Le contexte politico-économique de la fièvre collectionneuse moscovite à la fin du XIXe et au début du XXe siècle
Au début du XXe siècle, la vieille capitale de l’Empire Russe, Moscou bouillonne d’une intense vie intellectuelle et artistique. La classe des marchands, le koupiétchestvo, avait massivement remplacé la noblesse et l’aristocratie dans le mécénat culturel. La collection de peinture russe de Paviel Trétiakov est à l’origine de la célèbre Galerie portant son nom; il avait comme concurrent l’outsider Ivan Tsvietkov qui avait aussi une maison musée où l’on pouvait voir les oeuvres des peintres russes du XIXe s. Le peintre Ilia Ostrooukhov avait réuni un ensemble exceptionnel d’icônes dont l’art commençait seulement à être étudié comme de la peinture à part entière.[1] Il y avait enfin les célèbres collections de peinture française d’Ivan Morozov et de Sergueï Chtchoukine. Ces quelques noms ne rendent pas compte de l’incroyable activité de nombreux autres membres du koupietchestvo.[2] En trois générations, cette classe devint économiquement dominante et se substitua peu à peu à la noblesse séculaire qui vivait principalement à Saint-Pétersbourg, s’était appauvrie et manquait de sens pratique. Anton Tchekhov a retracé de façon emblématique ce phénomène dans La Cerisaie.
Les marchands jouèrent donc un rôle primordial dans l’explosion du capitalisme dans l’Empire Russe. La civilisation industrielle y connut, dès les années 1840, un essor fulgurant. La machinisation des entreprises privées entraîne l’amélioration de la production. Le réseau de chemins de fer s’agrandit à partir de 1857 et relie Moscou à la Mer Noire, à la Baltique, à l’Asie Centrale, à la Sibérie. (Notons que Malévitch travaille de 1896 à 1907 à Koursk comme dessinateur technique pour la ligne ferroviaire Koursk-Kharkiv-Azov). L’abolition du servage en 1861 voit une main d’oeuvre affluer vers la vieille capitale. L’économiste Piotr Liachtchenko pouvait écrire : « Toute la politique de l’État en matière d’économie nationale, d’impôts, de budget, de finance, de crédit, protégeant le développement de l’industrie capitaliste -toute la politique extérieure en matière de commerce et de douane – la politique extérieure en matière de chemins de fer et de tarifs, toute la politique internationale, toutes les relations avec le capital international – avaient pour but la défense des intérêts de la bourgeoisie et le développement de l’industrie capitaliste dans le pays »
Cette effervescence économique coïncidait avec les règnes du « tsar libérateur » assassiné Alexandre II (1855-1881), de son fils l’autocrate conservateur Alexandre III (1881-1894) et du fils de ce dernier Nicolas II (1894-1917) qui suscita, au début de son règne, beaucoup d’espoirs. C’est sous Nicolas II que triomphèrent en Russie le Symbolisme en littérature et dans les arts et tous les courants avant-gardistes (néo-primitivisme, cézannisme, cubofuturiste, abstraction en peinture et en sculpture); c’est aussi sous son règne qu’eurent lieu les deux révolutions de 1905 et de 1917. La création d’une assemblée consultative élue, la Douma, en 1906, mit fin à l’autocratie, créa les conditions d’un renouvellement politique, intellectuel, artistique. Les libertés d’opinion, de réunion, de presse, d’organisation syndicale permirent à une opposition divisée de se mettre en place. En 1912, le bolchevik Lénine fonda à Saint-Pétersbourg le quotidien Pravda où Staline commença à écrire en 1913.
Des hommes d’État remarquables comme le comte Witte et Stolypine mirent la Russie sur les rails de la modernité. La catastrophe de la guerre mondiale de 1914 arrêta pour longtemps les progrès constants que l’on observe dans l’évolution socio-économique de l’Empire Russe. En 1913, celui-ci fournit 40% des exportations mondiales de blé. Il accroît sa production de houille, de fonte, de lin, de coton. En 1917, il y avait près de 100.000km de voies ferrées. La réserve d’or était la plus forte du monde. La condition sociale s’améliorait même si elle était loin d’être satisfaisante. La consommation de papier, les expéditions postales et les subventions aux écoles qui augmentaient de façon considérable, montraient une « diffusion rapide des besoins intellectuels dans le peuple » (Pierre Pascal).
