très important : nous sommes d’avis que trois sont les parents de quatre, mais il est possible que trois soient aussi engendrées par une seule : tout cela dépend des circonstances.

    Dans la nature tout ne naît pas de deux parents, mais aussi d’un seul, à condition qu’existe une unité qui se reproduise.

    La surface plane picturale représente en soi le meilleur phénomène pour étudier sa structure en tant que résultat du mouvement de la matière colorante à travers tous les centres des circonstances toujours nouvelles. Travaillant à l’étude  du mouvement de la matière colorante, j’ai eu l’image [predstavléniyé] du monde entier comme des points de suspension constituant les centres ou les angles de sa structure, réunis entre eux par l’étendue de la matière. Chaque point est la circonstance d’une énergie assemblée, en raison de quoi la force de l’énergie est diverse; d’où je suppose, bien entendu selon ma propre dimension intérieure, que la coloration de l’énergie est parfois diverse, c’est pourquoi les sept couleurs de base représentent le temps divers d’une seule et même énergie. Si la surface plane picturale est recouverte de formes colorées, l’énergie colorée se trouve  dans différents moments de sa propre force : c’est de telles différences que se constitue la surface plane de  la peinture.

    À partir de là j’émets la supposition que l’énergie est capable de miroiter non seulement dans cinq, mais dans une foule innombrable de nuances colorées et de couleurs; il est possible que cette foule innombrable de couleurs existe maintenant aussi, mais notre prisme oculaire ne peut les percevoir, d’où il découle que dans cette question on invente dans la technique des outils qui sont un perfectionnement de notre oeil.

    Le peintre construit la réalité picturale sur la base de trois ou sept couleurs primaires, mais c’est là seulement la base de sa perception oculaire de trois ou de sept tensions de l’énergie.

    Tout homme représente en soi une des unités de l’accumulation de l’énergie; le peintre modifie la surface plane picturale selon la variété et de la forme et de la couleur et du ton parce qu’en lui se lient les noeuds des diverses tensions de l’énergie.

    Il m’est arrivé de prêter attention au travail d’un cabinet physique naturel dans lequel un arc coloré s’était dessiné  de façon particulièrement vive sur le fond sombre d’une nuée. Cela fut la chiquenaude pour de nombreuses réflexions, ce qui déboucha sur le graphique du mouvement  coloré à travers les centres de la culture humaine.[7]

    Je réfléchissez que si une goutte d’eau était la circonstance d’un nouveau phénomène réel, alors pourquoi chaque nouveau centre ne peut être une telle circonstance. Que, visiblement, toute  la réalité [réal’nost’] de telles ou telles diversités, ce sont les résultats infinis de circonstances à travers lesquelles elles se réfractent mutuellement, c’est pourquoi la nature est l’écheveau d’un seul et même fil emmêlé que l’on ne peut  démêler par aucun syllogisme, ni que l’on peut fendre avec aucun instrument physique, il est impossible de mettre la frontière du réel et du non réel.

    Et donc si une goutte d’eau a créé une circonstance dans laquelle la lumière s’est désagrégée en teintes, alors il est possible que chaque fleur soit également une circonstance dans laquelle s’est réfractée la matière couleur. Allons plus loin,  l’homme, lui aussi, représente en soi un prisme dans lequel s’est réfracté tout le monde des couleurs et, à son tour, chaque homme, étant un individu subjectif qui reçoit, pareillement à la fleur, telle ou telle pigmentation et teinture, ne dépend pas, selon mon jugement, de leur état esthétique ou dynamique, chaque individu représente un prisme de structure différente, moyennant quoi la réfrangibilité des phénomènes est diverse et la diversité des réfractions dépend à nouveau de l’état de la tension dynamique, de sorte que chaque phénomène peut être perçu dans les phases de telle ou telle vitesse du mouvement mais également de la forme de la construction [konstrouktsiya] et de la coloration.

    Le mouvement de la couleur forme la couleur blanche; deux individus édifiés dans un processus de construction divers des mêmes éléments sont possibles, une seule et même matière peut dans diverses combinaisons recevoir diversement la réalité du phénomène.

    Un homme parmi les autres ou bien chaque homme représente tel ou tel caractère de variabilité de la forme de perception du « monde », bien que tout le monde représente en soi une seule forme humaine; c’est seulement à cause de cela  que chacun perçoit le « monde » de façon autre, mais les hommes possèdent encore la propriété particulière des preuves mutuelles dont le sens est celé  dans le travail d’éclaircissement  pour soi de la réalité unique du « monde ». Ce processus de travail des preuves culturelles mutuelles, je l’appelle des moments de  construction en soi d’un prisme unique afin que parmi les hommes ou tous les hommes représentent en soi une seule forme une de perception du monde, afin que pour eux le monde soit un. Je vois dans cette dernière chose tout le sens de toute doctrine  et le débat savant comme cuisson ou soudure de deux visions du monde; la difficulté pour obtenir une telle soudure est évidente, mais il est possible que la peinture représente un modèle concret de ce que la perception du monde réel  était dans la lumière, tous les peintres voyaient tout phénomène dans la seule lumière.

    Et il arrivait que l’on bataillât avec ceux qui pouvaient voir le monde teinté de couleur

    La peinture nous prouve que le prisme de réception par le peintre des phénomènes en soi ou  en dehors de soi a changé. Le pictural contemporain ultérieur perçoit déjà les phénomènes non pas dans la lumière mais dans la couleur.

    La science picturale pointilliste a déjà prouvé que l’authenticité d’un phénomène se tenant à l’extérieur et qu’il faut rendre se trouve non dans la lumière mais seulement dans la couleur, que le rayon coloré y papillote  et  que c’est seulement grâce à l’état dynamique des rayons colorés que, dans leur collision, se forme la lumière.

    Et donc si l’homme représentait en soi une forme achevée d’un prisme qui ne recevrait que la lumière, alors la réalité du monde serait une, mais grâce au fait qu’il continue de travailler sur le côté construit des choses, il a bâti un nouveau prisme qui a montré que la lumière est la réalité de la couleur.

    A eu lieu la découverte que l’objet [predmiet] de se trouve pas authentiquement dans la lumière mais seulement dans la couleur, même si cet objet était recouvert de brouillard; quand celui-ci disparaîtra, l’objet montrera sa coloration authentique. D’où la possibilité de reproches que peuvent se faire entre eux les peintres, à savoir que pour les uns, c’est la lumière qui est réelle, comme quelque chose d’authentiquement pictural, alors que pour d’autres le pictural ne sera déjà plus authentique dans la peinture lumineuse, car le pictural opère seulement avec la couleur pure et, en la construisant dans un processus mixte, obtenant une masse picturale.

    J’appelle cette forme de peinture une forme  qui se trouve en dehors du lumineux qui sort de la substance [iestetstvo] physique pour aller dans la substance de la volonté créatrice du peintre qui construit [konstrouïrovat’] les couleurs entre elles dans l’ordre  dont il a besoin, et non dans l’ordre d’une action lumineuse physique, d’une nécessité de nature.

    Cela ne signifie pas malgré tout que le peintre qui construit de couleur pure une donnée picturale a aussi raison, en tant qu’opérant avec une réalité authentique, que tout son processus constructeur coloré et toutes les connaissances et savoirs de la couleur qui sont indispensables pour cela sont justifiés, que toute cognition colorée est l’alpha et l’oméga.

    La goutte d’eau que j’ai mentionnée plus haut, qui a servi de circonstance de désagrégation de la lumière en couleur, a tourné mon attention sur les fleurs en tant que nouvelles circonstances de l’état coloré; j’ai commencé à faire des recherches sur la ligne de la structure [stroïéniyé] culturelle humaine, j’ai établi une seule ligne à travers tous les centres de la culture humaine, j’ai considéré comme des centres culturels les lieux dans lesquels les hommes produisent les formes de tels ou tels objets [viechtchi]. La campagne était prise comme point de départ, ce point  se présentait à moi comme un certain prisme qui percevait un des moments du mouvement de l’énergie de la matière [viechtchestvo] colorée. Moyennant quoi la teinture ou l’encoloration de tous les objets et de soi-même existait et ne dépendait que de cette dernière chose.

