Auteur/autrice : Jean-Claude

  • Samuel Ackerman ou l’effloraison du monde

     

     

    Samuel Ackerman ou l’effloraison du monde

     

    Jardin parfumé, ma soeur-fiancée, onde fermée, source scellée !

    Tes effluves, un paradis de grenades,

    Avec les fruits des succulences, hennés avec nards

    Nard, safran, canne et cinnamone avec tous les bois d’oliban ;

    Myrrhe, aloès, avec toutes les têtes d’aromates !

    Source des jardins, puits, eaux vives, liquides du Lebanôn !

     

    Ct. IV, 12-15 (trad. André Chouraqui)

     

     

    Béni ce temps-là : bénie l’heure

    Où cette terre s’est effleurie…

    Bénie chaque vallée de montagne

    Et tout ondoiement des tiges jeunes.

     

    Maksym Rylsky

    Samuel Ackerman est né en Outrecarpatie, à la frontière de l’Ukraine et de la Hongrie. L’Outrecarpatie s’est historiquement trouvée au coeur d’une zone partagée entre Budapest, Kiev et Vienne. Pendant plusieurs siècles, elle fit partie, avec de courtes interruptions, de l’État hongrois. Les Hongrois ont marqué son histoire, son art, son mode de vie, ses coutumes, sa cuisine.[1] La ville de Munkacs [Moukatchévo] où Ackerman a fait son premier apprentissage d’artiste est une ville pleine, encore aujourd’hui, de la beauté mélancolique et élégante de l’ancienne Autriche-Hongrie. C’était une cité hongroise du Beregh Varmegye [district de Beregh] sur la   rivière Latoritsa, qui connut aux XVIIe et XVIIIe siècles plusieurs épisodes historiques marquants dans la lutte des Magyars contre les troupes impériales russes. Hongrois, Autrichiens, Ukrainiens, Juifs formaient une population très contrastée parlant un dialecte ukraino-slave avec de fortes influences du hongrois. C’est dans cette atmosphère typique des pays-frontières, où s’opèrent des osmoses fructueuses des cultures et des formes artistiques, qu’a grandi Ackerman et qu’il a subi les premières impressions de couleurs et de contours. Ses études picturales à l’école d’art d’Oujgorod (la ville hongroise d’Unghvar) avec un maître du fauvisme ukrainien Manaïlo[2], très marqué par l’art de l’Europe centrale, ne firent que renforcer cette imprégnation d’un milieu « ougrorussien » très spécifique.

    Les Carpates forment une alternance de sommets montagneux couverts de forêts, de prairies fleuries, de lacs en altitude et de plaines fertiles. Le dialecte ougrorussien a pour base la langue ukrainienne avec de fortes influences slovaques et hongroises. Parmi ces populations très diverses, se distinguent les Houtsoules que Paradjanov a magnifiés dans son film Les Chevaux de feu, d’après une nouvelle de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky[3]. Ces « Carpatorussiens » ont en particulier un art populaire d’un très grand raffinement. L’art d’Ackerman s’est approprié dès le début les principes stylistiques houtsoules d’une grande densité formelle.

    On constate dans les premières aquarelles et les dessins d’Ackerman des convergences avec l’analytisme du Russe Filonov. Sans doute faut-il chercher l’explication à cette convergence précisément dans l’art houtsoule qui se distingue par une atomisation des éléments formels et dans leur exécution très précise et soignée, que ce soit sur le bois, le cuir ou les tissus. Le style d’Ackerman s’est affirmé presque dès ses commencements dans la finesse et le raffinement de la facture, dans la complexité des arabesques. Autant que l’art houtsoule, la leçon de cette extrême compacité et concentration des éléments figuratifs a pu être donnée par Vroubel, le grand artiste visionnaire russe qui fut aussi un maître du dessin fini (voir, par exemple en 1904, son aquarelle Les campanules, son pastel La perle – tous les deux à la Galerie Trétiakov- ou le crayon Portrait d’homme de la collection Ousoltsev). Ce souci d’un dessin fouillé à l’extrême – trait que l’on retrouve dans toute une partie de la création d’Ackerman – Vroubel l’avait hérité de son professeur Paviel Tchistiakov à l’Académie de Saint-Pétersbourg dans les années 1870, ce Tchistiakov qui donnait au dessin un rôle prépondérant par rapport à la peinture proprement dite : « Le dessin, si l’on peut poser ainsi la question, – c’est la partie virile, l’homme ; la peinture est la femme. Tout ce qui est viril, ferme, stable, noble en art s’exprime par le dessin. »[4]

    Les admirables dessins au crayon de Samuel Ackerman du milieu des années 1970 sont, de toute évidence, dans la descendance vroubélienne. Ils se distinguent par un travail acharné sur le motif, créant le même effet que celui des broderies ou des dentelles paysannes : Phénix, Printemps, Fleur de Jérusalem, Paysage. La symbolique et l’hermétisme de la représentation sont traduits dans des images qui interpellent non seulement par la beauté de l’exécution, mais également par l’esprit alogique qui s’en dégage. Autel est l’épanouissement en fleur symbolique du chandelier à sept branches. Jardin du temps est l’efflorescence d’un homme : de son torse sort un arbre dans les inextricables ramures duquel se lit tout un monde énigmatique, « en mosaïque », fleuri, avec aux deux extrémités un homme debout et une femme à l’image renversée.

    Ainsi, dès le début, Ackerman s’emploie à créer sur le papier tout un univers où domine un décorativisme que seuls les artistes issus de l’Empire Russe ont porté à un point d’incandescence religieuse, métaphysique, mythique, inconnue ailleurs. Que l’on songe à Vroubel, à Natalia Gontcharova, à Filonov, ou encore à Olga Rozanova. Ackerman fait partie de cette famille esthétique-spirituelle. Chacune de ses aquarelles ou gouaches sont l’apparition d’une nouvelle nature qui prend tous ses sucs, s’enracine dans la nature physique, mais qui s’épanouit en une floraison inédite. C’est le monde qui se déroule dans l’art d’Ackerman, un monde floral où se lisent en filigrane les différentes facettes de la vie humaine, un monde qui va se peupler, au fur et à mesure que l’artiste avance dans sa création, de hiéroglyphes. Ces hiéroglyphes (cravate, canne du patriarche Joseph, coupe de la Trinité de Roubliov, planètes suprématistes, landau, chapeau de Beuys etc.) subissent de multiples mutations, tels des thèmes dans des variations musicales. Ackerman a inventé et continue à inventer un système mythologique original, composé à partir de différents domaines de l’activité humaine, bibliques, religieux, herméneutiques, poétiques, voire triviaux. On est frappé par le caractère ornemental de l’oeuvre d’Ackerman qui oscille entre l’extrême implexité et le minimalisme à la Malévitch. Là aussi, cet ornementalisme est mis au service d’une vision du monde totalisante. Le Père Pavel Florenski, qui est un des auteurs privilégiés d’Ackerman, a bien distingué l’ornement vidé de toute substance ontologique et « l’ornement dans les cultures qui ont gardé leur intégrité » qui « est utilisée de façon précise comme protection des objets et, plus généralement, de toute la vie, contre les enracinements des forces mauvaises, comme moyen qui sanctifie et purifie. Pour faire court, l’ornement est alors un instrument sacramentel, théurgique ou, au contraire, magique. »[5] Et encore – et cela pourrait être appliqué à l’oeuvre d’Ackerman qui a fait naître ces concordances de rythmes à travers l’ornement par sa seule intuition créatrice : « L’ornement est plus philosophique que toutes les autres branches des arts plastiques, car il ne représente pas des objets isolés, ni leurs corrélations particulières, mais il revêt d’évidence certaines formules universelles de l’être […] L’ornement est la pénétration le plus profonde qui soit dans le rythme et la structure de la vie. »[6] Et Filonov, dont tout un pan de l’oeuvre d’Ackerman est si proche, pouvait noter dans les années 1930 : « Il y a pour moi une nécessité d’ornement (ornement, style et invention de la forme). »[7]

    La création d’Ackerman possède une très grande force intellectuelle, philosophique et religieuse. L’artiste s’est nourri et se nourrit en permanence, non seulement de l’Ancien Testament, des commentaires de la littérature juive (Talmud et tradition ésotérique de la Kabbale), mais aussi de la philosophie religieuse russe (tout particulièrement Berdiaev et Chestov), de la poésie (Khlebnikov lui est proche et il a consacré récemment des dizaines de travaux à celle de Paul Celan) ou encore de la pensée européenne (Walter Benjamin est, par exemple, un de ses auteurs préférés). Bien entendu, il se sent une parenté avec Filonov ou avec Malévitch, mais également avec des peintres plus contemporains qui ont privilégié, plus que la peinture de chevalet, l’organisation de l’espace, mettant en évidence que le pictural est plus vaste que la peinture sur un support de bois ou de toile, et existait avant l’apparition du tableau.

    Ackerman a d’ailleurs organisé ses propres performances sur la terre d’Israël où il est venu s’installer avec ses parents en 1973. On pourrait classer ce type d’action dans la catégorie du land art, dans la mesure où l’artiste a inscrit sa mise en forme d’éléments picturaux dans le désert de la Terre Sainte. Il a ainsi réalisé une action dans la nature en prenant pour thème la célèbre Trinité de l’Ancien Testament d’André Roubliov. Dans une autre action, il présente un rouleau, référence picturale au rouleau saint de la Tora, ce rouleau est étalé, puis l’artiste lui-même se tient au centre de ce déroulement, tel un autel de consécration : l’homme au coeur du mystère du monde, dans sa verticalité, face à l’Insondable et en son centre. Dans un poème russe au style à la fois biblique et khlebnikovien, Le rouleau de la transparence, Ackerman prophétise :

    « Que le rouleau de la transparence soit sur le front du musée- du créateur-, telle la lettre d’un soleil libre. »[8]

    Souvenons-nous de ce passage du texte inspiré de Malévitch sur la poésie : « La religiosité de l’esprit s’exprime dans le mouvement, dans les sons, dans les signes purs sans aucune explication – l’acte, et c’est tout, le geste du tracement en soi des formes […] Un tel célébrant, agissant, forme autour et près de lui un désert ; beaucoup, craignant le désert, courent encore plus loin dans les profondeurs de l’agitation. »[9]

    La création ackermanienne est, dès ses origines, sous le signe d’une cosmogonie très personnelle, nourrie des différents mythes véhiculés par les cultures religieuses les plus antiques, de façon privilégiée, bien entendu, par la Bible. Ce sont des univers, des microcosmes, figurations, par le silence du pictural, du macrocosme, en faisant en apparaître chaque fois de nouvelles facettes, que l’artiste juif ukrainien révèle sur ses surfaces. L’ornementation la plus fine, la plus proche des broderies de l’art paysan ukrainien se transfigure en Fleuve de Jérusalem, en Un nuage, en Maisons d’arcs-en-ciel, en Temple de paillon, en Champ d’oiseaux, ou en Floraison céleste.

    Dans l’art d’Ackerman se fait la jonction de la Terre et du ciel (Arbre, Tourbillon rouge, Oiseau céleste, Pluie et oiseaux, Moisson céleste, La Terre). L’univers est peuplé de papillons (Songe d’un paillon), d’oiseaux (Un nid céleste), de parterres fleuris où reposent des Ruth et des Booz (Le Jardin), des anges (comme ce qui pourrait être les trois voyageurs visitant Abraham sous le chêne de Mambré dans Montagne d’ailes). Il y a tout un « côté Klee » dans les visions fleuries d’Ackerman. Cela apparaît particulièrement dans son très bisexué Arlequin. Le caractère édénique de la plupart des oeuvres de la seconde moitié des années 1970 est souligné dans les aquarelles et les gouaches par des couleurs solaires, qui sont comme écho dans la mémoire plastique des champs ukrainiens de blé ou de tournesols (Maisons d’arcs-en-ciel, Temple de papillons , Le jardin, Oiseau céleste) ou par une polychromie d’une très grande subtilité harmonique (La  Terre, Une coupe, Noce d’étoiles, Mont de la création).

    Certaines plates-bandes fleuries de la seconde moitié des années 1970, comme Mystère, Oiseau céleste, Pluie et oiseaux, sont très proches par leur picturologie et leur esprit de la ligne organiciste de l’art du XXe siècle, telle qu’elle s’est, par exemple, manifestée dans l’école de Matiouchine : la peinture faisant pousser sur le support de nouvelles plantes et créant de nouvelles géographies, jouant ainsi le rôle d’une natura naturans. Encore une fois, viennent à l’esprit ces formulations éclatantes de Malévitch à propos des Cathédrales de Rouen de Claude Monet : « Tout le support de Monet était ramené à ceci, faire pousser la peinture qui pousse sur les murs de la cathédrale […] Si les plantes picturales sur les murs d’une cathédrale étaient indispensables pour Monet, le corps de la cathédrale, il le considérait, lui, comme des plates-bandes de surface sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes et des semis de seigle. »[10]

    Ces efflorescences des oeuvres d’Ackerman se conjuguent, comme il a été dit plus haut, à une symbolique hiéroglyphique qui puise, tout spécialement, dans le creuset des textes sacrés et des interprétations polysémiques de la Tradition juive. Ainsi coexistent dans l’implexité de ces constructions picturales les impressions reçues de l’Ukraine outrecarpatique, l’herméneutique judaïque, puis les impulsions reçues des cultures picturales russes et européennes. Tout un ensemble des gouaches de la fin des années 1970 me paraissent être sous le signe du temple, non un temple réel, historique, mais un temple qui concentre en lui l’univers entier dans les myriades de ses manifestations : naturelles, culturelles, théologiques, théosophiques, philosophiques, ésotériques. Ici, je ne saurais mieux faire entrevoir dans quelle tradition s’inscrit cette poétique qu’en citant Gershom Scholem : « L’art du judaïsme consiste à décomposer symboliquement l’espace, du tabernacle de l’Exode à Chagall. L’arbre kabbalistique produit un effet cubiste. La ménora décompose l’espace. Les ordres de la création décomposent l’espace symbolique qu’est le judaïsme. Sion est le centre de cet espace.

    Dans le judaïsme, l’interdit des images signifie précisément ceci : décomposer en unités symboliques. L’art juif est architectonique. »[11]

    La série des gouaches Le Ciel ouvert, Une Coupe, Nuage rouge, Noce d’étoiles, Mont de la création, Jardin rouge, Signes de la joie, Golem vert sont des édifications bâties à l’aide d’unités multicolores qui se répètent, se transforment, envahissent un espace enserré dans des contours géométriques. La structure est celle des hiéroglyphes qu’Ackerman privilégie en les transmuant sans cesse : coupe de la Trinité de Roubliov, cravate, gerbe de blé, chasubles liturgiques, table de fête, vase, voire habit chamarré de grand prêtre.

