Catégorie : De la Russie

  • Vadim Kozovoï, né à Kharkiv

     

    Deux poèmes de Vadim Kozovoï

    traduits par Jean-Claude Marcadé

    SUR MA PROPRE MORT

    elle ne m’a pas piétiné de ses sabots et ne m’a pas frappé d’un coffre dans la poitrine

    n’a pas crispé son mufle en se dissimulant derrière le rocher de sa trompe de fer à rage damasquinée

    n’a pas arraché de dents de son dentier d’éternité pour me les flanquer comme des blocs de glace dans mon cœur blême

    mais elle se dressait sous la fenêtre nu-tête en confusion et nu-pied le sourire errant dans l’herbette enfantine

    sans penser faire le mal mais se consumant à l’aurore de l’inévitable et cachée en sa petite robe rose pâle à mon farouche regard seulement prendre au plus vite congé de ce qui brûle

    et s’adresser non à la fraîcheur de ses propres jardinets mais de ceux plantés par on ne sait qui pour la tranquillité d’éternelle mémoire
    à laquelle grâce à Dieu elle est déjà retournée soyez-en sûr
    la fifille après avoir soufflé l’excessive bougie de chagrin sur
    le rebord de ma fenêtre en train de m’oublier avec deux flaches de

    mots

    non décapés à fond par les mirettes

    (Hors de la colline)

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    JE NE DISCUTE PAS, JE DIS MERCI

    Merci pour le verbe d’autrui sans toi j’aurais péri à jamais vache poétique
    merci pour tes tétines

    si quelqu’un m’a hélé depuis la fenêtre voisine même s’il est un voisin dans les entrailles des

    cadavres entassés la solitude sans faille tressaille à la rencontre

    et s’incline
    si ce n’est un cygne – alors mon nuage au travers la forêt vivante

    elle s’allonge comme d’oreille tétant
    ses lèvres deviennent d’une flambante de milliers de kilomètres

    longueur
    toujours en malefaim comme un gueux d’inde elle sait mieux

    que quiconque comment assouvir sa faim
    de chair et de sang mais se nourrit uniquement de lait et de beurre dont jusqu’au bout est refroidie

    la multiple poitrine souterraine où les amis entassés dans le bas de robe chair

    de la mère nourriront bien le nécessiteux tant bien que mal

    afin que lui aussi l’heure viendra entre dans leur corps de vache mais non d’une pièce de fer aiguisée en son bout
    et que la corde arrachée finit de se consumer
    dans encore en giclées un téton à venir

    (Hors de la colline)

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    *

    Je ne parlerai pas ici de la poésie de Vadim Kozovoï qui mérite une analyse particulière et attentive car il s’agit d’une « poésie poétique », expression appliquée par Youri Tynianov à la poésie de Khlebnikov, l’opposant à la « poésie littéraire ». Vadim Kozovoï avait un sens incomparable du verbe, il avait ce que l’on appelle en russe une « culture du mot ». Lemot– leVerbum –étaitpour lui comme une motte compacte,faitede glèbevivante, qu’il dynamisait et redynamisait par la place qu’il lui conférait dans la série syntaxique. On trouvera peu de vrais néologismes dans sa prose et ses vers, malgré l’impression que l’écrivain emploie des mots peu usités et le caractère hermétique de son art. En fait, le vocabulaire de Kozovoï est d’une extraordinaire densité, aucun registre ne lui est étranger, il mêle, mixe, accouple des mots extrêmement littéraires et raffinés, des vulgarismes (sans la moindre vulgarité), un lexique gonflé de sève. Ce n’est pas en vain que parmi ses auteurs préférés il y a eu Gogol, Leskov, Khlebnikov, Rémizov – tous créateurs de proses ornementales, de dialectes poétiques aux riches et inouïes sonorités, aux inventions linguistiques étincelantes. Kozovoï est des leurs comme il est, lui le traducteur en russe de la prose de Valéry, le familier de Rimbaud et de Mallarmé. Ces affinités se font voir également dans les textes que Vadim Kozovoï a écrits en français. Car il maîtrisait notre langue étonnamment. De même que pour le russe, il était à la recherche du mot juste, de la formulation resserrée la plus rythmiquement convaincante.

    Nous avons travaillé ensemble à la traduction de ses scènes dramatiques drolatiques (Sourire à trois feuilles) où Vadim Kozovoï a laissé, encore plus qu’ailleurs, déborder, délirer, se déchaîner son imagination, sa phantaisie verbale. Mais cette fureur était soumise au crible de la rigueur. Kozovoï maniait toutes sortes de dictionnaires, en particulier les analogiques, qui lui permettaient de choisir tel ou tel mot, même rare, qui convînt au complexe lexical de l’original russe. Il corrigeait perpétuellement ses manuscrits, quelquefois changeait ou supprimait ce qui paraissait un rien (une ponctuation, un article défini ou indéfini, un pluriel ou un singulier, un présent ou un passé, une préposition, etc.). Quelquefois il téléphonait parce qu’une modification dans une phrase lui était venue à l’esprit. Il faisait partie des écrivains scrupuleux, minutieux jusqu’à la manie, pointilleux pour tout ce qui avait trait à la textologie. Les textes imprimés dont il vous faisait cadeau étaient soigneusement corrigés de sa main là où il y avait des coquilles ou des erreurs. On ne constatait pas là seulement le reflet de son activité scientifique qui l’avait habitué à la probité intellectuelle lorsqu’il éditait, par exemple, le recueil de traductions de la poésie française effectuée dans les années vingt du XXe siècle par Bénédikt Livchits ou, récemment, la correspondance de Boris Pasternak et du musicologue Piotr Souvtchinski. Cette quête de la justesse était aussi, et avant tout, une exigence poétique, la manifestation de l’orientation philosophique dominante de sa visée. Nous avions entrepris un dialogue sur l’art, les destinées de la Russie, Malévitch, Khlebnikov, Leskov, Rémizov, Rozanov, Heidegger… Je jette ces noms en vrac tels qu’ils me viennent à l’esprit. Les enregistrements de ces quelques séances, analogies orales – mutatis mutandis – de la Correspondance d’un coin à l’autre de Viatcheslav Ivanov et de Guerchenzon, existent mais n’ont pas débouché sur un texte publiable. En est résulté le fragment « Discernement » (Poésie, 49, 1989) où Vadim Kozovoï marque

    sa préférence pour des « entretiens intérieurs avec ce qu’on appelle son double ». Au fond, il était plutôt fait pour le monologue à deux voix que pour le dialogue, ce qui détermine pour une large part sa lyrique. Dans un de ses tout derniers livres en russe Le Poète dans la catastrophe on retrouve ces dialogues à la mélodie continue où se tressent ses propres pensées, les questions propres à la tradition religieuse russe, de la philosophie issue de la Grèce, de l’histoire universelle. Il y a là quelque chose de la prose étincelante, perpétuellement sur la crête métaphysique, de Vassili Rozanov que Kozovoï admirait presque inconditionnellement et qu’il défendait, lui le judéo-slave, contre ses détracteurs qui gonflaient plus que de mesure sa prétendue duplicité en particulier dans son rapport aux Juifs. Le fragment est pour ce type de création littéraire le genre naturel. C’est ce caractère de fragment, que l’auteur oppose à l’intégrité, à l’intégralité, qui est le filigrane du recueil Le Poète dans la catastrophe dont les chapitres, après une « préface » d’une densité de pensée étonnante, sont : « Pasternak en quête de héros », « Controverse avec Nietzsche », « Le Sphinx », « Correspondance de P. Souvtchinski et B. Pasternak (1927) », « Marina Tsvétaïéva : deux destinées de poète ».

    Kozovoï écrit : « N’est-ce pas dans ce discontinuum au-delà du style, n’est-ce pas dans cette “pulvérisation de l’Un” (un mot de Nietzsche souvent cité par Blanchot) que se meuvent déjà, peut-être – sous n’importe quel masque de l’artisticité ou du psychologisme – aussi bien les fragments de Biély, de Rémizov, d’Éléna Gouro et les “fragments”outre-âme de Rozanov et,plus encore,lesfragments outre-entendement de Khlebnikov ». Quelle intégrité, quelle intégralité, lie donc des morceaux qui paraissent au premier abord hétérogènes ? C’est l’expérience de la catastrophe, de cette expérience historique et personnelle qu’ont vécue dans leur chair Boris Pasternak et Marina Tsvétaïeva, catastrophe que Kozovoï érige en catégorie quasi ontologique puisqu’elle détermine la poésie elle-même et l’« être étant » même du poète. La catastrophe appartient à l’élémental ontologique de la vie, elle est « la mesure propre de la vie ». Elle se caractérise par la rupture et la fin.

    En défendant le penseur Nietzsche contre les appréciations négatives du dernier Pasternak, Vadim Kozovoï affirme que l’auteur du Docteur Jivago « ignore le catastrophisme des questions posées par Nietzsche et réduit sa pensée explosive, constamment en mouvement et luttant avec elle-même, à des réponses toutes prêtes qui se rapportent avec légèreté à un passé sans retour – et, visiblement, sans trace et sens (sauf, peut-être, les influences en art) ou bien, dans leurs pires conséquences, à l’« intempestivité » usée et sans avenir ».

    Il faut dire que dans ce débat de Kozovoï avec Pasternak débattant avec Nietzsche, la lutte est inégale car les positions à partir desquelles les deux poètes se déclarent sont tout à fait polaires : Pasternak juge Nietzsche non pas du point de vue strictement philosophique comme le fait Kozovoï, qui a à sa disposition tout un arsenal d’érudition, mais du point de vue de l’expérience spirituelle de l’homme qui a connu dans son être l’abîme de la foi, pour parler comme Chestov. Et ici se confrontent encore une fois Jérusalem et Athènes. C’était parfaitement le droit de Pasternak de n’avoir pas jugé utile ou de n’avoir pas eu la possibilité de connaître « les travaux les plus récents qui dénonçaient la falsification “bestiale” de Nietzsche par les prédécesseurs du nazisme et de ses idéologues ». Finalement, peu nous importe que Pasternak ait eu une juste compréhension de Nietzsche ou non, mais il nous importe de savoir comment il le comprenait et quelle résonance cela a eu sur sa pensée créatrice. De la même façon, nous intéresse dans cette controverse la position du créateur Kozovoï autant par rapport à Pasternak

    que par rapport à la pensée de Nietzsche, du Nietzsche qui a déclaré dans Die fröhliche Wissenschaft : « Gott ist tot ! ». Dieu n’est pas « mort », Dieu a plutôt été « tué », comme l’interprète Vadim Kozovoï, et il gît mort, tué par l’hypocrisie moraliste de ses prédicateurs. Ce n’est pas un hasard si Kozovoï cite ce passage des brouillons du Gai Savoir : « Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu une grandiose renonciation de soi et une perpétuelle victoire sur soi, il nous faudra payer pour cette perte. »

    Vadim était un solitaire, il était solitaire. Et pourtant il avait un besoin pressant de contact avec les autres. Et le cercle de ses amis et connaissances était énorme. Il me reprochait d’« être trop français » parce que je restais des semaines et des mois sans me manifester et qu’il devait perpétuellement me « relancer ». Il aurait voulu que, comme cela se faisait à Moscou, je passasse chez lui régulièrement prendre une tasse de thé, bavarder sur les questions brûlantes du « monde de l’art », faire des projets. La vie parisienne ne permettait pas ce rythme quelque peu patriarcal, dans le sens où le temps à Moscou s’étalait, s’écoulait (peut-être s’écoule encore?) uniment autour d’un noyau fixe, foyer vers où convergeaient à partir de la fin de l’après-midi les amis, les habitués mais aussi les amis des amis…

    Un trait étonnant de la personnalité de Vadim Kozovoï est que, de façon générale, il ne jugeait pas des personnes, il ne médisait jamais, même si, passionné par nature, il avait des sympathies et des antipathies déclarées. Il avait un grand respect de l’intimité des autres. En revanche, tourné de façon hypertrophiée vers sa mission poétique, il était d’une très grande sévérité à l’égard des œuvres classiques ou modernes. Peu de poètes russes trouvaient pleine grâce à ses yeux hors Khlebnikov. Il avait hérité d’une certaine élite russe intellectuelle et artistique le goût du paradoxe, le goût de manifester de façon tranchée, parfois globale et sans nuance, ses aversions littéraires ou ses admirations, le goût de démolir les idoles établies.

    Trois mots, trois concepts n’ont cessé de hanter la pensée poétique de Kozovoï : le sourire, le discernement, le sphinx. Un regard nostalgique et mélancolique mais non triste sur la vie, le monde et les êtres – d’Angkor à Reims, celui d’une spiritualité qui traverse le réel. Une volonté de fer pour poursuivre, à travers le verbe, le sens de la vie, du monde et des êtres – d’être un clairvoyant. Le défi qu’oppose l’énigme de la vie, du monde et des êtres au désir d’authenticité du poète.

    Jean-Claude Marcadé

     

     

  • Евгений Деменок  » Валентина Маркаде » {Evguéni Demenok, « Valentine Marcadé, née à Odessa »], Odessa, décembre 2021

    Евгений Деменок

    Валентина Маркаде

    Французский искусствовед и литератор родом из Одессы

    В том, что Одесса – кладезь талантов, не нужно убеждать никого. И все же каждый раз, открывая для себя новое имя, я не перестаю удивляться. И какое же это наслаждение – шаг за шагом открывать для себя детали биографий тех, кто уехал из города, добился признания и успеха, но до сих пор неизвестен на родине, и возвращать их Одессе!

    В 1990 году в издательстве «L’Âge d’Homme» в Лозанне вышла книга «Art d’Ukraine» – первая в Европе книга об украинском искусстве. Ее автором была Валентина Дмитриевна Маркаде, в девичестве Васютинская. Доктор искусствоведения (докторскую диссертацию она защитила в Сорбонне в 1981 году), почетный доктор Колумбийского университета, автор многочисленных статей, посвященных русским и украинским художникам (Малевичу, Ермилову, Андреенко-Нечитайло и другим), и целого ряда монографий, вышедших в Париже, Кельне, Лозанне; переводчик – благодаря ей на французский переведены «Полутораглазый стрелец» Бенедикта Лившица, либретто к футуристической опере «Победа над солнцем»… А еще прозаик, многолетняя приятельница Тэффи и целого ряда известнейших людей, среди которых Нина Берберова, Магдалина Лосская, скульптор (тоже одессит) Александр Головин и его жена, поэт «Пражского скита» Алла Головина…

    Но самое главное для нас – одесситка.

    «Она всегда, до самой смерти, была очень живой, жадной до жизни», – вспоминает ее муж, французский писатель и иссле- дователь Жан-Клод Маркаде.

    Типичная для одессита черта.

    После выхода в 2019 году в киевском издательстве «Родовід» книги «Рыцарь. Дама. Авангард», представляющей собой разговор Валентины Клименко с Жаном-Клодом Маркаде, мужем Валентины Дмитриевны, мы узнали о ней гораздо больше. А совсем недавно Жан-Клод передал мне практически весь ее архив с просьбой подарить его Одесскому литературному музею, а ту часть, которая касается учебы в Русской гимназии в чехословацкой Моравска-Тршебове, передать в пражский Мемориал национальной письменности (Památník národního písemnictví). В архиве – семейные документы и фотографии (семьи Васютинских и Корбе – это девичья фамилия матери – жили неподалеку от Одессы более ста лет), обширная переписка, в которой особо выделяются письма от ее гимназического преподавателя Владимира Владимировича Перемиловского, семьи Штейгеров (в первую очередь от подруги по гимназии Аллы Головиной), Тэффи, Юрия Шевелева, Вадима Павловского (пасынка художника Василия Кричевского), Женевьевы Нуай-Руо (дочери художника Жоржа Руо), Люси Маневич (дочери художника Абрама Маневича), Никиты Лобанова-Ростовского, искусствоведа Евгения Ковтуна, Валерии Чюрлените-Каружене… Рабочие материалы, переводы и черновики к статьям и книгам. А главное – рукописи неопубликованной прозы и поэзии.

    Теперь биографию Валентины Васютинской-Маркаде можно изучить гораздо глубже. Этот очерк – первое приближение, первая попытка краткого описания.

    Валя Васютинская родилась 22 сентября (5 октября) 1910 года в Одессе в зажиточной дворянской семье. Ее отец Дмитрий Степанович Васютинский (1875-1934) родился 20 сентября 1875 года в селе Карловка Ананьевского уезда Херсонской губернии. В Государственнм архиве Одесской области, в фондах Новороссийского университета, есть запись о поступлении его в августе 1894 года на физико-математический факультет, отделение математических наук. Указано, что он был дворянином православного вероисповедания, окончил Ришельевскую гимназию.

    Род Васютинских в Ананьеве был хорошо известен. В спиcках должностных лиц Ананьева и Ананьевского уезда числятся

    земские начальники Дмитрий Степанович Васютинский, Василий Афанасьевич Васютинский; Афанасий Павлович был губернским секретарем. Среди землевладельцев Ананьевского уезда на 1912 год числятся поручик Степан Павлович Васютинский, потомственный почетный гражданин Николай Степанович Васю- тинский; Дмитрий Степанович Васютинский владел земельными наделами в Бакшале Головлевской волости и Викторовке Головлевской волости.

    Удивительно, но Дмитрий Степанович обожал петь, поэтому с годами практически все свое время посвящал этому занятию. Он стал оперным тенором и выступал под псевдонимом Курагин.

    Не менее известным был род матери, Евгении Антоновны Корбе (1875-1953). Еще в начале XIX века Василий Корбе выкупил село Грушевка – сейчас оно находится в Первомайском районе Николаевской области. Живший в Херсонской губернии род Корбе достаточно хорошо описан и прослеживается с начала XVIII века. У Антона Васильевича Корбе, дедушки Валентины Дмитриевны по материнской линии, было восемь детей – трое сыновей и пять дочерей, Евгения Антоновна – одна из них. В 1903 году она числится в списках студентов Новороссийского университета.

    Васютинские много путешетвовали – в семейном архиве есть множество фотографий из Италии. Жан-Клод Маркаде рассказывал о том, что несколько детских лет Валя провела в Италии и всю жизнь обожала эту страну.

    Удалось установить адрес, по которому жила в Одессе семья Васютинских. Среди переданных мне Жаном-Клодом писем оказалось датированное сентябрем 1969 года письмо из Одессы от школьной подруги Валентины, Лили Премыслер. Из него следует, что до эмиграции Васютинские жили на улице Елисаветин- ской в доме номер 21.

    Да-да, до эмиграции. Разумеется, люди такого происхождения симпатий к власти большевиков не испытывали. И в 1920 году (по некоторым сведениям, в 1918-м) Васютинские (родители, Валентина и ее старший брат Степан) покинули Одессу и сначала оказались в Софии. Несколько лет Валентина училась здесь в католической начальной школе. Вскоре семья перебирается в центр

    русской эмиграции – Париж. Но девушке нужно было продолжать образование, и родители отправляют ее в Чехословакию, в знаменитую Русскую гимназию в городке Моравска-Тршебова. Валя Васютинская окончила гимназию в 1930 году, получив аттестат о среднем образовании. Скорее всего, выбор Чехословакии был обусловлен несколькими причинами. Во-первых, родители хотели, чтобы дочь получила образование на русском языке. Во- вторых, благодаря «Русской акции помощи» чехословацкого правительства и учеба, и проживание были совершенно бесплатными. А главное – компания преподавателей и учеников была со- вершенно блестящей. Валентина не успела пересечься с Ариадной Эфрон, но на всю жизнь сдружилась с детьми барона Сергея Эуардовича Штейгера – Аллой, Лизой и Анатолием.

    Переселившиеся в Россию швейцарцы Штейгеры – отдельная большая история. Сергей Эдуардович окончил одесскую Ришельевскую гимназию, затем Елисаветградское кавалерийское училище. В 1891-1901 годах состоял адъютантом при командующем войсками Одесского военного округа графе А.И. Мусине-Пушкине, позже стал предводителем дворянства Каневского уезда. В 1912 году был избран членом Государственной думы от Киевской губернии. После октябрьского переворота практически вся семья вернулась в Одессу, откуда в 1920 эвакуировалась в Константинополь – за исключением старшего сына, родившегося в Одессе Бориса Сергеевича, который под угрозой расстрела стал сотрудничать с ГПУ, позже работал в Наркомпросе и в 1937 году был расстрелян. Считается, что барона Майгеля в «Мастере и Маргарите» Булгаков писал именно с него.

    Эмигрировавшим членам семьи повезло значительно больше. Проведя два тяжелых года в Константинополе, они в 1923 году приехали в Чехословакию. Сергей Эдуардович устроился заведующим библиотекой той самой Русской гимназии в Моравска-Тршебове; там же учились его дети. Алла, вышедшая замуж за еще одного одессита, скульптора Александра Головина, стала выдающимся поэтом, стихами которой восхищались Бунин, Цветаева и Адамович. Поэтом стал и Анатолий, чью обширную переписку с Мариной Цветаевой сохранила сестра.

    Одним из близких друзей Валентины того периода был и поэт Герман Хохлов, о котором писал Варлам Шаламов.

    Там же, в гимназии, Валентина Васютинская познаком лась еще с одним человеком, который окажет влияние на всю ее жизнь. Этим человеком был ее преподаватель, учитель рус- ского языка и литературы Владимир Владимирович Перемиловский (1880-1966). Педагог, литературовед и переводчик, до приезда в 1925 году в Чехословакию он преподавал русскую литературу в Риге и Харбине. Перемиловский был близким другом Алексея Ремизова – тот даже посвятил ему легенду «О безумии Иродиадином, или Как на земле зародился ви- хорь». Он был членом Союза русских педагогов в Чехословакии, автором целого ряда статей о литературе и педагогике (среди них «Задачи и принципы школьного изучения русской словесности» («Русская школа за рубежом», Прага, 1929), книг и брошюр («Ожерелье жемчужное» (Харбин, 1923), «Пушкин» (Харбин, 1934-35), «Беседы о русской литературе» (Прага, 1934), «Лермонтов» (Харбин, Прага, 1941) и других). Они с Ва- лентиной будут переписываться десятки лет, до самой смерти Перемиловского.

    Окончив гимназию, Валентина Васютинская собиралась поступать в Карлов университет, но отец потребовал срочно ехать в Париж – у мамы был перитонит. Васютинские жили невероятно бедно, и Валентина, не имевшая французского паспорта, была вынуждена заниматься любой возможной работой. Она помогала посетителям кинозалов находить свои места, вышивала, паяла радиоприемники, была домработницей. И тем не менее 1930-е и 40-е были годами плодотворных встреч. Близкими ее друзьями были в то время перебравшиеся в Париж Алла и Сергей Головины, Анатолий Штейгер. Она сближается с Тэффи (мама Евгения Антоновна была у Тэффи dame de compagnie). Тэффи всячески поощряла литературное творчество Валентины Дмитриевны. В 1952 году Валентина написала рассказ «Блаженная», посвятив его «светлой памяти моего нежного друга, строгого судьи – единственной Надежды Александровны Тэффи». Тогда же на- писала она это стихотворение:

    Эпитафия

    Н.А. Тэффи

    Ты не могла не знать, Мой чуткий друг! –
    Что связаны с тобой мы Узами навеки;

    Что дружбы вехи –
    Сильней страстей и горячей огня!

    В 131 номере парижского журнала «Возрождение» за 1962 год опубликована статья Валентины Дмитриевны «Надежда Александровна Тэффи. Из личных воспоминаний», которую сейчас цитируют все исследователи творчества Тэффи.

    Именно на конец 1940-х и начало 1950-х приходится основной всплеск литературного, беллетристического творчества Валентины Васютинской. В папках, переданных мне Жаном-Клодом Маркаде, есть наброски сборника стихотворений «Сокровенное», отпечатанные на машинке сборники рассказов «Неизгладимые встречи» и «У чужих очагов», рассказ «Блаженная» и еще целый ряд черновиков. При жизни были опубликованы лишь повесть «Каменный ангел» (журнал «Возрождение», No 207, 1969) и рассказ «Блаженная» («Новое русское слово», Нью-Йорк, 1952).

    После войны Валентина разводится с первым мужем Борисом Павловичем Алимовым, бывшим белогвардейским офицером, и переезжает к матери. Начинается новый этап в ее жизни.

    В 1947-50 годах она учится в Школе восточных языков у доктора Пьера Паскаля, с успехом сдает выпускные экзамены и получает место ассистента преподавателя русского языка в Бордо. Она не оставляет мыслей о высшем образовании и в 1955-м оканчивает университет в Бордо, после чего переезжает обратно в Париж, где также преподает русский язык в различных гимназиях, а затем и в Школе восточных языков.

    В Бордо, где у Валентины Васютинской было множество учеников, она встречает главного человека своей жизни – Жана- Клода Маркаде. История их романа напоминает историю романа

    Эмманюэля и Брижит Макрон, с тем лишь отличием, что разница в возрасте у Маркаде составляла не двадцать четыре, а двадцать семь лет.

    «В Бордо у нее был свой круг друзей, и я тоже с ней дружил, поэтому, бывало, ездил на море с ней и ее подругой Свет (Люсьет Видаль), преподавателем французского языка, латыни и греческого. А когда Валентина Дмитриевна поехала в Париж, мы списались и решили на лето устроить такое «общежитие» в селе – нанять на троих маленькую ферму где-то в Центральной Франции и там отдыхать. Почему-то Свет не приехала, ферму еще ремонтировали – это была настоящая сельская конюшня, так что мы с Лялей жили в отеле. Я был страшно в нее влюблен. И она как славянская женщина, невзирая на молву и сплетни, которые могли о нас распускать, пошла мне навстречу, уступила мне… <…> Она ничего не делала, чтобы меня соблазнить, не играла шармом. Мы с ней очень много говорили на разные темы, и, думаю, она совсем не ожидала такого поворота событий. У нас это называется coup de foudre – удар молнии», – вспоминает Жан-Клод Маркаде.

    В 1958 году они начинают жить вместе, а в 1966-м Жан-Клод принимает православие, и они венчаются в Свято-Духовском ските в Ле-Мениль Сен-Дени. Гостями на венчании были в числе прочих художники Рафаэль Херумян и Михаил Андреенко-Нечитайло. Это было неспроста. Валентина и Жан-Клод круто изме- няют предмет своих исследований (несмотря на это, в 1987 году Жан-Клод защищает в Сорбонне диссертацию, посвященную Лескову). Русское и украинское искусство, в первую очередь искусство авангардное, становится их страстью (Жан-Клод рассказывал, что забросила беллетристику окончательно Валентина после критического письма от Перемиловского, который и посоветовал ей заниматься исследовательской работой). Валентина посещает лекции знаменитого искусствоведа Пьера Франкастеля, основателя французской школы социологии искусства. Под его руководством она готовит диссертацию о русском искусстве второй половины XIX – начала XX века (с 1863 по 1914 годы). В ходе ее подготовки она встречается в Париже с Михаилом Ларионовым и Натальей Гончаровой, Ниной Кандинской, Леопольдом Сюрважем, Сергееем Шаршуном, Константином Терешко-

    вичем, Соней Делоне, Юрием Анненковым, Дмитрием Бушеном, Павлом Мансуровым, Сержем Поляковым, искусствоведом Сергеем Эрнстом, редактором журнала «Возрождение» князем Сергеем Сергеевичем Оболенским, переписывается с Давидом Бурлюком. Дружба связывает супругов Маркаде с художниками Михаилом Андреенко, Андреем Ланским, иконописцем отцом Григорием Кругом, позднее – с Анной Старицкой. Валентина Дмитриевна публикует в журнале «Возрождение» целый ряд статей по русской истории, литературе и искусству, среди которых: «К выставке Гойя» (1961), «Малевский и его картины» (1961), «После выставки русских и советских художников» (1960), «Светлой памяти отца Григория Круга» (1969), «Философские и религиозные искания русских художников начала XX века» (1963), «Выбор невесты московского государя» (1970), «Конструктивный кубизм Андреенко» (1970), «О выставке Марка Шагала» (1970), «Преломление идей от Соловьева к Розанову через Дягилева» (1970), «Русская драматическая литература на рубеже двух столетий (от 1900 по 1914 г.)» (1971), «Царь Борис А.К. Толстого» (1972). Совместно с Жаном-Клодом они публикуют ряд статей о Малевиче, который стал для них одним из главных художников, в частности, статью «Значение Малевича в современной живописи». Совместно они перевели на французский его теоретические работы – те были изданы в четырех томах.

    Важнейшим этапом станут две первые поездки в Советский Союз – в 1968 и 1972 годах. Супруги Маркаде посещают Москву и Ленинград, Киев и Львов; во второй приезд к Киеву добавляются Одесса, Ялта и Харьков. Они знакомятся с Владимиром Бехтеевым и учеником Малевича Иваном Кудряшовым, Михаилом Шемякиным и Татьяной Глебовой, Марией Горчилиной и Анной Лепорской, с коллекционерами, прежде всего Георгием Костаки, искусствоведами И.С. Зильберштейном, Савиновым, Русаковыми, Е.Ф. Ковтуном, А. Повелихиной. Но главные встречи состоялись в Киеве, с Дмитрием Емельяновичем Горбачевым. Он тогда ра- ботал главным хранителем Государственного музея изобразительного искусства (сейчас это Национальный художественный музей Украины). Именно Горбачев познакомил их с украинским авангардом, причем произошло это удивительным образом.

    «В 1968 году мы с Лялей впервые приехали в Киев. Ехали из Москвы нашим «Ситроеном» вместе с приятелем, московским скульптором Максимом Архангельским. В Киеве мы знали только Александра Парниса… Парнис познакомил нас с Виктором Некрасовым и Дмитрием Горбачевым… <…> В Киеве Горбачев показал нам с Лялей все фонды музея, где хранились запрещенные работы разных «формалистов», в том числе «Правка пил» Богомазова. Потом повел в Лавру, где в музее театрального, музыкального и киноискусства Украины мы увидели фантастические работы Александры Экстер, Анатолия Петрицкого, Вадима Меллера. Повел к коллекционерам: мы были у Юрия Ивакина, у которого были чудесные рельефы Ермилова, и у Игоря Дыченко. Повел к Ванде Монастырской, вдове Богомазова. Помню лишь, как Ванда раскраснелась от волнения, что заморские гости интересуются работами ее мужа. А может, волновалась, что принимала иностранцев, – тогда же это было подозрительно.

    Из Киева мы поехали во Львов. А вернувшись в Париж, узнали, что Диму уволили из-за того, что он показывал иностранцам запрещенных формалистов, водил в фонды и т. д.

    Тогда Ляля как раз думала о теме следующей диссертации – докторской, и колебалась, писать ей о Дягилеве или, может быть, о Марианне Веревкиной. Но после инцидента с Горбачевым она решила писать об украинском искусстве. Ее настолько возмути- ло, что Горбачев – такой увлеченный, такой влюбленный в ук- раинское искусство – поплатился должностью ни за что, что в России было такое странное отношение к украинским художникам, что она решила писать об украинском искусстве», – рассказывал Жан-Клод Маркаде в интервью Валентине Клименко.

    Сам Дмитрий Емельянович Горбачев вспоминал об этом эпизоде так:

    «В 1968 году в Киев впервые приехал Жан-Клод Маркаде с женой Валентиной Дмитриевной. Они стали украинистами, увидев в фондах Богомазова. Первым их впечатлением было – «Потрясающе!». Когда они впервые зашли, то поблагодарили меня за то, что я им дал какую-то редкую информацию через их знакомого москвича. Они проездом были – из Одессы через Киев в Москву своей машиной. Зашли в музей, чтобы поблагодарить. А у меня

    на столе лежал рисунок Богомазова «Пожар в Киеве», я его принес из Музея русского искусства. Там он в спецфонде был анонимным, а я вижу, что это Богомазов, и говорю: «Отдайте». Они отдали без всяких сложностей.

    И вот входят они в мой так называемый кабинет с расхлябанными дверьми, без окон, и видят этот рисунок. Их первая реакция: «Это же уровень Боччони!». То есть – футуризм высшей меры.

    Потом они говорят:
    – Можете еще что-то показать Богомазова?
    – Для этого нужно, чтобы вам дало министерство разрешение,

    а министерство не даст.
    Я пошел к своему директору, говорю:
    – Люди приехали за 1000 километров, хотят посмотреть Паль-

    мова, Богомазова (Пальмов их тоже поразил). <…> Директор подсказал мне пойти на такую хитрость: пусть Маркаде стоят в коридоре, а я делал бы вид, что переношу работы их одного хранилища в другое.

    Так я и сделал… И они говорят: «Потрясающе!».

    Потом они еще раз приехали в Киев и говорят: «Мы бы хотели увидеть театральные костюмы Экстер и Петрицкого, мы слышали, что они есть в киевском театральном музее». Ну я знаю, что министерство не разрешит, и звоню директору театрального музея: «Вы знаете, мои приятели, коллеги, которые приехали из Москвы (а они через Москву ехали, так что я не такой уж и брехун), они хотят посмотреть». Она говорит: «Да о чем речь, пусть приходят». И вот они пошли со мной вместе в фонды театрального музея, там тогда вообще экспозиции не было, только запасники. Но они почему-то взяли с собой еще баронессу, которая не знала русского языка, понимаете? Это меня и подвело. Мы пришли, смотрим: Петрицкий – уровень Шлеммера, никто же не мог себе такого представить. И, значит, эта баронесса воскликнула: «Мон дье!». Тогда директриса смотрит на меня и говорит: «Это что, иностранцы?» – «Иностранцы». – «Я бы их пустила». Мы выходим из фондов, а там уже 30 кагебистов – за каждым же следили. <…> Что мне особенно запомнилось, что когда мы вышли, то один и кагэбистов подошел к Ване Маркаде и дотронулся, и шел с ним плечо в плечо, чтобы контакт был… Ну даже смешно было.

