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KANDINSKY ET LE MONDE INTELLECTUEL ET ARTISTIQUE DE LA RUSSIE
En 1928, Kandinsky prend la nationalité allemande. Il sait qu’il ne reviendra plus en Russie dont il a été jusqu’à l’âge de 62 ans le citoyen et à la vie artistique de laquelle il a régulièrement participé jusqu’ en 1922, bien que vivant principalement entre 1896 et 1914 à Munich où il joue un rôle de premier plan. Le fait que Kandinsky appartienne de toute évidence à l’histoire de l’art allemand du premier quart du XXe siècle n’en fait pas pour autant un Allemand.
Il a fallu du temps pour intégrer Kandinsky dans l’histoire culturelle et des arts de la Russie. Dans l’Union Soviétique des années 1930‐1950 l’impressionnisme et les arts novateurs du XXe siècle étaient totalement occultés et vilipendés au nom du « réalisme socialiste ». La grandiose Composition VI, qui se trouve à l’Ermitage, y était catégorisée dans «l’Ecole allemande » ! Nina Kandinsky, elle‐même, aimait dire que son mari était « européen » pour ne pas insister sur les origines russes.
Cela peut paraître paradoxal quand on sait qu’entre 1898 et son départ définitif de Russie à la fin 1921, il n’y a pas une seule année qui ne voit Kandinsky exposer dans plusieurs expositions à Odessa, Moscou, Saint‐Pétersbourg‐Pétrograd, Saratov, Kiev, Riga, Elizavetgrad, Ekaterinoslav, Xerson, Ekaterinograd1…
Et pourtant les liens de Kandinsky avec sa patrie d’origine n’ont jamais été sous le signe de la sérénité. Il n’arrive pas à publier en russe son œuvre théorético‐philosophique, sa poésie, ses pièces de théâtre et encore aujourd’hui il a de la peine à être reconnu comme écrivain russe à part entière, ce qu’il avait l’ambition d’être2.
1 Voir : I. Lebedeva, « Participation de Wassily Kandinsky aux expositions de Russie » in catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 265‐271, et I. Lebedeva, V. Abramov, « Chronologie des expositions en Russie (1918‐1921), in ibidem, p. 273‐ 293 ; Valerij Turčin, Kandinskj v Rossii [Kandinskij en Russie], Moscou, 2005, p. 434‐437
2 Je me permets de renvoyer à mon article « Maler und Sprachschöpfer. Kandinsky – ein russischer Autor » in : Kandinsky, Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, Munich, Prestel, 2007, p. 671‐677 ; en russe : « V.V. Kandinskij – russkij pisatel’ » [Kandinsky écrivain russe] in : Sbornik v čest’ 60‐letija A.V. Lavrova. Na rubeže dvoix stoletij [Recueil en l’honneur du 60ème anniversaire d’A.V. Lavrov. A la charnière de deux siècles], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2009, p. 388‐398
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Les années universitaires à Moscou(1885‐1895). Economie politique et ethnographie
Avant de décider de se consacrer à l’art et, pour ce faire, de partir pour Munich en 1896 (il a 30 ans), il a consacré dix années d’activité, entre sa vingtième et sa trentième année à l’économie politique à la Faculté de droit de Moscou.3 Récemment, ont été publiés pour la première fois les rapports universitaires détaillés que l’étudiant Kandinsky avait présenté en vue d’une thèse sur « la question de la légitimité du salaire des ouvriers »4 Dans sa lettre au professeur Čuprov du 7 novembre 1895, Kandinsky annonce sa décision irrévocable d’abandonner la recherche scientifique. Il en donne les raisons: 1) Il se dit incapable d’assurer un travail permanent assidu (et sa biographie confirme sa soif de voyages et de découvertes); 2) il n’a pas d’amour irrépressible pour la science; 3) il ne croit pas à la science; 4) il veut revenir à sa passion de toujours ‐ la peinture5.
Le peintre a lui‐même donné les éléments qui permettent de comprendre l’importance qu’ont eue sur sa poétique les disciplines scientifiques qu’il a pratiquées. Dans la version russe des Rückblicke, les Stupeni [Etapes] de 1918, il insiste plus clairement que dans la version allemande de 1913 sur le fait que ces travaux lui ont donné la possibilité « d’exercer la capacité d’approfondir la sphère finement matérielle qui s’appelle la sphère de ‘l’abstrait’ « 6. Le peintre emploie ici l’adjectif substantivé « otvlečënnoe » qui est le mot philosophique russe, calqué du latin « abstractum« ; c’est le même adjectif qu’il emploie plus loin lorsqu’il résume la place qu’ont eue pour sa formation intellectuelle ses études scientifiques :
« Dans l’économie politique que j’avais choisie, ce que j’aimais, outre la question ouvrière, c’est la pensée purement abstraite. »7.
De même, il affirme que l’étude du droit romain l’a attiré « par sa ‘construction’ [ici, l’auteur utilise le mot d’origine latine « konstrukcija« ] », mais n’a pas « satisfait son âme slave à cause de sa logique rigide, schématiquement froide et trop rationnelle » 8. Il se dit avoir été séduit, en revanche, par le droit ordinaire russe « qui provoquait en moi des sentiments d’émerveillement et d’amour en tant qu’opposition au droit romain, en tant que solution libre
3 Cf. Jean‐Claude Marcadé, « Kandinskys universitäre Tätigkeit (1885‐1895) », in Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit. p.667‐669
4 Voir la publication par Jessica Boissel et Irina Kronrod de ces rapports jusqu’ici inédits dans l’original russe et dans la traduction allemande de Jelena Hahl‐Fontaine : Kandinsky, Le minimum de salaire et l’encyclique Rerum Novarum par Mgr Sébastien Nicotra 1893 et Izloženie teorij železnogo zakona i rabočego fonda [ Exposé des théories de la loi de fer et du fonds ouvrier] (1893), in : Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 92‐199
5 Lettre de Kandinsky à A.I. Čuprov du 7 novembre 1895, in : S.V. Šumixin, « Pis’ma Kandinskogo k A.I. Čuprovu [Lettres de V.V. Kandinskij à A.I. Čuprov « ], in : Pamjiatniki kul’tury. Novye otkrytija, Moscou‐Leningrad, 1981, p.341
6 V.V. Kandinskij, Stupeni [Etapes], Moscou, 1918, p. 16
7 Ibidem, p. 18
8 Ibidem, p. 17
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et heureuse de l’essence de l’ application de la loi »9. Et ici, Kandinsky fait une note où il manifeste son enthousiasme pour le principe (d’une « totale humanité ») du droit populaire russe, selon lequel on juge les actes criminels « en considérant l’homme ». Et le peintre de conclure:
« Ce principe met à la base du verdict, non pas l’évidence extérieure de l’acte, mais la qualité de sa source intérieure ‐ l’âme du prévenu. Comme cela est proche des bases de l’art! ».10
Kandinsky – père de l’Abstraction du XXe siècle
Il est possible de suivre le développement de l’art de Kandinsky, qui est considéré commpe le père fondateur de l’abstraction, à travers l’impressionnisme, le postimpressionnisme, le Jugendstil, le symbolisme, le fauvisme, le primitivisme, vers la disparition progressive de l’objet visible au profit de la représentation du « son intérieur » des choses ou, plutôt, d’une figuration, d’une visualisation de la vision intérieure des choses. L’activité picturale passe d’une représentation du monde sensible à son interprétation abstraite, au sens étymologique du mot11. L’abstraction de Kandinsky se situe à deux niveaux. Comme Kunstwollen, elle reste symboliste, en ce sens que la pensée du peintre est fondée sur un dualisme entre un intérieur et un extérieur12, entre un matériel et un non‐matériel13. « La forme est l’expression matérielle du contenu abstrait .»14 Cette polarité entre une zone de la réalité, disons pour faire court, mimétique‐naturaliste, et une zone abstraite, «répressive de la vie (Worringer) est le champ problématique qu’a popularisé Wilhelm Worringer dans son essai philosophique Abstraktion und Einfühlung (1907) et qu’a radicalisé Kandinsky15. Pour le peintre russe :
« La Nécessité Intérieure » [Vnutrennjaja Neobxodimost’] est la seule loi immuable dans son essence. »16
Le sentiment (čuvstvo, Gefühl) est l’instrument spirituel de la nécessité intérieure, grâce à laquelle il y a un équilibre parfait entre la forme extérieure et le son intérieur. D’autre part, en tant que système de représentation, en tant que réalisation de la nécessité intérieure sous la forme d’un tableau, l’abstraction de Kandinsky veut „transfigurer“ les objets „transcender les formes matérielles“17 et cela „demande „une composition purement, infiniment et exclusivement picturale, fondée sur la découverte de la loi, de la combinaison du
9 Ibidem
10 Ibidem
11 Cf. Cicero, « A corpore animus abstractus » (De divinatione, 1, 66)
12 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, 1910, N° 4, p. 19‐20
13 V. Kandinskij, « Soderžanie i forma », in catalogue Salon 2, Odessa, 1910‐1911, p. 14
14 Ibidem, p. 15
15 Cf. Emmanuel Martineau, « Worringer ou Fiedler ? Prolégomènes au problème Worringer‐ Kandinsky », Revue philosophique de Louvain, tome 77, mai 1979, p. 160 sqq.
16 V. Kandinskij, « Soderžanie i forma », o.c., p. 15
17 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, N° 7, avril 1910, p. 14‐15
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mouvement, de la consonance et de la dissonance des formes, une composition du dessin et de la couleur“18. Sans aucun doute, Kandinsky fut un des premiers à formuler le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique. Mais si le référent n’est plus mimétique, au sens où la mimèsis aristotélicienne a été comprise19, c’est‐à‐ dire comme imitant la nature, il demeure toujours un référent chez Kandinsky – le monde intérieur. L’objet n’est plus le matériel, mais le spirituel; l’objet reste encore la finalité du peintre. Il y a une totale différence entre l’esthétique de Kandinsky et celle du Cubisme. Cela est net au niveau du vocabulaire. Kandinsky utilise constamment des termes musicaux, car sa non‐figuration des années 1910 prend comme analogue l’abstraction musicale, alors que les cubistes parisiens, dans leur interprétation de Cézanne, se livrent à la géométrisation du monde des objets. Larionov apportera avec son rayonnisme (lučizm) de 1912‐1913 une nouvelle appréhension picturale du monde visible, qui se référait, comme Kandinsky à la musique. On peut dire que Kandinsky, et à sa suite, Larionov, ont ouvert la route à „l’abstraction concrète“ de Tatlin en 1914 et au suprématisme de Malevič en 1915, ainsi qu’à l’efflorescence d’art sans‐ objet en Russie entre 1915 et 1921.
L’écrivain russe (poésie, essais philosophiques, théâtre) dans la marche vers l’Abstraction
Kandinsky, après une période primitiviste‐symboliste‐ Jugendstil s’est attaché, dès 1908‐1909, à varier, tel un musicien des couleurs et des lignes, sa quête de la forme non‐ figurative abstraite. Il le fera aussi bien en peintre, qu’en écrivain et qu’en théoricien. Il est une facette du génie de Kandinsky qui n’a pas été prise jusqu’ici en compte par les spécialistes de ce peintre, c’est l’originalité de son écriture en langue russe20. Il est vrai que la plupart des kandinskologues étaient des Européens qui n’avaient pas accès à la langue russe et étaient plus préoccupés de mettre les textes allemands philosophiques et théoriques en rapport avec la création picturale de l’artiste que d’analyser une éventuelle valeur littéraire. Certes, le poète allemand a été et est apprécié. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil poétique Klänge et des « compositions pour la scène » Der gelbe Klang et Violett; les dadaïstes, de leur côté, ont déclamé les poésies allemandes du peintre russe. Arp a écrit de
18 V. Kandinskij, « Pis’mo iz Mjunxena » (Lettre de Munich), Apollon, N° 11, octobre‐novembre 1910, p. 17
19 Sur le problème voir Emmanuel Martineau, « Mimèsis dans la Poétique ; pour une solution phénoménologique », Revue de Métaphysique et de Morale, octobre‐décembre 1976, p. 438‐ 466
20 Voir note 2. J’ai esquissé une première approche de la création littéraire de Kandinsky dans les articles : Jean‐Claude Marcadé, « L’écriture de Kandinsky », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997 (traduction italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzotta, 1997), et « Kandinsky ‐ un artiste russe en Allemagne et en France », in: Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 12‐13
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belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. L’essayiste français Jean‐Christophe Bailly a souligné la profondeur littéraire des poèmes en prose dans leur version allemande.21 L’écrivain russe, lui, n’a pas encore été reconnu comme tel par les siens. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur, entre autres, de O duxovnom v iskusstve (Über das Geistige in der Kunst), de Zvuki (Klänge), de Fioletovaja zanaves’ (Violett), ou de Stupeni (Rückblicke) ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que le travail d’écriture a été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières, qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, qu’il a élaboré de façon consciente et délibérée. Ainsi, le directeur de la revue moderniste Apollon, Sergej Makovskij, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst22 , qu’il vient de terminer à Moscou et fait dactylographier en octobre 191023, ne l’édite pas, devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte :
« Makowsky wollte meine Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm »,
écrit‐il à Gabriele Münter de Saint‐Pétersbourg le 30 octobre 191024.
