UN GRAND PEINTRE RUSSE À PARIS – ÉDOUARD (ÉDIK) STEINBERG (1937-2012)

UN GRAND PEINTRE RUSSE À PARIS – ÉDOUARD (ÉDIK) STEINBERG (1937-2012)

 

Le peintre Édouard (Édik) Steinberg a partagé son activité artistique entre les villes de Moscou, de Taroussa, de Paris.

Taroussa est une « ville à la campagne » du centre de la Russie européenne, à 130 km au sud de Moscou, sur le bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iossif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. Un musée-centre culturel y a été fondé, comme filiale du Musée national des beaux-arts Pouchkine de Moscou.

Cette immersion au coeur de la Russie profonde permet de comprendre qu’Édik Steinberg a conjugué dans sa production picturale immense non seulement l’héritage formel du suprématisme de Malévitch (à commencer par les trois cents tableaux de la période « blanche métagéométrique » des années 1970-1980 et celui du post-suprématisme de l’auteur du Carré blanc sur fond blanc (MoMA), avec le retour à l’image dans une perspective iconique et primitiviste (le « cycle campagnard » des années 1980). Steinberg a bien compris le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :

« Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique. »[1]

 

Pendant les vingt années (1992-2012) de son séjour dans la capitale française, qu’il a partagé avec des retours réguliers dans sa chère campagne de Taroussa au bord du grand fleuve de l’Oka, perpétuel resourcement physique et spirituel, la création d’Édouard Steinberg a continué à se diviser en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages et d’animaux.

Les tableaux dont la veuve de l’artiste, l’historienne de l’art Galina Manévitch-Steinberg, a fait don au Musée Picasso d’Antibes, sont des exemples particulièrement forts de ce que l’on a appelé « la métagéométrie suprématiste » de Steinberg. Le grand historien de l’art Dmitri Sarabianov a bien analysé les traits distinctifs de cette poétique picturale :

 » C’est un peintre lyrique qui extrait des constructions géométriques telle ou telle gamme de sentiments. Ses toiles ne sont qu’une forme originale de réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux. Le terrestre et le céleste s’y rapprochent.»[2]

Édouard Steinberg a continué, pendant les années 1990-2000, à utiliser de façon subtile le blanc en camaïeu, en le confrontant à des beiges et des gris. Sur ces surfaces tendant à la monochromie, l’artiste russe a inscrit tout un monde de signes géométriques : cercles, demi-sphères, triangles, quadrilatères, bâtonnets, traits…On peut dire que beaucoup de ces éléments géométriques sont de l’ordre de la citation, plus que de l’imitation. Ces citations permettent au peintre de les intégrer dans des structures personnelles totalement originales. Steinberg a utilisé tout ce vocabulaire comme un compositeur utilise des notes, c’est-à-dire qu’il se livre à des variations toujours nouvelles à partir d’un nombre d’éléments relativement limité. C’est le triomphe du pictural en tant que tel, lancé, certes, par Malévitch, mais réalisé d’une tout autre façon par Steinberg. Plus que des formes flottant dans l’espace, il s’agit de calligraphies, d’inscriptions, qui font apparaître, dans un langage universel, sa vision du monde, qui nous fait partager la sérénité de cette vision. Car l’oeuvre du peintre de Taroussa est dominée par la quiétude des harmonies colorées et formelles. En cela, elle provoque, dans le monde profane, la même sensation de paix, de repos (l’hésychia des spirituels orthodoxes), que dans les icônes.

Chaque tableau d’Edouard Steinberg est un poème. Chacun dit le monde avec des procédés formels qui restent toujours les mêmes dans leur vocabulaire, mais sont toujours autres dans leurs combinaison symboliques. Le lexique steinberguien, ce sont les carrés, les triangles, les cercles, entiers ou morcelés, des barres, des traits droits ou courbes. Ce sont la délicatesse des métagéométries, alternant avec la puissance énergique des couleurs franches qui trahissent une mémoire plastique nourrie par l’art des icônes. Les peintures de Steinberg sont des prières silencieuses, des hymnes harmonieux au monde de l’esprit et de la vie vivante, au-delà des anecdotes et des passions désordonnées. Elles sont une expression majeure de la splendeur géométrique.

Jean-Claude Marcadé

Voir l’article de Jean-Claude Marcadé « La métagéométrie suprématiste d’Édouard Steinberg ou le pictural comme journal intime », in catalogue Édik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2002

[1] É. Steinberg, Lettre à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in Édouard Steinberg. Essai de monographie, Moscou, Art Mif/ La Chaux-de-Fonds, Éditions d’En Haut, 1992, p. 68

[2] D. Sarabianov, « Edouard Schteinberg », in catalogue Édik Schteinberg «Peintures», Paris, Galerie Claude Bernard, 1988