Catégorie : Personnel
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Bonne et heureuse année! С Новым Годом! Щасливого Нового Року! Ευτυχισμένο το νέο έτος! Prosit Neujahr!
Bonne et heureuse année! С Новым Годом! Щасливого Нового Року! Ευτυχισμένο το νέο έτος! Prosit Neujahr!
Kazimir Malévitch :
Le long du visage de la Terre marchaient les chercheurs de la beauté.
Et la Terre apparaît comme la riche fiancée que les artistes cherchent à débarrasser des « anneaux de l’horizon ».
Goethe
Zwischen dem Alten,
Zwischen dem Neuen
Hier uns zu freuen,
Schenkt uns das Glück,
Und das Vergangne
Heißt mit Vertrauen
Vorwärts zu schauen,
Schauen zurück.Stunden der Plage,
Leider, sie scheiden
Treue von Leiden,
Liebe von Lust;
Bessere Tage
Sammlen uns wieder,
Heitere Lieder
Stärken die Brust.Leiden und Freuden,
Jener verschwundnen,
Sind die Verbundnen
Fröhlich gedenk.
O des Geschickes
Seltsamer Windung!
Alte Verbindung,
Neues Geschenk!Dankt es dem regen,
Wogenden Glücke,
Dankt dem Geschicke
Männiglich Gut,
Freut euch des Wechsels
Heiterer Triebe,
Offener Liebe,
Heimlicher Glut!Andere schauen
Deckende Falten
Über dem Alten
Traurig und scheu;
Aber uns leuchtet
Freundliche Treue;
Sehet, das Neue
Findet uns neu.So wie im Tanze
Bald sich verschwindet,
Wieder sich findet
Liebendes Paar;
So durch des Lebens
Wirrende Beugung
Führe die Neigung
Uns in das Jahr.Paul Verlaine
La vie est de mourir et mourir c’est naître
Psychologiquement tout comme autrement
Et l’année ainsi fait, jour, heure, moment.
Condition sine qua non, cause d’être.L’autre année est morte, et voici la nouvelle
Qui sort d’elle comme un enfant du corps mort
D’une mère mal accouchée, et n’en sort
Qu’aux fins de bientôt mourir mère comme elle.Pour naître mourons ainsi que l’autre année ;
Pour naître, où cela ?
Quelle terre ou quels deux
-Verront aborder notre envol radieux?Comme la nouvelle année, en
Dieu, parbleu !
Soit sous la figure éternelle incarnée.
Soit en qualité d’ange blanc dans le bleu.Marina Tsviétaïéva
С Новым годом — светом — краем — кровом!
Первое письмо тебе на новом
— Недоразумение, что злачном —
(Злачном — жвачном) месте зычном, месте звучном
Как Эолова пустая башня.
Первое письмо тебе с вчерашней,
На которой без тебя изноюсь,
Родины, теперь уже с одной из
Звёзд… Закон отхода и отбоя,
По которому любимая любою
И небывшею из небывалой.
Рассказать, как про твою узнала?
Не землетрясенье, не лавина.
Человек вошёл — любой — (любимый —
Ты). — Прискорбнейшее из событий.
— В Новостях и в Днях. — Статью дадите?
— Где? — В горах. (Окно в еловых ветках.
Простыня.) — Не видите газет ведь?
Так статью? — Нет. — Но… — Прошу избавить.
Вслух: трудна. Внутрь: не христопродавец.
— В санатории. (В раю наёмном.)
— День? — Вчера, позавчера, не помню.
В Альказаре будете? — Не буду.
Вслух: семья. Внутрь: всё, но не Иуда.С наступающим! (Рождался завтра!) —
Рассказать, что сделала, узнав про..?
Тсс… Оговорилась. По привычке.
Жизнь и смерть давно беру в кавычки,
Как заведомо-пустые сплёты.
Ничего не сделала, но что-то
Сделалось, без тени и без эха
Делающее!
Теперь — как ехал?
Как рвалось и не разорвалось как —
Сердце? Как на рысаках орловских,
От орлов, сказал, не отстающих,
Дух захватывало — или пуще?
Слаще? Ни высот тому, ни спусков
На орлах летал заправских русских —
Кто. Связь кровная у нас с тем светом:
На Руси бывал — тот свет на этом
Зрел. Налаженная перебежка!
Жизнь и смерть произношу с усмешкой,
Скрытою — своей её коснёшься!
Жизнь и смерть произношу со сноской,
Звёздочкою (ночь, которой чаю:
Вместо мозгового полушарья —
Звёздное!) -
Dora Kogan et Garry Faïf (début des années 1990)
En rangeant mes archives, j’ai trouvé cette lettre de la grande historienne de l’art russe Dora Kogan me disant qu’elle ne pouvait pas assister, en raison de son état de santé, au Colloque international Pevsner que j’organisais au Musée Rodin en 1992, ainsi que la magnifique photographie de Dora Kogan avec le sculpteur et architecte Garry Faïf.
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JOYEUX NOËL À TOUS
JOYEUX NOËL À TOUS MES AMIS, CHRÉTIENS OU PAS, QUI FÊTENT LA NATIVITÉ SELON LE CALENDRIER GRÉGORIENFROHE WEIHNACHTEN!
JE VOUDRAIS PARTAGER AVEC EUX CES VERS DE PÉGUY
ET CE RÉCIT DES DERNIÈRES ANNÉES DU PREMIER GRAND PHILOSOPHE DU XXÈME SIÈCLE EDMUND HUSSERL

Chaque poutre du toit…
Chaque poutre du toit était comme un vousseau.
Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire
Tomber comme une ardente et tragique rosée
N’était dans cette heureuse et paisible misère
Qu’un filet transparent sous la lèvre rosée.Sous le regard de l’âne et le regard du bœuf
Cet enfant reposait dans la pure lumière.Et dans le jour doré de la vieille chaumière
S’éclairait son regard incroyablement neuf.
Et ces laborieux et ces deux gros fidèles
Possédaient cet enfant que nous n’avons pas eu.Et ces industrieux et ces deux haridelles
Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendu.
Et les pauvres moutons eussent donné leur laine
Avant que nous n’eussions donné notre tunique.Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine.
Et nous qu’avons-nous mis aux pieds du fils unique ?
Ainsi l’enfant dormait sous ce double museau,
Comme un prince du sang gardé par des nourrices.Et ces amusements et ses jeunes caprices
Reposaient dans le creux de ce pauvre berceau.
L’âne ne savait pas par quel chemin de palmes
Un jour il porterait jusqu’en JérusalemDans la foule à genoux et dans les matins calmes
L’enfant alors éclos aux murs de Bethléem…Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
CONVERSATIONS AVEC EDMOND HUSSERL (1931-1936)
Adelgundis Jaegerschmid, O. S. B.
Avant-propos du traducteur
Nous proposons ci-après la traduction du célèbre témoignage que la sœur bénédictine Adelgundis Jaegerschmid a publié en 1981 dans le no 199 de la revue Stimmen der Zeit (p. 48-58 et 129-138). Pour avoir été cités ici ou là, quelques extraits de cette chronique, en particulier quelques propos remar- quables de Husserl, sont déjà connus des lecteurs francophones. Mais la pré- sente traduction permet de les ressaisir dans ce qui fut leur contexte d’origine, à savoir la relation tout à fait exceptionnelle qui s’est nouée au fil des années entre Husserl et sœur Adelgundis et qui s’est développée finalement sous la forme d’une unique et vaste conversation où, au-delà des aspects strictement biographiques, c’est de la religion en général, de la foi chrétienne en particulier et de leur articulation avec la philosophie et la phénoménologie qu’il est constamment question.
Signalons qu’une traduction anglaise de ce texte a été publiée par Marcus Brainard sous le titre unique « Conversations with Edmund Husserl, 1931- 1938 » (in The New Yearbook for Phenomenology and Phenomenological Research, 1, 2001, p. 331-350), dont nous avons retenu deux choix : nous avons réduit l’usage fréquent que sœur Adelgundis fait des italiques (notamment pour signaler les concepts qui forment le thème principal de chaque conversation) au seul soulignement marquant l’insistance du propos, et nous avons substitué ses initiales (AJ) à la mention « moi » lorsqu’elle rapporte ses propres paroles.
Les indications entre parenthèses sont des précisions fournies par sœur Adelgundis ; tout ce qui figure entre crochets est ajout du traducteur, de même que toutes les notes infrapaginales.
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La religion
Nous adressons nos remerciements à l’éditeur Herder pour nous avoir autorisé à publier cette traduction – et à Marguerite Léna sfx, pour sa relec- ture et ses suggestions.
Julien Farges
[48] Durant les dernières années de la vie d’Edmund Husserl, alors que les premiers signes de la tragédie nationale-socialiste étaient déjà visibles, j’ai gardé la trace de nos conversations sous la forme d’un journal, rédigé sur des feuilles volantes immédiatement après chacune de nos entrevues, à Fribourg et parfois même dans le tramway qui me ramenait au couvent Sainte Lioba à Günterstal. Comme historienne chevronnée, j’ai sobrement pris acte du fait que je n’étais qu’un intermédiaire, le traditor de ce que Husserl me communiquait de sa vie intérieure personnelle dans une belle confiance humaine. Je voulais sauvegarder ses paroles pour une époque à venir.
En septembre 1938, cinq mois après le décès de Husserl, sa veuve Malvine m’adressa le père franciscain belge H. L. van Breda (le fondateur des Archives Husserl à Louvain), qui était à la recherche d’informations sur la personne de Husserl pour sa thèse de doctorat. Au vu de ce qu’avait d’inquiétant le contexte politique mondial à l’époque, le père van Breda m’a incitée catégoriquement à taper ces souvenirs le soir même. Ces souvenirs sont un document historique, une ressource modeste, dépourvue de tout vernis littéraire – et ne souhaitent pas non plus être autre chose.
*
28 avril 1931
Visite en soirée, durant presque deux heures. J’essaie très rapide- ment de faire en sorte que ce soit Husserl qui mène la conversation. J’émets parfois des objections et le force ainsi à clarifier certains problèmes difficiles.
« La vie monastique, la vie religieuse chrétienne en général, se déroule toujours sur le fil du rasoir. Elle chute aisément, mais se relève toujours. Elle n’a qu’un but : voir le monde en Dieu, mais elle ne nie pas le monde. Le risque est alors, bien sûr, que l’âme s’enracine par trop dans le monde ou bien que la charité active ainsi que la piété deviennent de simples routines ».
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
Il parle ensuite de la religion indienne. Il me recommande chaleureusement le livre de Romain Rolland sur Gandhi1, qu’il venait de lire. « Par opposition au christianisme, la religion indienne a le Nirvana ; elle nie le monde. Toute activité suscite de la passivité et court ainsi le risque de la stagnation. Mais toute passivité – le repos en Dieu conçu comme aboutissement – requiert de nouveau l’activité : la charité active ». – AJ : « C’est exactement ce que dit Thomas ». – Husserl : « Oui, tous les grands hommes de la Terre parlent ainsi. Toute réso- lution est déjà une activité de la volonté. Tout ce qui est acquis comme un résultat de l’activité produit de la passivité et, par conséquent, un risque. Ce qui signifie donc que tout ce qui a été acquis doit toujours être réactivé ».
[49] Nous parlons de la vie religieuse et de la vocation [Berufung] à une vie au sein d’un ordre. AJ : « Pour vivre la vie religieuse, il faut en avoir la vocation [berufen] ». – Husserl : « Mieux : il faut y avoir été appelé [gerufen]. Cela relève purement de la grâce. Je n’ai pas accès à cette sphère, bien que j’aie toujours été l’un des plus fervents chercheurs de Dieu depuis ma jeunesse. La science authentique est honnête et pure ; elle a l’avantage de la véritable humilité, et pourtant, elle a en même temps la capacité d’être critique et de faire des dis- tinctions. De nos jours, le monde ne connaît plus la science véritable ; elle est tombée dans la spécialisation la plus étroite. C’était différent à notre époque. L’amphithéâtre était notre église et les professeurs étaient les prédicateurs ».
Je lui racontai comment, durant notre jeunesse, nous avions cherché à l’université la science authentique au-delà des examens et de la question des moyens de subsistance, et comme nous l’avions servie dans un pur enthousiasme. Bien sûr, seuls quelques-uns, en très petit nombre, adoptaient un point de vue qui visait par-delà les examens. J’ai alors conclu en disant : « Il nous est arrivé, à nous aussi, de brûler pour la science. Mais comment pensez-vous que la science puisse sauver notre monde et l’élever davantage ? Car ce n’est toujours que pour quelques-uns qu’elle est disponible ».
Husserl : « La science authentique rend désintéressé et bon. Au- jourd’hui, même les savants intégralement matérialistes ou naturalistes (les savants dans les sciences naturelles) peuvent consacrer leur vie à leur science, même les mathématiciens chez qui on ne trouve pas une once de foi. Dans ces conditions, la science est bonne même si elle ne conduit pas à la religion. D’un autre côté, pourtant, il est impossible de prétendre qu’une science conduisant ultimement à la religion et à
1 R. Rolland, Mahatma Gandhi, Paris, Stock, 1924 – NdT. 323
La religion
Dieu ne soit pas une science authentique. La pédagogie, sous toutes ses formes (pas seulement à l’école) doit porter plus loin les résultats de la science authentique et les mettre en pratique de sorte que le monde en soit renouvelé. C’est ce que vous devez faire, sœur Adelgundis ; la détresse de l’âme est grande. Ce qu’il y a de meilleur sera toujours l’amour – l’amour authentique et pratique de son prochain, qui est fondé dans l’amour de Dieu, lequel ne se trouve pas toujours au sein des confessions. Il arrive souvent que la religion soit discréditée parce que les personnes religieuses ne sont pas du tout intérieurement religieuses. Il s’agit si souvent d’une simple apparence, si souvent de convention et de superstition !
« La science authentique doit être science universelle, embrassant la totalité des évidences sur le fondement de l’autonomie, totalité au sein de laquelle la religion est elle aussi incorporée. Le christianisme a sa place dans cette sphère. En partant de cette science universelle telle que la phénoménologie l’a élaborée, on parvient finalement à un déve- loppement théologique qui conduit ultimement à Dieu, à l’absolu ».
En réponse à ma question de savoir s’il croyait donc réellement en l’absolu (il l’avait dénié précédemment), il me dit : « Ce sont là des relativités, et nous devons avoir le courage de voir ces relativités en face. Elles peuvent elles aussi être des évidences ; par exemple : pour des peuples primitifs, la logique contient des évidences complètement différentes des nôtres. En dernier ressort, nous pouvons restreindre notre perspective et comprendre cet état de fait ; nous pouvons nous y plonger en pensée. C’est bien aussi de cette façon que je vis dans ma conscience [50] la douleur d’autrui sans en faire l’expérience dans mon propre corps. La phénoménologie comme science est là pour ceux qui n’ont pas d’accès à la foi comme celui que vous avez. Que peuvent faire tous ceux qui ne rencontrent la religion que tard dans la vie ? Ils ne parviennent plus à entrer dans une relation personnelle avec elle ».
J’étais intéressée par la question des rapports entre liturgie et phé- noménologie, puisqu’après tout, la liturgie est un opus operatum2 et peut figurer quelque chose comme une réduction phénoménologique. Husserl n’a pas su quoi répondre à cela ; pour lui, l’efficacité religieuse n’est pensable qu’au travers des individus et par la possibilité de revivre leur sainteté. Il a une certaine familiarité avec Thérèse d’Avila qu’il a un peu étudiée lorsque, poussée par les écrits de Thérèse, Edith Stein est entrée dans l’Église catholique. Husserl comprend toujours
2 En théologie scolastique, cette expression désigne le caractère objectif du sacrement ou de l’effet qui en dérive, par opposition aux dispositions subjectives de la personne qui le reçoit ou à travers lesquelles elle le met en œuvre, et qui sont alors nommées opus operans (ou operantis).