Kandinsky aime dans son écriture les oppositions binaires, ce qui conforte son dualime philosophique. Il est hanté, en particulier, par l’opposition entre la zone extérieure des choses et leur zone intérieure. Cette opposition est décisive pour comprendre tout le complexe créateur de l’artiste, qui apparaît pour la première fois dans l’article publié en 1910 dans le catalogue du Salon 2 de Vladimir Izdebskij à Odessa, « Soderžanie i forma » [Le contenu et la forme], là où se fait jour une première approche de la Vnutrennjaja Neobxodimost’ [la Nécessité Intérieure]. Une des formes stylistiques privilégiées par Kandinsky, c’est la rhétorique lyrique.
21 Voir : Jean‐Christophe Bailly, « Préface » de : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hannefort et Jean‐Christophe Bailly) (édition bilingue), Paris, Christian Bourgois, 1987
22 La première version de Über das Geistige in der Kunst est en allemand; elle a été terminée à Murnau, avec l’aide de Gabriele Münter, le 3 août 1909, et publiée en 1912 chez Piper à Munich. Le dossier comportant cette première version in extenso se touve dans les Archives du Lenbachhaus. Dans sa lettre à S.K. Makovskij du 1/XI. 1909, Kandinsky disait : « J’ai écrit en allemand une brochure (ou plutôt un petit livre) sur le principe spirituel en art, pour laquelle je cherche, ici aussi, un éditeur (je l’ai terminée il y a peu de temps), mais je désirerais beaucoup la publier aussi en russe. Je vais très prochainement la traduire. » (Archives de la Bibliothèque Nationale Publique, Saint‐Pétersbourg, fond 124, edinica xranenija 1910, sobranie P.L. Wechsel)
23 Le manuscrit et le tapuscrit de la version russe O duxovnom v iskusstve (faite à partir de la version allemande de 1909) se trouvent dans les Archives du Lenbachhaus; voir à ce sujet les lettres de Kandinsky à Gabriele Münter du 10/23. X. 1910 et du 20.X/3.XI. 1910
24 Lettre de Kandinsky à Gabriele Münter du 30.X. 1910, Archives du Lenbachhaus
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On connaît dans Stupeni [version russe de 1918 des Rückblicke de 1913] l’hymne vibrant à Moscou. On retrouve ce même enthousiasme dans un fragment russe et allemand des alentours de 1910 où l’on peut lire:
« Die grösste Komposition einer russischer Stadt ist Moskau. Sie ist der ideale Ausdruck dieses Kraftgesetzes [dasjenige des Konsonanzen und des Dissonanzen]. In ihr reflektiert sich äusserlich der innere Sinn des inneren Lebens der russischen Stadt. Aber ihr Bestreben ist Ruhe mittels der Gleichgewichtsstörung. Hier wird die Zeit eines Verblühens verborgen, wenn alle Dissonanzen wie Konsonanzen erscheinen, und Moskau wird so der Typus einer rein positiven Harmonie (Rothenburg ob der Tauber). Zu jeder Zeit seiner Geschichte war Moskau immer die ideale Komposition einer russischen Stadt. Und infolgedessen auch die ideale Harmonie. Darin liegt die Kraft ihrer Wirkung nicht nur in bezug auf die Russen (die in sich die russische Seele tragen), sondern auch auf die Fremden, (die in der Lage sind, Harmonie zu spüren, d.h. die einen Empfänger für das Harmonische besitzen.)25
Les premiers essais de poésie dans le Carnet de Vologda [Vologodskaja zapisnaja knižka, 1889] sont très conventionnels et scolaires. Il en est de même des trois poèmes Molčanie [Schweigen], Pozdnjaja osen’ [Späthersbst], Poèzija [Dichtung] où l’on rencontre des thèmes typiques du symbolisme russe et européen : le monde est mystérieux, plein de chuchotements, de rêves, de mélancolie.26
En revanche, dans plusieurs poésies en vers libres de 1913‐1914 Kandinsky se fait totalement alogique et expérimente même des procédés purement ludiques, sans aucun souci de sens, avec la seule jubilation d’une instrumentation de sonorités verbales. L’absurdisme, comme dans Četyre [Quatre], Umestnyj um [L’esprit à sa place], ou Mera [Mesure] , est très proche de ce qui se pratiquait dans le cubofuturisme poétique, par exemple, chez Xlebnikov et Kručënyx27.
Le fait qu’il n’y ait pas eu du vivant de l’artiste d’édition de l’ensemble de ses oeuvres28, le fait qu’encore aujourd’hui, le théoricien fait oublier l’écrivain29, tout cela n’a pas
25 V. Kandinskij, „Každyj čelovek predstavljaet iz sebja…„/ „Jeder Mensch stellt an sich ein Geflecht…„ (le texte original russe et sa traduction en allemand sont de Kandinsky), in Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 436‐439
26 Voir leur publication et leur traduction en allemand dans Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 38‐39, 42‐43 510‐511
27 Plusieurs de ces poésies « cubofuturistes, sont publiées et traduites en allemand dans Gesammelte Schriften 1889‐1916. Farbensprache, Kompositionslehre und andere unveröffentlichte Texte, op.cit., p. 537‐546 Au sujet des rapports de Kandinsky avec la poésie cubofuturiste russe, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », op.cit., p. 157
28 La guerre de 1914 a interrompu le projet de publication à Moscou aux éditions « Iskusstvo« , par les soins des musicologues G.A. Angert et E.D. Šorr, des œuvres de Kandinsky, à commencer par O duxovnom v iskusstve dont les épreuves ont été tirées. Voir les lettres de G.A. Angert et E.D. Šorr à Kandinsky du 16 juin 1913, des 20 janvier, 25 et 29 mars, 2 mai 1914, se trouvant dans les Archives du Lenbachhaus. Voir aussi : Nadia Podzemskaia, « Du Spirituel dans l’art. Le projet d’édition de 1914 et l’écriture théorique de Kandinsky », Genesis, Paris, Jean‐Michel Place, 15, 2000, p. 43‐65, et : Colore Simbolo Immagine. Origine della teoria di Kandinsky, Florence, Alinea, 2000
29 Voir : V.V. Kandinskij, Izbrannye trudy po teorii iskusstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], 2 tomes, Moscou, « Gileja », 2001 (éd. N. Avtonomova, D. Sarab’janov, V. Turčin)
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favorisé une bonne réception de l’aspect littéraire des écrits de Kandinsky. Cette indifférence de la critique russe pour cet aspect de la création de l’auteur de O duxovnom v iskusstve et de Stupeni, du poète de Zvuki ou du dramaturge des « compositions pour la scène », tient peut‐être aussi au caractère très particulier de sa personnalité et, partant, de son écriture. Par toute sa complexion intellectuelle, il fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque, la métaphysique allemande et Nietzsche, la spiritualité à dominante orthodoxe , qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores. Mais, d’un autre côté, Kandinsky est attiré par les expérimentations de type futuriste, même s’il n’adhère pas à l’esprit futuriste de provocation et d’annihilation des classiques. Plusieurs éléments de l’écriture kandinskyenne tiennent de la volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes. Ce que l’on accepte chez un Rémizov qui, lui aussi, est un marginal du symbolisme, pourquoi ne pas l’accepter chez Kandinsky ?
Pour comprendre la situation d’incompréhension qu’a connue Kandinsky en Russie, je citerai un extrait d’une longue lettre émouvante qu’il écrit à Alexandre Benois en 1936 à Paris, en espérant que ce dernier parlerait, dans un de ses feuilletons, de son exposition, lettre qui ne provoqua que les ricanements du « passéiste invétéré » :
« Je ne peux pas me plaindre, de façon générale, de ‘malchance’ mais il y a dans mon activité (ou plutôt dans ma ‘carrière’) quelques points très sombres (presque de la couleur de l’encre de Chine), c’est que le public russe ne me connaît pas du tout [cette dernière partie de la phrase est soulignée au crayon par Alexandre Benois qui note dans la marge :’On vous (te) connaissait mais on ne vous (t’) aimait pas et on ne vous (te) croyait pas’]. Cela s’explique en partie par le fait que toute ma ‘carrière artistique’ s’est déroulée à l’étranger. En partie, Dieu sait par quoi. Mais vous comprendrez que ce point sombre m’ est douloureux. »30
Dans la Russie révolutionnaire ‐ activité théorique et organisatrice
Après la déclaration de guerre de 1914, le Russe Kandinsky doit quitter l’Allemagne. En 1915, il s’installe à Moscou et participe à l’exposition avant‐gardiste « L’Année 1915 » qui provoque des scandales à cause d’œuvres provocatrices. Ce n’était certes pas dans le style de Kandinsky, mais cela indique son implication dans la vie artistique russe. Kandinsky se rend à Stockholm en 1915, puis en 1916 pour une exposition personnelle. Il y rencontre pour la dernière fois sa compagne munichoise de plus de quinze ans, la peintre allemande Gabriele Münter. En 1917, il épouse Nina Andrievskaja dont il aura un fils qui mourra en 1920.
30 Lettre de Kandinsky à Alexandre Benois du 28 novembre 1936, RGALI, fond 938, opis’ 2, edinica xranenija 262, p. 1‐2
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Après la révolution de Février 1917, se constituèrent en Russie des fédérations artistiques « de gauche » (les avant‐gardistes), « du centre » (les cézannistes fauves du « Valet de carreau »), « de droite » (les figuratifs naturalistes‐réalistes, les symbolistes « art nouveau »). Dès 1918, Kandinsky est membre de la Section des Arts Plastiques (IZO) du Commissariat du peuple à l’instruction (Narkompros), à la tête des sections théâtrale et cinématographique (n’oublions pas que Kandinsky a écrit avant 1915 des pièces de théâtre originales et des écrits théoriques sur le sujet31). Membre du Bureau artistique international de l’ IZO, il établit des contacts avec l’Allemagne, en particulier avec Walter Gropius qui était en train de créer le Bauhaus à Weimar. Cette année 1918 voit le transfert de la capitale de la Russie, de Petrograd à Moscou. Le peintre publie en russe des articles et son autobiographie Stupeni, version des Rückblicke de 1913. Il participe étroitement à la vie artistique de la Russie soviétique. C’est ainsi que furent créés à Petrograd et à Moscou les premiers « musées d’art moderne » au monde qui devaient tenir compte des ruptures opérées, à partir de l’impressionnisme, avec au moins quatre siècles de codes académiques renaissants. A Petrograd fut créé le premier Muzej xudožestvennoj kul’tury [Musée de la culture artistique] en 1918‐19 ; à Moscou, ce sera le Muzej živopisnoj kul‘tury [Musée de la culture picturale] dont Kandinsky sera le premier président de juin 1919 à octobre 1920. Un Bureau d’excursions fut créé pour populariser le nouvel art. Y travaillèrent, outre Kandinsky, Rodčenko, Varvara Stepanova, Ljubov Popova, Pevsner et d’autres (conférences dans les clubs ouvriers, organisation du musée….). La création de « musées de la culture picturale/artistique » à travers toute la Russie est un phénomène pionnier au XXe siècle.
La fondation du Bauhaus de Weimar par Gropius, au printemps de 1919, a été sans doute pour Kandinsky une impulsion essentielle qui l’a lancé dans l’établissement du programme de l’Institut de la culture artistique (Institut xudožestvennoj kul’tury ‐ Inxuk). C’est Kandinsky qui établit le programme de l’ Inxuk lors de sa création en mai 1920. Ce programme, édité en brochure, développait les principes d’un art monumental. Il s’agissait de fonder une science qui étudiât tous les aspects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. Kandinsky proposa l’investigation analytique et synthétique de l’art dans son ensemble et des arts particuliers. Les recherches ne portaient pas seulement sur les arts plastiques, mais aussi sur la musique, la danse, le théâtre, le cirque, les variétés. L’intuition était un élément déterminant pour comprendre les liens qui unissent les différents arts et les effets de ceux‐ci sur le psychisme humain. A l’ Inxuk furent établis les rapports du point et de la ligne à la surface, qui seront, après 1922, l’une des bases de l’enseignement de Kandinsky au Bauhaus. Le peintre envisageait de composer un dictionnaire terminologique fait à partir de tests scientifiques, empiriques ou autres. De même des tables d’explication permirent de rendre compte des réalités synesthésiques (les cinq sens participant à la perception).
Le programme de Kandinsky rencontra très vite de vives résistances à l’intérieur de l’Institut. C’est ainsi que Rodčenko prit la tête, dès la fin de l’année 1920, d’un Groupe de travail de l’analyse objective, qui attira à lui des sculpteurs, des architectes et des peintres. Ce groupe reprochait à Kandinsky de tomber, avec son souci de privilégier l’émotion et l’éthique, dans la
31 Kandinsky, Du théâtre, Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro, 1998
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métaphysique et la mystique, alors que l’analyse doit toujours opérer avec des concepts concrétisés. C’était le processus de formation du constructivisme dont le nom n’apparaîtra, pour la première fois en Europe, qu’en janvier 1922.
