Prince Sergueï Chtcherbatov [1955]

1955

Prince Sergueï Chtcherbatov

<Ivan Morozov et Maurice Denis>[1]

[…]Pourquoi le marchand russe Ivan Abramovitch Morozov a confié – et pour de grosses sommes d’argent –  les peintures murales [sic] de sa salle à manger à Moscou au peintre parisien Maurice Denis qui a peint des fresques [sic] d’une mièvrerie épouvantable et non à notre poète, le noble artiste Moussatov[2]? Car ce petit bossu physiquement déshérité avait un vrai talent décoratif et une grande noblesse de la couleur. Ou bien comment ne pas s’adresser à un Riabouchkine[3], si russe d’esprit et de sentiment ? […] Ou, enfin, comment passer à côté de Vroubel? […]

Quelque chose choquait dans cette admiration des spécimens de l’authentique et grand art, exportés de Paris, le flambeau du monde, destinés à l’édification de la provinciale, primitive et arriérée Moscou; il y avait d’ailleurs en cela un extrême provincialisme, une conscience nationale insuffisamment développée, l’incompréhension  de la vraie culture et des sérieuses visées culturelles, sans parler aussi du désir de jouer un rôle et de se vanter de ses possibilités.

L’orgie, organisée à l’occasion de l’achat pour une grosse somme d’argent du très mauvais tableau Féérie intime (une femme nue couchée au milieu de candélabres ardents)[4], qui fit l’objet de cette célébration dans le palais de Mikhaïl Abramovitch Morozov, fit beaucoup de bruit. On venait admirer ce chef-d’oeuvre qu’on a honte aujourd’hui d’évoquer. […]

La Collection Chtchoukine  était un phénomène très important; elle était l’orgueil de Moscou aux côtés de la Collection d’Ivan Abramovitch Morozov qui a rassemblé au début les tableaux des artistes russes et ensuite a commencé à rassembler exclusivement la peinture française.

Mais, lui aussi, qui avait de belles oeuvres, n’a pas pu s’empêcher  de se livrer à de tristes malentendus, fondés sur le snobisme et la course après la mode. J’ai déjà parlé des peintures murales [sic] de sa salle à manger pour lesquelles fut invité Maurice Denis qui jouissait à cette époque d’une grande gloire à Paris (gloire qui a pâli par la suite), mais hasardeux, étant donné son goût inégal et tombant dans une vulgarité et une médiocrité insupportables. C’est ces dernières choses qu’il a manifestées totalement dans les peintures murales (sic !) mentionnées de la salle à manger de Morozov (on peut imaginer le prix qu’elles ont coûté). Il est rare de voir une telle vulgarité que cette peinture d’un rose caramel. Il est difficile d’imaginer que le maître de maison n’ait pas pu lui-même s’en convaincre et comprendre  qu’il est indûment récompensé pour sa confiance à ce maître français.[…]

[1] Extrait du livre  : Kniaz’  S. Chtcherbatov, Khoudojnik  v ouchedcheï Rossii [L’artiste dans la Russie qui s’en est allée], New York, Tchekhov, 1955, p. 34, 38-39

[2]  Viktor Elpidiforovitch Borissov-Moussatov (1870-1905)

[3]  Andreï Pétrovitch Riabouchkine (1861-1904), peintre de la vie populaire russe qui a influencé les primitivistes  de l’avant-garde russe

[4] Albert Besnard (1849-1934), Féérie intime, 1901, huile sur toile, 146 x 155 cm, Paris, aujourd’hui collection Lucile Audouy.