    Le coloris de la campagne coïncidait presque entièrement avec le spectre d’un champ en fleur. Si l’on admet maintenant que tous les hommes sont les mêmes récepteurs de l’énergie colorée et représentent en outre, de façon générale, une énergie, alors les facteurs, à la suite de la campagne, de nouveaux centres prouvent avec une plus grande force dynamique l’ascension ou le développement d’une force dynamique ; par conséquent la matière coloris se trouve déjà dans une nouvelle circonstance et son coloris doit être autre. Dans ce nouveau centre, non seulement le coloris change mais également la conscience qu’on en a, le savoir, la maîtrise, l’Art et la science ; ces nouvelles circonstances exigent de nouvelles formes et de nouveaux rapports. Moyennant quoi l’héritage de la circonstance passée pourra ne pas être utile, mais si elle l’est, cela confirmera seulement que l’ancien s’est transféré dans la nouvelle circonstance ; par conséquent l’ancien se retrouve dans un des centres de la nouvelle circonstance.

    Mais quoi qu’il en soit là, les fleurs, transportées des champs dans la ville, ne vont pas changer leur état dynamique, elles ne feront que faner.

    La capitale de province est un tempo énergiel élevé, son coloris est diminué, son spectre, en comparaison avec le spectre des champs ou de la campagne, montrera une forte différence, sur lui les lignes de la couleur sont insignifiantes, il a une grande quantité de lignes tonales et de lignes du noir et du blanc.

    La capitale, en tant que centre suprême, dévoilera dans son spectre plus de lignes noires et blanches qui occuperont selon mon graphique de recherche scientifique[8] le premier groupe, suivent un deuxième groupe de gris et de marrons-bleuâtres, un troisième groupe de bigarrés avec injection du coloré et le quatrième groupe constitue un dixième de tous les groupes, une bande colorée des six tons fondamentaux des groupes.

    À partir du graphique que j’ai construit, on peut déduire une loi de correspondance de la teinte des objets [viechtchi]. Selon ce graphique, il est possible de voir dans quelles couleurs ou teinte devra être colorée l’objet.

    Si vous convertissez toutes les actions de la capitale donnée en état pictural, vous admettrez que la capitale représente en soi quelque chose d’autre en tant que surface plane sur laquelle a lieu un déplacement vivant des formes picturales et nous nous représenterons de la même façon d’autres champs de la campagne ; nous verrons que leur surface plane picturale sera très différente   dans son rapport tonal coloré.

    À partir de cette confrontation, j’ai découvert que l’influence sur la conscientisation picturale devait être énorme. Un peintre de la campagne, un autre de la ville seront soumis à diverses influences et leurs surfaces planes picturales seront diverses.

    Ici, j’aurais même dit que ce n’est pas d’influence qu’il est question, mais plutôt de la loi d’une action de l’état de l’énergie de la matière [viechtchestvo] colorée.

    Cette loi me donne la légitimité de recouvrir la toile de telles ou telles couleurs dans chaque nouvelle circonstance.

    Dans ce cas,   aucune esthétique n’est en état de changer quoi que ce soit, car tout est soumis au mouvement physique.

    En développant le graphique du mouvement de la matière couleur, on envisage une nouvelle ville ou un nouveau centre dans lequel il ne doit y avoir que deux groupes de coloration, du noir et du blanc. On   envisage que,  par le truchement d’un graphique auxiliaire, précisément celui du déplacement de l’homme d’un champ dans un autre, ce graphique auxiliaire représente en soi un réseau et un lien  et un degré des centres ou des villes selon leurs orbites (une ville de district et tout un réseau de villages, une ville de gouvernement et des district, des villes de gouvernement et des capitales); ces graphiques montrent que les capitales dans le futur, en vertu de la loi du mouvement et de l’intensité de l’énergie, sont le seuil, la veille de la révélation d’un nouveau centre que j’aurais appelé l’ « Hercule » de l’énergie humaine. Lequel dirige tout le réseau de la multitude des centres.

    À l’aide de ce graphique il était facile de déterminer aussi sa place dans le graphique des couleurs en indiquant son coloris ou son absence de couleur. J’entends le blanc et le noir  par l’absence de couleur.

    L’action de la capitale est forte ; d’après le graphique, on voit que les rayons de la matière couleur parviennent au centre et s’éteignent, sont absorbés par le noir et le blanc ; le rayon d’absorption se déplace jusqu’aux points initiaux du rayon coloré, en l’absorbant, et il teint toujours de plus en plus le centre initial, disons la campagne.

    Il se peut que le graphique construit du mouvement coloré ait donné quelques arguments à l’appui des résolutions du Suprématisme. Les trois carrés édifiés, rouge, noir et blanc, s’éclairèrent.

    Le graphique de la couleur n’a pas seulement indiqué le mouvement et la modification de la peinture, mais il m’a aussi indiqué que la création ou bien le niveau de la culture de l’homme peut être déterminé par la couleur. Telle ou telle idée est toujours teintée, il ne se passe aucun cas suréminent en dehors de telle ou telle teinture.

    Toutes les occasions solennelles sont enluminées : les noces et la mort sont enluminés de deux éléments – le noir et le blanc, mais il arrive que la mort soit aussi rouge, c’est-à-dire que cela dépend des circonstances dans lesquelles la mort s’est accomplie – d’où la coloration du cercueil en rouge selon les circonstances.

    On peut prescrire telles ou telles colorations pour des événements correspondant aux seules traditions d’une nation, de peuples; c’est ainsi que dans un peuple l’événement peut être teint en bleu, en blanc, en jaune[9]. Mais cela m’indique seulement que pour tel ou tel peuple la coloration dépend malgré tout de son niveau dynamique, c’est-à-dire de l’état de la tension dynamique elle-même.

    L’établissement de ce graphique et son élaboration engagent un énorme travail, la nécessité  de sa construction découle de l’état le plus chaotique de l’assise picturale qui n’est pas établie sur la forte ligne du temps; tantôt elle est en couleurs, tantôt tonale, tantôt des artistes, des peintres, sont entraînés par tels maîtres et introduisent dans notre circonstance une circonstance qui est loin de nous; alors, en établissant une ligne solide de vie, on peut établir aussi une correspondance des objets [viechtchi] si chaque minute ne change plus la circonstance, si chaque homme en se mouvant ne tombe pas dans des circonstances toujours nouvelles (tantôt il est sur une place, tantôt dans un péréoulok, tantôt il est dans un éclairage, tantôt dans l’obscurité totale, tantôt en dehors d’elle). En outre, tout le travail intérieur de sa pensée change aussi et bouge, et que ne pourrait-on dire pourrait des circonstances de tels ou tels siècles.

    Cette dernière chose touche non seulement la chromographie [tsviétopis’] de la peinture mais aussi de façon plus générale les formes des objets techniques aussi bien que les sculpturales.

    Nos capitales, par exemple, en tant que centre et circonstance suprêmes, dans lesquels la dynamique atteint un grand niveau, contiennent dans leurs rues aussi bien la traction hippomobile que les automobiles ; cela indique que deux forces de deux degrés dynamiques s’embrouillent entre elles.

    Le moteur s’est révélé à partir de la circonstance de l’état dynamique de la capitale ; aucun héritage et aucune expérience de cochers n’est acceptable, le moteur a fait naître ou apparaître une conscience particulière sous les traits du mécanicien. Il se peut que cela n’ait pas été prévu par le graphique révélateur, mais que cela coule dans l’ordre des forces élémentaires. Mais il me paraît que lors de la construction du graphique étaient visibles ce qu’il était nécessaire de révéler et ce qui n’avait pas de rapport avec la circonstance donnée.

    La peinture en tant que chromographie me rappelle aujourd’hui des hommes qui seraient sur une planète où il n’y a pas d’eau, mais où ces gens seraient occupés à révéler à fabriquer des barques.

    Les peintres contemporains sont occupés dans la majorité des cas à élaborer la couleur, à révéler la couleur : c’est leur tâche de première importance. Le peintre contemporain me rappelle un Nègre occupé à orner son torse de rubans colorés.

    Ainsi tout ne correspond pas au temps et à la circonstance d’une couleur disparue depuis longtemps.

    Je ne puis pas ne pas prêter attention au fait que la période du Suprématisme coloré sur la forme du carré rouge n’a pas exercé d’influence sur les peintres jusques et y compris la forme elle-même. Je ne pus pas ne pas prêter attention au fait que l’apparition des disciplines de la couleur dans le monde des écoles est également issu du Suprématisme coloré ; elles ont été construites dans l’École moscovite par un groupe qui travaille approximativement sur les assises du Suprématisme.