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
Thomas et les mystiques – pour autant qu’ils sont une expression et un précipité de la vie religieuse – comme des extériorisations subjectives de la vie religieuse. En réponse à mon objection selon laquelle c’est précisément dans son objectivité (comme sacrement) que la liturgie s’accommode avec la phénoménologie, Husserl dit :
« L’erreur la plus dangereuse consiste à croire que c’est par la vérité objective que les erreurs subjectives doivent pouvoir être surmontées de la meilleure façon. Non, seul un subjectivisme plus poussé peut surmonter le subjectivisme, pour autant qu’on le prenne totalement au sérieux et qu’on ne se fasse pas d’illusions sur lui ».
Il évoque ensuite Karl Barth et me montre un numéro de la revue Zwischen den Zeiten. Nous parlons également de Dietrich von Hilde- brand et d’Edith Stein, dont le cheminement l’émeut particulièrement : « Les gens peuvent continuer à être personnellement attachés les uns aux autres même si leurs visions du monde les ont séparés. C’est ce qu’Edith a démontré après sa conversion. À l’opposé, après la sienne, Hildebrand s’est détourné. De façon assez curieuse, un certain nom- bre de mes étudiants se sont décidés radicalement pour la religion et de fait, certains furent ou devinrent des protestants profondément croyants, tandis que d’autres se sont convertis au catholicisme. Rien ne s’est trouvé changé par là dans leurs relations avec moi ; elles sont toujours portées par une confiance mutuelle. De plus, je suis toujours disponible pour débattre de la vérité de façon approfondie. Je suis toujours prêt à reconnaître mes erreurs et à me soumettre ».
Au moment de mon départ, nous parlâmes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il me montra son bureau, sur lequel se trouvait la Bible, et il me dit : « Qui est encore capable de saisir l’Ancien Testa- ment ? En ce moment, les prophètes Jérémie et Isaïe sont ceux que je préfère. À une époque, pendant ma jeunesse, je ne fus plus capable du tout de comprendre l’Ancien Testament. Il me paraissait si dépourvu de sens ; mais c’est loin d’être le cas, n’est-ce pas ? »
5 décembre 1933
Husserl : « Le martyre est le principe de l’Église. Il me semble que c’est le point unique sur lequel elle doit de nouveau réfléchir. Mais reçoit-elle encore le soutien du peuple aujourd’hui, de telle sorte qu’elle puisse le conduire à un nouveau « combat pour la culture »3 ?
3 Kulturkampf. Cette expression renvoie à l’ensemble des tensions politiques et diplomatiques par lesquelles s’est traduite, entre 1870 et 1887, l’opposition entre la Prusse puis l’Empire allemand et l’Église catholique allemande. Le terme désigne en particulier la politique libérale et les dispositions juridiques par lesquelles le pouvoir politique a cherché à priver l’Église catholique de toute influence sociale.
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La religion
Ou bien n’ose-t-elle plus s’engager dans une telle bataille ? L’Église n’aurait-elle pas mieux fait de ne pas choisir le plus grand de [51] deux maux et de renoncer et à signer le Concordat avec l’Allemagne4 ? Pour la science également, le martyre deviendra le seul chemin de salut pos- sible. Seuls des héros de l’esprit, des humains radicaux, peuvent peut- être sauver une nouvelle fois la science. L’Église a toujours représenté la rationalité par la synthèse de la raison et de la foi. Mais bien trop de personnes n’étaient qu’extérieurement religieuses ; assurément, elles croyaient l’être intérieurement et être fermement assurées dans leur foi catholique, mais elles sont aujourd’hui en pleine faillite ! De même, la science ne faisait plus l’objet d’une préoccupation intérieure pour les gens ; sinon, ils ne l’auraient pas jeté par-dessus bord comme ils le font à présent, avec le cœur aussi léger ! Il y aura aussi des martyrs dans la science. Car quiconque veut s’engager aujourd’hui en faveur de la science pure doit avoir le courage de devenir un martyr.
« Voyez-vous, l’Église et la science ont le même but : Dieu. Les uns l’atteignent sur le chemin de l’adoration et de la caritas, les autres sur le chemin de la recherche spirituelle et d’une vie morale. Mais les deux voies sont menacées par le scepticisme et la sophistique, sous quelque forme que ce soit. Cela a conduit l’Église à se faire trop politique, trop enracinée ici-bas ; la science a sombré dans le matérialisme et dans un rationalisme sans fondement. Les conséquences s’en font sentir au- jourd’hui dans la distorsion et la mystification de tous les ordres quels qu’ils soient ».
23 février 1934
Husserl : « La valeur d’un chrétien se décidera toujours lorsqu’il sera capable de devenir un martyr. Mais beaucoup d’entre vous (les catho- liques) considèrent la vie spirituelle comme un billet gratuit pour un fauteuil de premier rang au paradis, pour assister à une première avec louanges et encens. Si la Réforme, la plus grande des bénédictions pour l’Église catholique qui avait tant besoin de réforme, a connu un succès si aisé et si rapide, c’est en raison de l’inculture grossière qui était celle du clergé. Aujourd’hui, le clergé a assurément beaucoup étudié, il est bien instruit en latin, en grec et dans d’autres domaines, mais il y a trop d’occupations au séminaire et trop peu de vie personnelle responsable, trop peu d’expérience du divin dans l’individu. – Une question : Edith Stein devait pourtant bien avoir une connaissance suffisante du carac- tère pour le moins nuancé de l’engagement spirituel qui était celui de la scolastique. Comment se fait-il qu’on ne trouve pas la moindre trace
4 Il s’agit du concordat signé le 20 juillet 1933 entre le Saint-Siège et le IIIe Reich. 326
Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
d’une telle restriction chez sainte Thérèse d’Avila ? » – AJ : « C’est sans aucun doute un mystère pour ceux qui considèrent la chose de l’extérieur : tout scolastique authentique sera aussi un mystique en un certain sens, et tout mystique authentique un scolastique ».
Husserl : « Étrange ; ainsi donc, depuis le sommet d’une montagne elle (Edith Stein) contemple la clarté et l’ampleur de l’horizon dans sa transparence et sa légèreté merveilleuses, et pourtant, elle a en même temps l’autre tournure, la tournure vers l’intérieur, et la pers- pective de son ego ». – AJ : « Oui, c’est possible en Dieu, mais seulement en Lui ». – Husserl : « En elle (Edith), tout est absolument authentique ; sinon il me faudrait dire que tout cela est apprêté et artificiel. Mais en définitive – les Juifs ont en eux le radicalisme et l’amour du martyre ». Cette déclaration de Husserl fait référence à la vie d’Edith Stein comme carmélite et à sa mentalité.
[52] Un peu plus tard, il demanda : « Ne pourrai-je pas égale- ment venir une fois ou l’autre à Beuron ? » – AJ : « Mais naturelle- ment ». – Husserl : « Oh, mais je suis trop vieux. Je ne peux plus me convertir ». – AJ : « Mais cela n’est pas du tout nécessaire. Personne n’attendra quoi que ce soit de semblable ou ne tentera de vous pousser à la conversion. Après tout, vous vous tenez dans la grâce, comme vous me l’avez dit une fois vous-même. C’est l’essentiel, et c’est pleinement suffisant ». Et de fait, il m’a posé un jour cette étrange question avec le plus grand sérieux (c’est quelque chose qui lui tenait vraiment à cœur) : « Sœur Adelgundis, ne suis-je pas moi aussi dans la grâce ? »
3 mai 1934. Visite de Husserl au couvent de Sainte Lioba (à Gün- terstal)
C’était l’un de ses souhaits de me rendre visite avec sa femme afin de me remercier pour une lettre que je lui avais écrite pour son soixante-quinzième anniversaire. Il apporta des fleurs. Mais avant toute chose, il voulait en savoir plus sur l’entrée d’Edith Stein au Carmel de Cologne (fin avril 1934). Je lui fis la lecture du compte-rendu qui m’avait été envoyé par une participante. Husserl écouta avec grande attention. De temps à autre, il m’interrompait pour me poser des questions concernant les institutions et les usages de l’Église. Ce lui fut une véritable satisfaction qu’Edith Stein soit également estimée par l’Église et par l’ordre. Il me faisait l’effet d’un père se souciant de sa fille qui viendrait d’entrer par le mariage dans une nouvelle famille. Ce n’est pas sans fierté paternelle qu’il ajouta : « Je ne crois pas que l’Église compte dans ses rangs une néoscolastique de la qualité d’Edith Stein – Dieu merci, elle est autorisée à poursuivre son travail au cou- vent de Cologne ».
327
La religion
Je remarquai son regret de n’avoir pas été présent à la cérémonie de prise de voile au Carmel de Cologne. Il déclara ingénument : « J’aurais pu être le père de la mariée. Quel dommage, sœur Adelgundis, que vous-même, au moins, n’ayez pas pu y assister ! ». Quand je lui répon- dis que je n’avais tout simplement pas d’argent pour le billet de train, il me rétorqua immédiatement : « Je vous l’aurais donné avec plaisir ». Je dus ensuite lui montrer des portraits de sainte Thérèse pour qu’il puisse voir l’habit qui est celui de l’ordre. Il conserva une petite reproduction, ainsi que le rite de notre prise de voile bénédictine et de notre profession de foi à Sainte Lioba. Puis il ajouta : « Je veux étudier cela de très près ».
Puis nous parlâmes de la situation présente, en particulier du désert spirituel de notre époque. Il s’interrompit soudain en disant : « Mais non. Comment parler de telles choses ici, dans le cloître ? Ici, c’est un autre monde, un monde pour soi, hors de cette époque maligne. Ici, c’est comme au ciel ».
Puis il me fallut ouvrir pour lui les armoires de la bibliothèque. Il montra le plus grand intérêt, en particulier, pour les Pères de l’Église et sortit un volume d’Augustin. Il était manifestement ravi et intérieurement ému lorsqu’il visita la chapelle du Saint Sacrement et le chœur. Puis nous passâmes au jardin. Husserl était comme absorbé dans des pensées profondes ; il nous a même laissées un moment avant de revenir un peu plus tard. Soudain, il prit ma main dans la sienne et me demanda avec une certaine urgence : « Pratiquez-vous également la direction de conscience ? » – AJ : « Oui ». – Husserl : « Oh, c’est une bonne chose. Je sais maintenant, sœur [53] Adelgundis, où me rendre quand le souci et la peine accablent mon âme. Je viendrai à Sainte Lioba et vous me réconforterez. Puis j’irai m’asseoir quelque part ici, dans le jardin, dans un coin tranquille, avec un Père de l’Église. Car je ne les connais pas encore du tout ».
31 décembre 1934
Husserl : « Votre visite est une bonne façon d’achever l’année ». Il parla de la lettre de sœur Bénédicte (Edith Stein), qui lui avait écrit à propos de Duns Scot, et déclara : « Lui, est un mystique, il tient plus du mystique que saint Thomas d’Aquin. Aujourd’hui, l’Église et le clergé sont en train de sortir de la sécularisation et de la politisation et s’éveillent à l’intériorité authentique. L’Église a évité jusqu’à présent le « combat pour la culture »5 parce qu’elle voulait conduire à son terme le processus de désécularisation afin de s’assurer de ses fidèles. Ce que
5 Cf. supra, note 3.
328
Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
les églises veulent, je le veux aussi : conduire l’humanité à l’aeternitas. Ma tâche consiste à le tenter par le biais de la philosophie. Tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent n’est que travail préparatoire ; c’est seulement la mise en place de méthodes. Malheureusement, le cours d’une vie est loin de suffire pour parvenir au cœur, à ce qui est essentiel. Il est si important que la philosophie soit extraite du libéralisme et du ratio- nalisme et conduite de nouveau à ce qui est essentiel, à la vérité. La question portant sur l’être ultime, sur la vérité, doit être l’objet de toute vraie philosophie. C’est le travail de ma vie.
« Je demeurerai un hérétique. Si j’avais quarante ans de moins, je me laisserais volontiers conduire par vous jusqu’à l’Église. Mais voyez- vous, je suis si vieux à présent, et comme j’ai toujours fait les choses de façon si méticuleuse, j’aurais besoin d’au moins cinq ans pour chaque dogme. Vous pouvez vous imaginer quel âge il me faudrait atteindre pour parvenir à la fin. Me conserverez-vous malgré tout votre amitié ?
« Comme vous le voyez, j’ai toujours différentes éditions du Nou- veau Testament sur mon bureau et à ma table de travail. Et lorsque j’ai été très malade il y a quelques années, sœur Bénédicte s’asseyait auprès de mon lit et m’en lisait des passages ».
– AJ : « Oui, et vous pouvez aussi faire appel à moi si jamais vous étiez de nouveau malade, ou si c’était votre dernière maladie ». – Husserl : « Oh, j’imagine fort bien que vous serez là quand je serai mourant, et que vous me lirez le Nouveau Testament au moment où je passerai dans l’éternité ».
8 avril 1935
Visite pour féliciter Husserl à l’occasion de son soixante-seizième anniversaire. Il en fut si touché qu’il eut les larmes aux yeux et put à peine parler. À cette époque, de nombreux amis et étudiants s’étaient déjà détournés de lui – un effet des positions antisémites du troisième Reich. Il manifestait un intérêt enthousiaste à propos de mes vœux dont la profession était prévue le 1er mai. Et quand je l’eus solen- nellement invité, il me dit : « Il y a huit jours, vous ne m’auriez pas vu si heureux. Car j’étais très inquiet de la question de savoir si oui ou non les conférences que je dois donner sous peu à Vienne et à Prague6 [54]
6 Ces deux conférences, intitulées respectivement « La philosophie dans la crise de l’humanité européenne » et « La psychologie dans la crise de la science européenne » forment le point de départ des réflexions qui aboutiront au dernier grand ouvrage de Husserl, qui ne fut que partiellement publié de son vivant, La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Notons que contrairement à ce que Husserl indique quelques lignes plus loin, c’est bien au printemps qu’il donnera finalement sa conférence à Vienne, les 7 et 10 mai. Quant au voyage à Prague, il aura effectivement lieu à la mi-novembre 1935.
329
La religion
me permettraient d’être présent pour cette occasion festive, et il est très important pour moi d’y être. Non, j’aurais reporté ces conférences ; je dois assister à cette cérémonie quoi qu’il en coûte. Mais à présent tout est réglé. Je ne partirai pas avant l’automne ». Il me demanda de lui expliquer le rite de la profession. Pour accéder à son souhait, je lui en laissai une copie qu’il souhaitait pouvoir garder pour pouvoir l’étudier de près.
1er mai 1935
Husserl et sa femme arrivèrent à temps pour la cérémonie de ma prise de vœux perpétuels à Sainte Lioba. Depuis les sièges privilégiés qu’ils occupaient, ils purent tout voir et, comme je l’appris plus tard, ils suivirent la sainte célébration avec le plus grand intérêt et le plus profond recueillement. À l’issue de la cérémonie qui dura à peu près deux heures et demie, je fus appelée à la bibliothèque où ils me saluèrent et me félicitèrent – touchés et émus l’un et l’autre, Husserl jusqu’aux larmes. Il m’offrit un grand portrait photographique de lui, orné de sa signature, et sa femme une magnifique calla en fleurs. Soudain, il porta la main à son cœur, fut pris de vertige, et nous avons eu beaucoup de mal à le rétablir grâce à un verre de vin. Il ne put que murmurer, avec un doux sourire : « j’étais submergé de joie ; c’était trop beau ».
4 septembre 1935
Husserl : « L’honnêteté de l’intellect est à la philosophie ce que la probité du cœur est à la religion. Toute ma vie j’ai lutté, je me suis même battu, pour cette honnêteté et là où les autres étaient satisfaits depuis longtemps je n’ai cessé de continuer à me questionner et d’examiner si même un semblant de malhonnêteté ne persistait pas à l’arrière-plan. Tout mon travail, même aujourd’hui, ne consiste qu’à examiner et à inspecter encore et encore, car tout ce que j’avance n’est, après tout, que relatif. On doit avoir le courage d’admettre et de déclarer que quelque chose qu’on considérait encore vrai la veille mais dont on voit aujourd’hui que c’est une erreur, est bel et bien une erreur. Rien n’est absolu ici. Il m’est arrivé de dire cela, il y a de nombreuses années, à mon étudiant le père franciscain P. Il était très brillant et, philosophiquement, il suivait mes développements, quoique seule- ment jusqu’à un certain point. Mais il ne parvenait pas à trouver le courage de revenir en arrière et de reconnaître une erreur. La seule chose qui comptait pour lui, même en philosophie, c’était l’absolu. C’est là que nos chemins divergent.
