Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Abramovitch Morozov], Sur Marie Stuart et les ‘Lettres de la cassette », 1894

RÉSUMÉ DE L’ESSAI DE MIKHAÏL YOURIEV (ALIAS MIKHAÏL ABRAMOVITCH MOROZOV), CONSACRÉ À « MARIYA STIOUART : PIS’MA CHKATOULKI » [MARIE STUART ET LES LETTRES DE LA CASSETTE] DANS SON LIVRE SPORNYÏÉ VOPROSSY ZAPADNO-IEVROPIEÏSKOÏ ISTORITCHESKOÏ NAOUKI [QUESTIONS DE CONTROVERSES DANS LA SCIENCE HISTORIQUE DE L’EUROPE OCCIDENTALE], MOSCOU, GROSSMAN ET KNEBEL, 1894, P. 1-80

par Jean-Claude Marcadé

Dans sa préface du 1er mai 1894, l’auteur écrit :

« Les questions dont traite ce livre ne sont pas en soi d’une signification particulièrement importante, mais la façon dont beaucoup de savants occidentaux l’abordent peut nous amener à des idées qui ne sont pas du tout de peu d’importance. Pensant qu’il est indispensable pour les lecteurs russes de comprendre les particularités de la science de l’Europe occidentale et désirant y contribuer dans la mesure de mes forces, je publie ce livre ».

Tout d’abord, l’auteur raconte les péripéties de l’histoire mouvementée de la reine d’Écosse, ses amours passionnées pour Darnley, qu’elle épouse, puis pour Bothwell, qui est soupçonné d’avoir assassiné ce dernier les 9-10 février 1567 avec l’accord de Marie et qu’elle épouse le 15 mai de la même année. La reine d’Écosse est emprisonnée par la reine d’Angleterre Élisabeth dans la seconde moitié de 1568.

L’attention de l’historien-essayiste se concentre sur les huit lettres d’amour de Marie Stuart à Bothwell qui se trouvaient dans une cassette. Ces lettres ont été produites lors du procès de Marie. La question de l’authenticité de ces lettres a été l’objet d’une abondante littérature jusqu’à nos jours. L’auteur examine la littérature historique française, allemande et russe  qui a paru dans la seconde moitié du XIXe siècle.

Les historiens qui considèrent les lettres comme étant authentiques veulent confirmer l’image d’une Marie Stuart meurtrière; ceux qui considèrent ces lettres comme des  faux grossiers parlent d’une machination diabolique contre la reine d’Écosse.

Il se trouve que n’existent que des copies françaises de quatre lettres, les autres quatre lettres n’existent que dans des traductions :

« Les originaux de ces lettres ou, selon l’opinion de beaucoup, de ces faux, présentés comme tels, ont disparu dès le XVIe siècle et n’ont pas été retrouvés. » (p. 14)

Et l’auteur de déclarer :

« Nous allons parler avec vous, cher lecteur, de façon totalement sincère. Car si vous connaissez Marie Stuart, c’est par les romans, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, mais non par des études scientifiques…Les savants doivent se faire une raison de ce que leurs livres pourrissent sur les étagères des magasins, tandis que le public, indifférent, d’une indifférence terrible, lit des romans et des vers qui provoquent l’effroi des historiens patentés. Le public n’à que faire de la façon dont vivent les scientifiques. La science, froide, la haute science, fait rarement battre le puissant coeur de la foule… Quelque remarquable que soit le travail d’un Graff[1] sur les planaires, le public ne le lit pas et s’intéresse fort peu à la question, si importante pour tout zoologue, des petites cellules vertes dans l’organisme de ce ver… Il semble aussi que ne soit pas intéressant pour ce terrible public ce qui est cher et important pour tout historien. Voyez quels visages endormis on peut voir chez tous les visiteurs des musées. De toute évidence, ils ne sont absolument pas intéressés ni par les poupées qui amusaient la soeur de Goethe, ni par les clavecins sur lesquels jouait Mozart, ni par la table de Schiller avec ses cheveux, ni par les portes provenant de l’église des Templiers, abandonnées aujourd’hui dans un coin du musée de Versailles. La foule s’ennuie au milieu des vieilles choses, elle veut s’en échapper en allant à l’air pur… regarder les cravates à la mode dans les vitrines des magasins. Je pense que personne parmi les gens ordinaires ne consentirait à passer un jour dans une ville du Moyen Âge, même si la ville était mille fois plus belle que celle que le sympathique Robida[2] a dessinée dans une charmante publication étrangère (Le livre et l’image*).