    Or cela indiquait seulement qu’il n’y avait rien qui soit incompris dans le suprématisme coloré; j’ai été le premier contre toutes les disciplines de la couleur parce que, de mon point de vue, il apparaissait alors que je vivais dans une autre circonstance dynamique où il n’y avait pas de place pour la couleur, que je ne vivais pas dans la capitale de je ne sais quel roi de tribus africaines.

    La révélation de la peinture ou du coloris dans l’état dynamique contemporain signifierait que les usines devraient s’occuper à fabriquer les mêmes télègues. Mais elles fabriquent des moteurs; dans un autre cas la campagne devrait fabriquer des automobiles sans modifier sa topographie; or l’automobile en tant que résultat d’une nouvelle circonstance  doit modifier aussi la circonstance campagnarde et la topographie doit se soumettre à une très haute tension et se tourner vers sa circonstance.

    Nous pouvons révéler une grande intensivité de la couleur pareille à l’acheminement d’une grande pierre dans une ville où tout est constitué de gutta-percha et où la pierre restera pierre comme un fatras inutile. Elle n’est pas tombée dans sa propre circonstance.

    Révéler à partir de là la couleur, cela veut dire ne rien révéler. Allons plus loin, dans une autre forme on peut parler de la couleur avec un point de vue déjà sceptique à l’égard de l’étude des révélations de façon générale.

    Mettons qu’un homme reste sur place et révèle la couleur. Là il faut comprendre que révéler la couleur veut dire l’isoler de toutes les circonstances; est-ce qu’il est possible de le faire? Car, en la révélant à travers la création de circonstances qui influent sur la couleur à révéler, cela ne peut être une pure capacité à révéler, ce n’est déjà plus une isolation, une déduction de la circonstance de la couleur dans son propre authentique réel.

    Deuxièmement, pouvons-nous dire que le rouge est le plus rouge de tous, indiquer les limites, des confins? Quand chaque couleur dépend des influences de la matière colorante ou de la teinte qui bougent dans différentes circonstances? S’il n’y a pas de confins, il n’y a pas d’isolation et de révélations dans le temps, dans l’espace.

    Mettons qu’on ait réussi à établir une frontière et à révéler la couleur dans la forme de la surface plane sur une toile, indifféremment du vert, du bleu, du rouge, du jaune : eh bien, sera-ce une révélation définitive de la couleur? Est-ce qu’elle ne changera pas en y appliquant un nouvel élément? Dessinons en bas de la toile une nouvelle bande sous forme de toit  ou bien faisons au milieu une tache nébuleuse avec des couleurs blanche et grise ou bien traçons sur toute la toile  une bande en contraste. Nous verrons qu’un nouveau phénomène s’est formé (un nouveau temps ou un nouvel espace)  qui a obligé toute la surface plane et même le coloris à se modifier; il prendra une autre signification matérielle [viechtchestvienny].

    Il faut ajouter à la question de la révélation de la couleur ceci : est ce une mensuration que la couleur bleue ou rouge soit révélée, peut-on établir une mesure? Il m’est arrivé personnellement de pratiquer ces expériences et quand, de mon point de vue, la couleur était suffisamment révélée dans un lieu donné, alors cette révélation paraissait insuffisante à celui qui travaillait sur elle.

    En conséquence, la mesurabilité de l’intensité de la couleur passe par la manière de voir subjective et elle va plus loin et acquiert des circonstances conformément à sa subjectivité personnelle concentrée. Là où la couleur bleue peut tomber dans les circonstances du noir, du blanc, du jaune, du rouge, du vert,  toutes les couleurs retournent, elles aussi,  aux circonstances bleues.

    À partir de là il est possible de disposer une nature morte de couleurs et tout individu pourra révéler telle ou telle couleur. Aucune nature morte ne peut être disposée pour tous; l’étude d’une révélation colorée à travers les natures mortes donnera une reproduction mécanique.

    Prenant comme mesure que toute personne  est un prisme qui réfracte en soi le monde, il sera déjà suffisant que la cognition du rayon coloré qui est en lui soit autre;  c’est pourquoi il est possible de dévoiler chaque prisme grâce à l’étude de chaque personne, de l’observer, d’introduire tels ou tels ajouts, mais nous n’avons aucune ligne nous permettant de  savoir à quel niveau  ou à quelle ligne nous devons les mettre, à l’exception de la mensuration que je propose  selon le fond des circonstances que je dévoile dans mon graphique des couleurs.

    L’étude des circonstances est la première des choses à faire car la matière qui y tombe (que ce soit un homme ou un autre matériau) prend telle ou telle modification d’aspect.

    Pareillement à  la tentative ou à  la manie psychique de révéler tel ou tel autre élément d’ordre pictural, on passe aussi à la révélation des matériaux.  On obtient toute une série de révélations, qu’un aéroplane est le résultat de la révélation de matériaux ou, à l’inverse, que tous les matériaux sont les résultats de la révélation d’une donnée.

    En conséquence, une donnée déterminée est la cause de la révélation des matériaux aussi.  Qu’est-ce qui révèle qui? L’atmosphère – un aéroplane ou l’aéroplane  – l’atmosphère?

    Bien entendu, il est possible de tout essayer, mais ce tout sera possiblement un simple fatras.

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    Les aspirations picturales se sont toujours approfondies dans le problème de la révélation de la lumière et au fur et à mesure de cet approfondissement on le calculait enfin jusqu’a son authenticité à l’aide de la science; finalement, on a réussi  en la personne des Pointillistes d’atteindre cette limite, et que s’est-il alors passé? Les peintres ont du constater une nouvelle réalité – la couleur.

    Au lieu de la révélation d’une réalité définitive de la lumière, la nouvelle réalité de la couleur a été révélée, le prisme a indiqué qu’une réalité dans deux degrés ou  deux aspects devait relever ce qui est authentique dans ces deux états, ce qu’il est nécessaire de révéler  et ce qui est prééminent; l’objectif était clairement de révéler la lumière et on a révélé la couleur; il est possible qu’en révélant la couleur, un autre côté se révèlera et tous les côtés n’ont pas de lisières à travers lesquelles il serait possible de dégager ce qui est révélable, il n’y a pas de frontières du réel et du non réel.

    Le travail pointilliste sur la révélation de la lumière ne pouvait pas ne pas exercer une influence sur la peinture. Il devait devenir clair pour l’artiste que la lumière , entant que quelque chose de pictural consiste dans le mélange des rayons de couleurs, en vertu de quoi on obtient une coloration tonale des objets [predmiéty].

    En conséquence, la peinture n’est rien d’autre que la construction [konstrouktsiya] de couleurs; ce stade libère le peintre de la coloration arbitraire des objets [viechtchi] qui se trouvent en dehors de sa volonté et lu donne la possibilité de soumettre les couleurs à la construction qu’exige sa donnée créatrice.

    À partir de là il est possible  que surgisse pour la première  la réponse à ce qu’est la peinture.

    À partir de là surgit aussi une autre réponse à savoir que la peinture est aussi une fin en soi, car la seule identité d’une révélation des objets [predmiéty] à travers la lumière n’était plus de rigueur, et que la peinture est un matériau à partir duquel doivent être bâties les spécifiques constructions picturales des objets [viechtchi], des systèmes entiers.

    Mais cela ne s’est pas accompli tout d’un coup : étant passé de la lumière à la couleur, l’objet [predmiet], la nature morte, ont continué pendant encore longtemps à se teindre en couleur; il est vrai que la nature morte était déjà devenue comme un prétexte et cela signifiait que la volonté du peintre la dominait désormais, ce qui menaçait la forme de sa nouvelle reconstruction qui aurait lieu désormais à partir de la nécessité de la fin en soi picturale.

    On peut trouver une autre découverte du pointillisme dans le fait que ses peintres ont reconnu l’oscillation ou le mouvement des rayons de couleurs et la lumière, à savoir la tension dynamique de la couleur dans le temps. D’où dépend aussi le degré de son coloris.

