Catégorie : De la Russie

  • Le philosophe russe Fiodor Stepun sur le salon philosophique de Margarita Kirillovna Morozova

     

    Fiodor STEPUN[1]

    Extrait des mémoires

    Ce qui est arrivé et ce qui ne l’a pas été[2]

    […] Décrire authentiquement la Moscou « à la veille » <de la Première guerre mondiale>, cela veut dire écrire l’histoire de la culture russe. Sachant que toute mémoire est subjective, je persiste à croire en la relative objectivité de mes mémoires.

    Chez Boris Zaïtsev[3], la Moscou d’avant la Première guerre mondiale – c’est une iconostase derrière la bleuité de l’encens; chez Andreï Biély – c’est une ménagerie « offerte » dans la méthode du sociologisme marxiste. Nous n’avons pas, nous les émigrés, à craindre les réévaluations de Biély, injustes sous  tous les rapports, plus dangereux est le pouvoir dans sa suavité lyrique.

    J’ai fait de plus près connaissance avec la Moscou philosophique et littéraire lors des séances de Philosophie religieuse <À la mémoire de Vladimir Soloviov> dans la maison de Margarita Kirillovna Morozova. Y présidait habituellement Grigori Alekséïévitch Ratchinski[4], avec sa coupe de cheveu lycéenne « à la castor », un barine bavard de talent, « connaisseur » à la vaste érudition, mais de façon dilettante, des questions théologiques et philosophiques. La crainte de ses amis que « Ratchinski allât parler interminablement » a fait la gloire de Grigori Alekséïévitch comme président inchangeable : selon l’usage établi, le président ne devait faire que le discours final. Grigori Alekséïévitch prononçait toujours son résumé, réconciliateur par principe, avec le même enthousiasme, mais pas toujours avec le même talent. Il était très souvent vraiment brillant, mais parfois aussi fort imprécis. Cela dépendait de l’état de son système nerveux qu’il partait de temps à autre fortifier à la campagne.  Des deux côtés de Ratchinski, à la longue table couverte d’un drap vert, étaient assis les membres du présidium. Combien est restés dans la mémoire leur apparence!

    Voici le prince plébéïo-seigneurial, massif, corpulent Evguéni Nikolaïévitch Troubetskoï[5], confortable, lent, avec des yeux d’enfant et l’air torturé d’une pensée honnête sur un visage carré pas très expressif. À côté du prince, imperceptible au premier regard, Sergueï Nikolaïévitch Boulgakov, ressemblant, tant qu’une pensée n’illuminât ses yeux et qu’un pli d’affliction ne sillonnât son front, à un médecin de province ou à un instituteur de village; malgré cet aspect extérieur modeste, les interventions de Boulgakov se distinguaient par l’originalité et la profondeur de l’intelligence. Je pense que la contribution de ce penseur, qui est devenu par la suite prêtre, apparaîtra finalement, dans le trésor de la culture russe, comme plus important que beaucoup de ce qui a été écrit par ses contemporains. Mais on ne saurait parler en passant de Boulgakov-théologien, du Père Boulgakov. Ce thème sort des limites de mon récit. L’importance de Boulgakov de l’époque  d’avant la Première guerre mondiale consistait essentiellement dans son évolution du marxisme à l’idéalisme et dans sa tentative de revisiter de façon chrétienne les fondements de l’économie politique. Sa Philosophie de l’économie et sa traduction du célèbre travail d’économie politique de Seipel, parurent en 1910[6]. Dans son recueil paru en 1914 Pensées sereines [Tikhiyé doumy][7] deux articles liés l’un à l’autre sont très intéressants: l’un sur Les démons de Dostoïevski et l’autre sur Picasso. Le lien entre les deux articles, c’est l’idée que Picasso représente la chair de la nature telle que la voyait vraisemblablement Stavroguine.

    Une figure particulièrement visible à la table verte, c’était le compagnon philosophique de Boulgakov – Berdiaev. Les deux avaient commencé avec le marxisme, les deux avaient évolué vers l’idéalisme et les voilà tous les deux défendre l’idée slavophile de la culture chrétienne, voilà qu’ils construisent, chacun à sa manière, sur la base de Khomiakov, de Dostoïevski et de Soloviov, une philosophie chrétienne russe. Par son aspect extérieur, son tempérament et son style, Berdiaev est l’opposé total de Boulgakov. Il n’est pas seulement beau mais il est  exceptionnellement décoratif. Dans les minutes où sa noble tête cesse de s’assombrir (Berdiaev souffre d’un tic nerveux) et où son visage apaisé s’éloigne dans le silence et le lointain de sa contemplation spirituelle, il rappelle involontairement les portraits coloristes passionnés et en même temps spirituellement raffinés du Titien. Dans les yeux brûlants de Nikolaï Alexandrovitch avec leur étincelle ironique d’or, dans sa chevelure sombre ondulante qui tombe presque jusqu’à ses épaules, dans toute la nature de son élégance, il y a quelque chose de roman. Par son aspect extérieur, il est plutôt un aristocrate européen qu’un barine russe. Il est plus facile de se représenter ses ancêtres plutôt  comme des chevaliers, sortant fièrement par les portes d’un château médiéval, que des boyards traversant, courbés, le seuil de bas appartements. Berdiaev a de magnifiques mains, il aime les gants, peut-être en souvenir de la signification insultante qu’avait un gant jeté aux époques féodales.

    Le tempérament de Berdiaev est combatif. Tous ses articles et ses livres sont des attaques. Il converse également avec Dieu  comme s’il L’attaquait dans Sa forteresse céleste.