«Je regrette profondément (ici Husserl devint très sérieux et insistant, presque agité) d’être si mal compris. Personne ne m’a suivi
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
depuis le grand bouleversement qui a eu lieu dans ma philosophie, depuis mon tournant intérieur. Quand les Recherches logiques ont paru en 1901, ce n’était que l’œuvre tout à fait modeste d’un débutant – et aujourd’hui, on juge Husserl à partir de ces Recherches logiques. Mais pendant de nombreuses années après leur parution, je ne savais pas bien où tout cela me menait. Je n’étais pas au clair sur moi-même, et pour mon malheur, tout le monde est resté bloqué sur ce livre. Mais ce n’était là qu’un [55] chemin, fût-il un chemin nécessaire. Même Edith Stein ne m’a suivi que jusqu’en 1917… On va jusqu’à affirmer que j’en serais revenu à Kant. Voilà à quel point je ne suis pas compris ! Comme on a remarqué que ma phénoménologie était la seule philosophie ayant également des liens avec la scolastique, comme beaucoup de théologiens ont étudié mes Recherches logiques – mais malheureuse- ment pas les ouvrages ultérieurs – on a prétendu que j’avais commencé par embrasser la religion avant de rechuter dans l’incroyance !
« En dépit de tout, il m’est arrivé de croire – et aujourd’hui c’est plus qu’une croyance, aujourd’hui c’est un savoir – que c’est précisément ma phénoménologie, et elle seule, qui est la philosophie dont l’Église puisse faire usage, car elle converge avec le thomisme et étend la philosophie thomiste. Pourquoi l’Église tient-elle au thomisme avec tant de rigidité ? Si l’Église est vivante, alors elle doit poursuivre son développement aussi dans la phénoménologie. La Parole de Dieu est toujours la même : elle est éternelle. Mais son interprétation philoso- phique est dépendante de personnes particulières, vivant à une cer- taine époque. Elle est donc relative. Songez-y : Thomas était précédé par Aristote, le grand païen ; il a construit sur sa base. Thomas était lui- même un esprit particulièrement brillant et productif, et c’est de façon autonome qu’il a poursuivi son travail. Mais rien n’est aussi stérile que le néo-thomisme (Husserl n’avait en particulier rien de bon à dire des néo-thomistes français). Il n’a que Thomas pour base et c’est pourquoi il finit par se pétrifier. Il faudra bien un jour que la philosophie catholique croisse au-delà de tout cela.
« J’ai une tâche, une mission qui m’a été confiée par Dieu. Je dois l’accomplir – c’est ce pourquoi je vis. Cela fait trente-cinq ans main- tenant que je continue quotidiennement et sans interruption à tra- vailler, y compris à de nouvelles choses. Je n’ai pas eu le temps de préparer mes manuscrits pour une publication. À part Fink7, je n’ai pas
7 Eugen Fink devint l’assistant de Husserl à la fin de l’année 1928, avant de devenir son collaborateur à partir de 1930, c’est-à-dire un interlocuteur d’une proximité telle avec la pensée de Husserl que ce dernier alla jusqu’à lui confier la conception et la rédaction de nombreux paragraphes, aussi bien dans le cadre de la reprise des Méditations cartésienne (et notamment la célèbre Sixième Méditation cartésienne) que dans celui de l’élaboration de ce qui devait devenir la
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La religion
eu un seul étudiant depuis quatre ans à qui m’ouvrir. Il m’était alors impossible d’exprimer le fond de ma pensée. J’en ai souffert, mais il n’y avait rien à faire. Et maintenant qu’à soixante-dix ans – soixante- seize à présent – je n’ai pas d’étudiant ni la possibilité d’enseigner, il n’y a pas d’école qui soit susceptible de prolonger mes pensées et de les publier. Le prophète est la bouche de Dieu. Très directement. Il n’enseigne pas ; il ne travaille pas. Il n’a pas de tâche au sens authen- tique et ordinaire ».
Je répondis : « Et pourtant le prophète est aussi un humain, traversé par la mission qu’il a reçue de Dieu. Il ressent dans l’effroi sa faiblesse humaine (Jérémie) et se trouve purifié (Isaïe) ; car en lui la nature aussi est à l’œuvre, pas seulement la vocation et la grâce. Il peut accepter sa tâche ou bien se démettre. Vous êtes un prophète, monsieur le Professeur, car vous avez quelque chose à dire à notre époque. Vous avez une mission pour l’humanité ! »
Husserl : « Ma mission consiste seulement dans la science. C’est avec elle que je veux servir les deux confessions chrétiennes. Peut-être se rendra-t-on compte un jour que parvenu à un certain point, j’ai dû refondre ma pensée et qu’ainsi je suis resté fidèle à moi-même.
« Il y deux groupes parmi mes étudiants – les uns sont les boucs, [56] les autres les agneaux. En ce qui concerne la confession ou la religion, les boucs sont ceux qui veulent me voir tels qu’ils sont eux- mêmes – religieux et confessionnels –, mais non pas fondamentalement libre, délié, objectif, franc et honnête. Les agneaux – et je m’entends assez bien avec eux, qu’ils soient strictement catholiques ou protestants – sont ceux qui m’accordent le droit, eu égard à la religion, d’avoir une personnalité libre, ceux qui me prennent et me considèrent tel que je suis. C’est pourquoi j’ai toujours et depuis si longtemps été dans les meilleurs termes avec eux. Dans les nombreuses années qui se sont écoulées depuis 1916, il n’y a jamais eu la moindre faille dans notre amitié, sœur Adelgundis, parce que vous n’avez jamais cherché à m’attaquer sur la question religieuse ».
Dans la suite de la conversation, il déclara à propos de Wilhelm von Humboldt et du dernier Goethe : « Quelle merveilleuse manière ils avaient, à l’époque, de parler des choses, de façon à la fois profonde et intelligente, et pourtant ni trop profonde ni trop scientifique. C’était une belle manière de philosopher, mais ce n’était pas de la philosophie
Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale. Pour une reconstruction détaillée des années de collaboration de Fink avec Husserl, cf. R. Bruzina, Edmund Husserl & Eugen Fink. Beginnings and Ends in Phenomenology. 1928-1928, New Haven & London, Yale University Press, 2004, chap. 1, p. 1-73.
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
au sens rigoureux du terme. Finalement, c’était de l’expressionisme au meilleur sens du terme. Aujourd’hui, plus personne n’a de manière ni de méthode spirituelle ; tout est bâti sur des sentiments, sur des impulsions et des impressions, sans le moindre fondement en raison ». – AJ : « Pascal ménage une place pour quelque chose qui se situe entre le sentiment et la ratio et qu’il nomme logique du cœur* ». – Husserl : « Oui, c’est excellent de considérer et de juger les choses non pas avec une raison froide mais d’une façon calme et claire, avec le cœur (ce qui, du reste, ne relève pas du sentiment) ».
Décembre 1935
Chez les Husserl pendant une heure. Ils parlèrent avec beaucoup d’animation et de plaisir de l’hospitalité et de la grande compréhension dont ils avaient été l’objet à Prague à l’occasion des conférences8. Puis on me laissa seule avec le maître. J’étais sur le point de partir quand il commença à philosopher et – tandis que nous étions débout – se mit à parler de sa philosophie pendant au moins trois quarts d’heure. Il acheva en disant sobrement : « La vie humaine n’est rien d’autre qu’unchemin vers Dieu. J’essaie d’atteindre ce but sans preuve ni méthode ni soutien théologiques, c’est-à-dire de parvenir à Dieu sans Dieu. Je dois pour ainsi dire éliminer Dieu de mon existence scientifique afin de tracer un chemin qui mène à Dieu pour les gens qui, contrairement à vous, ne reçoivent pas de l’Église la certitude de la foi. Je sais que cette façon de procéder pourrait être dangereuse pour moi si je n’étais pas moi-même un homme profondément lié à Dieu et croyant au Christ ».
Durant les mois de l’hiver 1936, Husserl tomba gravement malade. Il contracta une pleurésie qui fut loin d’être bénigne. Il mit du temps à s’en remettre. Comme je fus tout l’hiver en déplacement pour des conférences, ce n’est qu’à l’occasion de son soixante-dix-septième anniversaire, le 8 avril 1936, que je le revis.
8 avril 1936
C’est d’un air plutôt souffrant, quoique vivant et radieux, qu’il reçut mes félicitations et qu’il s’écria – et avant même que j’aie pu [57] lui parler – avec une ferveur presque juvénile, comme il arrive qu’une joie anticipée la produise : « Vous devez nous accompagner à Rapallo ; nous partons dans huit jours ; le médecin a stipulé que je devais partir pour le Sud pour ma convalescence. Demandez à votre prieure la permission de faire le voyage. J’ai besoin d’une infirmière et d’une
* En français dans le texte. 8 Cf. supra, note 6.
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La religion
étudiante à qui je puisse m’ouvrir. Ce sera un moment merveilleux et je me réjouis d’avance infiniment de ces semaines. Mais vous devez venir ». Le 15 avril 1936, je fis le voyage à Milan par le Saint Gothard en compagnie d’Elli [Elisabeth], la fille de Husserl. Nous arrivâmes à Rapallo dans la soirée du 17.
20 avril 1936
Journée pluvieuse. Conversation à propos de Scheler et de Heidegger. Husserl : « Je ne suis que le père de la phénoménologie. On prétend (les néo-scolastiques) que je suis resté bloqué. Mais quant aux néo-scolastiques – ne le répétez à personne – je ne connais de première main que le travail de traduction qu’Edith Stein a réalisé du De veritate9 ; mais je l’ai également mis de côté parce que je ne veux pas emprunter d’autre chemin que le mien. Il m’a fallu des années pour comprendre que j’étais conduit. La philosophie non plus, je ne l’ai jamais vraiment étudiée, mais plutôt les mathématiques et les sciences naturelles. Face à l’absolu et à la Révélation, je ne reste pas plus sur place que ne le fait la scolastique ».
Au moment du thé, il parla de son travail, c’est-à-dire de ce qui l’occupait en ce moment. Il appelait cela « une étape préliminaire en direction de l’œuvre de ma vie ». Il dit qu’il y a travaillé sans répit des journées entières sans jamais avoir pris un dimanche ou un jour férié de temps libre. Nous nous sommes mis d’accord sur le fait qu’il a eu tort.
Après le thé, promenade avec Husserl, dont la marche n’était pas très assurée et qui accepta de se laisser conduire. Il me dit avec tristesse : « J’ai perdu ma patrie ; je suis un proscrit. La philosophie authentique est la même chose que l’auto-réflexion religieuse ».
Puis nous parlâmes de Guardini, dont il estimait grandement l’ouvrage sur Dostoievski10. Guardini compte parmi les auteurs chré- tiens qu’il admire et avec lesquels il se sent intérieurement lié. Il a lu son ouvrage Der Herr [Le Seigneur]11 avec grand intérêt. Au contraire, il rejette vivement Theodor Haecker. Après le dîner, nous discutons du concept de génie. Husserl est disposé à accepter aussi l’esprit des- tructeur comme génial, mais il dénie par ailleurs le génie à la plupart
9 C’est à partir de 1926 qu’encouragée par le père Erich Przywara, Edith Stein s’attelle à la traduction allemande des Quaestiones disputatae de veritate de saint Thomas, premier acte de la confrontation qu’elle mènera patiemment entre la philosophie thomiste et la phénoménologie.
10 R. Guardini, L’Univers religieux de Dostoïevski [1932], trad. par H. Engelmann et R. Givord, Paris, Seuil, 1947.11 R. Guardini, Le Seigneur : méditations sur la personne et la vie de Jésus-Christ (1936), trad. par le R. P. Lorson, Paris, Alsatia, 1945.
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
des saints. C’était comme une sorte de révolte en lui, qui m’a étonnée d’autant plus qu’il avait déclaré l’après-midi même qu’il aimerait beaucoup lire une vie de saint bien écrite. Sur sa demande, je lui donnai Byzantinisches Christentum [Le Christianisme byzantin] de Hugo Ball12, qui est bien meilleur que bien des hagiographies.
21 avril 1936
Ce matin, alors que je revenais de l’Église comme d’habitude, Husserl vint à ma rencontre dans le jardin et me déclara : « Je me suis assis au soleil et j’ai lu le Nouveau Testament ». Il me montra alors l’exemplaire qui avait appartenu à Wolfgang, son fils qui était mort au combat. Avec un sourire, il ajouta : « Ainsi, j’ai été éclairé par un dou- ble soleil ».
[58] Au dîner, conversation à propos de l’Inquisition, des ordres religieux, d’Ignace de Loyola. Débat autour de l’ouvrage de Hugo Ball. Husserl, dont l’idéal de vie est la sage modération des Stoïciens, rejette de la façon la plus vive la brusquerie immodérée et la rigueur ardente, sans compromis, des martyrs byzantins.
26 avril 1936
Au cours du dîner, où, pour notre plus grand plaisir, il mangea avec appétit, Husserl fut très animé. L’achat de lunettes sombres avait probablement changé ses dispositions physiques et mentales. Il évo- qua de façon détaillée son maître Franz Brentano. Bien qu’il se fût effectivement marié alors qu’il était prêtre, il n’en est pas moins resté si profondément prêtre et catholique en son for intérieur, qu’il s’en est un jour violemment pris à Husserl alors que ce dernier avait soutenu que le culte des saints était de l’idolâtrie. C’est avec l’aval de Brentano que Husserl a donné une série de cours sur les preuves de Lotze en faveur de l’existence de Dieu. À l’exception de lui-même, Aristote et Thomas étaient les seuls philosophes dont Brentano reconnaissait la validité.
Husserl ne cessait de répéter qu’il portait Guardini en haute estime. Il affirma aujourd’hui que dans son livre Spiegel und Gleichnis13, que je lui avais offert, il s’accordait mot pour mot avec Hedwig Conrad- Martius. De nouveau, il rejeta Theodor Haecker en lui reprochant son
12 H. Ball, Byzantinisches Christentum : Drei Heiligenleben, Munich-Leipzig, Duncker & Humblot, 1923.
13 R. Guardini, Im Spiegel und Glechnis – Bilder und Gedanken, Mayence, Mathias Grünewald Verlag, 1932.335
La religion
manque de créativité ; quoi qu’il en soit, il lui porte moins d’intérêt qu’à Guardini.
Dans la soirée, nous échangeâmes encore longtemps à propos du symbolisme et de l’exégèse historique et génétique de la Bible. Puis Husserl s’étendit assez longuement (jusqu’à 23h) sur des aspects de ce qu’il nommait l’eschatologie statique de notre Terre : « Séparée de Dieu (l’infini), la finitude aspire à retourner à l’infini. La grâce est la liberté de Dieu ». Husserl défendit la conception selon laquelle ce n’est qu’en un combat constant que l’homme s’approche de son Dieu, de l’infini. En pratique, cela se produit sans le concours de la grâce. Si donc l’homme a assurément besoin de Dieu, Dieu a également besoin du monde et des humains. Je l’ai contredit sur ce point. Sans solution ni accord, nous nous séparâmes tard ce soir-là – quelque peu chagrinés et attristés de n’être pas parvenus à nous entendre.