    А директриса сразу написала в министерство. К слову, я ее даже не осуждаю, потому что если бы кто-то стукнул, то ее бы сняли.

    <…> Меня на следующий день вызвали в министерство, и там была начальница музейного отдела, Кирилюк. Она говорит: «Как же так, на вас написали, Дмитрий Иванович. Ведь это же…» Я помню, она долго искала какие-то компрометирующие рубрики. «Ведь это же низкопоклонство перед Западом!» Нашла.

    Меня выгнали. Маркаде, узнав об этом, уже тайно приехали из Москвы… «Дима, можно с вами встретиться?» Я говорю: «Давай- те возле памятника Ленину». Думаю, КГБ, наверное, было довольно – «наш человек». И вот я пришел, и они говорят: «Мы виноваты». Я говорю: «Нет, а при чем тут вы? Вы ни в чем не виноваты». – «Но чтобы вам теперь немного подсластить ваше тяжелое положение, мы решили стать украинистами». И Валентина Маркаде написала книгу «Украинское искусство», представляете? На французском языке. Вот не было бы КГБ, она была бы «русистка».

    В 1969 году Валентина Дмитриевна защищает кандидатскую диссертацию по истории русского искусства, которая в дальнейшем была издана в виде монографии под названием «Le renouveau de l’art pictural russe, 1863-1914» в издательстве «L’ Âge d’Homme» в Лозанне. Руководителем диссертации выступает Пьер Франкастель, в жюри – легендарный Жан Кассу, первый директор Государственного музея современного искусства в Центре Помпиду. Она становится пионером в изучении русского искусства во Франции и первой декларирует то, что в истории русского искусства XX века нельзя разделять художников, живших в России и СССР, и художников-эмигрантов. Вскоре ее назначают приват-доцентом в Школе восточных языков, где она преподает историю русского искусства.

    И начинает работать над «большой», докторской диссертацией, становясь пионером и в изучении украинского искусства.

    Во время второго визита в СССР Валентина Дмитриевна находит в Одессе свой дом на Елисаветинской и даже встречает подруг детства. В ходе подготовки докторской диссертации она знакомится, в частности, с Вадимом Павловским и Юрием Шевелевым и публикует в мюнхенском журнале «Сучасність» ряд статей на украинском языке: «Селянська тематика в творчості

    Казимира Севериновича Малевича» (1979, No 2); «Український внесок до авангардного мистецтва початку XX століття» (1980, No 7-8); «Театр Леся Курбаса» (1983, No 1-2); «Василь Єрмилов і деякі аспекти українського мистецтва початку XX сторіччя» (1984, No 6). В 1990 году в журнале «Всесвіт» выходит ее статья «Українське мистецтво ХХ століття і Західна Європа».

    Ряд ее статей выходит и в других изданиях, в частности, «О влиянии народного творчества на искусство русских авангардных художников десятых годов 20-го столетия» в «Revue des Études Slaves» в 1973 году.

    В 1979 году они с Жаном-Клодом составляют опубликованный позднее в Кельне каталог «Художницы русского авангарда 1910-1930», к которому пишут вступительную статью, за год до этого – их совместная монография о Михаиле Андреенко. А в 1981-м Валентина Дмитриевна защищает докторскую диссертацию на тему «Вклад в изучение украинского изобразительного искусства». В 1990-м в Лозанне она выходит отдельной монографией («Art d’Ukraine», L’Âge d’Homme»).

    Обе монографии Валентины Дмитриевны ставят ее в ряд первых в истории исследователей русского и украинского аван- гарданаряду с Камиллой Грей, Ларисой Алексеевной Жадовой, Шарлоттой Дуглас.

    Квартира супругов Маркаде на рю Сен-Сюльпис в Париже стала на долгие годы одним из заментых очагов культурной жизни. Жан-Клод устраивал домашние выставки, вечеринки, у них в гостях побывало множество художников и искусствоведов.

    В конце 1980-х супруги Маркаде стали проводить все больше времени на юге Франции, в родной для Жана-Клода Гаскони. Его маме и ее родителям принадлежал когда-то участок земли с двумя старыми домиками недалеко от городка Понтон-сюр-л’Адур. В 1971 году Маркаде выкупили его у тогдашних хозяев и наезжали туда летом. А в 1993 году переселились туда окончательно. Валентина Дмитриевна болела, у нее был свой небольшой одно- этажный домик, где она окружила себя всем тем, что любила – православными иконами, фотографиями, книгами и картинами. После ее смерти 28 августа 1994 года Жан-Клод оставил все в не- прикосновенности. Он водил меня туда. Из того, что запомнилось

    крепко, – две великолепные скульптуры Александра Головина. Ездили мы и на могилу Валентины Дмитриевны на тихом маленьком городском кладбище…

    Жан-Клод и сегодня живет там в двухэтажном доме, окруженном лесом и полями. Он радушный хозяин, прекрасный повар, отличный водитель и настоящий француз, точнее – гасконец, искренне любящий жизнь. А еще – страстный исследователь, знаток, коллекционер. Я бывал у него дважды, и каждый раз уезжал с че- моданами бесценных документов. До сих пор не могу поверить своему счастью.

    Я очень надеюсь на то, что именно Одесса станет городом, в котором литературное творчество Валентины Маркаде будет впервые собрано в книгу, а в нашем литературном музее появит- ся стенд, ей посвященный.

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  • Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction « cavalière », au nom d’une problématique « identité nationale » : Svjataja Rus’ [Sainte Rous’],  devenue au Louvre Svjataja Rossija [ Sainte Russie]  

    Jean-Claude Marcadé

     

    Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction « cavalière », au nom d’une problématique « identité nationale » : Svjataja Rus’ [Sainte Rous’],  devenue au Louvre Svjataja Rossija [ Sainte Russie]

    Il sera question ici, non de mettre  en question la qualité de l’exposition qui s’est tenue au Louvre, dans le cadre de l’Année franco-russe, sous le titre « Sainte Russie », mais de contester avec force cette appellation qui a plus à voir avec la conjoncture politique qu’avec la vérité historique.

    Du point de vue purement esthétique, cette exposition était remarquable par la beauté des objets et  des documents exposés. Pour ce qui est de la peinture d’icônes, il n’est pas commun de voir réunis non seulement les icônes très connues par les nombreuses publications des insignes fonds du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, mais également des œuvres des musées de province de la Fédération russe qui contiennent des trésors, comme ceux de Novgorod, de Iaroslavl, de Souzdal-Vladimir, de Vologda, de Solvytchégodsk, du musée national près le monastère Saint-Cyrille du Lac Blanc et des prêts de beaucoup d’autres musées et bibliothèques des deux capitales de la Russie ainsi que de plusieurs villes européennes. Cette énumération des lieux d’où provenaient les œuvres exposées est impressionnante et dit à elle seule l’ampleur de l’investigation.

    On s’attendait dans ces conditions à visiter dans un musée de l’importance universelle du Louvre une exposition de peinture qui aurait permis d’avancer dans la connaissance des différentes écoles artistiques depuis la Rus’ kiévienne à la Rus’ moscovite et à l’Empire Russe, du Xème siècle au début du XVIIIème. Est-il besoin de le dire, les écoles artistiques de Kiev, de Galicie-Volynie, de Sub-Carpatie[1], de Novgorod, de Pskov, de Moscou, de Iaroslavl, de Rostov-Souzdal, de Carélie et autres, ont chacune  des traits distinctifs qu’il aurait été du plus haut intérêt de faire connaître à un public français qui a de la peine à s’y retrouver dans l’immense mosaïque de la peinture d’icônes, créée dans les pays orthodoxes et plus spécialement dans le monde slave russien. On  connaît relativement bien dans l’art sacré de l’Italie les écoles siennoises, ombriennes, vénitiennes, florentines, romaines, liguriennes, lombardes et autres, et on aurait besoin pour l’art né sur les territoires russiens – l’Ukraine, la Russie, la Biélorous’ – c’est-à-dire ceux de la Svjataja Rus’[Sainte Rus’], d’avoir quelques éléments de connaissance et de réflexion, autrement le public reçoit cette peinture comme un magma d’où ne ressortent que les sujets de la hiérohistoire orthodoxe.

    Ce ne sont pas les études qui manquent – tout une bibliothèque en russe, depuis leurs débuts dans la seconde moitié du XIXème siècle ; notons que la nouvelle de Leskov Zapečatlennyj Angel [L’Ange scellé] de 1873 comporte de façon embryonnaire certes, une indication sur les diverses écoles russes :

    «[Иконопись] это дело, художество божественное, и у нас есть таковые любители из самых мужичков, что не только все школы, в чём, например, одна от другой отличаются в письмах : устюжские или новгородские, московские или вологодские, сибирские либо строгановские, и даже в одной и той же школе известных старых мастеров русских рукомесло одно от другого без ошибки отличают.»[2] [<L’art des icônes> est une chose divine et il y a parmi nous, simples moujiks, des amateurs qui sont capables de distinguer toutes les écoles : celles d’Oustioug et de Novgorod, de Moscou, de Vologda, de Sibérie, voire des Stroganov, et ils distinguent non seulement les écoles mais encore la manière de chaque peintre, et ne se trompent jamais.»][3]

    D’ailleurs, la bibliographie à la fin du catalogue Sainte Russie permet de se rendre compte de la foison de la littérature sur le sujet. Et la recherche française a été parmi les pionnières au début du XXème siècle avec, en 1921, le livre classique de Louis Réau L’art russe des origines à Pierre le Grand : cette somme est, certes, sur beaucoup de points datée et lacunaire par rapport à ce que l’histoire de l’art connaît aujourd’hui sur le sujet. D’autre part, fidèle à l’histoire de l’art dans l’Empire Russe, il ne fait aucune distinction lexicale entre l’adjectif issu de Rus’[Rous’] et celui issu de Rossija [Russie], tout est «russe» depuis 862 juqu’à 1650. De plus, nous ne saurions être d’accord aujourd’hui sur quelques jugements esthétiques globaux de l’auteur qui parle de «l’infériorité relative de l’art russe» par rapport aux arts occidentaux, voire japonais ou islamiques, et cela à cause «de son manque de rayonnement»[4], le tout accompagné de généralités sur les influences du sol, du climat, tout à fait dans la ligne de la philosophie de l’art de Taine. Il eût fallu un Paul Valéry pour sortir de ses mises en rapport de l’art avec autre chose que lui-même, dans son être, dans sa présence, dans son aura propre. L’art de gauche des années 1910-1920 en Russie et URSS a fait faire, de ce point de vue, une avancée capitale dans la perception de la peinture d’icônes comme un des sites essentiels de l’art universel.

    Malgré tout, L’art russe des origines à Pierre le Grand comporte beaucoup d’analyses remarquables des écoles et des oeuvres avec un accent mis sur l’architecture russienne qui lui paraît être la production la plus originale de la période d’avant Pierre Ier.

    Il ne fait aucun doute que l’imposant catalogue du Louvre restera un ouvrage de référence par la qualité de la plupart des  articles et l’amplitude des domaines explorés et ce, malgré les reproductions systématiquement assombries de la majorité des icônes – ce qui est une triste spécialité de beaucoup de  catalogues du Louvre, de façon générale! Les articles sur l’art accompagnent le schéma historique principal, depuis «la peinture prémongole» jusqu’à l’école de Stroganov au XVIIème-XVIIIème siècles, en passant par Roubliov et Dionissii (curieusement Théophane le Grec n’est présent qu’épisodiquement). Les reproductions illustrant les articles ne comportent systématiquement  aucune date de création, ce qui ne facilite pas la lecture, d’autant plus que seules sont datées les oeuvres du catalogue, lequel n’est pas dans une section continue à part, mais inséré, selon les exigences typographiques, dans des cahiers entre les articles et force à des manipulations fastidieuses pour le trouver…Cela rend encore plus obscure une lecture un minimum cohérente de l’histoire de la peinture d’icônes.

    Mais d’ailleurs il ne s’agit pas essentiellement dans l’exposition du Louvre de l’histoire de l’art sacré russien, pourtant l’élément central de la sainteté russienne, et ce,  malgré le sous titre du catalogue L’art russe des origines à Pierre le Grand qui reprend exactement le titre du livre de Louis Réau. En fait, il s’agit explicitement d’utiliser des oeuvres d’art pour illustrer une histoire, au sens heidegerrien de Historie, celle de la Russie de ses origines à Pierre, dit le Grand. Les huit sections qui scandent cette histoire, depuis «La Conversion» (le fameux Kreščenie Rusi [Le baptême de la Rous‘]) jusqu’au chapitre intitulé „De Michel Ier Romanov à Pierre le Grand“ qui déroule de façon linéaire, on pourrait dire téléologique a posteriori, l’avènement de Moscou et le triomphe de la Moskovskaja Rus‘ [La Rous‘ moscovite] sur toutes les principautés russiennes. Cela était particulièrement flagrant dans l’exposition. Le paradoxe de cette présentation, c’est que Moscou doit céder la place dès 1703 à Saint-Pétersbourg.

    Ainsi, „Sainte Russie“ se voulait avant tout historique, les documents et les oeuvres d’art servant à enluminer ce canevas historique. Chacun des huit chapitres est introduit par un article de l’éminent historien de la Rus‘, notre collègue Pierre Goneau, dont on ne saurait mettre en doute l’érudition, la compétence et l’autorité en ce domaine. Pour élargir cette question, je soulignerai que c’est maintenant une habitude quasi universelle, depuis une vingtaine d’années (le modèle étant venu des États-Unis) d’organiser des expositions selon des thèmes et malheureusement, souvent, l’anecdote thématique, certes plus populaire et propice à attirer des visiteurs, prime sur l’aspect purement artistique. Dans le cas de l’art sacré de la Rus‘, il aurait été sage de suivre les conseils de Louis Réau qui regrette que les „divisions traditionnelles de l’histoire de l’art russe [soient] uniquement basées sur l’évolution politique. Mais l’art et la politique ne concordent pas toujours. L’histoire des styles ne se laisse pas enfermer dans les cadres rigides d’un règne ou d’une dynastie.“[5]

    La responsabilité du choix de l’intitulé „Sainte Russie“ est sans doute collective. Ce choix est de nature commerciale pour attirer le chaland et l’on sait que les musées sont friands de ces titres aguicheurs qui ternissent souvent des contenus de grande valeur. Il n’en reste pas moins que cette appellation, précisément du point de vue historique où se plaçait délibérément l’exposition du Louvre, est tout simplement inadmissible, car subrepticement falsificatrice, puisqu’elle était présentée dans le cadre de l’année franco-russe, et donc était censée présenter la seule Russie dans son histoire et son art religieux orthodoxe.

    De quoi s’agit-il?

    „Sainte Russie“ est évidemment la traduction de Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘]. Habituellement, le titre d’une exposition est justifié, argumenté. Nulle part dans le catalogue il n’y a le commencement d’une explication de cette dénomination. Et pour cause… Pierre Gonneau, un des commissaires de l’exposition, qui s’est à juste titre enthousiasmé pour la richesse des objets exposés et le caractère exceptionnel de plusieurs, a pu écrire, non dans le catalogue, mais dans la Lettre du Centre d’Etudes Slaves de juin 2010, ceci : „Les organisateurs de cette manifestation [L’exposition „Sainte Russie“] ne pouvaient se contenter de lancer la fameuse expression ‚Sainte Russie‘ comme une évidence, surtout sous la forme française qui confond cavalièrement Русь[Rous’] et Россия [Russie], sans s’interroger sur son histoire et ses usages. Tel était le but du colloque ‘L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси‘ [L’idée de Sainte Rous’] qui s’est tenu les 26 et 27 mars à l’Auditorium du Louvre.»[6]

    La formulation est très sophistiquée pour ne pas dire «byzantine». Ainsi, Pierre Gonneau assume pleinement le fait d’avoir lancé «la fameuse expression ‘Sainte Russie’ comme une évidence». Demandons-nous pour qui cette expression «Sainte Russie» est fameuse? Est-ce pour les milliers et les milliers de visiteurs du Louvre? Je suis sûr que non! Elle n’est fameuse, sous sa forme «Svjataja Rus’» que pour les Russiens (petits, grands et blancs) et pour les russophones étrangers, spécialistes ou au fait de l’histoire des idées et de la littérature russes. Pour les commissaires et donc pour Pierre Gonneau aussi, l’expression «Sainte Russie» était une évidence. Pour qui encore une évidence? Nous y reviendrons.

    La mauvaise conscience de Pierre Gonneau est, elle, évidente, car, à la différence de l’administration du Louvre impliquée dans l’affaire, il connaît sur le bout du doigt l’histoire russienne et russe et il ne suffit pas de dire dans un bulletin interne destiné aux slavisants que la traduction de Rus’ par Rossiya est «cavalière», puis d’organiser un colloque de deux jours dont on attend les actes pour enfin connaître ce qu’il en est de cette «invention de la ‘Sainte Russie’», pour s’exonérer d’une faute très grave à l’égard des autres orthodoxes que les Russes, pour en rester sur le plan religieux, puisque l’expression «Svjataja Rus’» est du domaine de l’Orthodoxie, donc là encore on constate un décalage, un sdvig, comme aurait dit le spécialiste en sdvigologija Kroutchonykh, puisque le déroulement de l’exposition était en premier lieu historique (et non religieux). Mais c’est une faute aussi, pour ne pas dire une mauvaise action, sur le plan politique. Nous y reviendrons.

    D’ailleurs la totale ambiguïté, la половинчатость des propos de Pierre Gonneau se retrouve même dans les titres français et russe du colloque «L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси». Passe pour «invention» qui peut vouloir dire que le terme «Sainte Russie» a été créé de toutes pièces par l’imagination du peuple russe, fait partie de sa mythologie nationale, ou encore que c’est quelque chose qui a été trouvé au tréfonds de l’histoire spirituelle et politique. Il n’y a pas évidemment de traduction littérale de ce titre français du Colloque, il est donc proposé un équivalent:  «Идея Святой Рyси». Décidément l’ambiguïté qui a présidé à toute cette entreprise se manifeste ici encore plus fort. Ce titre est de toute évidence formé à partir de la fameuse «russkaja ideja» [l’ «idée russe], titre d’un livre célèbre de Berdiaev qui a été lu et relu en Occident depuis sa parution en 1946.[7] Berdiaev parle de la Russie comme d’un tout qui englobe toutes les composantes de l’Empire Russe. Il ne prend même pas la peine de distinguer la Rus’ de la Rossija car, pour lui comme pour ses contemporains, Kiev est une ville de province russe et la Russie est un bloc depuis la Kievskaja Rus’ [La Rous’ kiévienne] jusqu’à l’Union Soviétique. Il peut ainsi déclarer, précisément dans Russkaja ideja [L’Idée russe]:

    «В русской истории есть уже пять периодов, которые дают разные образы. Есть Россия киевсвая, Россия времён татарского ига, Россия московская, Россия петровская, Россия советская.»[8] [Dans l’histoire russe, il y a déjà cinq périodes qui font naître différentes images. Il y a la Russie kiévienne, la Russie de l’époque du joug tatare, la Russie moscovite, la Russie pétrovienne, la Russie soviétique]

    Sous sa plume, dans ce livre, comme dans d’autres textes, par exemple dans sa petite brochure  de 1915 Duša Rossii [L’âme de la Russie], la notion de Svjataja Rus’ s’applique de façon quasi ontologique à la Russie:

    «’Ce qui est russe’, voilà le juste, le bon, le vrai, le divin. La Russie, c’est ‘la Sainte Russie’. La Russie est pécheresse mais elle reste, dans son péché, un pays saint – un pays de saints, vivant de ses idéaux de sainteté.» [9]

     

    Ce n’est pas un historien qui parle, mais un penseur essayiste qui n’a cure des précisions lexicales. L’ Union Soviétique a entretenu la même globalisation Rus’-Rossija, même si déjà l’Ukraine et la Biélorussie étaient de jure des Républiques à part entière. Peut-on aujourd’hui, alors que l’Europe a salué l’indépendance de ces Républiques par rapport à la Fédération de Russie, continuer à identifier cette seule Russie à la Rus’. Car dans le titre du Colloque de Pierre Gonneau il y a un soupçon de confusion subreptice entre  «Идея Святой Руси» [L’idée de Sainte Rous’] et «Русская идея» [L’idée russe].

    Alors d’où vient cette appellation «Svjataja Rus’»? A la page 421 du catalogue, qui en comporte 745, nous apprenons de Pierre Gonneau qu’André Kourbski apostrophe le tsar Ivan le Terrible au nom de la «Sainte Russie», et p. 422 nous apprenons que le terme utilisé par Kourbski vers 1578 est, orthographié par Pierre Gonneau à la russe, c’est-à-dire «svjatorousskaïa» avec deux «s» alors que l’adjectif rouskij [russien], ruskaja zemlja [la terre russienne], depuis la Povest’ vremennyx let [Le récit des temps anciens] jusqu’à la naissance de l’Empire Russe est orthographié avec un seul «s» ou bien avec «s» suivi du signe mou (rus’kij). Plus étonnante pour quelqu’un qui trouve «cavalière» la confusion entre Rus’ et Rossija, la traduction de la formule de Kourbski «Svjatorousskaïa zemlia» par… «Sainte Russie». On sait que l’homophonie entre rus’kij (avec un seul «s») pour ce qui vient de la Rus’ et russkij(avec deux «s») pour ce qui vient de la Rossija a permis l’identification de la Russie impériale avec toute la Rus’ (les métropolites, les patriarches orthodoxes et les tsars se sont dits «vseja Rusi» [«de toute la Rous’» – souvent traduit par «de toutes les Russies»).[10]

    Notons, de notre côté, qu’à la même époque où Kourbski utilisait l’expression святоруская земля [la terre sainte russienne], l’auteur anonyme de la duma [poème épique] cosaque ukrainienne Плач невольника [Complainte d’un captif] emploie, lui aussi, l’adjectif «Cвято-Руській» :

     

    Визволь, Боже, бідного невольніка,

    На Свято-Руський берег,

    На край веселий, між народ хрищений

    [Délivre, Seigneur, les pauvres captifs,

    Ramène-les sur le rivage sacré, sur le rivage russien,

    Dans le monde de la joie, parmi le peuple baptisé][11]

     

    Il s’agit évidemment dans ces deux exemples de deux Rus’, mais certainement pas de la Rossija [Russie] qui n’existait pas, et ces «dvi Rusi»[12] [deux Rous’] ce sont la Moskovskaja Rus’ [la Rous’ moscovite] et la Južnaja Rus‘[la         Rous‘ méridionale] comme l’appelaient et l’historien ukrainien Kostomarov et l‘historien russe Sergej Solov‘ev[13], Južnaja Rus‘[Rous‘ méridionale] qui était, à ces époques, sous la domination lituanienne et polonaise. Marie Scherrer-Dolgorouky, la traductrice en 1947 de la duma citée, rend l’adjectif rus’kij par „russien“, ce qui  me semble tout à fait approprié et prouve qu’il est possible, du moins au niveau des adjectifs, de distinguer en français celui qui est dérivé de Rus‘ et celui qui l’est de Rossija. Dans le catalogue de l’exposition du Louvre, il y a un progrès certain par rapport à la majorité des publications en français en la matière : Rous‘ est généralement transcrit tel quel (mais les sdvigi, les glissements, sont nombreux dans un même article où la Rous‘ devient facilement Russie). En revanche, l’adjectif est traduit de façon systématique par „russe“ alors que le mot „russien“ est entré dans l’usage, sinon courant du moins suffisamment probant. On appelait dans l’Empire Russe les Ukrainiens des Malorossy, ce qui était traduit par Petit-Russien[14]. Il est donc possible, en français, d’indiquer, au niveau de l’adjectif, ce qui est russien et ce qui est russe. Notons qu’aujourd’hui, dans la Fédération de Russie, on distingue les adjectifs rossijskij et russkij, les substantifs rossijanin et russkij, pour désigner dans le premier cas les citoyens non russes de la Fédération et ceux qui sont ethniquement russes. Et, officiellement, on distingue dans la littérature historique ce qui est de la Rus‘ et ce qui est de la Rossija. A l’époque soviétique, était développée la théorie mythologisée des trois branches issues de la Rus‘ : Russie, Ukraine, Biélorussie. Dans le même temps, on entretenait dans tous les prospectus touristiques la formule „Kiev mat‘ gorodov russkix“ comme „Kiev mère des villes russes“, alors que l’on sait que c’est le prince kiévien Oleg qui, selon la Chronique, aurait ainsi appelé, au Xème siècle, la capitale de sa principauté, et qu’il faut donc traduire ce texte par : „Kiev mère des villes russiennes“…

    Au fond, les organisateurs du Louvre ont repris un titre qui avait fait l’objet, en 1994, d’un livre, magnifique par la qualité de ses reproductions, paru à l’Imprimerie Nationale, La Sainte Russie,  avec des textes des éminents spécialistes Dimitri Likhatchev, Guéorgui Wagner, Rouslan Skrynnikov et Ghérold Vzdornov, ce dernier ayant également participé au catalogue du Louvre. Pour eux – tout est russe d’un bout à l’autre. Guérold Vzdornov peut ainsi affirmer dans le catalogue du Louvre des choses comme : „L’histoire de la peinture en Russie commence avec l’église de la Dîme à Kiev“!…[15]

    Cela pouvait passer dans le livre La Sainte Russie dont le titre, paradoxalement, est moins choquant que celui du catalogue du Louvre Sainte Russie. L’article défini La Sainte Russie indique qu’il s’agit d’un ensemble et n’en exclut pas toutes les composantes. Dans le cas de Sainte Russie, l’absence de l’article défini, le fait que cette manifestation est exclusivement consacrée à la Russie dans le cadre de l’année croisée franco-russe, montrent à l’évidence que le titre original russe Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘] est bien approprié par la seule Russie et devient, en traduction littérale à partir du français, Svjataja Rossija [Sainte Russie].

    La Svjataja Rus‘[Sainte Rus‘], c’est la Rous‘-Russie dans leur essence chrétienne orthodoxe. Les slavophiles et les nationalistes russes de tout crin s’en sont emparé au XIXème siècle, au XXème et aujourd’hui encore. A l’origine, c’était une appellation de combat contre les envahisseurs et les ennemis non baptisés, en particulier les Ottomans, les hérétiques catholiques, voire les juifs. Il est significatif que Berdiaev, qui n’est pas un slavophile, proclame que la Sainte Russie est au coeur de l’âme russe pendant les Première et Seconde guerres mondiales, face à l’envahisseur germanique. Il a été également un slogan au XIXème siècle pour définir l’identité nationale russe, laquelle s’est construite sur une russification à outrance de tous les allogènes de l’Empire, tout particulièrement de l’Ukraine dont le territoire a été le berceau de l’Orthodoxie de tous les Russiens avec sa Laure des Grottes à Kiev.[16]

    Aujourd’hui, la Russie fédérale a de la peine à se défaire de ses vieux démons impériaux et pourtant, il faut qu’elle s’y fasse, maintenant que l’Ukraine et la Biélarous‘ sont devenus indépendantes et ne font plus partie administrativement de la Fédération de Russie. Le mot „ukrainien“ ne passe pas dans la bouche de trop nombreux Russes de l’intelligentsia. Je pourrais citer plusieurs exemples que j’ai pu constater au cours de ses vingt dernières années. Le mot „ukrainien“ est aussi difficile à avaler pour beaucoup de Russes que le mot „grec“ pour les Turcs lorsqu’ils parlent de leur histoire.

    Dans le catalogue Sainte Russie, seul Pierre Gonneau consacre quelques lignes minimales à l’Ukraine en prononçant son nom. Nulle part n’est indiqué, entre mille exemples, que „ la connaissance des langues latine et grecque a été importée dans la Moscovie par les savants ukrainiens de l’Académie spirituelle de Kiev“[17]. Il est assez violent de constater qu’au chapitre sur l’architecture moscovite de la fin du XVIIème siècle et du tout début du XVIIIème, à propos du „baroque moscovite“,  aucune mention n’est faite d’une quelconque influence de l’Ukraine[18], influence qui a paru évidente à une majorité de spécialistes avant la naissance de la Fédération de Russie en 1990. Ainsi, Louis Réau :

    „Le style baroque, qui pénètre par l’intermédiaire de l’Ukraine et de la Pologne, prend à Moscou un caractère particulier. Le ‚baroque moscovite‘ […] créa, sous l’influence de l’architecture en bois de l’Ukraine, un type populaire d’église à étages, dont on ne trouverait l’équivalent dans aucun autre pays d’Europe […] Moscou emprunte à l’Ukraine la disposition des trois coupoles d’est en ouest ou des cinq coupoles en forme de croix en même temps qu’une tendance au verticalisme qui s’affirme dans des constructions à étages (iarousnost) […] L‘ église à étages de Fili […] 1693 […] dérive visiblement des églises en bois de l’Ukraine […] Ce style baroque ‚ukraino-moscovite‘ marque le terme de l’évolution de l’architecture dans la vieille Russie.“[19]

    A l’époque soviétique, dans la monumentale Istorija russkogo iskusstva [Histoire de l’art russe] dirigée par Igor Grabar‘ pour l’Académie des Sciences de l’URSS, l’article consacré par Mikhaïl Il’ine au „Kamennoe zodčestvo kontsa XVII veka“ [L’architecture de pierre à la fin du XVIIème siècle] discute la question des liens étroits entre les arts russe, ukrainien et biélorusse, et étudie les nombreux emprunts ukrainiens transformés en terrain moscovite. Il voit dans l’événement que représente ce que les Russes appellent „la Réunion de l’Ukraine à la Russie“ [Vossoedinie Ukraïny c Rossiej][20] sous l’hetman Bogdan Khmelnytsky en 1654, un des facteurs de cette influence.[21] Dans la bibliographie du catalogue du Louvre sont mentionnés plusieurs articles de Mikhaïl Il’in, mais pas ceux consacrés par cet auteur à cette influence, en particulier celui intitulé „Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.„ [Les liens de l’art russe, ukrainien, biélorusse dans la seconde moitié du XVIIème siècle] publié par l’Université de Moscou en 1954[22]. Cela suffit-il à montrer que les chercheurs russes se sont donnés le mot depuis la «Révolution orange» pour bannir toute référence à une possible influence ukrainienne sur les arts russes?

    L’influence de l’Ukraine sur l’évolution des arts de la Russie  est manifeste également dans le domaine de la musique. Voici, in extenso, ce qu’en dit Pierre [Piotr Pétrovitch] Souvtchinsky[23], un des éminents passeurs en Europe et en  France du mouvement politico-philosophique de l’ eurasisme et de la musique russe, entre autres de Stravinsky et de Prokofiev ( il fut, entre autres, le fondateur avec Pierre Boulez du Domaine Musical) :

    « Vers le milieu du XVIIème siècle, l’attirance exercée par Moscou sur le monde des savants et sur le clergé ukrainien était très intense et il en résulta une immigration intellectuelle à Moscou, laquelle provoqua une ukrainisation de l’art, de la littérature et des mœurs moscovites. C’est à cette époque, par exemple, qu’on faisait venir, même par décret du tsar, des chanteurs et des chœurs entiers de Kiev, qui s’installèrent à la cour, aux côtés du patriarche et chez des notables. En 1688 le hetman Mazeppa envoya à la cour de Moscou une chorale, en expliquant toutes les difficultés qu’il avait eues pour rassembler les meilleurs chanteurs qui se dérobaient à cette émigration. L’introduction du chant ukrainien se présentait à la conscience moscovite presque comme une thèse dogmatique car, d’après une vieille tradition, tout ce qui venait de l’Orient était orthodoxe et tout ce qui venait de l’Occident était emprunté à ‘l’hérésie latine’. A côté de la musique liturgique, les chanteurs ukrainiens, comme on le sait déjà, introduisaient des psaumes et des cantiques populaires qui étaient des improvisations libres sur des sujets religieux très répandus en Pologne occidentale et en Ukraine à cette époque ; ils devaient faire sensation à Moscou par leur style, synthétisant les principes de la musique occidentale et de la musique russe. »[24]

    Remarquons que l’Ukraine, berceau de la Svjataja Rus’ [Saintes Rous’-Russie] n’a prêté aucun objet d’art ni aucun document exposés au Louvre. N’est-ce pas paradoxal[25] et, partant, significatif, alors que l’Allemagne, le Danemark, la France, l’Italie, le Royaume Uni et la Suède ont été mis à contribution?[26]

    En conclusion, je me contenterai de souhaiter qu’un musée, peut-être le Louvre, consacre une exposition dont le titre ne saurait être «Sainte Ukraine», mais, par exemple : «L’art sacré en Ukraine : de Byzance au baroque», ce qui serait certainement un apport majeur et fécond à l’histoire des arts européens.

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam

    Novembre 2010

     

    Post-Scriptum

    En juillet 2011 j’ai visité l’exposition «Svjataja Rus’» [Sainte Rous’], organisée par la Galerie Trétiakov, à la suite de l’exposition «Sainte Russie» du Louvre, sur l’initiative de Dmitri Medvédev. L’exposition moscovite ne fut décidée que lorsque les objets montrés à Paris furent rendus aux divers musées prêteurs de Russie. Malgré une apparente parenté, ne serait-ce que dans l’intitulé visant à faire apparaître la «sainteté russe» dans son aura orthodoxe, la démarche de la Galerie Trétiakov n’avait strictement rien à voir avec celle du Louvre.

