Paviel Mouratov « Une nouvelle donation à la Galerie Trétiakov » ,1910

1910

Paviel Mouratov

« Une nouvelle donation à la Galerie Trétiakov »[1]

On doit considérer comme l’événement le plus important de ces dernières années l’entrée  à la Galerie Trétiakov de la donation de Mikhaïl Abramovitch et de Margarita Kirillovna Morozov. Ce qui est important ici, ce n’est pas le fait  qu’au nombre des oeuvres transmises à la Galerie par Margarita Kirillovna Morozova ou demeurées chez elle provisoirement il y ait plusieurs peintures de la modernité sans aucun doute de première classe. Ce qui est encore plus important, c’est que cette dotation est pour la galerie une étape décisive sur la route qui la mène d’un musée de l’art russe à un musée de l’art européen des XIXe et XXe siècles. Maintenant nous pouvons non seulement rêver de l’évolution future de la pinacothèque moscovite, non seulement la prévoir,  – nous assistons déjà à son organisation.

Cette cause vraiment majeure a été initiée par Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov. Sa collection  de peinture étrangère, qui n’est pas très grande mais très précieuse, est, pourrait-on dire, le noyau autour duquel   se forme sous nos yeux un remarquable musée de la modernité  qui n’a pas jusqu’ici son pareil. Le plan historique cohérent des collections qui doivent le constituer se présente comme extrêmement heureux. La collection de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov englobe principalement le deuxième et troisième quart  du dernier siècle. Y sont particulièrement typiques des peintres de cette époque, comme Corot, Rousseau, Millet, Dupré, Daubigny, Courbet. La collection de peinture étrangère, transmise par Margarita Kirillovna Morozova, commence précisément là où se termine celle de Trétiakov. Elle débute avec Édouard  Manet et finit avec Gauguin, Van Gogh et leurs contemporains. Cette période de la peinture apparaîtra dans le futur magnifiquement représentée, lorsque la Galerie entrera en possession de la collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine qui lui est promise. La collection de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine continue de s’agrandir et s’enrichit d’exemples  de l’art  des toutes dernières années, de même que la collection d’Ivan Abramovitch Morozov, destinée également à être donnée à Moscou.

Ainsi  la Galerie moscovite est-elle assurée de l’accumulation ininterrompue d’oeuvres d’art qui marquent le chemin de l’art qui va de David à Henri Matisse. L’importance de cela ne saurait, cela va de soi, être contestée. C’est un honneur insigne  pour Moscou d’être  la première des villes européennes à laquelle incombe la réalisation  du premier musée public de la peinture moderne et de ses maillons qui la relient aux époques précédentes. Aucun État n’a su jusqu’à présent remplir cette tâche. Celle-ci se trouvait être effectuée seulement comme résultat de l’action de personnes privées. La nouvelle Galerie est créée par les mains des collectionneurs moscovites. Ce n’est pas seulement leur empressement à contribuer à l’enrichissement artistique de leur ville natale qui mérite un profond respect. Un respect involontaire est suscité par la perspicacité et l’audace des choix, perspicacité et audace justifiées seulement plus tard, grâce auxquelles leurs collections se sont constituées.  Cézanne et Gauguin chez Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, mais également beaucoup d’oeuvres de la collection du défunt Mikhaïl Abramovitch Morozov, qui a été, chronologiquement, un des premiers collectionneurs moscovites ayant apprécié l’importance des écoles françaises modernes, sont le témoignage d’une rare justesse du sentiment artistique.