    Pareillement à Tchaadaïev, qui a écrit qu’il se considérerait comme un fou si se trouvait dans sa tête plus qu’une seule pensée. Berdiaev est un parfait « monoïdéiste » (odnodoum). L’unique pensée qui le torturait déjà dans la Moscou d’avant la Première guerre mondiale et qui le torturera sur son lit de mort[8], c’est l’idée de la liberté. Changeant plusieurs fois ses points de vue théoriques et ses évaluations, Berdiaev n’a trahi ni son thème, ni son élan passionné : comme marxiste, il défendait la libération économique et sociale des masses, comme idéaliste – la liberté de la création spirituelle par rapport aux bases économiques et aux tendances idéologiques, comme chrétien il défend, chaque année de façon plus passionnée, la collaboration libre de l’homme avec Dieu et avec une impétuosité parfois inadmissible, il lutte contre les atteintes autoritaires du clergé  à la liberté de l’esprit prophétique-philosophique du christianisme. À la fin du Moyen Âge, Nikolaï Alexandrovitch Berdiaev, malgré son christianisme, aurait pu finir sa vie sur un bûcher.

    Dans le présidium de la Société de philosophie religieuse, il y avait Vladimir Frantsévitch Ern[9]  qui mourut jeune. Ennemi irréconciliable de l’idéalisme allemand et en particulier du néo-kantisme, Ern, aussitôt que parut le premier numéro de Logos,  est tombé sur nous avec son livre intitulé Le combat pour le Logos. Dans ce livre, comme dans ses interventions polémiques- critiques orales ou écrites contre nous, les tenants du Logos, Ern affirmait l’idée que nous, les apologistes d’une philosophie scientifique, détachés de la tradition chrétienne antique, nous n’avions pas le droit  de troubler un terme sanctifié par l’Évangile, terme qui n’a pas perdu son sens pour l’homme orthodoxe.

    Je pense que, dans sa polémique, Ern avait raison sur de nombreux rapports, bien qu’il fût quelque peu léger. Dans son esprit vivant, ardent, sincère, il y avait je ne sais quelle fâcheuse approximation.

    Dans un fauteuil, près de la table verte et parfois au premier rang du public, était habituellement assise la maîtresse de maison et l’éditrice de « La voie », la princesse Iélaguina[10] du XXe siècle, Margarita Kirillovna Morozova. Je ne puis pas dire que je connaissais de très près Margarita Kirillovna et cependant sa mémoire devient plus forte avec le temps. Peut-être parce que, me souvenant de ma dernière visite, avant mon expulsion de Russie, de cette femme remarquable qui n’a pas voulu émigrer, je sens involontairement que dans la Moscou soviétique est encore vivante ma Moscou à moi.

    Il y a quelques années, ne me doutant pas que la fille cadette de Margarita Kirillovna vivait avec son mari à Berlin, je la remarquai parmi les auditeurs d’un exposé sur les théâtres de Moscou. Le jour suivant, je lui rendis visite. Au mur d’une vaste pièce il y avait une oeuvre de Tropinine. Sur le piano-forte de concert une ébauche de Léonide Pasternak représentant Nikisch[11] dirigeant, derrière le chef d’orchestre les colonnes et l’entresol de l’Assemblée de la noblesse, l’actuelle maison des soviets. À côté la photographie de Skriabine  […] et encore quelques objets personnels moscovites, instants du passé, orphelins à Berlin.

    Nous buvons le thé, parlons de tout à la fois : Maria Mikhaïlovna, qui rappelle sa mère par son visage et ses manières, parle davantage avec des soupirs, des interjections, des phrases interrogatives hachées, des hochements joyeux de tête : »eh oui, bien entendu…nous savons vous et moi… ». Nous remémorons notre Moscou. Il n’y a pas, grâce à Dieu, chez Maria Mikhaïlovna la moindre trace  d’une « émigranterie » teigneuse. Elle sent que dans la Moscou soviétique subsiste malgré tout, même si elle est pécheresse, la Russie éternelle.

    Les discussions avaient cours à Moscou sur le sérieux des quêtes spirituelles de Margarita Kirillovna, sur son intelligence et sur la question de savoir si à sa table verte elle comprenait la complexité des  débats. J’admets qu’elle ne comprenait pas tout (sans une préparation philosophique spécifique, même l’homme le plus intelligent ne pouvait comprendre l’exposé de Yakovenko[12] « Sur le transcendantisme immanent, l’immanentisme transcendant et le dualisme en général »), mais je suis persuadé qu’elle comprenait tout le monde.

    Éditrice de « La voie » slavophile-orthodoxe, elle avait à notre égard, nous les gens du Logos, une attentive sympathie.  Je me souviens que j’ai réussi à provoquer sa sympathie pour nos intentions en lui indiquant que nous ne nions ni Dieu, ni le Christ, ni l’Orthodoxie, ni la tradition russe en philosophie, mais que nous exigeons que les philosophes cessent de philosopher « par les entrailles », qu’ils comprennent que le « style russe« * des entrailles, aboli par Stanislavski sur la scène, doit disparaître aussi en philosophie, car il n’est pas possible de philosopher sans connaître la technique contemporaine de penser.

    Ayant relié, comme je le crois, mes pensées aux opinions analogues entendues plus d’une fois de Biély qu’elle estimait beaucoup  et d’autres novateurs symbolistes, elle se réconcilia pleinement avec nous aussi. Entre les « gens de La voie » et les « gens de Logos » s’établirent rapidement d’excellents rapports. Je ne  le sais pas avec exactitude, mais je pense, que Margarita Kirillovna, qui réunissait en elle beaucoup de choses, a réconcilié plus d’une fois les uns avec les autres même ses ennemis personnels et idéologiques.