    Voici comment en était informé le public russe :

    «L’initiateur de la création de l’exposition fut le président-directeur du Louvre Henri Loyrette. Il y a un an, dans le cadre de l’Année Russie-France, l’exposition fut montrée dans ce célèbre musée. L’exposition du Louvre était quelque peu autre – elle visait le public occidental. Les visiteurs eurent la possibilité de faire connaissance de l’histoire multiséculaire de notre pays sur l’exemple de monuments uniques de notre culture. Avec une information complémentaire, de façon cohérente et compréhensible. A Paris, «Svjataja Rus’» a été visitée par par 260.000 personnes. Et le président de notre pays Dmitri Medvédev, au vu d’un tel succès, a proposé de montrer le projet en Russie.”[27]

    Je ferai deux remarques  à propos de cette information médiatique officielle : 1) l’exposition de la Trétiakov n’était pas «quelque peu autre» que celle du Louvre – elle n’avait rien à voir avec elle, sauf qu’elle présentait aussi des icône superbes et des objets ayant trait à l’orthodoxie russienne et russe (450 oeuvres et documents venus de 25 musées de Russie); 2) l’information officielle confirme bien la visée de l’exposition du Louvre : montrer, à l’aide de documents d’art et autres, l’histoire de la Russie depuis ses origines; cela confirme le caratère usurpateur et falsificateur de l’entreprise française qui s’est complaisamment prêtée à l’appropriation impériale par la seule Russie (dont le nom russe, répétons-le, n’apparaît en tant que tel qu’avec Pierre Ier) de 7 siècles d’histoire russienne.

    Revenons maintenant à l’exposition de la Trétiakov. Bien entendu, comme au Louvre, les oeuvres étaient magnifiques. Mais cela suffit-il pour justifier une exposition?  Le directeur d’un grand musée français m’a dit un jour, alors que je le félicitais pour une exposition qu’il avait organisée : «Oh, tu sais, il suffit de rassembler quelques belles oeuvres, et le tour est joué!» C’était une boutade, mais je crains qu’elle ne soit fort souvent réalité…En tout cas, c’est l’impression que l’on retire de l’exposition «Sainte Rous’» à la Trétiakov. Ici on est allé à la facilité, sans doute à cause de la précipitation qui semble avoir grevé l’entreprise. Et la facilité aujourd’hui pour bâtir une exposition – c’est de l’organiser autour de thèmes littéraires, ou philosophiques, en l’occurrence théologiques, que l’on illustre avec des chefs-d’oeuvre.  Ainsi on trouvait à la Trétiakov 7 sections dont voici l’intitulé qui se passe de commentaires :

    • «Naissance dans l’Esprit. Le baptême de la Rous’ et la fondation de la foi chrétienne»;

    • «Sous le Voile de la Mère de Dieu»;

    • «Les intercesseurs et les directeurs spirituels [nastavniki]. La vénération des saints dans la Rous’ et les saints russes»;

    • «La lumière dans le désert. Les monastères de la Rous’»;

    • «Le royaume terrestre et le Royaume des Cieux»;

    • «La sainteté dans le quotidien»;

    • «Le ciel sur la terre. L’Église orthodoxe russe».

    Pour marquer l’événement, la Trétiakov a publié, non un catalogue, mais un petit livre intitulé Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства XXIX веков [Sainte Rous‘. Archéologie. Hiérographie. Manuscrits enluminés. Broderie enluminée. Ustensiles d’églises. Chefs-d’oeuvre de l’art russe des IX au XIX siècles] (Moscou, Skanrus, 2011).

    Il s’agit plutôt d’un bel album avec une introduction retraçant à grands traits l’histoire artistique de la Rous’ et de brèves introductions aux différentes sections. La place de Kiev y est réduite au minimum indispensable, l’accent étant mis, pour les débuts, sur Novgorod (qui, de fait, n’était pas alors englobée dans la Rus’[28]) et sur Vladimir-Souzdal, c’est-à-dire sur le territoire historique de la Russie actuelle. A la différence du catalogue du Louvre, les auteures de l’introcution, F.M. Saïenkova et L.V. Nersessian esquissent une définition, certes édulcorée, partielle et édifiante, de la notion de Sainte Rous’-Russie :

    «L’idée de Sainte Rous’, qui est entrée de façon très solide dans la conscience contemporaine de notre Moyen Âge national, a une longue histoire. Elle était déjà utilisée dans l’ancien temps : les Russes appelaient Sainte Rous’ leur terre, aussi bien dans les textes des offices divins que dans le folklore. De façon évidente, on rapprochait la Sainte Rous’ du paradis. Conformément à quelques croyances  populaires, les gens reçurent la Sainte Rus’ comme un don, comme la terre promise, et ensuite ils la peuplèrent. D’autre part, cette idée a été utilisée pour exprimer les représentations chrétiennes d’une structure sociale idéale, celle du royaume orthodoxe qui donnait la possibilité de confesser librement le Christ et de vivre en conséquence avec Ses commandements. Dans la conscience médiévale cette idée était opposée au défilé des ‘royaumes terrestres’ et était perçue comme prototype et antichambre du Royaume des Cieux.

    La Sainte Rous’ est une idée polysémique qui englobe tous les aspects de la vie de l’homme, depuis le service public jusqu’à la piété personnelle. Et son image est constituée non seulement d’après les témoignages des sources écrites, mais aussi à travers l’ensemble des réalisations de la culture chrétienne, étant mise en lumière de façon éclatante et concrète grâce aux monuments artistiques. L’homme contemporain peut pénétrer le monde de la Sainte Rous’ médiévale, en visitant les églises antiques qui vivent encore de façon miraculeuse, en contemplant la magnifique peinture des icônes antique, en prêtant une oreille attentive aux paroles des prières et aux services divins, aux sobres psalmodies neumatiques russiennes [строгие знаменные распевы].»[29] 

    [1] Voir le livre fondamental de Volodymyr Ovsiïtchouk, Українське малярство X-XVIII століть. Проблеми кольору, Львів, 1996, dont la traduction en français ferait avancer la connaissance de l’art des icônes en milieu orthodoxe slave.

    [2] Лесков, Собрание сочинений в 11 томах, т. 4, с. 349

    [3] Leskov, Lady Macbeth au village, l’Ange scellé et autres nouvelles, Paris, Gallimard, Folioclassique, 2009, p. 128 (traduction de Boris de Schloezer)

    [4] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, Paris, 1921, p. 14

    [5] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 27

    [6] Pierre Gonneau, « La ‘Sainte Russie’ à Paris », Lettre du Centre d’Études Slaves, Paris, 2010/2(juin), p. 5

    [7]

    Николай Бердяев, Русская идея (основные проблемы русской мысли 19 века и начала 20 века, Paris, YMCA-PRESS, 1946

    [8] Ibidem, с. 7

    [9] Николай Бердяев, Душа России, М., И.Д. Сытин, 1915, repris dans le recueil Николай Бердяев, Судьба России. Опыты по психологии войны и национальности, М., Г.А. Леман и С.И. Сахаров, 1918, réédité dans Николай Бердяев, Падение священного русского царства, М., Астрель, 2007, с.21-42; traduction française de presque toute la première partie de cet essai dans : La question russe. Essais sur le nationalisme russe (sous la direction de Michel Niqueux), Paris, Editions Universitaire, 1992, p. 59-72 (trad. Jean-Claude Marcadé), la citation est p. 66

    [10] Rappelons que Rossija, dont le nom en cyrillique n’apparaît qu’en 1517, est le calque exact du grec des chancelleries du Patriarcat de Constantinople pour traduire Rus’Ρωσια . Dans les textes russiens du XVIème siècle Rus’est toujours employé en priorité, mais déjà on trouve épisodiquement Rosija (avec un seul « s ») et même Rusijaqui est le calque du latin Russia, d’où la forme française Russie attestée dans les textes médiévaux (on trouve aussi Rossie, qui, dans les textes de langue d’oc, se prononcerait « Roussie »)

    [11] Marie Scherrer, Les dumy ukrainiennes-épopée cosaque, Paris, Klincksieck, 1947, p. 61-62

    [12] C’est le titre d’un recueil d’articles, sous la direction de Larissa Ivachyna, consacrés aux rapports ukraino-russes sous l’angle historique, politique, culturel, sociopsychologique : Украïна Incognita. Дві Русі, Киïв, 2003

    [13] С.М. Соловьев, Сочинения в восемнадцати томах, М., «Мысль», т. 16, с. 273

    [14] Voltaire notait dans son Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand : « Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps emploient le mot de Russien, mais comme ce mot approche trop de Prussien, je m’en tiens à celui de Russe. » [Cité par le Littré à l’entrée « Russien »]

    [15] Sainte Russie. L’art des origines à Pierre le Grand, Paris, Musée du Louvre/Somogy, 2010, p. 99

    [16] Si l’on consulte le Brockhaus et Ephron de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, on constate que toutes les composantes de l’antique Rus’ sont englobées dans les deux volumes consacrés à l’entrée Rossija, l’entrée Rus’ y renvoyant, sans faire l’objet d’aucun développement spécial. Sous l’Union Soviétique, l’adjectif sovetskij[soviétique] a remplacé l’adjectif russkij[russe], mais petit à petit, le naturel impérial revenant au galop, sovetskij a eu tendance à sous-entendre russe.

    [17] J. Meyendorff, Rome, Constantinople, Moscow : Historical Theological Studies, Crestwood, NY, SVS Press, 1996, cité ici d’après la traduction russe : Protopresviter Ioann Meyendorff, Rim, Konstantipol’, Moskva, Moscou, Pravoslavnyj Sviato-Tikhonovskij Gumanitarnyj Universitet, 2005, p. 177. Anton Kartašëv,  le dernier haut-procureur du Saint-Synode, ministre des affaires religieuses du gouvernement provisoire, un des fondateurs de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, manifeste dans ses  Essais sur l’histoire de l’Eglise Russe (Očerki po istorii Russkoj Cerkvi [1959], Moscou, Eksmo-Press, 2000, 2 volumes) ses convictions violemment anti-ukrainiennes, se lamentant sur l’introduction dans la « Sainte Russie » moscovite du virus ukrainien occidentalisant, en particulier par l’introduction du latin et du grec dans l’enseignement religieux, altérant ainsi la prétendue « pureté » orthodoxe de Moscou…

    [18] Dans le livre de l’Imprimerie Nationale La Sainte Russie, l’article de Rouslan Skrynnikov occulte également toute provenance «étrangère» pour le «baroque moscovite», appelé parfois «baroque Narychkine»

    [19] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 316, 317, 318

    [20] Voir un bref résumé de la question en français dans : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 266-273

    [21] М. А. Ильин, «Каменное зодчество конца 20 века», в кн. История русского искусства, М., т. 4, 1959, c. 217 sqq

    [22] М. А. Ильин,  «Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.», Вестник московского университета, 1954, N° 7, c. 75-89

    [23] Voir le livre, quelque peu chaotique mais donnant de précieuses informations, de Irina Akimova, Pierre Souvtchinsky. Parcours d’un Russe hors frontière, P., L’Harmattan, 2011

    [24] Pierre Souvtchinsky, Un siècle de musique russe (1830-1930). Glinka, Moussorgsky, Tchaïkowsky, Strawinsky (éd. Frank Langlois), Actes Sud, 2004, p.210

    [25] Voir : Ю.С. Асєєв, Мистецтво Киïвскоі Русі. Архітектура. Мозаïки. Фрески. Іконостас. Декоратівно-ужиткове мистецтвo, Киïв, 1989, et :

    Lioudmila Miliaeva, L’icône ukrainienne. XIe-XVIIIe s.. Des sources byzantines au baroque, Bournemouth/Saint-Pétersbourg, Parkstone/Aurora, 1996 (les reproductions sont d’excellente qualité)

    24 Selon mes informations, il y a bien eu une tentative des commissaires de l’exposition du Louvre pour obtenir de l’Ukraine des documents et des oeuvres. On comprend que l’Ukraine n’ait pas voulu s’associer à une entreprise d’usurpation par la Fédération de Russie, avec la complicité enthousiaste de la partie française, du label ou, comme l’on dit aujourd’hui dans la Russie en voie de modernisation, du brand «Sainte Russie»…

    [27] Larissa Kukuškina, «Святая Русь в Третьяковке : в ЦАО открылась уникальная выставка» («Sainte Rous’» à la Trétiakov : dans la Région administrative centrale de Moscou s’est ouverte une exposition unique],   ЦАО Информ. Интернет-издание Центрального административного округа Москвы, 27.05.2011

    [28] Sur le point de vue ukrainien concernant la Rus’, voir W. Kosyk, Le millénaire du christianisme en Ukraine (988-1988), P., Publications de l’Est Européen, 1987)

    [29] Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства X-XIX веков, op.cit., p. 4-5

  • KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE

    KIEV – CAPITALE DE LA MODERNITÉ DANS LES ARTS DU DÉBUT DU XX SIÈCLE

    Tout d’abord une précision : à l’époque de l’Union Soviétique, la capitale de l’Ukraine – Kyïv, en russe Kiev- était appelée, en particulier dans les prospectus touristiques, « la mère des villes russes ». C’est le prince Oleg, qui régna à Kiev au début du Xe siècle, qui aurait, selon la Chronique, appelé ainsi la capitale de sa principauté : il n’y avait évidemment pas alors de Russie [Rossiya] dont le nom n’apparaît, avec Pierre Ier, qu’au début du XVIIIe siècle. Il y avait la Rous’. Comme les adjectifs dérivés de Rous’ et de Rossiya ont été rendus homophones – rous’ki pour la première et rousski pour la seconde alors que normalement l’adjectif dérivé de Rossiya serait « normalement » « rosski », d’ailleurs attesté, – le glissement sémantique politique a suivi tout naturellement le glissement, également politique, homophonique. Pour compliquer les choses, la Rus’ dont la principauté de Kiev était le centre, s’appelait en grec, dans les chancelleries du Patriarcat œcuménique de Constantinople, Ρωσία,  ce qui explique que dans les textes français du Moyen Age, par exemple, on trouve déjà le mot Russie dérivé du grec pour désigner la Rous’[1].

    Tout cela s’est fait à la faveur de la russification progressive de l’Ukraine à partir, disons pour faire court, de la défaite à Poltava en 1709 de l’hetman ukrainien Mazépa, qui s’était allié aux Suédois de Charles XII, contre le tsar Pierre Ier. Cette russification sera considérablement intensifiée sous la tsarine allemande Catherine II et poursuivie tout au long du XIXe, puis au XXe siècle, même après la naissance, dans le cadre de l’URSS, d’une République soviétique socialiste d’Ukraine.

    Du Xe au XIIIe siècle, Kiev sera de fait la capitale de la Rous’ ou de la Terre russienne [Rous’ka zemlia]. Toute la vie politique, sociale, intellectuelle, artistique, religieuse y était concentrée. La conversion de la Rous’ à l’orthodoxie grecque par le prince kiévien Volodymir [Vladimir] en 988 permit à ce pays de se mettre au diapason de l’Europe. Sous le règne du fils de Volodymir, Yaroslav le Sage, entre 1019 et 1054, la capitale de la Rous’, Kiev, vit sa gloire se propager dans le monde entier. Dans le roman du XIIe siècle Ipomédon, la fière pucelle devait choisir son chevalier :

    L’un est  fiz le rey de Russie,

    E l’autre est duc de Normandie,

    Le tierz est fiz le rey d’Irlande

     

    La Rous’ sous Yaroslav le Sage établit des liens dynastiques avec les familles régnantes européennes.[2]

    Kiev se couvrit alors de prestigieuses cathédrales et églises, de bâtiments somptueux et développa une vie artistique brillante (musique et iconographie).[3] 

    Mais les Tatares transformèrent en 1240 la prestigieuse capitale de la Rous’ en un tas de ruines, livrant toute la Terre russienne aux partitions entre Tatares, Polonais, Lituaniens et Grands Russes.

    Kiev retrouvera au XVIIe siècle une place de premier plan parmi les capitales européennes, grâce au Collegium de Kiev, créé par le métropolite kiévien Pétro Mohyla. C’était en fait à la fois un collège d’études secondaires et une vraie université où l’on enseignait les langues vivantes et anciennes, la théologie, la philosophie, la musique[4]. Sous l’hetman Mazépa en 1701, le Collegium devint Académie et, en plus des disciplines déjà enseignées, on ajouta l’histoire, la géographie, l’économie rurale et domestique, la médecine, l’architecture et la peinture. Rien de semblable n’existait à Moscou au point que le père de Pierre Ier, le tsar Alexeï Mikhaïlovitch, eut l’idée de fonder dans la capitale grand russe un foyer d’études supérieures où enseigneraient des professeurs venus de Kiev.

    Tout cela prit fin avec la russification à outrance de l’Ukraine sous l’Empire Russe. En 1797, Kiev devint une « ville de gouvernement » [goubernski gorod] et l’Académie de Kiev fut fermée en 1817, ce qui réduisit définitivement la cité  et l’Ukraine dans son  ensemble à une vie malgré tout provinciale jusqu’en 1917 : écrivains (Gogol, Taras Chevtchenko, Kostomarov[5]), compositeurs (comme Bortniansky et Bérézovsky) ou peintres (Lévytsky et Borovykovsky) furent happés par Moscou et surtout Saint-Pétersbourg  où l’on pouvait trouver une atmosphère de caractère international.

    Cependant la Laure des Grottes de Kiev, un des hauts lieux de l’Orthodoxie depuis le XIe siècle, continuait à maintenir une tradition intellectuelle et artistique de haut niveau. Moscou regardait d’ailleurs la Laure, au XVIIe siècle, avec méfiance, car elle menaçait de détacher l’Ukraine [la « Petite Russie »] de la Moscovie. Les peintres-graveurs de la Laure de Kiev, en particulier les frères Alexandre et Léonti Tarassévytch, ont transmis un héritage esthétique exceptionnel[6] qui ne sera pas oublié par la suite, les Ukrainiens se montrant des maîtres de cette discipline (souvenons-nous, sautant en avant, que Kroutchonykh, qui a créé à partir de 1912 le livre-objet futuriste entièrement lithographié, est un héritier des maîtres kiéviens).

     

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    Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour voir Kiev reprendre un rôle qui dépasse son statut politique de capitale de province dans l’Empire Russe.

    On ne saurait oublier que c’est à Kiev que le grand visionnaire Vroubel travailla entre 1884 et 1889, où il exécuta les fresques hallucinées pour l’église Saint-Cyrille-d’Alexandrie, dessina des projets non réalisés pour la cathédrale Saint-Vladimir, créa de nombreux dessins et études de natures-mortes et de fleurs qui marquèrent les arts russe et ukrainien. Vroubel transforma l’héritage d’Alexandre Ivanov (l’Ivanov des Esquisses bibliques), sous l’influence de l’art byzantin conjugué à la peinture  vénitienne, en une synthèse d’une très grande nouveauté, contenant en germe les réalisations de la future avant-garde, tout en faisant éclater les limites de la peinture religieuse orthodoxe[7].

    Pendant sa période kiévienne, Vroubel enseigna à l’Ecole de Dessin de Kiev qui avait été créée avec beaucoup de difficultés en 1876 par le peintre réaliste ukrainien Mykola Mourachko. Elle était financée par le mécène de la classe des marchands Ivan Térechtchenko. À la mort de ce dernier, en 1901, l’Ecole de Dessin de Kiev cessa son activité ; c’est alors que naquit dans la capitale ukrainienne l’Ecole d’Art de Kiev. Le peintre de genre réaliste Mykola Pymonenko (1862-1912), auteur de tableaux idylliques de la vie paysanne ukrainienne, y enseigna jusqu’en 1905 : il eut comme élèves Lentoulov, Alexandre Bogomazov, Alexandra Exter, Maniévitch, Archipenko et Vladimir Bourliouk, c’est-à-dire des représentants éminents de la future avant-garde. Dans une de ses Autobiographies, Malévitch dit avoir fait la connaissance de Pymonenko au début de sa carrière de peintre : « Ses tableaux m’impressionnèrent grandement. Il me montra son tableau Gopak. J’étais bouleversé par tout ce que je voyais dans son atelier. Il y avait une quantité de chevalets sur lesquels reposaient des tableaux qui représentaient la vie en Ukraine. Je montre mes travaux, des études d’après nature. Je me retrouve à l’Ecole d’Art de Kiev. Mais les circonstances m’amenèrent dans la ville de Koursk. »[8] Il n’y a aucune trace d’une quelconque inscription de Malévitch à l’Ecole d’Art[9], mais l’influence de Pymonenko, si elle n’est pas attestée dans la production malévitchienne avant 1905, pour laquelle nous n’avons aucune œuvre à ce jour identifiée de façon sûre, en revanche l’influence du peintre de genre ukrainien est manifeste dans des œuvres postsuprématistes de Malévitch comme Femmes moissonnant ou Fleuriste du Musée National Russe de Saint-Pétersbourg.

    Voici ce que Malévitch rapporte de ses impressions de la capitale ukrainienne :

    « [J’] éprouvais une forte attirance pour la ville de Kiev. Dans mon sentiment, Kiev est restée remarquable : les maisons de brique colorées, la topographie accidentée, le Dniepr, l’horizon lointain, les bateaux à vapeur. Toute cette vie m’influençait de plus en plus. Les paysannes, en  traversant le Dniepr, transportaient du beurre, du lait, de la crème, en en emplissant les berges et les rues de Kiev, lui donnant un coloris particulier. »[10].

    Je reviendrai sur le rôle qu’a joué Kiev dans la vie de Malévitch à la fin des années 1920, après la fermeture de l’Institut National de la Culture Artistique [Ghinkhouk] de Léningrad en 1927.

    Après la première révolution russe du début 1905 en Russie et le manifeste du tsar Nicolas II du 17 octobre de la même année qui autorisait les manifestations, Kiev fut le théâtre d’affrontements entre les monarchistes d’extrême droite et les socialistes.

    « Les pogroms commencèrent : les paysans qui apportaient en ville des produits pour les vendre pillaient et rossaient les juifs. L’Ecole [d’Art] se trouva perturbée par l’agissement des autorités, les étudiants allaient aux manifestations de rues […] L’administration de l’Ecole d’Art de Kiev décida de se débarrasser des dissidents, elle exclut 45 étudiants sous prétexte de non-paiement. »[11]

    Parmi ces dissidents, se trouvaient deux artistes, Archipenko et Bogomazov, qui « se virent retirer leur sursis militaire et furent rapidement appelés à l’armée »[12]. Ils furent sauvés de ce sort peu enviable, quand on sait ce que représentait le passage par l’armée dans l’Empire Russe, grâce au peintre « barbizonien » Svitoslavsky[13] qui les prit dans son atelier. Et en avril 1906 eut lieu une exposition des œuvres des élèves de cet atelier, parmi elles, 5 sculptures d’Archipenko qui provoquèrent le commentaire suivant dans la presse :

    « Les sculptures d’Archipenko sont la preuve que le jeune sculpteur possède l’étincelle divine »[14].

    Archipenko avait alors 19 ans. Il resta cinq ans à l’Ecole d’Art et en 1908 il quitta définitivement l’Ukraine pour Paris. Ces cinq années furent sans aucun doute les bases indispensables au futur développement de la sculpture révolutionnaire d’Archipenko entre 1912 et 1920. Son professeur kiévien avait été le sculpteur d’origine italienne Enio Salia (dates inconnues) qui, entre autres, était l’auteur en 1902 des Chimères qui ornaient la maison en style moderne de V. Gorodetsky et qui, mutatis mutandis, sont l’équivalent des délires végétaux de Gaudi à Barcelone. D’autre part, l’art d’Archipenko est profondément nourri par celui de sa terre natale (comme celui de Sonia Delaunay, d’ailleurs[15]), ainsi que le souligne le critique ukrainien Dmytro Horbatchov :

    « Archipenko a évoqué à maintes occasions les artisans ukrainiens avec leur goût juste qui se manifestait dans leur manière de peindre les jouets, la vaisselle en céramique, la sculpture sur bois des iconostases ou les coffres de mariage. »[16]

    La création en 1904 à Kiev du Musée Scientifique de l’Industrie artistique Nicolas II [Khoudojestnno-promychlienny i naoutchny mouzeï im. Imperatora Nikolaya II] eut une importance de premier ordre pour le développement de l’artisanat populaire qui était, de tous temps, en Ukraine d’une richesse inouïe : poterie, céramique, sculpture du bois, objets en corne, en os, en métaux divers, broderies. Une exposition organisée par ce musée eut lieu le 19 février 1909. Alexandra Exter et son amie Natalia Davydova y participèrent de façon active. Les deux artistes avaient des maisons où se retrouvait l’élite intellectuelle et artistique de Kiev. Un des hôtes assidus de la maison de Natalia Davydova était le grand compositeur et pianiste polonais Karol Szymanowski qui y amenait des personnalités comme les pianistes Arthur Rubinstein (qui a laissé dans ses mémoires une description de la maison des Davydov[17]), Guenrikh Neuhaus ou Felix Blumenfeld, des chefs d’orchestre comme Fitelberg. À ce propos, on a pu noter que, s’il y avait un domaine où Kiev n’a jamais été une ville provinciale, c’était celui de la musique. Outre le cercle de Karol Szymanowski, il y avait le cercle de la Société Musicale Kiévienne qui reçut avant 1910 des personnalités comme Pablo Casals, Yacha Heïfetz, Glazounov, Rachmaninov.

    L’exposition artisanale eut un grand succès et déboucha sur la création de la Société Artisanale Kiévienne [Kievskoïé koustarnoïé obchtchestvo], qui fut présidée par Natalia Davydova. Cette dernière joua un rôle irremplaçable dans la prise de conscience par les peintres novateurs de nouvelles formes et couleurs devant remplacer les platitudes réalistes-naturalistes ou les médiocres imitations impressionnistes. C’est ainsi que les paysannes des villages ukrainiens de Verbivka, près de Kharkiv, et de Skoptsy, non loin de Poltava, se mirent, à partir de 1916, à utiliser des motifs suprématistes sur leurs objets utilitaires (coussins, sacs etc.). Ce fut là le résultat du travail, qui ne cessa jamais, d’Alexandra Exter, de Natalia Davydova et encore d’Evhenia Prybylska, en liaison avec la Société Artisanale Kiévienne. À tel point qu’un critique pouvait écrire en 1912 :

    « De nombreux centres de production artisanale d’art populaire naquirent, qui écoulaient leurs objets non seulement sur le marché local, mais également à Moscou, Saint-Pétersbourg, Paris, Londres, et aussi dans le lointain Chicago. Ainsi, par exemple, les ateliers de tissage de tapis sont organisés par Mme Varvara Khanenko, la princesse Yachvil, Mme Sémigradova. Chez ces deux dernières, et encore dans la propriété de Mme Davydova, s’est beaucoup répandue la production de broderies selon les modèles anciens et nouveaux (mais dans le même style ancien). »[18]

    En 1906-1908, la vie à Kiev, bien que provinciale, est marquée par la présence en tournée de la célèbre basse russe Chaliapine, de l’actrice Véra Kommisarjevskaïa et de son théâtre, de la Société du nouveau drame de Meyerhold ; on joue Balagantchik [La baraque de foire] d’Alexandre Blok et, en 1908, c’est Sarah Bernhard qui se produit devant les Kiéviens. Il y a des soirées littéraires, évidemment avec des écrivains russes (Bounine, Rémizov, Blok, Andreï Biély, Mérejkovski etc.). En 1907 apparaît la revue littéraire et artistique V mirié iskousstva, financée par la famille Davydov, par les Exter, par la princesse Yachvil ; son  rédacteur-éditeur fut en 1908 le compositeur et théoricien ukrainien Boris Yanovsky (1875-1933). La revue se voulait la continuation du Mir iskousstva [Le Monde de l’art] de Diaghilev qui n’existait plus à Saint-Pétersbourg depuis 1904. Elle publia des articles sur l’art, des reproductions, des textes en prose et en vers.[19]

    On ne saurait omettre dans ce panorama très rapide de la vie intellectuelle à Kiev, la Société de philosophie religieuse[20], comme à Saint-Pétersbourg et à Moscou. C’est à Kiev que commencèrent leur activité philosophique les grands penseurs du XXe siècle Nicolas Berdiaev et Léon Chestov. Au début de ses mémoires philosophiques, Berdiaev fait une description de Kiev à la fin du XIXe siècle qui reste valable pour le début du XXe siècle et mérite donc d’être rapportée :

    « Kiev est une des plus belles villes, non seulement de Russie, mais aussi d’Europe. Elle est toute en hautes collines, sur la rive du Dniepr, avec un panorama exceptionnellement vaste, avec son Parc Impérial, sa cathédrale Sainte-Sophie, une des plus remarquables églises de Russie. Le quartier des Lipki était attenants à celui de Petchersk[21], également sur les hauteurs de Kiev. C’est la partie des nobles, des aristocrates et  des fonctionnaires, constituée d’hôtels particuliers avec des parcs […] Toute mon enfance et mon adolescence sont liées aux Lipki. C’était déjà un tout autre monde que celui de Petchersk, un monde de nobles et de fonctionnaires, qui était touché par la civilisation, un monde enclin à l’amusement, ce que ne tolérait pas Petchersk. De l’autre côté du Krechtchatik, la rue principale aux magasins, entre deux collines, vivait la bourgeoisie. Tout à fait en bas du Dniepr se trouvait le Podol où vivaient surtout les juifs, mais là était aussi l’Académie ecclésiastique de Kiev. […] À Kiev, on a toujours eu le sens des échanges avec l’Occident. »[22].

    Un illustre créateur du XXe siècle passa sept années à l’Ecole d’ Art de Kiev, Antoine Pevsner, né en Biélorussie comme Natan Abramovitch Pevzner[23]. Avant d’être un maître du constructivisme russe à partir de 1920, il fut un dessinateur et un peintre, marqué jusqu’en 1913 par l’esthétique de Vroubel. Certes, Kiev était encore bien provinciale en ce début des années 1900, mais, comme l’écrit Dmytro Horbatchov, mentionnant des faits que nous avons déjà notés plus haut :

    « Il y avait de quoi se consoler : la collection de Térechtchenko (le concurrent de Trétiakov et d’Alexandre III), la collection de peinture d’Europe occidentale de Khanenko (descendant d’un hetman d’Ukraine)[…] ; le niveau européen de l’imprimerie : les revues de Koulmenko Iskousstvo[Art] et V mirié iskousstva [Dans le monde des arts] ; l’intellectualisme de l’école philosophique de Kiev : Berdiaev, Chestov ; et surtout […] : les expositions des peintres de gauche : « Le Maillon » et le « Salon d’Izdebski. »[24]

    « Le maillon » [Zvéno] est l’une des expositions importantes de la pré-avant-garde, de que l’on appellera en Ukraine et en Russie « l’art de gauche », ou encore « le futurisme russe », c’est-à-dire l’art novateur qui, entre 1907 et 1927, bouleversera toutes les données séculaires issues de la Renaissance. Il y avait eu en 1907 à Moscou l’exposition des symbolistes russes « La Rose bleue » [Goloubaya roza], puis « Stefanos » [en russe « Viénok », le titre en grec se référait au recueil éponyme de Valéri Brioussov qui était constitué d’une « guirlande » de poèmes] ; dans cette dernière exposition se manifestèrent déjà, face aux évanescences symbolistes, les premiers signes du primitivisme chez les frères Vladimir et David Bourliouk, chez Larionov et Natalia Gontcharova. Et voilà que Kiev, en cette année 1908, devient à son tour le lieu de la modernité. Laissons la parole à David Bourliouk, l’initiateur de cette manifestation qui secouait la routine artistique de la capitale ukrainienne :

    « Début janvier 1908, Alexandra Exter et Natalia Davydova passèrent à l’exposition moscovite « Stephanos ». ‘Visiblement’, je plus alors à Alexandra Exter. Elle était jeune et belle. Ainsi naquit l’idée d’une exposition à Kiev. Auparavant, j’étais allé à Moscou pour en rapporter, par l’intermédiaire de Larionov, les tableaux des Moscovites.[…] L’exposition s’ouvrit à Kiev dans le magasin de Jergnzisek [Tchèque qui avait un magasin d’instruments de musique] et fut appelée ‘Le Maillon’. Alexandra Alexandrovna Exter exposa Suisse. Dans ses toiles, il y avait une froideur verte. »[25] – 

    « Les œuvres de mon frère furent des coups de hache déchiquetant le passé. La critique de Kiev, perplexe, le couvrit de boue. »[26].

    Dans la revue Iskousstvo, on écrivit :

    « ‘Le Maillon nous a donné de mauvaises imitations des modèles étrangers. »[27]

    Quant au vieux professeur Mykola Mourachko, il s’exprima ainsi :

    « Pour être juste, je dirai que dans le travail de la principale organisatrice du ‘Maillon’, Mme Exter, dans son tableau Océan, rive de Bretagne, beaucoup de choses peuvent être acceptées : la profondeur, les formes et le ton. Mais elle n’a pas su élever son entourage jusqu’à sa propre compréhension des choses, et elle a fait des concessions, elle a rejeté, comme lui,   le rendu du matériau : s’il y a une pierre, il faut qu’elle ressemble à une pierre – alors que nous regardons et nous nous embrouillons sans comprendre de quoi il s’agit. Chez Poliénov, dans Le lac de Génésareth, les pierres sont belles et vivantes. Mais eux – Larionov, Gontcharova et les autres – quels voyous ! Ce n’est pas de l’art, c’est une mystification à l’adresse de notre société naïve. »[28]

    À l’occasion de l’exposition, David Bourliouk publia un manifeste, La voix de l’impressionnisme pour la défense de la peinture, tract qui parut dans la revue V mirié iskousstva et  dans le journal Kievlianine [Le Kiévien]. Ce geste est aussi pionnier et annonce les nombreuses proclamations des futuristes européens, ukrainiens ou russes, qui fleurirent à partir de 1909. L’impressionnisme des artistes de l’Empire Russe, tel qu’il fut pratiqué, par exemple par Larionov, part de l’impressionnisme français mais transforme ce dernier par un acte de pensée panthéiste et primitiviste.