    Ainsi, Ackerman a, dès ses débuts, créé un monde onirique, hermétique, qui saisit par la beauté et l’harmonie d’une facture très soignée et fine, par le caractère énigmatique des confrontations symboliques. C’est une nouvelle terre et un nouveau ciel que nous offre l’artiste de Munkacs. Nouvelle terre et nouveau ciel qui s’unissent dans la magnifique rutilance des arts archaïques de l’Orient :

    « Art de la contemporanéité –

    levain égyptien de la pyramide des esclaves,

    Exode de l’art du corps des morts –

    affirmation de l’Interdit

    à l’arbitraire pharisien des interprètes

    au bord de la mer du mensonge esthétique. »[12]

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, août 2007

     

     

    Samuel Ackerman

    Eléments biographiques

    1. Né à Mukatchévo, Ukraine, à la frontière entre la Slovaquie et la Hongrie.

    2. Diplômé de l’Académie de l’Art monumental d’Oujgorod, lieu où, à la différence de Moscou, s’exerçait une grande influence de la culture hongroise et plus généralement, de la culture occidentale. Parmi ses professeurs, il y avait des artistes ayant reçu leur formation à Budapest (dont un remarquable aquarelliste Sandor Petki et le grand Fédor Manaïlo) ou à Prague. Eprouve une forte influence de Pavel Bedzir, le leader de l’avant-garde à Oujgorod. Vit dans un quartier tsigane qui l’influence par sa culture et son quotidien. Autres influences : coutumes des Houtsoules ; les hassidim ; ancienne grande synagogue d’Oujgorod du style mauresque ; art populaire ukrainien.

    1971-73. Service militaire dans l’armée soviétique où il est peintre de la division. Crée un journal expressionniste de ce milieu terrible. Après l’armée, travaille pendant quelques mois au théâtre dramatique de Mukatchévo comme décorateur. Travail commun avec le peintre légendaire de Kiev, Youri Joloudev.

    Fin 1973. Émigre en Israël, avec ses parents, et s’installe à Jérusalem.

    1. Fonde, avec Mikhaïl Grobman et Avraham Ofek, le groupe Léviathan. Précurseur de la trans-avant-garde italienne de 1980, ce groupe se positionne en nouvelle avant-garde israélienne. Son principe fondamental : recherche d’une identité juive israélienne existentielle à travers le mysticisme juif et le lien avec la terre d’Israël, la quête formelle restant propre à chaque participant.

    2. S’installe à Paris avec sa femme et sa fille.

    3. Naissance de sa deuxième fille.

    La période parisienne donne la possibilité de reconsidérer plusieurs influences formatrices, comme l’avant-garde russe, et en premier lieu, Malévitch et Khlebnikov, et de renouer avec la problématique du tragique, via la poésie de Paul Celan.

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    [1] Voir le guide Progoulka po Zakarpat’you [Promenade en Outrecarpatie], Kiev, Baltiya-Drouk, 2006, p. 13 sqq, et Zakarpattya/Transcarpathia, Oujgorod, «Dva koliory», 2003 (en ukrainien et en anglais).

    [2] Voir Khoudojnyky rodyny Manaïlo/Manajlo csalad müvészei [Les artistes de la famille Manaïlo], Budapest, 2006 (en ukrainien et en hongrois)

    [3] Mykhaïlo Kotsioubynsky, Les Chevaux de feu ou Les Ombres des ancêtres oubliés, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2001

    [4] Cité par N.M. Taraboukine, Vroubel, Moscou, « Iskousstvo », 1974, p. 58

    [5] P.A. Florenski, Analiz prostransviennosti i vriéméni v khoudojestvienno-izobrazitel’nykh proïzviédéniyakh [Analyse de la spatialité et du temps dans les oeuvres des arts plastiques] [1924], Moscou, « Progress », 1993, p. 136

    [6] P.A. Florenski, ibidem, p. 134, 135

    [7] P.N. Filonov, Kratkoié poyasniénié k vystavliennym rabotam [Brève explication des travaux exposés], RGALI [Archives nationales de Russie à Moscou], fonds 2348, inventaire 1, dossier 20, recto de la page 1, cité ici d’après Nicoletta Misler, «Razlagayiuchtchiisya obraz : piat’ stoupiéneï v tvortchestve Filonova» [L’image en décomposition : cinq degrés dans l’oeuvre de Filonov], in Paviel Filonov otchévidiets nezrimovo [Paviel Filonov témoin de l’invisible], Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2006, p. 35

    [8] Samuel Ackerman, « Le rouleau de la transparence », in catalogue Abstractions, Schaerbeek, Hôtel Communal, 1995, p. 26 (poème en russe traduit par J.Cl. Marcadé)

    [9] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in Écrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 72

    [10] K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1974 (trad. Véronique Schiltz, J.Cl. et V.Marcadé)

    [11] Gershom Scholem, « Petites remarques sur le judaïsme » [1924], in Sur Jonas, la lamentation et le judaïsme, Paris, Bayard, 2007, p. 66 (trad. de l’allemand – Marc de Launay)

    [12] Samuel Ackerman, L’art de l’interdit in catalogue Samuel Ackerman, Kiev, Musée national de l’art ukrainien, 1992 (poème en russe traduit par J.Cl. Marcadé)

  • Saint Porphyre, « Tu dois croire que la mort n’existe pas. »

    Saint Porphyre, Anthologie de conseils, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007, p. 144

    « Tu dois croire que la mort n’existe pas. »

    « Nous pouvons vivre dans la joie de Dieu, sans jamais songer à la mort. Même si la fin de ta vie est arrivée, même si tu as un pied dans le tombeau. Toi, tu peux planter des figuiers, des noyers, des cyprès, créer des jardins pour tes frères humains, édifier des églises, même si tu as le pied dans le trou.

    Pourquoi fais-tu cela? Par amour. Tu crois qu’il n’y a pas de mort et tu veux que tes frères humains qui viendront de nouveau ici trouvent quelque chose, deviennent bons, ne deviennent pas des voleurs qui volent à l’un ce qui est à l’autre. C’est pour cela que tu sèmes et les fruits et les noix et les figues. C’est pour cette raison que tu édifies aussi une église. »

     

     

  • Saint Porphyre  » Sur la mort « 

    Saint Porphyre, Anthologie de conseils, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2007, p. 146

    IL M’A DIT UN JOUR :

    « LA MORT, ON PEUT LA REPRÉSENTER DE LA MANIÈRE SUIVANTE :

    SUPPOSE QUE NOUS NOUS TROUVIONS DANS UNE CHAMBRE TELLE QU’EN OUVRANT LA PORTE NOUS NOUS RETROUVIONS IMMÉDIATEMENT DANS LA CHAMBRE VOISINE. NOTRE SITUATION EST LA MÊME : SI, ICI, NOUS SOMMES AVEC LE CHRIST, LÀ-BAS AUSSI NOUS ALLONS NOUS RETROUVER AVEC LUI. »

  • EXTRAIT DES MÉMOIRES DE GÉRARD CONIO

    Gérard Conio

    Mon Livre noir du communisme

    Je n’ai pas de raisons de faire l’éloge du communisme soviétique, étant donné que j’en ai subi les effets négatifs dans ma vie personnelle.

    Cependant, l’objectivité me pousse à témoigner des réalités que j’ai observées pendant les vingt ans que j’ai passées dans les pays de l’est, en tant que lecteur dans les universités de Lodz en Pologne, Alma Ata et Odessa en Union soviétique et Bratislava en Tchécoslovaquie.

    J’ai si souvent varié dans ma vie, si souvent changé d’opinion, que je ne prétends pas avoir la science infuse.

    Je pratique cependant ces reniements à une longue distance, contrairement aux Russes qui prennent immédiatement le contre-pied de ce qu’ils viennent d’affirmer comme une décision irrévocable.

     Il n’est rien qui m’insupporte plus que les impératifs catégoriques de la pensée grégaire, une pensée automatisée qui classe une fois pour toutes les gens, les choses, les événements dans des rubriques immuables.

    On ne juge pas d’après des faits établis mais en fonction de définitions préalables ancrées dans des esprits formatés par la loi commune, une loi

    d’autant plus imprescriptible qu’elle est arbitraire et sans fondement concret

      Il en est ainsi de mes convictions sur le communisme, un mot que l’on applique à des expériences essentiellement variables qu’il m’est arrivé de toucher de prés.

      J’en suis arrivé à la conclusion que se dire communiste ou se dire démocrate n’a aucun sens, étant donné que ces appellations ne correspondent qu’à des points de vue et non à des vérités.

     J’ai longtemps cherché passionnément la vérité historique qui se cachait derrière mes expériences vécues avant de comprendre qu’elle n’était qu’un mythe. Il y a des impondérables de la mémoire, de l’intuition, de l’imagination qui créent un rideau de fumée entre notre conscience et un réel inatteignable.

    Bernard d’Espagnat a montré que la musique de Mozart était mieux à même de nous rapprocher du réel que les calculs de la physique quantique.

     Quand on est dans la mêlée il faut au moins faire semblant de croire aux sondages, aux promesses électorales, à toute cette bouffonnerie sociale qui est un défi à l’intelligence.

    C’est un privilège du grand âge de nous libérer des opinions, de l’écume des choses.  Ce qui reste c’est le grand art, ou, en tout cas, son souvenir, les musiques sublimes, les constructions de l’esprit, la passion des idées, que Diderot appelait « ses catins ».

    Je crois d’après mon expérience que ce domaine a été davantage préservé par le communisme que par l’idéologie libérale.

    Pour parler d’une opposition à laquelle le suis souvent confronté, quand des amis me reprochent de préférer Poutine à Macron et la dictature à la démocratie, le seul énoncé de ce jugement repose tellement sur du vide, il est tellement dénué de sens qu’il me paraît inutile de perdre mon temps pour tenter d’y répondre.

    Mais quand des personnes que l’on aime et que l’on estime prononcent de pareilles sornettes, on a une envie forte de se mettre au-dessus de leur jugement en les englobant dans un mépris général pour les faibles d’esprit. Le péché d’orgueil risque de nous faire tomber nous-mêmes dans l’erreur qu’on attribue aux autres.

    Et une voix nous susurre : « Qui es-tu, que vaux-tu, toi, pour juger les autres, pour te placer au-dessus des autres ? »

    J’ai été sollicité une fois par la Bibliothèque Polonaise pour raconter mon séjour à Lodz où j’ai enseigné le français de 1961 à 1968.

    C’était ce qu’on a appelé le dégel polonais sous Gomulka. Et j’avais suscité un tollé dans le public composé d’anciens émigrés en déclarant que, s’il m’était donné de choisir un mode de vie selon mon goût, ce serait sans doute celui que j’avais connu à Lodz dans cette période, de 1961 à 1968. Il s’agissait d’une période bien particulière, car, la tutelle soviétique ayant desserré son étau, on y bénéficiait d’une liberté d’expression et de création exceptionnelle.

    Il suffit de se rappeler les films de Wajda, Kavalerowicz, Munk, Has, Skolimowski, les compositions de Penderecki, Lutoslawski, Serocki, Kotonski, Grazyna Bacewicz, Elzbieta Sikora, Tadeusz Baird, le théâtre de Kantor et de Grotowski ; quant à la peinture, on enseignait à Lodz l’art « abstrait » sous ses formes les plus radicales, j’appréciais le privilège de jouir des collections du musée d’art moderne, fondé par Stszeminski et dirigé par Stanislawzski,  j’étais lié à Andrzej Szonert, alors étudiant à l’Ecole des Beaux-Arts,  dont j’appréciais le talent, je fréquentais le salon de  la comtesse Tyszkiewicz, la tante de Beata, dite la comtesse rouge, qui pratiquait une peinture d’avant-garde et j’ai acheté des toiles de Roman Kramsztyk, dont certaines oeuvres font partie des collections de la Galerie Zahenta, le Musée national de Varsovie.

    Il serait trop long de m’étendre sur les écrivains polonais qui ont alors défrayé la chronique, je me limiterai à Jan Kott, dont l’essai sur Shakespeare mon contemporain a été traduit dans toutes les langues,

    La comparaison entre cette floraison et la médiocrité de la production actuelle mérite que l’on s’interroge sur les effets de la démocratie dans le domaine de la création artistique, littéraire, théâtrale, musicale et cinématographique. Dans tous ces genres le déclin est évident en Pologne, comme dans tous les autres pays de l’Est, y compris la Russie.

    . A cette époque, on languissait pourtant après la liberté perdue, mais quand on a retrouvé cette liberté on s’est aperçu qu’elle était mortelle pour la culture. C’est le grand paradoxe de l’histoire, mais si on veut s’approcher de la vérité historique il faut laisser de côté nos présupposés idéologiques, car ce ne sont que des œillères qui faussent notre jugement.

    A la Bibliothèque Polonaise, je savais que la majorité des Polonais qui m’écoutaient croyaient que j’allais brosser un tableau infernal de mon séjour sous un régime qu’ils haïssaient, qu’ils avaient fui, qui, peut-être, les avaient persécutés. La plupart me connaissaient.  Ils savaient que j’avais traduit Mon Siècle d’Aleksander Wat, un des plus grands poètes de son temps qui, dans ses conversations avec Czeslaw Milosz avait raconté les six années qu’il avait passées dans les geôles staliniennes à la suite de son arrestation à Lvov, où il croyait naïvement trouver refuge au moment de l’invasion allemande. Il avait été nommé secrétaire de l’Association des écrivains polonais sous l’égide du NKVD, mais on le surveillait, on savait qu’il avait perdu ses illusions communistes. Il était trop connu pour être l’objet d’une inculpation arbitraire et on avait organisé une provocation avec la complicité d’un proche pour le mêler à une rixe dans un restaurant qui avait servi de prétexte à une rafle. Il arrivait fréquemment que dans des cas sensibles, on maquille des motifs politiques en affaire de droit commun.

     La publication de Mon Siècle à l’Age d’homme, avec la préface de Milosz (prix Nobel en 1980, tombait à point nommé pour apporter une contribution de poids à la campagne antisoviétique. Dans le milieu parisien ce ne fut pas un événement notable mais les Polonais m’ont su gré d’avoir participé à la dénonciation d’un régime qu’ils abhorraient. Lors d’un hommage à Wat, je reçus même les remerciements de l’Ambassadeur de Pologne à Paris.

    On avait présenté Mon Siècle au Théâtre du Rond-Point, avec Czeslaw  Milosz, Ola et Andrjei Wat, Kot Jelenski, devant une assistance nombreuse et enthousiaste composée essentiellement de Polonais. .