    C’est de là que sembleraient surgir le temps et le matériau pictural, la masse construite des couleurs. Étant arrivé à ces deux positions, le peintre commence à avoir une tâche beaucoup plus élargie, il avait pris conscience de plus en plus de son matériau pictural qui ne pouvait pas être appliqué à aucun objet [predmiet]; ainsi la construction de l’objet était accomplie selon une autre donnée.

    Parvenus au temps-espace, nous obtenons de nouveaux moyens  qui révèlent notre donnée; ici se découvrent une nouvelle époque de la peinture, une nouvelle analyse et une nouvelle synthèse; ici a surgi une vérification :  en quoi se trouvait avant tout ma donnée, dans quelles et à travers quelles circonstances elle était révélée; les résultats ne se firent pas longtemps attendre : l’analyse a montré que tout ne se construisait [konstrouïrovat’sia] pas autrement en moi que dans la circonstance temps-espace. Il en résultait que le peintre devait prêter attention aussi à une seconde circonstance : en quoi et où il devait réaliser sa propre donnée. Bien entendu, la réalisation de la donnée pouvait se faire seulement quand elle serait reproduite avec toutes ses circonstances,  de l’intérieur vers l’extérieur, c’est-à-dire dans les mêmes temps et espace qui étaient dans l’idée [predstavléniyé] de rayon en tant que reflet de l’être-existence.

    Nous sommes ainsi parvenus à de nouveaux problèmes de la peinture, à de nouvelles circonstances; la peinture doit enjamber une berge pour aller vers une autre, en abandonnant sur la première tout son habit et ses essais historiques malgré toute leur tradition, ancienneté, expérience.

    La nouvelle circonstance exigera de nouvelles expériences et de nouveaux moyens.

    Pourquoi la peinture doit-elle abandonner la toile, mais parce que la toile, en tant que moyen, n’avait la possibilité que de réaliser la hauteur et la largeur, sans avoir pratiquement de profondeur. Quant au peintre, il a reconnu sous quelles circonstances se créait et se révélait chez lui une tâche donnée  et qu’il voulait voir celle-ci authentiquement réelle et non comme une impression.

    Le peintre ne pouvait pas rendre le volume réellement, seulement en obtenir une impression suspecte.

    En soumettant à la recherche la plante picturale, il a été très démonstratif pour moi la façon dont se passe et se révèle toute cette croissance de la peinture; j’ai découvert que la toile doit occuper petit à petit une autre position car l’exigence de la révélation d’un volume réel doit lui en donner aussi une nouvelle.

    Le principe du collage cubiste lui a fait découvrir un embryon ou bien un indice du volume qui croît à partir de la surface plane de la toile.

    Le collage ou bien le garnissage témoignent déjà d’un volume réel et non d’une impression. La toile reçoit une nouvelle signification, la signification que le plan  ne peut plus rien réaliser sauf seulement sa bidimensionnalité; c’est pourquoi en lui n’est réel que tout ce qui s’y déploie.

    Le plan est seulement l’assise de ce qui doit passer à la réalité tridimensionnelle, au volume,  lequel ne peut encore être révélé malgré ces trois mensurations, ce n’est encore qu’une révélation demi-volumique; pour révéler un volume il est indispensable de le transporter dans le temps, c’est-à-dire de lui faire quitter ses fondements, son assise, de l’élever dans l’espace, de le mettre dans une circonstance de rotation, c’est-à-dire dans des conditions où il existe en moi, dans mon intérieur.

    L’espace et le temps commencent à être la principale force signifiante  et à devenir le problème principal de l’ascension picturale. Le peintre a pris conscience que rien  ne se trouve dans une isolation statique mais n’est qu’en état dynamique, et que tout le complexe des éléments reçu de ses réactions  volitives extérieures et intérieures, amené dans un système déterminé, se trouve dans le temps et chaque élément se mélange dans l’espace en proportion de l’éloignement ou du  rapprochement nécessaires.

    Tout ce genre de travail du peintre, consistant à amener un complexe d’éléments dans un système, a reçu l’appellation de « réalisation spatiale » ou de « réalisme spatial ». Cette dernière détermination indique réellement que la peinture est parvenue à une révélation réelle analogique d’un autre art, de l’architecture ou de la  toile technique en général. Mais cela ne signifie pas encore que les formes soient un prétexte pour ces dernières. [Son dernier prétexte?]

    Ainsi la toile est-elle demeurée provisoirement un moyen auxiliaire d’une simple notation approximative de tout ce qui se passait dans le temps du complètement des éléments dans une donnée déterminée qui devait être réalisée dans l’espace et pour réaliser cette donnée, il était indispensable que le peintre ait recours aussi à de nouveaux moyens, c’est-à-dire à la liaison technique des matériaux. Ce dernier phénomène a provoqué la perplexité et les lamentations dans le milieu des peintres et on s’est mis à crier à la décadence de la peinture, et l’on disait que le nouvel art n’était pas de la peinture, il opérait avec du sable, de la tôle, du fer, mais pas avec de la peinture, il était cérébral, rationnel, mathématique etc.

    Ces lamentations qui ne sont fondées sur rien paraissent être les lamentations des gens qui, ayant vu que l’homme s’était mis à voler, se sont mis à crier : mais sont-ce vraiment des hommes, est-ce qu’il sied à l’homme de voler, est-ce vraiment nature? C’est cérébral, rationnel.

    La seconde position pose la question : avec quoi donc opère la peinture? Ou bien : En quoi consiste la peinture  des anciens peintres? Nous voyons que n’importe quelle surface plane picturale y consiste dans la réalisation des impressions provoquées par ces mêmes verre, sable, fer, eau, feu, pierre et que beaucoup de peintres essaient d’obtenir leur totale illusion.

    On peut prêter attention au fait que la surface plane picturale de la toile bidimensionnelle représente en soi toute une série  de diversités[10], mais en réalité celles-ci consistent toutes en une seule matière colorée [tsvietnoïé viechtchestvo] qui dans plusieurs endroits du tableau s’appelle nuage, eau, maison, arbre, de sorte que toute la surface plane consiste en ces noms. Mais où est donc la peinture? En quoi est-ce de la peinture et pourquoi ici ce nom? Est-ce que vraiment la peinture est dans le fait que les objets [predmiéty] donnés sont décrits de façon vivant? Mais n’est-il pas vrai que chaque construction est vivante? En conséquence est vivante toute édification d’éléments en un système déterminé.

    Nous avons donc à faire non avec de la peinture, car il n’y a pas un tel matériau ou matière, seulement avec de la matière colorée qui, en se construisant [konstrouïrovat’sia] dans diverses circonstances crée les diversités. Une des circonstances de ce type était la vieille façon de comprendre la peinture dans laquelle la matière colorée donnait telle ou telle diversité  ou nom, plus exactement, l’impression du nom de ses données réelles.

    Ainsi je vois que la peinture en tant que matière colorée ne disparaît pas, elle ne fait  que se transférer en une nouvelle circonstance; un homme qui passe d’une carriole à deux roues dans un aéroplane demeure en tant que matière humaine en modifiant seulement sa forme spécifique.

    Le décalage [sdvig] en peinture du côté de la quatrième dimension n’est pas, bien entendu, une simple plaisanterie concernant exclusivement le seul domaine pictural, le décalage vers le temps-espace est un décalage de toute la culture tridimensionnelle.

    Cette nouvelle circonstance doit détruire toute cette culture tridimensionnelle de la même façon que celle ci a détruit la bidimensionnelle. L’homme est passé dans une nouvelle circonstance et doit construire une nouvelle forme.

    Bien entendu, les vieillards pantouflards, restés longtemps assis en se reposant dans la contemplation tridimensionnelle doivent se bouger et penser à leur salut. Ce n’est pas sans raison qu’ils font peur à la nouvelle génération en disant que toute la nouvelle forme est un « Pou », on fait peur avec des poux, jadis on faisait peur aux enfants avec le loup-garou, avec le Dragon Gorynitch[11]; la vieillerie reste de la vieillerie, allez-y, vous n’êtes pas, j’espère, des idiots fieffés pour ne pas comprendre la signification des vieilleries pour votre vie future, quand  vous grandirez. Ménagez  grand-mère, elle fut naguère très belle et aimable.

    Mais à son tour on peut dire que pour les idiots le futur est incompréhensible. L’aéroplane n’est pas une vieillerie, comme non plus la lumière de l’électricité. Essayez de les trousser dans une circonstance vieillarde, la vieillerie ne se jettera pas de peur dans la mer.