    Kiev fut à nouveau centre de l’avant-garde européenne lorsqu’arriva d’Odessa en 1910 le fameux premier Salon d’Izdebski qui comportait 776 numéros (peintures, aquarelles, art graphique, sculptures). Il y avait là des nabis (Maurice Denis, Vuillard), des impressionnistes (Signac, Bonnard, Larionov, Tarkhov), des symbolistes (Odilon Redon), des précubistes (Braque, Le Fauconnier, Metzinger), des fauves (les Français Van Dongen, Matisse, Vlaminck, Rouault, Marquet ; les Russes Lentoulov, Machkov, Alexandra Exter ; les Russes de Munich – Kandinsky, Marianne von Werefkin [M.V. Vériovkina], Bekhtéïev, Jawlensky), et des dessins d’enfants.[29] Dans son article-manifeste du catalogue, « La nouvelle peinture », l’organisateur de ce Salon qui fut un jalon capital dans l’histoire de l’avant-garde russe et ukrainienne, le sculpteur et peintre Vladimir Izdebski, a pu écrire que « l’art était une parcelle de l’énorme vague psychique », ce qui correspondait au mouvement général, autour de 1910, des arts novateurs en Europe et chez les artistes issus de l’Empire Russe : ne pas représenter, mais présenter le monde. Le Kiévien Bénédikt Livchits, poète, théoricien érudit et brillant mémorialiste, déclare :

    « L’exposition d’Izdebski joua un rôle décisif dans le tournant que prirent mes goûts et mes conceptions artistiques […] Ce fut non seulement une nouvelle vision du monde, dans toute sa magnificence sensuelle et sa diversité extraordinaire […], c’était une nouvelle philosophie de l’art, une esthétique héroïque qui renversait tous les canons établis, qui découvrait devant moi des horizons tels que la respiration en était coupée. »[30]

    Bénédikt Livchits était l’ami d’une autre Kiévienne illustre, le grand peintre et décorateur de théâtre Alexandra Exter qui, en particulier, illustra son recueil de poésie Volc’e serdce [Cœur de loup] en 1914 .

    Nous avons mentionné à plusieurs reprises le nom d’Alexandra Exter. Cette artiste est un des piliers de l’art du XXe siècle. Elle appartient sans conteste à l’Ecole kiévienne, sinon ukrainienne, qui a si fort marqué les arts novateurs du XXe siècle. Dans toutes les manifestations de sa vie, dans ses célèbres décors et costumes théâtraux, enfin, et surtout, dans sa peinture, on sent l’imprégnation de la cité ukrainienne dont l’esthétique dominante est sans aucun doute le baroque qui est venu se greffer aux XVIIe et XVIIIe siècles sur des principes plastiques plus archaïques. Toute l’œuvre d’Alexandra Exter, à part peut-être la courte période constructiviste en 1921-1922 et le retour au cubisme néoclassique à Paris dans les années 1930, est marqué au sceau du baroque : profusion, générosité des formes et de la couleur, mouvements tourbillonnants des spirales. Je citerai ici son biographe Guéorgui Kovalenko :

    « La plus grande partie de la vie d’Alexandra Exter est liée à Kiev, à l’Ukraine. Elle a beaucoup voyagé, a vécu à Paris et à Moscou, à Rome et à Saint-Pétersbourg, mais elle revenait toujours : à Kiev était sa maison, son atelier, son célèbre studio. Quand elle devra se séparer de Kiev pour toujours, elle organisera sa maison parisienne exactement de la même façon que l’était sa maison kiévienne. Il y aura beaucoup de tapis ukrainiens aux couleurs vives, de broderies, de la céramique et des icônes ukrainiennes. »[31]

    Alexandra Exter fut, d’autre part, un extraordinaire passeur des idées novatrices en art : elle vit entre Kiev, Moscou, Paris, Florence aussi. On connaît le célèbre passage des mémoires de Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, où David Bourliouk s’adresse à lui de la façon suivante :

    « Regarde donc, mon petit […], ce que m’a donné Alexandra Alexandrovna [Exter], une photographie de la dernière œuvre de Picasso. Alexandra Exter l’a rapportée tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau mouvement. Comme des conspirateurs regardant le plan qu’ils ont saisi d’une plate-forme ennemie, les deux frères se penchent sur la précieuse photographie, première expérience de décomposition d’un corps sur la surface.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière ; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…

    – Formidable, bougonne Vladimir. Ils sont fichus, Larionov et Natalia Gontcharova. »[32]

    Cela  se passait pendant l’hiver 1909-1910 dans la propriété ukrainienne des Bourliouk. Kiev s’était transporté là-bas, et c’est là-bas que naît « le futurisme russe », dont les origines sont bien à chercher à Kiev et en Ukraine.

     

     

    Mais Kiev fut aussi, de triste manière, un pôle de la modernité la plus abjecte. Elle connut en 1913 son « Affaire Dreyfus », c’est l’« Affaire Beïlis » qui eut une résonance internationale. Écoutons Bénédikt Livchits, d’origine juive, qui raconte dans ses mémoires les divers aspects de l’antisémitisme dans l’Empire Russe et qui relate ainsi le climat qui régnait à Kiev en 1912 :

    « Dans l’université même, l’atmosphère était nauséabonde. Dans les corridors déambulaient, l’air insolent, les étudiants des académies bucéphalistes, membres de l’organisation monarchique « L’Aigle à deux têtes », filiale des étudiants de l’Union du peuple russe. Une pitoyable poignée d’individus, environ une vingtaine, aux uniformes doublés de soie blanche, freluquets provinciaux et cancres finis qui, grâce à la complaisance et à l’encouragement direct des professeurs de Kiev ultra réactionnaires, accomplissaient une carrière universitaire avec la rapidité de l’éclair et étaient souverains maîtres de la situation. Ils arrivaient aux cours armés jusqu’aux dents, faisaient briller des casse-tête nickelés, faisant passer de façon provocante d’une poche à l’autre des brownings élégants, faisant résonner des cannes plombées […] Kiev était à l’époque le rempart des ultra-réactionnaires des Centuries Noires. »[33]

    Il n’est pas étonnant, dans ces conditions, que pût prendre de l’ampleur l’accusation faite au juif Beïlis d’avoir commis un meurtre rituel sur un jeune chrétien. Bénédikt Livchits décrit la violence des passions qui se déchaînèrent à l’occasion du procès Beïlis et après lui.

    « Le plus tragi-comique, parce qu’extravagant, est que le futurisme fut appelé à la rescousse comme argument pro ou contra. L’avocat Choulguine, voulant montrer les contradictions entre l’accusation et la déposition d’un détective, fit remarquer « qu’elles avaient autant de rapport les unes avec les autres que l’œuvre d’un peintre, maître en son art, avec un barbouillage de futuriste »[34]. Ou alors, la police de Saint-Pétersbourg « étudia ‘Bobèobi’ de Khlebnikov [et] y ayant soupçonné l’anagramme de Beïlis […]interdit complètement notre participation à la conférence de Tchoukovski, craignant que les futuristes ne veuillent organiser une démonstration prosémite ».[35]

    Heureusement, Kiev ne resta pas sur cette fâcheuse réputation et la vie artistique retrouva ses droits de façon éclatante. Cela se passa en 1914 avec l’organisation en février-mars  de l’exposition « Kol’tso »[L’Anneau] par Alexandre Bogomazov, un des plus importants représentants du cubofuturisme ukrainien, non seulement par sa peinture, mais aussi par sa pensée théorique.[36] Bogomazov était un ami d’Alexandra Exter et, comme elle, il était attaché profondément à Kiev. Voici comment il décrit la capitale ukrainienne : « Kiev, dans son volume plastique, est empli d’un dynamisme magnifique, profond et extrêmement varié. Ici les rues débouchent sur le ciel, les formes sont tendues, les lignes énergiques, elles tombent, se brisent, chantent et jouent. Le tempo général de la vie souligne encore davantage ce dynamisme, lui confère, on pourrait dire, des bases légitimes et déborde largement alentour, tant qu’il n’a pas trouvé le calme sur les berges tranquilles du Dniepr. »[37]

    À l’ exposition « L’Anneau » participèrent 21 peintres avec 306 numéros – 88 étant de la main de Bogomazov (huiles, aquarelles, gravures, dessins). Dans la préface du catalogue étaient formulés les principes professés par le groupe de « l’Anneau » :

    « Abandonnant la perspective architecturale, ils la remplaçaient par une perspective ‘de vibration rythmique de lignes, qui est davantage en accord avec la sensibilité profonde et exprime plus d’émotions esthétiques’. »[38]

    On voit les liens de cette esthétique avec celle d’Izdebski et, surtout, de Kandinsky. Bogomazov écrit aussi, en russe, en 1914, son essai  L’Art de la peinture, resté jusqu’à la fin de l’URSS à l’état de manuscrit. Pour lui, « la tâche du peintre ne consiste pas à copier l’aspect extérieur des objets dans leurs limites physiques, mais à faire apparaître sur le tableau les signes qualitatifs de leur masse. Le peintre n’est pas un copiste mais un organisateur de la surface plane du tableau. Le tableau est un organisme vivant et non pas une illustration figée. La peinture est liée à la nature car un mouvement dialectique s’instaure entre elles ».[39]

    Ce texte est très riche et demanderait de s’y arrêter davantage. Il est à mettre, dans la littérature sur l’art de gauche russe et ukrainien entre 1910 et 1916, à côté des essais de Kandinsky, de Marianne Vériovkina (Werefkin), de Vladimir Markov, d’Olga Rozanova, de Larionov, de Malévitch, de Yakoulov ou de Matiouchine.

    Parallèlement à ces courants, malgré tout soumis à la domination de la langue russe de culture, se développait une tendance de langue et d’identité ukrainiennes : ce fut le futurisme littéraire ukrainien, dont un des plus brillants représentants est Mykhaïlo Sémenko, poète et futur directeur de la revue d’avant-garde Nova Ghénératsiya [Nouvelle Génération] entre 1928 et 1930. À la fin 1913, Mykhaïlo Sémenko (1892-1937), son frère le peintre Vassyl Sémenko (dates inconnues)  et le peintre Pavlo Kovjoune (1896-1939), organisèrent à Kiev le premier groupe futuriste d’Ukraine, appelé « Kvéro », du latin quaero, je cherche, suis en quête de…Le groupe Kvéro fait paraître en février 1914 la première publication futuriste en ukrainien, une brochure de huit pages sous le nom de Derzannya[Insolence] où est ridiculisée la célébration officielle du centième anniversaire de la naissance du grand poète national Taras Chevtchenko (de la même façon, au même moment, les poètes cubofuturistes russes jetaient par-dessus le bord de la Modernité Pouchkine et les classiques du XIXe siècle). Le groupe, qui se réclame du futurisme italien, publie en avril 1914 un recueil de poésies de Mykhaïlo Sémenko Kvéro-foutouryzm, mais, la guerre aidant, cette première tentative, très isolée, resta sans lendemain.[40] Malgré cette relative confidentialité, le « germe du futurisme », comme l’écrit Myroslava Mudrak, tel que défini à Kiev en 1914, ne mourut pas. Non seulement il fut possible de créer une poésie ukrainienne très expérimentale, mais, après la révolution de 1917, d’éditer, toujours à Kiev, 4 numéros de la revue d’art Mystetstvo [L’Art], la première revue de ce type entièrement en ukrainien. À cause des événements révolutionnaires de 1918-1919, qui virent le chaos s’organiser (Sémenko fut arrêté par les Allemands en 1918, puis, sous l’occupation de Kiev par les Blancs du général Diénikine), le futurisme se déplaça dans la ville de Kharkiv qui devint, de décembre 1917 à 1934, la capitale de l’Ukraine soviétique.

     

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    Mais un grand événement eut lieu alors, la formation à Kiev de la « Rada », le « Conseil » central ukrainien, en mars 1917, qui proclame l’indépendance de l’Ukraine par rapport à la Russie. Cependant après la révolution bolchevique d’octobre 1917 en Russie, ce fut à Kiev et en Ukraine une guerre civile sauvage inouïe qui s’instaura entre Blancs, Rouges, Verts, et qui dura jusqu’en 1923. Il fut possible, pourtant, de créer l’Académie Nationale Ukrainienne des Beaux-Arts en octobre 1917, donnant au pays un centre propre de formation artistique.[41]

     Parmi les professeurs, on trouve Mykhaïlo Boïtchouk (1882-1937), qu’Apollinaire avait remarqué à Paris autour de 1910[42] et qui était à la tête d’un mouvement, le boïtchoukisme, qui traitait les sujets contemporains dans le style byzantin ukrainien. Il  y avait aussi Mykola Bouratchek (1876-1942), maître du paysage lyrique, Vassyl Krytchevsky (1872-1952), qui puisait son inspiration dans les ornementations de l’ancien art ukrainien[43], tandis que son frère Fédir Krytchevsky (1879-1947) était le maître de compositions proches de l’art extrême-oriental. Il y avait aussi Abram Maniévitch, déjà connu à Paris, et représentant du fauvisme-expressionnisme. Quant à Heorhii Narbout (1886-1920), il  fit la synthèse de la tradition graphique ukrainienne et de la science de l’illustration qu’il avait acquise au « Monde de l’art » pétersbourgeois (ses maîtres furent Bilibine et Doboujinski). Enfin, le réalisme munichois de bon  aloi était représenté par Olexandr Mourachko (1875-1919). On le voit, il n’y avait pas d’homogénéité dans la composition de cet enseignement, mais l’existence de l’Académie était un jalon capital pour que Kiev retrouve son autonomie. Cela ne dura pas longtemps car pendant l’année scolaire 1922-1923 l’Académie fut fermée et, à sa place, fut créé l’Institut des Arts Plastiques (Instytout obrazotvortchovo mystetstva), qui devint en 1927, après fusion avec l’Institut d’architecture, « Institut National d’Art de Kiev » (Kyivskyi khoudojnyi instytout). C’est là que, dans la seconde partie des années 1920, vinrent enseigner Tatline et Malévitch, alors que la répression contre l’avant-garde s’était progressivement manifestée en Russie, dont un des jalons fut en 1927 la fermeture du Ghinkouk, l’Institut national de la culture artistique de Léningrad.

    C’est dans l’atmosphère chaotique des années révolutionnaires qu’Alexandra Exter put ouvrir en 1918 un studio par lequel passèrent des peintres qui eurent une grande renommée par la suite – Tychler, Schiffrin, Tchélichtchev, Meller, Isaac Rabinovitch, Redko, Nikritine ou Lanskoy. Elle apportait avec elle toute sa science cubo-suprémo-futuriste, qu’elle avait mise au service de la peinture, du théâtre et des arts appliqués. Les arts du spectacle, d’ailleurs, étaient à l’honneur à Kiev où, dès 1916, Les Kourbas, un des grands metteurs en scène du XXe siècle, avait formé son Molodyi téatr (Le jeune théâtre) qui devint, à Kharkiv, le célèbre Bérézil’ où toutes les audaces de l’art du XXe siècle purent se donner à voir.[44] C’est encore à Kiev que la grande Bronislava Nijinska, sœur de Vaslav Nijinsky, eut son Studio de Ballet – son « école du mouvement » – entre 1919 et 1921 qui marque ses débuts de chorégraphe.

    On ne saurait parler de Kiev comme un des centres de la modernité dans le premier quart du XXe siècle sans mentionner la Kultur-Lige qui naquit à la fin de 1917, organisée par des membres de l’intelligentsia juive qui luttaient pour une culture yiddish laïque. Il s’agissait de Nahman Mayzel, David Bergelson, Moshe Litvakov. La Kultur-Lige avait trois axes : « l’éducation du peuple juif; la littérature yiddish; l’art juif ».

    A Kiev comme à Odessa, 25% de la population était juive. Avant la révolution de 1917, divers courants traversaient cette population : assimilationnistes, « aculturationnistes », socialistes, sionistes, « yiddishistes », traditionnalistes orthodoxes. La Kultur-Lige avait comme ambition de faire accéder la population juive aux lumières du savoir et de l’art en créant des universités populaires, des bibliothèques, des lycées, des cercles d’art dramatique, des chœurs etc. Elle avait ses propres éditions en yiddish qu’elle propageait à travers l’Ukraine et la Russie.

    Pour ce qui est de l’art, il comprenait des artistes venus du primitivisme ou du cubofuturisme comme les peintres Ryback (1897-1935), Tychler (1898-1980), le sculpteur Tchaïkov (1888-1986) ou encore Lissitzky (1890-1941). Les artistes comme Ryback et Boris Aronson (1898-1980) avaient le désir de « créer des arts plastiques juifs modernes  qui cherchent leur propre forme nationale organique. »[45] Ryback et Boris Aronson, dans leur texte-manifeste de 1919 Oyfgang , rejetaient le réalisme des Ambulants juifs (comme Pène), les scènes de genre « à la juive » ; ils acceptaient le primitivisme des formes populaires et le futurisme, mais ne prenaient pas à leur compte l’abstraction, car, disaient-ils, « l’artiste juif moderne ne peut pas révéler des émotions vivantes avec une telle forme ». La position de Ryback et de Boris Aronson sera celle que l’on constate dans l’école juive de Paris où dominera la veine expressionniste. En revanche, Lissitzky, qui publie aux éditions de la Kultur-Lige en 1919 ses magnifiques illustrations de la Had Gadya dans le style primitiviste, se tourne, déjà à Kiev, vers le cubofuturisme à la limite de l’abstraction[46] et, en 1920, il sera à Vitebsk, aux côtés de Malévitch (et non de Chagall) et créera ses Proounes  [Projets d’affirmation-fondation du Nouveau en art]- un des fleurons de l’avant-garde dite russe. De même des artistes juifs comme Natan Altman, Pevsner ou Gabo ne se reconnaîtront guère à ce moment-là dans l’esthétique de laKultur-Lige et créèrent une œuvre originale en s’insérant dans les mouvements novateurs internationaux.

    La Kultur-Lige organisera en avril 1920 à Kiev la première et seule exposition d’art juif. Parmi les 11 participants, il y avait Lissitzky, Tchaïkov, Tychler, Schiffrin.[47] En 1921, c’en était fini des espoirs de la Kultur-Lige à Kiev. En 1927, l’Académie ukrainienne des sciences de Kiev institue un département de la culture juive.

    Pour finir, nous nous arrêterons encore sur la revue Signal vers l’avenir. Organe des panfuturistes [Sémafor v maboutnié. Aparat panfoutouristov] que Mykhaïlo Sémenko fait paraître en 1922 à Kiev Il s’y mêle des influences européennes futuristes et dadaïstes :

    « Garder la distance de Moscou était essentiel ». »[48]

    Cela ne durera pas longtemps. L’enseignement de Tatline autour de 1925, puis celui de Malévitch en 1929-1930 à l’Institut d’Art de Kiev seront les derniers feux de la modernité dans la ville, avec l’exposition des œuvres de Malévitch en 1930, dernière rétrospective de Malévitch avant celle de 1978, organisée par le Centre Georges Pompidou. La terreur stalinienne, qui organisa au début des années 1930 une effroyable famine en Ukraine (le holodomor) faisant des millions de victimes, se poursuivit pendant au moins quatre décennies, réduisant à nouveau Kiev à un rôle satellite, jusqu’à que ne vienne la renaissance dans les années 1990 dans une Ukraine libre.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

    [1] Voir Max Vasmer, Russisches Etymologisches Wörterbuch, Heidelberg, 1950-1958, aux mots « Rus’ » et « Rosija »

    [2] Yaroslav lui-même avait épousé une fille du roi de Suède Olaf. Une de ses filles, Elizavéta, épousa Harald le Téméraire, frère du roi de Norvège, qui devint lui-même roi. Une autre fille, Anna, épousa le roi de France Henri Ier et devint reine de France à Reims en 1049. Le fils de Yaroslav, Iziaslav, épousa une fille du roi de Pologne Boleslav le Brave. Quant à son autre fils Vsévolod, il avait épousé une fille de l’Empereur byzantin.

    [3] En français, voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, l’Age d’Homme, 1990, p. 25-36

    [4] Pierre Mohyla: Actes du Colloque consacre au 4ème Centenaire de sa naissance (Siège de l’UNESCO, le 5 novembre 1996) / UNESCO. Société scientifique Ševčenko. Ambassade d’Ukraine en France / Jurij Kochubej (textes réunis et présentés), Arkady Joukovsky (textes réunis et présentés). – P., 1997. – 94 p.: ill. – ISBN 2-7163-1128-5.

    [5] Sur les écrivains ukrainiens écrivant en russe à cette époque, voir : Dmytro Čyževs’kyj, Istorija ukraïns’koï literatury. Vid pocatkiv do doby realizmu [Histoire de la littérature ukrainienne depuis ses débuts jusqu’à l’époque du réalisme], New York, 1956, p. 389 sq

    [6] Voir : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 73-78

    [7] Voir un des plus pénétrants essais sur le créateur de la série consacrée au Démon de Lermontov : N.M. Tarabukin, Vrubel’, Moscou, Iskusstvo, 1974

    [8] K. Malévitch, « Autobiographie », in Malévitch. Colloque International, Lausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 160-161

    [9] Voir la documentation sur les premières années de Malévitch en Ukraine dans I.A. Vakar, T.N. Mixienko, Malevič o sebe. Sovremenniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika[Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Documents. Souvenirs. Critique], Moscou, RA, 2004, t. I, p. 25]

    [10] K. Malévitch, « Autobiographie », op.cit., p. 15

    [11] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », Pevsner. Colloque international Antoine Pevsner tenu au musée Rodin en décembre 1992, Dijon, 1995, p. 9, 10

    [12] Ibidem

    [13] Par l’atelier de Serhi Ivanovytch Svitoslavsky (1857-1931) passèrent également des peintres comme Faliléïev, Bogomazov, Abram Maniévitch, Alexandra Exter

    [14] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 10

    [15]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « Raum, Farbe, Hyperbolismus : Besonderheiten der ukrainischen Avantgardekunst » / « Space, Colour, Hyperbolism : Characteristics of Ukrainian Avant-Garde Art », dans le catalogue : Avantgarde & Ukraine, Villa Stuck München, 1993, p. 44 sq

    [16] Dmytro Gorbatchov, « Avant-Propos », dans le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993, p. 23 ; voir également : Dimitri Horbachov, « Ein Überblick über die ukrainische Avantgarde »/ « A Survey of the Ukrainian Avant-Garde », dans le catalogue : Avantgarde & Ukraine, op.cit., p. 55-72

    [17] Voir l’étude détaillée de ce milieu kiévien, à la fois artistique, philosophique et musical dans le remarquable article : Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody » [Alexandra Exter : ses premières années kiéviennes], Iskusstvoznanie, Moscou,1/05, p. 550 sq

    [18] Cité par Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 556

    [19] Voir sur la revue V mire iskusstva, Georgij Kovalenko, op.cit., p. 561-563

    [20] Voir : Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereinigungen, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973, p. 226-234

    [21] Petchersk est la partie la plus ancienne de la ville de Kiev. C’est là que se trouve un des cœurs de l’Orthodoxie slave, la Laure des Grottes [Pečerskaja lavra]. Ce quartier fourmillait de moines et de moniales, mais aussi de militaires. Berdiaev le définit comme « la vieille Russie militaro-monacale, peu soumise à la modernisation », Nikolaj Berdjaev, Sobranie sočinenij, t. I, Samopoznanie (opyt filosofskoj avtobiografii)[ Œuvres, tome I, Connaissance de soi (essai d’autobiographie philosophique {1949}] , Paris, YMCA-PRESS, 1983, p. 14

    [22] Nikolaj Berdjaev, Sobranie sočinenij, t. I, Samopoznanie (opyt filosofskoj avtobiografii), op.cit., p. 14-15

    [23] Voir la biographie établie par Pierre Brullé, dans : Elisabeth Lebon, Pierre Brullé, Antoine Pevsner, Catalogue raisonné de l’œuvre sculpté, Paris, Galerie Pierre Brullé, 2002, p. 222-264

    [24] Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11

    [25] Cité dans : G.F. Kovalenko, Alexandra Exter, Moscou, Galart, 1993, p. 181

    [26]  Cité dans : Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11

    [27] Iskusstvo i pečatnoe delo [Kiev], 1909, N° 1-2, p. 18

    [28]  Cité dans : Dmytro Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909) », op.cit., p. 11

    [29] Voir le catalogue dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 297-305

    [30] Bénédikt Livchits, L’archer à un œil et demis{1933}, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972, p. 35

    [31] Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 537

    [32] Bénédikt Livchits, L’archer à un œil et demi, op.cit., p. 43

    [33] Ibidem, p. 71-72

    [34] Ibidem, p. 168

    [35] Ibidem

    Il s’agit de la célèbre poésie-portrait de Khlebnikov Bobêobi

    [36] Voir le catalogue  de l’exposition montrée à Toulouse et préparée avec le concours des spécialistes de l’artiste ukrainien, Dmytro Horbatchov et Mikhaïl Kolesnikov, Alexandre Bogomazov, Toulouse, Arpap, 1991

    [37] Cité par Georgij Kovalenko, « Alexandra Exter. Pervye kievskie gody », op.cit., p. 537

    [38] Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 187

    [39] Ibidem.

    [40]  Sur le mouvement Kvéro, voir : Myroslava M. Mudrak, The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine, Ann Arbor, UMI, 1986, p. 9-13 ; Oleh S. Ilnytzkyj, Ukrainian Futurism, 1914-1930. A Historical and Critical Study, Cambridge, Massachusetts, Ukrainian Research Institut, Harvard University, 1997, p. 3 sq.

    [41] Cf. Valentine Marcadé, « L’art ukrainien dans les années vingt », in : Ukraine. 1917-1932. Renaissance nationale, Paris-Munich-Edmonton, 1986, p.367-371

    [42] Cf. Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), Paris, Gallimard, 1960, p. 79, 167

    [43] Cf. Vadym Pavlovsky, Vassyl H. Krytchevsky, New York, Académie Ukrainienne Libre des Sciences, 1974 (en ukrainien)

    [44] En français,voir : Valentine Marcadé, « La culture en Ukraine et le théâtre de Les’ Kurbas », in : Ukraine. 1917-1932. Renaissance nationale, op.cit., p. 355-365

    [45] Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde Art. 1912-1928     (par les soins de Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1987, p. 35

    [46] Voir la toile de Lissitzky, intitulée « Composition » (1919), se trouvant au Musée national ukrainien de Kiev, dans : Die grosse Utopie. Die russische Avantgarde 1915-1932, Schirn Kunsthalle, Francfort/Main, 1992, N° 197

    [47] Voir la traduction du yiddish en anglais de l’introduction au catalogue  « Jewish Exhibition of Sculpture, Graphics and Drawings » dans : Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde Art. 1912-1928, op.cit., p. 230

    [48] Voir l’article très complet de Marina Dmitrieva-Einhorn, « La revue Signal vers l’avenir dans le réseau des avant-gardes – l’axe Milan-Paris-Berlin-Kiev », in : Russie France Allemagne Italie. Transferts quadrangulaires du néoclassicisme aux avant-gardes (par les soins de Michel Espagne), Tusson (Charente), Du Lérot, 2005, p. 214-231

  • Une synthèse de l’art du skaz chez Leskov : La Remise aux lièvres [Zaiatchi Rémiz] (1894)

    Une synthèse de l’art du skaz chez Leskov : La Remise aux lièvres [Zaiatchi Rémiz] (1894)

    Une des spécificités de la prose de Leskov est l’utilisation abondante du skaz [conte oral] qui exprime le mieux le caractère originel, « ontologique », de l’art narratif. Avant d’être écrite, la littérature a été orale. Leskov a été celui qui, au XIXe siècle, a contribué le plus à faire apparaître cette oralité dans toutes les formes narratives qu’il a exploitées, du roman aux « notes » (zamietki) ou aux « récits  à propos » (rasskazy kstati), mais plus spécialement dans ses nouvelles. Ce n’est pas un hasard si Walter Benjamin lui a consacré en 1936 son article « Der Erzähler. Betrachtungen zum Werk Nicolai  Lesskows », dont il fit lui-même une version française sous le titre « Le narrateur. Réflexions à propos de l’œuvre de Nicolas Leskov » qui fut publiée avant le texte allemand, à titre posthume, par Adrienne Monnier dans Le Mercure de France de juillet 1952 (p. 458-4855)[1].

    On le sait, dès 1933, le penseur allemand réfléchit sur la question de la littérature, dont l’incarnation essentielle est le roman, littérature qui s’est éloignée précisément de sa source – la parole vivante. Ainsi, dans l’article « Erfahrung und Armut » de 1933, Benjamin « décrit l’appauvrissement – irrésistible selon lui – de ce qui fut longtemps transmissible de génération en génération, et ne nous est plus narré que sur un mode ‘irréel’, tels les contes et les légendes d’un autre temps, qui ont remplacé la communication authentique que la guerre de masse [en l’occurrence la Première guerre mondiale] aurait rendue impossible »[2]. Benjamin oppose à cet appauvrissement (Armut), l’expérience (Erfahrung) qui est transmise dans les proverbes, les histoires, « parfois les récits venant des pays étrangers, au coin du feu, devant fils et petit-fils »[3].Nous sommes là en pleine problématique leskovienne, c’est-à-dire l’Auseinandersetzung, sinon la lutte que l’auteur des Soboriané [Le Clergé de la cathédrale]n’a cessé de mener contre le roman, sous la forme dominante à son époque de l’obchtchestvienny roman, du Zeitroman, du roman sur la société[4]. Dans son texte sur Leskov, Benjamin étudie le rôle de la chronique et de l’histoire anonyme, par rapport au roman, qui participe, lui, d’« un phénomène consistant de forces séculaires qui a peu à peu écarté le narrateur du domaine de la parole vivante pour le confiner dans la littérature »[5].

    Il est intéressant de constater que l’essai de Benjamin sur Leskov a pu être considéré comme un dialogue avec La théorie du roman de Lukacs[6], essai qui devait « servir d’introduction à une étude sur les romans de Dostoievski »[7]. Le choix de Leskov par Benjamin prend, à cette lumière, un relief particulier, dans l’opposition entre roman et récit. Notons encore à ce propos que Benjamin avait écrit en 1920 un petit article sur « L’Idiot de Dostoievski » où il annonçait déjà ce qu’il affirmera dans les « Réflexions à propos de l’œuvre de Nicolas Leskov ». Voici, en effet, ce qu’il écrivait « au sujet du rôle de la mémoire chez le prince amnésique : ‘La vie immortelle est inoubliable, tel est le signe auquel nous le reconnaissons […] Et la dire ‘inoubliable’, ce n’est pas dire seulement que nous ne pouvons l’oublier ; c’est renvoyer à quelque chose dans l’essence de l’inoubliable qui la rend inoubliable’»[8]. Le commentateur du penseur allemand,   Jean-Maurice Monnoyer, fait remarquer à ce propos : « Le [roman] se clôt sur le finis de l’histoire, tandis que le [récit] tire de l’Inoubliable son autorité »[9] ; cela est souligné avec force par Benjamin dans son essai sur Leskov où il parle de « souvenance éternisante du romancier par opposition au souvenir passe-temps du narrateur »[10].

    Nous pourrions multiplier les citations qui feraient apparaître les intuitions fondatrices de Walter Benjamin, mais nous nous limiterons à ce long préambule qui a pour visée de mettre en avant la problématique « roman/récit » pour introduire la réflexion sur la dernière nouvelle de Leskov La remise aux lièvres qui est un modèle de l’art de conteur, de narrateur (selon Benjamin), de l’écrivain russe ; en effet, la structure de cette nouvelle est précisément celle du skaz, de ce conte oral qu’il a porté à son expression la plus brillante.

    Rappelons quelques définitions du skaz. Celle de Gofman à propos du nouvelliste Dahl : « Le skaz est une narration qui vise l’imitation de la parole »[Skazom iavliaetsya poviestvovanié s oustanovkoy na imitatsiyou rietchéviédénié][11]. Ou encore Boris Eichenbaum : « Par skaz j’entends une forme de prose narrative qui dévoile, dans son lexique, sa syntaxe et le choix de l’intonation,   une orientation sur la parole orale du narrateur. » [Pod skazom ya razoumiéyou takouyou formou poviestvovatel’noy prozy, kotoraya v svoyey leksikié, sintaksisié  i podborié inonatsii obnaroujivaet oustanovkou na oustnouyou rietch’ rasskaztchika][12]

    Certes, Leskov n’est pas le premier dans la littérature russe à utiliser le récit indirect, tenu par un personnage qui n’est pas lié à l’auteur, qui n’est pas son porte-parole, mais un type artistique indépendant. Que l’on songe aux Nouvelles de Bielkine de Pouchkine, aux Soirées à la ferme près de Dikanka de Gogol ou encore aux Carnets d’un fou de ce dernier. Chez Alexandre Weltman, qui est un ancêtre direct de Leskov, le skaz est un procédé habituel. Par exemple, dans sa nouvelle Radoy de 1843, Weltman déclare dès le début qu’il « décrit mot pour mot le récit d’une vieille niania »[13] Les écrivains russes vivant dans une société patriarcale se sont dit pour la plupart marqués dans leur enfance par les récits des gens du peuple qu’ils voyaient constamment dans la vie quotidienne. C’étaient les niania, les cochers, les domestiques de toutes sortes…

    Dans La Remise aux lièvres, nous trouvons un type de conteur tout à fait inhabituel, c’est Onoprii Opanassovitch Pérégoud du village de Pérégoudy, pensionnaire d’un « hôpital pour malades des nerfs », que l’auteur dit avoir rencontré à plusieurs reprises lors de ses visites. C’est un fait de la biographie de Leskov, dont la femme, Olga Vassilievna Smirnova avait dû être hospitalisée dans un hôpital psychiatrique pour schizophrénie en 1878  et ce pour le restant de ses jours (elle mourut en 1909)[14].

    La Remise aux lièvres est donc construite sur le principe du skaz. C’est le récit d’un prétendu fou sur ses « observations, expériences et aventures » ; c’est là le sous-titre de l’œuvre qui coïncide à peu près avec celui de la grande nouvelle de 1873 Otcharovanny strannik, iévo jizn’, opyty, mniéniya i priklioutchéniya [L’errant enchanté, sa vie, ses expériences, ses opinions et aventures].