     On peut donc s’imaginer la stupeur et l’indignation de mon auditoire quand je déclarais que si je devais choisir une société selon mon cœur, ce serait celle où j’avais vécu dans la Pologne de Gomulka.

    Je rappelais que j’y jouissais de conditions privilégiées, mais que j’en faisais abstraction et que je me référais non à ma situation personnelle mais à une réalité objective pendant le « dégel » qui était survenu quand Gomulka avait résisté aux menaces de Khroutchev et avait garanti des libertés qui paraissaient incompatibles avec un régime communiste.

     Je m’appuyais dans ma démonstration sur l’équilibre entre la sécurité matérielle assurée par l’état et la liberté d’expression et de création.qui avait permis un essor culturel exceptionnel.

     Le niveau de vie n’était pas celui d’uns société de consommation occidentale, mais il était tout à fait honorable.

      Il n’y avait pas de pénurie dans les magasins convenablement approvisionnés avec des prix en rapport avec la moyenne des salaires.

    On n’y voyait pas les queues phénoménales qui, à la même époque, étaient le lot des citoyens soviétiques.

    Il y avait un marché paysan qui était toléré et où on pouvait se procurer des produits d’excellente qualité.

     Et il n’y a aucune comparaison possible avec les conditions que les pays de l’Est ont subies après la fin du communisme et les réformes démocratiques qui ont entraîné une chute considérable de la qualité de la vie.

    On vivait bien et joyeusement dans cette Pologne des années soixante.

    Et il faut tenir compte d’un facteur qui explique la faiblesse du rendement, à savoir la sécurité de l’emploi, l’absence de chômage qui avait créé une sorte de société des loisirs. Un dicton le disait assez bien : « qu’on reste assis ou couché de toute façon on touche 2.000 zlotys par mois »

     L’Etat prenait en charge toutes les dépenses essentielles d’énergie, de scolarité, de santé, de logement.

    C’était l’époque où les intellectuels refaisaient le monde dans les cuisines et critiquaient âprement la dictature totalitaire en rêvant du paradis occidental.

     Je partageais alors cette euphorie.

    J’enseignais le français à l’Ecole de cinéma de Lodz qui était alors la meilleurs du monde. J’y organisais des expositions, j’y ai projeté pour la première fois en Pologne les films d’Alain Resnais.

    Parmi mes étudiants, il y avait Barnara Brylska, Daniel Olbrychski.

    A mon arrivée à Lodz, mon guide me conduisit au Spativ, le club des cinéastes et on m’a aussitôt présenté à Roman Polanski, parce qu’il parlait français. Il était assis seul à une table, plutôt renfrogné à cause du peu de succès de son premier film «  Lecouteau dans l’eau ». Il semblait content de faire ma connaissance et s’est plaint amèrement de la France, un pays fermé où on n’avait pas accepté ses projets. Il disait pis que pendre de la nouvelle vague composée d’amateurs ignorant le métier cinématographique.  Cette observation mérite d’être retenue, de la part de quelqu’un qu’on ne pouvait soupçonner de sympathie pour le communisme.

     Parmi les poncifs qui courent sur des réalités que généralement on ignore, on considère que l’adhésion au marxisme-léninisme était le seul critère de réussite. Or, si effectivement c’était une condition formelle, dont personne n’était dupe, la véritable exigence qu’il fallait remplir pour faire une carrière était d’ordre professionnel. Pour devenir peintre, musicien, écrivain, comédien, réalisateur de cinéma, metteur en scène de théâtre, architecte, chanteur ou chanteuse, danseur ou danseuse, il fallait montrer qu’on avait acquis les connaissances dispensées dans des écoles qui visaient le perfectionnement de la « maîtrise professionnelle ». La même notion qui était propagée par les constructivistes.

    En cela, il n’y a jamais eu de hiatus entre l’enseignement officiel et ce qu’on a appelé « l’avant-garde ». Celle-ci a seulement mis en pratique le métier dans un but purement artistique et non dévoyé par la censure idéologique.

    Mais la censure idéologique était un moindre mal par rapport à la censure économique et la loi du Marché qui sévissent dans les pays qui ont choisi la liberté.  Pour s’en convaincre il suffit de regarder les œuvres que ces artistes ont laissées.

      En 1968 j’ai connu une autre période faste dans l’histoire du communisme réel, ce qu’on a appelé « le printemps de Prague », quand  Dubcek, secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque, a voulu instaurer un «  socialisme à visage humain ». Cette tentative de conjuguer la liberté individuelle et la justice sociale a été rompue par l’intervention des armées du Pacte de Varsovie.

    Cette rupture était le fruit d’un renouveau du stalinisme et elle a été le préambule d’un effondrement de l’idéal communiste qui avait suscité les plus grands espoirs avant de sombrer dans des travers qui ont fait du système soviétique le frère jumeau du capitalisme occidental.

    Après Lodz, j’ai connu d’autres épisodes, à Alma Ata, à Odessa puis à Bratislava que j’aimerais relater pour corriger les idées reçues sur une volonté de changer la vie qu’on a trop tendance à simplifier en l’associant au Goulag.

     Mais je tiens à donner mon sentiment sur le pays de l’Est qui a toujours fait l’unanimité dans la réprobation, je veux parler de la RDA

    Je n’ai pas séjourné en RDA que j’ai seulement traversée dans mes voyages.

    Mais j’ai cumulé indirectement des observations qui me paraissent dignes d’intérêt.

    Quand j’étais lecteur à Trnava, j’ai reçu la visite d’un étudiant communiste français qui revenait de la RDA. Il se réjouissait du mur de Berlin, qui empêchait les citoyens de l’Est de passer à l’Ouest. Il jugeait sans doute qu’il fallait faire le bonheur des gens malgré eux. J’étais alors horrifié par un pareil fanatisme idéologique qui faisait fi des réalités.

     Aujourd’hui, de nombreux habitants de l’Allemagne de l’est confirmeraient son point de vue. .

     J’ai écrit un texte que j’ai intitulé « Requiem pour le mur de Berlin », paru dans la revue De(s)générations.

      Quand j’enseignais la littérature française aux étudiants de l’Université de Bratislava, j’étais étonné par leur empressement à aller suivre des stages en RDA. Ils m’expliquaient qu’ils y appréciaient la qualité de l’enseignement et de la recherche et un accès à des livres introuvables chez eux. Ils vantaient une liberté d’expression et de création à l’origine d’un niveau culturel enviable.

    Si on compare la situation de l’art et de la culture en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est, on s’aperçoit qu’en Allemagne de l’Ouest prévalait un essor économique qui s’accompagnait d’un désert culturel.

    Parmi les écrivains et artistes allemands que l’on vante aujourd’hui, il n’y a pas un nom qui ne soit celui d’un transfuge de l’Est vers l’Ouest.

    La raison en est simple et elle tient à la différence entre un régime qui donne la priorité à la culture et celui qui aujourd’hui triomphe partout et qui marchandise la culture comme il marchandise la santé.

     Sous le communisme, même dans sa version la plus dogmatique, rendue haïssable à cause du mur de Berlin et de la Stasi, on développait l’instruction sans visées mercantiles. Et le résultat était probant, puisque, sans la formation de très haut niveau qu’ils avaient reçue dans leur patrie communiste, les écrivains, les hommes de théâtre, les peintres et les musiciens de la RDA n’auraient pas apporté à l’Occident une richesse culturelle dont l’Allemagne de l’Ouest était bien dépourvue.

    L’un des arguments que l’on fait valoir en faveur de la démocratie et du progrès, est celui de la modernité.

     Or, pour ne prendre qu’un exemple, parmi les transfuges les plus connus de l’Est vers l’Ouest, il y a un chef d’orchestre, nommé Kurt Masur qui s’est illustré en animant courageusement à Leipzig les manifestations qui ont préludé la chute du mur de Berlin.

    Kurt Masur a été récompensé par une brillante carrière, il a dirigé le Metropolitan, l’Orchestre National de France. C’était un musicien honorable. Mais en toute objectivité on ne peut considérer ses interprétations comme particulièrement exaltantes. Et son répertoire était des plus classiques.

    Il y avait alors en RDA au moins une dizaine de chefs d’orchestre dont le talent lui était bien supérieur.

     Le plus grand chef d’orchestre en exercice en RDA était Herbert Kegel, qui n’a jamais eu de succès qu’au Japon où on sait reconnaître les valeurs sûres.

    Avec l’orchestre philharmonique de Dresde, il a laissé des interprétations somptueuses des meilleurs compositeurs du XX ème siècle :  Gustav Mahler, Bohuslav Martinu, Igor Stravinski, Krzystof Penderecki, Luigi Nono, Paul Dessau, Benjamin Britten. .

     J’ai gardé des enregistrements de l’Ecole de Vienne que Herbert Kegel a réalisés en 1958. Il faudrait confronter les dates, mais je crois qu’on n’a découvert en France l’Ecole de Vienne que plus tard, grâce à Pierre Boulez.

    Ce coffret contient entre autres les œuvres de Webern, le Wozzek d’Alban Berg, les Gurrelieder et  Moïse et Aaron de Schönberg.

    Quand j’ai envie d’écouter ces œuvres, je reviens inéluctablement aux disques d’Herbert Kegel enregistrés superbement par Eterna, la production officielle de la RDA, qui a laissé des trésors discographiques inestimables.

    Contrairement à Kurt Masur qui a prospéré à l’Ouest, Herbert Kegel est resté communiste. Après la réunification on l’a mis à pied, conspué, interdit. Et il a mis fin à ses jours en 1990 à l’âge de 70 ans.

    France-Musique lui a rendu hommage, sans s’attarder sur sa biographie.

    Si on préfère trouver des exemples dans la littérature, en tant que membre du jury du Prix Russophonie, je reçois chaque année des livres qui sont des vestiges de l’époque soviétique.  Leur comparaison avec les productions actuelles est sans appel et témoignent d’une décadence universelle, à l’heure de la mondialisation…

    Ce verdict est confirmé plus prés de nous par les « best-sellers » qui remplissent les caisses des maisons d’édition…

    On objectera, comme mes détracteurs de la Bibliothèque polonaise, que ces avantages culturels d’un passé abhorré étaient accordés au prix de la liberté. C’est un vaste sujet, mais il faudrait d’abord s’entendre sur la signification de cette fameuse liberté. Aux yeux de la plupart des citoyens de l’Est, il s’agissait avant tout de la liberté de voyager.

    Quand on lit Triste tropiques de Claude Lévy-Strauss on s’aperçoit des limites que le nivelage de notre civilisation impose au désir de découvrir autre chose que ce que l’on a chez soi. Le tourisme et l’exotisme sont des leurres habilement

    utilisées par la propagande occidentale pour faire miroiter les avantages d’un monde sans frontières.

    Dans les années trente du XX ème siècle, un grand écrivain, peintre, photographe et philosophe polonais, S. I Witkiewicz avait dénoncé dans ses romans et ses pièces de théâtre le nivelage mis en œuvre sous le signe de la démocratie et du capitalisme, qui sont la face blanche et la face noire d’un même phénomène de trivialisation et d’abêtissement des esprits.

    Ces conclusions peuvent paraître pessimistes. Elles ne me sont pas personnelles, si on en croit l’avis de Georges Steiner qui estimait que le communisme était fondé sur les idées tandis que le capitalisme propage le culte des objets. C’est ce qu’il avait déclaré à Budapest à la suite d’une conversation avec Georg Lukacs qui l’avait fortement impressionné.

      J’ai toujours eu l’habitude d’adopter les lieux provisoires où j’avis été affecté par l’administration comme des patries définitives que je répugnais à quitter.

    Mais après sept années d’un exil dont je m’accommodais fort bien, Robert Chatel, le conseiller culturel a décidé qu’il était temps de me faire changer d’air.

     J’avais songé à des destinations plus douces, mais on avait noté en haut lieu ma faculté d’adaptation et au lieu de souscrire à mes demandes on me proposa de me nommer encore plus à l’Est, au cœur même de l’empire du mal.

     On décida de m’envoyer à Kharkov, une ville industrielle et non moins sinistre que Lodz qu’on appelait le Manchester polonais.

      On tient compte de mon refus et je fus pressenti pour aller à Alma Ata.

    Je pris tout d’abord ce choix comme une plaisanterie. Mais mon ami Pavel Korzec me fit savoir qu’il avait reçu la visite d’un couple russe qui connaissait fort bien Alma Ata et pouvait m’en décrire les charmes.

    Sigmund travaillait au Vnechtorg, le ministère du commerce extérieur et sa femme architecte avait construit des hôtels et des bâtiments officiels à Alma Ata. Ils réussirent à me persuader que j’avais tout à gagner au change. Et c’est ainsi que je dis mes adieux à la Pologne pour m’installer dans la capitale du Kazakhstan, la ville des pommes, que j’imaginais comme un immense et luxuriant verger au pied des contreforts du Tien Chan, non loin de la frontière chinoise.

    Les amis russes de Pavel ne m’avaient pas trompé. Alma Ata était plongée dans la verdure, des cours d’eau descendaient des montagnes et apportaient une agréable fraîcheur.

     On me logea dans un foyer d’étudiants où on avait libéré à grand peine à mon intention une grande chambre avec une salle de bains.

      Il y avait toutefois un inconvénient, lors du dégel, au printemps, il y avait des fuites d’eau qui inondaient ma chambre.

    On devait alors m’évacuer provisoirement.

     Je prenais mes repas avec les étudiants et le matin en guise de petit déjeuner, on me servait un plat de nouilles au mouton, une spécialité de la cuisine kazaque qui me nourrissait pour la journée. Les couverts étaient rares, je devais me contenter des moyens du bord et me servir d’une cuiller pour couper ma viande et manger mes nouilles.

    Je n’ai jamais accordé une grande importance aux conditions matérielles et je m’amusais de ces bizarreries qui étaient la norme pour les citoyens soviétiques.

  • QUELQUES SOUVENIRS SUR ÉDIK STEINBERG

     

     

    ÉDIK DANS SON ATELIER PARISIEN

     

     

     

     

    QUELQUES SOUVENIRS SUR ÉDIK STEINBERG

     

    S’impose à moi de façon insistante une image synthétique d’Édik Steinberg : il était un authentique fils de Dieu, dans toute la liberté de son humanité. Quand j’ai fait pour la première fois sa connaissance à la charnière des années 1960-1970, je ne connaissais rien ni de l’œuvre, ni de l’homme. Lors des rencontres dans la maison-musée moscovite de Georges Costakis ou, fortuitement, dans d’autres circonstances, j’ai vu un jeune artiste, beau, débordant de santé, énergique, plein de joie de vivre, que tout le monde aimait et qui avait le don de créer autour de lui une atmosphère amicale, joyeuse et spirituelle. Pour moi, Français, il incarnait ce que les Russes appellent un « roubakha-paren’», ce que l’on pourrait rendre par «un chic type », ou, plus familièrement, par un « mec bien », c’est-à-dire – serviable, généreux, ouvert…

    C’est à Paris, pendant les vingt dernières années 1990-2000 de sa vie, que je me suis vraiment rapproché d’Edik. J’ai pu alors observer  ses nombreuses facettes humaines. Bien entendu, il était resté le même «mec sympathique»,  sociable, aimant la compagnie des amis, aimant boire avec eux de la vodka ou du bon vin rouge français, porter de nombreux toasts à leur santé et répondre à ces mêmes toasts. Dans son atelier parisien, lui et sa femme Galia, recevaient régulièrement des invités autour d’une table débordant des fameux « zakouski » (les hors-d’œuvre les plus variés) et des plats russes.