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    L’essence  est dans la dissolution, le cosmos n’est pas dans la puissance d’une intégralité mais est seulement éparpillement; notre globe terrestre n’est qu’une association et une agglomération  provisoires qui devront être éparpillés dans le futur.

    Ce n’est pas un hasard si les petits aéroplanes  sont sortis des tréfonds de la Terre; la loi de cette dernière ne les arrêtera pas, ils iront là d’où ils sont arrivés et ont bouclé la planète; la Terre comme paradis se dispersera et pourra d’assembler dans un nouvel aspect; les hommes, tels du sable chassé par le vent, prennent une forme et une surface nouvelles; notre tridimensionnalité est édifiée sur de tels fondements; la culture est simplement le résultat de la couardise, ou bien elle se tient à la Terre ou bien elle grandit, arrive à la surface pour se jeter dans l’espace.

    La peinture dans le Cubisme a atteint sa limite suprême et doit passer au  temps de son point suprême en orbite, après quoi elle commence à s’éparpiller en rayons colorés; en s’approfondissant toujours davantage elle sortira de la sphère de la coloration, notre conscience ne percevra plus le coloris car sa circonstance dynamique sera sans couleur.

    Le stade suprématiste, en tant que nouvelle circonstance, a montré qu’ont eu lieu dans son prisme trois phases de coloré et deux de sans-couleur (du noir et du blanc) selon les formes de trois carrés. Cela s’est accompli spontanément [stikhiïno], en dehors de preuves de leurs significations à l’appui, ce que j’essaie d’élucider maintenant. J’ai vérifié, comme je l’ai dit plus haut, ma ligne suprématiste et de façon plus générale la ligne de la vie, en tant qu’énergie, j’ai trouvé l’identité au graphique sur le mouvement de la couleur. Trois moments ont été clarifiés, du coloré, du noir et du blanc, ce qui m’a donné la possibilité d’édifier un graphique et de tirer au clair le futur dans le carré blanc, en tant que nouvelle époque blanche de la structure cosmique [mirostroïéniyé] du Suprématisme sans-objet.

    L’analyse du Suprématisme m’a donné une certaine idée, celle de supposer que la matière couleur est possiblement sans-couleur et ne fait que se colorer dans les circonstances de tel ou tel mouvement.

    Il est impossible cependant d’entendre par Suprématisme  blanc que le blanc a été obtenu à partir d’une oscillation physique, bien que cela  puisse faire l’objet de notre attention, mais le blanc peut avoir également un autre sens, en tant que pureté absolue, dans laquelle il n’y a pas de diversités et le noir peut-être du blanc dans le sens de la pureté.

    Ainsi la peinture en tant que matière couleur est parvenue à une nouvelle circonstance où elle a perdu toutes ses diversités colorées, à une matière en tant que sans-objet, à une énergie sans-couleur.

    Et n’est-ce pas en cela que consiste tout le sens de tous les sens, de toutes les doctrines et de tous les syllogismes sur le monde et tout le mouvement des peuples  vers ce monde blanc du sans-objet (je comprends le blanc comme le champ pur de ses couleurs).

    La voie qui y mène est difficile, elle traverse toutes les doctrines, toutes les idées, l’eau froide, bouillante, le feu, le gaz, le fer, la dynamite, [illisible], les rayons bleus aveuglants, [illisible] : tant qu’on n’aura pas traversé toutes ces diversités, on ne l’atteindra pas.

    C’est pourquoi le rouge est comme le mot d’ordre d’un incendie prodigieux à travers lequel la conscience doit passer pour la dernière fois et parvenir au Suprématisme blanc du monde sans-couleur.

    Sur la base de la construction du graphique du mouvement coloré, j’ai  établi un nouveau graphique économique, politique, dans lequel la forme de prise de conscience de telle ou telle déviation était manifestés par la coloration; ici aussi rien n’était passé en dehors de la couleur, au contraire, chaque mouvement, qui dirigeait tous ses efforts vers la révélation des données socialistes, se colorait; chaque mouvement, de mon point de vue, représentait en soi une tension dynamique et un coloris était obtenu à partir de telle ou telle tension.

    Il m’est arrivé d’être le témoin de la conversation d’un socialiste qui affirmait que le drapeau rouge désignait le sang de l’ouvrier, mais mon point de vue à moi, conformément au  graphique, dit que, si le sang de l’ouvrier était vert, eh bien, la révolution se serait accomplie sous le rouge.

    Pareillement à la révolution picturale, la palette colorée de l’économique ou de la socialiste  colorie de nouvelles formes en teintes diverses, chaque conscience d’un groupe politique possède son propre coloris.

    La forme Internationale représente en soi une palette colorée. Nous avons maintenant trois formes d’internationalistes qui partagent entre eux leur intensité et forme. Le premier d’entre eux doit être sur un fond de jaune, son niveau doit se colorer de rouge; chez le deuxième, les couleurs assemblées s’accroissent; et chez le troisième le  ton extrême rouge de la tension s’est déjà achevé sur le disque du jaune par la formation d’une plus grande surface plane. Autant la forme de la troisième internationale aspire à l’égalité des peuples, autant elle aspire à détruire les diversités dans le large sens du mot, autant  le rouge va vers le nouveau centre – blanc – en tant que symbole du sans-couleur, en d’autres termes – vers la non-diversité ou l’égalité.[12]

    Et dans ce cas on voit que la couleur disparaît du groupement politique. L’anarchie paraît être coloriée en noir, c’est-à-dire que l’on ne voit pas une seule diversité dans le sombre, le rayon obscur a engloutit toutes les teintes et a opéré l’unité en dehors des diversités et des prééminences.

    On voit à partir de ce qui a été dit sur la couleur que c’est partout une seule et même matière;  en tombant dans telle ou telle circonstance, celle-ci reçoit une forme et un coloris; de là surgit une foule de diversités, or dans l’homme tout aspire à une seule circonstance dans laquelle il n’y aurait pas de diversités ni de prééminences, comme il n’y en a pas dans l’Univers.

    Chaque doctrine, quelle qu’elles soit, se tient sur une seule chose et en appelle à une seule circonstance dans laquelle il n’y aura pas de diversités. Elle en appelle à l’unité, au tout, au repos éternel, c’est-à-dire à un monde ou tout est égal, plutôt où il n’y a rien.

    Ainsi donc, en terminant ma brève pensée sur la couleur, la lumière, le principe de révélation de l’authenticité de l’essence du naturel,  du non naturel, du conscient et de l’inconscient, la révélation de la face authentique du monde représente en soi une des plus difficiles affaires [diélo] de l’homme. Tout s’est mis à s’appuyer sur la science et a l’espoir que celle-ci ouvrira une brèche dans les ténèbres et révèlera le visage du monde à travers la lumière, mais une telle lumière n’existe pas qui aurait éclairé et révélé la face du monde, car la lumière elle-même n’est qu’un degré des obscures ténèbres, c’est une seule et même matière dans tous ses degrés.

    Il est possible d’admettre que l’on puisse comprendre par caractère révélable une réaction aveugle de forces qui sont en dehors et à l’intérieur. Il en découle que le peintre, le sculpteur ou tout autre personne ne peuvent rien révéler d’autre  que la réaction qui s’est produite à partir des interactions des forces qui se trouvent en dehors ou à l’intérieur; ces forces changent leurs formes : où est leur face authentique qui voudrait révéler ce rien par le truchement de la contemplation de modifications sans fin?

    Cet acteur du monde se dissimule comme s’il craignait de montrer sa face, pour que l’homme ne lui arrache un masque aux nombreuse faces et  ait la connaissance de son vrai visage parmi la diversité sans fin.

    Mais cet acteur a une fente, c’est le rayon noir ou blanc de l’engloutissement, de l’acceptation ou du refus indifféremment, là-bas s’éteint son authenticité ; sur le spectre de notre science il n’y a  qu’une petite raie sombre ou blanche, à travers laquelle nous voyons seulement les ténèbres, inaccessibles à toute lumière de soleils, car toute la lumière est constituée du rayon des ténèbres. Dans cette petite raie ou fente noire finit le spectacle.

    C’est là qu’est entré l’acteur du monde après avoir dissimulé ses nombreuses faces parce qu’il n’a pas de face authentique.