Divergences et convergences avec l’avant‐garde russe
Kandinsky quitta l’ Inxuk en janvier 1921. Les attaques contre lui n’avaient d’ailleurs jamais cessé. Une des plus virulentes, ce fut la recension par le critique Nikolaj Punin, alors porte‐parole des communistes‐futuristes de Petrograd, de l’autobiographie Stupeni, parue à Moscou en 1918:
« C’est édité à la manière étrangère (munichoisement, par exemple) […] Kandinskij est solitaire […] Il a cessé d’être un peintre le jour même où ses sens ont compris, et par le fait même qu’ils aient compris, ‘à l’heure vespérale, le soleil de Moscou’. A ce moment‐là le sentiment cosmique a tué en Kandinskij le sentiment pictural : voilà pourquoi il lui est resté pour toute la vie cette sensation indéterminée et visiblement torturante de ‘sonorité’ […] Il est un maniaque de la contemplation qui détache le monde de l’art du monde de la nature […] Tout son art est fortuit et individuel : enlevez l’homme Kandinskij et il n’y aura pas de peinture. En tout cas, il n’y a aucune ‘majorité’ dans l’art de Kandinskij. Kandinskij est sans continuité et traditions, il est solitaire et n’aura pas d’élèves… »32
A la suite de Punin, les chercheurs soviétiques ont eu tendance à minimiser, quand ils ne l’ignoraient pas, le rôle capital de Kandinsky dans l’évolution des arts novateurs dans les années 1920. Cependant, Kandinsky a tracé la voie en formant, le premier, un programme cohérent, en organisant des conférences, des débats, en établissant des questionnaires auxquels devaient répondre professeurs et élèves.33 Avant son départ définitif de Russie à la fin 1921, il put mettre en place une Académie de Russie des sciences de l’art [Rossijsskaja akademija xudožestvennyx nauk] qui avait une vocation pluridisciplinaire. Kandinsky, qui n’avait été nommé que vice‐président de l’ Académie (le président était le critique Pёtr Kogan qui, lui, était membre du Parti communiste), ne put voir le développement de celle‐ci puisqu’il profita d’une invitation de Gropius pour partir en décembre 1921 en Allemagne où il enseignera au Bauhaus de Weimar, puis à celui de Dessau.
Kandinsky fut considéré dans sa patrie comme un corps étranger. Sa peinture, bien que profondément nourrie de la culture et de la civilisation russes, n’entre pas picturalement dans le mouvement général de l’évolution des arts novateurs russes. Sa création est issue du Jugendstil et sa forte imprégnation de spiritualité, en particulier russe orthodoxe, n’en fait pas pour autant un héritier de l’icône, si l’on se place sur le plan strictement picturologique. L’icône tend à la quiétude (l’ ησυχία – l’ hésychia), alors que toute l’œuvre de Kandinsky est dans la mobilité, le brassage des formes et des couleurs, le mouvement symphonique à la Bruckner, parfois même la tonitruance des tubas et des trompettes apocalyptiques.
La production de l’artiste pendant les quelques cinq années de sa période strictement russe entre 1915 et 1921 voit étrangement un retour vers une figuration de type légérement
32 N. Punin, Iskusstvo Kommuny [L’Art de la Commune], Peterburg, 2 février 1919
33 Voir la conférence de Kandinsky à l’été 1921 « De la méthode de travail sur l’art
synthétique », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, p. 158‐159
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fauviste dans des vues de Moscou et de ses environs, empruntant même, dans quelques cas, les bleus de certaines aquarelles du peintre réaliste du XIXe siècle Surikov que, d’après la doxographie, Kandinsky admirait.
Beaucoup plus étonnantes sont les peintures sur verre (Hinterglasmalerei) et les aquarelles de 1917‐1918 sur des sujets mondains et kitsch de l’époque romantique, sans doute un exercice pour plaire à sa jeune femme Nina (elle avait 24 ans, lui en avait 53), qu’il vient d’épouser au début de 1917, un jeu humoristique, satirique même, témoignage de son bonheur d’alors, au milieu du chaos et des privations de la Russie révolutionnaire.
Mais le fondateur de l’Abstraction du XXe siècle continuait dans le même temps à peindre des toiles non‐figuratives dans la foulée des paysages symphoniques d’avant 1914. On y trouve, comme dans des variations musicales, des églises à bulbes sur des pics rocheux, des montagnes (les Alpes bavaroises), des barques et leurs rames sur des lacs, des sapins, des cavaliers, des anges, des nuages – le tout «hiéroglyphisé», ce qui est un trait distinctif de la poétique picturale du peintre russe. Cette période dure de 1915 à 1919.
Puis, presque tout soudain, à partir de 1920, l’artiste opère un tournant décisif vers une instrumentation de formes géométriques. Na belom [Sur le blanc I, Musée national russe], repris en Allemagne avec accentuation des éléments géométriques Auf Weiss II [MNAM, 1923] ou Krasnoe pjatno N° 2 [Roter Fleck II, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich)] sont paradigmatiques de ce changement radical, dû, on ne saurait en douter, à sa confrontation directe à cette époque avec les deux mouvements qui dominèrent la vie artistique russe et soviétique – le suprématisme de Malevič depuis 1916, et le constructivisme soviétique qui était en train de se cristalliser en 1920‐1921. Les tableaux de Kandinsky de 1919 mêlent encore le graphisme libre, la ligne sinueuse issue du Jugendstil, et les carrés, les cercles et les triangles. Les huit tableaux de l’année 1921 voient petit à petit apparaître des formes géométriques pures, ce qui sera la marque de l’artiste à partir de sa collaboration avec le Bauhaus dès 1923.34
De l’Abstraction, du Spirituel – Kandinsky/Malevič
Même si l’impulsion fut donnée par la vague d’abstraction géométrique dans l’art russe, on ne saurait oublier que dans Du Spirituel dans l’art (écrit, répétons‐le, en 1909 en allemand à Murnau, traduit par l’auteur lui‐même à Moscou en 1910 et complété en 1912 et 1913), Kandinsky avait déjà créé conceptuellement, sinon iconographiquement, l’abstraction géométrique. Ainsi, dans le chapitre IV «La langue des couleurs», il pouvait écrire :
«Le carré, le cercle, le triangle, le losange, le trapèze et d’innombrables autres formes […] sont les citoyens à part entière de la souveraineté spirituelle.»35
34 Les études sur l’œuvre de Kansdinsky en Russie et, tout spécialement, entre 1915 et 1921 sont nombreuses ; voir en particulier le catalogue Kandinsky :Russian and Bauhaus Years, New York, The Solomon R. Guggenheim Museum, 1983 (qui confronte Kandinsky et l’avant‐garde russe) ; D.V. Sarab’janov, N.B. Avtonomova, Vasilij Kandinskij. Put’ xudožnika. Khudožnik i vremja [Vasilij Kandinskij. L’itinéraire artistique. L’artiste et son temps], Moscou, „Galart“, 1994; Valerij Turčin, Kandinskj v Rossii [Kandinskij en Russie], o.c.
35 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, Petrograd, 1914, p. 56; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108
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Et le tableau explicatif IV de la version russe publiée en 1914 (curieusement ce tableau est absent des éditions allemandes de 1912) présentait «la vie élémentaire de la simple couleur et de sa dépendance du milieu le plus simple» sous la forme de deux séries verticales, placées côte à côte, constituées chacune d’un triangle jaune, d’un cercle violet et d’un carré rouge, une série étant sur un fond noir et l’autre sur un fond blanc36.
Il n’est pas impossible que cela ait pu donner une impulsion à la création par Malevič en 1915 de son suprématisme de la peinture, avec, de toute évidence, une toute autre visée.
Si Kandinsky a été le premier à formuler en langue russe et en langue allemande le principe de l’autonomie de la création artistique, de la mise en forme du matériau artistique, il refuse catégoriquement, comme tous les artistes russes de l’avant‐garde, toute tentation de faire de l’art pour l’art. L’art pour l’art n’apparaît qu’aux époques où « l’âme est abandonnée et étouffée par des conceptions matérialistes, par l’incroyance »37. Dans une note ajoutée en pleine époque révolutionnaire à son autobiographie Stupeni, Kandinsky dit même qu’une telle attitude qui ne s’attacherait qu’à l’extérieur est « athée »38.
Dès 1910, dans son article « Forme et contenu » paru dans le catalogue du 2ème Salon d’ Izdebskij à Odessa, Kandinsky avait proclamé la venue de l’ Époque de la Haute Spiritualité [Èpoxa Velikoj Duxovnosti] dont le fondement est le « Principe de la Nécessité intérieure » [Princip Vnutrennoj Neobxodimosti]. L’art « sert le spirituel »39, l’artiste fait partie des « serviteurs de Dieu »40 :
« L’art en général n’est pas une création sans finalité de choses qui s’épandent dans le vide, mais c’est une force et un pouvoir emplis de finalités et il doit servir le développement et l’affinement de l’âme humaine, servir le mouvement du triangle. L’art est un langage grâce auquel on parle de l’âme dans une forme qui n’est accessible et propre qu’à ce langage lui‐même sur des choses qui sont pour l’âme son pain substantiel [en slavon pour « panem quotidianum» dans le Pater noster] et que cette âme ne peut recevoir que sous cette forme. »41
36 Voir sa reproduction dans : Vasilij Kandinskij, Izbrannye trudy po teorii iskusstva [Choix de travaux sur la théorie de l’art], Moscou, Gileja, 2008, t. I, entre pp. 128 et 129
37 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, Petrograd, 1914, p. 71; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167
38 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 316
39 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 48; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108
40 Ibidem
41 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 71; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167
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L’acte créateur est un « total mystère » 42; l’artiste n’est pas un créateur frivole, « son travail est difficile et devient souvent pour lui une croix»43. Son don inné est le talent évangélique qu’il serait un péché d’enfouir dans la terre44. Bien entendu l’artiste russe est tributaire de toute l’atmosphère symboliste européenne.
En tout cas, lorqu’il publiera en 1918, en pleine révolution, son autobiographie Stupeni non seulement il ne gommera pas sa revendication du spirituel, mais accentuera son opposition à tout matérialisme. Si dans ce texte il atténue certains passages par rapport à la version allemande de 1913 pour s’adapter à la situation, il en ajoute d’autres qui n’en sont pas moins significatifs.
Est‐ce sous l’effet de la censure ou par pure décision personnelle que Kandinsky supprime plusieurs choses qui se trouvaient dans l’édition allemande de 1913, comme :
« L’art est sur beaucoup de points semblable à la religion » 45[alors qu’un des slogans répercuté à satiété était alors la formule marxienne « la religion est l’opium du peuple »].
Ou bien :
« Le Nouveau Testament serait‐il convenable sans l’Ancien ? Notre époque, au seuil de la ‘troisième’ Révélation serait‐elle convenable sans la deuxième ? .»46
0u encore le nom du Christ est remplacé systématiquement par le mot « christianisme » et n’apparaît plus comme tel.
La référence à la troisième « Révélation de l’Esprit »47, qui venait de la division de l’histoire de l’humanité en trois royaumes faite par l’abbé calabrais Joachim de Flore au XIIIe siècle, participait du climat général qui régnait en Europe avant la Première guerre mondiale. Le philosophe religieux Berdjaev avait repris textuellement le schéma historique de Joachim de Flore dans son ouvrage fondamental, paru en 1916 à Moscou, Le sens de la création. Essai de justification de l’homme :
« Le monde passe par trois époques de la révélation divine : la révélation de la Loi (du Père), la révélation de la Rédemption (du Fils), la révélation de la création (de l’Esprit) A ces époques correspondent divers signes dans les cieux. Il ne nous est pas donné de connaître les
42V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 70; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 165
43V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 71 et aussi, p. 72; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 167 et aussi p. 169
44V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 49; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 110
45 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 322, note 114
46 Ibidem, p. 323, note 116
47 Ibidem, p. 321, note 113
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limites chronologiques nettes de ces époques. Toutes les trois coexistent. La Loi n’est pas épuisée aujourd’hui encore et le rachat du péché ne s’est pas encore accompli, bien que le monde entre dans une nouvelle époque religieuse. »48
Si dans le contexte révolutionnaire, les allusions de Kandinsky à un art théurgique disparaissent, en revanche il ajoute tout un développement antimarxien où il glisse :
« Maintenant je sais que la ‘perfection’ n’est qu’apparente, éphémère et qu’il ne saurait y avoir de forme parfaite sans contenu parfait : l’esprit détermine la matière, et non le contraire […] Le grand Balai de l’Histoire, qui nettoiera des ordures de l’extériorité l’esprit intérieur, apparaîtra ici aussi comme le dernier juge impartial. » 49
Or c’est précisément le rapport entre une sphère intérieure et une sphère extérieure qui a fait partie du noyau du marxisme‐léninisme vulgarisé à travers tous les médias possibles de l’époque. A côté des slogans répétitifs « Prolétaires de tous les pays unissez‐vous », « La religion est l’opium du peuple », on trouvait en toute occasion le fameux axiome marxien « L’être social détermine l’être conscient » [Das gesellschaftliche Sein bestimmt das Bevusstsein], qui était frappé comme un proverbe dans la traduction russe : « L’être‐existence détermine la conscience» [Bytie opredeljaet soznanie]. Ce que dit Kandinsky est donc exactement le contraire, une revendication de la primauté absolue du spirituel.