En même temps que cette effervescence politique, sociale économique, on assiste à l’épanouissement du mouvement intellectuel, scientifique, artistique qui avait commencé à la fin du XIXe s. Le chimiste Mendéléïev, le biologiste Metchnikov, le physiologue Pavlov font la gloire de la science russe. En littérature, le mouvement symboliste, né en 1893, connaît une pléiade d’écrivains, de théoriciens et de penseurs : D. Mérejkovski, V. Rozanov, Viatcheslav Ivanov, Alexandre Blok, A. Biély, V. Brioussov, Zinaïda Hippius. C’est l’époque des « chercheurs de Dieu » et des « constructeurs de Dieu », des « Sociétés de philosophie religieuse » à Saint-Pétersbourg, Moscou et Kiev de la fin 1906 au milieu de 1917 (Berdiaev, Chestov, S. Boulgakov, S. Frank, le père Paviel Florenski, etc..).
On assista à une véritable Renaissance en Russie. Des revues artistiques, littéraires, philosophiques de premier plan voient le jour : Le Monde de l’art de Diaghilev, La Balance de V. Brioussov, La Toison d’or de Riabouchinski, Apollon de S. Makovski. On y discute du néo-kantisme, de Schopenhauer, de Nietzsche, de Bergson et des nouvelles données esthétiques depuis l’impressionnisme.
Plus de vingt familles de marchands-mécènes ont été les moteurs non seulement des réussites russes dans le domaine industriel et commercial, mais également de l’incroyable floraison de la vie culturelle et artistique à la charnière des XIXe et XXe siècles. « Les connaisseurs des affaires commerciales appelaient Chtchoukine ‘le ministre du commerce’ »(Igor Grabar). Le peintre et brillant mémorialiste Kouzma Pétrov-Vodkine pouvait poser la question suivante : » On ne saurait expliquer pourquoi, tout soudain, des personnes, vêtues encore hier de caftans, se sont mis à reléguer massivement dans les greniers leurs vieux avec leurs oratoires, sont tombés amoureux à l’extrême des beaux-arts et ont commencé à accrocher en masse les nouvelles icônes de Monet, de Cézanne et de Gauguin dans toutes les salles inhabitées de leurs hôtels particuliers en crachant avec dégoût sur tout ce qui était proche de leurs intérêts.[…]
Chtchoukine dépassa dans l’ultramoderne ses concurrents quand il accrocha dans son hôtel particulier les derniers produits de la cuisine picturale française.
– Et qu’est-ce qu’il a machiné là, Sergueï Ivanytch?- demandaient perplexes ses amis dans les arrière-boutiques et les magasins de farine, – il a la bosse du commerce, il ne commencera rien à partir de rien, et il en remontrera aux Riabouchinski[3] et autres Morozov! »
Valentine Marcadé, non sans raison, a comparé, mutatis mutandis, ce rôle du koupietchestvo moscovite à celui des marchands hollandais du XVIIe siècle.
[1] Voir Pavel Muratov, La peinture d’icône de l’ancienne Russie dans la collection de I.S. Ostrooukhov, Moscou, 1914 (en russe). La « superb collection formerly belonging to Ostroukov » a été vue en 1928 par Alfred H. Barr (cf. Alfred H. Barr, « Russian Diary 1927-28 », October, Winter 1978, N° 7, p. 29)
[2] Sur ce sujet, il faut lire toute la Première Partie du livre de Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 17-75. Plusieurs informations de mon article viennent de ce livre.
[3] Les Riabouchinski sont une famille de collectionneurs, d’éditeurs, de mécènes, dont le plus célèbre est Nikolaï Riabouchinski (1877-1951), peintre, éditeur de la revue symboliste Zolotoïé rouno [La Toison d’or], organisateur de l’exposition symboliste « La rose bleue » et des expositions de La Toison d’or (1907-1909). Voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914, op.cit., p. 162-172,