*
Les dernières années d’Edmund Husserl (1936-1938)
[129] Été 1936
Après leur retour de Rapallo, les Husserl restèrent tout l’été et jusque tard dans l’automne à Kappel, près de Neustadt (en Forêt- Noire). L’atmosphère y était très apaisée et remplie d’une grande bienveillance envers les Husserl. Avec la délicatesse de sa sensibilité, Husserl a réagi très vivement à toute l’hostilité à l’égard des Juifs qui se développait à cette époque. Cet été là, il travailla très intensément au commencement d’un nouvel ouvrage dont les prolégomènes avaient récemment paru à Belgrade14 (un éditeur allemand n’avait plus le droit d’accepter des ouvrages de Husserl). Son état était variable. L’isolement rural du village d’altitude, le vaste paysage de la Forêt- Noire qui, ici particulièrement, prend l’apparence d’un plateau, avec ses larges panoramas et la chaîne des Alpes qui brille à l’horizon les jours de foehn – tout cela fit du bien à son âme qui devenait très émotive. Je crois que le paysage morave de sa jeunesse se dressait ainsi devant lui. Il ne cessait de revenir sur sa parenté généalogique avec Adalbert Stifter et Rainer Maria Rilke. L’air frais et fort de la montagne (Kappel se situe entre 900 et 1000 mètres d’altitude) stimula sa productivité. Parfois, une véritable angoisse semblait le saisir à l’idée
14 Il s’agit des deux premières parties de l’ouvrage que nous connaissons aujourd’hui sous le titre La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, publiées initialement par Arthur Liebert à Belgrade dans le premier numéro de la revue Philosophia (1936).
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
qu’il pourrait n’être plus capable d’achever son ouvrage. Puis, il se remettait au travail, fiévreusement et sans répit, dans sa chambre aux fenêtres fermées, et il était impossible d’obtenir qu’il sortît pour se promener. Mme Husserl m’invita à leur rendre visite quelques jours afin de lui permettre de se détendre brièvement. Et de fait, il fut quelque peu distrait par ma présence et contraint de sortir marcher avec moi ; à cette occasion, il rompit son profond silence et recom- mença à parler. Mais lors des repas, en revanche, il fut la plupart du temps spirituellement distant et bien plus silencieux que d’habitude ; il semblait, d’un côté, oppressé par des pensées et des préoccupations bien lourdes, mais, d’un autre, profondément ému par des images intérieures.
Je me souviens de deux longues promenades que nous fîmes tous les deux. Il parla longuement de son Allemagne bien-aimée ainsi que de la haine imméritée qui s’est abattue sur les Juifs allemands comme un horrible flot d’ordures. Cela faisait profondément souffrir Husserl car il était allemand du fond de son être. Tout cela lui était incon- cevable. Nous étions ensemble au cimetière de Kappel, et il me raconta qu’il avait lui-même choisi une tombe ici comme lieu de son dernier repos. Il espérait pouvoir dormir ici en paix jusqu’à la résur-rection. Pendant la promenade, il dit :
[130] « Ces derniers jours, j’ai reçu d’Amérique un journal dans lequel un Jésuite – donc l’un des vôtres, sœur Adelgundis – m’a pré- senté comme un philosophe chrétien. Je suis consterné par cette initia- tive précipitée et excessivement zélée, dont je ne savais rien. Comment peut-on faire une chose pareille sans me poser la question ?! Je ne suis pas un philosophe chrétien. S’il vous plaît, veillez à ce qu’après ma mort on ne me fasse pas passer pour tel. Je vous ai déjà souvent dit que ma philosophie, la phénoménologie, est censée n’être rien d’autre qu’un chemin, une méthode, destinée à montrer justement à ceux qui se sont éloignés du christianisme et des églises chrétiennes le chemin qui reconduit à Dieu ».
23 mars 1937
Husserl : « Comment le christianisme, considéré comme science, contribue-t-il à la fondation ? Il porte en lui l’évidence – non pas, bien sûr, une évidence absolue toujours et partout. Mais nous devons égale- ment nous efforcer de reconnaître les évidences relatives. Sinon, nous dissolvons la vie ; sinon, nous détruisons la vie chrétienne, qui porte pourtant en elle-même l’évidence en faveur de sa crédibilité. Il ne fait aucun doute que nous pouvons également approcher le christianisme par les moyens de la science, et c’est précisément ce qu’ont fait la
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La religion
scolastique, le droit canon et l’administration ecclésiale – mais plus important que tout cela, il y a la vie vivante et dans ce domaine, l’évi- dence relative est acceptée sans difficulté. Y a-t-il, dans la vie religieuse, évidence plus assurée et plus authentique que la prière ? Naturelle- ment pas le babillage ! Et pourtant, la prière ne relève pas de l’évidence ultime, absolue. Il en va de même pour la science. La source de toutes ses erreurs dans les trois derniers siècles – et même la scolastique n’y échappe pas – fut précisément qu’en raison d’un fort scepticisme, elle a perdu le sol du seul étant véritable ».
8 avril 1937
Entretemps, Husserl s’est trouvé tout à fait isolé. Car le national- socialisme avait veillé à ce que le cercle de ses amis se rétrécisse tou- jours davantage et que la science officielle prenne elle aussi ses dis- tances avec lui. Lorsque je suis venue lui souhaiter son soixante-dix- huitième anniversaire, il était seul. Nous avons bien discuté :
« Lorsque le christianisme, c’est-à-dire l’Église, a adopté la philosophie grecque (Aristote), il s’est jeté dans un conflit désastreux, impossible à résoudre. Car le résultat fut que la philosophia perennis et revelata [la philosophie éternelle et révélée]15 et la philosophie autonome en vinrent à s’opposer l’une à l’autre. Lorsque le bon Dieu créa le monde, il a également créé la philosophie (un doux sourire plein d’humour accompagna ces mots), et elle n’était certainement pas mauvaise, mais bonne. Lorsqu’on pratique la recherche et qu’on pense dans la foi et de façon religieuse – et tout philosophe est religieux – lorsqu’on n’accepte pas sans plus la vérité révélée mais qu’on en fait également l’objet de son enquête, oui, lorsqu’on s’expose soi-même à l’“enfer d’une skepsis totale” dans le but de fonder la vérité de façon téléologique – alors les scolastiques [131] refusent de suivre et seuls les néo-scolastiques sentent qu’il leur faut aller au-delà de Thomas (il est certain que Thomas, c’était quelque chose de très impressionnant, un phénomène colossal).
« Mais les néo-scolastiques ont peur de se détourner de toute révé- lation, des dogmes, de Dieu lui-même – et même si c’est seulement en pensée (de façon hypothétique). Dans ma réduction phénoménologique, je souhaite seulement rassembler toutes les philosophies et les religions au moyen d’une méthode de connaissance universellement valide. L’ontologisme est une doctrine fallacieuse et extrêmement dan- gereuse. Les néo-scolastiques étaient d’accord avec moi à l’époque où j’en étais là. Mais plus tard, ils n’ont pas compris que c’était seulement
15 Nous corrigeons ici le texte original, qui écrit relevata. 338
Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
une station sur mon chemin. On abstrait l’être pur et simple et l’on met hors-jeu la conscience dans laquelle seule, pourtant, l’être devient et demeure vivant. La matière elle-même est quelque chose de spirituel ; c’est seulement qu’elle se tient au degré le plus bas de l’ordre spirituel ».
Durant l’été, les Husserl ont été contraints, pour des « raisons raciales », de quitter leur cher appartement au deuxième étage du 40 Lorettostrasse, où ils vécurent heureux de nombreuses années et où le grand et magnifique bureau du maître nous semblait une sorte de temple, lié précisément à ce lieu. Ils y ont vécu exactement vingt ans. Auparavant, ils avaient vécu dans Bayernstrasse. L’arrière des deux immeubles se font face. C’est là que j’ai rencontré Husserl pour la première fois, en 1916. Les choses se sont passées ainsi : un jour, je reçus une carte postale manuscrite de sa part m’invitant à lui rendre visite dans son appartement pour récupérer quelques ouvrages philosophiques qu’une de ses étudiantes m’avait légués dans son testament. Dans la grande bibliothèque de son étudiante décédée, Husserl avait lui-même choisi les livres pour moi qui étais une étudiante de premier semestre : l’Introduction à la philosophie de Windelband, l’Esquisse de Paulsen16 et une anthologie (Reclam).
Le déménagement de l’été 1937 ne fut pas une mauvaise chose et j’ai souvent eu l’occasion d’admirer la sagesse de la Providence qui a accordé au maître, pour la dernière station de son chemin terrestre, une si jolie maison, à mi-pente, au 6 Schöneckstrasse (la maison Faist). La maison ressemblait presque à une rotonde ; où qu’on se tînt, on pou- vait jouir des plus belles vues de chaque côté. Depuis la rue, on franchit une petite passerelle, au niveau du sol et qui conduit à l’appartement, lequel était fait d’un petit nombre de très grandes pièces. Une terrasse spacieuse, s’étendant sans interruption des trois côtés de la maison, relie les pièces les unes aux autres. D’ici, on peut profiter d’une vue indescriptible sur la ville tout entière jusqu’au Kaiserstuhl et aux Vosges ; on devine même le lit du Rhin entre les montagnes.
Tandis que Mme Husserl s’occupait du déménagement, son mari partit pour deux semaines environ à Breitnau, près de Hinterzarten (en Forêt-Noire). Il appréciait ce lieu perché à 1000 mètres d’altitude pour son isolement et son caractère. [132] La propriétaire de l’auberge « Zum Kreuz », une femme qui appréciait les Husserl depuis de nombreuses années, n’a pas hésité à l’accueillir de nouveau, même en 1937. Mais elle dut le faire en secret et Husserl prenait ses repas seul, dans
16 W. Windelband, Einleitung in die Philosophie. Grundriß der philosophischen Wissenschaften, Bd. 1., Tübingen, 1914. La référence à Paulsen est incertaine.
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La religion
une pièce adjacente. Je lui ai rendu visite par une magnifique journée d’été. Avec une joie sereine, il vint me chercher à la descente du bus et nous passâmes la journée ensemble, jusqu’au soir. La plupart du temps, nous étions dehors. La vue des prairies en fleurs et des champs pleins de fruits le remplissait d’une joie mélancolique. L’époque et tout ce qui se passait en Allemagne l’oppressaient énormément. Il s’atta- chait d’autant plus fortement à la loyauté et aux sentiments du petit nombre des vieux amis qu’il avait encore. De façon bien compré- hensible, il craignait les personnes qu’il ne connaissait pas. À la mi- journée, nous avons visité l’église de Breitnau, qui se trouve au milieu du cimetière, entourée d’un muret blanc. Nous avons remonté et descendu les allées entre les tombes, en faisant souvent des pauses. Husserl regardait au loin, pensif ; son âme était assombrie par la tris- tesse.
Avec calme mais non sans peine, il me raconta qu’il avait été invité en France pour présider le congrès Descartes17, mais que le ministre de la culture, [Bernhard] Rust, lui avait refusé la permission de voyager, pour la raison que Husserl n’était pas en mesure de représenter la philosophie allemande à l’étranger. C’est pourquoi Rust avait suggéré pour cette tâche le professeur [Ernst] Krieck, de Heidelberg. Du reste, Krieck venait tout juste de publier sur Husserl un article affligeant, et même lamentable, pour la nouvelle Brockhaus18, ce que nous avons tous trouvé extrêmement blessant, pour ne pas dire abject. Bien que nous ayons tenté de le cacher à Husserl, il a fini par l’apprendre un jour de quelqu’un d’autre. Il souffrait profondément de la façon dont l’Allemagne le traitait à présent, après qu’il lui avait consacré toute son énergie et tout son travail. Même le fait que le poste de président du congrès Descartes demeura vacant (puisque la France a naturellement rejeté la proposition du professeur Krieck) ne put venir à bout de son humeur maussade. « Voyez-vous, sœur Adelgundis, mes cendres elles-mêmes ne seront pas dignes de reposer dans la terre allemande ». Et, tout en jetant vers les tombes un regard qui, pour la seule et unique fois, n’était pas tout à fait dépourvu d’amertume : « Même ici, il m’est impossible de trouver la paix. Vous voyez à quel point l’Allemagne en est déjà arrivée ! Peut-être que même ici, dans ce cimetière de village, des fanatiques profaneraient ma tombe s’ils venaient à la trouver ».
17 Il s’agit du IXe Congrès International de Philosophie, qui eut lieu à Paris du 31 juillet au 6 août 1937, où furent données plus de 300 communications et dont les actes ont été publiés quelques mois plus tard par l’éditeur Hermann, en 12 volumes.
18 Il s’agit de la Brockhaus Enzyklopädie [Encyclopédie Brockhaus], qui connaît entre 1928 et 1935 sa quinzième édition (en vingt volumes, un supplément et un atlas), sous le titre Der Groβe Brockhaus.340
Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
Husserl fut très fatigué cet après-midi-là et nous avons dîné dans le jardin de la petite ferme où il séjournait. Ce jour-là, je ne parvins pas à rehausser son humeur. Nous avons évoqué Stifter, son compatriote, qu’il aimait profondément et dont il partageait tellement la dignité noble et tranquille. Durant la dernière année de sa vie, il relut Stifter avec plaisir et il parlait volontiers de ce qu’il avait lu. Il se trouve que Witiko fut le dernier livre que Husserl ait lu19.
Husserl n’aura pas eu l’occasion de profiter longtemps des condi- tions de travail favorables offertes par sa nouvelle maison. Le 10 août 1937, les Husserl fêtèrent [133] en toute discrétion leur cinquantième anniversaire de mariage. C’était leur vœu exprès que personne ne le sache, pas même dans le cercle de leurs amis proches. Tôt le matin, alors qu’il s’habillait dans sa salle de bain, Husserl glissa et, en tombant, se fit manifestement une blessure interne. Les médecins estiment que c’est cette chute qui sema les germes de la maladie qui devait l’emporter. Il contracta une pleurésie exsudative qui, bien qu’elle ait été parfois interrompue par les brèves améliorations d’une santé chancelante, ne cessa de l’épuiser. Elle devint une maladie inhabituellement longue, douloureuse et pénible, qui dura huit mois.
Le docteur Otto, le vieux médecin de famille qui le traitait, déclara qu’il n’avait jamais rencontré, dans ses nombreuses années de prati- que, un cas tel que celui-ci. D’un point de vue médical, le patient n’aurait pas dû pouvoir vivre, c’est-à-dire exister, jusqu’en avril 1938. Il s’alimenta de moins en moins. La fièvre variait mais ne cessait de consumer les forces et la substance de son corps. Deux exsudats sévères se formèrent, qu’il fallut ponctionner. Puisque, à la demande de Husserl, je prenais parfois en charge ses soins infirmiers, j’ai également aidé à la réalisation d’une ponction : il y avait quelque chose de bouleversant dans la souffrance silencieuse du patient. Pour le reste également, Husserl se plaignait fort peu et se satisfaisait de tout, à l’exception du fait qu’il était presque impossible de le faire manger et que toute tentative pour l’en persuader l’agaçait. Son corps fondit mais son esprit n’en poursuivit pas moins, incontesté, la vie rigoureuse qui était la sienne. On avait parfois l’impression que seul son esprit était encore là. Sa vie était réellement une énigme pour les médecins. Quoi qu’il en soit, elle défiait toute expertise médicale. L’esprit ne cessait d’être actif et dispensait sa richesse.
19 A. Stifter, Witiko, 3 vol., 1865-1867.
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La religion
16 septembre 1937
À mon arrivée, Husserl était levé. Parfois, lorsqu’il se sentait bien, il se levait dans la soirée. Nous avons dîné l’un à côté de l’autre dans son bureau. Il tenait ma main dans la sienne pendant la conversation. Dehors, c’était l’une de ces rares belles journées de début d’automne qui s’achevait. Tout était tranquille. Le soleil descendait lentement derrière les Vosges. Magnifique et solennelle, la silhouette de la cathé- drale se dressait dans la lumière dorée du soir, au-dessus du labyrinthe gris et plusieurs fois centenaire des toits de la ville, cette ville qui lui était si chère. La lumière du soir brillait dans ses yeux. Ils étaient complètement absorbés dans la vue de la chaîne des montagnes qui luisait doucement à l’horizon et de la ville à ses pieds. C’est alors qu’il rompit le silence profond qui s’était prolongé longtemps entre nous. Sans détourner le regard de la cathédrale, il dit de façon douce et pénétrante :
« Je n’imaginais pas que mourir fût si difficile. Je me suis efforcé, ma vie durant, de me débarrasser de toute vanité, et après avoir tracé mon propre chemin, maintenant que je suis si complètement conscient de la responsabilité de ma tâche, maintenant que dans mes conférences récentes à Vienne [134] et à Prague20, puis dans mon dernier écrit, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Bel- grade, 1936), je suis sorti de ma coquille pour la première fois, de façon complètement spontanée, et suis parvenu à accomplir un petit com- mencement, maintenant il faut que je m’interrompe et que je laisse ma tâche inachevée. Maintenant même, alors que je suis fini, je sais que je commence à nouveau, parce qu’être fini signifie recommencer.
