GÉRARD CONIO Un navet est-il le fait des amateurs ou des professionnels ? ( Réflexions sur «  Mon Crime » de François Ozon).

GÉRARD CONIO

Un navet est-il le fait des amateurs ou des professionnels ?

( Réflexions sur «  Mon Crime » de François Ozon).

 

Le mot «  navet » qui jadis désignait les films qui ont manqué leur cible semble aujourd’hui tomber en désuétude. Les critiques qui, pour la plupart, sont téléguidés pour vanter les produits les plus avariés de la production cinématographique ou théâtrale, l’emploient rarement. Et seuls les spectateurs qui ont connu l’âge d’or du cinéma français, ont recours à ce terme péjoratif pour exprimer leur sentiment d’avoir été trompés sur la marchandise. Non pour se livrer à une comparaison avec les films du passé, car même à cette époque il y avait des «  navets » qui se distinguaient aisément des chefs-d’oeuvre qui sont entrés dans l’histoire. Si dans le vocabulaire «  les navets » ont pratiquement cessé d’exister, il n’en est pas de même dans la réalité. Et j’ai eu la chance de voir récemment un film qui mérite pleinement cette appellation négative. C’est «  Mon Crime » de François Ozon qui fait l’objet des dithyrambes des critiques professionnels.  Dans mon cinéma de quartier il tient l’affiche depuis longtemps et hier encore quand j’ai pris le risque de perdre deux heures et 8 euros 50, il a fait salle comble.

On objectera que l’appréciation d’une œuvre d’art dépend de la subjectivité de chacun . Mais il y a des critères de la vérité artistique qui permettent de déceler ses failles. Ces critères sont ceux d’une «  œuvre d’art » en général, mais en fait il paraît difficile d’appliquer le «  navet » à un autre genre que le cinématographe et il ne me viendrait pas à la bouche à propos d’une pièce de théâtre ou d’un tableau dans une exposition. Si le «  navet » reste attaché au cinéma, c’est sans doute parce que le cinéma est un art industriel et on peut supposer que «  le navet » se rapporte avant tout à un échec commercial. Si c’est souvent le cas, surtout à Hollywood, on ne saurait pourtant limiter son usage à de grandes productions qui auraient échoué. Cependant même dans un film d’un budget modeste les têtes d’affiche sont privilégiées dans une distribution. Et on est en droit de s’étonner qu’un film  qui a réuni les plus grands acteurs soit aussi décevant que «  Mon Crime ».

Malgré tout,  je ne regrette pas d’avoir perdu mon temps en regardant ce film, car il m’a inspiré une réflexion sur le caractère amateur ou professionnel d’un  « navet », au point de me demander si  «  le navet » dépend de cette distinction. On pourrait être tenté de juger qu’un « navet » est le fruit d’un manque de métier, d’une réalisation hâtive dont les lacunes apparaissent à vue d’oeil. Mais en fin de compte je crois en déduire que ce n’est justement pas le cas et que les «  navets » n’appartiennent pas à cette catégorie. C’est précisément l’ambition de réaliser sinon un chef-d’oeuvre   du moins une œuvre estimable qui rend évidente la qualité de «  navet » quand cette ambition tombe à plat. Et c’est exactement ce qui prouve la décadence de la critique cinématographique dans notre pays. Des journalistes illustres se sont gargarisés d’éloges pour promouvoir une production qui semblait réunir tous les atouts. Ainsi il leur semblait suffisant d’énumérer les noms de  Fabrice Luchini, d’Isabelle Huppert, d’André Dusselier, de Daniel  Prévost ou de Dany Boon pour être sûrs de ne pas se tromper.  Et pourtant ces grands acteurs ont failli à leur tâche. Seule Isabelle Huppert tire son épingle du jeu dans le rôle d’une star du cinéma muet qui brûle de remonter sur les planches. Mais elle-même a été victime d’une direction d’acteur bancale et d’une mise en scène incapable de servir un scénario qui aurait pu être davantage mis en valeur.

 Les deux rôles principaux ont été confiés à de jeunes actrices dont le nom n’a pas le même prestige que ceux de leurs aînés, ce qui était plutôt un avantage, mais, si elles sont agréables à regarder, leur fraîcheur est impuissante à masquer le racolage permanent destiné à susciter l’intérêt du public.  Pendant la représentation à laquelle j’ai assisté je n’ai entendu personne réagir aux situations et aux dialogues calculés pour produire un effet comique. Et quand l’effet comique ne vient pas, la légèreté se transforme en lourdeur et c’est l’ennui qui s’installe. On  admettra que des gens sont pourtant venus en croyant se faire plaisir.  Et c’est là où le bât blesse, puisque le public lui-même est tombé dans le panneau en accourant en masse pour augmenter le succès d’un «  navet » aussi resplendissant. N’est pas Labiche ou Feydeau qui veut.