    Un grand rôle a été joué par un orateur inspiré, aujourd’hui oublié de tous, Valentin Sventitski[13], pendant tout un temps où  les séances de la Société Soloviov[14] n’étaient pas ouvertes chez Margarita Kirillovna, mais dans de grands auditoriums de la ville.

    Les discours de Sventitski avaient un caractère non seulement d’un prêche, mais aussi d’une dénonciation prophétique. Il y avait en eux le caractère dune confession avec  battement  de sa coulpe et une pression volontaire, presqu’hypnotique  sur ses auditeurs. Les femmes, d’ailleurs pas seulement les fétichistes de l’estrade qui n’étaient pas peu nombreuses à Moscou, mais même des jeunes filles tout à fait sérieuses, perdaient l’esprit devant Sventitski. Elle causèrent aussi sa perte. Je sais de la bouche de Ratchinski que des bruits parvinrent au présidium de la Société Soloviov, selon lesquels auraient lieu dans la maison de Sventitski on ne sait quelles confessions avec possiblement les rites de la secte des flagellants. On nomma une commission d’enquête et il fut décidé d’exclure Sventitski de la société.

    Était-il vraiment le prédécesseur de Raspoutine ou non, pratiquait-il une fornication spirituelle ou bien une légende noire s’est-elle forgée autour de lui, je ne saurais le dire avec exactitude. Après l’exclusion de Sventitski de la Société de philosophie religieuse, je le perdis de vue. La lecture par la suite de sa grande nouvelle L’Antéchrist produisit sur moi l’impression d’une oeuvre non seulement intéressante, mais très sincère. Son drame, écrit plus tard, Le pasteur Relling, m’a paru beaucoup plus faible et artificielle, mais tout de même marquée par un talent original[15].

    Boris Pétrovitch Vychéslavtsev[16], Privat-Dozent de l’Université de Moscou, qui a vécu à Paris et a travaillé au secrétariat de la Ligue Oecuménique de Genève, fut, parmi les philosophes moscovites, l’un des orateurs le plus brillants lors des débats.

    Juriste et  philosophe de formation, artiste-épicurien par sa sensibilité raffinée de la vie et un des vastes Européens qui naquirent et grandirent seulement en Russie, Boris Pétrovitch a développé sa pensée philosophique avec la même sensation joyeuse de sa vie qui se suffit à elle-même qu’avec la délectation des détails logiques qui sont propres plutôt à l’esprit latin qu’au russe. Lorsqu’il parlait, il tenait sa pensée, comme quelque fleur dialectique, dans sa main qu’il élevait en hauteur et, rejetant pétales après pétales, thèse après antithèse, il s’exclamait de temps à autre dans l’enthousiasme : « comprenez bien…appréciez bien.”

    Le vaste public moscovite n’appréciait pas suffisamment Vychéslavtsev. Ardent et avide de vérité, réceptif à la prédication, ce public était peu sensible à l’art dialectique de Platon qui nourrissait la pensée de Vychéslavtsev. Parmi notre grand public  il y avait des connaisseurs très sérieux  et des appréciateurs des phénomènes les plus variés de la culture, de l’Apocalypse au ballet, mais il n’y avait pas beaucoup de connaisseurs sérieux de la philosophie parmi les philosophes professionnels; cela s’explique vraisemblablement par le niveau relativement bas de la philosophie scientifique russe. Il n’y a pas parmi les philosophes russes ni de Pouchkine, ni de Tolstoï, ni de Tiouttchev, ni de Moussorgski.

    Je ne me souviens pas d’une seule séance à Moscou où ne soit pas intervenu Andreï Biély. Toutes les interventions de ce néfaste presque génie, dont il sera question plus loin,  ouvrait devant les auditeurs un paysage biblique antique :  » La Terre était informe et vide: il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux » : avec cela toute discussion devenait inévitablement chaotique.

    L’hôtel particulier de Morozova dans le péréoulok Miortvy, sévère et simple, reconstruit par le talentueux Jeltovski[17], qui considérait Palladio comme le dernier grand architecte, était dans son aménagement un modèle rare de bon goût. Les tons doux de la garniture du mobilier, le bois de bouleau de Carélie du salon, la salle-à-manger oblongue, où étaient accrochées comme dans un musée de vieilles icônes, quelques tableaux de Vroubel et toute une série de tableaux de maîtres russes et étrangers, un magnifique bronze « Empire », une surabondance de fleurs, – tout cela communiquait aux soirées   qui réunissaient parfois jusqu’à cent personnes, une atmosphère tout à fait particulière de beauté, de spiritualité, de silence et de ce bien-être qui faisait involontairement oublier la menace révolutionnaire de 1905.

    Me rappelant et décrivant non sans émotion la Moscou d’avant la guerre, les soirées morozoviennes, les conférences et les débats dans les rédactions et les éditions, je me demande involontairement : est-ce que je n’exagère pas l’importance de notre culture scientifique?

    L’Allemagne d’avant 1933 était pleine de toutes sortes de cercles philosophiques, artistiques et politiques. Dans chaque ville plus ou moins importante il y avait des Sociétés Kant, Schopenhauer, Fichte, Goethe, Schiller, Kleist, Mozart, Wagner etc. etc. Pendant mes années d’émigration j’ai lu dans ces sociétés plus de trois-cents exposés.