« Et j’imaginais que ce serait si magnifique quand j’aurais accompli ma tâche, ma tâche pour le monde, et que par la phénoménologie j’aurais montré aux hommes une nouvelle manière d’être responsable afin de les libérer de leur vanité et de leur ego. Mon Dieu ! depuis ma jeunesse, je me suis réellement battu contre les vanités et, parvenu en ce point, je m’en serais débarrassé presque complètement, y compris de la vanité professionnelle sans laquelle une personne jeune ne peut pas travailler : être honoré et admiré par mes étudiants. Oui, maintenant, quelques minutes avant de mourir, je me serais presque consacré complètement au Nouveau Testament et je n’aurais lu que ce livre. Quel beau crépuscule de vie ç’eût été ! Et après avoir achevé ma tâche impérative, voici quel aurait finalement été mon sentiment : main- tenant je puis faire ce par quoi je me connais moi-même. Personne ne peut se connaître vraiment soi-même sans lire la Bible.
20 Cf. supra, note 6.
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
« Je considère que votre tâche, ma chère enfant, consiste en particulier – ô, puissiez-vous vous y tenir ! – à gagner dans l’amour les âmes des jeunes gens à l’amour, et à les protéger des grands dangers qui menacent l’Église : de la vanité stérile et du formalisme rigide. Pro- mettez-moi de ne jamais dire quelque chose seulement parce que d’autres l’ont dit. Les grandes, les saintes prières de l’Église sont en danger constant d’être vidées de leur contenu faute d’être alimentées par une vie personnelle. L’Église rejettera mon œuvre – peut-être pas la jeunesse dans l’Église, vos amis – parce qu’elle voit en moi le plus grand ennemi de la scolastique, ou du moins de la néo-scolastique ». Puis avec un sourire tranquille et ironique, il ajouta : « Oui, Thomas, je le révère – mais il n’était pas non plus un néo-scolastique ».
Pendant les mois d’hiver, il diminua visiblement. En mars, son état devint si sérieux que je passai souvent les nuits à veiller à son chevet. Il dormait beaucoup et demeurait dans un demi-sommeil, sans qu’on pût jamais dire qu’il eût totalement perdu connaissance. Souvent, il semblait pris dans des conversations avec lui-même ou bien avec un interlocuteur invisible. Le plus souvent, quand j’arrivais en début de soirée, il était dans un demi-sommeil, et je demeurais assise en silence, sans mouvement, à côté de son lit jusqu’à ce qu’il se réveille. Alors à chaque fois, une grande joie se peignait sur ses traits, qui devenaient de jour en jour plus transfigurés et spirituels. Ses lèvres formaient toujours un mot de remerciement, d’amitié. Il aspirait à présent à exprimer cela ouvertement, tandis qu’à l’époque où il était en meil- leure santé, il ne le faisait que rarement et seulement dans des occa- sions exceptionnelles.
[135] Je me souviens que durant ces jours, puisqu’il me parlait parfois de sa jeunesse, il m’a rappelé la devise de l’orphelinat franconien à Halle. Il le fit peut-être en référence aux premières et difficiles années de sa carrière scientifique, puisque cette devise devant laquelle il est si souvent passé avait tant signifié pour lui : « Les adolescents se fatiguent et s’épuisent, les jeunes ne font que chanceler, mais ceux qui espèrent en Yahvé renouvellent leur force, ils déploient leurs ailes comme des aigles, ils courent sans s’épuiser, ils marchent sans se fatiguer » (Is, 40, 30 sqq.).
16-17 mars 1938
Pendant ma garde de nuit, nous avons eu la conversation suivante, que je retranscrivis immédiatement la nuit même. Il me sembla qu’il obéissait à des lois qui relevaient déjà d’un autre monde. Sans introduction ni référence, il commença soudainement : « Avant tout commencement, il y a toujours l’ego, qui est, pense et cherche des relations
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La religion
dans le passé, le présent et le futur. Mais tel est précisément le problème difficile : qu’y avait-il avant le commencement ? »
Ces dernières conversations n’étaient plus celles du phénoméno- logue qui se sentait appelé à accomplir une tâche pour le monde, mais celles du professeur aimé et de l’ami qui s’en allait et qui paraîtrait bientôt devant la face de Dieu. Comme je souhaitais voir son âme délivrée de tout trouble et détournée de toute contingence extérieure ! Je répondis donc : « Avant le commencement, il y a Dieu – comme le dit Jean : “Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu” ». – Husserl : « Oui, tel est justement le problème qu’on ne peut résoudre que petit à petit ».
Après un moment, il continua pensivement : « Dans l’étude de la philosophie, les Présocratiques sont infiniment importants. Veillez donc à ce qu’ils soient lus. Aristote dit : on commence avec l’étant ; la séparation de l’épistèmè et de la doxa advient avec la découverte créative de l’étant. – La philosophie est la volonté passionnée d’atteindre la connaissance de l’étant. Ce que j’ai écrit dans mon livre est très difficile. Toute philosophie est philosophie du commencement, philosophie de la vie et de la mort. Toujours et encore, nous recommençons depuis le début, et nous le faisons de plus en plus. Ma philosophie s’est toujours efforcée de s’éloigner de la subjectivité en direction de l’étant ». Envi- ron une heure après, comme absorbé dans sa pensée, il dit : « Tout bien réfléchi, c’est toujours l’ego que nous posons, non pas une chose, un arbre ou une maison ».
Puis il s’assoupit de nouveau. Tandis que je repensais à ses paroles, il me revint que dans l’une de nos récentes conversations, nous avions parlé de ses leçons philosophiques. Je lui avais alors posé la question qui m’avait si souvent taraudée quand j’étais étudiante : « Pourquoi n’avez-vous jamais parlé de Dieu avec nous ? Vous savez, je L’avais perdu à l’époque et je Le cherchais dans la philosophie. De leçon en leçon, j’attendais de Le trouver par le moyen de votre philosophie ». Il m’avait répondu : « Ma pauvre enfant, comme je vous ai déçue, et quelle responsabilité [136] je dois endosser de n’avoir pu vous donner ce que vous cherchiez. Je n’ai jamais présenté quoi que ce soit d’achevé dans mes leçons ; je n’ai jamais philosophé que sur ce qui me mettait en mouvement. À présent, je serais finalement allé assez loin pour tenir des leçons qui pourraient vraiment offrir quelque chose aux jeunes gens, mais c’est trop tard maintenant ».
14 avril 1938, Jeudi Saint
Durant les deux dernières semaines, il a fallu qu’une infirmière s’installe en service constant. Kläre Immisch, une infirmière de la
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
Croix-Rouge, m’a rapporté la conversation suivante, qui se rattache à une lettre de la fille de Husserl, Elli Rosenberg, qui était arrivée d’Amérique. À deux heures et demie de l’après-midi, il dit : « Papa a commencé son centième semestre de travail (ce qui correspond de fait à peu près à l’ampleur de la carrière d’enseignement académique de Husserl), et on lui a accordé de nouvelles promotions. Une nouvelle période de travail productif commence, qui promet des connaissances essentiellement nouvelles pour les deux prochaines années. Bien entendu, le travail productif s’approchera ensuite graduellement de sa fin. Chacun de ceux qui ont vécu ces dernières années avec moi dans un esprit de continuité saura que ce qui s’est joué en moi n’était pas qu’un événement vain. Cela aura et aura eu lieu : la vie et la mort, l’aspiration ultime de ma philosophie. J’ai vécu en philosophe et je veux essayer de mourir en philosophe. Ce qu’il m’a été donné de créer et ce qui peut m’être encore accordé se trouve entre les mains de Dieu ».
Tout cela fut prononcé comme un monologue après son réveil, et comme s’il voulait prolonger à voix haute et de façon audible pour un cercle d’auditeurs ce qu’il avait vu et pensé pendant son sommeil. Il y avait assurément une logique dans ces phrases, même s’il s’agissait d’une logique entièrement différente de celle qu’Edmund Husserl employait d’habitude avec tant de maîtrise et de précision. Puis il demeura silencieux un moment et il sembla que son âme était revenue de nouveau à son corps depuis l’autre côté. Lorsqu’il remarqua l’infir- mière qui se tenait auprès de son lit, il demanda, en référence à sa mort qu’il sentait probablement approcher : « Est-il possible aussi de bien décéder ? » – L’infirmière : « Oui, dans une paix complète ». – Husserl : « Comment est-ce possible ? » – L’infirmière : « En Dieu ». – Husserl : « Vous ne devez pas penser que j’ai peur de la douleur, mais elle me sépare de Dieu ».
Comme il a dû souffrir à l’idée torturante de n’être pas capable de mener sa mission à son terme, de porter en lui une nouvelle œuvre philosophique, une œuvre à venir, de la voir en idée et pourtant de n’avoir plus la force de l’élaborer ! Jusqu’à cet instant, sa vie, sa souffrance et sa préparation à la mort avaient porté le sceau d’un style de vie d’une dignité antique. De fait, on aurait aisément pu dire qu’il faisait face à la mort tel Socrate, seul et sans crainte, que seul ce qui arrivait dans sa mère-patrie l’oppressait lourdement. Mais à présent, le cours de sa vie prit un virage d’une douceur imperceptible, d’une façon d’abord tâtonnante, puis avec toujours plus d’assurance et de clarté, [137] en direction du royaume de la pensée et de la foi chrétiennes. L’infirmière, qui sut se frayer un accès à cette grande âme avec un tact extraordinaire, lui récitait de mémoire le vingt-deuxième
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La religion
Psaume dans la traduction de Luther : « Le Seigneur est mon berger ». Au moment où l’infirmière Kläre atteignait les mots : « Passerais-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal car Tu es près de moi », Husserl dit : « Oui, c’est cela, c’est bien ce que je crois. Il devrait être près de moi, mais je ne Le sens pas ». Après quoi, l’infirmière lui récita le cantique : « So nimm denn meine Hände und führe mich […] Du führst mich doch zum Ziele, auch durch die Nacht » [« Prends-moi donc par la main et conduis-moi […] Tu me conduis au but même à travers la nuit »]21. – Husserl : « Oui, c’est ainsi. Que pourrais-je encore vouloir et sentir ? Vous devez maintenant prier pour moi ».
Ce Jeudi Saint, vers 21 heures, il dit à sa femme : « Dieu m’a pris en grâce. Maintenant, il m’a autorisé à mourir ». De façon tout à fait signi- ficative, il avait adressé ces mots qui émanaient d’un amour conjugal authentique à celle qui avait été sa compagne loyale cinquante années durant. Au cours d’une longue et belle conversation que nous avons eue, elle à mon bras tandis que nous marchions sur la terrasse qui donnait sur la pièce du malade, elle m’avait confié : « Dans notre mariage, je n’ai voulu être que la dalle sur laquelle il marche ». Voilà comment cette femme d’esprit et de caractère résumait la tâche de sa vie aux côtés de ce grand homme.
À partir de ce Jeudi Saint, Husserl ne dit plus un seul mot de son travail philosophique, qui avait pourtant occupé ses pensées tout au long de ces derniers mois. À quel point sa vie entière avait été soumise à la mission confiée par un pouvoir supérieur se révélait seulement alors qu’il allait mourir. À présent, il se sentait enfin déchargé et délivré de sa tâche.
Dans les brefs moments qui lui ont encore été donnés avant sa fin dernière, son regard était tourné exclusivement vers Dieu et vers les cieux. C’est à présent qu’on voyait à quel point il s’était toujours tenu dans la grâce, à quel point son âme avait vécu avec le Christ dans un lien intime et profond, même s’il avait recouvert et dissimulé la dimension religieuse dans son existence.
15 avril 1938, Vendredi Saint
L’ultime conversation, l’adieu. Ce matin, à son réveil, sa femme lui dit : « Aujourd’hui, c’est Vendredi Saint ». – Husserl : « Quel grand jour, le Vendredi Saint ! Oui, le Christ nous a tous pardonnés ». Il passa la journée entière à dormir, pour l’essentiel de façon peu profonde,
21 Célèbre cantique de Julie Katharina von Hausmann, extrait de Maiblumen: Lieder einer Stillen im Lande, 4. Auflage, Bd. I, Berlin, Eduard Beck, 1862, p. 66-67.
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
dans cet étrange demi-sommeil propre aux mourants, puisque l’âme ne cesse de faire des allers-et-retours entre deux mondes.
J’arrive en soirée. Comme je me tiens à son chevet avec Mme Husserl, il lève le bras. Un sourire de reconnaissance anime ses traits. Le moindre mouvement lui cause une souffrance visible. Il n’en saisit pas moins ma main, l’embrasse avec sa galanterie caractéristique et la garde dans la sienne.
Alors que nous sommes seuls, il demande, avec une grande difficulté à respirer, à être soutenu, [138] puis il demeura assis, appuyé sur mes bras. Un grand silence s’installe jusqu’à ce qu’il dise doucement, comme dans une plainte : « Nous avons vivement demandé à Dieu qu’il nous permette de mourir. À présent, il nous a accordé cette permission. Mais quelle grande déception d’être toujours en vie ». J’essaie de lui communiquer la forte espérance du chrétien en lui disant : « Tel le Christ sur la croix, vous devez vous aussi souffrir, et aujourd’hui encore, jusqu’à la fin ». Ce à quoi il répond, avec une conviction profonde et un grand sérieux – on aurait dit un « Amen » – : « Oui ». Puisque je le vois plein d’agitation intérieure et d’angoisse sans être capable de parler, je lui dis : « Dieu est bon ; oui, Dieu est si bon ». – Husserl : « Dieu est bon, oui, mais si incompréhensible. C’est maintenant une grande épreuve pour nous ».
Puis il semble chercher quelque chose. Avant même qu’il continue à parler, ses mains bougent tandis que l’expression de son visage était celle d’une concentration profonde, comme s’il ne cessait de prier sans parole. Finalement, illustrant de ses mains les mots qu’il cherchait, il dit : « Deux mouvements se cherchent constamment l’un l’autre, se trouvent et se cherchent à nouveau ». Je tente d’élever ses mots dans la dimension surnaturelle et de leur donner un sens chrétien : « Oui, le Ciel et la Terre se rencontrent en Jésus. Dans le Christ, Dieu s’est approché de l’homme ». – Husserl (avec animation) : « Oui, c’est cela. Il est l’analogie entre… ». Comme il cherche ses mots et qu’il est visiblement tourmenté par le fait de ne pas parvenir à les trouver, j’essaie encore de mener à son terme la ligne de pensée qui avait commencé : « Oui, Jésus s’est fait l’analogie entre Dieu et nous autres humains. C’est cela, le Vendredi Saint : la rédemption et Pâques en même temps ». – Husserl (comme s’il était soulagé et libéré, avec une profonde conviction et un regard, complètement détaché du monde, de compréhension intime – un regard qui m’émut profondément) : « Oui, c’est cela ».
Après un moment – il s’était déjà allongé sur son oreiller depuis quelque temps – il agite de nouveau les mains et dessine des lignes dans l’air, il fait également des gestes défensifs, comme s’il voyait
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quelque chose qui l’effrayait. En réponse à ma question de savoir ce qu’il pouvait bien voir, il répond comme absorbé dans une pensée de la profondeur d’un rêve, et d’une voix qui m’est totalement inconnue, qui semble venir de l’au-delà : « Lumière et obscurité, oui, beaucoup d’obscurité, puis de nouveau la lumière… ».