La collection de tableaux et de dessins, remis à la Galerie par Margarita Kirillovna Morozova occupe une petite pièce à part. Avant tout, l’attention est ici attirée par une grande étude d’Édouard  Manet et par le célèbre portrait de Jeanne Samary de Renoir. Édouard Manet est le premier  des grands artistes qu’il est impossible d’étudier sous tous ses aspects sans avoir été en Amérique. Plusieurs de ses meilleurs travaux ont été importés outre-océan par des collectionneurs américains. On peut d’autant plus le regretter que la reconnaissance d’Édouard Manet comme un des plus grands artistes du XIXe siècle s’affirme chaque année de plus en plus fortement. Ce maître, qui est resté si longtemps incompris du public et de la presse de rue, fut le vrai héritier  des illustres peintres du passé, de Vélasquez et des Vénitiens, exactement de la même façon qu’Ingres fut l’héritier des dessinateurs. Il y a dans l’art de Manet quelque chose de classique : on peut et l’on doit l’étudier. Possédant un exemple de sa création, la Galerie Trétiakov augmente son importance d’école pour les peintres. Bien que ce soit seulement une étude, un  des travaux inachevés et préparatoires restés dans l’atelier de Manet après sa mort,  cette étude est extraordinairement caractéristique et intéressante. Elle rend toute l’énorme énergie qui guidait le pinceau de l’auteur  d’Olympia. Elle exprime  son sens, sérieux, classique, de la pose, elle montre que, dans la quête des tâches lumineuses, Édouard Manet était animé avant tout par des tâches picturales. Il n’est pas possible de ne pas vouloir admirer à satiété l’argent déroulé dans l’air de cette scénette dans le jardin d’un cabaret parisien. Si l’on juge par sa facture, cette étude se rapporte à la dernière période de l’activité de l’artiste, à ses travaux en plein air*. Peut-être l’a-t-il peinte à la fin des années 1870 dans le petit jardin du père Lathuille*.

Le portrait de la comédienne Jeanne Samary de Renoir est un autre chef-d’oeuvre de la fin des années 1870 dans la Collection Mikhaïl Morozov. Ce portrait est considéré par la critique depuis déjà longtemps comme une des plus hautes réalisations de l’artiste. Il pourrait occuper une place d’honneur  au Louvre et à ce moment-là saillerait encore plus clairement le trait fondamental de Renoir, – sa profonde parenté avec les artistes du XVIIIe siècle. Les écrivains français considèrent à juste titre Renoir comme le direct descendant de Boucher, de Nattier et de Fragonard. Seulement, à cette étrange et inconsciente réminiscence du passé, à ces traditions nationales françaises se mêlent encore un caractère exotique, une bigarrure qui rappellent le Japon et l’Orient. L’influence de Stevens s’y fait sentir, mais également l’influence de l’esprit du temps  qui concilie l’amour de La Tour avec celui d’Utamaro et le goût pour la porcelaine de Sèvres avec celui pour les tapis persans et les laques japonaises. Rien n’exprimera mieux toute cette époque que le nom des Goncourt et, plus d’une fois, « goncourien » a servi d’épithète pour la création de Renoir. En même temps que le portrait de Jeanne Samary est entré dans la Galerie le merveilleux dessin de Renoir, exécuté à la sanguine, – là encore un trait de similitude avec les artistes du XVIIIe siècle qui aimaient tant peindre à la sanguine. Ce dessin a pour propre une totale et légère simplicité, celle qui n’existe que dans les dessins des très grands artistes. Encore un exemple d’une « académie », dans le meilleur sens du terme, ce que devient maintenant la Galerie moscovite. Parmi les autres contemporains de Renoir à la Galerie Trétiakov, Degas sera maintenant représenté par un dessin excellent qui appartient à la série « Toilette ». Un paysage de Monet est un bon complément aux ‘Monet »  de la collection chtchoukinienne. Même Sergueï Ivanovitch Chtchoukine n’a pas une oeuvre aussi grande, typique et significative de Carrière comme son Baiser maternel qui orne maintenant la nouvelle salle de la Galerie Trétiakov. On peut regretter que dans la Collection Mikhaïl Morozov, il n’y ait pas une seule oeuvre du grandiose peintre de notre temps – Cézanne. Cette lacune sera comblée seulement dans le futur par les « Cézannes » historiques de la collection chtchoukinienne. Un autre artiste auquel est liée toute une époque de la nouvelle peinture, Gauguin, est représenté par deux oeuvres caractéristiques de 1895-1897. Elles cèdent aux remarquables « Gauguins » de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine; en revanche, la salle de Mikhaïl Morozov doit s’enorgueillir de son Van Gogh. Cette petite Marine de Van Gogh appartient aux oeuvres rares de l’artiste, dans lesquelles la tension intérieure de l’acte créateur ne détruit pas leur harmonie formelle et leur beauté picturale.