    Pour ses récits-itinéraires, à la manière des romans picaresques européens du XVIIIe siècle, du Sterne de A Sentimental Journey Trough France and Italy, by Mr. Yorick [1768], ou surtout de The Life and Opinions of Tristram Shandy Gentleman (1759-1767), de façon générale des écrivains anglais du XVIII-XIXe siècles, ou encore du Gogol des Ames mortes. Leskov utilise volontiers des sous-titres de ce type. Que l’on songe à Smiekh i gorié, raznokharaktiernoié pot-pourri, iz piostrykh vospominanii polinyavchévo tchélovéka , soit :  Faut-il en rire ou en pleurer ? Pot-pourri de caractère divers, tiré des souvenirs bigarrés d’un homme délavé (1871). Je cite intentionnellement L’Errant enchanté et Faut-il en rire ou en pleurer ?  J’y ajouterai encore Feux follets [appelés finalement par Leskov, de façon bizarre, « Années d’enfance »], l’autobiographie de Merkoul Prootsev, publiée en 1875. En effet, ces trois œuvres sont liées à La Remise aux lièvres, puisqu’elles tiennent du Bidungsroman, prenant le héros depuis son enfance, montrant son éducation et les nombreuses aventures auxquelles il est confronté au cours de son existence. D’autre part, il s’agit, dans chacun de ces cas, d’une structure de skaz.

    Le titre « Zaiatchi rémiz » est énigmatique. Leskov en a donné une explication peu claire : « La Remise aux lièvres, c’est-à-dire la folie dans laquelle s’installent les lièvres, car les rochers leurs servent de retraite »[15]. La dernière partie de la phrase est le texte slavon du verset 18 du psaume 103 (104) qui est un hymne à la Création : « kamiennyié outiossy – oubiéjichtché zaytsam »[16]. Il s’agit donc d’une utilisation comique, burlesque, d’un texte biblique qui est vulgarisé par l’emploi d’un terme de chasse, puisque la remise est un lieu où s’abrite le gibier. Ce titre ne trouve aucune justification explicite tout au long de la nouvelle. Il faut comprendre que les « lièvres » sont les acteurs de la comédie humaine qui se déroule au fur et à mesure des aventures du héros. Ces « lièvres » sont aussi ces « idoles corporelles » dont parle le penseur Ukrainien Skovoroda cité dans l’épigraphe – « tiélesny bolvan » que l’on pourrait traduire mot à mot par « la bûche qu’est le corps ». L’homme n’est qu’un reflet de l’icône invisible en lui. Le dialogue philosophique d’où est tirée l’épigraphe – Dialog ili razglagol o drevniem mirié [Dialogue ou conversation sur le monde antique] (1772)- est nourri des textes bibliques pour montrer que la vie humaine n’est que l’ombre du vrai monde originel. Le style de Skovoroda devait plaire à Leskov car, bien qu’il soit d’une très grande tenue littéraire, il ne craint pas d’avoir recours aux fables, au concret et à l’humour. Skovoroda a mis en exergue de son Dialogue une maxime latine : « Sola veritas est dulcis, viva, antiquissima, cetera omnia sunt foenum et heri natus fungus » (Seule la vérité est douce, vivante, très antique, tout le reste, ce ne sont que foin et champignons nés d’hier)[17]. La citation que fait Leskov est dans la bouche de Longin qui, par ailleurs, a déclaré : « Notre vile nature, en  se retrouvant ombre, se retrouve comme un singe imitant en tout sa maîtresse la nature »[18].

    On le voit, il y a, dès le départ, un hiatus entre les énigmes du titre et de l’épigraphe, d’un côté, et le contenu de la nouvelle, d’un autre.

    Il me semble qu’il y a là, de la part de Leskov, une volonté de camouflage et d’autoprotection, étant donné le caractère politique de sa satire. C’est pour cela aussi qu’i choisit un conteur, afin d’éviter toute identification de l’auteur avec le contenu, ce qui ne trompe personne, évidemment ! Leskov avait déjà utilisé ce procédé dans plusieurs autres « contes oraux ». Que l’on se souvienne des Arkhiyérieïskiyé obiezdy [Les tournées des archevêques] (1879) ; de Léon, dvorietski syn [ Léon, fils de majordome] (1884) sur la corruption ; des Sovmiestitiély [Les cumulards] (1884) qui touchent aux histoires scabreuses des personnes officielles ; des Improvizatory [Les Improvisateurs] (1892) au sujet des rumeurs malsaines que colportent aussi bien le peuple que la classe cultivée (rien de nouveau sous le soleil !)…

    L’ignorance dans laquelle est tenue la population russe dans son ensemble est dénoncée. Encore une fois, Leskov s’en prend aux serviteurs indignes de l’Eglise orthodoxe, ces prêtres qui font de la délation un principe, trahissent ceux qui se confessent à eux ou se font des usuriers sans scrupule. Mais là aussi, l’anticléricalisme de l’auteur des Menus faits de la vie des évêques (1878-1879), qui allèrent, on le sait, jusqu’à causer l’autodafé d’un tome de ses Œuvres en 1889[19], vient de l’intérieur, il est celui d’un chrétien fidèle à son Eglise, mais qui ouvre ses plaies avec l’espoir de les guérir.

    Dans La Remise aux lièvres, le personnage de l’archevêque qui aime « la soupe de lotte courroucée » (oukha iz razgniévannovo nalima[20]) est présenté avec humour mais avec sympathie. L’auteur souligne sa supériorité morale et intellectuelle par rapport au contexte général de la société. L’archevêque est un chrétien comme les aime Leskov : « Etant par sa nature à la fois théologien et réaliste, l’archevêque n’adorait pas et n’aimait pas que certaines personnes déraillent dan,s des ratiocinations, mais il aimait faire dévier une discussion philosophique vers des nécessités substantielles »[21].

    Le conteur de La Remise aux lièvres est un fou ; en réalité, à la toute fin, on comprend qu’Onoprii Opanassovitch Pérégoud de Pérégoudy n’est pas fou du tout et qu’il a simplement été déclaré fou à cause de sa dernière aventure, digne de Gribouille, qui a lieu lors de sa  recherche désespérée d’arrêter les « saboteurs des fondements» [potryassavateli osnov] ; pour obtenir une promotion, il engage pour cette chasse aux saboteurs le Russe Térienka, car, faut-il le dire ? – Onoprii Opanassovitch est un Ukrainien (un Petit Russien, comme on disait alors dans le cadre de l’Empire Russe). Or ce Russe s’avère être lui-même un saboteur, car il propage des papiers [papiry– mot ukrainien] séditieux, lesquels papiers se retrouvent dans les mains d’Onoprii, qui est ainsi l’arroseur arrosé ; son crime de saboteur  le conduirait au bagne si le marszalek, c’est-à-dire le maréchal de la noblesse polonais, appuyé par sa femme pleine de compassion pour notre héros, ne profitait d’une crise de catalepsie d’Onoprii Opanassovitch pour l’envoyer dans une maison de santé où il restera désormais toute sa vie, échappant ainsi au bagne…

    N’a-t-on pas là, mutatis mutandis, une préfiguration de l’usage soviétique de l’hôpital psychiatrique pour les dissidents ?

    Onoprii Opanassovitch est un tchoudak, un original, plutôt qu’un fou, mais c’est loin d’être un juste. Il est l’exemple d’un homme russe moyen, médiocre même, qui, bien que victime de l’arbitraire et du climat délétère qui dominent dans la société, collabore à ce système, fait du zèle même, pour se faire bien voir. Là aussi – comment ne pas penser à une préfiguration de l’ homo sovieticus dont on sait qu’il fut le meilleur garant de la survie du régime totalitaire, dans le mécanisme bien connu de la victime qui devient bourreau et vice-versa.

    Après le camouflage du skaz raconté par un prétendu fou, il y a encore le camouflage de la langue utilisée par Leskov. La Remise aux lièvres est une synthèse burlesque de la langue russe et de la langue ukrainienne. On le sait, Leskov a été marqué par Kiev, où il a passé sa jeunesse et par l’Ukraine de façon générale. C’est un sujet qui demanderait d’être traité à part – celui de la synthèse russo-ukrainienne opérée par l’auteur des Petcherskiyé antiki [Les antiques de Petchesrk] (1883) dans une grande partie de son œuvre. En cela, il est l’héritier de Gogol. Le skaz d’Onoprii Opanassovitch Pérégoud de Pérégoudy (un nom gogolien, s’il en est !) est le dernier d’une série de récits ou de personnages, tout droit inspirés de l’Ukraine, le plus extraordinaire étant sans doute le diacre Achille dans Le Clergé de la cathédrale. Le pope non baptisé [Niékrechtchonny pop] de 1877 était aussi un skaz ukrainien dans la lignée des Vietchéra na khoutorié bliz Dikan’ki de Gogol. Mais l’Ukrainien Gogol, qui a délibérément choisi la langue russe comme véhicule de son écriture, écrit en russe avec un substrat linguistique, mental, lexical ukrainien, parfois explicite, parfois en filigrane. Le Russe Leskov, dont la langue maternelle était le russe, a créé un dialecte hybride russo-ukrainien, que personne ne parle de la sorte, pas plus que personne ne parle dans la langue du Gaucher, des Conteurs de minuit ou de Léon, fils de majordome, mais une langue qui est un vrai dialecte poétique, qui donne la sonoritévraie d’une réalité existante. Comme, de plus, l’ukrainien et le russe sont des langues cousines germaines, le passage d’une langue à l’autre se fait sans difficulté, créant, bien entendu, des malentendus et des quiproquos, étant donné qu’un mot, apparemment le même dans les deux langues, a en fait des sens différents. Leskov a visiblement savouré toutes les possibilités qui lui étaient offertes de jouer sur les deux registres. On retrouve ici le caractère exotique de la langue macaronique qu’il avait exploité dans le maniement des réétymologisations populaires, des barbarismes, des vulgarismes ou des fautes syntaxiques dans les skazy, ce qui est le fait de conteurs issus du peuple ou de la petite bourgeoisie russe, ou encore des milieux ecclésiastiques avec les glissements sémantiques opérés à partir de mots slavons (ici aussi, on passe facilement du russe au slavon).  Ces sdvigui [décalages] sont sources de burlesque. De plus,  le caractère exotique est encore accentué dans La Remise aux lièvres par le fait que toute l’histoire se déroule en Ukraine, un pays que l’auteur affectionne, un pays dont il aime la langue, dont il ne se sert pas pour se moquer d’elle, comme ont l’habitude de le faire les Grands Russes qui pensent, dans leur ignorance, que la langue ukrainienne n’est qu’un patois et que l’Ukraine est une sorte de département de la Grande Russie…

    Voici un petit passage qui exprime l’attitude Leskov à l’égard de l’Ukraine : « Et nous avons chez nous à Pérégoudy tout ce qui fait la beauté de la Petite Russie, ce pays que tout le monde aime : il y a des jardins, il y a des étangs, il y a des peupliers, et des khaty blanches, et de gaillards ragazzi et des ragazze aux cils noirs. Et à présent, plus de trois mille âmes en tout s’y sont multipliées là-bas, disséminées dans des khaty toutes blanches. A propos de notre Petite Russie, tout cela a été déjà décrit plusieurs fois par de tels grands signori comme Gogol, et Osnovyanenko, et Dzioubaty[22], après lesquels je n’ai plus à me mêler de vous le raconter ».[23]

    Il faut noter aussi un autre caractère inédit du skaz de La Remise aux lièvres : le narrateur prétend mêler son discours à celui du conteur dont il est censé rapporter le récit : « Je vous demande de ne pas m’en vouloir de ce qu’ici mes paroles et les siennes sont mélangées ensemble. Je me suis permis cela pour ne pas tout agrandir trop grandement, comme disait dans ses loisirs Onoprii Pérégoud »[24].

    Je ne donnerai qu’un exemple de ce mélange du discours russe et du discours ukrainien qui reste encore modéré, presque dans la ligne du Gogol de Taras Boulba. C’est le passage où Onoprii parle de son père Opanas qui a fondé le village de Pérégoudy. Le conteur se moque gentiment des « katsapes », c’est-à-dire des Russes portant barbe comme des boucs (le mot ukrainien « tsap » veut dire « bouc »), et forge le mot comique « katsapouziya » (mélange de « katsap » et de « konfouz ») pour désigner comment les « katsapes »  « s’obstinent à  faire obligatoirement tout à leur façon »[25]. Mais à certains endroits du texte, on a affaire à un véritable sabir, comme celui du pope qui mêle le slavon, l’ukrainien et des barbarismes syntaxiques et lexicaux : « A vot nynié nastacha[slavon] inii vzyskateli, moujski pol v bol’chikh volosakh i v chlyapakh onoy jé zemli gretcheskoy, gdié i madéra proizrastaet ; a jinki [ukrainien], okh, strijeni i v tiomnykh okoularyax [ukrainien], i glagolyatsya [slavon] vsié oni sitsilisty[néologisme par contamination de « sotsialisty » et de « sitsiliitsy » !!!), ili, to jé samoié, potryassovatiéli[barbarisme] osnov, ibo oni-to i iest’ tié, chtcho trony chatayout. Tak vot, iesli khochtchech’ otlitchen byti [slavon] – ty khotya odnovo iz sikh i stsapay, i togda boudiet k tebié inoié vnimaniyé ! »[26].

    Il arrive que Leskov interrompe son conteur : « A cet endroit, je me suis autorisé, moi humble serviteur de mon lecteur et l’auteur qui expose cette narration, d’interrompre Onoprii Opanassovitch Pérégoud, en lui faisant remarquer respectueusement que… »[27]. Suit un dialogue mêlant discours direct et discours indirect, à la fin duquel l’auteur déclare : « Après ce cours excursus, que ce soit à nouveau Onoprii Opanassovitch qui continue à raconter son histoire avec ses propres mots »[28].Quelquefois aussi, Leskov intervient directement, comme il l’avait annoncé, et le discours est alors pleinement russe. Cela concerne, par exemple, la citation à plusieurs reprises, de l’article du poète Joukovski « Sur la peine de mort » [ O smiertnoy kazni ] (1849) dans lequel celui-ci condamne la présence de la foule des badauds lors des exécutions capitales, comme à l’étranger, mais dans le même temps il préconise une cérémonie religieuse avec chants pour accompagner le condamné au lieu de son supplice, ce qui provoque l’indignation de Leskov : « Jélal Joukovski, tchtoby kazn’ v Rossii proiskhodila nié kak ou inostrantsev, a biez vsiakovo sviriepstva i obidy, a ‘kak spasyouchtchi poryadok, oustanovlienny samim Bogom’. I, Bojé moy mily, kak èto vsio khorocho ou niévo raspissano, tchtoby diélat’ èto ‘taïnstvo’ pri osoboy tserkvi, kotorouyou on viélit vystroït’ na osoby manier, za vyssokoy stiénoyou, i tam kaznit’ pri samom oumilitel’nom piénii, i tchtoby tout pri kazni byli tol’ko odni samyié izbranniki, a narod by vies’ stoyal na koliényakh vokroug za stiénoyou i slouchal by piéniyé, a kak piéniyé outikhniet, tak tchtoby i chol by k domam, ponimaya, tchto ‘taïnstvo konchilos’  … » [ Joukovski voulait que la peine de mort ait lieu en Russie autrement qu’à l’étranger, sans aucune furie ou injure, mais « comme une ordonnance salvatrice établie par Dieu lui-même ». Et, Doux Seigneur ! Comme tout cela est largement et bellement décrit chez lui, d’accomplir ce « sacrement » dans une église à part, derrière une haute muraille et de mettre à mort avec des chants touchants, et que lors du supplice qu’il n’y ait là que les seuls parfaitement élus, tandis que tout le peuple  serait agenouillé tout autour derrière le mur et écouterait les chants, et quand les chants cesseraient, il irait chez lui, en comprenant que le « sacrement » était terminé…][29].

    Le conteur du skaz doit impérativement maintenir la curiosité de son interlocuteur. Tout d’abord, il annonce que sa vie est une suite de « surprises »  : « Dans ma vie il y a eu beaucoup de choses, mais surtout beaucoup d’originalité et d’inattendu »[30]. Et puis il entretient l’intérêt de la façon suivante : « Oh, écoutez, car j’ai étudié toutes les sciences dans le chœur archiépicopal ! Excusez-moi, mon cher ! Mais comment je suis tombé de là tout droit dans une fonction civile, ça , c’est aussi remarquable, mais seulement il vous faut absolument connaître  un peu comment notre village de Pérégoudy est situé, car autrement vous ne comprendrez pas du tout ce qui va suivre au sujet de mon père, du poisson appelé lotte et de mon bienfaiteur l’archevêque, et comment je me suis collé à lui, et comment il m’a trouvé une place »[31].

    Lors de l’invitation faite par le père du conteur à son ami l’archevêque pour lui servir son plat favori – « oukha iz piétchényey[barbarisme !] razgniévannovo nalima », c’est-à-dire « la soupe de foies de lotte courroucée », Onoprii conclut : « Mais, permettez ! Quelles ne furent pas les suites qui s’ensuivirent ! [32]» Les « suites », c’est que la lotte prévue a été volée et on doit servir à l’archevêque un brochet !

    Le dernier épisode qui met fin à la carrière d’Onoprii Opanassovitch, c’est-à-dire la découverte que le Russe de Riazan’, Tiérenka, qu’il avait engagé pour poursuivre ceux qui veulent saper le trône dans ses fondements, s’avère être lui-même, nous l’avons déjà dit plus haut, un distributeur de proclamations. Le conteur introduit cette histoire de la manière suivante : « Mais imaginez-vous donc que je n’étais pas encore parvenu à la ville, et je puis dire sûrement que ce pour quoi cela s’est produit de la sorte vous ne le devinerez pas. Et cela s’est produit voici comment… »[33].

    Dans le skaz , il y a obligatoirement des événements inattendus, des surprises dont l’annonce maintient l’auditeur-lecteur en haleine. La Remise aux lièvres est une succession rhapsodique (encore un trait distinctif de la poétique leskovienne) de faits qui surviennent comme à l’improviste, sans que rien ne les laisse prévoir. Une des plus extraordinaires surprises, révélatrice de l’état d’ignorance d’une société soi-disant chrétienne, ce sont les phrases prononcées par une des gouvernante du parent d’Onoprii, qui lui paraît suspecte parce qu’elle porte des cheveux courts et des lunettes noires ; il la dénonce à la police pour avoir dit et écrit sur sa demande ces phrases séditieuses : « La séduction des richesses étouffent la Parole » et : « Ce sont les riches qui vous oppriment et qui vous traînent devant les tribunaux ; et ce sont eux aussi qui blasphèment votre beau nom »[34].

    Il s’agit en réalité de versets de St Matthieu (XIII, 22) et de l’Epître de St Jacques (II, 6) !

    Un des éléments de la prosodie du skaz, ce sont les répétitions, qui représentent les tics de langage de tout conteur. Reviennent souvent « potryassavatiéli », « miliaga », « mnogoobojaiémy », « priémnogoobojaiemy » etc. La plus amusante répétition est celle de l’expression « poza roji » (= la pose de la binette), qui désigne l’aspect physique d’un personnage, d’après lequel il est jugé, c’est-à-dire d’après l’extérieur (encore un trait distinctif de la manière d’écrire de Leskov, qu’il a hérité du Sterne de Tristram Shandy). Cette « poza roji » renvoie au « tiélesny bolvan », à la « bûche corporelle » de Skovoroda.

    Ajoutons que les superlatifs hypocoristiques, à la Manilov, sont distribués généreusement à travers tout le conte oral : les voleurs sont les plus excellentissimes [prévoskhodnieychiyé], le poisson – le plus extrêmement savoureux [naïsmatchnyeychaya][35] ; le dommage est très grandissime [prévélitchaychii][36] ; il raconte des choses les plus extrêmement captivantes [prézametchatel’nyeychéyé][37] ; la pose de sa binette est la plus extrêmement terrifiante [samooujasnyéyouchtchaya][38].

     

     

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    La Remise aux lièvres, dont je n’ai livré ici que quelques éléments, est une fresque variée et vaste dans le relativement petit espace qu’est cette nouvelle-skaz. C’est non seulement la société russe des années 1890 qui est passée en revue (la société civile dans toutes ses composantes, le monde ecclésiastique, la question de l’ éducation, les mœurs de façon  générale), mais c’est aussi tout un aspect de la comédie humaine de façon universelle qui se déroule devant nous. Leskov qui a constaté qu’il est impossible d’écrire en Russie un roman véridique sur la société, s’est tourné vers d’autres formes littéraires qui sont bâties sur un système d’emboîtage d’anecdotes inventées, apocryphes ou semi historiques. A travers les anecdotes, les miélotchi, les « menus faits », « l’homme est mieux connu »[39].

    L’emboîtage de divers registres linguistiques et stylistiques, l’utilisation du discours indirect, font ressembler la prose de Leskov aux mères-gigognes russes. La Remise aux lièvres est paradigmatique à cet égard. Comme est paradigmatique la maîtrise de la langue russe, le maniement, la modulation du lexique, créant un véritable dialecte poétique pratiquement intraduisible en langue étrangère. Cette langue fabriquée a des fonctions diverses : humoristiques, satiriques ou didactiques ; elle crée aussi l’émotion. Le critique allemand Eliasberg a écrit que le génie de Leskov consistait « à faire d’une bagatelle un drame qui coupe le souffle »[40]. C’est le cas avec La Remise aux lièvres qui a le caractère totalement libre des rhapsodies ou des capriccios.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Mai-juin 2006

     

    [1] Le texte allemand ne parut que dans les Gesammelte Schriften, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1972, t. II, p. 1290-1309

    [2] Jean-Maurice Monnoyer, « Notice », in : Walter Benjamin, Ecrits français, Paris, Gallimard-Folio essais, 1991, p. 252

    [3] Walter Benjamin « Erfahrung und Armut », in : Illuminationen. Ausgewählte Schriften, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp taschenbuch, 1980, p. 291

    [4] Je renvoie à ma thèse de doctorat, consacrée précisément à cette question : L’œuvre de N.S.Leskov. Les romans et les chroniques (Université de Paris X – Nanterre, 1987), traduction en russe : Tvortchestvo N.S. Leskova. Romany i khroniki, Saint-Pétersbourg, Akadémitcheski proekt, 2006

    [5] Walter Benjamin, « Le narrateur. Réflexions à propos de l’œuvre de Nicolas Leskov », in : Ecrits français, op.cit., p. 269. Il s’agit, nous l’avons dit plous haut,  de la variante française faite par Benjamin lui-même du texte allemand ; si l’on traduit le passage cité de l’allemand, cela donne : « [Le processus de dépérissement de l’art de conter] est davantage un phénomène accessoire [Begleiterscheinung] des forces historiques séculaires de production qui ont soustrait très progressivement la narration au domaine de la parole vivante [die lebendige Rede], tout en rendant sensible la nouvelle beauté dans ce qui se dérobait [und zugleich eine neue Schönheit in dem Entschwindenden fühlbar machen] » [Walter Benjamin, « Der Erzähler. Betrachtungen zum Werk Nicolai Lesskows », in : Illuminationen. Ausgewählte Schriften, op.cit., p. 388]

    [6] Cf. Jean-Maurice Monnoyer, op.cit., p. 252 sqq.

    [7] Ibidem, p. 255

    [8] Cité dans Ibidem, p. 257

    [9] Ibidem

    [10] Walter Benjamin, « Le narrateur. Réflexions à propos de l’œuvre de Nicolas Leskov », op.cit., p. 284. En allemand : « Das verweigende Gedächtnis des Romanciers im Gegensatz zu dem kurzweiligen des Erzählers », in : « Der Erzähler. Betrachtungen zum Werk Nicolai Lesskows », op.cit., p. 399-400

    [11] Gofman, « Fol’klorny skaz Dalya », in : Rousskaya proza, La Haye, 1963

    [12] B. Eichenbaum, Litératoura, Téoriya, Kritika, Polémika, Léningrad, 1927, p. 214

    [13] A. Weltman, Poviesti, Saint-Pétersbourg, 1843

    [14]  Voir la monographie quasi exhaustive de Hugh Mc Lean, Nikolai Leskov. The Man and His Art, Cambridg, Massachusetts-London, England, Harvard University Press, 1977, p. 50-52 et passim

    [15] « ‘Zaiatchi rémiz’, to iest’ yourodstvo, v kotoroié sadyatsya zaytsy, im jé bié kamen’ pribiéjichtché » (Lettre de Leskov à M.M. Stassioulévitch du 8 janvier 1895, in N.S. Leskov, Sobranié sotchiniénii v 11-ti tomakh, Moscou, t. IX, 1958, p. 643)

    [16] La traduction en français de ce verset 18 du psaume 104 est « Et les rochers servent de retraite aux gerboises », « gerboises » qui dans la Bible traduite par André Chouraqui sont des « damans »…

    [17] G. Skovoroda, Sotchiniéniya, t. I, Moscou « Mysl’ », 1973, p. 296

    [18] « Podlaya priroda, nakhodyas’ tiényiou, nakhoditsya obiézyanoyou, podrajachtchéyou vo vsiem svoyey gospojé natourié », in ibidem, p. 300

    [19] Cf. Hugh Mc Lean, Nikolai Leskov. The Man and His Art, op.cit., p. 337-350

    [20]  Le poisson appelé « nalim » est la lotte de rivière (Lota vulgaris, ou fluvialis) ; il semble que le fait de faire subir à la lotte de mauvais traitements avant de la consommer soit une habitude culinaire  qui était (est toujours ?) assez généralement répandue, et pas seulement en Russie.

    [21] N.S. Leskov, Sobranié sotchiniénii v 11-ti tomakh, t. IX, op.cit., p. 521

    [22] Les leskovistes se sont évertué à chercher l’identité de ce « Dzioubaty » qui est de toute évidence une invention burlesque de l’auteur.

    [23] N.S. Leskov, Sobranié sotchiniénii v 11-ti tomakh, t. IX, op.cit., p. 510

    [24] Ibidem, p. 503

    [25] Ibidem, p. 504

    [26]  Ibidem, p. 542

    [27] Ibidem, p. 537

    [28] Ibidem, p. 538

    [29] Ibidem, p. 532

    [30] Ibidem, p. 510

    [31] Ibidem, p. 510

    [32] Ibidem, p. 515

    [33] Ibidem, p. 576

    [34] Ibidem, p. 556

    [35] Ibidem, p. 517

    [36] Ibidem, p. 538

    [37] Ibidem, p. 553

    [38] Ibidem, p. 575

    [39] N.S. Leskov, Sobranié sotchiniénii v 11-ti tomakh, op.cit., t. VI,  p. 502 ; « [V miélotchakh jizni] tchéloviek naïboliéié poznaiotsya kak jivoy tchéloviek, a nié formouliarny zamiestitel’ ouriada », ibidem, p. 535

    [40] A. Eliasberg, « Gontscharow, Saltykow , Ljeskow », in Russische Literaturgeschichte in Einzelporträts, cité ici d’après Bodo Zelinsky, Roman und Romanchronik. Strukturuntersuchung zur Erzählkunst Nikolaj Leskovs, Cologne-Vienne, Böhlau, 1970, p. 219

  • Б.С.Дыханова, В зазеркалье  волшебника слова (Поэтика »отражений » Н.С. Лескова [Derrière le miroir d’un magicien du verbe (la poétique des « reflets » de Nikolaj Semënovič Leskov], Воронеж, Воронежский государственный университет, 2013

    Б.С.Дыханова, В зазеркалье  волшебника слова (Поэтика »отражений » Н.С. Лескова [Berta Dykhanova, « Derrière le miroir d’un magicien du verbe (la poétique des « reflets » de Nikolaj Semënovič Leskov »], Воронеж, Воронежский государственный университет, 2013

     

    Mme Berta Dyxanova est une éminente leskoviste qui a renouvelé la lecture des oeuvres de l’auteur des Soborjane [Le clergé de la collégiale]; j’avais déjà signalé succinctement la qualité de son précédent ouvrage “Запечатленный ангел“; “Очарованный странник “ Н.С. Лескова (1980) (cf. Rev.Étud.Slaves, LVIII/3, 1986, p. 508). Ce renouvellement consiste chez notre A. à débarrasser la création leskovienne de toute approche socio-politique, voire idéologique, comme cela a pu dominer dans la critique soviétique. La méthode de Berta Dyxanova est quelque peu autre que celle, « morphologique » des tenants de l’école de la forme dont Boris Èjxenbaum fut l’illustre représentant  (cf. Rev.Étud.Slaves, LVII/I, 1985, p. 159-168). Même si Mme Dyxanova, qui s’appuie sur l’intertextualité, n’ignore pas la « dynamique des traditions » revendiquée par Ejxenbaum, elle se situe plutôt du côté des « Humboldtiens », bien que le philosophe allemand du langage, pour qui dans une langue rien n’est isolé  et le sens des mots est contextuel[1], n’est jamais cité. Est cité en revanche A.N. Veselovskij et sa mise en lumière de la polysémie du mot à travers son usage historique; également A.A. Potebnja et « son affirmation que la vraie fonction du mot est cognitive » (p. 5); enfin, A.F. Losev, dont elle cite cette déclaration qu’elle fait sienne : »Dans le mot et le nom, il y a la concentration de toutes les sphères physiologiques, phénoménologiques, dialectiques, ontologiques. Ici est condensée et comprimée la quintessence de l’être et de la vie, aussi bien dans leur rationalité humaine que dans leur rationalité ou leur non- rationalité dans n’importe quelle autre humanité ou non humanité. » (ibidem). Cela conduit Mme Dyxanova à dire : « Le contenu essentiel des concepts qui ont cours dans la langue populaire et qui incarnent les lois mentales du mode de pensée national se révèle  non dans le commentaire ‘de l’auteur’ à un dialogue, mais dans un métatexte. » (p. 20). De la même façon, elle voit dans les « jeux de mots » qui fourmillent dans la plupart des oeuvres de Leskov une signification « protéistique » (p. 73). Cette méthode peut avoir des limites comme, par exemple, toute la référence à Montaigne, uniquement parce que dans L’errant enchanté, sa vie, ses opinions, essais et aventures  on trouve le mot « opyty » par lequel est traduit en russe l’opus magnum de l’essayiste gascon… (p. 81-82)

    Ce n’est pas un hasard si elle a intitulé son premier chapitre « La maïeutique leskovienne » et de déclarer : »Le mot-essence (F.M. Dostoevskij), qui concentre l’abstrait et le concret, le spirituel et le matériel, l’évident et l’abyssal, dans les textes leskoviens de tous les genres, est un phénomène artistique particulier, dont la spécificité se manifeste également dans la genrologie de l’écrivain (des premiers ‘essais’ au seul opus dramatique, puis aux romans, aux povesti, aux nouvelles) et dans chaque oeuvre d’art concrète, comme dans une goutte d’eau, reflétant un tout – l’idéologie esthétique de l’écrivain. » (p. 50)

    Pour montrer l’unité de l’évolution créatrice de Leskov et « sa nature profonde ontologique », l’A. prend les textes, depuis l’essai (očerk) Voitel’nica (Une guerrière, 1860) ou de l’unique pièce de théâtre de l’écrivain Rastočitel’ (Le dissipateur, 1867), jusqu’aux « paysages et genres » et aux Polunoščniki (Les conteurs de minuit) des années 1890, et parle du « conglomérat esthétique » que représente pour elle l’univers artistique leskovien. (p. 6). C’est ainsi qu’elle fait émerger de ces conglomérats des liens esthétiques avec ce qu’elle appelle des « sources premières » (p. 19), c’est-à dire des correspondances venues de l’expérience littéraire, philologique, historique, ontologique, de l’expression humaine depuis qu’elle existe. Je vois là une approche qui ressemble fort à ce que Heidegger appelle « l’historialité », la Geschichlichkeit; cela permet à l’A., par exemple, de voir les jeux sémantiques des noms et des patronymes dans certaines déclarations de l’entremetteuse, la maîtresse des intrigues, Domna Platonovna, la Guerrière, un rapport masqué avec la dialectique de Platon, l’enseignement de Sénèque ou la maïeutique socratique! Elle voit le même procédé dans un récit moins connu de 1877, Морской капитан с Сухой Недны. Рассказ entre chien et loup (Из беседы в каюткомпании), devenu par la suite Бесстыдник [Le malappris], puis Медный лоб [Un front d’airain], qui élève la question d’une étude de moeurs des bons et des mauvais côtés  du milieu des membres de la marine à la question philosophique de la vie russe, avec une généralisation de l’ ethos russe, de ce qui est le nature du Russe : « Nous, les Russes, sommes comme les chats : où que l’on nous jette, nous ne tombons jamais le museau dans la boue, mais nous nous redressons aussitôt sur nos pattes; là où cela est nécessaire, eh bien, nous montrons ce que nous savons faire : mourir? Nous mourons; être voleurs? Nous sommes voleurs. » (p. 48). L’A. relève les réminiscences qu’elle décrypte dans le texte : de la Bible, de Gogol, de Krylov, de Pouchkine.,

    Le thème de l’ambivalence de l’ethos russe entre héroïsme et malhonnêteté, entre le Bien et le Mal, est relevé par Berta Dyxanova dans la pièce Le dissipateur, qu’elle met en rapport avec la « nouvelle de Noël » Грабёж [La rapine, 1887]. Dans la pièce de théâtre, c’est la machination perverse qui cause la perte d’un « homme de bien », accusé faussement par un gredin d’être un « dissipateur ». Dans la nouvelle, un diacre d’Orël est dévalisé de sa montre par des marchands « respectueux de la loi » et, un demi-siècle plus tard, a lieu un hold-up bancaire,  dans cette même ville  d’Orël, commis par également des personnes « respectueuses de la loi »…Leskov fait un lien entre deux délits disproportionnés car, pour lui, selon l’A., « la vie sociale est un processus organique, ininterrompu dans son évolution » (p. 74)

    Berta Dyxanova souligne le caractère théâtral des nombreux contes oraux, les skazy, dans la production littéraire de Leskov. Elle note à ce propos la proximité du rôle d’ »acteur » chez Ivan Fljagin, le héros deL’errant enchanté, sa vie, ses opinions, essais et aventures et chez Onoprij Peregud, celui de La remise aux lièvres. Observations, opinions et aventures de Onoprij Peregud des Peregudy. Pour l’A., ces récitants incluent dans leurs improvisations tout l’arsenal des moyens scéniques (intonations, pauses, mimiques, gestes, accessoires) (p. 93). Notons que dans cette dernière nouvelle, elle évite de relever toutes les connotations évidentes du monde, de la philosophie, de l’humour ukrainiens.[2] L’adjectif « ukrainien » est employé à la sauvette et l’Ukraine n’existe, en passant, que comme Petite Russie; le grand penseur Hryhorij Skovoroda   est qualifié de « philosophe populaire ukrainien » (p. 87)… Elle ne creuse guère l’héritage de ce dernier dont une sentence philosophique sert pourtant d’exergue à la nouvelle.