La position de Kandinsky est proche ici de celle de Malevič, bien que de toute évidence leurs points de départ et leurs visées philosophiques et picturologiques soient totalement différents. Kandinsky, et c’est peut dire, n’appréciait pas Malevič qui occupait à cette époque le devant de la scène artistique russe. Tout opposait les deux hommes. Et pourtant, Malevič, penseur du « Rien libéré » (osvoboždënnoe ničto), pourra affirmer dans son traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika], paru à Vitebsk en 1922 :
« Le ‘rien’ en tant qu’être ne détermine pas ma conscience .»50
C’est dire que Malevič, comme Kandinsky, prend exactement le contre‐pied de la formule marxienne, ce qui le fera accuser de déviation religieuse par les marxistes orthodoxes, à quoi le fondateur du suprématisme répliquera par ces célèbres phrases ironiques :
« Est‐ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence, la conscience, est‐ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est‐ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence? Qu’en pensez‐vous, camarade Isakov ? »51
Kandinsky et Malevič se retrouvent encore dans leur antimatérialisme. Leur pratique picturale est sous‐tendue par une conception très proche du couple esprit/matière. Malevič a pu écrire :
48 Nikolaj Berdjaev, Smysl tvorčestva. Opyt opravdanija čeloveka, Moscou, 1916, p. 312
49 Vasilij Kandinskij, Stupeni, Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 316
50 Kazimir Malevič, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, § 1 ; voir le commentaire pertinent de ce passage par Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, l’Age d’Homme, 1977, 1993, p. 13‐15
51 Kazimir Malevič, Van’ka‐Vstan’ka (Le poussah), revue Žizn‘ iskusstva, 1923, N° 14 13
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« Et ce que nous appelons la matière, ne sont‐ce pas simplement des mouvements spirituels, et peut‐être que tout ce que nous appelons esprit est le mouvement de la matière […] D’après mes suppositions, la matière n’existe pas car par matière j’entends une parcelle indivisible, ce qui d’après ma déduction n’existe pas dans l’Univers […] L’esprit peut être partout, dans le divin et dans le non‐divin. »52
Et dix ans plus tôt, en 1912, Kandinsky avait déjà affirmé :
« Mais est‐ce que tout n’est pas matière ? Est‐ce que tout n’est pas esprit ? Est‐ce que, peut‐être, les différences que nous supposons entre la matière et l’esprit ne sont que des degrés différents de la seule matière ou du seul esprit ? »53
Il y a là, de toute évidence, une insertion dans une latence panthéiste qui, d’Origène à Teilhard de Chardin, parcourt le christianisme, le point de départ étant la proposition de Saint Paul :
« Afin que Dieu soit tout dans tout/tous. » (I Cor 15,28 ‐ ἵνα ᾖ ὁ θεὸς τὰ πάντα ἐν πᾶσιν.)
Dans l’avant‐dernier chapitre de Du Spirituel dans l’art, intitulé « Théorie », où l’artiste affirme que « la voie vers la peinture » « gît entre deux domaines », celui de « l’abstrait » et celui de la forme « corporelle »; il ajoute :
« Au‐delà de ces limites gisent […], à droite : la pure abstraction [abstrakcija] (c’est‐à‐ dire une abstraction plus grande que les formes géométriques), et, à gauche : la pure réalistique (c’est‐à‐dire un fantastique plus grand que le fantastique ‐ un fantastique dans la matière la plus dure). Et entre elles, un espace sans limites, la profondeur, la richesse, la vasteté des possibilités, et au‐delà d’elles les domaines qui sont là (de la pureté abstraite et réalistique) ‐ tout, aujourd’hui, est apporté par le moment d’aujourd’hui à l’artiste pour être à son service. Aujourd’hui, c’est le jour d’une telle liberté, laquelle n’est possible seulement que dans la haute époque qui commence. Et cette liberté est dans le même instant ce qui lie au plus haut point parce que toutes ces possibilités qui se trouvent entre les limites, dans les limites et au‐delà des limites croissent à partir d’une seule racine : l’appel impérieux de la Nécessité Intérieure. »54
Ce que Kandinsky appelle « la Nécessité Intérieure », c’est sans aucun doute l’impulsion irrésistible qui s’impose à l’artiste créateur, l’oblige à choisir telle ou telle forme pour l’expression de l’essence des choses. Est‐ce que cet « impératif catégorique » ne ressemble pas à la « dictée de la pensée » de Breton? Je pense que la source, consciente ou inconsciente, d’un tel mouvement qui naît de l’intérieur du processus créateur, remonte, selon toute vraisemblance, à la « volonté de puissance » nietzschéenne qui meut l’être lui‐même, est l’être lui‐même dans son
52 Kazimir Malevič, Bog ne skinut. Iskusstvo. Cerkov’. Fabrika, Vitebsk, 1922, § 20
53 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 51; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 115
54 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 70; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 164
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« énergétisme ». C’est précisément dans ce sens qu’il faut comprendre chez Kandinsky des passages comme, par exemple, ce qui suit :
« Pleine de mystère est la naissance d’une création artistique. Oui, si l’âme de l’artiste est vivante, il n’y a plus alors besoin de la soutenir, de l’aider par un travail cérébral et des théories. Elle trouvera elle‐même, ce qu’elle doit dire, bien que, au moment de l’acte créateur, ce ‘quoi’ n’ait pas été du tout clair à l’artiste lui‐même. La voix intérieure de l’âme lui soufflera également de quelle forme il a besoin et où la chercher ( la ‘nature’ extérieure ou intérieure). Tout artiste qui travaille, comme on dit, en suivant son sentiment, sait combien, tout soudain et pour lui‐même de façon inattendue, lui répugne une forme inventée et comment ‘comme de soi‐même’ vient à la place de cette dernière une autre forme contraire, une forme juste. »55
Traçant la ligne Nietzsche‐Kandinsky‐Breton du point de vue du processus créateur, je n’ignore pas le moins du monde ce qui sépare fondamentalement ces penseurs‐ créateurs. Tout d’abord, Kandinsky est un penseur chrétien pour lequel « Dieu » de façon générale, qu’il soit le Dieu ancien ou le Dieu nouveau, n’est pas mort. Kandinsky affirme sans cesse Dieu et le Divin. S’il émet l’idée du surhomme, ou bien s’il ressemble lui‐même à Zarathustra dans son rôle de prescient, entouré par « la méchanceté et les railleries », qui « traîne à sa suite le lourd chariot de l’humanité toujours plus avant, toujours vers le haut »56, ce n’est là qu’une enveloppe extérieure, car Kandinsky, en fait, professe l’idée de l’artiste ‐ serviteur de Dieu, qui sait » se détourner du corporel pour servir le spirituel ». Comme l’écrit Kandinsky dans l’introduction de Du Spirituel en art :
« Dans les obscurités profondes sont dissimulées les causes de la nécessité d’avancer et de s’élever, précisément ‘à la sueur de son front’, par la souffrance, le Mal, et ce que l’on appelle l’errement. »57
La période russe de Kandinsky entre 1914 et 1921, pour relativement courte qu’elle ait été, apparaît comme un moment crucial dans l’évolution de son oeuvre picturale. Plus rien
55V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p.72; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 168
56 V.V. Kandinskij, O duxovnom v iskusstve (živopis‘), in Trudy vserossijskogo s“ezda xudožnikov, o.c., p. 48; Izbrannye trudy po teorii iskusstva, o.c, t. I, p. 108
57 Ibidem
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ne sera comme auparavant. Désormais les pictogrammes picturaux des êtres et des choses feront l’objet d’un vocabulaire et d’une grammaire purement plastiques.
Jean‐Claude Marcadé
Малевич в світі один.
МАЛЕВИЧ. Монографія. Автор: проф. Жан-Клод Маркаде (Франція).
Формат 250х310 мм, 360 стор., Тверда обкладинка, супер. Друк: РОДОВІД, 2013р.
Він так само добре знаний в Нью-Йорку, Парижі чи Токіо. Сотні книг про його творчість видрукувано різними мовами. Світові музеї в черзі за виставками його картин. На його імені розбудований термін «великий російський авангард». А тим часом, народжений у Києві, Казимир Северинович Малевич недостатньо знаний і зрозумілий в Україні. Останньою експозицією його творів в Києві була прижиттєва персональна виставка1930 року, влаштована стараннями самого Малевича. Останньою і першою помітною публікацією був збірник статей за редакцією проф. Дмитра Горбачова «Малевич та Україна» (2006).
Видавництво РОДОВІД готує українську редакцію французької монографіїї Жана-Клода Маркаде “МАЛЕВИЧ” (Jean-Claude . Malévitch (Paris: Casterman, 1990).
Ця монографія вийшла в оригіналі французькою й у перекладі японською. Українська редакція побачить світ в 2013 році й буде презентована 25-27 травня на Книжковому Арсеналі в Києві, почесним гостем якого буде автор – проф. Жан-Клод Маркаде.
ЧОМУ ВАЖЛИВО ВИДРУКУВАТИ МОНОГРАФІЮ МАРКАДЕ «МАЛЕВИЧ» УКРАЇНСЬКОЮ?
Праця відомого французького дослідника авангарду охоплює всю еволюцію творчості польсько- українсько-російського маляра, архітектора, теоретика, педагога й мислителя. Новизна цієї монографії в тому, що в ній вперше впорядковано стилістичні періоди Малевичевої творчості, чого не враховували ні в мистецтвознавчих дослідженнях, ні у виставкових експозиціях.
В передмові до української редакції проф. Маркаде зазначає: «Є елемент, який відрізняє мою роботу від більшості інших досліджень про Малевича – це увага до українського коріння малярської поетики Малевича, що замовчують або туманно висвітлюють, і не тільки в російських дослідженнях… У всіх моїх статтях і книгах про так званий «російський авангард», поняття якого усталилося лише з 1960-х років, я розрізняю в цьому потужному новаторському художньому потоці три напрямки або «школи»: петербурзька, московська й українська (до неї належать Олександра Екстер, Давид і Володимир Бурлюки, Архипенко, Малевич, Баранов-Россіне й, почасти, Ларіонов та Татлін)».
Казимир Малевич ідентифікував себе українцем в автобіографічних текстах.
Він народився в Києві й до 17 років жив в Україні (Вінницька, Чернігівська (тодішня) та Сумська області, де його батько працював інженером на цукрових заводах). Пізніше повертався до Києва, зокрема, короткий час викладав у Київському художньому інституті. Його мистецтво, особливо завершального періоду 1930-тих років, наскрізь пронизане темами і типами селян, які він бачив і любив з дитинства, кольорами українського народного мистецтва, про яке писав і говорив з великою любов’ю.
Монографія МАЛЕВИЧ буде неоціненною для творчої думаючої молоді і всіх зацікавлених історією українського мистецтва.
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Лідія Лихач
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Він так само добре знаний в Нью-Йорку, Парижі чи Токіо. Сотні книг про його творчість видрукувано різними мовами. Світові музеї в черзі за виставками його картин. На його імені розбудований термін «великий російський авангард». А тим часом, народжений у Києві, Казимир Северинович Малевич недостатньо знаний і зрозумілий в Україні. Останньою експозицією його творів в Києві була прижиттєва персональна виставка1930 року, влаштована стараннями самого Малевича. Останньою і першою помітною публікацією був збірник статей за редакцією проф. Дмитра Горбачова «Малевич та Україна» (2006).
Видавництво РОДОВІД готує українську редакцію французької монографіїї Жана-Клода Маркаде “МАЛЕВИЧ” (Jean-Claude . Malévitch (Paris: Casterman, 1990).
Ця монографія вийшла в оригіналі французькою й у перекладі японською. Українська редакція побачить світ в 2013 році й буде презентована 25-27 травня на Книжковому Арсеналі в Києві, почесним гостем якого буде автор – проф. Жан-Клод Маркаде.
ЧОМУ ВАЖЛИВО ВИДРУКУВАТИ МОНОГРАФІЮ МАРКАДЕ «МАЛЕВИЧ» УКРАЇНСЬКОЮ?
Праця відомого французького дослідника авангарду охоплює всю еволюцію творчості польсько- українсько-російського маляра, архітектора, теоретика, педагога й мислителя. Новизна цієї монографії в тому, що в ній вперше впорядковано стилістичні періоди Малевичевої творчості, чого не враховували ні в мистецтвознавчих дослідженнях, ні у виставкових експозиціях.
В передмові до української редакції проф. Маркаде зазначає: «Є елемент, який відрізняє мою роботу від більшості інших досліджень про Малевича – це увага до українського коріння малярської поетики Малевича, що замовчують або туманно висвітлюють, і не тільки в російських дослідженнях… У всіх моїх статтях і книгах про так званий «російський авангард», поняття якого усталилося лише з 1960-х років, я розрізняю в цьому потужному новаторському художньому потоці три напрямки або «школи»: петербурзька, московська й українська (до неї належать Олександра Екстер, Давид і Володимир Бурлюки, Архипенко, Малевич, Баранов-Россіне й, почасти, Ларіонов та Татлін)».
Казимир Малевич ідентифікував себе українцем в автобіографічних текстах.