    [1] Fiodor Stepun (1884-1865) est un penseur, sociologue, critique littéraire et un écrivain russo-allemand, né à Moscou, baptisé protestant. Il appartient à l’école philosophique néo-kantienne badoise. Il fut un des fondateurs de  la revue culturelle-philosophique russe Logos (1910-1914). En 1922, il fut expulsé de Russie par le pouvoir soviétique avec tout un groupe de personnalités du monde intellectuel et artistique.

    [2] F. Stepun, Byvchéïé i niébyvchéïésia [ce livre a paru tout d’abord en 1947 en langue allemande sous le titre Vergangenes und Unvergängliches]

    [3] Boris Zaïtsev (1881-1972), écrivain et dramaturge russe.

    [4]  Grigori Ratchinski (1859-1939), philosophe religieux, traducteur de l’allemand et du français.

    [5] Le prince Evguéni Troubetskoï (1863-1920) est un philosophe et homme public, un des fondateurs de la Société de philosophie religieuse À la mémoire de Vladimir Soloviov de Moscou, fait connaissance en 1905 de Margarita Morozova, avec laquelle il entretiendra une « liaison illégitime », qui financera les éditions philosophiques « La voie » où publiera la fine fleur de la philosophie religieuse russe.

    [6] Le livre de Sergueï Boulgakov, Filossofiya khoziaïstva [La philosophie de l’économie] parut en réalité à Moscou en 1912 (Boulgakov soutint sa thèse de doctorat avec cette publication). La préface et la traduction en russe par Boulgakov du livre du Père catholique autrichien Ignaz Seipel (futur chancelier d’Autriche dans les années 1920), Les points de vue économico-éthiques des Pères de l’Église [Die wissenschaftlichen Lehren der Kirchenväter, 1907], parurent en 1913.

    [7] Ce recueil, qui réunissait des articles parus entre 1911 et 1915 (dont le célèbre « Cadavre de la beauté » sur Picasso), fut publié en réalité en 1918.

    [8] Berdiaev meurt en 1948 (les mémoires de Stepun ont été tout d’abord publiés en 1947 en allemand sous le titre Vergangenes und Unvergängliches) [NdT]

    [9] Vladimir Ern (1882-1917), penseur né dans une famille allemande russifiée, un des fondateurs de la Société de philosophie religieuse de Moscou. Il collabora à la revue de philosophie religieuse Novyï Pout’ (La nouvelle voie, 1902-1904] financée par Margarita Kirillovna Morozova.

    [10] Аvdotia Pétrovna Iélaguina (1789-1877), appartenait par sa famille Iouchkov et ses deux maris Vassili Kiréïévski (père du philosophe Ivan et de l’ethnographe Piotr Kiréïevski) et Alexeï Iélaguine à la très bonne noblesse de la région d’Oriol, mais n’était pas titrée, comme l’écrit Stepun. Avdotia Iélaguina a participé à la vie intellectuelle, scientifique, littéraire des années 1820-1840 à Moscou, a tenu un salon fréquenté, parmi beaucoup d’autres, par Pouchkine, Viazemski, Joukovski, Tchaadaïev, Gogol, Herzen… Dans l’encyclopédie russe Brockhaus et Efron on peut lire :’ » Iélaguina n’était pas écrivaine, mais elle a participé dans le mouvement et  l’évolution de la littérature russe et de la pensée russe bien plus que beaucoup d’écrivains professionnels. En elle dominaient par dessus tout les intérêts littéraires, artistiques et d’éthique religieuse; les questions politiques et sociales se reflétaient dans son esprit et dans son coeur par leur caractère humanitaire et littéraro-esthétique. »

    [11] Arthur Nikisch (1855-1922), célèbre chef d’orchestre européen d’origine hongroise.

    [12] Boris Yakovenko (1884-1949), philosophe russe, un des fondateurs en 1910 avec Fiodor Stepun de la revue de philosophie de la culture Logos, dont il est le directeur entre 1912 et 1914. Il combat la ligne religieuse de la philosophie russe et est partisan d’une ontologie où l’être est connu à l’intérieur d’un processus immanent. L’exposé dont parle Stepun « Ob immanentnom transtsendentizme, transtsendentnom immannentizme i doualizme voobchtché » a paru dans la revue Logos, 1912-1913, livre 1 et 2.

    [13] Valentin Sventitski (1879-1931), écrivain, dramaturge, prédicateur; après la révolution de 1905 crée un parti religieux pour la pureté du christianisme; devient prêtre orthodoxe en 1917

    [14]  Il s’agit de la « Société de philosophie religieuse À la mémoire de Vladimir Soloviov’ à Moscou.

    [15] L’Antéchrist est de 1908; Le pasteur Relling de 1909.

    [16]  Boris Vychéslavtsev (1877-1954), philosophe religieux, fit des cours de philosophie du droit à l’Université de Moscou, soutint en 1914 une thèse sur L’éthique de Fichte. Émigra à Berlin en 1922, puis s’installa à Paris.

    [17]  Ivan Jeltovski (1867-1959) célèbre architecte, représentant du style rétrospectiviste à Moscou

  • Extrait de la pièce de Soumbatov-Ioujine « Un gentleman », 1897

    Extrait de la pièce de Soumbatov-Ioujine Un gentleman (1897), où le prototype du personnage principal est Mikhaïl Abramovitch  Morozov

     

    Acte II, Scène 3

    [Dialogue entre Larione Rydlov et Kate la femme qu’il vient d’épouser et qui ne l’aime pas]

    « Rydlov (prend sa femme par le menton et l’embrasse bruyamment  sur les lèvres) Bonjour, mon ange*. Je me suis baladé pendant deux heures en vélo pour faire diminuer ma valise. Et quelle vivacité de l’esprit et quelle soif d’action vous donnent les exercices physiques! Un afflux de forces nouvelles! […] Kate! N’est-il pas vrai que dans un mari, c’est du feu qu’il doit y avoir avant tout, le jeu de son caractère? Selon moi, l’homme doit être sensible à tout.