Deux petites oeuvres de Maurice Denis sont très intéressantes, ses variations sur des thèmes évangéliques, La Mère de Dieu et La Visitation de Marie à Élisabeth.  D’une peinture solide et « dense », le tableau de Cottet doit être reconnu comme extrêmement réussi. L’Espagnol Anglada est aussi positivement bon, – son « plat »  de couleurs jaunes, marron, rouges et noires semble cette fois-ci particulièrement raffiné et attrayant. La collection est complétée par des paysages de Dauchez, de Thaulow, de Valtat, de Seyssaud, de Valloton, de Guérin et de La Gandara. Il faut encore parler de quelques dessins, toujours séduisants, de Forain et de Toulouse Lautrec. Parmi les dessins de Lautrec, il y a aussi une Yvette Guilbert. Chez Margarita Kirillovna Morozova restent provisoirement deux petites oeuvres de Corot, un « Diaz », une petite ville portuaire d’un prédécesseur de Monet, Jongkind, et un paysage finnois avec de légers nuages blancs de Gallen.

La nouvelle donation à la Galerie Trétiakov n’est pas épuisée par les oeuvres énumérées des artistes étrangers. Moscou a reçu en même temps que cela quelques dizaines  de tableaux et d’études d’artistes russes. Une partie importante est déjà transmise à la Galerie, une autre partie reste provisoirement chez leur ancienne propriétaire. De la     sorte, il s’agit non seulement d’une salle à part dans la Galerie, consacrée à la peinture occidentale moderne, mais aussi d’un complément substantiel de la collection de la peinture russe, commencée par Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov et continuée par le conseil de la Galerie. Plusieurs des nouvelles entrées doivent être reconnues comme particulièrement précieuses. Est surtout précieux un complément important à l’effectif existant  des oeuvres de Vroubel. La Galerie a déjà reçu sa Diseuse de bonne aventure  et verra à l’avenir dans ses murs l’incomparable Princesse-Cygne. On peut regretter que le conseil de la Galerie ait montré une certaine indifférence au panneau Faust et Marguerite. Quelle que soit  l’attitude que l’on ait à l’égard de la valeur esthétique de cette oeuvre, nous ne saurions nier son rôle essentiel dans l’histoire de la création du plus admirable des artistes russes contemporains.

On peut féliciter la Galerie pour deux belles oeuvres de Konstantine Somov, – Baignade et Idylle. Le second de ces tableaux se trouve déjà sur les cimaises de la Galerie. Les deux sont peints il y a  environ 8-10 ans et appartiennent donc à la première période de l’activité de l’artiste. Selon notre profonde conviction, cette période, marquée par la visée de grandes tâches picturales et paysagistes, a montré plus de fortes valeurs artistiques que l’époque suivante d’engouement pour l’illustration et l’art graphique. Avec le parc que possède déjà la Galerie Trétiakov, ces deux nouveaux « parcs » mettent Konstantine Somov au premier plan parmi les représentateurs contemporains de « l’architecture ligneuse ». La petite collection de Valentin Sérov est heureusement complétée par un moelleux paysage automnal  et le vigoureux portrait de Mikhaïl Abramovitch Morozov qui se trouve pour le moment chez sa propriétaire. Le complément des travaux de Konstantine Korovine sera particulièrement important. Près de dix  de ses oeuvres seront en moyenne transmises à la Galerie. Bien qu’elles soient loin d’appartenir à ses oeuvres réussies, les meilleures d’entre elles permettent  de faire connaissance avec cet artiste qui jusqu’ici n’est pas pleinement représenté dans la Galerie.