    L’A. note avec justesse : « L’utilisation de la ‘technique’ dramatique dans le genre narratif épique, ‘calquant’ les ‘pièces à lire’, rapproche Leskov-prosateur du Tchekhov- dramaturge, et dans l’art tardif  nouvellistique de Tchekhov, il y a beaucoup de choses que l’on peut mettre en regard avec les procédés du skaz de la prose leskovienne. L’intérêt mutuel des deux écrivains, qui appartiennent à des générations différentes,  a été plus d’une fois traité, il trouve une expression indirecte précisément dans la communauté de leurs idées artistiques » (p. 138). Berta Dyxanova souligne encore le caractère profondément théâtral des deux nouvelles tardives de Leskov, Polunoščniki et Зимний день, écrites vingt ans après la pièce  Le dissipateur, ce qui témoigne, selon elle, d’un « inconscient collectif » (p. 137).

    L’A. polémique avec Boris Èjxenbaum  et P.P. Gromov, commentateurs du « paysage et genre » comme sont désignés les nouvelles en question. Pour elle, est évident le « chronotopos métaphysique de la narration leskovienne » qui permet d’apercevoir les couches sémantiques remontant aux typologies vétéro- et néo-testamentaires. (p. 112 sqq.). Elle voit « une communauté idéologique » des

    Polunoščniki et de Зимний день dans « les ‘abominations babyloniennes’ des personnages », ainsi que dans « les motifs ‘sodomites’ (homosexuels, incestueux, pédophiles), de concert avec les association ‘romaines’ et le « zoomorphisme’ métaphorique » (p. 134).

    L’essai de Berta Dyxanova apporte de nouveaux et profonds éclairages de l’art leskovien. Son approche est totalement originale. Elle explique la poétique de l’écrivain par un « effet de reflets » spéculaire, entre une « vision du monde naïve, ne prétendant pas être idéologique, du conteur, et la conception du monde de l’auteur » (p. 180); elle se réfère au célèbre passage à la  fin de l’hymne très platonicien à l’amour de la Première épître aux Corinthiens sur la vision confuse  actuelle dans un miroir (1Co 13, 12). Cela lui permet de justifier sa méthode, consistant à partir en quête de ce qui se trouve « derrière ce miroir » conjectural. La lecture que fait Berta Dyxanova de la création leskovienne se veut aller au-delà de ce qu’ont pu en dire l’écrivain ou la doxographie.

    Jean-Claude Marcadé

    [1] Cf. Josef Voss, « Réflexions sur l’origine du langage à la lumière de l’énergétisme humboldtien », Revue philosophique de Louvain, 1976, N° 24, p. 519-548

    [2] Je me permets de renvoyer à mon article « Une synthèse du skaz  chez Leskov : la Remise aux lièvres (Zajačij remiz, 1894), dans Autour du skaz. Nicolas Leskov et ses héritiers (sous la direction de Catherine Géry), Paris, Institut d’Études Slaves,  2008, p. 31-40

  • La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich

    La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich

     

    Jean-Claude Marcadé

    Kasimir Malévich nació en Kiev, Ucrania, en el seno de una familia mitad polaca mitad ucraniana, y fue bautizado en la iglesia católica de la ciudad[1]. El artista destacó en sus escritos autobiográficos la influencia indeleble que la naturaleza ucraniana[2] había ejercido sobre él. El arte naif que empleaban los campesinos para decorar las khaty (casas populares de Ucrania), los pyssanky (huevos pintados) y los iconos, considerados «la forma superior del arte campesino», constituyó su primera academia «silvestre»[3].

    Entre 1896 y 1905 el pintor en ciernes reside en Kursk, Rusia, donde, con un grupo de artistas aficionados, dedica sus ratos de ocio a una serie de estudios que, según sus propias palabras, evolucionan desde el realismo inspirado en el pintor de género ucraniano Mykola Pymonenko (1862-1912) y sobre todo en Repin (1844-1930), el artista más importante del movimiento realista comprometido de los Ambulantes, hacia el impresionismo. Este período de formación, que se prolongará hasta 1910, nos es prácticamente desconocido. Sólo sabemos que a partir de 1905 Malévich se instala definitivamente en Moscú, donde se inicia profesionalmente en la técnica pictórica en el taller de Fiodor Roehrberg, pintor originario de Kiev. Se entrega entonces al impresionismo y pinta directamente de la naturaleza (como Larionov en aquellos años[4]): «Me gustaba mucho la naturaleza en primavera, en abril y a principios de mayo. Ya no estudiaba y trabajaba en un manzanar, cerca de una casita que había alquilado por doce rublos al mes. Este jardín era mi verdadero taller»[5]. Malévich es contundente: el impresionismo le enseñó que «lo esencial no era pintar fenómenos u objetos al detalle, sino que residía en una factura (o una textura) pictórica pura, y en la única relación de toda mi energía con los fenómenos, con la cualidad pictórica que poseían. Toda mi obra se asemejaba a la de un tejedor que elabora una tela con una textura sorprendentemente pura»[6].

    Malévich permanecerá fiel a esta base impresionista a lo largo de toda su carrera, incluso en los estilos en principio más alejados, surgidos de las lecciones del arte geométrico de Cézanne entre 1912 y 1914 (gusto por los degradados, por las luminiscencias en contraste con zonas sombreadas), incluso cuando aborde el suprematismo, donde la textura blanca de los fondos está animada por los surcos ondulados que traza el pincel en su vaivén.

    Uno de los escasos ejemplos de arte impresionista de esta época inicial, que Malévich se llevó consigo a Berlín, es La mujer del periódico (hoy en el Stedelijk Museum, Amsterdam[7]), pintado hacia 1905-1906 cuando frecuentaba el taller de Roehrberg, su primera verdadera escuela de aprendizaje. Tenía veintiséis años. El periódico que el personaje femenino tiene sobre sus rodillas lleva escrito en cirílico el título «Kursk» (que corresponde sin duda a las primeras letras del periódico Kurskiyé Gubernskiyé Viédomosti [Noticias del Gobierno de Kursk]). El pintor contó que la ciudad de Kursk, adonde había llegado en 1896 procedente de Kiev para trabajar en una compañía ferroviaria, ocupaba un «lugar destacado» en su biografía[8]. Pinta como aficionado fuera de las horas de trabajo, crea un círculo artístico en el que se integran compatriotas ucranianos como los pintores Loboda o Kvachevski («Ambos éramos ucranianos»[9]). No queda rastro alguno de esta época en la que afirmaba hallarse bajo la influencia del realismo de los Ambulantes Chichkin y Repin. En 1906 le influye sobre todo Monet, cuya obra pudo contemplar en la Colección Shchukin en Moscú (en un texto sobrecogedor relata la impresión que le produjeron las dos Catedrales de Rouen [mañana y atardecer]). Para él, Monet «hace crecer la pintura que se alza sobre los muros de la catedral. No eran las luces y las sombras su principal objetivo, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz»[10]. Si esta influencia es particularmente sorprendente en La iglesia de la Colección Costakis (Museo de Arte Moderno de Tesalónica[11]) o en los dos Paisajes del Museo Estatal Ruso de San Petersburgo[12], en La mujer del periódico de Amsterdam ésta se conjuga en connivencia con la poética de Bonnard. Los toques impresionistas juegan con las unidades coloreadas del mantel blanco, de la blusa y la falda rosa y malva del personaje y del objeto que pende del árbol con amplias pinceladas que dan lugar a relaciones cromáticas audaces («los súbitos estallidos de un color franco» en Bonnard): «Algo a lo que llamábamos luz se ha convertido en algo tan estanco como cualquier material»[13].

    A estos años de tanteo (1905-1909) pertenece una serie de dibujos y gouaches, muy parecidos a bocetos de taller (retratos, paisajes, viñetas decorativas), que oscilan entre el realismo, la caricatura, el primitivismo, el simbolismo y el Art Nouveau. Hasta 1910-1911 Malévich se nutre de una inspiración simbolista, tomando prestados los temas literarios y las formas estilizadas comunes a los artistas de Mir Iskusstva (El Mundo del Arte) de San Petersburgo o de la Rosa Azul de Moscú. Expone en varias ocasiones (1907, 1908, 1909) en la Asociación de Artistas de Moscú, donde coincide con figuras de vanguardia como Kandinsky, Larionov, Burliuk o Morgunov.

    Sabemos que tras su participación en el Primer Salón de Moscú, en 1911[14], no volvió a exhibir en vida sus obras de estilo simbolista o «moderno» (en Rusia se denomina «estilo moderno» a lo que en otros lugares se conoce como Art Nouveau, Jugendstil, Secessionstil o Modern Style [N. T.: modernismo en España]). Por aquel entonces, las había agrupado en tres ciclos: «Serie de los amarillos», «Serie de los blancos» y «Serie de los rojos». Léase, tres variantes estilísticas del simbolismo ruso entre 1900 y 1910: un estilo que mezclaba la estética nabi con las de Carrière, Whistler, Vrubel y Borisov-Musatov[15]; un estilo francamente «moderno», surgido sobre todo del movimiento peterburgués del Mundo del Arte, y un estilo primitivista-fauvista.

    La primera exhibición documentada de obras simbolistas del artista tuvo lugar en la XVIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1908. Se trata de las aguadas El triunfo del cielo y La oración (ambas en el Museo Estatal Ruso), caracterizadas por la tendencia a la monocromía amarilla. Si por su espíritu místico-esotérico se las puede relacionar con las obras de los pintores de la Rosa Azul que destacan en la escena artística moscovita entre 1904 y 1907, la elección del fondo amarillo-oro constituye un desafío a este movimiento y expresa la voluntad de distanciarse de él. Por otra parte, no se trata de una elección inocente, como se descubre en el Primer Salón de Moscú, en 1911, en el que el artista polaco-ucraniano-ruso pone punto final a su aventura simbolista, de la que ya se ha alejado con sus envíos al primer Valet de Carreau de 1910-1911 en Moscú y a la Unión de la Juventud de San Petersburgo en los meses de abril y mayo de 1911, en los que ya despunta un poderoso estilo primitivista fauvista. Es en el Primer Salón de Moscú donde expone las series amarillas, blancas y rojas antes mencionadas.

    Lo realmente importante aquí es el «movimiento del color», que tiene su origen en el impresionismo, pero que se amolda a estructuras estilísticas distintas en cada una de las tres series. En la «Serie de los amarillos», nos hallamos ante el estilo simbolista original, predominante en los pintores de la Rosa Azul. En la «Serie de los blancos», nos las vemos con el Art Nouveau que domina en el Mundo del Arte. Finalmente, en la «Serie de los rojos», encontramos un estilo primitivista fauvista en el que está presente una iconografía de tipo simbolista.

    La «Serie de los amarillos» es un buen ejemplo de estilo simbolista. El elemento vegetal se halla omnipresente en todas las obras que la integran. Ya no nos encontramos ante una naturaleza de tipo impresionista (la reproducción directa), sino ante un paisaje imaginario, una síntesis simbólica de una vegetación universal, de un crecimiento universal cuyo ritmo coloreado y formal revela la pintura; la tradición de los nabis se replantea a la luz de la estética del Extremo Oriente. Por otro lado, este color amarillo dominante que explica por qué Malévich no fue aceptado en la Rosa Azul, este color que tiene una fuerte consonancia budista, es también un analogon (equivalente) pictórico de la luz solar, pero de la luz de un sol interior que irradia todo el espacio, que surge de todas partes, sin generar claroscuros, sin proyectar sombras. El amarillo se diluye en dorados, en enrojecimientos. Se trata de un espacio icónico, pero no en el sentido de un icono ortodoxo litúrgico, sino más bien en el de un lienzo al cual le habría sido otorgado el estatuto de imagen esencial, no mimética, de la realidad sensible, que alcanzara el corazón de la realidad mundana, puesto que se alimentaría de las raíces de las apariencias. Conjugar elementos plásticos o conceptuales provenientes de iconos y del arte del Extremo Oriente constituye una síntesis profundamente original con respecto a la tradición francesa, y en particular con la síntesis cristiano-budista lograda por Odilon Redon. Los Cristos de Redon tienen el rostro pensativo, recuerdan al de Buda (suponen un precedente de las magníficas Santas Faces de Cristo de Jawlensky). Se ha destacado a menudo este elemento extremo oriental, sobre todo japonizante, en las obras de Redon, y es una de las filiaciones que habría que buscar en la «Serie de los amarillos» de Malévich. Igualmente, la envoltura floral, los personajes inmersos en una vegetación matizada y lujuriante, forma parte de la herencia de Redon, cuya deuda con Rodolfo Bresdin es bien conocida (Théodore de Banville señaló el carácter cósmico del paso de la planta al mundo animal en la obra de Bresdin: «La transición entre la vida vegetal y la animal se nos escapa al igual que ocurre entre la vida animal y la divina».

    Hay que puntualizar que Malévich procedía de una cultura pictórica marcada, entre los siglos xix y xx, por Vrubel. En las obras de Vrubel, los personajes despuntan, emanan de parterres floridos. Malévich lleva el panteísmo, ya muy presente en Redon o en Vrubel, a su máxima intensidad. Esta fusión de seres y del florecimiento del mundo se manifiesta particularmente en Estudio para un fresco, que representa un «bosque sagrado»[16] y que debió de ser una de las tres obras expuestas en 1911 en la «Serie de amarillos» con el título de «Santos». En mi opinión, las otras dos obras a las que podría aplicarse esta denominación son El triunfo del cielo[17] y Autorretrato[18].

    El «bosque sagrado» está en la línea de Redon en lo que respecta al estilo, y en la de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, en lo relativo al espíritu. Esta aguada representa una patética escena semejante a la de los discípulos de Cristo en los «descendimientos». El cuerpo inerte emerge de la floración y su cabeza se pierde entre los troncos esbeltos de árboles no reales, «simbólicos». Recordemos lo que Mariana Werefkin (Marianna Vladimirovna Veriovkina) escribió a principios de la década de 1910: «El objeto “árbol” no existe, pero la palabra “árbol” sí existe y a ella va unido el concepto de algo que no existe […]. Hay un árbol, y otro, y otro, pero el árbol en sí no existe. Existe empero la palabra “árbol”, y es el símbolo de todo lo que se asemeja a un árbol»[19].

    El triunfo del cielo es un ejemplo paradigmático del panteísmo pictórico de Malévich, en general próximo al de los simbolistas rusos. Una divinidad —Buda y Cristo a la vez— forma un árbol-cosmos; la divinidad que abarca el cosmos transfigurado es sustituida en la iconografía plástica ucraniana por el tema del Árbol de la Vida como elemento central del cuadro (por ejemplo en Árbol y dríadas, de la antigua Colección N. Manoukian) y por la Virgen de la Misericordiaque acoge a la humanidad bajo su manto, un tema también presente en los iconos ucranianos. Se observa también el sincretismo de la sinaxis (reunión) de los santos en los iconos ortodoxos con el tema de los mil budas, por ejemplo en el arte de Extremo Oriente, caracterizado por el ritmo de los nimbos. En cuanto al Autorretrato, muestra al personaje emergiendo de ramificaciones arborescentes y de la sinaxis de los «elegidos». Veremos que en la «Serie de los rojos» serán las escenas eróticas las que rondarán al pintor. Recolección de fruta, en la antigua Colección Khardjiev, parece un «bosque sagrado». Exhibida en la XVIIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1909-1910, su iconografía nos permite descubrir una tendencia filosófico-esotérica en la línea de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, quien, precisamente en 1909 se había trasladado a Moscú para instalar los paneles decorativos de La historia de Psique en el palacete del mecenas y coleccionista Morozov; la realización pictórica de la obra, por el contrario, revela un trazo primitivista, una monocromía y una poética floral en la línea de Redon. La oración está mucho más imbuida del «estilo moderno», en particular las ondas del pelo de la figura, que actúan como una metonimia de la cabeza sumida en la meditación; pero la tendencia a la monocromía, el espíritu panteísta de la unión del hombre inmerso en la naturaleza se nutren del mismo simbolismo que las demás obras de la “Serie de los amarillos”.

    En la «Serie de los blancos», por el contrario, nos hallamos ante una estética más próxima al movimiento peterburgués del Mundo del Arte, como, por ejemplo, en Bodas y Sociedad pornográfica con sombreros de copa (Museo Ludwig de Colonia), Descanso. Sociedad con sombreros de copa (Museo Estatal Ruso), Ciudad pequeña (Museo Nacional Radishchev de Saratov) o Sociedad en un parque[20] (antigua Colección Khardjiev). El estilo de la «Serie de los blancos» recuerda a la estética gráfica «secesionista» del Mundo del Arte. Los temas, tratados con ironía y sarcasmo, proceden de la vida contemporánea e incluyen situaciones triviales (el hombre que orina en Descanso. Sociedad con sombreros de copa), próximas a las del «arte de izquierdas» ruso que empezaba a mostrarse por aquellas fechas en exposiciones como «Stephanos-Vienok-La Guirlande», de 1907-1908.

    El Árbol preside el centro de la acuarela inacabada Sociedad pornográfica con sombrero de copa; se yergue a la orilla del «río de la vida» (el «paso del agua» como en el Jardín de las delicias del Bosco), tal como lo describe el último capítulo del Apocalipsis. El misticismo de Malévich se inscribe en la atmósfera general de la Rusia de la época, en la que imperan las ansias religiosas, teosóficas, antroposóficas, esotéricas, incluso ocultistas.

    Obras cargadas de simbolismo, pero que apuntan claramente hacia el primitivismo fauvista, conforman la «Serie de los rojos». Entre los amarillos y los rojos, una obra de transición, Epitaphios, en la Galería Tretiakov. Se trata de un Santo Sudario, en eslavo Plachtchanitsa, una tabla pintada que representa el cuerpo de Cristo, que se expone y es venerada en la Iglesia ortodoxa el Viernes Santo. Malévich transforma el tema tradicional en una imagen más bien próxima a modelos budistas, si bien la iconografía se inspira directamente en los trabajos de Vrubel para la iglesia de San Cirilo de Alejandría, en Kiev, en los años 1880. Una vez más destaca la floración universal que envuelve el cuerpo.

    El rojo domina el gouache Árboles y dríadas. Nos hallamos en este caso ante una síntesis de la tradición griega, la tradición bíblica del Árbol de la Vida y la del «árbol de las iluminaciones» característica de Extremo Oriente. El misterio del cosmos se manifiesta en la unión de los principios masculino (el árbol-falo) y femenino (la matriz en el centro del árbol). Al igual que en el arte budista, lo sagrado es al mismo tiempo místico y está impregnado de erotismo catártico. El contraste entre el rojo y el verde es típico del arte tibetano antiguo.

    El Autorretrato de la Galería Tretiakov está impregnado del mundo nabi. Mientras que el mundo de la santidad rondaba el Autorretrato de la «Serie de los amarillos», aquí el artista aparece rodeado por un enjambre de mujeres desnudas, en diversas posturas. Su mirada, como ocurre casi siempre en sus retratos, no se dirige hacia ningún lugar concreto; aquejado por un leve estrabismo, el artista mira hacia el interior.

    Así pues, Malévich pagó su tributo al simbolismo más puro durante tres o cuatro años; y no se trata de un «error de juventud», pese a que el fundador del suprematismo será un enconado detractor del simbolismo ilusionista y descriptivo. Toda la obra de Malévich bebe de las fuentes si no del simbolismo (entre 1907 y 1911) cuando menos de lo simbólico, entendido como revelación de la pura sensación del mundo a través de los colores en su quintaesencia en el sin-objeto suprematista e incluso en el retorno post-suprematista a la figura.

    A partir de 1910 la obra de Malévich experimenta un cambio. El artista participa en la primera exposición en Moscú del Valet de Carreau (Sota de Diamantes), un círculo de pintores divididos entre el cezannismo de Piotr Konchalovski, Ilia Machkov o Aristark Lentulov, y el neoprimitivismo de Mijail Larionov y de Natalia Goncharova, que pretendía recuperar las fuentes del arte popular nacional[21]. Malévich trabaja por aquel entonces en grandes gouaches que denotan la influencia de Goncharova, pero también la de Gauguin, Matisse, Picasso y Braque (había tenido la oportunidad de contemplar obras de los pintores vanguardistas franceses en los salones del Toisón de Oro, en Moscú, en 1908 y 1909, y en las colecciones de los marchantes moscovitas Iván Morozov y Serguei Shchukin[22]).

    El conjunto, que incluye los dos Autorretratos del Museo Estatal Ruso y de la Galería Tretiakov, y el ciclo del Stedelijk Museum de Amsterdam —Bañista, Los enceradores de suelos, El pedicuro (en los baños), Hombre llevando un saco, Jardinero, En el bulevar—, es único por su ejecución y su gama de colores. Guy Habasque fue uno de los primeros críticos que valoró estos gouaches en su justa medida y demostró que, a partir de este momento, el artista se había liberado de todas sus dudas anteriores: «El tema ahora es sólo un pretexto, un punto de partida, el soporte de una composición ante todo plástica. Utiliza el color de manera totalmente instintiva y con una fuerza brutal e incluso casi agresiva. Los colores dominantes son cálidos, al parecer con una preferencia por el rojo, por los tonos intensos y saturados. El dibujo, voluntariamente esquemático y muy marcado, sigue siendo realista, pero adopta un rol esencialmente rítmico. No hay líneas rectas, en efecto, sino amplias curvas que se oponen asimétricamente y recorren el cuadro en toda su extensión»[23].

    No insistiré en las filiaciones «cezannianas», «matissianas» y «picassianas», transformadas por la estructura primitivista de las que ya he hablado en otras ocasiones.[24] Como es sabido, el neoprimitivismo ruso se dio a conocer en el III Salón de del Toisón de Oro en Moscú, en 1909[25], siendo Larionov y Goncharova sus principales artífices. El neoprimitivismo suponía el renacimiento de la frescura naif, el dinamismo y el vigoroso esquematismo de los grabados populares rusos (lubok), de los rótulos, de los moldes de pastelería, de los juguetes, etc. La desintelectualización de la pintura se conjugaba con una desintelectualización de los temas. En 1911-1912, Malevitch sigue la estela de Larionov y sobre todo de Goncharova, de la que toma prestados los amplios contornos y los colores lisos a lo Gauguin, la rudeza de las líneas y el hieratismo bizantino, en particular en el dibujo de los ojos. Los había seguido en su escisión de los «cezannianos» rusos del Valet de Carreau en 1911 y participará enteramente en la aventura del neoprimitivismo. Con el grupo de Larionov expone sus gouaches en la Unión de la Juventud de San Petersburgo, en abril de 1911, y en el Oslinyi Khvost (Rabo del Asno) en Moscú, en marzo de 1912[26].

    Si bien Larionov fue el detonante, no sólo en el caso de Malévich sino en todos los innovadores rusos de los años 1910, parece que fue Goncharova quien más influyó en el autor de Portadora de cubos (Stedelijk Museum, Amsterdam) para encontrar su propio camino. Nikolai Khardjiev transcribe: «Natalia Goncharova y yo trabajábamos sobre todo en el ámbito de la vida social. Cada una de nuestras obras tenía un contenido: nuestros personajes, pese a estar representados a la manera primitivista, respondían a un ámbito social. Ahí radicaba nuestro desacuerdo de principios con el Valet de Carreau, cuya línea se remontaba a Cézanne»[27].

    Las obras de Malévich eran tan originales y tan diferentes de las de los demás neoprimitivistas rusos, y esta diferencia se incrementó tanto a medida que la producción del artista se enriquecía con nuevas propuestas plásticas, que la ruptura con el grupo de Larionov se produjo al año siguiente, en 1913. En una recopilación de textos editada por este último Varsanofii Parkine (seudónimo del poeta Valentin Parnakh) escribe: «K. Malévich cubre una pared con amplias acuarelas de colores chillones, embadurnados, de figuras insípidas, carentes de expresión, con este estilo polaco sin valor tan abundante en las obras de Vrubel».[28]

    En realidad, los charcos coloreados que «embadurnan» las superficies pintadas constituyen lo pictórico como tal: las «manchas de color se mueven» y «crecen infinitamente»[29] formando «avalanchas de tonos» surgidos de la mente en ebullición del pintor[30].

    Entre 1911 y 1913 Malévich elabora sin duda el ciclo más impresionante que jamás se haya dedicado a la vida campesina; en él ocupa un lugar privilegiado la representación popular de la vida religiosa ortodoxa[31]. El artista aúna el esquematismo y el laconismo naïf del neoprimitivismo con los principios del precubismo «cezanniano» (tratamiento estereométrico de las formas y construcción no ilusionista del espacio). La siega del centeno, El leñador, Rostro de una joven campesina (Stedelijk Museum, Amsterdam), Mañana en el campo después de la tormenta (Solomon R. Guggenheim Museum, Nueva York) son el resultado de la puesta en práctica del célebre precepto de Cézanne en la carta que envía a Emile Bernard el 15 de abril de 1904: «Reproducir la naturaleza mediante el cilindro, la esfera, el cono, todo dispuesto en perspectiva […]. Para nosotros, los hombres, la naturaleza es más profunda que en su superficie». Sabemos la fortuna que esta declaración tuvo entre los pintores cubistas. Podemos decir que la interpretación que de ella hace Malévich es totalmente original respecto a la de los pintores franceses con la que algunos críticos la han querido comparar (las obras de Picasso y de Braque de 1907-1909 o los Desnudos en el bosque[o Leñadores] [1910] de Léger). Lo que, en 1911, Louis Vauxcelles denominó «tubismo» de Léger, no guarda sino una relación superficial con los elementos iconográficos que intervienen en la estructura de los cuadros de Malévich en 1912. La diferencia capital entre el pintor ruso y los pintores franceses reside en que el primero parte de una estructura de base primitivista, la del lubok, el rótulo de tienda, el icono, en tanto que los franceses añaden elementos procedentes de las artes primitivas a una estructura de base «civilizada», «cezanniana». Por tanto, el pintor ruso emprende el camino inverso al de los pintores franceses.

    Sin embargo, si bien Malévich mantuvo la estructura de base de sus cuadros primitivistas anteriores, también aplicó a pies juntillas el principio «cezanniano» de la simplificación cilíndrica, esférica y cónica, dando lugar a una mutación iconográfica total. Pese a que los contornos de los personajes, los objetos, los motivos paisajísticos son perfectamente reconoscibles, nos hallamos, de hecho, ante un nuevo realismo, que el pintor calificó de «transmental» (zaumnyi). En efecto, si bien los elementos de referencia (campesinos, cubos, hachas, casas, troncos, haces, gestos) no presentan ninguna ambigüedad semántica y semiótica, su representación en el lienzo ya no responde a las leyes del «sentido común» y de la lógica visual, sino a las de la «creación intuitiva», más allá del sentido común y de la lógica. Oponiendo la razón, que desarrolla lógicamente formas utilitarias para el uso cotidiano, a la intuición, como manifestación del subconsciente, el pintor escribe: «La creación intuitiva es subconsciente y no tiene un objetivo ni una respuesta concreta […] El sentimiento intuitivo ha encontrado una nueva belleza en los objetos: la energía de las disonancias resultante del encuentro de dos formas»[32]. Y añade: «La forma intuitiva debe salir de la nada»[33].

    La gama de colores utilizada distingue totalmente al autor de Recolección  del centeno de los artistas franceses de su época. Alrededor de 1910, Braque y Picasso habían reducido su paleta a unos pocos ocres, marrones, grises y negros. El pintor ruso, por el contrario, heredero de una tradición eslava de arte popular multicolor (particularmente en su Ucrania natal), cubre los elementos geométricos de sus cuadros con toda suerte de matices rojos, rosas, naranjas, bermellones, azules de Prusia, verdes, índigos, malvas, blancos y negros. Un verdadero universo del color que, pese a ser aplicado con determinación y energía, se mantiene en una vibración constante que integra, como ya hemos destacado, la herencia impresionista merced a degradados sutiles y al juego de luces y sombras. A su vez, genera un contraste vigoroso entre la rigidez sacra y estática de los gestos, fijados en la inmovilidad del instante, y los deslizamientos, los desplazamientos dinámicos de los volúmenes geométricos ensamblados como las ruedas de una máquina, recubiertos con pintura metalizada. Es la primera síntesis del cubismo y el futurismo.

    Hasta 1913 Malévich se mantiene fiel a la figura, cuyo contorno primitivista de base mantiene, sin cesar de interpretarlo en diferentes estilos. Se entiende a la perfección cómo pudo pasar en unos meses del «realismo transmental» (Retrato perfeccionado de Ivan Vass. Kliunkov [Museo Estatal Ruso]) a lo que denominó «realismo cubofuturista» (Retrato de Matiuchin [Galería Tretiakov]). En los dibujos para el retrato de Matiuchin, así como en el lienzo, la legibilidad de la representación se oscurece al máximo. Aquí y allá aparecen elementos decorativos (un fragmento de cráneo, un teclado, partes de un piano, etc.), pero su distribución ya no se corresponde con ninguna figuración «reconocible». Nos hallamos ante un equivalente semiótico, un sistema de signos dispuestos únicamente en función de las leyes internas del cuadro. Estamos en pleno cubofuturismo, pues la estructura sólidamente construida se fusiona con la interpenetración de los objetos y del hombre (según los principios y la práctica del futurismo italiano, en concreto de Boccioni y de Balla hacia 1912).

    El año 1913 es especialmente fecundo para Malévich. Con los poetas y teóricos del futurismo ruso Velimir Khlebnikov y Alexei Kruchenij, trabaja en las recopilaciones litografiadas Los tres (Troïé) y Juego en el infierno (Igra v adu). Su concepción del espectáculo Victoria sobre el sol, una ópera de Matiuchin basada en un prólogo de Khlebnikov y un libreto de Kruchenij, en diciembre de 1913, marca un punto de inflexión en la evolución de las artes del siglo xx. Desde el punto de vista escénico es el primer espectáculo cubista del mundo, y es también la primera obra teatral enteramente futurista. En definitiva, supone, para Malévich, la primera etapa hacia el suprematismo. Dice al respecto el poeta Benedikt Livchits: «En los límites de la caja escénica, la estereometría pictórica nacía por vez primera; un sistema rígido de volúmenes reducía a la mínima expresión los elementos del azar impuesto desde el exterior por el movimiento de los cuerpos humanos. Los haces de los faros fragmentaban estos cuerpos, que perdían alternativamente brazos, piernas, la cabeza, ya que para Malévich no eran sino cuerpos geométricos sometidos a la descomposición en elementos y a la completa desagregación en el espacio pictórico. La única realidad existente era la forma abstracta que había engullido, sin dejar nada, toda la vanidad mundana de Lucifer»[34]. También en los bocetos de Victoria sobre el solaparece por vez primera el «cuadrado negro», en concreto en el apunte del personaje del Enterrador, cuyo cuerpo forma un cuadrado[35]. Este «embrión de todas las posibilidades»[36] culminará en 1915 en el «suprematismo de la pintura». En las telas de 1913-1914, las superficies cuadrangulares invaden el espacio. Pero triunfa el «alogismo» —una nueva denominación de la «transmentalidad» (zaum) con la que calificó sus obras de 1912. A principios de 1913 escribe a Matiuchin: «Hemos llegado al rechazo del sentido y de la lógica de la antigua razón, pero tenemos que esforzarnos en conocer el sentido y la lógica de la nueva razón que se ha manifestado, el más allá de la razón si se quiere; comparativamente, hemos llegado a la transmentalidad (zaumnost´) […] Empiezo a entender que en lo transmental también rige una ley estricta que justifica el derecho a la existencia de los cuadros»[37]. El triunfo del «alogismo» en las pinturas de Malévich en 1913-1914 se confirma en una serie de obras que podríamos denominar «programáticas». La pintura pierde definitivamente su estatuto de representación del mundo sensible gracias a un «gesto» que introduce el absurdo. Así, en Vaca y violín (Museo Estatal Ruso) una vaca destruye la imagen del violín, el objeto figurativo por excelencia del cubismo; una cuchara de madera auténtica aparecía encolada en el sombrero de Uninglés en Moscú (Stedelijk Museum), confrontando de manera irónica el objeto material, útil, con lo pintado; una reproducción de la Gioconda pegada y tachada con dos cruces en Eclipse parcial con Mona Lisa (antigua Colección Leporskaia) reduce este eidolon de la expresión figurativa del arte del Renacimiento a un objeto de trueque (bajo la imagen de la Gioconda, un recorte de periódico anuncia: «Piso en venta en Moscú»). Sobre la tela, escrito a pincel, leemos: «Eclipse parcial». Con la presentación del Cuadrángulo negro rodeado de blanco en la «Última exposición futurista: 0.10», en Petrogrado a finales de 1915, el eclipse de los objetos es total. Cuadrángulo se exhibió colgado del ángulo superior del muro, al igual que el icono central del «hermoso rincón rojo» (krasny ugol) en todas las casas ortodoxas eslavas. No se podría expresar mejor, esotéricamente, el carácter icónico del «suprematismo de la pintura», nombre con el que Malévich bautizó su iconostasis pictórica en la «Última exposición futurista: 0.10». Si seguimos la progresión de los cuadriláteros en las obras de 1913-1914, observamos que todos los cuadros sin excepción están «saturados» de formas. Respecto a éstas, las formas puras, desnudas del cuadrilátero, del círculo y de la cruz, que en lo sucesivo ocuparán las superficies suprematistas, llaman la atención por su minimalismo.