Ce fut la dernière conversation de Husserl, comme sa femme me le confirma plus tard. À partir de cet instant, il demeura allongé en silence et dormit la majeure partie du temps. L’un des tout derniers jours, dans l’après-midi, après avoir dormi, il s’exclama à son réveil, le regard radieux et les yeux brillant intensément : « Oh, j’ai vu quelque chose de si merveilleux ! écrivez, vite ! ». Avant que l’infirmière ait pu mettre la main sur le bloc, il avait déjà défailli de faiblesse. Il emporta le secret de cette vision avec lui dans l’éternité, là où la Vérité éternelle ne tarderait pas à l’approcher, lui l’infatigable chercheur de la vérité. Il mourut le 27 avril 193822.
*
En guise de complément, nous proposons ci-dessous la traduction d’une lettre inédite rédigée par Adelgundis Jaegerschmid le lendemain de la mort de Husserl. Une copie de cette lettre se trouve aux Archives Jean Héring, à l’Université de Strasbourg ; nous remercions Édouard Mehl de nous l’avoir transmise.
Fribourg, Sainte Lioba 28 avril 1938
Chère Maria,
Je souhaiterais te faire part, à toi, du décès vraiment comblé de grâces qui fut celui de notre maître révéré et bien-aimé.
Husserl était malade depuis le mois d’août 1937 ; il a souffert indiciblement avant de parvenir à un tel accomplissement et à une telle transfiguration. C’est hier matin, à 5h45, que Dieu l’a rappelé à Lui ; je suis certaine qu’il a accédé directement à la lumière de la Vérité éternelle, qu’il a cherchée toute sa vie si fidèlement avec tant de responsabilité. Pendant les cinq semaines qui ont précédé, j’ai encore passé quelques nuits de garde à ses côtés, au cours desquelles il parla
22 Nous corrigeons ici le texte original qui, de façon surprenante, indique fautivement la date du 26 avril.
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Conversations avec Edmond Husserl (1931-1938)
d’une manière bouleversante de sa philosophie, la profonde communauté spirituelle qu’il y avait entre nous lui faisant oublier que ses autres étudiants étaient scientifiquement bien plus de son niveau que moi. Je ne peux pas te dire, chère Maria, quel trésor de bonté, d’amitié, d’amour et de la plus tendre communion notre bon maître m’a offert durant ces dernières semaines et jusqu’à peu de temps avant sa mort. Jusqu’au bout, il m’a clairement reconnue et m’a fait part de sa joie, y compris par signes lorsqu’il ne pouvait plus parler. Environ deux semaines avant sa mort – à partir de Vendredi Saint – il s’est com- plètement détaché de son travail (qui lui tenait jusqu’alors encore tellement à cœur) et a confié toute son âme à Dieu. L’après-midi de ce Vendredi Saint, il m’a dit : « nous avons demandé sincèrement à Dieu qu’il nous permette de mourir et il nous a accordé cette permission ; mais quelle déception de devoir encore attendre ». Je lui ai parlé de la bonté de Dieu, du Christ et de la rédemption. Il a répondu avec une conviction profonde : « Oui, c’est ainsi ». Il se tenait déjà là-bas dans l’attente et ne revenait vers nous que pour y rencontrer la souffrance, l’angoisse passagère. Il lui fallait boire le calice du Christ, car il était vraiment tout à Lui. « J’ai vu quelque chose de si merveilleux », dit-il un jour à son réveil, illuminé et radieux, « écrivez, vite ! ». Mais déjà, sa tête s’était de nouveau inclinée. À la fin, il lui restait encore l’inquiétude que la souffrance puisse le séparer de Dieu, et celle de savoir où il en arriverait s’il cessait de penser, de savoir s’il serait encore auprès de Dieu. S’il n’y avait cette douloureuse absence dans ma vie personnelle, je devrais exulter ; mais Dieu comprendra bien. Le christianisme, la condition humaine, la communion des saints, le rapport à Dieu en deuxième personne, la bonté, l’amour, le devoir – tout cela a reçu pour moi grâce à Husserl un sens profond et renouvelé, tout est en tout cas plus vaste et plus grand que ce qui est donné à lire dans ce qui est imprimé. Être étudiant de Husserl oblige, nous le savons bien. Son testament, pour ainsi dire, est pour moi cette parole qu’il eut lorsque, à l’automne, nous étions dans son bureau, assis main dans la main et que la flèche de la cathédrale se dressait devant nous, solennelle et magnifique : « Oh, qu’il vous soit donné de gagner dans l’amour des âmes à l’amour », par quoi il pensait avant tout à la jeunesse à venir. La solitude se fait autour de nous, tout devient plus sombre et plus lumineux à la fois. Des quatre professeurs de ma promotion, seul Finke, âgé de 82 ans, est encore parmi nous ; Husserl, Göller et Klinge sont morts.
Mme Husserl habite au 6 Schöneckerstrasse. Elli, sa fille dont le mari est devenu Professeur à l’université de Harvard, a passé deux mois ici mais n’a pas pu rester jusqu’à la fin. Gerhard, le juriste, donne des
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Sœur Adelgundis.
La religion
cours en ce moment dans une université de Virginie et n’a pas pu venir une seule fois.
Bien à toi, dans la pensée de celui qui fut pour nous le guide de notre jeunesse.
Traduit de l’allemand par Julien Farges
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Je ne lis plus « Le Monde » devenu de plus en plus « people », désinformateur, américaniste
Après un demi-siècle d’addiction à la lecture quotidienne du « journal de référence », j’ai décidé à partir d’aujourdhui de cesser de le lire, tellement sont devenus insupportables, non seulement sa malhonnêteté informatrice (entre autres exemples, de journalistes type Benoît Vitkine, Nicolas Rousseau, voire Sylvie Kaufmann…), mais aussi son graphisme actuel avec une surabondance d’images qui vous agressent, la présentation inflationniste d’articles « de fond », sans parler de l’horrible « Magazine du Monde » en papier glacé, sans aucun intérêt intellectuel, typique du style « bobo », pour VIP dans les Business Class…
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Interview de Jean-Claude Marcadé par Romaric Gergorin en 2020
Interview de Jean-Claude Marcadé par Romaric Gergorin
Cette interview a paru, en version courte, dans The Art Newspaper de novembre 2020, p. 26-27
Je publie ici l’interview dans sa version intégrale
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Comment vous êtes-vous passionné par la Russie, ses arts et sa littérature, alors que votre frère Bernard est spécialisé dans l’art moderne et contemporain européen ?
Ma passion pour la Russie s’est manifestée dès la 4ème au Lycée Montesquieu de Bordeaux. J’avais fait de l’allemand et du latin depuis la 6ème et faisais du grec comme troisième langue. À cette époque, en 1950, on nous a proposé de faire en extra une autre langue étrangère. Nous avions le choix entre l’arabe (peut-être aussi le chinois, mais je n’en suis pas sûr) et le russe. J’ai choisi le russe, allez savoir pourquoi. Peut-être sous l’influence de mon milieu familial, non pas de mes parents qui étaient socialistes, fans de Léon Blum, mais mon oncle paternel, chez qui je passais toutes mes vacances scolaires dans mon petit village landais de naissance, Mouscardès, était un militant communiste qui avait chassé de la mairie son propre oncle de droite. Je me souviens des discussions acharnées dans la maison familiale entre parents qui dénonçaient le rôle du parti communiste au tout début de la guerre de 1939 et le pacte Molotov-Ribbentrop et ceux qui en faisaient l’éloge – on se quittait fâchés pour de bon…Je constate, amusé, plus d’un demi-siècle après, le retour de cette querelle entre la Russie d’aujourd’hui et ses adversaires occidentaux.
Je me souviens d’une conversation qui m’avait marqué quand mon oncle m’avait vanté les performances de la Russie soviétique, en me disant que dans les espaces glacés du Nord de celle-ci on pouvait faire pousser du blé, du maïs…L’événement, cependant, n’est pas dans ce contexte primitivement idéologique familial, mais c’est l’apparition dans mon horizon de la Russe Valentina Vassutinsky qui était assistante du professeur de russe au Lycée Montesquieu. Ce fut vraiment l’Ereignis de ma vie. Elle avait 40 ans, venait de Paris, était d’une famille émigrée, elle nous a tout de suite séduits par sa bonne humeur, son caractère affectueux, son humour, l’exotisme de toute sa personne. Elle nous apprenait les chants russes populaires, nous faisait écouter de la musique classique. C’est un monde merveilleux qui s’est ouvert à moi, tout un univers qui tranchait avec une certaine grisaille de mon milieu petit-bourgeois, issu de la paysannerie, lequel a cependant rendu mon enfance et mon adolescence heureuses en me faisant goûter la simplicité et la beauté de la vie, au-delà des duretés et des âpretés de ce monde que je n’idéalise pas. Mon père était avant la guerre un musicien populaire, ayant un petit orchestre de trois personnes qui faisait danser la jeunesse gasconne lors des fêtes patronales qui étaient organisées partout dans nos régions. Lui-même jouait de la clarinette, du saxophone et de l’accordéon. Ma mère avait été institutrice. Elle lisait beaucoup.
Revenons à l’Ereignis, à Valentina, qui huit ans plus tard devait devenir ma femme. Elle nous réunissait chez elle à Bordeaux le samedi, nous les lycéens qui le voulaient et aussi des étudiants de la faculté des lettres de Bordeaux où elle professait aussi. Elle nous régalait de pirojki, de toutes sortes de gâteaux, nous faisait entendre de la musique classique. Une véritable amitié s’est installée entre Valentine et moi, que déjà elle appelait « Vania », « Vanioucha ». Elle m’a initié à la musique, aux arts plastiques. Par exemple, je l’ai rencontrée en 1953 au Grand-Théâtre de Bordeaux lors de la représentation du Ring des Nibelungen sous la direction de Knappertsbusch. J’avais pris un billet au Paradis pour les quatre opéras (cela coûtait 1 franc et il fallait arriver 4 ou 5 heures avant l’ouverture des portes pour être sûr d’avoir une place avec une « bonne vue » sur la scène); je retrouvais Valentine à l’entracte de La Valkyrie, elle avait pris un parterre pour cet opéra et Siegfried. Je me souviens aussi d’avoir écouté à ses côtés un mémorable Quintette avec clarinette de Brahms, joué par l’Octuor de Berlin. J’ai vu aussi avec elle des expositions de grande qualité qui ont fait ma première éducation artistique.
Ayant quitté Bordeaux pour Paris en 1955, Valentina Dmitrievna resta ma correspondante principale à qui je confiais mes pensées les plus personnelles, par exemple, sur mes rencontres amoureuses; elle m’envoyait régulièrement de magnifiques cartes postales en russe qu’elle signait parfois « Votre mère surnaturelle »… Finalement, un jour de l’été 1958, sans que ni l’un ni l’autre ne nous y attendions, nous nous unîmes charnellement. À l’automne, je quittais la khâgne du Lycée Montaigne à Bordeaux pour celle du Lycée Henri IV comme pensionnaire. Valentine (devenue déjà pour moi « Lialia ») y était assistante du tout jeune agrégé de russe Nikita Struve et elle était ma correspondante que je rejoignais dans sa mansarde de la rue des Arcades dès que j’en avais la permission…Ayant raté le concours à l’École Normale Supérieure, je terminai en 1961 une licence ès lettres (français, latin, grec) à la Faculté des Lettres de Bordeaux, puis passai le CAPES de lettres classiques en 1962. Parallèlement je me préparais à l’agrégation de russe que je terminai comme premier des garçons en 1965.
Valentine travaillait avec Pierre Francastel à une thèse du 3ème cycle sur l’art russe depuis les Ambulants jusqu’à la première avant-garde (ce qui a donné son livre devenu classique Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971). Nous avons travaillé ensemble à ce projet, j’allais avec elle aux cours de Francastel qui maniait un français d’une grande pureté, efficacité et non jargonnant, nous avons visité les ateliers d’artistes encore vivants, témoins de cette époque, avons écrit quelques articles ensemble.
Pour ma part, je préparais une thèse d’État à la Sorbonne sur l’écrivain Leskov dont Valentine m’avait dit toute l’importance.
Voilà quelques éléments des débuts de ma passion pour la Russie
Vous avez écrit un livre et organisé des expositions à Madrid, Barcelone et Bordeaux sur le symbolisme russe qui, précédant les avant-gardes, innove déjà dans la radicalité. Comment voyez-vous ce mouvement dont les peintres sont moins connus en Europe que ses écrivains apparentés comme Biély, Brioussov, Blok, Khlebnikov ou que des compositeurs influencés par son esprit comme Scriabine, Lourié, Prokofiev ?
L’exposition du Symbolisme russe pictural avait été initiée d’abord à Madrid et à Barcelone. Je n’ai été appelé à participer, en tant que conseiller scientifique, qu’à son organisation à la belle Galerie des beaux-arts de Bordeaux (commissaire général François Ribemont, commissaire de l’exposition Françoise Garcia) en 2000. Je crois avoir eu la possibilité dans la présentation, dans le catalogue, puis dans le colloque que j’ai organisé avec Dominique Jarrassé et John Malmstad (voir Le Dialogue des arts dans le Symbolisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008), de montrer l’existence d’un symbolisme pictural russe original dans le concert des arts européens autour de 1900. Ce fait était ignoré dans toutes les études et les expositions, noyé qu’il était dans le « style moderne » (comme les Russes appellent l’Art Nouveau), celui, par exemple, sécessionniste, du Monde de l’art (Mir iskousstva) de Diaghilev et d’Alexandre Benois. Je crois avoir réussi à montrer que les vraies bases du style symboliste russe se trouvent chez le génial visionnaire Vroubel (1856-1910), le grand artiste de dimension universelle avant la pléiade des avant-gardistes. Stylistiquement, l’oeuvre de Vroubel est marquée par la profusion linéaire qui perturbe, disperse, syncope les contours des éléments figuratifs; la linéarité de l’Art Nouveau se fond dans des brouillards, des labourages, des irisations, des visions incandescentes aux limites de la raison. L’autre fondateur du symbolisme pictural est Viktor Borissov-Moussatov (1870-1905) qui interprète l’impressionnisme dans des touches vaporeuses, entourant les êtres et les choses dans un halo mystérieux. Ce sont des élégies, où les femmes sont les personnages presque uniques, des méditations sur la vie et la mort, l’écoulement du temps, le néant.
C’est autour de Vroubel et de Borissov-Moussatov que se forma un groupe de jeunes « peintres de la rêverie » qui organisèrent en 1904 à Saratov l’exposition au titre symboliste « La Rose écarlate », puis en 1907 à Moscou l’exposition pionnière « la Rose bleue » qui consacre un style symboliste russe. Paviel Kouznetsov (1878-1968) a été son plus important représentant entre 1904 et 1910. Il noie alors ses sujets dans des brumes, poussant la dématérialisation du monde sensible, inaugurée par l’Impressionnisme, à son intensité maximale : tout y est transfiguré dans une atmosphère fugitive où se mêle une lumière tamisée crépusculaire, cette lumière incertaine qui précède la nuit et qui n’est plus le jour (« l’heure exquise »). Au thème de la lumière est lié celui du rêve largement exploité, par exemple par les sculpteurs Anna Goloubkina et Alexandre Matvéïev, par le peintre Pétrov-Vodkine. Un trait commun du symbolisme pictural est la recherche de l’indéfinissable, de l’ineffable, de l’indicible. Malévitch a connu une période stylistique symboliste entre 1907 et 1911 avec sa « Série jaune » tendant à la monochromie et une thématique christo-bouddhique à la Redon.
Vous avez, tout au long de vos travaux, travaillé à préciser ce qui était confondu et mal connu dans les avant-gardes russes qui commencent avec le néo-primitivisme en 1907, mouvement qui regarde vers les cultures anciennes et populaires pour se projeter en avant tout en empruntant à Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Que retenez-vous de ce paradoxe de l’avant-garde qui se nourrit de la culture paysanne et du folklore naïf et ancestral ?