Avouez sans détour, mon cher lecteur, que vous ennuient et vous répugnent tous ces Assyriens aux narines luxurieuses et aux noms que personne ne saurait prononcer correctement, tous ces empereurs égyptiens couleur citron et marron qui plaisantaient aimablement tout en châtrant des dizaines de mille prisonniers et se soignaient avec des médecines répugnantes comme du lait des femmes venant d’accoucher pour la première fois… N’est-il pas vrai que vous ne trouvez pas de délice particulière ni pour le silphion odoriférant qu’aimaient tant les Grecs, ni pour les punaises de Subure dont Flaubert parle presque avec enthousiasme dans une lettre[3].

Vous avez sans doute des haut-le-coeur à l’égard des tribunaux d’amour du Moyen Âge, pour tous ces succubes et incubes, ces boucs noirs et ces processions religieuses avec des centaines d’hommes et de femmes nus. Et pourtant, ces fieffés d’historiens s’enthousiasment pour tout cela, écrivent des livres, et quels livres! Vous ne les connaissez pas ces livres… C’est pourquoi vous serez étonnés en lisant chez moi que des hommes de science parlent et disputent de Marie Stuart, de cette Marie Stuart dont ont parlé tous les poètes, tous les romanciers et tous les dramaturges. Et il faut voir comment ils en disputent : avec des larmes et des trémolos dans la voix… » (p. 15-17)

Et Youriev-Morozov d’énumérer les nombreux tomes d’écrits contradictoires sur la personnalité de la reine d’Écosse :

« Les historiens sont divisés en deux camps ennemis : les adversaires de Marie et ses défenseurs. […]

Les adversaires de Marie Stuart peignent la reine écossaise comme ayant une âme  ténébreuse et noire comme l’abîme. Selon l’opinion de l’un d’eux, Froode[4], Marie ressemble à une ”panthère furieuse”, à un ”chat sauvage”, à une ”bête féroce”.

Au contraire, les défenseurs de Marie Stuart la peignent comme ayant une âme pure, d’une aveuglante blancheur; ils la considèrent comme une victime sanglante, une martyre royale, une colombe innocente que déchirent les corneilles féroces que sont Élisabeth et Moray ». (p. 18-19)

« Toute la controverse sur Marie Stuart tourne autour de tout petits détails ». (p. 20)

Youriev-Morozov insiste sur ce point et juge ennuyeux de faire un sort à ces « bagatelles ». Pour lui, la question importante est de savoir dans quelle langue ont été écrites ces lettres dans leur original : en français ou en écossais, selon les diverses présentations des deux commissions de 1568, celle de Westminster et celle de York, à quoi s’ajoute une version en anglais, laquelle pour certains aurait été traduite de l’écossais.

L’auteur discute, détail après détail, les positions de chacun des cas, mettant souvent en doute les conclusions faites à partir de documents peu fiables selon lui. On comprend, au fil de l’analyse minutieuse de ses prises de positions, que ce qui le guide en filigrane, c’est  sa certitude  que les lettres originales étaient écrites en français.

Il affirme que s’il s’est attaché à examiner longuement tous ces menus détails, c’est parce qu’il s’y ait vu obligé par la méthode des historiens qui en ont tiré des déductions qui ne sont pas insignifiantes; d’autre part, l’historien à affaire avec une masse de petits faits qui ne sont pas convaincants.