On a loué  François Ozon pour son art « de glisser subtilement entre les langages théâtraux et cinématographiques », mais c’est justement là où le bât blesse car dans ce mélange des genres ce valeureux metteur en scène a manqué son pari. Il n’a pas su passer d’un genre à l’autre et son film n’est finalement ni du cinéma ni du théâtre. Les grands acteurs pris en étau entre deux sollicitations différentes, s’en sortent mal et parlent faux.

On peut saluer les mérites de cette tentative de faire du théâtre au cinéma, mais il y a une vérité de la perception qui ne trompe pas.  Pour s’en convaincre on peut se rappeler les grandes réussites de Max Ophuls et de Lubitsch qui ont traité des sujets de théâtre en les intégrant dans le langage cinématographique. 

Quand on recherche l’effet à produire dans une création culturelle, on sort du domaine de l’art pour entrer dans celui de la publicité qui a trouvé aujourd’hui son accomplissement dans «  le marketing » : « la marque » a substitué une valeur fictive à la valeur réelle. En vidant la forme de son contenu et en devenant un prétexte à la création une œuvre ne fait plus alors sens dans la coïncidence entre « le faire » et «  l’être ».  

 La fin n’a pas seulement déterminé le moyen comme on le croit trop souvent, elle s’est confondue avec lui dans la berlue des consommateurs d’un produit tout fait.  Quand on entreprend un spectacle, un film, en visant un objet extérieur au spectacle et au film, on se déplace dans une autre sphère que celui de l’acte même de création lié au plaisir  qu’on se donne à soi-même pour viser un résultat qui n’est plus qualitatif mais quantitatif, qui  n’est plus ni intellectuel, ni artistique, ni spirituel, mais matériel, commercial, sociétal. Et on ne saurait se duper en prétendant qu’on veut faire plaisir « aux autres », car en réalité on les utilise dans un autre but que la communion entre le créateur et le spectateur.

C’est pourquoi «  le navet » ne prend sa place que dans un art professionnel et non amateur, un art institué fondé sur le métier, sur un acquis obtenu dans les écoles.

Dans les débats de l’Inkhouk, l’Institut de Culture artistique, fondé en 1920 à Moscou,  les constructivistes discutaient des mérites respectifs du «  métier » et de «  l’invention ». Ils considéraient que l’un ne pouvait aller sans l’autre, car le métier est menacé par l’académisme et l’invention livrée à elle-même est incapable de créer une œuvre aboutie.

L’invention est souvent revendiquée par les artistes contre l’académisme, parce qu’ils privilégient l’originalité, la nouveauté d’un art ouvert sur l’avenir et non figé dans le passé.

 Cette approche, critique envers le professionnalisme, semble favorable à l’amateurisme. Ce mot dans notre langue est trop entaché de connotations négatives pour être retenu comme la voie de salut de la création individuelle. Et on aurait besoin d’une notion beaucoup plus large, couvrant le champ des  «  amateurs » qui cherchent dans la création artistique une nourriture qui donne un sens à leur vie.

On est amateur avant d’être créateur, car la première condition pour se consacrer à un art, quel qu’il soit, c’est de l’aimer, d’y prendre goût. L’amour d’un art est le premier pas vers l’initiation de ses procédés, de ses méthodes, de sa grammaire, c’est-à-dire, vers le «  métier ». Avant d’acquérir le métier de cinéaste on est d’abord cinéphile.  Les cinéastes de la Nouvelle Vague ont tous été  formés à la cinémathèque de Langlois. C’est en regardant les films qu’ils ont eu envie d’en réaliser eux-mêmes.

Mais c’est surtout au théâtre que ce mot a pris une résonance beaucoup plus large dans le foisonnement des groupes de théâtre « amateurs » réunis  dans une œuvre collective qui fait appel aux «  moyens du bord ».

 L’homme ne vit pas seulement de pain et il a besoin de consacrer son temps et son énergie à d’autres activités que mercantiles et financières.

Et on a vu apparaître des formes de théâtre qui le sortaient de l’institution et qui l’introduisaient dans la vie populaire, comme «  le théâtre de rue » qui se détourne de la représentation vers l’animation, en transformant les spectateurs en acteurs d’une création où ils oublient leurs différences.  Meyerhold aspirait déjà à faire sortir le théâtre de sa boîte pour le mettre dans l’espace social, l’espace vivant. Jean Vilar avait essayé sans succès de créer un «  théâtre populaire », un théâtre pour le peuple, et non seulement pour l’élite. 

Le mouvement de la synthèse des arts  dans «  l’avant-garde russe » avait pour but «  la construction de la vie » en arrachant la culture à son piédestal pour changer la société.

 Cette aspiration a fait long feu avec le retour du conservatisme sous le régime stalinien, mais elle était au coeur même d’une révolution avortée et qui pourtant continue à brûler sous la cendre, chez tous les peuples de la terre.

 Il s’agit  donc de tirer «  les amateurs », c’est à dire « les amoureux » d’un art «  élitaire pour tous », selon le voeu d’Antoine Vitez, de la contemplation vers l’action, de la consommation vers la création d’un échange entre les hommes, en brisant  le carcan des catégories professionnelles et sociales.