    Kate – Cela se peut.

    Rydlov –  Moi, je suis un gentleman dans la société, mais chez moi je puis être nature. N’est-ce pas?

    Kate – Oui.

    Rydlov – Tout dépend de l’humeur. Moi, par exemple, je regarde les choses de façon totalement différente. Si mon estomac ne fonctionne pas bien, je suis alors enclin à la retenue…Mais quand je suis dans la fleur de mes forces, je suis toute animation… […] Dans notre siècle nerveux, les besoins de la vie spirituelle sont variés…Kate, pourquoi es-tu si distraite? Tu ne partages pas mes vues?

    Kate (riant ironiquement) – Une épouse doit tout partager avec son mari.

    Rydlov – Ce soir, je te lirai le début de mon roman sur ce sujet. Je désire écrire une série de croquis visant à  une analyse de la société contemporaine. N’est-il pas vrai  que toute la Russie attend maintenant de nous, le Tiers-État,  le salut. Eh bien  donc, dites-donc, vous les millionnaires, mettez au jour votre capital spirituel. Auparavant, c’était la noblesse qui donnait des écrivains,  et maintenant, excusez du peu, c’est notre tour. (Il replie ses mains). Permettez : premièrement, nous avons pour nous la fraîcheur de la nature.  Nous ne nous sommes pas dégénérés. Secondement,  le fait d’être matériellement pourvus, c’est une condition importante : l’homme peut créer seulement dans la liberté.  Et quelle est cette liberté pour un homme, dont –pardon!* même les semelles des chaussures sont hypothéquées? Finalement, j’éditerai mon livre de telle façon que  son seul aspect extérieur en remontrera  à tout le monde. Et ne voilà-t-il pas qu’il résulte de tout cela, que c’est nous qui sommes la crème de la société! Ah! Ouiche! Vous n’arriverez pas à nous arrêter. Maintenant tout est con-cen-tré autour du capital.

    Kate – Cela se peut.

    Rydlov (frénétiquement). – Non, ce n’est pas que cela se peut, mais, croyez-moi bien, qu’il en est ainsi. Je sens en moi des plans ambitieux et vastes. Je me suis mis en question et qu’est-ce qui s’est avéré? Je puis être et critique et musicien et artiste et acteur et journaliste. Pourquoi? Parce que je suis un samorodok[1] russe, mais humanisé par la civilisation. La seule difficulté que j’ai, c’est que je suis tiraillé d’un côté et de l’autre parce qu’il y a en moi une surabondance de forces. Mon petit chat, partage avec moi ma gloire! Nous ferons  du bruit, sois en sûre! (Il enlace et embrasse Kate)

    Kate – Au nom du ciel, pas si brutalement…

    [suit un échange à propos d’un ami très cher de la famille , professeur de physique, désargenté, et que Rydlov veut aider financièrement, ce qui provoque la colère de Kate y voyant une façon d’humilier cet ami]

    Kate – J’espère  que vous ne lui proposerez rien de pareil?

    Rydlov – Laisse tomber  ce faux amour-propre, Kate.  Tu es douée par la nature, mais tu ne connais pas la vie. Mais moi je pénètre de part en part toute la psychologie de l’homme. Bien entendu, c’est vraiment un don de naissance.  Cela ne s’apprend pas. J’en ai vu des nobles, des fiers, en somme de vrais gentlemans – mais quand les choses touchent à l’argent, c’est alors aussitôt un coup manqué  au billard. Je ne t’incrimine pas, mais la femme, à cause de la marche historique des événements, est entravée dans son développement intellectuel. Mais toi, l’important est que tu suives mon influence. Je vais élargir ton horizon. La vie, tu sais, est un truc complexe. Où donc, vous, les femmes, pouvez-vous le comprendre : il faut beaucoup et d’intelligence et de travail  et de cette chose innée…eh bien, ce quelque chose…eh bien oui, du génie… Voilà! Mais toi, ne sois pas chagrinée, ma mignonne. J’accomplirai ton éducation et t’élèverai à mon niveau, autant que cela est possible. Commençons à lire. Ne serait-ce que mes oeuvres…  [Entre un laquais] »

    [1] Le mot russe  « samorodok » désigne un morceau de métal vierge ou une pépite dans une gangue

  • VARVARA ALEXÉÏEVNA MOROZOVA. NA BLAGO PROSVIECHTCHÉNIYA MOSKVY [VARVARA ALEXÉÏEVNA MOROZOVA. POUR LE BIEN DE L’INSTRUCTION À MOSCOU], MOSCOU, Rousski pout’, 2008, T.I, 175 pages; T. II, 492 pages

    VARVARA ALEXÉÏEVNA MOROZOVA. NA BLAGO PROSVIECHTCHÉNIYA MOSKVY [VARVARA ALEXÉÏEVNA MOROZOVA. POUR LE BIEN DE L’INSTRUCTION À MOSCOU], MOSCOU, Rousski pout’, 2008, T.I, 175 pages; T. II, 492 pages

    TOME I

    _ Le premier tome commence par un « Court essai sur la vie et l’activité de Varvara Alexéïevna Morozova » par N.A. Krouglianskaya (p. 10-18)

    – Suit le « Journal intime » de Varvara Morozova, née Khloudova (2 nov. 1848-1 sept. 1917), fille d’Alexeï Ivanovitch et de Ievdokiya Iakovlievna  Khloudov  (p. 9-140).