    Les conversations sur l’art en général, sur le cinéma russe, sur les problèmes esthétiques, artistiques, muséaux de l’actualité, sur la situation en Russie, étaient très animées . Je me souviens tout particulièrement des réunions avec quelques amis français russophiles  lors du repas pascal de fin du Jeûne ou du réveillon de la Nativité, après les services dans l’église Saint-Séraphin de Sarov où règne toujours une atmosphère intime, spécifique pour le Paris orthodoxe, de ferveur, de paix, de beauté harmonieuse, grâce à son ministre, le père Nikolaï, à la parole théologique inspirée.

    Édik  ne prêchait pas, il ne vaticinait pas. Je n’ai jamais entendu dans sa bouche des paroles mauvaises sur les autres, même sur ceux dont il ne partageait pas les idées. Il n’avait aucun ressentiment, aucune animosité. Il affirmait tout simplement ce qu’il avait à dire sans avoir besoin  d’opposer son affirmation à  une autre opinion. De ce point de vue, sa peinture est le miroir de son âme, de son être, de son esprit. J’ai toujours été étonné par sa bienveillance, son rapport fraternel aux autres, sa délicatesse sans fadeur.

    Édik souffrait pour la Russie. Voici la dédicace qu’il a écrite sur sa monographie russe de 1992 qu’il m’avait offerte : « […] Merci pour ton amour pour notre malheureuse Russie. Édik Steinberg – juin 2001 ». Comme beaucoup d’autres Russes que j’ai connus dans l’émigration, il portait en lui l’ « idée russe » avec son tragique et sa désorganisation, avec ses envolées et son envergure.

    Pour moi, Édik reste dans la mémoire non seulement comme un peintre de haute lignée, mais aussi comme l’expression, dans l’environnement parisien, des aspects les plus lumineux, affectifs, spirituels et artistiques de l’homme russe.

    Jean-Claude Marcadé

    décembre 2012

  • UN GRAND PEINTRE RUSSE À PARIS – ÉDOUARD (ÉDIK) STEINBERG (1937-2012)

    UN GRAND PEINTRE RUSSE À PARIS – ÉDOUARD (ÉDIK) STEINBERG (1937-2012)

     

    Le peintre Édouard (Édik) Steinberg a partagé son activité artistique entre les villes de Moscou, de Taroussa, de Paris.

    Taroussa est une « ville à la campagne » du centre de la Russie européenne, à 130 km au sud de Moscou, sur le bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iossif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. Un musée-centre culturel y a été fondé, comme filiale du Musée national des beaux-arts Pouchkine de Moscou.

    Cette immersion au coeur de la Russie profonde permet de comprendre qu’Édik Steinberg a conjugué dans sa production picturale immense non seulement l’héritage formel du suprématisme de Malévitch (à commencer par les trois cents tableaux de la période « blanche métagéométrique » des années 1970-1980 et celui du post-suprématisme de l’auteur du Carré blanc sur fond blanc (MoMA), avec le retour à l’image dans une perspective iconique et primitiviste (le « cycle campagnard » des années 1980). Steinberg a bien compris le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :

    « Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique. »[1]

     

    Pendant les vingt années (1992-2012) de son séjour dans la capitale française, qu’il a partagé avec des retours réguliers dans sa chère campagne de Taroussa au bord du grand fleuve de l’Oka, perpétuel resourcement physique et spirituel, la création d’Édouard Steinberg a continué à se diviser en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages et d’animaux.

    Les tableaux dont la veuve de l’artiste, l’historienne de l’art Galina Manévitch-Steinberg, a fait don au Musée Picasso d’Antibes, sont des exemples particulièrement forts de ce que l’on a appelé « la métagéométrie suprématiste » de Steinberg. Le grand historien de l’art Dmitri Sarabianov a bien analysé les traits distinctifs de cette poétique picturale :

     » C’est un peintre lyrique qui extrait des constructions géométriques telle ou telle gamme de sentiments. Ses toiles ne sont qu’une forme originale de réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux. Le terrestre et le céleste s’y rapprochent.»[2]

    Édouard Steinberg a continué, pendant les années 1990-2000, à utiliser de façon subtile le blanc en camaïeu, en le confrontant à des beiges et des gris. Sur ces surfaces tendant à la monochromie, l’artiste russe a inscrit tout un monde de signes géométriques : cercles, demi-sphères, triangles, quadrilatères, bâtonnets, traits…On peut dire que beaucoup de ces éléments géométriques sont de l’ordre de la citation, plus que de l’imitation. Ces citations permettent au peintre de les intégrer dans des structures personnelles totalement originales. Steinberg a utilisé tout ce vocabulaire comme un compositeur utilise des notes, c’est-à-dire qu’il se livre à des variations toujours nouvelles à partir d’un nombre d’éléments relativement limité. C’est le triomphe du pictural en tant que tel, lancé, certes, par Malévitch, mais réalisé d’une tout autre façon par Steinberg. Plus que des formes flottant dans l’espace, il s’agit de calligraphies, d’inscriptions, qui font apparaître, dans un langage universel, sa vision du monde, qui nous fait partager la sérénité de cette vision. Car l’oeuvre du peintre de Taroussa est dominée par la quiétude des harmonies colorées et formelles. En cela, elle provoque, dans le monde profane, la même sensation de paix, de repos (l’hésychia des spirituels orthodoxes), que dans les icônes.

    Chaque tableau d’Edouard Steinberg est un poème. Chacun dit le monde avec des procédés formels qui restent toujours les mêmes dans leur vocabulaire, mais sont toujours autres dans leurs combinaison symboliques. Le lexique steinberguien, ce sont les carrés, les triangles, les cercles, entiers ou morcelés, des barres, des traits droits ou courbes. Ce sont la délicatesse des métagéométries, alternant avec la puissance énergique des couleurs franches qui trahissent une mémoire plastique nourrie par l’art des icônes. Les peintures de Steinberg sont des prières silencieuses, des hymnes harmonieux au monde de l’esprit et de la vie vivante, au-delà des anecdotes et des passions désordonnées. Elles sont une expression majeure de la splendeur géométrique.

    Jean-Claude Marcadé

    Voir l’article de Jean-Claude Marcadé « La métagéométrie suprématiste d’Édouard Steinberg ou le pictural comme journal intime », in catalogue Édik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2002

    [1] É. Steinberg, Lettre à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in Édouard Steinberg. Essai de monographie, Moscou, Art Mif/ La Chaux-de-Fonds, Éditions d’En Haut, 1992, p. 68

    [2] D. Sarabianov, « Edouard Schteinberg », in catalogue Édik Schteinberg «Peintures», Paris, Galerie Claude Bernard, 1988

  • ÉDOUARD STEINBERG – LA SPLENDEUR GÉOMÉTRIQUE À PARIS

    ÉDOUARD STEINBERG – LA SPLENDEUR GÉOMÉTRIQUE À PARIS

    «Всякое дыхание да хвалит Господа»
    «Que tout souffle glorifie le Seigneur»
    (Ps 150, 6)

    Alors que l’art faisait, insidieusement, puis triomphalement, un retour cyclique à l’anecdotisme, à la dénonciation socio-politique, à la physiologie, l’apparition, à partir de la fin des des années 1980, sur la scène artistique européenne et plus spécialment parisienne, d’un peintre qui ne faisait que de la peinture, que des tableaux, que du pictural, pouvait être considéré par la pensée dominante comme un anachronisme. Un artiste se réclamant de Malévitch à Paris, dans une galerie, la Galerie Claude Bernard dont le «profil» n’était pas, de façon prépondérante , celui d’une défense et illustration de l’Abstraction, cette révolution radicale au XXe siècle, qui rompait avec des siècles de figuration du monde sensible, un artiste, d’autre part, ayant une orientation métaphysique, ne pouvait qu’être regardé comme une espèce de survivance du passé. Et, de plus, dans l’Occident sécularisé, où se manifestait un rejet massif de toute Transcendance, cet artiste, le Russe Edouard, Edik, Steinberg, n’a pas cherché à complaire à cette scène artistique dans laquelle il s’est retrouvé pendant les vingt dernières années de sa vie. Edik Steinberg a toujours proclamé sa foi chrétienne pravoslave, et ce jusqu’à la fin: lors d’une présentation d’un film qui lui était consacré, il a pu laisser tomber, comme accord final de l’hommage qui lui était rendu: «Ce n’est pas l’art qui compte, c’est la foi».
    Un de ses amis, le romancier, cinéaste, critique et philosophe orthodoxe russe, Ievguéni Schiffers, totalement inconnu en Occident et encore méconnu en Russie même , a le mieux souligné, dès 1970, le caractère profondément religieux de la peinture de Steinberg, «pas comme art des icônes», mais comme parenté avec «la peinture murale dans les catacombes des premières communautés chrétiennes» . Schiffers ne fait pas par hasard ce rapprochement de l’art de Steinberg et celui des catacombes, car ce dernier utilisait, on le sait, les symboles bibliques (agneau, arche, cep de vigne, poisson…). Voici ce qu’écrit le grand hagiographe et historien-théologien de l’icône, Léonide Ouspensky :
    «Nulle part dans les catacombes nous ne trouvons trace d’images de caractère documentaire, anecdotique ou psychologique […] Et pourtant cet art n’était pas retranché de la vie. Non seulement il parle le langage artistique de son époque, mais il est intimement lié avec elle.»
    Ne pourrait-on dire la même chose de la création steinberguienne?
    Schiffers parle, dans un article inspiré, à propos des toiles abstraites du peintre russe, de «paysage idéographique, comme condensation matérielle des idées invisibles» .
    Voici ce qu’écrivait, de son côté, en 1983, un spécialiste allemand de la littérature russe :
    «[Steinberg] exprime très nettement la conception slavophile mettant en relief la situation exceptionnelle religieuse de la Russie, ce qui se voit mieux encore dans son amour pour Dostoïevski, Nikolaï Fiodorov, Vladimir Soloviov, Viatcheslav Ivanov, Paviel Florenski et Sergueï Boulgakov.»
    Le moins que l’on puisse dire, une telle vision du monde ne correspondait guère aux orientations le plus souvent antireligieuses du monde intellectuel et artistique parisien (un Lévinas en philosophie, ou un Olivier Messiaen en musique, un Chagall, un Lanskoy ou un Alfred Manessier en peinture, sont parmi les quelques exceptions de renom).
    Et dans la Russie soviétique de la fin des années 1960 jusqu’à la pérestroïka des années 1980, une telle Weltanschauung ne pouvait qu’être contraire à l’idéologie officielle du monde des arts qui se réclamait toujours du marxisme-léninisme…De ce point de vue, le choix de l’abstraction par Edouard Steinberg était un acte de liberté par rapport à la dictature du réalisme socialiste, c’était une affirmation de la continuité des expériences et des réalisations de l’avant-garde-russe des années 1910-1920, qui avait été sauvagement réprimée et reléguée aux oubliettes par le pouvoir communiste stalinien, puis krouchtchévien, puis brejnévien : n’oublions pas que Khrouchtchev avait traité de «pédérastes» les peintres non-conformistes exposés au Manège de Moscou en 1962 et qu’en 1974, les bulldozers détruisait une autre exposition non officielle en plein air à la périphérie de la capitale…
    Ce choix d’un art, aux antipodes du réalisme socialiste officiel, a été pour Edouard Steinberg un exercice spirituel pour dire le monde dans son authenticité, dans sa vérité, au-delà des contingences chaotiques de la vie socio-politique. De dire ce monde silencieusement par les seuls moyens du pictural.
    Selon l’aphorisme du poète grec des VIe-Ve siècles avant J.C., Simonide de Céos :
    «La peinture est une poésie silencieuse».
    Et dans le monde où allait se forger toute une philosophie de l’image picturale sur la base d’une théologie de l’icône, on trouve, chez Basile de Césarée, au IVe siècle après J.C., cette formule qui nous montre, s’il en était besoin, la fonction de toute peinture:
    «Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siopôsa) à travers la représentation (mimèsis
    Le peintre russe contemporain,Vladimir Yankilevsky, a très bien exprimé ce trait distinctif de l’iconologie de Steinberg, prise comme un tout :
    «Le silence est le résultat d’une harmonie obtenue entre le niveau de ‘compréhension’ du monde et son expression organique qui se suffit à elle-même et n’a pas besoin de commentaire. Ce silence brille et hypnotise.»
    A propos de la conversion d’Edouard Steinberg à l’abstraction, mentionnons encore ces propos du philosophe Yves Michaud :
    «Ce choix permet […] à l’artiste de retrouver son identité d’artiste, c’est-à-dire de personne ayant en charge le seul royaume du visuel et des formes. Au lieu d’être au service de telle cause douteuse, changeante, voir inexistante, il est au service d’art, qui lui-même est au service de réalités spirituelles encore plus hautes.»
    C’est que le peintre de Taroussa a voulu conjuguer dans sa création, non seulement l’héritage formel du suprématisme malévitchien (à commencer par les trois cents tableaux de la période «blanche métagéométrique des années 1970-1980) et celui du postsuprématisme de Malévitch et de son meilleur disciple Nikolaï Souiétine, avec retour à l’image dans une perspective iconique et primitiviste (le «cycle campagnard» des années 1980).
    L’héritage de Malévitch est principalement de l’ordre du formel, mais aussi du spirituel. Il n’adhère certes pas entièrement à la philosophie suprématiste, ce qui est normal puisque Malévitch vivait une toute autre époque, celle des bouleversements socio-politiques, alors que Steinberg a vécu dans cette période soviétique que l’on a appelé «la stagnation brejnévienne». Cependant, comme Malévitch, il a dû se confronter aux passéistes de tout poil. Ce qu’il a bien compris, c’est le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :
    «Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique.»
    Certes, il interprète le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915 comme une expérience mystique tragique, celle de «la solitude sans Dieu». De la sorte, selon moi, le Noir malévitchien rejoindrait, dans cette interprétation, celui de la nuit mystique de Saint Jean de la Croix, celui de la Nada, du Rien, qui annoncerait, historialement (geschichtlich), le «Rien libéré» du suprématiste, Nada et osvobojdionnoyé nitchto permettant en réalité de faire se manifester le Tout. C’est aussi le Zéro du « Miroir suprématiste » (1923) qui annihile «le monde comme diversités humaines» pour ne faire apparaître que «le monde sans-objet ou le repos éternel».
    Si un des aspects du Quadrangle noir est bien «la solitude sans Dieu», selon Edouard Steinberg, c’est aussi les ténèbres inexpugnables de Dieu qui dit à Moïse :
    «Tu ne pourras pas voir mes faces, non, l’humain ne peut pas me voir et vivre.» (Exode, 33, 20, traduction Chouraqui)
    Il est très intéressant de noter que Galina Maniévitch, l’épouse de l’artiste, appelle le «Carré noir» de Malévitch une «pierre», ce qui permet de voir dans cette oeuvre fondatrice, au premier abord, «la découverte de la matière originelle, la substance première de la peinture elle-même, obtenue par le peintre par un moyen alchimique médiéval» . Et elle ajoute :
    «Dans le ‘Carré noir’ de K. Malévitch, comme dans les symboles archétypiques antiques, sont celées sans aucun doute les multiples significations des interprétations herméneutiques.»
    C’est un fait que le Quadrangle noir peut être associé, entre autres, aux grandes religions du monde, bouddhisme, judaïsme, islam.
    Malévitch a vidé le monde des objets et s’est plongé dans le désert du monde sans-objet, pour ne faire régner que les rythmes de ce sans-objet à travers les planètes tendant à la géométrie, en état de suspension dans l’espace infini du blanc.
    Pendant les vingt années (1992-2012) de son séjour dans la capitale française, qu’il a partagé avec des retours réguliers dans sa chère campagne de Taroussa au bord du grand fleuve de l’Oka, perpétuel resourcement physique et spirituel, la création d’Edouard Steinberg a continué à se diviser en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages et d’animaux. La sécurité matérielle assurée par son galeriste et ami Claude Bernard, le contact avec la vie artistique de l’Occident et tout particulièrement de Paris, permirent à l’artiste d’élargir encore davantage son horizon créateur, tout en restant fidèle à son esthétique métagéométrique.