L’entrée d’une série d’esquisses et d’études de Sourikov est très bienvenue. Très intéressante est l’esquisse éclatante et énergique de Viktor Vasnetsov pour L’Âge de pierre. Deux nouveaux grands « Lévitans » et plusieurs petits doivent être comptés, cela va de soi, au nombre des compléments de la collection de Trétiakov. On peut dire la même chose aussi des deux tableaux de Pérov. L’un d’eux Le Colombier (1874) est particulièrement curieux. Il en émane, non seulement à cause du thème, mais aussi à cause de la peinture elle-même, l’esprit du fort et vital talent d’Ostrovski[2]. La donation des tableaux russes est complétée par des aquarelles d’Alexandre Benois et de Chtcherbov[3], de Moscou d’Apollinariï Vasnetsov, d’une tête-affiche de Botkine[4],  d’une étude de Vinogradov[5]et autres…

En conclusion je voudrais émettre quelques pensées que m’inspire la confrontation qui se réalise aujourd’hui  des artistes russes et occidentaux ayant trouvé asile sous le seul et même toit de la Galerie moscovite. Il ne fait pas de doute que désormais une telle confrontation sera faite constamment par les visiteurs de la collection de Trétiakov. Son caractère instructif sera, pourrait-on dire, le premier résultat immédiat de la donation morozovienne. Et il me paraît que personne n’échappera à l’impression de vivacité, de persuasion et de verdeur que donne la pièce française quand on tombe sur elle après les salles russes. On peut conseiller à tous ceux  qui sont trop prompts à croire à  la « décadence » de la race latine de faire sur eux-mêmes l’expérience de cette impression. Dans la peinture française, c’est-à-dire dans l’art d’avant-garde [pérédovoïé] de l’Occident contemporain il y a une joie, il y a quelque chose qui vous soulève, comme le spectacle de la vie, comme la sensation du soleil et du vent marin. En comparaison avec elle, la manière artistique [khoudojestvo] russe semble un peu terne, crue et flasque. Il lui manque un jeu intérieur, le vin divin qui se trouve encore dans l’art français, conservé dans la tradition classique du passé.

Il faut cependant dire que cette première impression ne se maintient pas longtemps dans toute sa force. À travers cette peinture commence à percer  l’impression d’une certaine froideur formelle et d’une absence de complexité de l’affect. La peinture russe qui vient à l’esprit, paraît, à côté de celle-là, malgré toutes ses imperfections, profonde à sa manière et d’un fin affect. Il sera souhaitable de rendre compte plus en détail et plus complétement de ce qui la distingue de la peinture occidentale. Mais il sera possible de le faire quand la Galerie moscovite terminera sa réorganisation en musée de tout l’art européen de la modernité. Espérons que les générations, qui sont éduquées avec l’étude parallèle des maîtres russes et occidentaux, parviendront à unir les traits artistiques nationaux avec les meilleures traditions de l’Occident. La donation des Morozov représente  un début dans cette haute cause.

[1]  P. Mouratov, « Novyï dar Trétiakovskoï galléréïé », Moskovskiï Iéjénédiel’nik [L’Hebdomadaire  de Moscou], 27 mars 1910, N° 13, p. 42-50

[2]  Sans doute  Paviel Mouratov fait-il référence au grand dramaturge réaliste moscovite Alexandre Ostrovski  qui, en 1873, fit jouer au Théâtre Maly   sa célèbre pièce La Fillette des neiges [Sniégourotchka] qui puisait son inspiration de la vie populaire russe mythifiée (Rimski-Korsakov créera en 1881 un opéra à partir de cette pièce)

[3]  Il s’agit du caricaturiste Paviel Iégorovitch Chtcherbov (1866-1938)

[4]  Il s’agit de l’académicien  Mikhaïl Pétrovitch Botkine (1839-1914)

[5] Sergueï Arséniévitch Vinogradov (1869-1938), peintre réaliste, qui introduisit dans son art dans les années 1890 un léger impressionnisme.