Він народився в Києві й до 17 років жив в Україні (Вінницька, Чернігівська (тодішня) та Сумська області, де його батько працював інженером на цукрових заводах). Пізніше повертався до Києва, зокрема, короткий час викладав у Київському художньому інституті. Його мистецтво, особливо завершального періоду 1930-тих років, наскрізь пронизане темами і типами селян, які він бачив і любив з дитинства, кольорами українського народного мистецтва, про яке писав і говорив з великою любов’ю.
Монографія МАЛЕВИЧ буде неоціненною для творчої думаючої молоді і всіх зацікавлених історією українського мистецтва.
ВИДРУКУЄМО МОНОГРАФІЮ – РАЗОМ ПОВЕРНЕМО МАЛЕВИЧА ДО КИЄВА!
Ваше особисте зацікавлення проектом наблизить повернення Казимира Малевича до Києва і в Україну. Щоб підтримати проект, замовте передоплату книги через видавництво Родовід. Передоплата одного примірника – 400.00 грн/ $50.00.
Якщо Ви передоплатите двадцять і більше примірників – Ваше ім’я буде зазначене на початку книги iз подякою за пiдтримку друку.
Лідія Лихач
засновник та директор видавництва РОДОВІД 1992-2012 ВІДЗНАЧАЄМО 20 РОКІВ!
www.rodovid.net
т/ф. +38044 2894829; +38067 4044402; +38067 4044405; rodovid2@gmail.com або rodovid.box@gmail.com
Малевич в світі один.
МАЛЕВИЧ. Монографія. Автор: проф. Жан-Клод Маркаде (Франція).
Формат 250х310 мм, 360 стор., Тверда обкладинка, супер. Друк: РОДОВІД, 2013р.
Він так само добре знаний в Нью-Йорку, Парижі чи Токіо. Сотні книг про його творчість видрукувано різними мовами. Світові музеї в черзі за виставками його картин. На його імені розбудований термін «великий російський авангард». А тим часом, народжений у Києві, Казимир Северинович Малевич недостатньо знаний і зрозумілий в Україні. Останньою експозицією його творів в Києві була прижиттєва персональна виставка1930 року, влаштована стараннями самого Малевича. Останньою і першою помітною публікацією був збірник статей за редакцією проф. Дмитра Горбачова «Малевич та Україна» (2006).
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Ця монографія вийшла в оригіналі французькою й у перекладі японською. Українська редакція побачить світ в 2013 році й буде презентована 25-27 травня на Книжковому Арсеналі в Києві, почесним гостем якого буде автор – проф. Жан-Клод Маркаде.
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Казимир Малевич ідентифікував себе українцем в автобіографічних текстах.
Він народився в Києві й до 17 років жив в Україні (Вінницька, Чернігівська (тодішня) та Сумська області, де його батько працював інженером на цукрових заводах). Пізніше повертався до Києва, зокрема, короткий час викладав у Київському художньому інституті. Його мистецтво, особливо завершального періоду 1930-тих років, наскрізь пронизане темами і типами селян, які він бачив і любив з дитинства, кольорами українського народного мистецтва, про яке писав і говорив з великою любов’ю.
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L’aventure picturale et philosophique de Kazimir Malévitch
Malévitch est né à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille mi-polonaise mi-ukrainienne et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville[1]. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne[2]. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan »[3], seront sa première académie « sauvage ».
De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912) et surtout de Répine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste tout à fait obscure. Nous savons seulement qu’à partir de 1905, Malévitch se trouve définitivement à Moscou, où il s’initie professionnellement à la technique picturale dans l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg. Il s’adonne alors à l’impressionnisme et peint à même la nature (comme Larionov à la même époque[4]) : « J’aimais beaucoup la nature au printemps, en avril et au début mai. Je ne partais plus faire des études et je travaillais dans une pommeraie, près d’une maisonnette que j’avais louée pour douze roubles par mois. C’était, ce jardin, mon véritable atelier. »[5] Malévitch est net : c’est l’impressionnisme qui lui a appris que « l’essentiel n’était pas de peindre des phénomènes ou des objets avec tous leurs détails, mais que tout résidait dans une facture [i.e. texture] picturale pure, et dans le seul rapport de toute mon énergie avec les phénomènes, avec la seule qualité picturale qu’ils contenaient.
Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure. »[6]
À cette base impressionniste Malévitch restera fidèle tout au long de sa carrière, même dans les styles, qui paraîtraient les plus opposés et qui sont issus des leçons du cézannisme géométrique entre 1912 et 1914 (le goût pour les dégradés, pour les luminescences en contraste avec les zones ombreuses), voire dans le suprématisme où l’on remarquera que la texture blanche des fonds est animée par les sillons ondulés tracés par le va-et-vient du pinceau. [suppression du passage placé ici]
Un des rares exemplaires d’impressionnisme de cette époque du début, que Malévitch avait emporté avec lui à Berlin, est La femme au journal [Stedelijk Museum, Amsterdam[7]], peinte vers 1905-1906 au moment où il fréquente l’atelier du peintre kiévien Fiodor Roehrberg, sa première véritable école d’apprentissage. Il avait vingt-six ans. Le journal que tient le personnage féminin sur ses genoux porte en cyrillique le titre de « Koursk » (sans doute, le début du journal Kourskiyé goubernskiyé viédomosti [Les Nouvelles du gouvernement de Koursk]. Le peintre nous a dit que la ville de Koursk, où il était arrivé en 1896, venant de Kiev, afin de travailler dans une compagnie de chemins de fer, avait tenu « une grande place » dans sa biographie[8]. Il travaille en dehors des heures de service, à la peinture en amateur, forme un cercle artistique dont font partie ses compatriotes ukrainiens, comme les peintres Loboda ou Kvatchevsky (« Nous étions l’un et l’autre Ukrainiens »[9]). De cette période, où il se dit avoir été sous l’influence du réalisme des « Ambulants » Chichkine et Répine, nous n’avons aucune trace. En 1906, l’artiste est sous l’influence principale de Monet, qu’il avait pu voir dans la Collection Chtchoukine à Moscou et dont il nous a rapporté, dans un texte saisissant, l’impression produite par les deux Cathédrales de Rouen (matin et soir) qui s’y trouvaient. Pour lui, Monet « fait pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient sa tâche principale mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière »[10]. Si cette influence est particulièrement frappante dans l’Eglise de la Collection Costakis (Salonique, Musée d’Art moderne)[11] ou les deux Paysages du Musée national russe de Saint-Pétersbourg[12], elle se conjugue dans la Femme au journal d’Amsterdam à une connivence avec la poétique de Bonnard. Les touches impressionnistes jouent avec les unités colorées de la nappe blanche, la blouse et la jupe rose et mauve du personnage et de l’objet accroché à l’arbre en larges coups de pinceau avec des rapprochements chromatiques francs audacieux (les « brusques fusées de couleur franche » que l’on a notées chez Bonnard) : « Quelque chose, que l’on appelait la lumière, est devenu tout aussi étanche que n’importe quel matériau. »[13]
De ces années de tâtonnement (1905-1909) date toute une série de dessins et de gouaches qui ressemblent fort à des études d’atelier (portraits, paysages, vignettes décoratives) et qui oscillent entre le réalisme, la caricature, le primitivisme, le symbolisme et l’Art nouveau. Jusqu’en 1910-1911, Malévitch reste tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » de Moscou. Il expose à plusieurs reprises (en 1907, 1908, 1909) à la « Société des Artistes de Moscou » où figurent également des personnalités de l’avant-garde comme Kandinsky, Larionov, David Bourliouk ou Morgounov.
On le sait, Malévitch n’a jamais remontré de son vivant ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » (je rappelle qu’en Russie on appelle « style moderne » ce qui ailleurs s’appelle « Art Nouveau », « Jugendstil », « Secessionstil » ou « Modern Style ») après leur dernière apparition au Premier Salon Moscovite de 1911[14]. Il les avait alors groupées selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910 : un style qui mêle l’esthétique nabi, celle d’Eugène Carrière, de Whistler, de Vroubel et de Borissov-Moussatov[15]; un style franchement « moderne » qui fut le fait surtout du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’Art »; un style primitiviste-fauviste.
La première apparition avérée d’œuvres symbolistes eut lieu à la XVI exposition de la « Société des Artistes de Moscou » en 1908. Ce sont les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (toutes les deux au Musée National Russe). Ces œuvres se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Si, par l’esprit mystico-ésotérique, elles sont proches des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce choix de la couleur n’est d’ailleurs pas innocent, comme cela apparaît au « Premier Salon Moscovite » de 1911 où l’artiste polono-ukraino-russe met un point final à son aventure symboliste, dont il est d’ailleurs déjà sorti par ses envois concomitants au premier « Valet de carreau » de 1910-1911 à Moscou et à « L’Union de la jeunesse » d’avril-mai 1911 à Saint-Pétersbourg où se fait jour un puissant style primitiviste fauve. C’est au « Premier Salon Moscovite » qu’il expose les séries jaunes, blanches et rouges, mentionnées plus haut.
On ne peut plus clairement indiquer que ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. Dans la « Série des jaunes », il s’agit véritablement du style symboliste original, tel qu’il domine chez les peintres de « La Rose bleue ». Dans la « Série des blancs », nous avons affaire avec de l’Art Nouveau, tel qu’il domine dans « Le Monde de l’art ». Enfin, dans la « Série des rouges, nous trouvons déjà un style primitiviste fauve dans lequel est présent un e iconographie de type symboliste.
L’exemple de la « Série des jaunes » est exemplaire de ce style symboliste. Dans toutes les œuvres de ce type, l’élément végétal est omniprésent. Ce n’est plus la nature des impressionnistes, peinte sur le vif, c’est un paysage imaginé, synthèse symbolique d’une végétation universelle, d’une croissance universelle que le pictural fait apparaître dans son rythme formel et coloré. Ici la tradition des Nabis est repensée à la lumière de l’esthétique extrême-orientale. D’abord la couleur jaune dominante qui explique pourquoi Malévitch n’a pas été admis à participer à « La Rose bleue», cette couleur qui a une forte consonance bouddhiste est également un analogon pictural de la lumière solaire, mais de la lumière d’un soleil intérieur qui irradie tout l’espace, qui fuse de partout, sans créer de clair-obscur, sans ombre portée. Le jaune se perd en mordorures, en rougeoiements. C’est véritablement un espace iconique qui apparaît, non pas au sens d’une icône orthodoxe liturgique mais d’un tableau auquel serait donné le statut d’image essentielle, non-mimétique, de la réalité sensible, mais allant au cœur de la réalité du monde, car se nourrissant aux racines des apparences.
La conjugaison des éléments plastiques ou conceptuels de l’icône et de l’art extrême-oriental constitue une synthèse profondément originale par rapport à la tradition française, en particulier celle d’Odilon Redon qui opère la même synthèse chrétienne bouddhiste. Les Christs redoniens ont des faces méditatives qui rappellent celle des Bouddahs (une descendance magnifique est celle des faces christiques de Jawlensky). On a souvent souligné cet élément extrême-oriental, en particulier japonisant, dans la création d’Odilon Redon. C’est une des filiations qu’il faut rechercher dans la « série des jaunes » de Malévitch. De la même façon, l’enveloppement floral, les personnages qui sont plongés dans une végétation diaprée et luxuriante sont un héritage de Redon dont on sait aussi la dette à l’égard de Rodolphe Bresdin chez qui Théodore de Banville avait noté le caractère cosmique du passage de la plante au monde animal : « La transition entre la vie végétale et la vie animale nous échappe comme entre la vie animale et la vie divine. »
Il faut noter ici que Malévitch vient d’une culture picturale marquée au tournant du XIX et du XX siècle par Vroubel et chez Vroubel, les personnages sortent, émanent de parterres fleuris. Le panthéisme déjà bien présent chez Odilon Redon ou Vroubel est porté chez Malévitch à son maximum d’intensité. Cette fusion des êtres et de la floraison du monde est particulièrement exprimée dans l’Esquisse pour une fresque qui représente un « bois sacré »[16] et qui doit faire partie des trois oeuvres exposées en 1911 dans la « Série des jaunes » et intitulées « Saints ». Selon moi, les deux autres œuvres auxquelles pourrait s’appeler cette dénomination sont Le Triomphe du Ciel[17] et l’Autoportrait[18].