    Ce journal porte sur les années 1861-1867, donc de 13 à 19 ans. C’est en 1867, à 27 ans, qu’Abram Abramovitch Morozov (1839-1882),  demande la main de Varvara, laquelle n’accepta que le 11 décembre 1866 (elle a 18 ans), mais, le 15 décembre, elle écrit à Abram son refus de l’épouser. Elle est tellement harcelée par son entourage qu’elle consentira à ce mariage dont on n’a pas jusqu’ici la date exacte. On peut supposer que ce mariage eut lieu en 1868 ou 1869 puisque leur premier fils, Mikhaïl Abramovitch naît en 1870. Tout le journal intime montre que Varvara avait de la répulsion pour Abram et qu’elle haïssait l’idée de mariage[1].

    Elle note dans son journal intime quelques faits liés à la demande en mariage d’Abram Abramovitch :

    – le 28 février 1866 (elle a 17 ans et demi), elle écrit : « Micha [son frère Mikhaïl Alexéïévitch Khloudov] m’a pris par la main et m’a déclaré qu’Abram Abramovitch Morozov me recherche en mariage par le truchement de Piotr Nikolaïévitch [Lamine, le mari de sa soeur aînée Olga] et m’a demandé ce que j’en pensais. Je lui ai répondu qu’il vienne dans trois ans me demander ma réponse. L’affaire en resta là ». [T. I, p. 108}. Son beau-frère insiste et elle dit qu’elle ne sait pas quoi dire encore. Elle veut connaître davantage Abram : « Peut-être que je verrai cette année un autre homme que je déciderai de prendre comme mari ». (p. 109)

    – 2 mars 1866  – Varvara est empêtrée dans son refus et dans les intrigues familiales contradictoires (son frère va dire à Abram qu’elle ne veut pas l’épouser). Tout au long de son journal, elle ne cesse de dire : »Comment cela va finir? »

    – 11 mars -Elle apprend qu’Abram attend une réponse de son père qui ignore le refus transmis au prétendant.

    –  25 mars – le père est furieux en apprenant ce refus. « Ces derniers jours, j’ai vu Abram Abramovitch, il se tient bien et, bizarrement, il ne paraît pas vexé, il est au contraire très aimable! Lors de la fête du nom de papa, j’ai longuement parlé avec Trétiakov et ai déclaré que, peut-être, je deviendrai bientôt la femme d’un homme que je n’aime pas du tout, mais qu’un noble objectif me pousse à cela ». (p.109-110). Cet « objectif », encore vague, est celui de s’occuper des oeuvres d’éducation de la jeunesse.

    – 13 avril – « Abram Abramovitch m’a fixée du regard. C’est donc qu’il ne doit pas encore avoir renoncé à son projet! Mon Dieu, mon Dieu! Quelle importance de savoir qui épouser, cela est bien que celui-là soit riche! Je ne supplierai pas comme ma soeur Olga pour obtenir quelque bicoque et ne tremblerai pas pour le sort de mes enfants ». (p. 110)

    – 21 avril- Après avoir dit qu’elle hésite toujours et que par moments son prétendant la dégoûte, elle continue de dire à son père qu’elle ne peut rien répondre parce qu’elle ne connaît pas assez Abram Abramovitch. Fin de la note : « Ah, comme je désirerais ne pas me marier ». (p.112)

    – 4 mai – Abram Abramovitch prend le thé  chez eux. Il est gentil avec le chien de Varvara! Il dit qu’il a de la compassion pour les pauvres. Cela plaît à Varvara (p. 112)

    – 20 mai. Varvara affirme : »Je sais sûrement  que je n’aimerai jamais Abram Abramovitch ». (p. 113)

    Elle se dit qu’elle pourrait épouser un certain Soubbotine qui n’est pas riche : « Mais n’est-il pas vrai que j’ai horreur du luxe. Il est intelligent et je mets au-dessus de tout l’intelligence humaine. Ce qui me fait peur – il n’est plus jeune, alors que je suis encore une fillette. Mais n’est-ce pas de lui que dépend que je le respecte et l’aime plus que tous les autres? ». (p. 113)

    – 5 juin – Sans avoir aucun sentiment pour Abram Abramovitch, elle voudrait connaître un amour fort et violent qui soit partagé.

    19 juillet – « Il semble que c’est la fin. J’épouse Abram Abramovitch Morozov. J’ai décidé de me sacrifier. Mais aurai-je assez d’énergie pour supporter l’horrible sort qui m’attend? À quoi bon des mots? Je ressens à cet instant les choses de façon si violente que toute parole, toute expression sera faible. Adieu, ma jeunesse, adieu, mon bonheur! Je vais bientôt cesser de vivre pour moi et commencerai à vivre pour les autres ». (p. 114)

    6 septembre – elle se dit prête à accepter d’épouser Abram : « Est-ce que je serai heureuse avec lui? J’en doute! Mais malgré tout je tâcherai d’être une femme honnête et bonne ».  (p. 114)

    – 11 décembre – elle est dégoûtée par Abram qui vient demander solennellement sa main. Elle accepte, mais est dans la plus grande confusion intérieure (p. 115)

    15 déc. – Varvara écrit une lettre à Abram où elle déclare ne pas vouloir l’épouser. Scandale dans son entourage et dans Moscou qui se gausse d’Abram. Les rapports avec son père Khloudov deviennent conflictuels, elle est prête à quitter la maison et à travailler … comme actrice!