Après l’étude de la langue des lettres, l’auteur passe à la question touchant la fausseté des premières informations qui ont été données sur ces lettres. Il étudie les positions des défenseurs de l’authenticité des lettres et ses détracteurs. Il réfute, détail après détail, les prétendues preuves de l’authenticité de certaines lettres, montre les contradictions, les mensonges de ceux qui ont manipulé ces lettres (en particulier il analyse minutieusement les 5 premières).

L’auteur insiste sur le fait que la falsification de la deuxième lettre, mais non celui de la déposition lors du procès, reste non prouvé (p. 43). Toute sa tâche vise à montrer que le fait que cette lettre et la déposition qui en a été faite ne prouvent en rien que c’est un faux. Non plus le fait que toutes les huit lettres n’auraient pas pu être écrites en quatre jours, il n’est pas prouvé qu’il en ait été ainsi.

En conclusion de ces questions, Youriev-Morozov dit :

« Nous avons vu que toutes les allégations de la fausseté des lettres sont fondées sur des données factuelles vacillantes et insignifiantes et ne tiennent pas debout. Elles sont tout bonnement infondées et infondées méthodologiquement ». (p. 46)

Il doit, d’un autre côté, reconnaître que les allégations qui prétendent confirmer l’authenticité des huit lettres sont également faibles (par exemple, dans la comparaison de la stylistique des lettres de la cassette avec d’autres lettres authentiques de Marie Stuart).

Cependant, l’auteur penche pour une grande probabilité de l’authenticité  malgré cette faiblesse des arguments en sa faveur[5]. Il consacre tout un passage à étudier dans quelle mesure ces lettres correspondent à la position et au caractère de la reine d’Écosse. Pour lui, « les Lettres de la cassette ne sont qu’un maillon isolé dans toute une chaîne d’événements tirés de la vie de la reine. »(p. 65). Il examine les circonstances qui entourent cette vie et critique les historiens qui ne tiennent pas compte des dépositions lors du procès de la reine. De même il rejette l’idée que l’assassinat du catholique époux de Marie, Darnley, soit dû aux protestants écossais.

L’auteur se prononce donc sans ambiguïté pour l’authenticité des lettres d’une femme qui, deux mois après l’assassinat de son mari Darnley, épouse celui qui était à la tête du commando de l’assassin de ce dernier. Le passé de Marie montre  qu’elle ne possédait « aucun code strictement défini des règles morales. Quelques unes de ses actions témoignent du contraire. » (p.76)

C’est l’occasion pour Youriev-Morozov de faire une description de la cour française d’où vient Marie, comme étant « la plus brillante et en même temps la plus dépravée de toute l’Europe ». (p.77) Voir Brantôme, nous dit-il!

« Si Marie Stuart se distingue de ses contemporains, ce n’est que par la quantité des sales histoires qui existent à son sujet. » (p. 79)

Cela conforte la certitude de Youriev-Morozov que les lettres sont bien écrites par Marie, et elles montrent une femme qui lutte entre sa passion amoureuse et son passage à des actions criminelles.

Le but de cet essai est de montrer que « tous les savants occidentaux ne sont pas exempts de commettre des erreurs et que tous les professeurs allemands ne sont pas impartiaux.

Nous ne devons pas nous prosterner devant la science occidentale. Seuls les enfants et les sauvages se prosternent devant elle. Et il est temps que nous cessions de leur ressembler ». (p. 80)

C’et sur cette revendication slavophile que se termine l’essai de Youriev-Morozov…

[1] Viktor Graff (1819—1867) — célèbre forestier russe.

[2] Albert Robida (1846-1926), célèbre dessinateur, caricaturiste et humoriste français, auteur de livres qui restituent le passé des villes européennes et aussi de fictions fantastiques (Son Vingtième siècle (1883) a été traduit en russe en 1894)

[3]  Cf. Flaubert, Correspondance, Paris, Gallimard-La Pléiade, t. III, 1991, p. 536

[4] James Anthony Froode (1818-1894) historien anglais  spécialiste des Tudor (12 volumes parus entre 1856 et 1870). Critiqué pour ses inexactitudes scientifiques et sa partialité.

[5] C’est dejà le highly likely de l’Angleterre d’aujourd’hui…