Le « bois sacré » est dans la ligne de Redon par son style et des Nabis, surtout de Maurice Denis, par son esprit. Cette détrempe représente une déploration semblable à celle des disciples du Christ dans les « Mises au tombeau ». Le corps mort émerge d’une floraison et sa tête se perd dans les troncs élancés d’arbres non réels, « symboliques ». Rappelons-nous ce que Marianne Werefkin [Marianna Vladimirovna Veriovkina] écrivait au début des années 1910 : « L’objet ‘arbre’ n’existe pas, mais le mot ‘arbre’ existe et à lui est lié le concept d’une chose qui n’existe pas […] Il y a cet arbre, et cet arbre, et cet arbre, mais l’arbre en soi n’existe pas. Mais il y a le mot ‘arbre’, et il est le symbole pour tout ce qui ressemble à un arbre. » [19]
Le Triomphe du Ciel est particulièrement paradigmatique du panthéisme pictural de Malévitch, panthéisme pictural qui est d’ailleurs celui des symbolistes russes de façon générale. Une figure de divinité à la fois Bouddha et Christ, forme un arbre-cosmos ; la divinité qui embrasse cosmos transfiguré est à replacer dans l’iconographie plastique ukrainienne avec la collision du sujet fréquent de l’Arbre de Vie comme personnage central du tableau (que l’on retrouve dans Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian) , et de la figuration du sujet de la « Virgine della Misericordia » enveloppant de son manteau l’humanité, également présent dans l’icône ukrainienne. On peut là encore observer le syncrétisme des synaxes de saints dans les icônes orthodoxes et le sujet des mille bouddhas, par exemple, dans l’art d’Extrême-Orient avec le rythme si caractéristique des nimbes. Quant à l’Autoportrait, il montre le personnage émergeant de ramifications arborescentes et de leur synaxe d’« éveillés ». Nous verrons que dans la « série des rouges » ce seront des scènes érotiques qui hanteront la tête du peintre. La cueillette des fruits de l’ancienne collection Khardjiev ressemble à un « bois sacré ». Elle a été exposée à la XVII exposition de la Société des Artistes de Moscou en 1909-1910. Cette œuvre nous fait voir, dans l’iconographie, une tendance philosophico-ésotérique dans la ligne des Nabis, surtout de Maurice Denis, lequel était venu à Moscou, précisément à cette époque, en 1909, pour installer ses panneaux décoratifs L’histoire de Psyché dans l’hôtel particulier du mécène-collectionneur Morozov et, dans la picturologie, un dessin primitiviste, la monochromie et une poétique florale dans la ligne de Redon. La Prière est déjà plus marquée stylistiquement part le « style moderne », en particulier dans l’ondulation de la chevelure qui est comme une métonymie de la tête abîmée dans la méditation ; mais la tendance à la monochromie, l’esprit panthéiste de l’union de l’homme plongé dans la nature, sont bien du même symbolisme que les autres œuvres de la « série des jaunes ».
Dans la « Série des blancs », en revanche, nous trouvons une esthétique plus proche du mouvement pétersbourgeois du « Monde de l’art », comme Noces et Société pornographique en hauts-de-forme du Museum Ludwig de Cologne, comme Repos. Société en hauts-de-forme du Musée national russe, ou encore Petite ville du Musée national Radichtchev de Saratov et Société dans un parc[20] de l’ancienne collection Khardjiev. La stylistique de la « série de blancs » est proche de l’esthétique graphique « sécessionniste » du « Monde de l’art ». Les sujets sont tirés de la vie contemporaine avec ironie et sarcasme, avec aussi des trivialités (l’homme qui urine dans Repos. Société en hauts-de-forme) qui sont contemporaines des trivialités de « l’art de gauche » russe qui commence à se manifester précisément au même moment aux expositions « Stephanos- Viénok-La Guirlande » en 1907-1908.
L’Arbre est au cœur de l’aquarelle inachevée Société pornographique en hauts-de-forme, il se dresse sur les bords du « fleuve de vie » (le « passage de l’eau » comme dans le Jardin des délices de Bosch), tel qu’il est présenté dans le dernier chapitre de l’Apocalypse. Le mysticisme malévitchien s’inscrit dans l’atmosphère générale de la Russie à cette époque, pleine de recherches religieuses, théosophiques, anthroposophiques, ésotériques, voire occultistes.
La « Série des rouges » est constituée d’œuvres qui, pour une part, sont chargées de symbolisme et, pour une autre, débouchent déjà nettement sur le primitivisme fauve. Une œuvre de transition entre la « série des jaunes » et la « série des rouges » est l’Epitaphios de la Galerie nationale Trétiakov : il s’agit du Linceul du Christ, en slavon « Plachtchanitsa », une planche peinte représentant le corps du Christ, qu’on expose et l’on vénère dans l’Eglise Orthodoxe le Vendredi Saint. Chez Malévitch, le sujet traditionnel est transformé en une image se référant plutôt à des modèles bouddhiques, bien que son iconographie s’inspire directement du travail de Vroubel pour l’église Saint-Cyrille-d’Alexandrie à Kiev dans les années 1880. Remarquons encore une fois l’enveloppement du corps d’une floraison universelle.
La dominante rouge caractérise la gouache Arbre et dryades. Nous avons ici la synthèse de la tradition grecque, de la tradition biblique de l’Arbre de Vie et celle de l’’ arbre d’illuminations » extrême-oriental. C’est le mystère du cosmos qui s’y déroule avec la jonction du principe masculin (l’arbre-phallus) et du principe féminin (la matrice au cœur de l’arbre). Comme dans l’art bouddhique, le sacré est à la fois mystique et imprégné d’érotisme cathartique. Le contraste du rouge et du vert est typique de l’art tibétain ancien.
L’Autoportrait de la Galerie Trétiakov est plein du monde nabi. Alors que l’Autoportrait de la « série des jaunes » était hanté par le monde de la sainteté, celui-ci est entouré d’un essaim de femmes nues, en diverses positions. Le regard, comme cela sera le cas dans pratiquement tous les visages de Malévitch, ne porte sur aucun lieu précis, il est, par un léger strabisme, tourné vers l’intérieur.
Ainsi, Malévitch a bien pendant trois-quatre ans payé son tribut au Symbolisme le plus pur et cela n’est pas une « erreur de jeunesse », même si le fondateur du Suprématisme sera un adversaire farouche du symbolisme illusionniste et descriptif. Toute l’œuvre de Malévitch est marquée sinon par les « symbolisme » (comme entre 1907 et 1911), du moins par le symbolique, comme révélation de la pure sensation du monde à travers des couleurs quintessenciées dans le sans-objet suprématiste et même dans le retour postsuprématiste à la figure.
À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarque Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire[21]. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque (il avait pu voir des œuvres des peintres de l’avant-garde française aux Salons de la Toison d’or en 1908 et 1909 et aussi dans les collections des marchands moscovites Ivan Morozov et Sergueï Chtchoukine[22]).
L’ensemble, qui comporte les deux Autoportraits du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, et le cycle du Stedelijk Museum d’Amsterdam – Baigneur, Frotteurs de parquet, Opérateur des cors au pied, Homme au sac, Jardinier, Sur le boulevard, est unique dans sa facture et sa gamme colorée. Guy Habasque a été un des tout premiers critiques à évaluer avec justesse ces gouaches, à montrer que, dès ce moment, le peintre polono-ukraino-russe s’est libéré définitivement de toutes ses hésitations antérieures : « Le sujet n’y est déjà plus qu’un prétexte, un point de départ, le support d’une composition avant tout plastique. La couleur y est utilisée de manière purement instinctive avec une force brutale et parfois presque agressive. Les dominantes sont chaudes avec, semble-t-il, une prédilection pour le rouge, les tons vifs et saturés. Le dessin, volontairement schématisé et très appuyé, reste réaliste, mais son rôle devient essentiellement rythmique. Aucune droite, en effet, mais de grandes courbes s’opposant asymétriquement et parcourant le tableau dans toute son étendue. »[23]
Je ne reviens pas sur les filiations cézanniennes, matissiennes, picassiennes, transformées par la structure primitiviste que j’ai pu analyser ailleurs[24]. On le sait, le Néoprimitivisme russe est apparu au troisième Salon de la « Toison d’or » à Moscou en 1909[25] et fut le fait, principalement, de Larionov et de Natalia Gontcharova. Le Néoprimitivisme faisait renaître la fraîcheur naïve, le dynamisme, le vigoureux schématisme des images populaires russes (loubok), des enseignes, des planches servant de formes pour la pâtisserie, des jouets, etc. La désintellectualisation de la peinture s’accompagnait d’une désintellectualisation des sujets. En 1911-1912, Malévitch se trouve dans le sillage de Larionov et surtout de Natalia Gontcharova à laquelle il emprunte les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux. Il les avait suivis dans leur scission d’avec les cézanniennes russes du « Valet de carreau » en 1911 et participera à part entière à l’aventure du Néoprimitivisme. C’est d’ailleurs dans le groupe de Larionov, qu’il expose ses gouaches en avril 1911 à l’ »Union de la jeunesse » de Saint-Pétersbourg, puis, à Moscou, à « La Queue d’âne » en mars 1912[26].
Si Larionov a eu l’importance d’un détonateur, pour Malévitch comme pour tous les novateurs russes des années 1910, c’est cependant Natalia Gontcharova qui paraît avoir eu l’influence la plus déterminante pour faire trouver à l’auteur de Femme aux seaux du Stedelijk Museum d’Amsterdam sa propre voie. On connaît sa déclaration, rapportée par Nikolaï Khardjiev : « Natalia Gontcharova et moi nous travaillions surtout sur le plan de la vie sociale. Chacune de nos œuvres avait un contenu : nos personnages, bien que représentés dans des formes primitivistes, contenaient un plan social. C’est en cela qu’était notre désaccord de principe avec le « Valet de carreau » dont la ligne remontait à Cézanne. »[27]
Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913. Ainsi, on put lire, dans le recueil édité par ce dernier, sous la plume de Varsanofii Parkine (pseudonyme du poète Valentin Parnakh) : « K. Malévitch couvre tout un mur de grandes aquarelles aux tons criards et barbouillés de façon désordonnée, des figures fades – sans expression, avec ce style polonais de mauvais aloi dont abondent les œuvres de Vroubel. »[28]
En réalité, les flaques colorées qui « barbouillent » les surfaces peintes sont le fait du pictural en tant que tel, pour lequel les « taches de couleur bougent » et « croissent infiniment »[29] en « avalanches de teintes » sorties du cerveau en ignition du peintre[30].
Entre 1911 et 1913, Malévitch donnera le cycle certainement le plus impressionnant qui ait été consacré au thème de la vie paysanne. La représentation de la vie religieuse orthodoxe sous sa forme populaire y occupe une place privilégiée[31]. Au schématisme et au laconisme naïf du Néoprimitivisme, Malévitch combine les principes du précubisme cézannien (traitement stéréométrique des formes, construction non illusionniste de l’espace). La Moisson de seigle, Le Bûcheron, Tête de jeune paysanne (Stedelijk Museum, Amsterdam), Matin au village après la tempête de neige (Solomon R. Guggenheim Museum, New York) répondent à une mise en pratique du fameux précepte de Cézanne dans sa lettre à Emile Bernard du 15 avril 1904 : « Traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective[…] La nature pour nous, hommes, est plus profonde qu’en surface. » On sait la fortune que cette déclaration a eue parmi les peintres cubistes. On peut dire que l’interprétation qu’en donne Malévitch est tout à fait originale par rapport à celle des peintres français, qu’il s’agisse des œuvres de Picasso et de Braque entre 1907 et 1909, ou encore des Nus dans la forêt (ou « Bûcherons ») (1910) de Léger, que certains critiques ont pu rapprocher des tableaux de Malévitch. Ce que Louis Vauxcelles appela en 1911 le « tubisme » de Léger n’a qu’un rapport superficiel avec les éléments iconographiques intervenant dans l’architecture des tableaux de Malévitch en 1912. La différence capitale entre le peintre russien et les peintres français tient au fait que le premier part d’une structure de base primitiviste, celle du loubok, de l’enseigne de boutique, de l’icône, alors que les Français introduisent des éléments venus des arts primitifs à une structure de base « civilisée », cézannienne. Le peintre russien, lui, fait donc le chemin inverse des peintres français.
Il n’en reste pas moins que si Malévitch a gardé la structure de base de ses tableaux primitivistes antérieurs, il n’en a pas moins opéré une mutation iconographique totale en appliquant à la lettre le principe cézannien de la réduction au cylindre, à la sphère et au cône. Bien que les contours des personnages, des objets, des motifs paysagistes restent entièrement lisibles, on se trouve, en fait, devant un nouveau réalisme, que le peintre a qualifié de « transmental« [zaoumnyi]. En effet, si les éléments référents (paysans, seaux, hache, maisons, tronçons d’arbres, gerbes, gestes) ne présentent aucune ambiguïté sémantique et sémiotique, leur figuration sur la toile obéit non plus aux lois du « bon sens » et de la logique visuelle, mais à celles de la « création intuitive », qui sont au-delà du bon sens et de la logique. Opposant la raison, qui développe logiquement les formes utilitaires pour l’usage quotidien, à l’intuition, comme manifestation du subconscient, le peintre écrit : « La création intuitive est inconsciente et n’a pas de but, ni de réponse précise […] Le sentiment intuitif a trouvé une nouvelle beauté dans les objets – l’énergie des dissonances qui résulte de la rencontre de deux formes. »[32]
Et aussi: « La forme intuitive doit sortir de rien. »[33]
La gamme des couleurs utilisées distingue totalement l’auteur de Récolte du seigle des artistes français de son époque. Braque et Picasso avaient réduit autour de 1910 leur palette à des ocres, des bruns, des gris et des noirs. Le peintre russien, héritier d’une tradition slave d’art populaire multicolore (en particulier dans son Ukraine natale), couvre en revanche les éléments géométriques de ses tableaux de toutes sortes de nuances rouges, roses, orange, vermillon, bleu de Prusse, vert, indigo, mauve, blanc et noir. C’est un véritable scintillement de toutes les teintes du prisme. Bien qu’appliquée franchement et avec une grande énergie, la couleur est constamment tenue dans une vibration qui intègre, comme nous l’avons noté plus haut, l’héritage impressionniste, grâce à des dégradés subtils et au jeu des ombres et des lumières. Un contraste vigoureux est aussi créé entre la rigidité sacrale et statique des gestes, figés dans l’immobilité de l’instant, et les glissements, les déplacements dynamiques de volumes géométriques assemblés comme les roues d’une machine, recouverts d’une peinture métallisée. Il y a là la première synthèse du cubisme et du futurisme.