    ANNÉE 1867

    – 12 janvier 1867. Varvara voit Abram Abramovitch au théâtre. Elle trouve que sa vie à elle est horrible et sans intérêt; elle pense qu’il serait mieux pour elle de l’épouser. (p. 132)

    – 17 janvier – Elle se rend compte qu’Abram Abramovitch n’a pas cessé de s’intéresser à elle.

    – 24 janvier « Abram Abramovitch n’a pas cessé de me zieuter » (p. 134). Il la « mange des yeux » et elle, elle fait semblant de flirter avec d’autres (p. 135)

    Le journal se termine le 24 janvier 1867 et l’on ne saura donc rien des épousailles de Varvara Alexéïevna Khloudova et d’Abram Abramovitch Morozov, le père des trois fils Morozov, Mikhaïl, Ivan, Arséni.

    ======

    De la page 163 à 154 se trouvent des documents concernant « le mariage, la maladie et le décès du mari » de Varvara Alexéïevna Morozova.

    – Il y a d’abord un succinct résumé du Journal intime de Varvara Alexéïevna concernant les péripéties des rapports des jeunes Varvara et Abram  (voir mon résumé ci-dessus)

    Il ne s’est conservé aucun document de leur union.  Trois fils naissent de ce mariage dont les deux collectionneurs Mikhaïl et Ivan Morozov.

    En 1881 apparurent les premiers signes de démence chez Abram Abramovitch.

     – Suit un extrait des mémoires de Nikolaï Varentsov, lui-même marchand et entrepreneur moscovite. Il raconte les spéculations qui ont permis à Abram Morozov de s’enrichir considérablement avec la manufacture de textile de Tvier’. Cela lui a tourné la tête et il a commencé à acheter compulsivement. Le père de Varvara Alexéïevna, fit venir les meilleurs médecins pour vérifier la santé mentale d’Abram Abramovitch. Ces médecins diagnostiquèrent une folie incurable.

    – Est cité  un document officiel du 30 novembre 1881, adressé au tribunal moscovite de l’orphelinat où il est consigné que Varvara Alexéïevna a déclaré officiellement le 31 janvier 1881 l’état mental de son mari. En vertu de quoi le Tribunal « a reconnu celui-ci comme atteint de paralysie progressive, sujet à la démence pendant les débuts d’une débilité paralytique ».

    La « paralysie progressive » était une maladie mentale, conséquence d’une encéphalite syphilitique. Le document, confirmé par le Sénat gouvernemental, déclare que les biens d’Abram et de Varvara Morozov, dans les gouvernements de Nijni Novgorod, de Tvier’ et de Vladimir doivent être mis sous tutelle ». (p. 166)

    – Un autre document décrit la déclaration de Varvara Alexéïevna concernant leurs biens immobiliers à Moscou. Il lui est demandé officiellement « de protéger tous les biens appartenant à son mari et de prendre soin de la personne de ce dernier ». (p. 167)

    – Le 4 décembre 1881, elle est déclarée tutrice des biens de son mari. (p. 167)

    – Le 5 janvier 1882 elle dit que son mari habite Moscou dans sa famille et qu’elle prenait soin de lui. Elle demande d’être la tutrice de tous les biens, ce qui lui est conféré le 8 mars 1882, quelques jours après la mort d’Abram Abramovitch. Elle dut défendre son droit dans le gouvernement de Vladimir qui ne voulait pas se soumettre aux décisions de Moscou.

    Une liste des biens d’Abram Abramovitch est donnée p. 167-168

    – Voici l’annonce nécrologique dans Les Nouvelles de Moscou, N°58 de 1882 :

    « Varvara Alexéïevna Morozova et ses enfants ont la profonde tristesse d’annoncer le décès de son mari [et leur père] Abram Abramovitch Morozov le 25 février 1882 à minuit. Les services funèbres auront lieu dans sa maison à 9 heures du matin et à 6 heures de l’après-midi. L’enlèvement du corps aura lieu le 28 février. Le service funèbre et l’inhumation auront lieu dans le monastère de Tous les Saints, à l’octroi Rogojski » (p. 168)

    – P. 169-170 est publié le testament qu’Abram Abramovitch Morozov, père des collectionneurs Mikhaïl et Ivan Morozov, a fait en 1879 (à l’âge de 40 ans) :

    1) Il désigne comme exécuteurs testamentaires et tuteurs de ses enfants son épouse Varvara Alexéïevna, deux commerçants et un noble.

    2) Il lègue à son épouse 500.000 roubles et lui demande d’organiser ses funérailles. « Connaissant l’inclination de mon épouse pour la bienfaisance, la meilleure cause, selon moi, de la charité est l’aide aux pauvres, l’organisation et l’entretien des écoles, des hospices et de la tutelle, et les dons aux églises, mais elle peut disposer de l’argent comme étant sa propriété selon son propre jugement, sans l’utiliser pour la cause philanthropique ». (p. 169)

    3) Abram Morozov lègue la totalité de ses biens et son argent « à mon épouse et à nos enfants, afin que chacun d’eux reçoive le quart de l’héritage à leur majorité légale et, jusqu’à ce moment, cette part de l’héritage doit être gérée par mon épouse et les exécuteurs testamentaires Tchibissov, Chtchégliaïev et Smirnov, et, avant leur majorité, je lègue à mes enfants, aux soins de mon épouse, 40.000 roubles par ans venant du rapport des parties de la propriété qui leur est léguée. Et s’il y a des reliquats, il faut les engager avec des pourcentages jusqu’à la majorité (et ils ne portent pas la responsabilité de la baisse du cours des papiers ». (p. 170)

    – Par un acte notarial du 7 juillet 1883 les conditions du testament sont exécutées : Varvara Alexéïevna et ses fils reçoivent le quart de la fortune mobilière, immobilière et financière de leur mari et père Abram Abramovitch Morozov.