    Les tableaux-souvenirs

    Toute une série de toiles de l’époque parisienne reprennent, dans de multiples variations, les principaux vecteurs du message créateur de Steinberg. Il s’agit, le plus souvent, d’une synthèse entre l’abstraction métagéométrique et le primitivisme des figurations stylisées. Cette vision synthétique est tout particulièrement incarnée dans un triptyque de 1998 Poète-Pêcheur-Philosophe. Ces termes, peints en calligraphie script sur chaque panneau du triptyque, sont un autoportrait symbolico-pictural d’Edik Steinberg. L’iconologie de cette oeuvre est très riche et mérite que l’on s’y attarde car elle résume bien une des facettes principales de l’artiste après son installation en Occident. Ce n’est pas un hasard si Hans-Peter Riese, qui connaît parfaitement l’oeuvre et l’homme, a analysé cette toile comme emblématique des années 1990 :
    «[Les trois panneaux] représentent les trois professions dans lesquelles Steinberg a incarné ce qui faisait sens dans son travail. Dans le même temps, on ne peut ignorer l’allusion à la Trinité divine aussi bien dans la forme du triptyque que dans les trois professions représentées, en particulier dans la profession de pêcheur qui occupe la partie centrale. Mais Steinberg, précisément dans cette oeuvre, revient encore une fois dans les profondeurs de sa propre symbolique. C’est ainsi que le tableau du milieu montre, dans sa division horizontale typique, le ciel et la Terre, tandis que le pêcheur est rangé totalement du côté de la Terre, même si sa tête touche le croissant de lune. Le poète, dans le tableau de gauche, en tant que tête stylisée dans le style des figures postsuprématistes de Malévitch, posé sur un carré noir, dont le poids est, à vrai dire, annulé par un coin rouge, et par là-même il est retiré du domaine sémantique abstrait-symbolique et rangé du côté de l’être humain. Enfin, le philosophe est enserré dans une trame formelle abstraite, il symbolise la rationalité, mais est cependant à nouveau équilibré par l’utilisation d’un chiffre, le 3, et transposé dans la sphère de la mystique des chiffres.»

    J’ajouterai au décryptage de Hans-Peter Riese, encore d’autre éléments signifiants. Le triptyque est rythmé par trois têtes ovales dans la ligne du postsuprématisme de Malévitch et de Souiétine. Ces trois têtes sont scandées également par trois barres indiquant la verticalité pour le poète, l’horizontalité de la jonction du terrestre et du céleste chez le pêcheur qui est marqué par une croix, et l’oblicité pour la tête du philosophe, triple-trine, sur laquelle est tracé le triangle blanc de la divinité, tandis que l’entre-deux noir peut être interprété comme le mystère de cette même divinité. Je pense, d’autre part, que le coin rouge dans le carré du panneau de gauche n’est pas là seulement pour rompre l’intégrité de ce carré, selon l’interprétation de Riese, il est un signe symbolique qui renvoie à la façon dont le Quadrangle noir entouré de blanc était accroché à la «Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10» à Pétrograd à la toute fin de 1915, à savoir comme l’icône centrale au haut coin de l’encoignure des cimaises dans le Beau Coin Rouge des maisons orthodoxes russes, surtout paysannes.

    Le dialogue avec Malévitch

    Ce dialogue, qui consiste à se sentir proche de certains peintres, avec lesquels il revendique des affinité électives, a commencé en Russie.
    Avec Malévitch, ce dialogue sera ininterrompu jusqu’à la fin. Bien entendu, comme nous l’avons signalé plus haut, Edouard Steinberg n’est pas, à proprement parler, un disciple strictement «orthodoxe» du suprématisme malévitchien, comme, d’ailleurs, ne le furent pas la plupart des artistes contemporains qui ont participé à l’aventure du sans-objet suprématiste entre 1915 et 1920. Malévitch, lui-même, a pu se démarquer des abstraits de son cercle, en distinguant nettement ce sans-objet suprématiste (souprématitcheskaya bespredmietnost’) et les autres formes de sans-objet, par exemple chez Lioubov’ Popova, Alexandre Viesnine ou Nadiejda Oudaltsova . Le cas d’ El Lissitzky est un peu à part, car, d’un côté, il a utilisé le vocabulaire suprématiste pour construire des personnages ou des narrations, et d’autre part, ses Proounes (Projets d’affirmation du nouveau en art) font apparaître des volumes et sont à la charnière de la peinture et de l’architecture. Ce qui est tout à fait différent de la poétique de Malévitch et de Steinberg. Cependant, il y a un élément qui, au premier abord, pourrait rapprocher l’art d’El Lissitzky et celui de Steinberg, c’est une certaine connivence avec le constructivisme qui apparaît en Russie soviétique en 1920-1921. En particulier, dans la rigueur des géométries, qui paraissent tracées au compas et à la règle, ce qui n’est jamais le cas chez Malévitch. Mais là s’arrête la comparaison avec El Lissitzky et le constructivisme soviétique : la création métagéométrique de Steinberg n’est jamais «figurative», elle ne construit pas des personnages ou des édifices, elle est pure abstraction symbolique.
    Dmitri Sarabianov a très bien analysé ce qui différencie le suprématisme de Malévitch et la métagéométrie suprématiste de Steinberg :
    «A la différence de Malévitch, Steinberg ne recherche pas les impressions cosmiques, il ne frappe pas le spectateur par ses paradoxes, il ne tend pas à traduire l’image de l’Univers dans une seule forme géométrique. C’est un peintre lyrique qui extrait des constructions géométriques telle ou telle gamme de sentiments. Ses toiles ne sont qu’une forme originale de réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux. Le terrestre et le céleste s’y rapprochent.»
    On pourrait donner plusieurs autres exemples pour montrer ce qui distingue la création steinberguienne de la poétique de Malévitch. J’en prendrai un comme paradigmatique. Le panneau central du triptyque Solntsé [Soleil] de 1992 est constitué d’une bande noire où s’inscrit le croissant de lune, et d’un carré couleur blanc cassé sur lequel, légèrement oblique, est tracée une croix blanche sur laquelle est «crucifié» un triangle couleur blanc beige : on peut y voir une interprétation métagéométrique-symbolique de la Crucifixion du Dieu-Homme. Là aussi, du point de vue iconologique, on constate ce qui différencie Steinberg de Malévitch. Chez Malévitch, c’est le carré qui est crucifié sur la croix dans la toile Suprématisme de l’esprit (1919, Stedelijk Museum, Amsterdam).
    J’ajouterai encore que la base philosophique, sur laquelle Malévitch fondait son acte pictural, était à la fois l’effacement de tout le monde des objets et la fondation, après cette purification, d’une nouvelle iconicité. D’autre part, Malévitch, baptisé à Kiev catholique romain, était contre toutes les religions institutionnalisées et, dans le même temps, il aspirait à créer une nouvelle Église de signes et une nouvelle spiritualité. Cela est fortement exprimé dans ses lettres au penseur et grand historien de la littérature Mikhaïl Guerchenzon entre 1918 et 1924 et dans des textes majeurs de cette époque comme les articles-manifestes «De la poésie», «Vers l’acte pur» ou le traité Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Eglise. La Fabrique . Je rappelle très succinctement ces faits de la biographie intellectuelle du fondateur du suprématisme pour montrer que Steinberg ne pouvait adhérer à ces positions, lui qui, par exemple, n’a cessé de proclamer sa foi chrétienne orthodoxe. Il en découle que les métagéométries de Steinberg doivent être envisagées comme des interprétations tout à fait originales, surtout à la fin du XXe et au début du XXIe siècle, de l’héritage pictural malévitchien, tel qu’il se présente aujourd’hui à tout spectateur avec la charge énergielle du fond blanc : on le sait, dans ses toiles suprématistes, Malévitch utilise exclusivement les fonds blancs, ce qui le différencie de façon essentielle de tous les autres peintres qui se réclament de lui.
    Edouard Steinberg a continué, pendant les années 1990-2000, à utiliser de façon subtile le blanc en camaïeu, en le confrontant à des beiges et des gris. Sur ces surfaces tendant à la monochromie, l’artiste russe a inscrit tout un monde de signes géométriques : cercles, demi-sphères, triangles, quadrilatères, bâtonnets, traits…On peut dire que beaucoup de ces éléments géométriques sont de l’ordre de la citation, plus que de l’imitation. Ces citations permettent au peintre de les intégrer dans des structures personnelles totalement originales. Steinberg a utilisé tout ce vocabulaire comme un compositeur utilise des notes, c’est-à-dire qu’il se livre à des variations toujours nouvelles à partir d’un nombre d’éléments relativement limité. C’est le triomphe du pictural en tant que tel, lancé, certes, par Malévitch, mais réalisé d’une tout autre façon par Steinberg. Plus que des formes flottant dans l’espace, il s’agit de calligraphies, d’inscriptions, qui font apparaître, dans un langage universel, sa vision du monde, qui nous fait partager la sérénité de cette vision. Car l’oeuvre du peintre de Taroussa est dominée par la quiétude des harmonies colorées et formelles. En cela, elle provoque, dans le monde profane, la même sensation de paix, de repos (l’hésychia des spirituels orthodoxes), que dans les icônes. Ce ne sont certes pas des icônes ecclésiales, pas plus que ne l’est le Quadrangle noir entouré de blanc de Malévitch, bien que ce dernier l’ait appelé l’ «icône» de son temps, telle l’icône du Beau Coin Rouge, comme nous l’avons mentionné plus haut. De toute évidence, du point de vue de la théologie de l’icône, le Quadrangle noir est hérétique (monophysite). Mais Malévitch est un peintre et non un hagiographe. Comme Edik Steinberg. Si une grande part de sa création fait apparaître une dimension au-delà de la réalité sensible, voire sensualiste, si elle imprégnée d’un profond irénisme, elle n’est iconique que dans sa fonction formelle purement picturale, et non dans une insertion dans l’histoire de la peinture d’icônes codifiée, dont l’iconographie exige le consensus de la communauté ecclésiale.