Jusqu’en 1913, Malévitch reste fidèle à la figure, dont il garde le contour néoprimitiviste de base qu’il n’a cessé d’interpréter dans différents styles. On comprend très bien comment il a pu passer en quelques mois du « réalisme transmental » (Portrait perfectionné d’Ivan Vassiliévitch Kliounkov du Musée national russe) à ce qu’il a appelé le « réalisme cubofuturiste » (Portrait du compositeur Matiouchine de la Galerie nationale Trétiakov). Dans les dessins pour le Portrait du compositeur Matiouchine, comme sur la toile, la lisibilité de la représentation est obscurcie au maximum. Des éléments figuratifs apparaissent çà et là (une portion de crâne, un clavier, les parties d’un piano etc.) mais la distribution de ces éléments ne correspond plus à aucune figuration « reconnaissable ». Nous sommes devant un équivalent sémiotique, un système de signes ordonnés uniquement en fonction des lois internes du tableau. Nous sommes en plein cubofuturisme car à l’architecture solidement construite se mêle l’interpénétration des objets et de l’homme (selon les principes et la pratique du Futurisme italien, en particulier de Boccioni et de Ballà autour de 1912).
L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietlianié) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh ; il travaille en leur compagnie à la mise en forme des recueils lithographiés Les Trois [Troïé] et Jeu en enfer [Igra v adou]. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, marque une date importante dans l’évolution des arts du XXème siècle. C’est du point de vue scénique le premier spectacle cubiste au monde, c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. C’est enfin, pour Malévitch, la première étape vers le suprématisme. Voici ce qu’en dit le poète Bénédikt Livchits : « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement, à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »[34]. C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré[35]. Cet « embryon de toutes les possibilités »[36] aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’’ alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaoum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 191#3 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit : « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ; par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité [zaoumnost’] […] Je commence à comprendre que dans ce transmental il y a aussi une loi stricte qui justifie le droit à l’existence des tableaux»[37] Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée national russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire,avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa de l’ancienne collection Léporskaïa, réduisant cet eïdolon de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Eclipse partielle ». Avec l’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasny ougol] » dans toutes les maisons orthodoxes slaves. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous sans exception saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.
La pratique poétique « transmentale » de Khlebnikov et la théorisation par Kroutchonykh de la réduction du mot à la lettre-son ont joué un rôle certain dans le passage que fait faire Malévitch à sa peinture, vers la réduction minimale à la couleur seule, et tout d’abord au noir et au blanc, c’est-à-dire à l’absorption et à la diffusion de la gamme prismatique. « Contemporain du formalisme naissant, Malévitch en a subi l’influence en profondeur. Ainsi le blanc sur blanc procède d’une réflexion sur la couleur en tant que telle, qui fait pendant au verbe en tant que tel de Khlebnikov, devenu le son en tant que tel de Jakobson […] À cela s’ajoute le problème de la facture – la peinture envisagée dans sa spécificité matérielle […] Mais surtout ce qui domine dans la démarche de Malévitch, c’est l’exigence première du formalisme : la réduction aux unités minimales. »[38]
Cependant, si ce mouvement « formaliste » a joué un rôle capital dans l’évolution picturale de Malévitch, son itinéraire philosophique amènera le peintre à affirmer que l’art n’est pas une cuisine plus ou moins raffinée de mise en forme des matériaux, mais la percée de l’être non figuratif, sans-objet, dont l’exigence, quand il est reconnu, bouleverse la vie tout entière. Pour Malévitch, qui développera sa philosophie dans de nombreux écrits[39], le seul monde vivant est le monde sans-objet [mir kak bespredmietnost’]. Affirmant le primat de la cinquième dimension (l’économie), il définira le suprématisme dans ses différents stades, statique et dynamique, comme une manifestation purement (économiquement) picturale de la nature en tant que physis, site de l’être, de la vie, de ce Rien que le peintre libère sur la toile. Car l’acte créateur n’est pas mimétique, mais un « acte pur », qui saisit l’excitation universelle du monde, le Rythme, là où disparaissent toutes les représentations figuratives de temps et d’espace et ne subsistent que l’excitation, cette « flamme cosmique » « sans nombre, sans précision, sans temps, sans espace, sans état absolu et relatif »[40] Du Quadrangle noir de 1915 au Blanc sur blanc (dont le « Carré blanc sur fond blanc » du MoMA) de 1917, c’est l’espace du monde qui émerge à travers « le sémaphore de la couleur dans son abîme infini »[41]. Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien.
L’abstraction suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. Si la non-figuration abstraite de Kandinsky est encore dualiste-symboliste, si l’abstraction néoplastique de Mondrian est un système d’équivalents picturaux sémiologiques, le sans-objet malévitchien suppose la destruction radicale du pont que jettent la métaphysique et l’art traditionnels par dessus le « grand abîme » (Kant) séparant le monde accessible à la raison d’un monde qui ne le serait pas. C’est la sensation [ochtchoutchénié] du seul monde réel, le monde sans –objet [bespredmietny mir] , qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le « Carré noir » et le « Carré blanc ». Entre ces deux pôles se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans le « mouvement coloré », s’y dissoudre. La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » , mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées.
Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes comme Alexandre Benois[42], après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes[43], anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée une architecture utopique (« architectones », planites, etc.)[44]. Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets (« Les vices secrets des académiciens »[45], des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1928, des prises de position [46] ; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes théoriques et philosophiques dont seule une faible partie est publiée de son vivant, textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme. Malévitch est violemment attaqué dans la revue marxiste Petchat’ i révolyoutsiya [Presse et révolution], en 1922 (N°7), par l’un des théoriciens marxistes les plus autorisés de l’art constructiviste-productionniste, Boris Arvatov, qui qualifie le bel article de 1919 « Sur la poésie »[47] de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au Suprématisme, parue à Moscou en 1920 aux éditions officielles de la Section des Arts Plastiques [IZO], elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitskii comme « un ramassis de phrases ineptes ». Boris Arvatov dénonce encore de façon agressive le traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, la Fabrique : « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloquent de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »
Le texte de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique (Vitebsk,1922) est la dernière brochure parue du vivant du fondateur du Suprématisme. C’est un des textes philosophiques les plus hauts du XXe siècle. Malévitch qui n’avait aucune formation scolaire, universitaire, intellectuelle suivie, a su par la seule pénétration de son génie développer, à partir de connaissances glanées çà et là (le Tertium Organum (1911) du théosophe Piotr Ouspensky, en particulier, a pu être une anthologie des idées venues de Grèce, d’Inde ou d’Extrême-Orient) une pensée complexe, orientée vers le questionnement de l’être, en quête d’une nouvelle figure de Dieu et d’une nouvelle spiritualité. Le philosophe Emmanuel Martineau, auteur de Malévitch et la philosophie[48], n’hésite pas à écrire à propos de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique : » Or, qu’a à dire Malévitch ? La vérité de l’être (et non point l’essence de l’étant) comme in-objectivité ; l’ineffabilité divine et la purification possible du rapport de l’homme au divin ; les conditions d’un communisme supérieur à l’ ‘humanisme du jeune Marx ; surtout : la liberté propre au Rien, d’un Rien où il faut que l’homme apprenne lui aussi à prendre son libre envol. En d’autres termes : l’affaire de la pensée suprématiste, c’est exactement ce que la phénoménologie heideggérienne portera plus tard à la parole. Et plus étonnant est qu’en résumant ainsi l’enseignement du peintre, nous n’avons rien ajouté à ses propres énoncés ; rien orné ni enjolivé : en dépit d’une formation philosophique probablement sommaire, malgré son ignorance des conditions historiques propres à l’éclosion de la méditation de Heidegger, Malévitch, faisant le plus avec le moins, trouve en dix ans de réflexion solitaire le nom propre de la question suprême’ : le ‘Rien libéré’ »[49]
Le livre de Malévitch est d’une richesse inouïe et n’a trouvé jusqu’ici que des commencements d’exégèse et d’herméneutique, en particulier dans les travaux d’Emmanuel Martineau. Nous suivrons le philosophe français pour qui Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique se situe dans les régions de la » théologie spirituelle au sens large, patristique entre autres, incluant la théologie négative classique » et celles de » la théologie apo-phatique du Dieu in-objectif, présupposant, outre un accès expérimental à la vie positive du Rien, une remise en question ‘phénoménologique’ […] de la signification de l’apophase comme telle : cette dernière parole sur Dieu culmine naturellement dans la nomination du retrait de Dieu dans Dieu n’est pas détrôné, §32), motif où entrent en écho imperceptible la parole de Malévitch, la parole de Hölderlin, et la parole ultime de Nietzsche « [50].
Pour Malévitch, la mise à zéro des formes n’est qu’un tremplin pour aller au-delà du zéro, dans les régions du Rien libéré. Cet « au-delà » n’est pas une transcendance au sens traditionnel, mais est immergé dans le monde sans-objet, seule réalité.
Il faut ici citer un large extrait de la lettre, jusqu’ici inédite, que Malévitch écrivit à Mikhaïl Gerchenzon le 11 avril 1920, c’est-à-dire précisément au moment où il commence son grand œuvre philosophique. Cette lettre confirme, s’il en était besoin, l’antimatérialisme foncier du peintre et son ambition de faire du suprématisme pictural et philosophique une nouvelle religion de l’esprit, appelée à succéder à toutes les religions, – une « religion de l’acte pur » :
« Je ne considère plus le Suprématisme en tant que peintre, ou comme forme que j’aurais fait sortir de l’obscurité de mon crâne, je me tiens devant lui comme quelqu’un qui est à l’extérieur et qui contemple un phénomène. Pendant de nombreuses années, j’ai été occupé par mon mouvement dans les couleurs en laissant de côté la religion de l’esprit ; vingt-cinq années ont passé, et maintenant je suis retourné ou bien suis entré dans le Monde religieux ; je ne sais pourquoi cela s’est passé. Je fréquente les églises, regarde les saints et tout le monde spirituel en action et voilà que je vois en moi, et peut-être dans le monde entier, qu’est arrivé le moment du changement des religions. J’ai vu que de la même façon que la peinture est allée vers la forme pure de l’acte, de la même façon le Monde des religions va vers la religion de l’Acte Pur ; tous les saints et les prophètes furent stimulés par ce même acte mais n’ont pu l’accomplir, car ils avaient pour barrière la raison qui voit en toute chose but et sens, et tout l’acte du Monde religieux s’est brisé sur les deux parois de la palissade rationnelle. »[51]
Les textes de Malévitch permettent de saisir la portée de son acte pictural. Si Malévitch a été pris d’une véritable rage d’écrire, ce fut autant pour défendre son système pictural que par un besoin ontologique de formuler par le verbe ce qu’il formulait, silencieusement, par le pictural. Les écrits malévitchiens nous font entrer dans les méandres mêmes de la création où « peindre-écrire-penser-être » sont des positions identiques sinon semblables. Ils sont le fruit d’une réflexion venant après une œuvre déjà faite. À la fois défense et illustration de l’art sans-objet, ils nous donnent la version philosophique d’une pratique picturale. Malévitch n’est pas un philosophe-théologien professionnel. Il est un peintre qui a exprimé discursivement, avec les outils verbaux fournis par son environnement culturel, la nécessité philosophique de l’art pictural. L’extraordinaire, la chose unique dans l’histoire universelle des arts, c’est que Malévitch soit non pas un peintre-philosophe mais un grand peintre et un grand philosophe qui a su poser en termes philosophiques, souvent idiolectiques, et au même niveau que les grands, la question de la vérité de l’être.
Le 22 mai 1923, Malévitch publie son credo sous la forme d’un manifeste comportant huit propositions, Le Miroir suprématiste [Souprématitcheskoïé zierkalo], où encore une fois il fonde son art sur une philosophie du Rien : « Le monde en tant que diversités humaines égale zéro […] L ‘essence des diversités est le monde sans-objet »[52]. Puis, dans un article publié le 29 mai et intitulé « Le Poussah » [Van’ka-vstan’ka], il répond sur un mode parodique à l’idéologue marxiste orthodoxe, S. Issakov, qui l’avait accusé de « déviation théologique ». Faisant allusion à la formule de Marx qui veut que l’être-conscient [das Bewusstsein] soit déterminé par l’être social [das gesellschaftliche Sein], il écrit : « Est-ce que la conscience détermine l’existence ou l’existence la conscience, est-ce que la poule vient de l’œuf ou l’œuf de la poule ? Est-ce que l’existence existe en dehors de la conscience ou la conscience en dehors de l’existence ? Qu’en pensez-vous, camarade Issakov ? »[53]
Elu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture picturale de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (GUINKHOUK), se réservant d’y diriger la section « Recherches formelles et théoriques », les sections « Culture organique » et « Culture matérielle » étant respectivement assumées par Matiouchine et Tatline, la « Section expérimentale » par Pavel Mansouroff, l’« Idéologie générale d’abord par Filonov, ensuite par Nikolaï Pounine .