    Mais les hommes ne perdent pas courage, ils travaillent sur les clefs scientifiques, aiguisent des haches et leur entendement, afin de fendre la fente, mais la hache aussi bien que l’entendement ne s’y enfoncent pas, de même que la clef ne trouve pas de trou de serrure car il n’y a dans le monde ni trou ni objet à fendre.

    [1]  Cette date est retenue car, beaucoup plus loin dans le Carnet d’où est tiré cet essai, Malévitch cite et recopie des passages des articles sur l’art, dont celui de Nadiejda Kroupskaya, dans la Pravda du 13 février 1921.

     [2]  Début d’un Carnet manuscrit  intitulé « Vypiski iz tchernovika pissan<novo> v 1920 godou. [Illisible] K II tchasti Souprématizm kak bespredmietnostnaya absoliout<naya> filossofi<ya> » [Notes d’un brouillon écrit en 1920. [..] Pour la IIème partie du Suprématisme en tant que philosophie sans-objet absolue]. Ce Carnet manuscrit de Malévitch, appartenait à Mme Nina Souïétina, fille du grand disciple de ce dernier, Nikolaï Souïétine, et belle-fille de la femme peintre Anna Léporskaya, assistante du fondateur du Suprématisme dans les années 1920. Je remercie Nina Souïétina de m’avoir confié les photocopies de ce Carnet. Il occupe les 88 premières pages du Carnet. Il a été répertorié par Troels Andersen dans le tome III de Malevich, The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-1925, Copenhague, Bergen, 1976, p. 365, dans la présentation d’un tapuscrit intitulé « I/42 » traduit en anglais, p. 34-146. L’original russe de cette traduction a été publié par Aleksandra Chatskikh  dans Oeuvres en cinq tomes, t. 4, p. 68-134, sous le titre « Bespredmietnost’ » [Le sans-objet]. Le texte traduit ici est en sans doute le brouillon original de cours ou de conférences donnés à Vitebsk. Il n’est pas retravaillé, ni rédigé, sans ponctuation, fourmillant d’anacoluthes,  d’hypallages, visiblement destiné à être lu devant un auditoire, ce qui m’a conduit dans ma traduction à faire un minimum de corrections pour rendre plus lisible cet essai important pour la pensée malévitchienne, tout en maintenant la fougueuse « sauvagerie » de l’expression.  Selon la méthode habituelle de l’artiste, cette version est un texte obéissant à une logique spécifique, originale, formant un tout,  bien que des passages entiers se retrouvent dans le « I/42 » traduit en anglais, cité plus haut, et avec « La lumière et la couleur ».

    [3]  Malévitch utilise ici le mot polonais et ukrainien uniwersal qui désignait les manifestes des hetmans

    [4] Allusion au célèbre recueil poétique du symboliste Konstantine Balmont Soyons comme le Soleil[Boudiem kak Solntsé!] (1903)

    [5] Allusion à la fable célèbre de Krylov, Le cercopithèque et les lunettes (Martychka i otchki,), qui flétrit la bêtise et l’ignorance. Voir notre Tome1, p.70 et 385

    [6] Voir Gn. 9, 8-13

    [7] Voir les graphiques réalisés au Ghinkhouk  [Institut national de la culture artistique] de Léningrad, emportés par Malévitch à Berlin en 1927,  dans Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 202-211

    [8] Voir les 22 graphiques établis sous la direction de Malévitch au Ghinkhouk de Léningrad dans Malevich, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970 (par les soins de Troels Andersen), p. 115-133. Une partie est publiée avec traduction des textes explicatifs dans Jean-Claude Marcadé, Malévitch (1990), op.cit., p. 202-211.

    [9]  Notons que les couleurs nationales de l’Ukraine sont le jaune et le bleu…

    [10] Pour l’emploi par Malévitch du mot et de la notion de « diversités » [razlitchiya], voir dans notre Tome1 le manifeste « Le miroir suprématiste », p. 358-359

    [11] Le « Dragon Gorynitch » [Zmieï Gorynitch] esr dans les contes populaires slaves@ une bête monstrueuse à plusieurs têtes soufflant le feu

    [12] La Première Internationale de Marx et d’Engels dura de 1864 à 1876; la Deuxième Internationale d’Engels dura jusqu’à la Première guerre mondiale; la Troisième  Internationale dura de 1919 à 1943.

  • Extraits inédits d »un carnet manuscrit en russe de Malévitch, vers 1922

  • Malévitch et Mondrian, 2003

     

    Malévitch et Mondrian

    ( Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 14 mai 2003)

    La confrontation, à laquelle je suis appelé aujourd’hui, comporte de nombreuses facettes. Elle se justifie, ne serait-ce que par le fait que les deux grands abstraits du XXe siècle Malévitch et Mondrian ont suivi une évolution identique, sinon semblable : l’impressionnisme, l’art nouveau, le fauvisme, le cubisme, puis la totale non-figuration du monde sensible.

    Cependant, en examinant le schéma, à la lumière de la vie et de l’œuvre de Malévitch et de Mondrian, nous nous apercevons tout de suite, qu’il est très général et fait apparaître des différences importantes. Tout d’abord, une première constatation : ce que nous connaissons de l’œuvre impressionniste et symboliste de Malévitch avant 1911 est très réduit, même si elle est une base importante de la création de Malévitch en général.

    Chez Mondrian, en revanche, les œuvres consacrées aux séries d’arbres, de mer, de dunes, de tours, entre 1908 et 1910, sont nombreuses et d’une qualité picturale exceptionnelle. Mondrian est un peintre de type, si je puis dire, « normal » dans le paysage européen de la seconde moitié du XIXe et du début du XXe siècles. Il est élevé dans un milieu artistique. Son père est peintre, il peint dans l’esprit naturaliste. Puis il étudie à l’Académie d’Amsterdam dans les traditions de la peinture hollandaise classique.

    Tout autre est l’itinéraire de Malévitch. C’est un autodidacte. Il ne passe par aucune école d’art. Avant 1905, date de son établissement à Moscou (il a 26 ans) et de sa fréquentation de l’Atelier du peintre Fiodor Roehrberg, il a été plutôt ce que l’on appelle un peintre du dimanche. Son cas rappelle, mutatis mutandis, celui de Van Gogh. Van Gogh a, lui aussi, pris ses premières leçons à 28 ans, en 1881, chez son parent le peintre Anton Mauve. Il n’est pas reçu à l’Académie d’Anvers en 1885, de même que Malévitch n’obtient pas son entrée à l’École de peinture, sculpture et architecture de Moscou en 1905. L’œuvre de Van Gogh se fait donc essentiellement à partir de l’observation personnelle des œuvres d’art. Van Gogh produira ainsi sa création en moins de dix ans.

    Pour revenir à la comparaison Malévitch-Mondrian, on note donc qu’autant l’œuvre de Mondrian se déroule de façon harmonieuse, passant par des phases et des évolutions, autant celle de Malévitch ne correspond pas aux schémas que les historiens de l’art aiment retracer chez un artiste de cette envergure.

    Il faut admettre que chez Malévitch, il n’y a pas d’étapes avec des transitions, des coutures, des articulations. Il faut admettre que rien n’annonce la maîtrise absolue des gouaches de 1910-1912. Il n’y a pas de transition entre ces gouaches violentes et frémissantes – et les loubki hiératiques et amples, à la Cimabue, de Femmes aux seaux et enfant ou Femmes à l’église (version néo-primitiviste slavo-russe des Demoiselles d’Avignon).

    Et entre ce cycle et celui, cubo-futuriste-cézanniste, du Bûcheron ou de la Récolte du seigle, on pourrait continuer (cubisme – alogisme) jusqu’au saut final, sans transition, sans que rien ne l’annonce, qu’est le Quadrangle de 1915.

    L’historien  européocentriste a eu tendance à parler d’ « évolution cubiste ». Mais avec Malévitch nous avons affaire à un cas de figure qui ne rentre pas dans  les cadres, même si lui-même n’a cessé dans ses textes de revendiquer l’héritage impressionniste, postimpressionniste, cubiste et futuriste européen. Malévitch ressemble si peu à l’artiste européen dans sa biographie et dans toute sa complexion.

