Au commencement, il y eut l’excitation, l’état premier de toute la vie dont a parlé Malévitch.
L’excitation est la quatrième dimension du feu intérieur de l’âme de l’art et de l’inspiration de l’homme.
Le suprématisme est une révélation et un exode du monde de l’objectivité illusoire vers la liberté, le défi créateur, le canon intérieur de la foi personnelle.
Donner des noms à ce qui existe, donner des noms aux nouveaux objets du monde, telle est la tâche de la culture.
Le suprématisme est le Nom de la réalité du monde de la création, donné par Malévitch.
Il faut préciser qu’en 1913, le prélude à l’exposition « 0-10 » fut la mise en scène de l’opéra « Victoire sur le Soleil », œuvre commune de Malévitch, Khlebnikov, Matiouchine et Kroutchonykh, où le quadrangle apparaît, pour la première fois, sur le rideau.
L’exposition « 0-10 » est à mes yeux un manifeste de la même importance que l’ajout d’un seul mot dans la traduction de la Bible par Luther. Il a ajouté le mot « seule ». L’homme peut être sauvé par la foi seule (en latin sola fide).
Le premier message suprématiste de la révélation visuelle est « Le Quadrangle noir ». Tel est le nom du « Carré noir » donné par Malévitch.
Ayant donné le nom à la nouvelle icône et défini ainsi le sens de la novation, Malévitch installa cette œuvre au coin supérieur de la nouvelle iconostase en tant que source originelle de toutes les 39 œuvres présentées dans l’exposition.
Malévitch écrivait que Dieu était caché dans le noir. Quatre angles du carré correspondent à quatre lettres du nom du Créateur qu’il est interdit à prononcer.
Frémissement et excitation, tels sont les sentiments que provoque l’icône de l’image inconcevable de toute la création.
Pour Malévitch, « Le Quadrangle noir » était comme un nouveau-né.
Ma première rencontre avec les œuvres de Malévitch eut lieu au Musée de Jérusalem en 1975. Ce fut une des premières expositions de ses œuvres graphiques en Europe.
Il est étonnant que le Musée de Jérusalem lui-même soit bâti sur une colline, comme un architectone de Malévitch, et qu’au pied de la colline, se trouve le monastère de la Croix où, selon la légende, avait poussé l’arbre utilisé pour la croix du Golgotha. Dans cette rencontre des temps, il y a une profondeur qui correspond au nom imprononçable de la prophétie du quadrangle noir.
Un autre rappel du passé. Après l’exposition « 0-10 », Vélémir Khlebnikov, qui cherchait constamment des rapports mathématiques dans l’histoire, prit des mesures des œuvres qui y étaient présentes, ainsi que des dessins préparatoires, et il arriva aux chiffres de 317 et 365. Or, 317 est le nombre d’os dans le squelette humain, et 48, c’est la périodicité, selon Khlebnikov, des événements importants dans le monde. La somme de ces deux chiffres est justement égale à 365, le nombre de jours dans l’année.
Et encore une analogie du langage des noms. Le carré en hébreu s’appelle meruba, et la racine de ce mot est riche de sens : la reproduction, le maître, la création, etc.
La première lettre du mot meruba, le M comme dans le nom de Malévitch, signifie également le nombre 40, cela évoque des analogies avec le désert où Moïse (un autre M) avait conduit les Hébreux pendant 40 ans. Quarante, c’est aussi 39, le nombre d’œuvres de l’exposition « 0-10 » plus le Un de la chaise (vous savez qu’il y avait là une chaise posée à l’angle), c’est-à-dire, c’est un objet matériel dans la confrontation avec le monde bi-dimensionnel de la pénétration totale qui, ensemble, donnent le chiffre 40.
Il était aussi important que toutes les œuvres de Malévitch fussent présentées dans cette exposition sans cadres – sans ces chaînes traditionnelles qui donnent de la lourdeur et délimitent les frontières. La nudité et le fond blanc pour les œuvres suprématistes – tel est le canon de la liberté et de la jeunesse du renouveau.