En 1927, l’artiste est autorisé d’aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Schwitters, d’Arp et de Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt. Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver des fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin .»
De retour en URSS, il est arrêté pour quelques jours. Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Ce retour à la peinture de chevalet, qu’il avait pratiquement abandonnée de 1919 à 1927 au profit de son travail pédagogique, de la création d’une « architecture artistique » (les architectones) et de la formulation de sa philosophie, reste encore énigmatique. C’est en effet un retour thématique au cycle paysan et un retour formel à la figure. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce postsuprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Certaines « Têtes de paysans » reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (ou « Christ Acheïropoiète » ou du Pantocrator. A côté de titre indiquant brièvement le sujet (Femme au râteau, Sportifs, Jeunes filles aux champs), on trouve des dénominations comme « Compositions colorées », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste.
Le 15 mai 1935, l’artiste mourut à Léningrad.
La démarche philosophico-picturale de Malévitch s’inscrit dans le champ des interrogations les plus hautes de la pensée universelle, non seulement comme point culminant de l’évolution esthétique européenne à partir de Cézanne, mais encore comme système ontologique permettant à « la vérité de l’être » de se révéler.
JEAN-CLAUDE MARCADÉ
[1] On sait aujourd’hui que Kazimir Sévérinovitch Malévitch est né le 12 février 1879 (et non en 1978, comme l’affirmait l’artiste lui-même). Son certificat de baptême est publié dans un ouvrage récent très important par les documents rassemblés sur sa vie et son œuvre : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique] (par les soins d’Irina Vakar et de Tatiana Mikhienko), 2 tomes, Moscou, RA, 2004). On y apprend, entre autres, que Malévitch était, du côté de son père polonais, « noble héréditaire ». Sa mère, d’après le témoignage d’une sœur de l’artiste, était d’origine ukrainienne et orthodoxe et s’appelait Loudmila Galinovska et qu’elle aurait adopté le prénom de Ludwika et peut-être la religion catholique lors de son mariage (il n’y a pas de documents qui le prouvent, le certificat de mariage à l’église catholique romaine de Kiev mentionnant seulement que les deux époux étaient paroissiens de cette église)
[2] Voir « Autobiography », in : Malevich, Essays on Art 1915-1923 (ed. Troels Andersen), New York, George Wittenborn, 1971, t. II, pp. 147-154 ; même texte en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, pp.11-19, et en français, dans K. Malévitch, Ecrits IV. La Lumière et la Couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, Lausanne, L’Age d’Homme, 1981, pp. 49-58 ; Dietstvo i younost’ Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Enfance et jeunesse de Kazimir Malévitch. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » [1933], dans The Russian Avant-Garde, Uppsala, Almquist & Wiksell, 1976, pp. 85-129 ; même texte en traduction française dans : Malévitch. Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, pp. 153-168
[3] Malévitch. Colloque International, op.cit., p.163
[4] Cf. Jean-Claude Marcadé, « De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov », in catalogue Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (par les soins de Jessica Boissel), Paris, Centre Georges Pompidou, 1995, pp. 195-196
[5] K. Malévitch, « Enfance et adolescence », op.cit., p. 167
[6] Ibidem
[7] Sur la collection du Stedelijk Museum d’Amsterdam, voir le catalogue Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (sous la direction de Suzanne Pagé et de Rudi Fuchs), PARISmusées,2003
[8] K. Malévitch, « Enfance et adolescence. Chapitres de l’autobiographie de l’artiste » (réd. Nikolaï Khardjiev), in : Malévitch, Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 161
[9] Ibidem, p. 162
[10] K. Malévitch, »Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102
[11] Cf. Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Londres, Thames and Hudson, p. 252, N° 474
[12] Voir le catalogue raisonné du Fonds Malévitch du Musée national russe : Kazimir Malevich in State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2001, pl. 1 et 2 (le catalogue existe également en russe et en suédois)
[13] K. Malévitch, « La lumière et la couleur » [début des années 1920], in : Ecrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 68
[14] Les œuvres de style symboliste et moderne ont été révélées pour la première fois dans toute leur ampleur dans l’exposition mémorable hollando-soviétique de 1988-1989 au Musée national russe, à la Galerie nationale Trétiakov, au Stedelijk Museum d’Amsterdam. Entre temps, la Galerie Jean Chauvelin avait exposé en 1977 Arbre et dryades de l’ancienne collection N. Manoukian, cf. catalogue Suprématisme, Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1977, p. 115; la rétrospective Malévitch au Centre Georges Pompidou en 1978 montra aussi une série de dessins symbolistes et modernes de l’ancienne collection Anna Léporskaya, voir : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., N° 21-36
[15] J’ai essayé de montrer qu’il y avait bien un style symboliste russe spécifique qui se distinguait du symbolisme dans l’Art Nouveau européen et du symbolisme dans le Fauvisme, cf. Jean-Claude Marcadé, « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », in catalogue Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000, p. 11-17
[16] Voir le catalogue raisonné Kasimir Malevich in The State Russian Museum, op.cit., N° 5
[17] Ibidem, N° 4
[18] Ibidem, N° 6
[19] Marianne von Werefkin « Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique » [1914], in : L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Paris, Klincksieck, 1971, tome III, p. 203 [le texte russe original a été publié dans la revue russe de New York Novy journal, 1955, N° 85, pp. 115-122]
[20] Voir la reproduction dans : Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op.cit., p. 69
[21] Cf. Jean-Claude Marcadé, « The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists » in : The Knave of Diamonds in the Russian Avant-Garde, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004, pp. 21-26
[22] Voir la liste des expositions de la Toison d’or et des œuvres de la collection, de Morozov et de Chtchoukine dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, pp. 271-295 et passim. Dans son traité paru à Vitebsk en 1919, O novykh sistemakh v iskousstvié [Des Nouveaux systèmes en art], Malévitch a relevé la place que la collection de peinture française de Sergueï Chtchoukine a tenue dans l’avant-garde russe et les polémiques qu’elle a suscitées : « Il m’est arrivé, quand je visitais la collection de S. Chtchoukine, de voir plusieurs personnes s’approcher d’un Picasso et s’efforcer à tout prix d’y reconnaître l’objet dans son ensemble ; dans Cézanne, comme ils trouvaient des défauts de naturel, ils ont décidé que Cézanne voyait de manière primitive la nature et qu’il peignait de façon grossière. En s’approchant de la Cathédrale de Rouen de Monet, ils plissaient les yeux et s’efforçaient de trouver les contours de la cathédrale ; mais comme les taches floues n’en exprimaient pas de manière tranchée les formes, celui qui conduisait la visite fit remarquer que jadis il avait vu le tableau et qu’il se souvenait qu’il était alors plus net ; visiblement, il avait perdu ses couleurs ; en même temps, il décrivait les séductions et les beautés de la cathédrale. On fit la proposition originale de suspendre à côté du tableau une photographie, les couleurs seraient rendues par le peintre et la photographie donnerait le dessin, ainsi l’illusion serait complète. Mais personne ne voyait la peinture elle-même, ne voyait bouger les taches de couleur, ne les voyait croître de manière infinie : pour eux, Monet, en peignant cette cathédrale, s’était efforcé de rendre la lumière et l’ombre qui étaient sur les murs. Ce n’était pas la lumière et les ombres qui étaient son principal souci, mais la peinture qui se trouvait dans l’ombre et la lumière. Cézanne, Picasso, Monet recherchaient le pictural comme des coquillages à perles. », K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 102
[23] Guy Habasque, « Documents inédits sur les débuts du Suprématisme », Aujourd’hui, septembre 1955
[24] Cf.Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 51 sqq.
[25] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 295-296
[26] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, ibidem, p. 318, 322
[27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maïakovski et la peinture], 1940, p. 359, cité ici d’après : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914 , op.cit., p. 205
[28] Varsanofii Parkine, « Oslinyi khvost i Michen’ »[ La Queue d’âne et la Cible], in : « Oslinyi khvost » i « Michen’« [« La Queue d’âne » et « La Cible »], Moscou, 1913
[29] K. Malévitch, « Des nouveaux systèmes en art », op.cit., p. 102
[30] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74
[31] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, Lausanne, L’Age d’Homme, 1983, p. 7-16 (même texte en anglais et en allemand dans : Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op.cit., et en ukrainien dans la revue Soutchastnist’, 1979, N° 2 [218], pp. 65-76)
[32] K. Malévitch, « Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Pétrograd, 1915], in : Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 40, 41
[33] K. Malévitch, « Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural » [Moscou, 1916], in : Ibidem, p. 61
[34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 181
[35] Je renvoie à mon article « La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité », dans l’édition bilingue de l’opéra La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Age d’Homme, 1976, pp.65-97 (le Fossoyeur y est représenté pour la première fois, p. 62)
[36] K. Malévitch, lettre à Matiouchine de mai 1915, en français dans : Malévitch, Actes du Colloque International, op.cit., p. 173 ; en allemand, dans Sieg über die Sonne, Berlin, Akademie der Künste, 1983, pp. 48-49
[37] K. Malévitch, lettre à Matiouchine du 3 juillet 1913, in : Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malévitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], op.cit., t. I, p. 53
[38] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, Paris, mars 1975, N° 334, pp. 294-295
[39] En russe, il faut signaler les Oeuvres en cinq tomes [Kazimir Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh], Moscou, « Guiléïa », 1995- 2004 ; en anglais : Malevich, Essays on Art (4 tomes éd. Troels Andersen), Copenhage, Borgen, 1968-1978 ; en français : K. Malévitch, Ecrits (4 tomes, éd. Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Age d’Homme, 1974-1994 ; en italien : Malevic, Scritti, Milan , Feltrinelli, 1977, (éd. Nakov) ; en allemand : K. Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, Munich, Bauhausbücher, 1927 (traduction A. Van Riesen), Suprematismus. Die gegenstandslose Welt, Cologne, DuMont Schauberg, 1962 (traduction H. van Riesen, – Kazimir Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik, Munich-Vienne, Hanser, 2004 (éd. Aage A. Hansen-Löve)
[40] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, l’Eglise, La Fabrique, Lausanne, l’Age d’Homme, 2002, § 1 et passim
[41] K. Malévitch, « le Suprématisme » in : Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 83
[42] Voir la lettre de Malévitch à Alexandre Benois en mai 1916 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 44-48
[43] Voir, entre autres, la lettre de Malévitch à la rédaction de la revue constructiviste d’architecture Sovrémiennaya arkhitektoura en 1928 dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 112-113
[44] Voir : Patrick Vérité, « Malevic et l’architecture », Cahiers du MNAM, N° 65, 1998 ; Patrick Vérité, « Sur la mise en place du système architectural », Revue d’Etudes slaves, N°1-2, 2000 ;Malévitch, peintures, dessins, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980 (textes de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot) ; voir aussi : Jean-Claude Marcadé , « Le Suprématisme de K.S. Malevic ou l’art comme réalisation de la vie », Revue des Etudes slaves K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. T. 56, pp. 61-77
[45] K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 48-49
[46] Ibidem, pp. 49-61 ; dans le
[47] K. Malévitch, « De la poésie » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 73-82
[48] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977 : ce livre, à la fois « pamphlet juvénile » et profonde réflexion sur la question de l’Abstraction, a pour ambition de viser à poser les premiers jalons, à partir de la pensée suprématiste de Malévitch, d’une « phénoménologie apophatique ».
[49] Emmanuel Martineau, « Préface » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 9
[50] Emmanuel Martineau, « Préface », ibidem, p. 12
[51] K. Malévitch, Lettre à M.O. Gerchenzon du 11 avril 1920, in : Œuvres en cinq tomes, tome I, op.cit., p. 341
[52] K. Malévitch, « Le Miroir suprématiste » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., pp. 96-97
[53] K. Malévitch, « Le Poussah » in : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 100
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Seminar of March 5th 2009
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Jean-Claude Marcadé, PhD, is a director of research emeritus at the French National Center of Scientific Research (Institute for the Aesthetics of Arts and Technologies). Author of Malévitch (Paris: Casterman, 1990), L’avant-garde russe 1907-1927 (Paris: Flammarion, 1995; 2007), Calder (Paris: Flammarion, 1996), and Nicolas de Staël. Dessins et peintures (Paris: Hazan, 2008), he is the president of the “Friends of Antoine Pevsner” association.
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Nicolaï taraboukine (1889-1956) : the philosophy of the icon (1916-1935)
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Séminaire du 5 mars 2009
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Jean-Claude Marcadé docteur ès lettres, directeur de recherche émérite au CNRS (Institut d’Esthétique des Arts et des Technologies). Auteur de Malévitch (Casterman, 1990), L’avant-garde russe 1907-1927 (Flammarion, 1995, 2007), Calder (Flammarion, 1996) et Nicolas de Staël. Dessins et peintures (Hazan, 2008). Il est président de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner ».
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nikolaï taraboukine (1889-1956), la philosophie de l’icône (1916-1935)
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