    Encore une différence importante dans la biographie créatrice de Malévitch et de Mondrian : le Futurisme ne semble avoir joué aucun rôle pour Mondrian, alors que pour Malévitch les deux pôles de la modernité sont Picasso et Marinetti. L’influence de Marinetti est irréfutable dans le style et l’expression des écrits malévitchiens où l’on trouve les accents, les tournures et le lexique du poète italien. Malévitch adopte la rhétorique exclamative futuriste de Marinetti, son aspect parfois pamphlétaire, sa manière aphoristique, chaque proposition martelant le discours comme un mot d’ordre, un slogan.[1]

    L’influence marinettienne s’est conjuguée chez Malévitch avec celle de la poétique transmentale [zaum’] russe, celle en particulier de Khlebnikov ou de Kroutchonykh dont il a été toujours très proche.[2]Ajoutons à cela les substrats linguistiques de son expression littéraire, ceux du polonais et surtout de l’ukrainien mis souvent au service d’une esthétique hyperbolique et baroque.

    Marinetti n’a pas marqué l’auteur de Dieu n’est pas détrôné seulement sur le plan stylistico-formel, dans le souffle même qui parcourt la prose du peintre, il l’a marqué dans le domaine des idées : l’anti-académisme ; l’anti-hédonisme ; l’antihumanisme ; la polémologie ; partiellement, l’économie ; le blanc (héritage mallarméen chez Marinetti) ; l’intuition opposée à la raison ; la « splendeur géométrique et mécanique ». Mais, de toute évidence, Malévitch intègre tous ces emprunts, conscients ou inconscients, dans une philosophie totalement nouvelle, éclairée par une perspective ontologique.

    Ce que l’on appelle le cubofuturisme (il semble que ce soit Malévitch lui-même qui ait utilisé le premier ce néologisme pour désigner une catégorie de ses œuvres) est un style très particulier qui s’est développé chez les artistes de l’avant-garde russe.

    Encore une autre différence dans la carrière artistique des deux artistes. Mondrian n’est pas revenu en peinture à la figure, si l’on excepte son Autoportrait de 1918 et peut-être le Portrait de femme du Gemeent museum de La Haye dont la date est incertaine. Malévitch, lui, on le sait, après l’enseignement pédagogique à Vitebsk et Pétrograd-Léningrad entre 1919 et 1926, après l’écriture de textes philosophiques autour de 1920, après la création d’une architecture suprématiste entre 1923 et 1926, revient à la figure de 1928 à sa mort en 1935.

    Le cubisme

    Mondrian, comme Malévitch, a commencé sa route, avant l’adoption d’un cubisme qui tiendra compte des leçons de Picasso et de Braque à Paris en 1911-1912, – par une mise en pratique du fameux précepte cézannien de mise en géométrie de la nature : je rappelle cette phrase du Maître d’Aix dans sa lettre à Émile Bernard du 15 avril 1904 :

    « Permettez-moi de vous répéter ce que je vous disais ici : traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d’un objet, d’un plan, se dirige vers un point central. Les lignes parallèles à l’horizon donnent l’étendue, soit une section de la nature ou, si vous aimez mieux, du spectacle que le Pater Omnipotens Aeterne Deus étale devant nos yeux. Les lignes perpendiculaires à cet horizon, pour nous hommes, est plus en profondeur qu’en surface, d’où la nécessité d’introduire dans nos vibrations de lumière, représentées par les rouges et les jaunes, une somme suffisante de bleutés, pour faire sentir l’air. »[3]

    On sait qu’Émile Bernard a publié les lettres de Cézanne qui lui étaient adressées en 1907[4] au moment où s’ouvrait au Salon d’Automne, un an après la mort de Cézanne, sa première rétrospective comportant 50 œuvres. Cette rétrospective et la publication des lettres déclencha ce qu’on appelle le protocubisme que j’appelle le « cézannisme géométrique ». Il y eut là une réflexion à la fois sur la pratique du Cézanne des séries consacrées à « la Carrière de Bibemus » (1898-1900) ou à « La Montagne Sainte-Victoire » (1902-1906).

    La plupart des grands peintres novateurs appelés « cubistes » sont passés par cette réflexion à la fois pratique et conceptuelle.

    Mondrian interprète directement Cézanne. Cela est particulièrement net dans  ses deux Natures mortes au pot de gingembre de1911-1912 qui font référence explicitement à la toile de Cézanne portant le même nom.

    On voit la réduction des contours des objets à des figures géométriques, puis petit à petit l’apparition des verticales et des perpendiculaires qui remplacent l’objet lui-même.

    À la même époque, Malévitch part, lui, non d’un tableau de Cézanne, mais d’une structure primitiviste, celle du loubok et de l’enseigne de boutique et il interprète conceptuellement Cézanne (voir Le bûcheron, La récolte du seigle, Le matin au village après la tempête de neige).

    Selon une remarque fine du philosophe Emmanuel Martineau, le cubisme de Malévitch n’est « ni destruction ni construction de l’objet, mais initiation à l’espace comme uniquement sensible, et non plus perceptif »[5].

    La différence est donc totale avec la démarche de Mondrian. Maria Grazia Ottolenghi note justement :

    « Après la Nature-morte au pot de gingembre […] le cheminement  de Mondrian vers l’abstraction est lisible à travers les versions successives des ‘sujets-prétextes’  (Seuphor) qui passionnent le peintre durant sa période cubiste (arbres, façades des maisons de Paris, échafaudages). Graduellement, la corporalité de l’objet, le sujet naturaliste disparaissant pour faire place aux Compositions de lignes et de couleurs : ‘c’est durant cette transition que naît vraiment l’art abstrait : lignes et couleurs ne sont plus celles de l’objet, […] mais sont des représentations directes de l’espace, ses directions concrètes […]’ (Calvesi, 1966) »[6]

    En 1917-1918 dans De Stijl [Le Style], Mondrian écrit :

    « La vie de l’homme cultivé d’aujourd’hui se détourne peu à peu des choses naturelles pour devenir de plus en plus vie abstraite.

    Les choses naturelles (extérieures) devenant de plus en plus automatiques, nous voyons l’attention vitale se fixer de plus en plus sur les choses intérieures […] L’artiste vraiment moderne ressent consciemment l’abstraction dans une émotion de beauté, il reconnaît consciemment que l’émotion du beau est cosmique, unique. Cette reconnaissance consciente a pour corollaire la plastique abstraite, l’homme adhérant uniquement à ce qui est universel »[7].

    Donc, pour Mondrian, un peu comme pour Kandinsky, il y a une sphère naturelle, extérieure, et une sphère intérieure, celle des « choses intérieures », de l’abstraction. Et l’artiste moderne se détourne de cette extériorité (Kandinsky parle depuis 1909 des « ordures de l’extériorité ») pour ne laisser se manifester en lui que « l’attention vitale », « l’émotion du beau », « l’abstraction ». Ce qu’il ressent alors « est cosmique, unique », « universel » nous dit Mondrian.

    Ainsi, il semble que pour le fondateur du Néoplasticisme l’abstraction a été atteinte par la prise de conscience progressive que les choses naturelles n’étaient pas authentiques car contingentes et que le sentiment de l’artiste était de saisir par la plastique « l’abstraction de toute forme et couleur […] dans la ligne droite et dans la couleur primaire nettement définie ».

    On voit, tout de suite, du point de vue conceptuel, à quel point la naissance de la non-figuration néoplastique avec la série des Arbres non-figuratifs de 1912-1913, les Compositions de 1914 qui sont en fait des « façades parisiennes » totalement abstractisées diffère de la naissance du sans-objet suprématiste à la fin de 1915 dont le Quadrangle noir entouré de blanc reste l’expression par excellence.

    Comme je l’ai dit plus haut, l’itinéraire créateur de Malévitch est autre. Après les toiles témoignant de l’influence du cubisme parisien en 1913 (L’officier de la garde), on trouve l’épisode alogique, d’abord le réalisme transmental du Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov, puis l’alogisme programmatique d’Un Anglais à Moscou ou de la Composition avec Mona Lisa.

    Saturation des objets et…  soudain,  le minimalisme du Quadrangle et des toiles suprématistes.