    Le dialogue avec d’autres peintres

    Steinberg s’est senti proche du peintre américain Rothko, né Rotkovitch dans le gouvernement de Vitebsk, dont il reconnaissait une présence russe dans ses toiles mystiques. Il avait été profondément marqué par la découverte de la magnificence du peintre russo-américain lors de la rétrospective de ce dernier au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1999. Il me semble que la division du tableau en bandes s’est renforcée dans de nombreuses oeuvres de Steinberg pendant les années 2000. Mais il avait utilisé ces divisions de la toile avant sa rencontre avec Rothko : par exemple, une des oeuvres les plus significatives, de ce point de vue, est la Composition de 1991 (dans la monographie de Hans-Peter Riese, p. 97). Cette huile présente, verticalement, deux parties – celle du haut plus petite est noire, celle du bas, blanc cassé. C’est le ciel et la Terre. L’interprétation est autre, évidemment, que dans les dernières toiles à l’acrylique de Rothko Untitled (1969), lequel a, selon moi, réinterprété le fameux tableau de Caspar David Friedrich Der Mönch am Meer (Berlin Schloss Charlottenburg, 1808-1809) et n’en a gardé que la division formelle. De même, Nicolas de Staël, un autre peintre admiré par Steinberg, a utilisé ce procédé dans beaucoup de toiles où toute présence humaine est absente. Edouard Steinberg, lui, inscrit sur ces deux présences abstraites, céleste et terrestre, le triangle du divin, le chiffre 3 qui le nomme, trois croix qui partent de la Terre pour se perdre dans le noir du carré et du triangle, une citation de l’ «éclipse partielle» (clin d’oeil à deux tableaux alogistes de Malévitch en 1914-1915 qui portent cette appellation calligraphiée au pinceau sur toute la toile) – cette éclipse partielle fait ressortir en même temps la forme du croissant de lune, si récurrent dans toute la production artistique de Steinberg. Un vrai poème pictural!
    On trouve également, dans le triptyque Composition de 2008 ( Catalogue Edik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2009, p. 62, 63, 65), trois grandes bandes qui rythment le premier panneau (bandes verticales) et le troisième panneau (bandes horizontales) avec la forme ronde d’une planète ( Soleil? Lune?) sur la bande centrale gris-bleu du premier tableau et un croissant de lune sur la bande noire supérieure du troisième tableau. Cette façon de structurer la surface picturale est sans aucun doute un dialogue avec l’abstraction américaine du milieu du XXe siècle, en particulier avec Rothko. Mais, dans les oeuvres mentionnées, la couleur steinberguienne, qui tend au camaïeu, à la légéreté, à l’impondérabilité, dialogue plus avec Weisberg ou Morandi, qu’avec les couleurs sursaturées des abstraits américains. La structure des trois bandes regarde également vers Nicolas de Staël et l’emploi du gris dans les bandes centrales des panneaux de droite et de gauche, ne manque pas d’évoquer l’emploi privilégié de cette couleur chez Staël.
    Je prendrai encore un autre exemple de cette rencontre d’un peintre avec un autre peintre. Pour moi, la gouache Composition de 2001 (Catalogue Steinberg, Paris, Galerie Le Minotaure, 2008, p. 26) est la version métagéométrique synthétique des paysages-natures mortes de Nicolas de Staël, selon une ligne historiale (geschichtlich) Friedrich-Staël-Rothko-Steinberg. Chez ce dernier, cependant, c’est la limpidité des couleurs et des formes qui domine et fait sa totale originalité par rapport à ses «interlocuteurs». On retrouve cette même poétique dans la toile à l’huile Composition, elle aussi de 2001 (Catalogue Steinberg, Paris, Galerie Le Minotaure, 2008, p. 24) avec la séparation de la surface picturale en une bande grise et une bande blanc cassé. Sur ces bandes s’inscrivent, comme sur la gouache précédemment étudiée, des éléments métagéométriques suprématistes, avec, ici, l’élément primitiviste du quart de sphère transformé en tête de poisson. Ce poisson métagéométrisé, on le retrouve dans beaucoup d’autres compositions, par exemple dans les deux Compositions de 2006 (Catalogue Edik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2009, p. 36-37).
    Une oeuvre qui résume le «colloque» avec les Américains, c’est le monumental triptyque de 2008 (reproduit dans Eduard Steinberg. « List do Malewicza », Lodz, Muzeum Sztuki, 2009, p.166-167). Là encore, il ne s’agit pas d’ «emprunt», il s’agit d’une impulsion, André Breton dirait une «commotion», donnée par telle ou telle oeuvre, qui pousse vers la création, à partir d’elle, de quelque chose d’autre qui s’insère dans le flux de sa propre vision du monde. Ainsi, ce dialogue doit être vu, selon moi, comme le vécu à Taroussa, à Moscou ou à Paris. Steinberg opère une quintessence, à la fois de la structure, mais surtout du color field, y adjoignant la structure de l’icône (l’encadrement à l’intérieur du tableau) et une couleur qui vient directement de la peinture d’icônes : le vert et le rouge renvoient à cette association dans l’École de Novgorod (on la trouve dans d’autres oeuvres, par exemple la Composition de 2006 (cf. Eduard Steinberg. « List do Malewicza », op.cit., p. 149).
    L’utilisation du cadre iconique à l’intérieur du tableau a, semble-t-il, commencé d’être présent dans beaucoup d’oeuvres de Steinberg, à partir des années 1980, souvent pour honorer ses amis, pour marquer le tragique de la vie et de la mort. Il s’agit alors d’une iconisation des êtres et du monde de la campagne. Voir dans Edouard Steinberg. Essai de monographie, Moscou, 1992, p. 145 (Il est né-Il est mort, 1987), p. 150 (triptyque de 1986), p. 154 (Composition avec la lune, 1987), p. 155 (Nioura,mars 1987), p. 159 (Portrait avec une croix, 1988, Museum Ludwig, Cologne), p. 161 (Fissa Zaïtséva, 1988, Museum Ludwig, Cologne).
    Dans la Composition de 1996 (catalogue Steinberg, Paris, Galerie Le Minotaure, 2008, p. 38), l’artiste a fait un double encadrement du carré avec , sans doute, un clin d’oeil vers Joseph Albers.
    On trouve le cadre à l’intérieur du tableau en particulier dans les oeuvres de la fin, de 2009-2010 (voir dans le catalogue Edik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2011, N° 8 (triptyque), NN° 8, 10, 11, 14, 15 (triptyque), 18, 20).

    De l’inscription calligraphique

    Un autre élément qu’Edouard Steinberg a développé dans les vingt dernières années de sa vie, élément qui avait été esquissé par Malévitch dans sa période alogique, c’est l’écriture de textes sur la surface du tatableau. C’est Larionov , dans l’avant-garde russe historiques des années 1910, qui avait inauguré l’inscription de textes sur ses tableaux, comme des graffitis. Il existe toute une tradition ancienne russienne des textes écrits à la main, calligraphiés, sur les icônes, les loubki (images populaires xylographiées), les enseignes de boutique, les carreaux de faïence, les broderies etc. Il s’agissait avec l’écriture peinte d’une gestualisation qui rappelait qu’aux époques les plus archaïques, peindre et écrire étaient identiques, sinon semblables. Edik Steinberg a utilisé ces inscriptions calligraphiques dans un autre triptyque que celui étudié plus haut, c’est la Composition de 1996 (Galerie Claude Bernard) portant sur chaque panneau un graffiti : «Paris» en lettres latines; «Ievraziya» (Eurasie) en lettres cyrilliques, et «1996 god» (Année 1996) également en cyrillique. Le panneau central «Eurasie» est le plus riche de symbolique. On y trouve la citation du «Carré noir», sur lequel s’inscrit un poisson christique, à la fois mystique et incarné, car il présente également le pêcheur, qu’il soit celui que fut Édik aux bords de l’Oka, ou celui de disciple du Christ, voire le Christ lui-même, selon le cryptogramme grec du poisson : IXTHUS (Iêsous Xristos Theos Uios Sôtêr, Jésus Christ Dieu le Fils, Sauveur). Ce rapprochement a été fait par Dominique Fernandez dans son essai «Jeu intellectuel ou âme russe» .
    De même le triptyque Soleil de 1992 (Galerie Claude Bernard), où le mot «soleil» en cyrillique est sur le premier panneau sous le cercle jaune ocre, et sur le carré noir du troisième panneau est écrit tout simplement en cyrillique «1992 novembre». Le peintre de Taroussa aime ces calligraphies cursives; il y a là une façon très amicale à l’égard des spectateurs, qui est significative de la complexion humaine d’Édik, très chaleureuse, aimant partager la vie avec les autres, le contraire d’un artiste confiné dans une tour d’ivoire. Tantôt c’est la date de l’exécution du tableau, tantôt la mention du nom de ses amis ( Ivan Souloïev, Ivan Soleil, 2000 (in catalogue Edik Steinberg, Paris, Galerie Claude Bernard, 2002, N° 38 et 41,etc.) ou à la mémoire d’un autre artiste (Mark Rothko, 1999, Galerie Claude Bernard; À la mémoire de Ievguéni Schiffers, 1998, etc.), tantôt c’est un lieu (Paris, Pogorielka).
    Certaines toiles de Steinberg sont à mettre dans le conceptualisme. Ce n’est pas un hasard si l’une d’elle, l’huile Après l’exposition de Magritte, constituée de six quadrilatères, porte sur le premier, en écriture cursive «René Magritte» (en lettre latines) et deux prénoms en cyrillique «Mikhaïl» (sans doute Roguinski ) et «Ievguéni» (Schiffers), tandis que sur le troisème est tout simplement écrit en cursive cyrillique «Avril 1998». Dans ce remplacement de toute description naturaliste par la seule mention d’un texte, on pourrait citer la toile qui se présente comme une épitaphe de toute existence humaine Il est né, Il est mort (1896) : sur toute la surface totalement noire du tableau, seuls trois traits infimes, un trait horizontal en haut et un trait horizontal en bas, sur lequel est tracé un chevron mutilé, d’un côté, et, à côté, deux collages dessinés portant chacun une calligraphie cursive – sur le blanc, «Il est né», sur le marron, «Il est mort». Dans l’huile Deux ans. 1968-1986, ces mots et chiffres sont calligraphiés. Pendant l’année 1987-1988, les surfaces colorées sont accompagnées de noms et de chiffres (L’été est fini, Quadrat, Bottrop). Dans de telles oeuvres se fait voir de façon nette le caractère autobiographique de la création steinberguienne dans son ensemble : un journal intime pictural et, dans le même temps, le tableau devient un poème graphico-pictural (le polyptyque Les vivants et les morts, 1985, Museum Ludwig, Cologne; Ancha, 1986; Poète- Pêcheur-Philosophe, 1998).

    Complexité symbolique et colorée

    Ce qui caractérise les travaux de Steinberg, c’est leur complexité symbolique. Prenons, par exemple, la Composition de 1992 (dans le catalogue Edik Steinberg. Peintures et gouaches, Paris, Galerie Claude Bernard, 1993, N° 7). Le tableau est séparé en deux horizontalement, selon différentes iconologies herméneutiques, dont la principale est «ciel et Terre» : la partie haute, une bande jaune, avec le chiffre trinitaire 3, le triangle judéo-chrétien du divin, sur lequel vient s’insérer une monade sphérique; la partie inférieure, un quadrilatère ocre, sur lequel s’insère une forme polysémique : à la fois Tables de la Loi mosaïques, face abstraite hiératique, interprétation des visages «bouddhique» de Jawlensky et des «hiératures» de Mikhaïl Schwarzman, également croix chrétienne dont la barre verticale unit la Terre et le ciel, symbolisme des couleurs (le jaune or qui fait le plus souvent le fond des icônes, comme espace d’illumination en dehors des frontières délimitées du temps et de l’espace ).
    Dans la période parisienne, on note une accentuation des couleurs vives qui tranche très fort avec la période moscovite des années 1960-1970. Cette présence de couleurs franches, fortes, énergiques contrastait radicalement avec les séries «blanches». Dès sa série «campagnarde» des année 1980, cette rupture s’était déjà amorcée. D’abord, l’apparition du noir intense a eu lieu, semble-t-il, comme réaction à la mort de ses proches. Le noir, comme symbolisant le deuil, dans toutes les cultures imprégnées de judéo-christianisme, apparaît, de façon insistante, après la mort tragique de son ami et élève Sacha Danilov . Ce noir continuera à occuper les surfaces picturales de Steinberg dans les vingt dernières années de sa vie, soit comme citation du «Carré noir» (les deux Compositions de 2002 (Galerie Claude Bernard), cf. catalogue Eduard Steinberg, Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004, p. 88, 89), soit comme fond (Composition de 2008, coll. Galerie Romanov, Moscou, cf. Eduard Steinberg. « List do Malewicza », p. 169), soit comme un jeu combinatoire musical de variations géométriques (le triptyque Composition de 1997 (Galerie Claude Bernard, dans la monographie de Hans-Peter Riese, p. 139), soit comme opposition nocturne (ciel ou mer) au terrestre (Composition de 2001, coll. Viatcheslav Kantor, cf. catalogue Eduard Steinberg, Saint-Pétersbourg, p. 86). Quand on voit les couvertures des catalogues ou des livres consacrés à Steinberg dans sa période européenne des années 1990-2000, on constate que, dans la majorité des cas, sont mises en valeur les couleurs vives de la palette de l’artiste – des rouges, des verts, des noirs intenses. Cette présence de la polychromie, avait été inaugurée, comme nous venons de la mentionner, dans le cycle campagnard. Cette polychromie, si elle fait apparaître des couleurs vives, reste cependant restreinte dans sa gamme – trois-quatre couleurs le plus souvent. C’est le rouge qui domine. N’oublions pas que le «Carré rouge» de Malévitch s’appelait en 1915 Réalisme d’une paysanne en deux dimensions. Le rouge, en russe «krasnoïé», c’est étymologiquement le beau. Le Beau de l’esthétique, c’est en russe le Très-Rouge – «prékrasnoïé». Ce rouge, qui a une si forte énergie dans la peinture d’icônes byzantines et russiennes, Edik Steinberg le fera triompher dans beaucoup de ses tableaux des vingt dernières années de sa création. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il cite explicitement le «Carré rouge» de Malévitch dans le triptyque Composition de 1992 (Galerie Claude Bernard, cf. monographie de Hans-Peter Riese, p. 106), dans la Composition de 1993 (cf. monographie de Hans-Peter Riese, p. 112), dans la Composition de 2005 (cf. catalogue Steinberg, Galerie Le Minotaure, p. 11).
    Dans le même temps, le peintre opère des variations monochromes du carré – jaune (Composition de 1993, cf. monographie de Hans-Peter Riese, p. 113), jaune ocre (Composition de 1995 (Galerie Claude Bernard, cf. monographie de Hans-Peter Riese, p. 115), vert (Composition de 1993, monographie de Hans-Peter Riese, p. 110).
    Le vert est également privilégié par Édik Steinberg dans sa production des vingt dernières années de son existence. On conçoit que le poète-pêcheur-philosophe de Taroussa et des bords du fleuve Oka a pu synthétiser ce que le vert représente comme attribut de la nature dans la tradition judéo-chrétienne :
    «Il est la couleur de l’herbe (Jb, 12, Ct 6, 11), des feuilles (Jr 17, 8) et des arbres (Is 57, Ps 37, 35); il symbolise donc la croissance et la fertilité. Ainsi, dans le langage profane, il est devenu symbole de l’espérance. L’Aréopagite donne peut-être la plus belle caractéristique du vert : ‘Il est la jeunesse et la vitalité’.»
    Associé au rouge et au noir, le vert est une reprise picturale de ces mêmes harmonies dans les icônes de l’École de Novgorod Voir: Composition de 1992 (Galerie Claude Bernard, cf. dans la monographie de Hans-Peter Riese, p. 104); les deux Compositions de 2006 dans le catalogue Edik Steinberg, Saint-Pétersbourg, p. 70-71, 73; Composition de 2006 dans Eduard Steinberg. « List do Malewicza », p. 149; le triptyque de 2008 dans Eduard Steinberg, « List do Malewicza », p. 166-168.
    L’utilisation de l’ocre ou du jaune ocre vient également de la peinture d’icônes. C’est le sankir, c’est-à-dire la carnation. Il s’agit de la couleur iconique par excellence pour peindre la chair du visage et du corps. Ce n’est pas un hasard si Tatline, qui a commencé comme peintre d’icônes, a donné cette teinte à ses deux célèbres Nus féminins de 1913 (Saint-Pétersbourg, Musée national russe et Moscou, Galerie nationale Trétiakov); Tatline marquait ainsi la différence radicale avec la peinture occidentale du nu où est cherché le mimétisme réaliste sensualiste. L’ocre est également celui de la terre dans sa nudité essentielle qui recouvre toutes les potentialités de croissance (voir le premier panneau du triptyque de 1996 Paris Ievraziya, dans Eduard Steinberg. « List do Malewicza », p. 122). Voir aussi Composition de 2006 dans catalogue Edik Steinberg, Galerie Claude Bernard, 2009, N° 1, p. 22; le triptyque de 2005 dans le catalogue Edik Steinberg, Galerie Claude Bernard, 2009, N° 3, p. 24, 25, 27). L’ocre est, dans plusieurs tableaux, associé au vert, au rouge et au noir. De ce point de vue, le peintre de Taroussa dialogue, une fois de plus, avec Malévitch, par exemple, la Composition de 2006 (dans Eduard Steinberg. « List do Malewicza », p. 149) fait explicitement référence à la toile de ce dernier Suprématisme (44,5 x 35,5, 1915, Stedelijk Museum, Amsterdam ) qui fait apparaître l’harmonie vert-rouge-noir-ocre.
    Chaque tableau d’Edouard Steinberg est un poème. Chacun dit le monde avec des procédés formels qui restent toujours les mêmes dans leur vocabulaire, mais sont toujours autres dans leurs combinaison symboliques. Le lexique steinberguien, ce sont les carrés, les triangles, les cercles, entiers ou morcelés, des barres, des traits droits ou courbes. Ce sont la délicatesse des métagéométries, alternant avec la puissance énergique des couleurs franches qui trahissent une mémoire plastique nourrie par l’art des icônes. Les peintures de Steinberg sont des prières silencieuses, des hymnes harmonieux au monde de l’esprit et de la vie vivante, au-delà des anecdotes et des passions désordonnées. Elles sont une expression majeure de la splendeur géométrique.