    La práctica poética «transmental» de Klebnikov y la teoría de la reducción de la palabra al sonido-letra de Kruchenij tuvieron un papel significativo en el paso que Malévich obligó a dar a su pintura hacia la reducción minimalista al color «solo», y primero al blanco y al negro, es decir, a la absorción y a la difusión de la gama prismática. «Contemporáneo del naciente formalismo, Malévich estuvo profundamente sometido a su influencia. Así, el blanco sobre blanco deriva de una reflexión sobre el color como tal, que hace juego con el verbo como tal de Khlebnikov, convertido en el sonido como tal de Jakobson […] A esto hay que añadirle el problema de la factura, la pintura concebida en su especificidad material […]. Pero lo que predomina sobre todo en el procedimiento de Malévich es la exigencia básica del formalismo: la reducción a las unidades mínimas.»[38]

    Sin embargo, si este movimiento «formalista» ha tenido un papel capital en la evolución pictórica de Malévich, su itinerario filosófico llevará al pintor a afirmar que el arte no es un procedimiento más o menos refinado para conformar los materiales, sino la apertura al ser no-figurativo, sin-objeto, cuya exigencia, al ser reconocido, altera completamente la vida. Para Malévich, que desarrollará su filosofía en numerosos escritos[39], el único mundo vivo es el mundo sin-objeto (mir kak bespredmietnost´). Afirmando la primacía de la quinta dimensión (la economía), definirá el suprematismo en sus diversos estadios, estático y dinámico, como una manifestación estrictamente (económicamente) pictórica de la naturaleza en tanto que physis, el lugar del ser, de la vida, de esta Nada que el pintor libera en la tela. Pues el acto creador no es mimético, sino un «acto puro», que capta la excitación universal del mundo, el Ritmo, allí donde desaparecen todas las representaciones figurativas del tiempo y del espacio y donde sólo subsiste la excitación, esta «llama cósmica» «sin número, sin precisión, sin tiempo, sin espacio, sin estado absoluto ni relativo».[40] Del Cuadrángulo negro de 1915 al Blanco sobre blanco (el Cuadrado blanco sobre fondo blanco del MoMA) de 1917, el espacio del mundo emerge a través del «semáforo del color en su abismo infinito»[41]. Habiendo alcanzado el cero con el «cuadrado negro», es decir, la Nada como «esencia de la diversidad», el «mundo sin-objeto», Malévich explora más allá del cero los espacios de la Nada.

    La abstracción suprematista, pues, sólo reconoce un universo, el del abismo del ser. Si la no-figuración abstracta de Kandinsky es aún dualista-simbolista, si la abstracción neo-plástica de Mondrian es un sistema de equivalencias pictóricas semióticas, el sin-objeto de Malévich supone la destrucción radical del puente que tienden sobre el «gran abismo» la metafísica y el arte tradicionales (Kant), y separa el mundo accesible a la razón del que no lo sería. La sensación (ochtchutchénié) del único mundo real, del mundo sin-objeto (bespredmietny mir), quema todos los vestigios de formas en los dos polos del suprematismo, el «cuadrado negro» y el «cuadrado blanco». Una serie de cuadros suprematistas de vivos y contrastados colores se sitúa entre estos dos polos. En este caso, los colores no son equivalentes psicológicos artificialmente (culturalmente) establecidos; Malévich se opone al simbolismo de los colores (el de Kandinsky, por ejemplo). Los signos mínimos a los que recurre, y que nunca son enteramente geométricos, deben diluirse, disolverse, en el «movimiento coloreado». La superficie coloreada es, en efecto, la única «forma viva real», pero como el color «mata el tema», lo que finalmente cuenta en el cuadro es el movimiento de las figuras coloreadas.

    Durante diez años, entre 1916 y 1926, Malévich es uno de los protagonistas del arte de izquierdas ruso. Participa en debates, polemiza con tradicionalistas como Alexandre Benois[42], con los constructivistas-produccionistas[43] tras la revolución de 1917, anima grupos suprematistas en Petrogrado y Moscú (1916-1918), Vitebsk (1919-1922), Petrogrado-Leningrado (1922-1927), difunde su experiencia sin descanso y crea una arquitectura utópica (arquitectones, planites, etc.)[44]. Malévich escribe mucho: panfletos («Los vicios secretos de los académicos»[45]), manifiestos en el periódico moscovita Anarquía en 1928, artículos de opinión[46], pero sobre todo, y con gran empeño, textos teóricos y filosóficos —muy pocos fueron publicados en vida del artista—, que no fueron comprendidos por sus contemporáneos y que causaron gran indignación entre los adversarios marxistas-leninistas del suprematismo. Malévich fue violentamente atacado en el número 7 de la revista marxista Petchat´i revolyutsiya [Prensa y revolución], en 1922, por Boris Arvatov, uno de los teóricos marxistas más autorizados del arte constructivista-produccionista, quien calificó el hermoso artículo «De la poesía»[47], de 1919, de «palabrería de iletrado». En la misma revista, el oscuro I. Kornitskii definió el folleto De Cézanne al suprematismo, publicado en Moscú en 1920 en las ediciones oficiales de la Sección de Artes Plásticas (IZO), como «un amasijo de frases ineptas». Arvatov arremetía también contra el tratado Dios no ha sido destronado. El Arte, la Iglesia, la Fábrica: «El lenguaje es ininteligible y revela no sé que mezcla patológica y maníaca de ventrílocuo; es el de un degenerado que se imagina que es un profeta».

    Dios no ha sido destronado. El Arte, La Iglesia, La Fábrica (Vitebsk, 1922) es el último folleto publicado en vida del fundador del suprematismo. Se trata de uno de los textos filosóficos más trascendentales del siglo xx. Malévich, que carecía de formación académica, supo desarrollar, gracias a su talento, y a partir de conocimientos adquiridos aquí y allá (es probable que del Tertium Organum (1911) del teósofo Piotr Uspensky, tomara las ideas procedentes de Grecia, la India o Extremo Oriente), un pensamiento complejo, orientado hacia el cuestionamiento del ser, en busca de una nueva figura de Dios y de una nueva espiritualidad. Acerca de Dios no ha sido destronado… el filósofo Emmanuel Martineau, autor de Malévitch et la philosophie [Malévich y la filosofía][48], no ha dudado en escribir: «Así, ¿qué nos dice Malévich? La verdad del ser (y no la esencia de lo que es) como inobjetividad; la inefabilidad divina y la purificación posible de la relación entre el hombre y lo divino; las condiciones de un comunismo superior al humanismo del joven Marx; sobre todo: la libertad propia de la Nada, de una Nada en la que el hombre tiene que aprender a volar libremente. En otras palabras: el objetivo del pensamiento suprematista es exactamente el mismo que la fenomenología heideggeriana llevará más tarde a la palabra. Y resulta más sorprendente aún que, resumiendo de este modo las enseñanzas del pintor, no hayamos añadido nada a sus enunciados, ni ornado ni embellecido nada: pese a una más que probablemente escasa formación filosófica, pese a su desconocimiento de las condiciones históricas que concitaron la eclosión de la meditación de Heidegger, Malévich, consiguiendo lo máximo de lo mínimo, encuentra en diez años de reflexión solitaria el nombre propio de la cuestión suprema: la “Nada liberada”»[49].

    El libro de Malévich es de una riqueza inaudita y a día de hoy sólo ha dado lugar a los orígenes de una exégesis y una hermenéutica, en particular en los escritos de Emmanuel Martineau. Seguiremos al filósofo francés, para quien Dios no ha sido destronado… se sitúa en las regiones de la «teología espiritual en sentido amplio, patrística entre otras, incluida la teología negativa clásica» y de «la teología apofática del Dios inobjetivo, presuponiendo, además de un acceso experimental a la vida positiva de la Nada, un replanteamiento “fenomenológico” […] del significado de la apofasis como tal: esta última palabra sobre Dios culmina naturalmente en la cita de la retirada de Dios en el capítulo 32 de Dios no ha sido destronado, un motivo en el que entran, en un eco imperceptible, la palabra de Malévich, la palabra de Hölderlin y la palabra última de Nietzsche».[50]

    Para Malévich, la «puesta a cero» de las formas no es más que un trampolín que le llevará más allá del cero, a las regiones de la Nada liberada. Este «más allá» no es una trascendencia en el sentido tradicional sino que se halla inmerso en el mundo sin-objeto, la única realidad.

    Hay que citar aquí un extenso párrafo de la carta, hasta ahora inédita, que Malévich escribió a Mijail Gerchenzon el 11 de abril de 1920, precisamente cuando inicia su gran obra filosófica. Esta carta confirma, si fuera necesario, el antimaterialismo innato del pintor y su ambición de hacer del suprematismo pictórico y filosófico una nueva religión del espíritu, llamada a reemplazar todas las religiones, una «religión del acto puro»:

    «Ya no considero el suprematismo como pintor o como forma surgida de lo más profundo de mi mente, me enfrento a él como alguien externo que contempla un fenómeno. Durante muchos años, he estado ocupado en mi evolución con los colores y he dejado de lado la religión del espíritu. Han transcurrido veinticinco años, y ahora he vuelto, o he entrado, en el Mundo religioso; no sé por qué ha ocurrido. Frecuento las iglesias, observo a los santos y todo el mundo espiritual en acción, y he aquí que veo en mí, y quizá en el mundo entero, que ha llegado el momento de cambiar las religiones. He visto que al igual que la pintura se ha dirigido hacia la forma pura del acto, también el Mundo de las religiones se encamina hacia la religión del Acto Puro; todos los santos y los profetas recibieron este estímulo, pero no lo lograron porque se enfrentaban a la barrera de la razón que en todas las cosas ve objetivo y sentido, y todo el acto del Mundo religioso se ha estrellado contra los dos muros de la empalizada racional»[51].

    Los textos de Malévich permiten captar el alcance de su acto pictórico. Si Malévich empezó a escribir frenéticamente fue tanto para defender su sistema pictórico como por una necesidad ontológica de formular para el verbo lo que formulaba, en silencio, para lo pictórico. Los escritos de Malévich nos conducen por los meandros mismos de la creación en la que «pintar-escribir-pensar-ser» son posturas idénticas o semejantes. Son el fruto de una reflexión posterior a la obra realizada. A un tiempo defensa e ilustración del arte sin-objeto, nos ofrecen la versión filosófica de una práctica pictórica. Malévich no es un filósofo-teólogo profesional. Es un pintor que supo expresar en el discurso, con los medios verbales proporcionados por su entorno cultural, la necesidad filosófica del arte pictórico. Lo extraordinario, lo realmente único en la historia universal de las artes, es que Malévich no es un pintor-filósofo sino un gran pintor y un gran filósofo que supo plantear en términos filosóficos, a menudo, idiolécticos, y al mismo nivel que los grandes pensadores, la cuestión de la verdad del ser.

    El 22 de mayo de 1923 Malévich publica El espejo suprematista (Suprematitcheskoïe zierkalo), un credo en forma de manifiesto, que comprende ocho propuestas en las que de nuevo establece los fundamentos de su arte sobre una filosofía de la Nada: «El mundo como conjunto de las diversidades humanas es igual a cero […] La esencia de las diversidades es el mundo sin-objeto»[52]. Posteriormente, en un artículo publicado el 29 de mayo titulado «El tentempié» (Van´ka-vstan´ka), responde de un modo paródico al ideólogo marxista-ortodoxo S. Issakov, quien lo había acusado de «desviación teológica». Aludiendo a la fórmula de Marx según la cual el ser-consciente (das Bewusstsein) está determinado por el ser social (das gesellschaftliche Sein), escribe: «¿La conciencia determina la existencia o la existencia la conciencia? ¿La gallina viene del huevo o el huevo de la gallina? ¿Existe la existencia fuera de la conciencia o la conciencia fuera de la existencia? ¿Qué opina usted, camarada Issakov?»[53].

    Elegido director del Museo de la Cultura Pictórica de Petrogrado, el 15 de agosto de 1923, Malévich recibe el encargo de reorganizarlo. Este establecimiento, que había sido creado en 1921 y albergaba 257 obras de 69 artistas que representaban todas las corrientes «desde el impresionismo hasta el cubismo dinámico», constituía de hecho, con otro parecido en Moscú, el primer «museo de arte moderno» del mundo. Malévich decide ampliar las actividades y, con este objeto, lo transforma en el Instituto Nacional de la Cultura Artística (Inchuk), reservándose el derecho de dirigir la sección «Búsquedas formales y teóricas»; Matiuchin y Tatlin asumen, respectivamente, las secciones «Cultura orgánica» y «Cultura material»; Pavel Mansuroff, la «Experimental», y Filonov primero y más adelante Nikolaï Punin, la de «Ideología general».

    En 1927 el artista es autorizado a ir a Varsovia, y luego a Berlín, donde, en el marco de la «Grosse Berliner Kuntsausstellung» (del 7 de mayo al 20 de septiembre) se presenta una retrospectiva de su obra. Conoce a Schwitters, a Arp y a Moholy-Nagy e, invitado por Walter Gropius, visita la Bauhaus en Dessau. A finales de aquel año, aparece un volumen de sus escritos, Die gegenstandslose Welt, en la serie «Bauhausbücher». Viendo la precaria situación de la vanguardia en la Unión Soviética, deja sus cuadros y una importante selección de manuscritos inéditos en manos de unos amigos alemanes. El 30 de mayo redacta un testamento hológrafo sobre su obra escrita: «En el caso de que muera o de que me encarcelen definitivamente, y en el caso de que el propietario de estos manuscritos decidiera publicarlos, habrá que estudiarlos a fondo y, posteriormente, publicarlos en otro idioma; en efecto, como me encontré en su momento bajo influencias revolucionarias, podría haber en ellos fuertes contradicciones con mi manera de defender el Arte actual, es decir, en 1927. Estas disposiciones deben ser consideradas como las únicas válidas. K. Malévich, 30 de mayo de 1927. Berlín».

    A su regreso a la Unión Soviética, Malevich es arrestado varios días. Entre 1928 y 1934 vuelve a pintar intensamente. Durante estos seis años, pinta más de cien cuadros. Esta vuelta a la pintura de caballete, que había abandonado prácticamente entre 1919 y 1927 en favor de su labor pedagógica, de la creación de una «arquitectura artística» (los arquitectones) y de la formulación de su filosofía, sigue siendo un enigma. Retoma, en efecto, la temática del ciclo de los campesinos, y regresa formalmente a la figuración. Hay algo impresionante en la serie de estos «rostros sin rostro» con franjas de colores vivos, cuya gama ruso-ucraniana recuerda la de la mesa pascual ortodoxa, en estos paisajes campestres en los que la tierra y el cielo conforman un contraste pictórico sobrecogedor, en estos campesinos de hieráticas poses, atravesados por este sin-objeto, este no-ser universal que el suprematismo había hecho aparecer de manera tan enérgica entre 1915 y 1920. En ellos Malévich muestra que no ha renegado del suprematismo. En este postsuprematismo uno se entrega a un espacio icónico donde todo está impregnado por el color, elemento revelador de la verdadera dimensión, de la verdadera medida de las cosas. El color es puro, riguroso, lacónico. El parentesco con la pintura de iconos es aún más claro que en las obras anteriores a 1914. Algunas «cabezas de campesinos» descansan sobre una estructura de base tomada de los iconos de la Santa Faz (o Cristo aquerotipo) o del Pantocrator. Al lado del título que remite al tema (Mujer con rastrillo, Los deportistas, Mujeres en un campo), expresiones como «Composiciones coloreadas» sugieren las intenciones ante todo pictóricas del artista.

    El 15 de mayo de 1935 el artista muere en Leningrado.

    La singladura filosófico-pictórica de Malévich se inscribe en el ámbito de los grandes interrogantes del pensamiento universal, no sólo como punto culminante de la evolución estética europea a partir de Cézanne, sino también como un sistema ontológico que permite que la «verdad del ser» se revele.

    [1] Hoy sabemos que Kasimir Severinovich Malévich nació el 12 de febrero de 1879 (y no en 1878 como afirmaba el propio artista). Su certificado de bautismo ha sido publicado en una obra reciente de gran relevancia por los documentos que recoge sobre su vida y su obra: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica] (a cargo de Irina Vakar y Tatiana Mikhienko), 2 tomos, RA, Moscú, 2004). Descubrimos, entre otras cosas, que Malévich era polaco, por parte de padre, un «noble hereditario». Su madre, según el testimonio de una hermana del artista, era de origen ucraniano y de religión ortodoxa; se llamaba Ludmila Galinovska y habría adoptado el nombre de Ludwika y quizá la religión católica al contraer matrimonio (no existen documentos que lo prueben, ya que el certificado de matrimonio, en la iglesia católica romana de Kiev, sólo menciona que los esposos eran feligreses de dicha parroquia).

    [2] Véase «Autobiography», en Malevich, Essays on Art, 1915-1923, ed. Troels Andersen, Nueva York, George Wittenborn, 1971, t. 2, pp. 147-154; el mismo texto en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Galería Gmurzynska, Colonia, 1978, pp. 11-19, y en francés en K. Malévitch, Écrits IV. La lumière et la couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, L’Âge d’Homme, Lausana, 1981, pp. 49-58; Dietstvo i younost’Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Infancia y adolescencia de Kasimir Malévich. Capítulos de la autobiografía del artista] (1933), en The Russian Avant-Garde, Almquist & Wiksell, Uppsala, 1976, pp. 85-129; el mismo texto en francés en: Malévitch. Colloque International, L’Age d’Homme, Lausana, 1979, pp. 153-168.

    [3] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 163.

    [4] Jean-Claude Marcadé, «De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov», en el catálogo Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (a cargo de Jessica Boissel), Centre Georges Pompidou, París, 1995, pp. 195-196.

    [5] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 167.

    [6] Ibid.

    [7] Acerca de la colección del Stedelijk Museum de Amsterdam, véase el catálogo Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (a cargo de Suzanne Pagé y Rudi Fuchs), Paris-Musées, París, 2003.

    [8] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 161.

    [9] Ibid., p. 162.

    [10] K. Malévich, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [11] Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Thames and Hudson, Londres, pp. 252, núm. 474.

    [12] Véase el catálogo razonado del Fondo Malévich del Museo Estatal Ruso: Kasimir Malevich in the State Russian Museum, Palace Editions, San Petersburgo, 2001, lám. 1 y 2 (el catálogo existe también en ruso y en sueco).

    [13] K. Malévich, «La lumière et la couleur» (a principios de los años 1920), en Ecrits IV. La lumière et la couleur, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 68.

    [14] Las obras de estilo simbolista y moderno fueron mostradas por vez primera en toda su amplitud en la memorable exposición holandesa-soviética de 1988-1989 en el Museo Estatal Ruso, en la Galería Tretiakov y en el Stedelijk Museum de Amsterdam. La Galería Jean Chauvelin había expuesto en 1977 Árboles y dríadas de la antigua Colección N. Manoukian; véase el catálogo Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, París, 1977, p. 115; la retrospectiva en el Centro Georges Pompidou en 1978 mostró también una serie de dibujos simbolistas y modernos pertenecientes a la antigua Colección Anna Léporskaya; véase: Malévitch. Colloque International, op. cit., núm. 21-36.

    [15] He intentado mostrar que existía verdaderamente un «estilo» simbolista ruso específico, distinto del simbolismo del art nouveau europeo y del simbolismo en el fauvismo; véase Jean-Claude Marcadé, «Le Symbolisme russe dans les arts plastiques», en el catálogo Le Symbolisme russe, Museo de Bellas Artes, Burdeos, 2000, pp. 11-17.

    [16] Véase el catálogo razonado Kasimir Malevich in the State Russian Museum, op. cit., núm. 5.

    [17] Ibid., núm. 4.

    [18] Ibid., núm. 6.

    [19] Marianne von Werefkin, «Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique» (1914), en L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Klincksieck, París, 1971, t. 3, p. 203 (el texto ruso original apareció publicado en la revista rusa de Nueva York Novy Journal, núm. 85, 1955, pp. 115-122).

    [20] Véase la reproducción en Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op. cit., p. 69.

    [21] Véase Jean-Claude Marcadé, «The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists», en The Knaves of Diamonds in the Russian Avant-Garde, San Petersburgo, Palace Editions, San Petersburgo, 2004, pp. 21-26.

    [22] Véase la lista de exposiciones en el Toisón de Oro y de las obras de las colecciones de Morozov y de Shchukin en Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 271-295 y ss. En el tratado publicado en Vitebsk en 1919 O novykh sistemakh v iskousstvié [Acerca de los nuevos sistemas en el arte], Malévich destacó la importancia de la colección de pintura francesa de Serguei Shchukin en la vanguardia rusa así como las polémicas que suscitó: «Mientras visitaba la colección de S. Shchukin, pude ver cómo varias personas se acercaban a un Picasso y se esforzaban en reconocer a toda costa el motivo; como hallaban defectos en la pintura de Cézanne con respecto al modelo natural, decidieron que este pintor veía de manera primitiva y que pintaba bastamente. Acercándose a la Catedral de Rouen, de Monet, entrecerraban los ojos y se esforzaban en hallar los contornos de la catedral; pero como las manchas borrosas no reproducían nítidamente las formas, el guía comentó que había visto el cuadro anteriormente y que recordaba que estaba más definido; era evidente que había perdido color; al mismo tiempo, describía el embrujo y la belleza de la catedral. Propusieron entonces colgar una fotografía junto al cuadro, de modo que, como el pintor habría reproducido los colores y la fotografía el contorno, la ilusión de realidad sería completa. Pero nadie veía la pintura, nadie veía que las manchas coloreadas se movían, que crecían infinitamente: para ellos, Monet, al pintar esta catedral, se había esforzado en reflejar la luz y las sombras de las paredes. Sin embargo, no eran las luces y las sombras su principal preocupación, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz. Cézanne, Picasso y Monet perseguían lo pictórico como si fuera una madreperla», K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op. cit., p. 102.

    [23] Guy Habasque, «Documents inédits sur les débuts du Suprématisme», Aujourd’hui, septiembre de 1955.

    [24] Véase Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Casterman, París, 1990, pp. 51 y ss.

    [25] Véase Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 295-296.

    [26] Ibid, pp. 318 y 322.

    [27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maiakovski y la pintura], 1940, p. 359, citado a partir de Valentine Marcadé, op. cit., p. 205.

    [28] Varsanofii Parkine, Oslinyi khvost i Michen [El Rabo del Asno y la Diana], Moscú, 1913.

    [29] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [30] K. Malévitch, «De la poésie» (1919), Ecrits II. Le miroir suprématiste, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 74.

    [31] Véase Valentine Marcadé, «Le thème paysan dans l’oeuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch», Malévitch. Cahier I, L’Age d’Homme, Lausana, 1983, pp. 7-16 (el mismo texto en inglés y en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op. cit., y en ucraniano en la revista Soutchastnist’, núm. 2 [218], 1979, pp. 65-76).

    [32] K. Malévitch, «Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural», (Petrogrado, 1915), en Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op. cit., pp. 40-41.

    [33] K. Malévich, «Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural» (Moscú, 1916), en Ibid. , p. 61.

    [34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un oeil et demi, L’Âge d’Homme, Lausana, 1971, p. 181.

    [35] Remito a mi artículo «La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité», en la edición bilingüe de la ópera La Victoire sur le Soleil, L’Âge d’Homme, Lausana, 1976, pp. 65-97 (el Enterrador aparece reproducido por vez primera en la p. 62).

    [36] K. Malévich, carta a Matiuchin en mayo de 1915, publicada en francés en: Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 173; en alemán, en: Sieg über die Sonne, Akademie der Künste, Berlín, 1983, pp. 48-49.

    [37] K. Malévich, carta a Matiuchin del 3 de julio de 1913, en: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica], op. cit., t. 1, p. 53.

    [38] Dora Vallier, «Malévitch et le modèle lingüistique en peinture», Critique, núm. 334, marzo de 1975, París, pp. 294-295.

    [39] En ruso, destaca K. Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], Guiléïa, Moscú, 1995-2004; en inglés, K. Malevitch, Essays on Art (4 tomos, ed. de Troels Andersen), Borgen, Copenhague, 1968-1978; en francés, K. Malévitch, Écrits (4 tomos, ed. de Jean-Claude Marcadé), L’Age d’Homme, Lausana, 1974-1994; en italiano: K. Malevic, Scritti (ed. de Nakov), Feltrinelli, Milán, 1977; en alemán, K. Malewitsch , Die gegenstandslose Welt (trad. de A. van Riesen), Bauhausbücher, Munich, 1927; Suprematismus. Die gegenstandslose Welt (trad. de H. van Riesen), DuMont Schauberg, Colonia, 1962; K. Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik(ed. De Aage A. Hansen-Löve), Hanser, Munich y Viena, 2004. [N. del T.: Una traducción en español está en preparación (ed. Marta Llorente)].

    [40] K. Malévich, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, La Fabrique, L’Âge d’Homme, Lausana, 2002, párrafos 1 y ss.

    [41] K. Malévich, «Le Suprématisme», en Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 83.

    [42] Véase la carta de Malévich a Alexandre Benois en mayo de 1916 en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 44-48.

    [43] Véase, entre otras, la carta de Malévich a la redacción de la revista constructivista de arquitectura Sovrémiennaya Arkhitektoura en 1928 en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 112-113.

    [44] Véanse Patrick Vérité, «Malevic et l’architecture», Cahiers du MNAM, núm. 65, 1998; Patrick Vérité, «Sur la mise en place du système architectural», Revue d’Etudes slaves, núms. 1-2, 2000; Malévitch, peintures, dessins (textos de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot), Centre Georges Pompidou, París, 1980; véase también: Jean-Claude Marcadé, «Le Suprématisme de K. S. Malevič ou l’art comme réalisation de la vie», Revue des Ětudes slaves; K. Malévich, Ěcrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 61-77.

    [45] K. Malévich, Ěcrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 48-99.

    [46] Ibid., pp. 49-61.

    [47] K. Malévich, «De la poésie», en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 73-82.

    [48] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, L’Âge d’Homme, Lausana, 1977. Este libro, a un tiempo «panfleto juvenil» y profunda reflexión sobre la abstracción, pretende sentar las bases de una «fenomenología apofática» a partir del pensamiento suprematista de Malévich.

    [49] Emmanuel Martineau, «Préface», en K. Malévich, Écrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 9.

    [50] Ibid., p. 12.

    [51] K. Malévich, Carta a M. O. Gerchenzon del 11 de abril de 1920, en Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], op. cit., t. 1, p. 341.

    [52] K. Malévich, «Le miroir suprématiste», en Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 96-97.

    [53] K. Malévich, «Le Poussah» [El tentempié], en Ibidem, p. 100.

  • The Russian Avant-Garde Today

    Jean-Claude Marcadé

     

    The Russian Avant-Garde Today

     

    The term « Russian avant-garde » made its first appearance in European Marxist or Marxist-influenced circles in the 1960s. In the 1910s and 1920s the creative innovators of the Russian Empire, and then of the Soviet Union, spoke out for a « art of the left » – not in the political sense before the revolutions of 1917, but in the sense of a struggle against the conservatism of the art schools and academies. The « inventors » of the « Russian avant-garde » appellation then adopted it as a product of the October Revolution and used it to fabricate the myth of the « Twenties », an era when every success was supposedly due to the Bolshevik revolutionary impetus. During  the years of the Stalinist Terror, however, this form of art was consigned to oblivion in the storerooms of the USSR’s museums, when it was not actually destroyed in the autos-da-fé of the late 1920s.[1]

    Russia’s visual arts were long the poor cousins of international art history, victims of the deep-rooted notion that while the country undeniably possessed a splendid literature, as well as music and ballet of great originality, it was not a land of painters. Some critics even went as far as damning Russian painting as no more than an imitation of Byzantine art.[2]Louis Réau’s classic book L’art russe des origines à Pierre le Grand (« Russian Art from the Beginnings until Peter the Great », 1921) was a pioneering work in many respects, but some of its overall aesthetic judgements ring false today: the author speaks, for example of the « relative inferiority of Russian art » as compared to the Western – and the Japanese and Islamic – varieties, attributing this to its « lack of outreach »;[3]judgements like these are accompanied by generalisations about the influence of soil and climate, very much in the tradition of Hippolyte Taine’s philosophy of art. Ultimately it took Paul Valéry to break with these mandatory correlations between art and things other than itself, and consider it in terms of its being, presence and specific aura. From this changed point of view the Russian art of the left of the 1910s and 1920s represented a crucial advance in the perception of the painting of icons as one of the essential loci of universal art.

    Moreover, the Russian artists who were working in Paris helped maintain this notion of the absence of original painting in their homeland. As late as 1956 we could find André Salmon writing, « It has to be said that Russia has never had any visual artists apart from the craftsmen who painted icons strictly in the Byzantine tradition, and the delicious painters of signs: of the baker with his golden loaves, of the caterer with his plates of kasha, his bottle of vodka and his serviette worn like an archimandrite’s hat – when in fact there was no serviette at all; together with the popular image makers inspired by national folklore, turning out instinctive little masterpieces from which the only person who has succeeded in drawing some benefit for real art was the simultaneously, or by turns, innocent and crafty Chagal [sic], who is Jewish.

    « At the age of twenty in Saint Petersburg, when early exile had left me ignorant of almost everything in French painting since Courbet, I needed no great skill to recognise this total absence of painterly genius among the Russians. »[4].

    It was not until the 1960s that art historians in the West called attention to the sheer breadth of painting in Russia in the first quarter of the twentieth century, and to an art scene as original and universal as the one that had seen the flowering of the Russian schools of icon painting from the fifteenth to the seventeenth centuries. English art historian Camilla Gray’s book The Great Experiment: Russian Art 1863–1922came as a revelation in  1962.As the wife of Oleg Prokofiev, son of the composer, Gray had access to the reserves of the museums in the two Russiancapitals, as well as to private collections. Magnificently illustrated, the book made public a hitherto unknown body of innovative works by Russian artists; and at the same time it enabled its author to highlight the work of émigré Russians living in the West – mostly in France and mostly unknown – and give them a place in a common history: that of the pre-Revolutionary era and the splendid upsurge that followed. This discovery was fêted in a host of exhibitions in Germany, the United States and Japan; and the artists of the Russian Empire who were working in Paris, and whose Russo-Soviet past had been somewhat played down, now saw their « avant-garde » period brought into the spotlight. Among them were Larionov and his companion Natalia Goncharova, Kandinsky,[5]Chagall, Pougny,  Pevsner etc.. It became clear that the experiments of Russia’s innovators had coincided with the bold work that had been going on in the West in the early twentieth century, actually pre-empting it in some cases and in others providing a decisive stimulus. It now became vital to tell the full truth about an avant-garde threatened by oblivion, and at the same time to get to know the circumstances that had forged it; only thus would the issues be made clear. Thus it became fashionable to display, in one way or another, a fondness for the golden age of the 1910s and 1920s in Russia and the Soviet Union.

    Gray’s book caused a furore in official Soviet circles, and for more than a decade all access to the reserves at the Tretyakov and the State Russian Museum was denied. Even so, Western specialists had the chance to become better acquainted with the avant-garde through the extraordinary collection of Georgy Costakis, whose Moscow apartment, a veritable museum, remained open to visitors throughout the 1960s and up until Costakis left for the homeland of his Greek ancestors in 1977. His departure entailed leaving behind at least half his collection, now the jewel in the Tretyakov crown. The remaining 1275 pieces followed him Westwards; they were acquired by the Greek state in 1997 and are now the basis of the collection of the Museum of Contemporary Art in Salonika.[6]

    Probably the first events throwing some (still very partial) light on avant-garde Russian art were the 1968 exhibition L’art d’avant-garde russe. 1910–1920, organised in Montreuil by Pierre Gaudibert, and an issue of the bilingual magazine Cimaisedevoted to the subject.[7]Limited to works available in the West, the Montreuil exhibition used photographs to round out its survey.

    The 1970s were marked by a number of dazzling events instigated by Pontus Hulten, the Swedish director of the new Centre Pompidou. The Malevichretrospective, curated in 1978 by Jean-Hubert Martin, was followed by the first international colloquium devoted to the founder of Suprematism and, most notably, the monumental Paris-Moscowexhibition of 1979. He had already attracted attention with a Vladimir Tatlin show in Sweden in 1968, curated by Troels Andersen.[8]It was Hulten, too, who initiated the reconstruction of the model of Tatlin’s Monument to the Third International, based on the plans and photographs of the three earlier models built by Tatlin in his Petrograd studio with the aid of his « creative collective » (which included Sophia Dymshits-Tolstaya) between 1920 and 1925. Tatlin’s Tower, as it is also known, was famed for the violent debates it had triggered among architects, painters and politicians. A spiral ultimately meant to be higher than the Eiffel Tower, it combined some of the latter’s features with elements of traditional representations of the Tower of Babel, Geometrical Cubism and Futurist dynamism. Hanging from steel cables inside the spiral and revolving at different speeds were a cylinder, a pyramid and a cube, intended as a meeting room, exhibition space and concert hall.[9]

    WithParis-MoscowHulten had succeeded where André Malraux, General de Gaulle’s minister for culture, had failed: with the help of Soviet museums he put on show a selection of the art created in the USSR during the first three decades of the twentieth century.