    Chez Mondrian l’objet est représenté dans sa plasticité abstraite à l’aide de lignes verticales et horizontales. Les tableaux néo-plasticiens de Mondrian nous donnent un équivalent sémiologique de la réalité. Cela est vrai pour les façades et les échafaudages, cela est particulièrement vrai pour la mer. L’artiste a pu dire :

    « Voyant la mer, le ciel et les étoiles, je les représentai par une multiplicité de croix. J’étais impressionné par la grandeur de la nature et j’essayai d’exprimer l’expansion, le repos, l’unité. »[8].

    Chez Malévitch, c’est la reconnaissance du monde sans objet comme étant le seul monde authentique qui lui fait créer l’abstraction. L’objet, pour Malévitch, n’existe pas. En 1916, il s’écrie :

    « Enlevez-vous au plus vite la peau des siècles afin qu’il vous soit plus facile de nous rattraper. J’ai surmonté l’impossible et j’ai fait des abîmes avec mon souffle »

    Et en 1919 :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du Suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs avec le sac ainsi formé et j’ai fait un nœud.

    Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous. »[9]

    Mondrian, en quête d’une représentation universelle, voit « la loi principale de l’art et de la vie » qui est la « loi de l’équilibre ».

    Ainsi est éliminée l’angoisse qui est oppression et souffrance. Ainsi est atteinte l’immobilité qui est la beauté de la vie humaine « inchangeable mais toujours mouvante ».

    Malévitch, lui, parle de « repos éternel » : Le monde sans-objet ou le repos éternel, mais il parle également d’excitation et de feu.

    L’image du feu est une constante de la pensée malévitchienne. :

    « L’excitation [i.e. l’esprit de la sensation du sans-objet] est une flamme cosmique qui vit du sans-objet »[10]

    Ou bien encore :

    « L’excitation comme cuivre fondu dans un haut-fourneau bouillonne dans un état purement sans-objet […] L’excitation –combustion est la force blanche suprême qui met en branle la pensée […] L’excitation est comme la flamme d’un volcan qui trépide à l’intérieur de l’homme sans visée de sens […] L’homme est comme un volcan d’excitation tandis que  la pensée se préoccupe des perfections. »[11]

    Mentionnons encore ce passage très nietzschéen :

    « Marinetti et moi, nous avons passé nos années d’enfance et de jeunesse sur les hauteurs de l’Etna ; nos seuls interlocuteurs furent des diables qui apparaissaient à travers le conduit de fumée de l’Etna. Nous étions alors des mystiques, mais les diables nous tentaient tout le temps avec la science matérialiste et prouvaient que l’art doit être aussi matérialiste. J’étais, il est vrai, un peu dur à la détente, mais Marinetti, lui, fit sienne cette idée et pondit un manifeste qui chantait les conduits de cheminée des usines et toute leur production. »[12]

    D’un côté donc l’infini du sans-objet qui n’a ni haut ni bas ni droite ni gauche – l’absence de représentation au profit d’une présentation de la révélation d’une présente ou, plutôt, pardonnez l’expression, la présentation d’une absence – et de l’autre une proposition plastique, une représentation de l’abstraction essentielle du monde – forme universelle d’unité et de sérénité.

    Le problème du cadre chez Malévitch et Mondrian

    Lors de l’exposition « Modern Dutch Art » à Brighton en Angleterre en 1914, on voit sur une photographie la Composition en ovale avec surfaces de couleurs 1 apparemment sans cadre. À cette époque,

    « Mondrian s’est borné à un encadrement fait d’étroites baguettes plates de bois peint, appliquées sur les bords, sans dépassement »[13].

    Nul doute qu’il s’agissait de libérer la surface peinte de son parangon traditionnel depuis des siècles, qui faisait du tableau une fenêtre par laquelle le spectateur pouvait contempler un pan du réel. De même que Mondrian dirige son attention uniquement vers l’universel […] [et] l’universel ne peut […] être exprimé purement que lorsque le particulier n’obstrue plus le chemin »[14]. Le cadre est donc une obstruction à cette révélation de l’universel.

    Chez Malévitch, il en va de même. De son vivant, les œuvres suprématistes étaient exposées sans cadre. A propos du Quadrangle noir de 1915, Malévitch écrivait à son contempteur le passéiste Alexandre Benois en 1916 :

    « Moi je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre (comme ma poche), l’icône de mon temps, et il est difficile de lutter. Mais le bonheur de ne pas vous ressembler me donne des forces pour aller de plus en plus loin dans le vide des déserts, car ce n’est qu’à cet endroit qu’est la transfiguration. »[15]

    Benois avait bien noté l’absence de cadre dans le Quadrangle noir ! Il écrivait  en 1916 :

    « On s’ennuie à l’exposition des futuristes parce que toute leur œuvre, toute leur activité n’est que la négation totale de l’amour, que l’affirmation totale du culte du vide, des ténèbres, du  « rien », du carré noir. »

    Je voudrais terminer mon exposé par cette analyse du philosophe français Emmanuel Martineau à propos du magnifique tableau de Malévitch Un matin au village après la tempête de neige :

    « La nature, pendant la nuit, a été transfigurée et blanchie par la neige, qui en a fait un monde. La neige, en transfigurant la nature, ne lui impose aucune configuration nouvelle, mais lui restitue son innocence originelle ; en la blanchissant, elle ne lui impose aucune lumière nouvelle, mais lui restitue sa joie claire. La nature, la première, est devenue l’image. L’homme, en elle, avance. Il tourne le dos au ‘spectateur’, mais non point à qui veut bien regarder la toile, au contraire. Ne se détourne de nous que l’effigie usuelle de l’homme, sa « figure ». Car celle-ci, désormais, n’est plus autre que celle des amas de neige où l’homme s’est frayé un chemin, que celle des collines qui s’élèvent à son horizon. L’homme, en sortant  dans le monde, y devient lui aussi l’image, et c’est elle qui se retourne, résolument, vers nous. « 

    [1] Les principaux écrits de Marinetti et des futuristes italiens furent publiés en russe principalement en 1913-1914, voir : Cesare G. De Michelis, Il futurismo italiano in Russia. 1909-1929, Bari, De Donato, 1973, p.269

    [2] Cf. Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique », Critique, mars 1975, p.284-196 ; Rainer Crone, « Zum Suprematismus. Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nikolai Lobačevskij », in : Wallraf-Richartz-Jahrbuch, vol.XL, 1978 ; du même : « A propos de la signification de la Gegenstandslosigkeit chez Malévitch et son rapport à la théorie poétique de Khlebnikov », in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Âge de l’Homme, 1983, p.45-75 ; et :Kazimir Malevich. The Climax of disclosure, Munich, Prestel, 1991, p.89 sqq.

    [3] Cézanne, Correspondance, P., Bernard Grasset, 1978, p.300

    [4] Cf. Ibid. p.7,10

    [5] P.106

    [6] Mondrian, Tout l’œuvre peint, Paris, Flammarion, 1976, p.86

    [7] « La Nouvelle plastique dans la peinture », Tout l’œuvre peint, p.10

    [8] « The true vision of reality », 1942, in Tout l’œuvre peint, p.84 (1914)

    [9] Écrits II, p.84

    [10] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, l’usine (§5), in : Œuvres en cinq tomes, tome I, op. cit., p. 238

    [11] K. Malévitch, Suprematizm. Mir kak bespredmetnost’ ili večnyj pokoj [Le Suprématisme. Le monde comme étant sans-objet ou le repos éternel], in Œuvres en cinq tomes, t. III, op. cit., p.219-220. Sur l’excitation comme primum movens et sur l’influence de Mixail Geršenzon pour la question des « perfections », je renvoie à mon avant-propos et à ma préface « Une esthétique de l’abîme » dans : K. Malévitch. Écrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, l’Âge d’Homme, 1974, 1993, p.7 – version anglaise : « An Approach to the Writings of Malevitch », in Soviet Union/Union Soviétique, vol.5, Part 2, 1978, p.225sq.

    [12]Extrait d’un article inédit de 1923 , cité par Evguéni Kovtoune comme épigraphe de son article “‘Les mots en liberté’ de Marinetti et la ‘transmentalité’ (zaoum’) des futuristes russes”, in : Présence de Marinetti (par les soins de Jean- Claude Marcadé), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1982 , p. 234.

    [13] Joop M. Joosten, in Mondrian de 1892 à 1914. Les chemins de l’abstraction, RMN, Musée d’Orsay, 2002, p.198-199

    [14] « La Nelle plastique de la nature », op. cit., p.10

    [15] Écrits II, p.46