    Jean-Claude Marcadé
    Le Pam, octobre 2012

  • Jean-Claude Marcadé « FEMALE TORSO No. 1 » BY MALEVICH IS THE IMAGE OF THE NEW POST-SUPREMATIVE ICONICITY

     

    TORSO 1

     

     

    TORSO 2

     

     

     

     

    TORSO 3

     

     

     

     

    TORSO 4

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jean-Claude Marcadé

     

    « FEMALE TORSO No. 1 » BY MALEVICH IS THE IMAGE OF THE NEW POST-SUPREMATIVE ICONICITY

     

    The painting “Female Torso No. 1” (oil on wood, 41 x 31 cm), which appeared in a private collection in Kyiv, brings new light to one rather mysterious series of the late 1920s, which was shown in a retrospective exhibition of Malevich in Tretyakov Gallery (Moscow) in 1929 and in the Art Gallery (Kyiv) in 1930. It is still difficult to classify the artist’s paintings after 1927. « Female Torso No. 1 » allows us to bring in some order to this important part of the paintings of the Ukrainian artist.

     

     

    BACKGROUND

     

    Between 1928 and 1934, the founder of Suprematism intensively returns to painting and creates more than two hundred works, the exact chronology of which cannot be established today. We only know that for a retrospective exhibition at the Tretyakov Gallery in 1929 and at the Art Gallery in 1930 in Kyiv, Malevich draws a series of impressionist paintings which he dates by the beginning of the 20th century and depicts the peasant themes of 1912-1913 in a new way, which he also antidates.

    The artist then reinterprets his early cubofuturism, leaving the old dating. He dates works made in the late 1920s by the pictorial culture that they represent, and not by the date of their drawing. Thus, “Female Torso No. 1” is dated as of 1910, and we will return again to this problem. The entire series of the works (“The Mower” at the Tretyakov Gallery, “At the Cottage”, “Van’ka Boy” at the State Russian Museum, etc.) employs again the early cubofuturistic elements in order to bring them into a structure that takes into account the achievement of Suprematism.

    So, this structure is built of colorful stripes for the background and simplified planes for the body of the characters (see “Girls in the field » at the State Russian Museum[1]). The invariant verticality of those characters who, like in the church icon, occupy the central space of the picture is noted. In post-suprematism, a person stands in front of a universe whose color rhythms pass through him/her. The horizon line is low. There is no real color simulation.

     

    THE MEANING OF ICON PAINTING

     

    Malevich’s return to the image after 1927 is actually a synthesis in which objectivity pierces people depicted in the position of eternity. Between 1909 and 1913, the face of the painter Ivan Klyun served as the plot of various stylistic metamorphoses, symbolist, primitivist, geometric, cubofuturistic, realistically abstruse. After 1927, it became the paradigmatic face of the peasant, adopting the basic structure of the prototypes of icon painting, in particular the Pantocrator or the Miraculous Savior[2].

    This borrowing of the basic system of some icons is not, as in Boychukism, a “juggling of centuries” [“tricherie avec les siècles”] as Apollinaire[3] puts it, but a modern application of icon painting as a “form of the highest culture of peasant art”[4]:

    « Through icon painting, I understood the emotional art of the peasants, which I loved before, but did not understand the whole meaning that was discovered after studying the icons. »[5]

     

    POSITION IN THIS CONTEXT OF THE PICTURE « WOMEN’S TORSO No. 1 »

     

     

    The four main elements are of great interest in this work: its iconicity, its popular primitivism, its alogism, and its energy of color.

     

    SUPREMATIC ICONICITY

     

    The painting « Female Torso No. 1 » is painted on a linden board. Its background consists of oil paint, to which animal glue and chalk are mixed. Linden wood is one of the noble materials used by icon painters in Russia and in the Balkans; glue and chalk are an integral part of gesso, with which artists cover the board before they integrate the drawing into the plot. This drawing is called the sketch, it draws the outline of the plot before applying paints.

    In the painting « Female Torso No. 1 », it is clear that Malevich returns to the principle of the icon-picture, which he initiated in the early 1910s, but here he applies a new structure. Of course, Malevich is not an icon painter, he is a painter who wanted to give the easel picture the same structural and metaphysical setting as the church icon in order to develop a new image of the universe. In this, we repeat, it differs from the Byzantine Boychukist school, which strove to garment modern reality in the forms of traditional icon painting.

    On the formal side, you can consider « Female Torso No. 1 » as a suprematization of the icon. He is the prototype of a series of paintings and drawings between 1928 and 1932.

    The works that immediately followed this prototype are known: the canvas “Torso. The First Formation of a New Image 1928-1929” in the Tretyakov Gallery, on the back of which is written by Malevich’s hand: “No. 3 The First Formation of a New Image. The Problem is Color and Form and Content,”[6]

    TORSO 3

     and on the back of our painting « Female Torso No. 1 », Malevich wrote: « No. 1 Female Torso color and shape« 

    ; another « Female Torso 1928-1929 » is also known, which is also in the State Russian Museum, oil on plywood, on the back of which the artist writes with his own hand: « No. 4 female torso – Development of the 1918 motive.”

    TORSO 4

    My hypothesis is that another canvas of the same late 1920s, located in the State Russian Museum, which has an identical structure as our « Female Torso No. 1 », namely, « Torso (figure with a pink face) 1928-1929 »[8]

    TORSO 2

    is actually number 2 which immediately follows number 1 (our « Female Torso ») and precedes number 3.

    That is, Malevich used « Female Torso No. 1 » as a prototype from which he created variations in the likeness of a composite of paints and shapes. This hypothesis seems to me confirmed by the presence of two holes on both sides of the board, indicating that it was nailed to serve as a model for further work.

    Let us go back to the “Female Torso No. 4”

    TORSO 4

    , since here we are talking about a new step in developing the “new image”: the female face has an eye and a mouth, but also without the slightest realism (for example, there is no direct image of the nose); the suprematic iconic timeless character of the image is fully marked.

     

     

     

    DATING

     

    We find, as in our painting « Female Torso No. 1 », dating of 1910 in the works which, most likely, follow from this prototype. To understand what the Ukrainian artist is implying, one should recall his letter to L. M. Lisitzky dated February 11, 1925, at the time when he was attacked by the adherents of Marxism-Leninism and he was accused of idealism and mysticism. He not only does not give up his thoughts, but also reinforces them with his highly metaphorical-metonymic style, Gogol’s biting humor. Speaking about his heads of the « Orthodox peasants » of the early 1910s, he announces:

    “It turned out, I painted the ordinary head of a peasant that it is unusual, and really if you look from the point of view of the East, then it’s everything that is ordinary for Westerners, then for people of the East it becomes unusual, everything ordinary turns to the Icon, for the East is iconic and it is, and the West is a machine, an object, a toilet, utilitarianism, technology, and here is a plant and factories, this is a new hell from which People will be freed through a new image, that is, through a new Savior. I painted this Savior in 1909-1910, he became a savior through the Revolution, the Revolution is only a banner, the thesis through which he became a synthesis, that is, the « New Savior » […]

    I did not go « past the Revolution » – on the contrary, I foresaw its synthesis back in 1909-1910 in the New Savior. And this is now becoming the main thing. The Tatlin Tower is a fiction of Western technology, he will now send it to the Paris exhibition, and of course he can also build a reinforced concrete urinal so that everyone can find a corner. It’s so clear to me that without a lamp I can write (paint) about the West and the East. « [9]

    So it is natural that Malevich, when he returns to easel painting and seeks to convey “in color and form”, as it is written in our “Female Torso No. 1”, a new image-icon of a man and the world, continues his poetics of the beginning of 1910 when the image of the peasant (not in the sociological sense of the word, but in the sense of a man in the lap of nature) is revealed in the prism of the image of the Orthodox.

    THE ORTHODOX, 1912

     

    In this section, we find the same iconic features in the late 1920s in the painting « Suprematism in the contour of a peasant woman » [« Woman with a rake« ] from the Tretyakov Gallery

    or in « Girls in the field

    Kazimir Malevic, Ragazze in un campo, 1929, Museo di Stato Russo, San Pietroburgo

     and “Suprematism in the contour of athletes » from the State Russian Museum[10],

    which are in the spirit of our « Female Torso No. 1 », which affirms the purely pictorial framework of the artist.

    Malevich could say that he does not portray the faces of many of his characters because he does not see the person of the future, or most likely because the future is an unknown mystery.

    Christological references are present in many images of post-Suprematist creativity, often they are camouflaged.

    Among the impulses that could lead the artist to these “faceless faces”, there is the Roman Catholic practice of worship (adoratio) before the wafer (guest) in a monstranza (ostensorium).

     

     

     

     

     

     

     

     

    Despite the fact that Kazimir Severinovich, being baptized according to the Roman Catholic rite, was not a churchman, he in all probability visited churches in childhood and in his youth. In addition, we know from correspondence with M.O. Gershenzon in 1920 from Vitebsk that he « returned or entered the religious world »:

    “I don’t know why this happened, I go to churches, look at the saints and the whole spiritual world”[11]

    Could the artist, among the impulses from the “Religious World”, receive an impulse from worship in front of a guest who is in the hole of the Catholic Ostensarium. And there is « presence-absence. »

    The ostensarium well is round or sickle-shaped. Just « faceless faces » have a lunar contour. The monstrance’s hole was traditionally surrounded by bronze, silver or gold artwork, often depicting the sun. But she could have been without this ornament. Namely Malevich wants to leave the Solar World, leaving only a contemplation of the Pure action.

    It should be noted that Malevich refers to the adoration of the Blessed Sacrament in the Catholic Church in his astonishing text on Lenin « Extract from the book on the Objectlessness » (1924):

    « Lenin was buried in a glass coffin for no other reason except that he should be see n as a Blessed Sacrament.This forecast that I wrote has really come true. When I wrote it I did not know about the idea of the glass slit. I had considered the idea of the glass coffin supposing that a man who has been sanctified is a Blessed Sacrament, and the degree of his holiness corresponds to the holy sacrament in the Catholic world in which the Sacrament is put under glass.”( Malevich III, The world as Non-Objectivity. Unpublished writings, 1922-25. (ed. Troels Andersen),Borgen, 1976, p. 315-36)

     

    PRIMITIVISM

     

    Malevich calls in this era for exposure, not for wild accumulation. This return to primary rhythms, to the minimalism of figurative expression, also deals with the poetics of folk art, which seeks visual efficiency with the help of sketchy drawings. Dmitro Gorbachov showed how these Malevich’s « faceless faces » resemble rag dolls created in the peasant Ukrainian world. It is interesting to note that since July 1930, two paintings of the peasant cycle were among the exhibits of the exhibition « Sowjetmalerei » (Soviet painting) in Berlin. They were dated 1913 and 1915! The critic Adolf Donat describes them as figurative paintings depicting characters resembling tight and faceless dolls in front of flat landscapes. He adds:

    « That ‘colossus’ is visible, in which a person is displaced simultaneously in the arts and around them. »[12]

     

    In the same way, the colored stripes that have the figure of the “Female Torso No. 1” next to them, are a kind of picturesque echo of those polychrome stripes on the aprons of the Ukrainian peasant women, like many handmade towels and carpets, especially in Polesie, where the Malevich’s family comes from. The artist even used these stripes in a lot of post-suprematic paintings and even they make up objectless (pointless) canvas painting of 1932 from the State Russian Museum[13]. These polychrome abstract stripes refer to aerial vision of the fields. This is the last statement of outer space, which protrudes through the contours of man and nature. Suprematism blew up any visible realistic outline, while post-Suprematism restores the visible outline of things, while preserving the demands of « peace as pointlessness. »

    The theme of the windowless house also appears before Malevich’s prison and interrogations at the GPU from late September to early December 1930. Here, it seems, the matter is about a simplified minimalist primitivistic arrangement, almost graffiti, of the painter’s architectural thought, his “architectons” with its so complex form; like the character of « Female Torso No. 1 », with whom he adjoins, this house is another mystery of what will be the dwelling of a human being in the future. All houses depicted or painted in 1928-1930 have the same white color of Ukrainian huts. After 1930, this primitive house will become the emblem of a prison symbolized by the Red House from the State Russian Museum[14], in which a man of a totalitarian society is already imprisoned and where red expresses the suffering to which the prisoner is subjected.

    In the same way, after being subjected to the interrogations by the KGB and spending time in prison, Malevich’s faceless characters become more and more representatives of suffering humanity; they seem to be connected, ugly. Nevertheless, the artist continues to adhere in parallel to the task that he expressed in « Women’s Torso No. 1, » namely, the further development of the purely pictorial problem of « color and form. » In this regard, he wrote on the back of the canvas of the 1930s « Two male figures » from the State Russian Museum:

    « An engineer uses one or another material to express his purpose, the artist painter takes one form or another of nature to express color sensations. K. Malevich 1913 Kuntsevo. »[15]

     

    It’s funny that Malevich tried to write his text using pre-revolutionary spelling, supplying the endings in the consonants with a solid sign! Of course, he gives, as usual in these cases, not the date the drawing was painted, but the initial date when this purely formal task was conceptually conceived.

    ALOGISM

     

    The character of the “new image” in the form in which it is found in “Female Torso No. 1” is very peculiar: in it, at the same time, the woman is represented facing us and facing the universe. It seems that the right white part (face and torso) appears to us full-face, while the left red-black side, which is raised, gives the impression that the character turned to us backwards and looks at the world.