    DespiteParis-Moscow‘s « art bazaar », holdall character, which did little to facilitate viewer reception of the Russian avant-garde,[10]it had an impact that earned the twentieth-century Russian School a place on the world art scene, especially as it was part of the series of enormous exhibitions that also included Paris-New York, Paris-Berlinand Paris 1937–Paris 1957.

    Significantly, it was at the Malevich retrospective and Paris-Moscowthat Hulten revealed his discovery of all Malevich’s post-Suprematist paintings in the reserves of the State Russian Museum. He had only been able to include some of them in the Malevich exhibition, but he emphasised their importance. One of the dominant – and dogmatic – critical approaches of the time was that of American art critic Clement Greenberg, who saw this return to the figurative as « reactionary ». Rejecting this judgement, Hulten spoke of « an inspired, visionary art » indicative of « total independence and freedom » and « the fundamental importance of artistic creation and its autonomous power over supposedly logical and teleological theory. »[11]

    There had not been an exhibition on this scale in the West or the USSR since 1922 and the famous Soviet exhibition at  the Van Diemen gallery in Berlin.[12]The Russian avant-garde was still present, albeit to a lesser extent, in the USSR pavilion at the 1924 Venice Biennale, which featured the three fundamental Suprematist images – Black Square, Black Crossand Black Circle– accompanied by five of Malevich’s spatial architecture drawings: the planitsor space houses. The same exhibition included the first European appearance of the Organicist School, with works by Matyushin and his disciples Maria, Xenia and Boris Ender. Similarly in Paris in 1925, the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts created a significant but unfortunately short-lived stir with its highlighting of Constructivist architecture: the Soviet pavilion was built by the Constructivist master Konstantin Melnikov, and Rodchenko presented his celebrated « Workers’ Club ». The theatre sets and costumes triumphed – with Yakoulov and Meller receiving first prizes – as did all the applied arts: textiles, clothing, ceramics, display stands, kiosks, posters and books.[13]

    But to come back to Paris-Moscow: it needs to be pointed out that for this exhibition and other, similar ones up until the collapse of the USSR in 1991, contributions by Soviet museums involved negotiation and ideological compromise, with French curators who wanted to show masterpieces by the « Russian avant-garde » finding themselves forced to submit to the bargaining demands of Soviet officials: you want Malevich, Kandinsky, Chagall, Lyubov Popova? – okay, but you also have to take the Socialist Realists BorisIoganson, Grekov, Plastov, Laktionov, the Kukrinskys and so on. Even so, the 1980s saw a series of exhibitions highlighting the unique contribution of avant-garde art from Russia and the Soviet Union, in London,[14]New York,[15]Los Angeles,[16]Budapest and Vienna.[17]

    At the beginning of the 1990s the Centre Pompidou organised the world’s first retrospective of the great artist Pavel Filonov, whose concept of painting went directly counter to that of the Russian avant-garde: contrary to the tendency towards minimalism and extreme reduction of figurative elements – which were totally eliminated in Malevich’s Suprematism – the « Analytic Art » of Filonov and his school aimed at an uncompromising, atom by atom, saturation of the picture surface. Probably the most Russian of all the practitioners of his country’s art of the left, Filonov was greeted with bafflement by French critics and the French public. Doubtless there should have been greater contextualisation and explanation of the total, multivocal specificity of Filonov’s theoretical approach, imagery and polysemy. His magnificent Formula of Spring, included in this exhibition, is an absolute masterpiece that sums up all its creator’s splendid implexity. The « atomistic » technique of its finish, and of the relentless work on each tiny section of the canvas, shows the work’s gradual construction in wave after wave of microcosms drawn-painted with incredible meticulousness until a new, macrocosmic organism takes shape. The « painterly rain » of Formula of Springis that of light-hatching, of universal colour-hatching, to borrow from some of Filonov’s titles. Matyushin was the first to decipher his ever-enigmatic creativeness, and the following brief passage provides a key to seeing and understanding Filonov’s pictures:

    « Filonov’s style-texture is astonishing both in its variety and its method of combining areas of thick impasto with others laid in so subtly that they almost vanish into the air, strangely, while at the same time form is condensed or deployed with incredible vigour and boldness. The old masters could only have dreamed, maybe, of such colossal technique, but their tasks and their means were different . . .

    « Filonov understands movement not as included in the visible periphery of things, but rather as going from the centre outwards, and vice versa . . .

    « This is not cerebral analysis, but the intuitive deduction of a clairvoyant able, thanks to his stunning mastery, to disentangle the Threads of Fate of the Norns. »[18]

    The collapse of the USSR in 1991 cleared the way for numerous exhibitions which, by drawing extensively on the collections of the Tretyakov Gallery and the State Russian Museum, clarified and broadened our knowledge of the historical sequence of artistic innovations. In 1992, for example, Frankfurt welcomed a huge ensemble of paintings, sculptures and examples of the applied arts: theatre sets, industrial design, posters and photographs. This was a kind of variation on Pontus Hulten’s Paris-Moscow, but this time freed of all the politico-ideological constraints and thus well structured and more comprehensible. The exhibition in question was The Great Utopia: The Russian Avant-Garde, 1915–1932, which later travelled to Amsterdam and New York.[19]

    « The Great Utopia » was a direct reference to « O Velikoi Utopii », a brief article written by Kandinsky in 1920, in which the author of Concerning the Spiritual in Artputs forward the « utopian idea » of an international art congress for which « one would have to mobilise, apart from the three arts already mentioned [painting, sculpture, architecture], all the others: music, dance, literature in the broad sense, and poetry in particular, as well as theatrical artists from all branches of the theatre, including the intimate stage, variety, etc., right up to the circus. » The result of this « Congress of Representatives of All the Arts of All Countries », Kandinsky hoped, would be « the building of an international house of art » which « would have to accommodate all branches of art . . . but also those which have existed and which exist only in dreams – without any hope of these dreams ever being realised. »[20]

    The Die große Utopieexhibition helped shore up the myth, widespread among Western critics, that in a way the Russian avant-garde, in what had become the Soviet Union, had failed to fulfil its aspirations, and that this utopianism was conditioned by the Marxist-Leninist political utopia and its monstrous outcomes. I have already pointed out elsewhere the inexactness and skewed perspective of this myth of a utopia.[21]The « utopian » project of this art of the left was in fact directed towards the world to come, which means, in these early years of the twenty-first century, that the huge formal, intentional and conceptual reservoir created by the avant-gardists has not been drained and remains a fertilising influence for art forms including choreography,[22]architecture[23]and even fashion.[24]

    The other historiographical myth regarding the Russian avant-garde of the early twentieth century is that of the « Twenties », mentioned at the beginning of this article. In a way the Great Utopiaexhibition in Frankfurt set out to reinforce this view of things. The choice of dates is far from innocent, tending as it does to make the history of Russia’s art of the left begin in 1915 – a year which did, it must be said, see the appearance on a massive scale of a new art form: Tatlin’s pictorial reliefsand counter-reliefs(at the Tramway Vexhibition) and Malevich’s Suprematism (at the 0. 10 exhibition). And before 1915? Can one really not know that L’Année 1913(« The Year 1913 »), the three-volume work edited by Liliane Brion-Guerry in the early 1970s, demonstrates that when the War of 1914–1918 broke out, virtually all of the radical innovations had already taken place – completely or embryonically – and that the developments to come only added to the formal notions of the first half of the 1910s?[25]

    I should point out here that I was one of the first, if not the first, to demonstrate the flimsiness – not to say the outright erroneousness – of the « Twenties » myth.[26]Let us not forget that in less than a decade – that of the « Nineteen-Tens » – all the recent artistic codes (Impressionism, Post-Impressionism, Cézannism, Fauvism, Primitivism, Cubism, Italian Futurism) had been assimilated in Russia; and that the totally new pictorial cultures that emerged remain even now, as I have already emphasised, a continuing source of ways of apprehending reality:  the Neo-Primitivism of 1907–1909; Cubo-Futurism (1912–1914); Larionov’s Rayonism (1912–1913); Suprematism (1913), including the scenery forMatyushin’s sets for theopera Victory Over the Sun, in which  Malevich’sblack squareappears in the gravedigger’s costume; Tatlin’s « pictorial reliefs » (1914); Filonov’s Analytic Art, outlined in his « Made Art » manifesto of 1914; and the  Organicism of Matyushin and his wife Elena Guro, who died in mid-1913. The first rooms of the Grimaldi Forum exhibition cover these trajectories and the movements associated with artists who are among the greats of the century: Larionov, Malevich, Tatlin, Filonov, Yakoulov, and the astonishing, unique series of women painters that included Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova and Nadezhda Udaltsova.

    What emerges from all this is that it was not the sociopolitical revolution that sired the avant-garde in Russia and Ukraine, but rather, as Malevich asserted, the artistic revolution which, while it did not sire the social revolution, prefigured it.

    This is not to say that the « Twenties » do not represent a glorious moment in the history of the arts. One of the great « merits » of this era of radical sociopolitical revolution is that it gave unexpected resonance to the avant-garde revolution of the pre-Revolutionary years; all the more so in that progressive movements all over the world were dutifully looking to the October Revolution as a driving force for every kind of avant-garde audacity. In reality, though, relationships between the authorities and avant-garde artists were never harmonious, even under People’s Commissar for Education Anatoly Lunacharsky, a writer and Marxist-influenced thinker. Lenin himself preferred Gorky’s poetics to Mayakovsky’s and, in the visual arts, the committed realists of the nineteenth century to the « Futurists » – the blanket term for the miscellaneous avant-garde movements. After five years of tolerance and relative freedom, in 1922 the Communist Party took up arms against the « art of the left » whose aesthetic was declared « bourgeois » because it had taken shape during the « imperialist era ».  This latter term was used to designate the avant-garde works on show in the State Russian Museum in Leningrad, directed by art historian Nikolai Punin; a self-declared « Communist-Futurist » alongside Mayakovsky in 1919, Punin would have to capitulate to the prevailing Stalinist diktats by 1925–1926. In March 1922 this shift by the Communist Party found expression in the formation of the Association of Artists of Revolutionary Russia (AKhRR, 1922-1932), the most virulently anti-avant-garde of all the artistic-political organisations. The association and the eleven exhibitions it organised were the source of the dogma of « socialist realism », whose basic concept would be laid down by Gorky at the First Congress of Soviet Writers in 1934.

    And yet the « Twenties » saw the birth, in 1921–1922, of the last historic European avant-garde movement: Soviet Constructivism. Rodchenko shattered the age-old precepts of sculpture with his constructed objects – his rectangular, spherical and vertical Spatial Constructionson stands, and hisHanging Spatial Constructionssuspended on wires from the ceiling – which comprised triangles within triangles, hexagons within hexagons, quadrilaterals within quadrilaterals, circumferences within circumferences and ellipses within ellipses. In these two types of sculpture, shown at the Society of Young Artists (OBMOKhU, 1921–1923) in Moscow in May 1921, we can see precursors of Calder’s stabiles and mobiles, first shown in Paris ten years later. In January 1922 three OBMOKhU artists, Konstantin Medunetsky and the brothers Georgy and Vladimir Stenberg, presented their Constructivistsexhibition in Moscow – the first public use of the term. It had been preceded in September 1921 by 5 x 5 = 25, a manifesto exhibition by recognised avant-garde painters Varvara Stepanova and her husband Rodchenko, Alexandra Exter, Lyubov Popova and Alexander Vesnin. The pieces on show owed nothing to easel painting, being in fact the preliminaries to spatial constructions and productivist art. The « death of the picture »[27]– the end of all « contemplative » art, and the concomitant proclamation of the advent of « active » art – led to artists turning en masse to the designing of constructed theatre sets. Art was now intended to serve technology and industry. Strictly speaking, it could even be said that there was no such thing as « Constructivist painting », Constructivism having emerged in opposition to easel painting. « Composition » was replaced by « construction », the picture by « spatial forms » and the artist by the « engineer » or « constructor », the aim being a radical transformation and modelling of the human environment. Such was the self-set task of Constructivism’s practitioners in the 1920s.

    At the same period two major schools of the Russian-Soviet art of the left were developing: Matyushin’s Organicist School (1918–1934) and the Masters of Analytic Art, revolving around Filonov (1925–1933). Opponents of the Futurist cult of the machine, Matyushin and his circle stressed the organic and indissoluble nature of the reciprocity between man and nature. This led them to set up the Zor-Ved (Seeing and Knowing) research centre, where Matyushin’s ideas on expansion were implemented and tested out through everyday visual functioning. This « new perception of space » – this « expanded vision » – was a « deliberate act aimed at unifying not only the eye’s central vision, but also the vision of the peripheral areas. » The goal of these experiments was to activatevision, to cause it to develop its existing receptive capacities and discover a new organic substance and rhythm in the apprehension of space. A striking feature of Xenia Ender’s work is the unmistakable analogy between the divisions within her images and the cellular poetics of the work of Serge Poliakoff thirty years later. When Georgy Costakis showed visitors Ender’s pictures in his Moscow apartment, he never failed to point out this similarity.[28]

    The collapse of the USSR in 1991 brought a worldwide avalanche of exhibitions, an impactful early example being curator Henry-Claude Cousseau’s The Russian Avant-Garde 1905–1925: Masterpieces from Russia’s Museums, at the Musée des Beaux-Arts in Nantes in 1993. Cousseau’s tour de force consisted in bringing together unknown masterpieces from the reserves of museums in the Russian Federation’s provinces: from Astrakhan, Yaroslavl, Ivanovo, Nizhny Novgorod, Nizhny Taghil, Ufa, Samara, Simbirsk, Slobodskoy and Tula. In doing so Cousseau offered the French public access to hitherto unseen works by artists like Kandinsky, Malevich, Larionov, Natalia Goncharova, Alexandra Exter, Olga Rozanova, Lyubov Popova, Varvara Stepanova and Ivan Kliun. Thus the exhibition represented a significant addition to our knowledge of this innovative current, and all the more so in that it included artists – among them Sofia Dymshits-Tolstaya, Mikhail Le Dentu, Alexei Morgunov and Polish painter Władysław Strzemiński – who had not yet found their place in art history.

    France, though, would have to wait another ten years for a comparably impressive exhibition of the art of the left in Russia and the Soviet Union: Jean-Louis Prat’s Russia and the Avant-Gardesat the Maeght Foundation in 2003. Rather than a summary of what was already known about artistic events in Moscow and Saint Petersburg/Petrograd/Leningrad, this was a totally original overview of the historic avant-garde of the 1910s and 1920s, now an integral part of the global art landscape. It included works never shown in France before, among them Filonov’s extraordinary Formula of Spring, an unqualified masterpiece and a splendid summary of its creator’s « analytic art ». The Grimaldi Forum has had the good fortune to be able to show this work, which almost never leaves the State Russian Museum in Saint Petersburg because of its size and the transport problems it poses.

    The Maeght Foundation exhibition also presented, for the first time in France, Black Square, Black Crossand Black Circle. I wrote of them at the time that Jean-Louis Prat had displayed these fundamental forms of Malevich’s Suprematism « like an introductory and closing chord. » This minimalist trilogy revealed the supremacy of Nothingness, of the objectless, and of colour emanating not from the sun, but from the depths of this objectlessness. The coloured surface « kills the subject », leaving manifest only the movement of its coloured forms. While black and white are « the energies that unveil form », the painter would also use polychromy to point up the quadrilaterals which, like planets, are suspended at the heart of the white ground of infinite space.

    Beginning in 1920, as flat Suprematism evolved towards architectonic Suprematism, the « Suprematist straight line » came to the fore. In Berlin in 1927, in the film Malevich was working on with Hans Richter, this « volumetric straight line »[29] »is compressed into a square » and forms « two colonies »: « a cruciferous colony » which, « through spinning, forms a circle. » The Black Squareis systematically the base of the development – via the stage of « Suprematist volumo-construction objects »[30]– towards what Malevich calls architectony. Out of the extension of the square through a horizontal and a vertical plane intersecting perpendicularly, comes the Black Cross, whose spinning gives rise to the Black Circle. The Black Circlethen becomes the culmination of the movement of the Universe – of « cosmic thought ».

    Jean-Louis Prat’s exhibition also revealed, for the first time in France, the painting of Matyushin and the Enders. As I see it, this presentation of the avant-garde definitively cut the ground from under the one-sided sociopolitical interpretation of Kandinsky’s spiritual concept of the Great Utopia. It did so simply by foregrounding one of the apogees of human creativity, a miraculous moment in the history of art: the combination of a vigorous primitivism, a radical abstraction (objectlessness) founded on the energy of colour, robustness of formal composition, and an unrivalled rightness of conception.

    Among the many major exhibitions in Europe between 2003 and 2015, I shall briefly mention three: Kazimir Malevich: Suprematismus (Berlin/New York/Houston, 2003–2004), curated by Matthew Drutt; La Russie à l’avant-garde, 1900-1935(Brussels, 2005–2006), curated by Evgenia Petrova and Jean-Claude Marcadé; and Kazimir Malevich and the Russian Avant-Garde: Featuring Selections from the Khardziev and Costakis Collections(Amsterdam, 2013–2014), curated by Bart Rutten et al. Matthew Drutt’s exhibition offered for the first time the most exhaustive possible coverage of Suprematism as radical abstraction.[31]For the Brussels exhibition Evgenia Petrova opted in both Russian and English for the title The Avant-Garde: Before and After: this enormous grouping of 400 works was intended not only to retrace the trajectory of the art of the left in Russia and the Soviet Union, but also to interconnect the avant-garde’s forms of radicalism with what had preceded them (in particular Symbolism and Art Nouveau) and what had followed (Post-Suprematism, the late works of Filonov, the romanticism of Alexander Samokhvalov). The third – magnificent – exhibition, in Amsterdam, included the Stedelijk Museum’s extensive Malevich holdings, together with many previously unshown works from the collection of the great historian of Soviet art, Nikolai Khardzhiev, who had died in exile in Amsterdam.[32]

    Now, at the Grimaldi Forum, we find Jean-Louis Prat taking up the same challenge as just over ten years ago at the Maeght Foundation. And doing so not only with a host of absolute, « must see » masterpieces, but also with new or rarely shown works. Among the latter are the imposing sculptures by Baranov-Rossiné, which round out our knowledge of the reliefs this Russian-Ukrainian artist produced around 1913–1915 (Symphony No. 1from MoMA,  Counter-relief(conventionally named « Disabled Artist »)from the Wilhelm Lehmbruck Museum in Duisburg, and Toreadorfrom a private collection in Paris). There is, too, Tatlin’s Blue Counter-Relief, one of the very rare constructions from the period to have survived the vicissitudes inflicted on the avant-garde by the Communist authorities. Of Blue Counter-Reliefthe great Russo-Soviet specialist Anatoly Strigalev has written, « This relief is an especially clear example of the ‘choice of materials’ method, at a time when the immediate constructional tasks were still completely ancillary to the plastic ones. This work exactly matches Tatlin’s ideas during the period, limited to 1914, of his ‘pictorial reliefs’. »[33]Still with regard to the rarities, I should like to mention a Rayonist picture by Alexander Shevchenko, mainly known for his geometrical primitivist Cézannism. This painting comes from the Museum of Fine Art in Perm, in the Urals, where Serge Diaghilev spent the first twenty years of his life. Rayonism, as we know, was one of the very first non-figurative approaches to appear between late 1912 and 1914. It consisted in interpreting reality through a cluster of coloured rays which illuminate the figurative elements from within and thus transfigure them. Rayonism was invented and theorised by Larionov and his companion Natalia Goncharova, who remain its best-known exponents, but it had other practitioners whose work is little known, and the « discovery » of Shevchenko’s Rayonist painting is a valuable addition to the canon. We also find here Rodchenko’s Abstraction (Rupture), from the Costakis Museum, rarely shown because it was painted in late 1920 and does not jibe with its creator’s advance towards constructed art. For while he was  developing the « linearism » that was the basis of Soviet Constructivism, Rodchenko was also working on a series of non-constructed works, some of them « cosmic » and others verging on an abstract, lyrical-Expressionist poetics. This approach offers a fit with one of Jean-Louis Prat’s curatorial characteristics: an imperious challenging of the viewer with contrasts driven not by any urge to astonish, but by the certainty that seemingly contradictory poetics can fuse in their quest for essential rhythms. Prat’s intentions are less didactic (in the historical sense) than aesthetic. Thus for him the Russian and Soviet avant-garde is a model of energy profusion which, without discounting the topical backdrop, allows him to play on the visual faculties by stressing the dynamics of form and colour emanating from the objects portrayed. There is, of course, a degree of subjectivity in this kind of approach. But as the Romans used to say, quod licet Iovi non licet bovi. This grounding, depth and solidity of experience and culture ensure a carefully honed sensibility.

    From this point of view the choice of the title From Chagall to Malevich may surprise, given that these two great artists seem to be at opposite poles in their concept of painting and their Kunstwollen. Chagall and Malevich have even fewer points in common than Matisse and Picasso, who exist, as a previous exhibition convincingly demonstrated – as if it were necessary – in the absolute irreducibility of their respective poetic-picturological drives. A Picasso reclining nude is subjected to a surgical operation that transforms it from a « tableau vivant » into an example of pure painterly expression. A Matisse reclining nude is subjected to a calligraphy of its contours, which, even when they are deformed or simplified, retain the mellow roundedness of the living model. Chagall and Malevich both addressed subjects taken from provincial life. The latter’s powerful primitivism of 1911–1912 transfers people and things from the sociopolitical context of their time into the zone of the timelessly paradigmatic exemplified here by MowerorReaper. Chagall, in his portrayals of the exotic world of the shtetlsof Belarus, emphasises illuminations, in both the everyday and the Rimbaud-inflected sense.

    Chagall’s and Malevich’s primitivist alogicality – one might call it their « pre-Surrealism » – also expresses this polarity. Chagall’s picturology brings out the subject’s expressiveness by accentuating and even exaggerating the figurative elements; making them « grimace », the better to capture their singularities. Malevich, on the other hand, offers a juxtaposed jumble of figurative elements, frequently incongruous and arranged in a totally unorthodox, hieratic fashion that stands reality on its head.

    Nonetheless the Chagall-Malevich pairing can seem justified, if for no other reason than their joint presence in 1919–1920 at the Vitebsk Fine Arts School, famously founded by Chagall himself in his home town. In a letter of 2 April 1920 to the Russian-Polish art critic and collector Paweł Ettinger, Chagall mentions the existence of two groups: « 1) the youngsters linked to Malevich and 2) the youngsters linked to me. Both of us are identically making our way towards the art of the left circle [i.e. the « avant-garde »], while having different opinions of the aims and methods of this art form. » The crucial decision was ultimately taken by Chagall’s own pupils, for the most part Jewish teenagers: on his return from a trip to Moscow in May 1920 they informed him that they were leaving him and joining Malevich’s Suprematist UNOVIS (« The Champions of the New Art »).

    The Chagall-Malevich comparison, like the one already mentioned between Picasso and Matisse, raises the issue of the « interplay of influences » in the creative process of each. We see Picasso endlessly incorporating, engulfing and recasting figurative elements from painterly practices other than his own, including Matisse’s. Matisse, meanwhile, imperturbably followed his own creative line, never letting himself be led astray and never borrowing anything at all except the exhilaration of painting. Great creative figures – I am thinking here of Wagner in music and Kandinsky in painting – have drawn on the work of their contemporaries without diminishing their own originality. Chagall had no qualms about using figurative elements from other pictorial cultures of his time and bending them to his own purposes. Malevich, though, even if decisively prompted sometimes by Natalia Goncharova, Larionov, icons and Russian popular art as a whole, never directly included elements from elsewhere; he always recreatedthese influences in images for which it would be difficult to find exact models.

    One of the real highlights of the exhibition is the complete set of murals Chagall painted for the lobby of Alexei Granovsky’s[34]Jewish Art Theatre in Moscow immediately after leaving Vitebsk in 1920. Many of these works bear the aesthetic stamp of Malevich’s Suprematist innovations. Initially sprung from the pen of the great Russian-Ukrainian Yiddish writer Sholem Aleichem, the figures – fairground entertainers, acrobats, violinists, exotic creatures and animals – move through settings made up of geometrical strips and Suprematist circles. The most extraordinary example of this Suprematist pervasiveness is the panel Love on Stage, from the Tretyakov Gallery in Moscow, which pushes pictorial dematerialisation to its outer limits.[35]Never again would Chagall resort to the Cubo-Futurist or Cubo-Suprematist systems. The Chagall-Malevich skirmish in Vitebsk was brief (1919-1920) but electrifying.

    This exhibition at the Grimaldi Forum Monaco is proof that Chagall was not, as André Salmon would have it, the only artist to draw successfully on the enormous arsenal of vigorous, expressive forms offered by the popular arts of the Russian Empire. Its title –From Chagall to Malevich: The Revolution of the Avant-Garde – says exactly that.

    [1]Decisions to destroy works of art on the grounds that they were valueless were taken by special committees. There was one such committee at the Tretyakov Gallery, but liquidations took place in several other USSR museums. To my knowledge no study of this subject has yet been made. We do know, however that Malevich’s Guitaristdisappeared from the museum in Samara and that some ten of the fifteen Cubist paintings by Andreenko in the museum in Lviv were destroyed.

    [2]I recall a lecture at a seminar organised by Pierre Francastel at EHESS in Paris, in which the eminent Soviet art historian Mikhail Alpatov raised the issue of Byzantine and Russian art with regard to the painting of icons. Alpatov said that anyone who could not see in these two forms identical but dissimilar modes of expression made him think of someone who could not tell Bach from Mozart.

    [3]Louis Réau, L’art russe, des origines à Pierre le Grand(Paris, Laurens, 1921), p. 14.

    [4]André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920)(Paris: Gallimard, 1956), p. 228

    [5]Even in the 1960s Nina Kandinsky preferred to refer to her husband as « European » rather than « Russian ». And at the Hermitage the imposing Composition VIwas exhibited as part of the « German School ».

    [6]The most comprehensive account of the Costakis Collection as a whole is Angelica Zander Rudenstein’s The George Costakis Collection: Russian Avant-Garde Art(New York, HarryN. Abrams, 1981).

    [7]Cimaiseno. 85-86, February-March-April-May 1968, included « The Situation of the Avant-Garde in Russia » by Michel Hoog; « Malévitch the Misunderstood » by Miroslav Lamač; articles on Pevsner, Pougny, « From Russian Futurism to the Morrow of October by the Voice of Maïakovsky », and « The Architectural Revolution in the USSR from 1921 to 1932 » by Michel Ragon, together with an introduction to the « unknowns » Mansouroff, Yakoulov and Baranoff-Rossiné.

    [8]See Troels Andersen (ed.), Vladimir Tatlin, exhibition catalogue (Stockholm: Moderna Museet, 1968).

    [9]  Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907–1927(Paris, Flammarion, 2007), pp. 252–260.

    [10]I refer the reader to my review « The International Exhibition ‘Paris-Moscow’: The Problem of Reception and Museography of Russian Art in the West », in Hans-Jürgen Drengenberg (ed.), Art in Eastern Europe in the 20th Century(Berlin: Arno Spitz, 1991), p. 389.

    [11]Pontus Hulten, « L’idée d’avant-garde et Malévitch, homme de ce siècle », in Malévitch(Paris: MNAM, 1978), p. 8. At the International Malevich Colloquium I emphasised the power and enduring character of these works and a return to the figurative that was totally unexpected given the European climate of the famous « return to order » of the late 1920s and early 1930s. The post-Suprematist paintings, I said, heralded a new figuration. See Jean-Claude Marcadé, « Allocution d’ouverture », in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre Pompidou (Lausanne; L’Âge d’Homme, 1979), p. 10.

    [12]  See Moskau-Berlin. Erste  russische Kunstausstellung: Berlin 1922: Galerie van Diemen & C°(Cologne: W. König, 1988); and Helen Adkins, « Erste russische Kunstausstellung », in Eberhard Roters et al. (eds.), Stationen der Moderne(Berlin: Berlinische Galerie, 1988), pp. 185–215.

    [13]For a sound overview of the International Exhibition of Modern Industrial and Decorative Arts, see the special issue of Waldemar George’s magazine L’Amour de l’Art, no. 10, October 1925.

    [14]Abstraction: Towards a New Art, The Tate Gallery, 1980

    [15]An exhibition of the Costakis Collection at the Solomon R. Guggenheim Museum, 1981-1982.

    [16]The Avant-Garde in Russia 1910–1930: New Perspectives, County Museum of Art, 1986. Stephanie Barron, co-organiser of the exhibition with Maurice Tuchman, visited my wife Valentine and myself in Paris to ask us to contribute to the catalogue. When she named Ermilov as one of the exhibitors, we remarked in surprise, « But that’s not the Russian avant-garde, that’s the Ukrainian avant-garde! » To which she replied, « Is there such a thing as a Ukrainian avant-garde? » The upshot was the article Valentine Marcadé, »Vasilii Ermilov and Certain Aspects of Ukrainian Art of the Early Twentieth Century » on pages 46–50 of the catalogue.

    [17]The coming of perestroika brought to light hitherto unknown masterpieces. See the exhibition catalogueKunst und Revolution. Russische und Sowjetische Kunst 1910–1932(Vienna: Vertrieb, Gesellschaft fur Österreichische Kunst,1988).

    [18]Mikhail Matiouchine, « La création de Pavel Filonov » [1916], in  Continent, no. 1 (Paris: Albin Michel, 1989), pp. 168–169.

    [19]See the catalogue, The Great Utopia: The Russian and Soviet Avant-Garde, 1915–1932(New York: The Solomon Guggenheim Museum, 1992).

    [20]  Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo (eds.), Kandinsky: Complete Writings on Art, (New York: Da Capo, 1994), pp. 444-448, 464.

    [21]  Jean-Claude Marcadé, « Utopisme ou prophétisme? », in Jean-Louis Prat(ed.),La Russie et les avant-gardes(Saint-Paul de Vence: Fondation Maeght, 2003), pp. 237–245.

    [22]I am thinking, among other examples, of Decouflé’s choreography for the Winter Olympics in Albertville in 1992, and of the specific references to the Russian avant-garde at the splendid Sochi Winter Olympics in 2014.

    [23]There seems to me to be a strong Suprematist influence in contemporary Japanese architecture; likewise, in many buildings by Frank Gehry– in particular the Bilbao Guggenheim – we find decisive stimuli traceable back to Tatlin (especially the Monument to the Third International) and the Constructivism of Pevsner and Gabo.

    [24]  The mathematician Etienne Ghys, in an extremely knowledgeable talk on « geometry and fashion » given in Lyon on 14 November 2014 (see dailymotion.com, « La géométrie et la mode avec Étienne Ghys »), cited among other examples Issey Miyake’s « developable dresses »  and, from the art world, Antoine Pevsner’s sculpture Developable Surface, now in the Peggy Guggenheim Collection in Venice.

    [25]  Liliane Brion-Guerry(ed.), L’année 1913. Les formes esthétiques de l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, 3 vols. (Paris: Klincksieck, 1973). See also Duccio Colombo and Caterina Graziadei (eds.), L’Anno 1910 in Russia(Salerno: Europa Orientalis, 2012).

    [26]See, for example, Jean-Claude Marcadé, Le Futurisme russe 1907–1917: aux sources de l’art du XXème siècle(Paris: Dessain & Tolra, 1989).

    [27]  Emblematic of this « putting to death » of traditional painting were the three Rodchenko paintings shown at the 5 x 5 = 25 exhibition, each a primary-coloured monochrome: Pure Red Colour, Pure Yellow Colourand Pure Blue Colour. Red, yellow and blue would seem to represent the degree zero of painting as the colours that are the simplest, the least variable, the purest, and also the only ones that the retina can perceive quintessentially. At the same time they are the most neutral and thus open to repetition. This entails, as Varvara Stepanova wrote, the destruction of « the sacred value of the artwork considered as something unique ». Rodchenko’s three monochromes can also be seen as a Duchamp-style act, but his annulling of easel painting does not signify an annulling of the painterly, of which the picture is only one, historically outdated incarnation. Duchamp’s act, by contrast, was intended to replace painting with products resulting from a conceptually inflected decision. [28]  It is not impossible that the young Poliakoff, who was twenty-four when the work of Matyushin and the Enders was first shown in the West – at the Venice Biennale of 1924 – actually saw these pictures, and that the event remained buried in the depths of his visual memory. The ways of creativity are inscrutable…

    [29]Kazimir Malevich, « Lettre de Malévitch à la rédaction d’Architecture contemporaine » [1928], in Écrits(Paris: Allia, vol. 1, to be published in October 2015), p. 407.

    [30]Ibid. This term is clarified and expanded on in Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, no. 65, autumn 1998, pp. 39–53

    [31]This is the only chance the West has had to see the famous black Quadrangleof 1915 (and then only at the Guggenheim in New York), which had vanished into the reserves of the Tretyakov Gallery in 1920, resurfaced there in 1991 and stayed there, having been judged untransportable. See  Matthew Drutt, Kazimir Malevitch : Suprematism(New York: Guggenheim Museum, 2003).

    [32]See Geurt Imanse and Frank van Lamoen, Russian Avant-Garde: The Khardzhiev Collection(Amsterdam: Stedelijk Museum, 2013).

    [33]Anatoli Strigalev, « Les Reliefs picturaux de Vladimir Tatline: Le Contre-relief bleu« ,Connaissance des Arts, no. 498, September 1993, p. 83.

    [34]See Béatrice Picon-Vallin, Le théâtre juif soviétique pendant les années vingt(Lausanne: L’Âge d’Homme, 1973).

    [35]See Benjamin Harshav, « Note sur l’ Introduction au Théâtre juif « , in Marc Chagall. Les années russes. 1907–1922, catalogue of the exhibition curated by Suzanne Pagé et al., (Paris: Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris 1995), pp. 200–217.