Là aussi, le mouvement capital qu’est le Néo-primitivisme en Russie et en Ukraine à partir de 1907, avec l’exposition « Στέφανος » à Moscou, devenue « Viénok« (La guirlande) à Saint-Pétersbourg en 1909 et portant le nom de « Le maillon » à Kiev en 1908, a été ignoré jusqu’à une date récente dans les expositions occidentales. Cela a été criant avec Le Primitivisme dans l’art du XXème siècle présentée par William Rubin au MoMa en 1984, où l’apport russe était totalement absent.
J’ai plusieurs fois écrit que ce qui intrigue, fascine, séduit et trouble le public occidental dans les arts novateurs venus de l’Empire Russe, puis de l’URSS du premier tiers du XXe siècle, c’est que toutes les cultures picturales pionnières venues de Paris, de Munich et de Milan (impressionnisme, Nabis, fauvisme, cubisme, futurisme) ont été immédiatement transformés sur le sol russe car elles se sont conjuguées à une tradition séculaire locale, celle de l’icône, de l’art populaire (plateaux, carreaux de faïence, broderies, moules de pains d’épices, sculptures sur bois des izbas, dentelles, indiennes, jouets, planches de rouet, images populaires xylographiées (les loubki), enseignes de boutique…
Contre le raffinement thématique et idéologique du Symbolisme, contre l’éclectisme du style moderne et, bien entendu contre le réalisme-naturalisme à thèse des Ambulants dans la seconde moitié du XIXe siècle, commencent à paraître, à partir de 1907, des textures et des thèmes consciemment primitifs, grossiers, triviaux, mais d’une expressivité et d’une énergie vigoureuses – sur les toiles des frères ukrainiens David et Vladimir Bourliouk, de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova. Ce qui s’appellera le Néo-primitivisme puisa dans l’art des enfants autant que dans toutes les créations de l’artisanat populaire, renouvelant toutes les conceptions des beaux-arts : laconisme, multi-perspectivisme, sujets tirés du monde provincial, humour.
Pouvez-vous expliquer ce qu’est l’art de gauche que vous avez fait connaître et en quoi se distinguent, dans les avant-gardes, l’école de Saint Pétersbourg, celle de Moscou et celle d’Ukraine ?
Ce que l’on continue à appeler par commodité, comme un brand, « avant-garde russe », est une de ces dénominations dans l’histoire de l’art qui sont accidentelles, inadéquates (par exemple, Impressionnisme, Fauvisme, Cubisme). En fait, les novateurs de l’Empire Russe des années 1910 professaient un art de gauche et ce, sans connotation directement politique. C’est seulement après la révolution bolchevique d’Octobre 1917 qu’il y eut une identification avec la révolution socio-politique. Cet art de gauche était stigmatisé par les adversaires de toute modernité. Il comprenait des cultures picturales très diverses, du primitivisme à l’abstraction en passant par le cubo-futurisme. Il y avait plusieurs « écoles » hétérogènes qui contredisent une seule attribution à la seule tradition artistique russe. Cette russification, puis soviétisation de l’art de gauche des années 1910-1920 s’est encore accentuée après la chute de l’URSS en 1991 et l’indépendance de plusieurs républiques ex-soviétiques, dont la plus importante, l’Ukraine, qui pendant 300 ans, depuis le XVIIe siècle, avait formé un corps soudé à la Moscovie-Russie, ce qui n’avait pu faire disparaître la permanence de revendications identitaires ukrainiennes, ne serait-ce que par l’oeuvre poétique universelle, du poète national Taras Chevtchenko au XIXe siècle.
Avant 1917, on peut distinguer trois écoles dans les arts de l’Empire russe : une école de Saint-Pétersbourg à tendance rétrospectiviste, tournée vers les grandes périodes artistiques européennes, souvent graphique, représentée, pour une part, par « Le Monde de l’art », tournée aussi vers la vie mystérieuse parfois angoissante de la ville moderne (Filonov, Pougny); une école de Moscou, plus patriarcale dans son ethos général, plus décorative, plus axée sur son propre passé asiatique, sur son folklore; enfin, l’école ukrainienne se distingue fortement dans le mouvement général novateur d’avant 1917 (après 1917, il y aura une avant-garde ukrainienne spécifique dans le cadre de l’URSS) : il suffit d’énumérer les noms des artistes qui sont ukrainiens ou enracinés dans l’Ukraine : Archipenko, Alexandra Exter, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Larionov, Malévitch, Tatline; leur sens de la vastitude spatiale impliquant la liberté totale du mouvement (Malévitch, Tatline) , la lumière avec une prédilection pour la gamme solaire (Larionov, Sonia Delaunay), une appétence baroque (Archipenko, Alexandra Exter)…
On pourrait raffiner en mettant en avant d’autres écoles qui font partie de ce massif appelé « avant-garde russe » et que les artistes appelaient art de gauche : une école juive (Chagall, le premier Lissitzky); une école de l’Orient russe (arménienne avec Yakoulov ou Sariane, géorgienne avec Pirosmani ou Kirill Zdanévitch); l’école de l’Asie Centrale (kazakhe, ouzbèque, turkmène, tadjike)qui est magnifiquement représentée dans le musée des beaux-arts de Noukous, la capitale autonome du Karakalpakstan, dont la regrettée Véronique Schilz avait montré de belles oeuvres à Caen en 1998 (voir le catalogue Les Survivants des Sables rouges. Art russe du Musée de Noukous. Ouzbékistan 1920-1940, Caen, L’Inventaire, 1998)
Vous avez traduit avec votre épouse les mémoires du poète Bénédikt Livchits qui raconte de l’intérieur la formidable émulation artistique de ces années d’expérimentation, et dont le titre, « L’archer à un œil et demi » fait référence aux scythes. Les références slaves sont-elles sous-estimées dans cette aventure moderne ?
Le livre de mémoires du poète et théoricien kiévien Bénédikt Livchits montre en fait le caractère eurasien du continent multinational qu’a été l’Empire Russe, puis l’URSS, ce qui est encore le cas, pourrait-on dire, de la Fédération de Russie aujourd’hui. Le continent russe est pour Bénédikt Livchits « une partie organique de l’Orient », les artistes russes sont des Asiates, ils ont « une secrète affinité avec le matériau », sentent le matériau « dans l’état où on l’appelle la substance du monde« .
Dans le seul titre L’Archer à un oeil et demi il y a la revendication, juste ou non, de l’originalité asiatique de l’art de Russie par rapport à l’Europe. Le sauvage cavalier, guerrier et archer scythe « a tourné son visage en arrière (lisons : « vers l’Orient ») et de la moitié de son oeil il a jeté un regard vers l’Occident ». Cette formulation, certes partiale, est polémique et tend à minorer le rôle de Marinetti et du futurisme italien, ce qui n’est évidemment pas le cas…Malévitch reconnaissait Picasso et Marinetti, c’est-à-dire le Cubisme et le Futurisme comme les deux plus importants pôles novateurs du début du XXe siècle.
Vous avez souvent dissipé les confusions entre le suprématisme – mouvement d’essence spirituelle, issu du cubisme pour aller vers l’abstraction radicale, né dans l’Empire russe en 1913 – et le constructivisme reposant sur une vision matérialiste qui commence en URSS en 1920. Le suprématisme a-t-il votre préférence et vous semble-t-il aujourd’hui réévalué ?
Oui, je lutte depuis près d’un demi siècle contre cette confusion, entretenue dans plusieurs pays, en particulier en Allemagne, entre suprématisme et constructivisme, car le constructivisme est devenu, lui aussi, un brand, comme l’avant-garde russe, et on y fourre tout.
Le suprématisme, né en décembre 1913 avec les décors de Malévitch pour l’opéra cubo-futuriste de Matiouchine La Victoire sur le Soleil, triomphera dans la célèbre exposition pétersbourgeoise « 0, 10″ au tout début de 1916. Il sera, dès le début, antagoniste de l’ »abstraction concrète » des reliefs et contrereliefs de Tatline, apparus au tout début de 1915, qui opéraient avec des matériaux réels dans un espace réel.La dénomination « constructivisme » est utilisée pour la première fois au monde en 1921 dans les débats de l’Institut de la culture artistique (INKHOUK), fondé par Kandinsky en 1920 à Moscou; c’est précisément contre Kandinsky et son orientation spiritualiste que les constructivistes soviétiques se sont dressés, mais aussi contre le suprématisme malévitchien dont « la phénoménologie apophatique » (c’est-à-dire, la volonté de faire apparaître le non-être qui est la vérité du monde) était devenue incompréhensible à ses premiers adeptes, comme Lioubov Popova ou Rodtchenko qui deviendra le leader du constructivisme soviétique, lequel combat l’art pur, incarné par le tableau de chevalet.
Le Monument à la IIIème Internationale, élaboré par Tatline en 1919-1920 servit d’emblème à ce mouvement. La réduction de l’objet à une carcasse prenait comme principe constructif la ligne.
Je ne pense pas que le Suprématisme soit réévalué de nos jours, tellement l’art dominant est devenu de plus en plus physiologiste et racontant des histoires. Cet art est plus symptomatique de l’état circonstanciel d’une époque qu’intemporel et universel. Au fond, c’est la résurgence du naturalisme engagé de la fin du XIXe siècle dans des formes évidemment « modernes », mais cette modernité ressemble à celle de Zuta, la « lycéenne moderne » dans Ferdydurke de Gombrowicz…
Et pourtant le Suprématisme, s’il n’est pas toujours évalué à sa juste mesure, reste cependant un pôle majeur de l’évolution universelle de l’art, malgré l’essai de reléguer sa force de commotion dans un état de latence, voire de le rabaisser dans les musées au niveau d’arts de moindre importance conceptuelle ou novatrice…
Avant de plonger dans l’abstraction, Malévitch eut une période symboliste que vous avez contribué à faire connaître. Est-elle selon vous une étape essentielle de l’artiste et pourquoi voulut-il l’effacer de son parcours ?
Au tout début des années 1910, Malévitch a pris conscience que la vraie dimension de la révolution artistique du XXe siècle avait commencé avec Monet, Van Gogh et Cézanne qui ont permis de faire naître le Cubisme, le Futurisme, l’abstraction non-figurative, ce qui conduira à sa propre abstraction radicale sans-objet, le Suprématisme. C’est pourquoi il a mis entre parenthèses toutes les variétés d’Art Nouveau, de Symbolisme et de Fauvisme qu’il avait lui-même pratiquées entre 1907 et 1911. Ainsi, il a occulté, mais non détruit, toute cette production passionnante qui a été redécouverte en 1988, lors de la première grande rétrospective Malévitch au Stedelijk Museum d’Amsterdam.
J’ai écrit un article en russe, intitulé « La force du symbolique chez l’anti-symboliste Malévitch », car si le peintre ukrainien a refusé le côté illustratif, stylisé, littéraire, voire ésotérique du Symbolisme, toute son oeuvre a une forte charge symbolique, tout en restant dans la sphère de l’abstraction sans-objet. Quand il revient à la figure en 1928, en quête d’une nouvelle forme suprématiste (qu’il appelle « supro-naturaliste), il opère une synthèse entre le sans-objet, les contours iconiques et la polychromie, avec de fortes connotations symboliques…
Quels sont les fondements métaphysiques et religieux de Malévitch qui l’ont poussé vers l’abstraction, la recherche du « monde sans objet » ?
Vous achevez de traduire pour les éditions Allia un grand ensemble d’écrits posthumes de Malévitch. Avez-vous découvert des éléments nouveaux ? Peut-on voir Malévitch comme un Heidegger sauvage, avec des textes comme « Dieu n’est pas détrôné » ?
Malévitch procède non par mouvements évolutifs, mais par illuminations successives. On a souvent écrit que le surgissement du Quadrangle noir dans le blanc (appelé communément « Carré noir sur fond blanc ») était un aboutissement du cubisme. Pour moi, il s’agit d’un saut dans l’inconnu. Malévitch n’est pas un historien de l’art. Il est tout d’abord un créateur. Ce n’est qu’en 1919-1920, à Vitebsk, qu’il fut pris par une frénésie d’écriture. La correspondance avec le célèbre historien de la littérature et philosophe de la culture Mikhaïl Guerchenzon marque un tournant. Dans le second tome des Écrits que je prépare pour les éditions Allia, seront traduites toutes les lettres de Malévitch à Guerchenzon. Ce second tome présentera un choix des textes posthumes du peintre. On y verra l’artiste ukrainien pris d’une sorte de délire extatique pour essayer de cerner l’être du monde au-delà de tous ses étants. Dieu n’est pas détrôné, paru de son vivant en 1922, est une petite partie de cette pensée en état de fusion, une pensée sauvage et peu préoccupée de grammaire et de ponctuation, pratiquant joyeusement l’anacoluthe et l’hypallage, maniant l’humour et parfois l’ironie, ne donnant qu’extrêmement rarement ses sources, ses lectures, prétendant même de n’avoir lu de Schopenhauer que le titre de son opus magnum Die Welt als Wille und Vorstellung et que cela lui avait suffi pour contester la pensée du philosophe allemand. […] Il est vain de vouloir à tout pris chercher quelles lectures auraient nourri sa pensée. Il a dit lui-même en 1920 qu’il s’était retiré dans le domaine, nouveau pour lui de la pensée et se proposait d’exposer, dans la mesure de ses possibilités « ce qu’il apercevrait dans l’espace infini du crâne humain ».
Le philosophe Emmanuel Martineau a écrit un ouvrage pionnier en 1977, Malévitch et la philosophie, où il croit déceler que la pensée malévitchienne se situe dans le même questionnement qui sera celui de Heidegger et a placé son oeuvre peinte et écrite sous l’égide d’une « phénoménologie apophatique ». Récemment, le philosophe Olivier Camy a organisé à Dijon un colloque international autour de « La politique de Malévitch » qui a essayé de situer le rapport éventuel entre la création artistique et la pensée politique du peintre ukrainien. Olivier Camy a tendance à orienter la pensée malévitchienne du côté du néo-platonisme.
Étant donné que Malévitch a poussé sa recherche noétique « dans les circonvolutions de son cerveau » à son maximum d’ébullition et d’excitation, il a retrouvé, selon moi, des idées qui ont pu être trouvées depuis que l’homme pense. C’est pourquoi on pourra rencontrer des connivences avec tel ou tel penseur du passé (par exemple, je cite au hasard, avec la Nada de Jean de la Croix ou avec la dénonciation de l’imagination, source de toutes les erreurs, de Blaise Pascal…).
Sérieusement, je pense qu’il faudrait étudier les liens évidents qui unissent le Suprématisme et la pensée extrême-orientale, par exemple le taoïsme et le zen.
Le père Paul Florensky que certains considèrent comme le Pascal ou le Léonard de Vinci russe a écrit La Perspective inversée, l’ouvrage de référence de David Hockney. En quoi cette critique de la représentation des arts occidentale est-elle révolutionnaire ? Florensky, comme son ami l’écrivain Vassili Rozanov, peu connu en France, sont parmi les figures les plus singulières de la pensée russe et semblent occuper une place de choix dans vos prédilections littéraires. Avaient-ils des liens avec les arts russes ?
Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette question très vaste…
Vous étudiez les icônes russes, et vous avez traduit avec votre épouse les mémoires du moine Grégoire Krug peintre d’icônes. Votre passion pour les icônes se confond-t-elle avec votre passion pour la religion orthodoxe ?
Je suis d’origine catholique, ai milité aux Lycées de Bordeaux (Montaigne) et de Paris (Henri IV) dans les JEC. J’ai rejoint l’Orthodoxie lors de mon mariage religieux en 1966. J’ai eu le sentiment, non de renier le Catholicisme mais de revenir d’une certaine façon aux sources de celui-ci. J’ai été séduit par la beauté de la liturgie orthodoxe, un Gesamtkunstwerk, comme ne s’y est pas trompé Kandinsky. Nous étions amis du grand iconographe, le moine Grégoire Krug, et c’est tout naturellement que nous avons traduit quelques uns de ses écrits qui montrent que l’icône n’est pas un art répétitif et monotone, mais, tout en restant dans le consensus ecclésial, est d’un grand dynamisme formel et théologique.
Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Leskov sur lequel vous avez fait une thèse qui a été traduite en russe? Ce grand écrivain contemporain de Tolstoï dont le chef d’œuvre « Vers nulle part » reste méconnu. En quoi l’alliance de conte oral, le skaz, la critique des idéaux révolutionnaires et ses descriptions de la vie russe en font un écrivain dont la modernité est redécouverte ?
Leskov est à part dans la littérature russe. À la différence des ses grands contemporains Tourguéniev, Dostoïevski, Gontcharov, Tolstoï, sa puissance novatrice s’est portée en grande partie sur l’archaïsme formel apparent, la perfection du travail sur le verbe, l’architecture de ses récits en mosaïque et capriccio. Cela en fait le maître de la narration russe moderne, comme ne s’y sont pas trompés, entre autres, Thomas Mann qui a parlé de lui comme d’un « erstaunlicher Fabulierer » ou Walter Benjamin, auteur en 1936 d’un article pionnier sur l’écrivain russe, « Der Erzähler » (traduit par l’auteur lui-même en français par « Le narrateur », et par Gandillac par « Le conteur »).
On peut dire qu’avant Tchekhov, Leskov est le plus grand nouvelliste de la littérature russe.
Il est extraordinairement « moderne » car il préfigure toutes les recherches du XXe siècle pour briser les conventions architecturales du roman, devenu, surtout avec Dostoïevski, un ersatz de la tragédie.
Après avoir participé à l’exposition sur la collection Chtchoukine, vous collaborez à l’exposition de la collection Morozov à la Fondation Vuitton présentée en octobre. Quelle est la singularité de cette collection ?
Je n’ai pas le temps de répondre à cette question
Que retenez-vous des dessins d’Eisenstein sur lesquels vous avez co-écrit un ouvrage ?
Je n’ai pas le temps de répondre
Vous contribuez au rayonnement d’Antoine Pevsner et d’André Lanskoy. Les avez-vous connus ? Si oui, quels souvenirs en gardez-vous ? Comment présenter la profonde originalité de ces deux artistes ?
Je n’ai pas le temps de répondre
Quels souvenirs gardez-vous du compositeur et chef d’orchestre Igor Markevitch et du poète Vadim Kozovoï, que vous avez bien connu ?
Je n’ai pas le temps de répondre
Vous maintenez des liens étroits en Russie et en Ukraine. Comment voyez-vous l’antagonisme entre ces deux pays frères qui demeurent incompris en France ?
J’ai un amour profond de la Russie mais j’ai toujours partagé cet amour avec l’Ukraine que je n’ai jamais confondue avec la Russie, même si leur histoire fut commune pendant trois siècles. Sans doute, cela est dû au fait que ma femme, Valentine, était Ukrainienne russophone.
J’ai salué l’indépendance de l’Ukraine après la chute de l’URSS.
Dans mes écrits, je n’ai jamais cessé de souligner la part qui revient à ce pays, grand comme la France, une part spécifique, malgré ce qu’affirment la plupart des élites russes. L’Ukraine et la Russie sont deux pays, sinon frères, du moins cousins. Les Russes ne comprennent pas les Ukrainiens en pensant qu’ils sont un même peuple qu’eux.
J’ai lutté, avant les événements tragiques d’aujourd’hui contre l’agression culturelle russe qui avait et a tendance, je l’ai dit plus haut, à tout russifier, comme elle le faisait au XIXe siècle. Cela sur le plan culturel, sur lequel je me tiens. Je ne me prononce pas sur la politique, mais je regrette l’amateurisme des gouvernants de l’Ukraine indépendante qui veulent éliminer du pays la langue russe qui est la langue maternelle d’une grande majorité (ce qui lui a fait perdre, pour une grande part, la Crimée et menace de lui faire perdre le Donbass); le jeune président Volodymyr Zélensky est lui-même russophone, comme le montre sa carrière antérieure d’acteur. Je regrette aussi le rejet, parfois la haine pour tout ce qui est russe de certains Ukrainiens, sous l’influence des ultra-nationalistes ukrainiens de l’Ouest au tropisme polonais et germanique, ce qui renforce encore le raidissement culturel de la Russie.
Le fait qu’il y ait eu 300 ans de vie commune (du XVIIe au XXe siècles) ne dément pas le fait que le territoire occupé par l’Ukraine aujourd’hui est celui d’un peuple qui a pu avoir sur son sol des cultures différentes à des moments différents, mais qui a toujours revendiqué sa différence, sans oublier qu’elle a apporté à la Moscovie, puis à la Russie, des Lumières dans les domaines de l’architecture, de la musique, de la théologie, des sciences humaines, dont l’historiographie culturelle russe cherche aujourd’hui à minimiser, voire à occulter l’importance.
Les affirmations russes que le territoire occupé aujourd’hui par l’Ukraine ne lui permet pas de se réclamer de son glorieux passé médiéval, celui de la Rous’ de Kiev, car le nom d’Ukraine n’existait pas, oublient que le nom de Russie (Rossiya) n’existait pas non plus en langue russe, ce nom est apparu au XVIIIe siècle avec Pierre Ier et l’Empire Russe successeur de la Moscovie. En simplifiant : avant la France, il y avait la Gaule, eh bien avant l’Ukraine, il y avait la Rous’ de Kiev, et avant la Moscovie, puis la Russie, il y avait la Rous’ de Novgorod et des villes du Nord. Pour comprendre la spécificité identitaire de l’Ukraine au moment où, au XVIIe siècle, elle se rattache à la Moscovie, il faut lire le livre du cartographe normand Guillaume Levasseur de Beauplan qui publia en 1650 une Description d’Ukranie qui sont plusieurs provinces du royaume de Pologne contenues depuis les confins de la Moscouie, jusques aux limites de la Transilvanie, ensemble leurs mœurs, façons de vivre et de faire la guerre.


VROUBEL; VISION. D’ÉZÉCHIEL 
MALÉVITCH, LE TRIOMPHE DU CIEL -
Ségolène Royal, Darmanin et les autorités officielles sur la pornographie
Que le crime perpétré sur Samuel Paty soit ignoble, quelles qu’en soient le raisons, est imprescriptible.
Mais il est assez misérable que Darmanin ait publiquement dénoncé une opposante, en l’occurrence Ségolène Royal, pour une opinion qui serait partagée par la majorité des Français si on leur avait montré des « caricatures » immontrables, ce que personne n’a eu l’audace de faire et en particulier les autorités qui parlent de « caricatures » dans l’abstrait. Montrez, Messieurs Macron et Darmanin, les « caricatures » en question et vous ne passerez pas pour des faux-culs. Ou alors, taisez-vous!
Pourquoi donc floute-t-on les films pornos?
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Valentine Marcadé et Alvaro Vargas (suite)
Valentine Marcadé et Alvaro Vargas (suite)
Alvaro Vargas (27 juillet 1955, Cali-13 janvier 1991, Paris) a vécu de 1986 à 1990 chez Jean-Claude et Valentine Marcadé (36, rue Saint-Sulpice, Paris VI). L’avocat Marc Manciet, fils du grand poète gascon Bernard Manciet, avait instruit la procédure d’adoption d’Alvaro qui préparait une thèse sur Octavio Paz sous la direction de Claude Esteban. Il n’a pu la soutenir à cause de sa mort prématurée. Cette thèse va être prochainement éditée. Alvaro Vargas a aussi peint et, bien qu’il l’ait fait en dilettante, il a produit en quatre ans un ensemble d’une très grande beauté et force.
Je voudrais citer ici la lettre que ma femme Valentine a écrite à la mère d’Alvaro à Cali, après sa mort en janvier 1991:
Chère Madame,
La mort fulgurante d’Alvaro nous a plongés, mon mari et moi, dans une tristesse inconsolable. En effet, la présence d’Alvaro était extêmement précieuse et d’un très grand réconfort.
Les cinq dernières années d’une vie commune nous ont apporté l’énorme joie de connaître et d’apprécier un être vraiment tout à fait exceptionnel, profondément croyant, super-intelligent, si affectueux, délicat et sensible. À présent, le vide terrible que provoque sa disparition nous fait discerner encore plus la valeur réelle de ses qualités.
Alvaro ne s’est jamais senti un étranger chez nous. Durant les nombreux voyages que nous avons entrepris avec lui à travers l’Europe, nous goûtions tous les trois de la même manière, la beauté majestueuse des lieux : aussi bien France, en Belgique, qu’en Espagne, en Italie, en Égypte, à Chypre ou à Corfou…Tous les trois nous étions aussi fascinés par l’art dans tous les domaines de la création : littérature, peinture, musique, danse, architecture, théâtre, cinéma…
Je dois ajouter à cela qu’Alvaro avait une mémoire phénoménale. Il se souvenait, par exemple, des moindres détails de sa tendre enfance, de ses jeux avec Marta, quant il donnait des rondelles de bananes coupées en guise de “communion” à sa soeur jumelle. Habillé cette année-là en moine capucin, il faisait semblant de célébrer la messe avec des cierges allumés sur une table couverte d’une nappe blanche en dentelle. Un jour que le feu a pris à cette belle nappe, vous lui avez administré une fessée et ses “services” pittoresques furent interrompus à jamais…
Alvaro prenait un plaisir tout particulier à la célébration des grandes fêtes à la maison; il aimait faire chaque année une énorme crèche sous l’arbre de Noël. De même il se réjouissait des espiègleries enfantines lors des batailles de rue, lorsque Marta se battait farouchement avec les grands garçons pour récupérer sa casquette volée; ou encore comment il massait le ventre de sa petite chatte pour l’aider à accoucher…
Presque chaque jour, Alvaro passait me dire bonjour, sinon – il me téléphonait, très souvent me parlant de vous, qu’il appelait “la pauvre, pauvre Santa Olga…Il vous aimait de tout son coeur, en admirant surtout votre piété, votre bonté et votre beauté. Une autre personne de la famille à laquelle Alvaro fut beaucoup attaché, c’était sa grand-mère. Il se souvenait que votre maman le voyant arriver chez elle, lui disait : “Tu es mon mouchoir de poche qui vient essuyer mes larmes.” Alvaro regrettait seulement de n’avoir pu davantage soulager ses souffrances.
Au début de 1992, Alvaro comptait soutenir sa thèse sur Octavio Paz. Une fois libéré de ce travail intellectuel difficile, il avait l’intention d’écrire un roman fleuve sur la Colombie, à la manière de García Marquez : avec la violence illimitée des forces de la nature, le déchaînement des passions, les excès monstrueux d’avarice, les lubies sexuelles – comme ses tantes Rosa et Margarita! Et en même temps avec l’existence de créatures débordantes de douceur, de générosité de coeur, de don de soi exemplaire, comme son meilleur ami Luis Fernando, ou son ancienne logeuse, appelée “Mamona” qui est venu vous voir en 1990, – sans parler de vous et de votre maman.
Le mariage avec Sylviane a permis à Alvaro d’avoir tout de suite un travail stable et de rêver à améliorer sa situation à l’avenir. Mais le vrai but de sa vie, qu’il cherchait à atteindre ici-bas, c’ était de ne pas s’écarter de la Volonté de Dieu.
Dieu a entendu ses prières et ne l’a pas abandonné, contrairement aux hommes qui sont restés indifférents à ses besoins vitaux.
Vous pouvez être fière de votre fils Alvaro qui mérite une vénération sans réserve et l’estime générale.
Avec ma sympathie profonde
Valentine Marcadé
J’ai retrouvé dans les archives de Lialia le manuscrit d’un petit récit dont je dois expliquer la raison. Alvaro, deux avant sa mort brutale d’une tumeur cérébrale, avait décidé de devenir moine. Pour cela, il a fait des séjours d’essai chez les Augustins, chez les Carmes, puis chez les Dominicains de Strasbourg. Finalement, cela n’a pas abouti à cause de sa maladie incurable; après le mariage civil avec notre étudiante, amie et collaboratrice Sylviane Siger, il a été nommé professeur d’espagnol dans un lycée de la banlieue parisienne. Le récit de Valentine est un fantaisie typiquement « ukrainienne » pleine d’humour paradoxal… Nous avions pris l’habitude d’appeler Alvaro « Niñitko » ce qui était une ukraïnisation de l’espagnol Niño, le Petiot!`
La vraie fausse histoire de la vocation prédestinée de Don Niñitko Népossiéda
Il était une fois un jeune Seigneur de toute beauté dissimulé sous le pseudonyme impersonnel de N.N..
Torturé par l’idée de l’impureté de sa chair faible, N.N. prit un jour la décision irrévocable de s’éloigner du monde et d’entrer dans un couvent austère pour arriver à vaincre toutes ses tentations. À cette fin, il parcourut, sans se presser, le globe terrestre, visitant les uns après les autres les institutions monacales afin de trouver un endroit idéal qui correspondît le mieux à son tempérament de méridional exubérant. Cependant, chaque lieu saint, qui l’enchantait d’une part, présentait d’un autre côté quelque obstacle non négligeable : ou bien la communauté des frères manquait à ses yeux de charité chrétienne ; ou bien l’observation rigoureuse du silence était trop contraignante pour sa nature expansive ; ou bien le jeûne obligatoire auquel devait se soumettre les moines lui causait de graves problèmes, assujetti qu’il était, depuis sa tendre enfance, à un appétit pantagruélique ; ou bien le réveil trop matinal provoquait chez lui une somnolence insurmontable et diminuait à force l’ardeur de ses prières ; ou bien encore, l’interdiction formelle d’avoir des animaux domestiques, passant outre les exemples tirés de la vie des grands saints – comme ce fut le cas de Saint Roch qu’on représente toujours avec son chien, de Saint Jérôme en compagnie d’un lion, de Saint Antoine à côté d’un cochon, sans parler déjà de Saint François d’Assise qui appelait un loup sauvage « mon frère ». De même, le très vénéré saint orthodoxe du XIXe siècle, Séraphin de Sarov, recevait souvent dans son ermitage un ours. Cet ours venait assister cet ascète pendant qu’il priait agenouillé sur une pierre dans les bois déserts – preuve de l’unité originelle de la Création universelle.
Tous ces exemples laissaient Don Niñitko complétement désemparé et il ne cessait de s’interroger avec une inquiétude grandissante, craignant d’être assailli par la suite du regret de s’être engagé sur une voie au-dessus de ses moyens. Bref, plus il réfléchissait, plus il hésitait à arrêter son choix définitif.
Une nuit, en dormant profondément, il entendit une voix lui disant : « Mon pauvre garçon, ne crois surtout pas que c’est l’agrément qui fait le moine. La grâce de Dieu se manifeste partout et à tous ceux qui savent dans leur humilité pardonner les travers des autres, n’étant pas parfaits eux-mêmes. Ce n’est pas en fuyant ailleurs qu’on parvient à venir à bout du mal mais c’est en faisant du bien avec amour qu’on échappe aux ténèbres extérieures. »
Alors, Don Niñitko prit enfin la résolution capitale d’entrer, sans plus tarder, dans le premier ermitage qu’il rencontrerait sur son chemin. Aussitôt dit, aussitôt fait, il mit son sort dans les mains de la Providence et partit sur le champ vers sa destinée obscure, inconnue et mystérieuse.
Depuis lors, personne n’a jamais plus entendu parler de lui, personne n’a jamais aperçu même ses traces. Ce n’est que bien, bien longtemps après que les forestiers d’un village de montagne qui nettoyaient les broussailles, trouvèrent sur un chantier perdu, tout près de la chapelle désaffectée, dédiée jadis à la Mère de Dieu Protectrice des pénitents égarés, une gourde recouverte de vert de gris, portant les initiales N.N.
La rumeur populaire l’attribua d’emblée à Niñitko Népossiéda. Le récit de son exploit providentiel est soigneusement conservé dans la chronique des annales locales de son pays natal.
Valentine Marcadé, Luchon 23.8.88