    Another element, whether conscious or not for the artist, which may attract our curiosity, is an echo of the famous painting by Caspar David Friedrich, “The Monk by the Sea”, (1808-1810) from the Berlin National Gallery

    This would mean that here the iconicity of Malevich’s work is coupled with the reference to the world art. Others paintings by Friedrich are even closer to « Female Torso No. 1 » : « A Woman Before the Sunset » from the Folkwang Museum in Essen

    or “Woman at a Window”

    Une jeune femme se penche a la fenetre de l’atelier de Friedrich. C’est Caroline, l’epouse du peintre. Tournant le dos au spectateur, elle regarde couler l’Elbe. Les seuls signes de vie sont la femme, le vert delicat des peupliers, et le ciel de printemps. Dans ce travail, Friedrich a adopte un theme de predilection du romantisme, le cadre evoque un desir de l’inconnu. Le regard vers l’exterieur, contemplation de la nature, retour vers l’interieur de soi centre spirituel de l’individu.

    See also “Traveler in Front of a Sea of Fog” from Kunsthalle in Hamburg.

    The artist saw without a doubt the art of Friedrich when he was in Berlin in April-May 1927[16].

    The alogism of the character’s representation in “Female Torso No. 1” can be found too in all three other paintings of this cycle: “Torso (Figure with a pink face) <No. 2>”, “Torso (Primary formation of a new image) No. 3” and “Female torso No. 4  » We observe in all these paintings  the same raised left shoulder, which turns its  back on us. There is no depiction of hands that could be interpreted as a kind of disfigurement, as it  will happen in the paintinge  after 1930. In fact, one can imagine that the arms are crossed with a cross or tucked in the back or in the front. Moreover « Torso N° 3,(Primary formation of a new image), has one arm turned towards us and we can assume that on the left side which turned its back on us, the arm is folded down. And, moreover, it seems that Malevich wanted to dialogue, creating a new form, with the torsos of his compatriot Archipenko who, from 1914, created a whole series of truncated, armless female forms.

     

     

     

     

     

     

    In No. 4 we note an even stronger alogism: on the left side we see the overlapping on the “shoulder” of elements that can indicate suprematist clothing with a collar. The contrast with the right-hand side turned towards us is very strong due to the bright presence of a white square on it on the shoulder, which is marked by a slight bend, while the beginning of the arm is represented.

    The white veil surrounding the woman gives her the character of a Bride. Recall an article-poem in the Moscow newspaper Anarchy on June 12, 1918, “Engaged in a Horizon Ring,” which describes artists of all arts as lovers of the earth who seek its “hidden beauty”:[17]

    « Beauty seekers walked across the face of the earth, among the rings of the horizon. »[18]

    The earth appears as a « rich bride, »[19] to which « lovers engaged in a horizon ring aspire”[20].

    COLOUR

     

    Another significant element identified in the prototype of « Female Torso No. 1 » is a matter of color. Striking in post-suprematist paintings is its generally bright polychrome. The « imaginary geometry » of suprematic forms corresponds to what might be called the « imaginary colors », to the extent that the artist refutes the use in his painting of all scientific optical studies of the color prism. Already in 1913, the idea that the sun illuminates only the illusory world was approved in the cubic futuristic opera by M. Matyushina based on A.E. libretto Kruchenykh “Victory over the Sun”, in which the “black square” appears for the first time in Malevich’s sketch for “The Grave Digger”. From the 1919-1920s in Vitebsk, the artist reinforces the idea that color does not come from a light prism and that he determines the place of color in his letter to M.O. Gershenzon of April 11, 1920:

    « For many years I was busy with my movement in colors, leaving aside the religion of the spirit. »[21]

    He further, in the texts of the 1920s devoted to the question of “light and color,” invariably confirms that the pictorial color has nothing to do with prisms that optical science disassembles and analyzes.[22]

    Note what Malevich declares about this during his teaching at the Kyiv Art Institute in 1928-1929, i.e. at the time when « Female Torso No. 1 » was written; refuting the idea that a painter must resort to scientific research on color, such as, for example, Ostwald (you can add Chevreul and Helmholtz there), he writes:

    “We still think that the architectural forms follow from one “-ism”, and the color and texture follow from the discussion of the general meeting of all representatives of different institutions, who collectively select the color for this building on the walls of the built house. In another case if the builders want to bring the scientific base to color, turn to Ostwald or the nearest optical physical study room for studying color.

    It’s all the same if Picasso, Braque, having drawn the forms of the painting, would have turned to Ostwald to have them painted according to all the rules of science, or if a society of artists, engineers, bakers, representatives from all unions would gather together to discuss the coloring of the painted form of a picture. »[23]

    The painter affirms Suprematism even after 1930 in his work, already marked by the tragedy of the Holodomor (Great Hunger in Ukraine). He then wrote about “the development of color and its extinction from the dependence of dynamic stresses”[24]. He then intends to write a treatise on the “Sociology of Color,” which he cannot realize until death. It can be assumed that the word « sociology » did not have for the painter the meaning that Marx and his Marxist-Leninist followers gave to it …

    Multicolor stripes depicting a Suprematist landscape are painted in our painting “Female Torso No. 1” in a rough, rigid manner, which is typical of many other Malevich’s last paintings.

    The whole background of « Female Torso No. 1 » is also colored with a primitive brutal opaque way like the Matisse palette, for example, in the famous « Dance », or in M.F. Larionov around 1910… One could say about the “Female Torso No. 1” what was written about the “rude” application of paint by Matisse as a “wild pulsation ascending to the archaic, to primitive stains.”[25]

    The same brush stroke power is found in the image of the head, where a white rough brushstroke is full of energy flutter. We find the same texture in a white hut. White paint is of particular importance in the poetics of Malevich, based on his attitude towards the world. In his above-mentioned letter to M.O.  Gershenzon, he writes:

    « I also see the New Temple, I divide black, white, and other colors into three actions – in the white I see the Pure action of the World, the colors are something pointless, but the conclusion of the Solar world and its religions. »[26]

    Just in the “Female Torso No. 1” we see that three colors – gray, black, red – are opposed to the white figures and the house on its right side.

    In the same way, as in many post-Suprematist portraits, from the face of the “Female Torso No. 1” comes an element that gives an additional metaphysical dimension, metaphysical in the etymological sense of the term, that is, behind the physical world. The Ukrainian artist several times surrounded with a kind of « halo » the faces of the depicted characters; then it’s a fiery red radiance, then the hair of some characters seems to be moved by the breeze, then it’s a white cover in “Female Torso No. 4… What we see on the left side of the face of “Female Torso No. 1 could be considered as  » leaking « or damage to the picture, « a scratch ». It seems to me, in fact, that the matter is about the outline of the radiation emanating from this new image.

     CONCLUSION

    The painting « Female Torso No. 1 », which we consider in this article, is obviously the prototype of a whole group of works from 1928-1929, when the Ukrainian painter continues to research, through a sense of a objectless (pointless) world, the possibility of introducing a new image of a person in the bosom of the « Earth Bride ». It is a question of a new embodiment of Suprematism in icon contours.

    « Female Torso No. 1 » allows us to reorganize post-suprematist creativity, which is still described in a chaotic approximate order, often just on a thematic basis.

    First of all, it is necessary to distinguish works created before 1930, the category of which includes « Female Torso No. 1 ».

    All those things that have this icon structure, either with or without a face, form a coherent unity. In this period, between 1928 and 1930, when Malevich was immersed in the Ukrainian world, his work was marked by a vision reflecting the coming world to be rather optimistic, although mysterious, in any case, as a promise of possible happiness. « Female Torso No. 1 » just opens a series of this type.

    Although such a picture as “The Carpenter”, shown at the Kyiv exhibition in 1930, contains camouflaged disturbing elements (the Christ Artist holds a Passion’s tool in his hands)[27].

    It is obvious, however, that the famous « Peasant Woman » with a black face[28], in which a black coffin is in place of the face, cannot be attributed to the period before 1930. It marks the beginning of the tragic vision of the suffering people and society. The painting « Peasants »[29] from the State Russian Museum is also, apparently, painted after 1930. After spending time in the prison and experiencing interrogations, Malevich starts drawing faceless and mutilated people. The themes of the crucifix, coffin, and cross become insistent. The white hut becomes the menacing red emblem of the prison. Red is no longer the color of the « Beautiful » as in « Red Square. The Peasant Woman » of 1915, but the color of blood.

    So, “Female Torso No. 1” makes it possible to reinterpret Malevich post-Suprematist creativity; it also allows us to understand at its source the synthesis that the Ukrainian painter wanted to realize between Suprematism, primitivism, icon, alogism, and colorful energy. This synthesis is unique and completely original among the European art of the late 1920s-early 1930s.

    June-July 2018

    [traduit du russe par Andriy Khraban]

    [1] Казимир Малевич в Русском музее, Санкт-Петербург, Palace Editions, 2000 (под ред. Е.Н. Петровой et alii), № 42, с. 337 / Kazimir Malevich in the Russian Museum, St. Petersburg, Palace Editions, 2000 (edited by E.N. Petrova et al), No. 42, p. 337

    [2] См. Валентина Маркаде, “Селянська тематика в творчості Казимира Севериновича Малевича” (“Сучасність”, лют. 1979, с. 65-76) / See Valentine Marcadé, “Te Peasant Themes in the Work of Kazimir Severinovich Malevich” ( Malewitsch, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 94-119° )

    [3] Guillaume Apollinaire, « Les Russes » [Русские], L’intransigeant, 22 avril 1911

    [4] К. Малевич, Главы из автобиографии художника [1933], в кн. « Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критик  (сост. И.А. Вакар, Т.Н. Михиенко), Москва, РА, 2004, т. 1, с. 28 / K. Malevich, Chapters from the autobiography of the artist [1933] in the book. « Malevich about himself. Contemporaries about Malevich. Letters. Documents. Memoirs. Critic (compiled by I.A. Vakar, T.N. Mikhienko), Moscow, RA, 2004, v. 1, p. 28

    [5] Ibidem

    [6] Казимир Малевич в Русском музее, цит. произв., № 36, с. 334. / Kazimir Malevich in the Russian Museum, cit. production., No. 36, p. 334.

    [7] Там же, № 38, с. 335. Начальная дата была « 1910 », она была изменена на « 1918 », что требовало бы комментария, не входящего в рамки нашегонастоящего эссе. / The first date was “1910”, it later was changed to “1918”, which would require a comment that is not part of our present essay.

    [8] Там же / Ibidem, № 37, с. 335

    [9] К.С. Малевич, Письмо к Л.М. Лисицкому от 11 февраля 1925, в кн. Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика, цит. произв., т. 1, с. 171 / K.S. Malevich, Letter to L.M. Lissitzky February 11, 1925, in the book. Malevich about himself. Contemporaries about Malevich. Letters. Documents. Memories. Criticism, cit. production., t. 1, p. 171

    [10] [10] Казимир Малевич в Русском музее, цит. произв., № 42, с. 337 и № 68, с. 352 / Kazimir Malevich in the Russian Museum, cit. production., No. 42, p. 337 and No. 68, p. 352

    [11] К.С. Малевич, Письмо к М.О. Гершензону от 11 апреля 1920 года, в кн. Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика, цит. произв., т. 1, с. 127 / K.S. Malevich, Letter to M.O. Gershenzon of April 11, 1920, in the book. Malevich about himself. Contemporaries about Malevich. Letters. Documents. Memories. Criticism, cit. production., t. 1, p. 127.

    [12] Цитирую по Joop M. Joosten’у в каталоге Malevich . 1875 [sic]-1935, Los Angeles, The Armand Hammer Museum of Art, 1990, c. 19 / I quote from Joop M. Joosten in the Malevich catalog. 1875 [sic] -1935, Los Angeles, The Armand Hammer Museum of Art, 1990, p. 19.

    [13] Казимир Малевич в Русском музее, цит. произв., № 70, с. 353 / Kazimir Malevich in the Russian Museum, cit. production., No. 70, p. 353

    [14] Там же / Ibidem, № 85, с. 358

    [15] Там же / Ibidem, № 74, с. 354

    [16] Thank the Berlin sociologists Anabella Weismann and Gerd Otto, who led me to such an interpretation of « Female Torso No. 1 ».

    [17] Казимир Малевич, Собрание сочинений в пяти томах, Москва, « Гилея », т. 1, 1995, с. 115 / Kazimir Malevich, Collected Works in Five Volumes, Moscow, Gilea, vol. 1, 1995, p. 115

    [18] Там же / Ibidem.

    [19] Там же / Ibidem, с. 116

    [20] Там же / Ibidem, с. 115

    [21] К.С. Малевич, Письмо к М.О. Гершензону от 11 апреля 1920 года, цит. произв., с. 127 /    K.S. Malevich, Letter to M.O. Gershenzon of April 11, 1920, cit. production., p. 127

    [22] К.С. Малевич, Письмо к М.О. Гершензону от 11 апреля 1920 года, цит. произв., с. 127 / K.S. Malevich, Letter to M.O. Gershenzon of April 11, 1920, cit. production., p. 127

    [23] К.С.  Малевич, « Архитектура, станковая живопись, скульптура » [1929], в кн. Казимир Малевич. Київський період 1928-1930 (сост. Тетьяна Филевська), Київ, Родовід, 2016, с. 127 / K.S. Malevich, « Architecture, easel painting, sculpture » [1929], in the book. Kazimir Malevich. Kiev period 1928-1930 (comp. Tetyana Filevska), Kyiv, Rodovid, 2016, p. 127

    [24] К.С. Малевич, Письмо к Л.М. Антокольскому от 15 июня 1931 года, в кн., Малевич о себе. Современники о Малевиче. Письма. Документы. Воспоминания. Критика, цит. произв., т. 1, с. 227 /  K.S. Malevich, Letter to L.M. Antokolsky from June 15, 1931, in the book. Malevich about himself. Contemporaries about Malevich. Letters. Documents. Memories. Criticism, cit. production., t. 1, p. 227

    [25] Isabelle Monod-Fontaine, « Grandeur Obtained by the Simplest means« ,  в каталоге Keys to a Passion (сост. Suzanne Pagé, Béatrice Parent). Paris, Fondation Louis Vuitton, 2015, p. 162

    [26] К.С. Малевич, Письмо к М.О. Гершензону от 11 апреля 1920 года, цит. произв., с. 128 / K.S. Malevich, Letter to M.O. Gershenzon of April 11, 1920, cit. production., p. 128

    [27] Казимир Малевич в Русском музее, цит. произв., № 34, с. 334 / Kazimir Malevich in the Russian Museum, cit. production., No. 34, p. 334

    [28] Там же / Ibidem., № 72, с. 353

    [29] Там же / Ibidem., № 21, с. 326