Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits (recension de Gérard Conio)

Vladimir Maramzine, Un  tramway long comme la vie et autres récits 

Traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Bottom avec la collaboration bienveillante de l’auteur.

Préface de Léonide Heller

Les éditions Noir sur Blanc,

Lausanne, 2019.

Sous la plume de Vladimir Maramzine la littérature sort de ses gonds. Et c’est par pure convention que je l’attribue à «  sa plume »  car il nous parle à l’oreille pour nous dire des vérités inavouables, inavouables comme le monde, comme la vie.

 Léonide Heller, dans sa préface, y entend fort justement un écho des «  skaz » de Leskov, une oralité qui seule peut sauver la littérature des pièges de l’écriture, un déminage que seul Céline a su tirer de notre langue, dans un autre combat avec la rhétorique, une autre généalogie qui remonte à Rabelais.
En russe, la partie était peut-être plus difficile à cause du poids de ce qu’on appelle «  la littérature majeure », pépinière du conformisme et du didactisme.

Dans ce combat perpétuel entre le vrai et le faux, il est parfois difficile d’y voir clair.

Et si Vladimir Maramzine a réussi à faire vibrer des cordes que tans d’autres, et les meilleurs, n’ont jamais songé à  toucher, c’est à cause de son magnifique isolement, de sa superbe intransigeance.

 C’est pourquoi on peut certes déplorer, comme Léonide Heller, que Vladimir Maramzine, n’ait pas sa place dans le panthéon littéraire, mais on devrait plutôt s’en réjouir.

 Il est paradoxal que Vladimir Maeamzine ait trouvé dans l’émigration l’éclosion des « mots louches », qu’il ait fait de sa douleur d’exilé la source de sa jubilation créatrice.

 Il nous rend des nourritures terrestres qui peuvent faire penser à celles que Gide proclamait à l’orée de notre modernité quand il se voulait « nu sur la terre vierge devant le ciel à repeupler ».

Mais ce qui chez Gide était une pose est devenu chez Maramzine la chair même de sa langue et il n’a certes jamais songé à «  repeupler le ciel ». Il a trop bien connu ceux qui ont pris au mot cette ambition démiurgique.

Les meilleurs écrivains nous donnent souvent l’impression d’endosser un rôle, car en cédant au vertige du succès on doit continuer à donner aux lecteurs, aux critiques, leur pâture.

En prenant pour sujet l’émigration qui est un entre-deux et en quelque sorte un non-être, Vladimir Maramzine aurait pu renoncer à signer ses œuvres, les abandonner à leur propre vie autonome d’épaves échouées contre les récifs du temps qui coule.

Et bien que Léonide Heller relève à juste titre la veine autobiographique en demi-teinte qui sous-tend des confidences ironiques ou désespérées, leur auteur a su échapper à l’égotisme non en se travestissant, mais en s’immolant sur le mystère de l’existence.

Et ce mystère affleure parce qu’il n’est jamais le sujet d’une histoire, d’un portrait, d’un paysage,  mais reste incognito, caché sous la trame de la narration.

Depuis le Nouveau Roman, nous sommes saturés par l’esprit critique qui démontre au lieu d’incarner.

 Le mystère de l’existence n’est pas soluble dans la communication.

Seul « un gracieux barbare » pouvait sentir le toc de l’adhésion à une cause, à une idée, à des représentations qui nous font croire à des mirages, à des fantômes.

En acceptant une situation qu’il n’avait pas voulue,  loin de son pays, de sa langue, de son passé, il semble que Vladimir Maramzine ait trouvé la vraie vie dans un néant provisoire qui fait la nique aux idoles préfabriquées du sens de l’histoire.

Gérard Conio