    Suit l’énumération de tous les biens.

    – Devenue propriétaire d’une énorme manufacture,  Varvara Alexéïevna déménage en 1885 et achète un hôtel particulier 14 rue Vozdvijenka avec trois parcs, 23 pièces au rez-de-chaussée et 19 au sous-sol, avec une salle pouvant contenir 200 à 300 personnes. Elle y a reçu le Tout-Moscou intellectuel progressiste. C’est l’architecte alors à la mode, Roman Klein, qui avait construit cet hôtel particulier. Varvara Alexéïevna lui commanda aussi quelques uns de ses projets de bienfaisance, en particulier l’Hôpital oncologique Morozov près l’Université de Moscou, des logis sociaux, des hôpitaux  près la Manufacture de Tvier’ et toute une série de bâtiments construits qu’elle finança.

    TOME II

    Ce tome est consacré :

    1) aux activités de bienfaisance de Varvara Morozova et de sa parentèle;

    2) à la Manufacture des Morozov à Tvier’;

    3) à V.M. Sobolievski, le mari civil de Varvara, rédacteur du quotidien Rousskiyé viédomosti (Le Nouvelles de Moscou);

    4) à l’activité socio-politique de Varvara Alexéïevna;

    5) aux enfants de Varvara et à leur famille;

    6) à la mémoire de Varvara Morozova.

    I- Sont publiés des documents, des échanges de lettres avec les ministres de l’instruction publique I. Délianov et le comte Kapnist concernant le financement par Varvara Alexéïevna et les membres de sa famille, d’oeuvres de bienfaisance,

    – la Clinique psychiatrique A.A. Morozov près l’Université impériale,

    – l’Institut Morozov  pour guérir ceux qui souffrent de tumeurs cancéreuses

    – le Jardin Botanique près l’Université

    – le Musée des Beaux-Arts Alexandre II (aujourd’hui Pouchkine), financé par Mikhaïl Morozov (mais pas par sa mère).

    – l’École des métiers V.A. Morozova

    – la Seconde École élémentaire de filles Rogojskoïé

    – la Première Salle de lecture à la mémoire d’Ivan Tourguéniev

    – la Bibliothèque publique du ziemstvo du district de la ville de Kline V.A. Morozova

    – des écoles de villages dans plusieurs régions de l’Empire russe

    – financement d’une nourriture chaude dans les écoles de villages.

    II – Sont éditées des lettres de personnalités (dont le professeur d’économie politique Tchouprov qui, entre autre, a dirigé les travaux universitaires de Kandinsky dans les années 1880) qui demandent des aides financières;

    – soutien financier à la Société moscovite des éducatrices et des institutrices, à la Société pan-russe des universités populaires, à l’Université populaire Chaniavski, à la Société des subsides aux étudiants nécessiteux de l’École technique impériale;

    – sponsorise la construction du bâtiment des Cours ouvriers de la Pretchistenka;

    – suit la liste des « Dépenses de bienfaisance de Varvara Alexéïevna Morozova » (p. 144-150).

    – Tout un chapitre, de la page 151 à la page 249 est consacré à la manufacture des Morozov à Tvier’, de sa création en 1858 à 1917. Sont publiés les procès-verbaux des assemblées entre 1860 et 1871. Apparaît alors le nom de Varvara Alexéïevna Morozova parmi les propriétaires de la manufacture. Sont relatés l’histoire des révoltes et des grèves entre 1885 et 1899, les événements dans la fabrique lors de la révolution de 1905.

    Le 1er mars 1906, il y avait 5886 ouvriers et 3582 ouvrières; 336 adolescents et 87 enfants, 95 garçons mineurs et 51 filles mineures, en tout donc 10.037 personnes.

    Est indiquée l’activité philanthropique de Varvara Alexéïevna.

    – Tout un chapitre est consacré, de la page 251 à la page 288, à Vassili Mikhaïlovitch Sobolievski (1846-1913), rédacteur pendant 30 ans des Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], mari concubin de Varvara Alexéïevna et père de ses deux autres enfants Gleb et Natalia (portant le nom de Morozov), donc demi-frère et demi-soeur de Mikhaïl, Ivan et Arséni Morozov.

    – publication d’articles sur Vassili Sobolievski, d’origine noble, qui montrent une personnalité exceptionnelle. Il lisait les classiques latins, parlait le français, l’anglais et l’allemand, avait suivi un cursus universitaire en Allemagne, à Paris et à Londres.

    Son journal était proche des idées socio-démocrates. C’était un organe de l’intelligentsia, un des premiers à être indépendant. Il défendait la justice, la presse, l’égalité des femmes, la liberté de religion, les droits de la paysannerie, le droit de possession de la terre.

    Varvara Alexéïevna et Sobolievski recevaient en particulier des écrivains, dont Tolstoï et Tchekhov.

    Les articles sont passionnants mais, selon moi, n’apportent pas d’éléments utiles pour comprendre la Collection Morozov.

    – De la page 289 à 326, on trouve des extraits de mémoires sur Varvara Alexéïevna, écrits par sa fille,  Natalia Vassilievna Morozova-Popova,  et par sa belle-fille, Margarita Kirillovna (J’ai traduit ces passages précédemment)

    – Sont publiées quelques lettres de Varvara Alexéïevna avec des écrivains et des artistes, dont le futur Prix Nobel Ivan Bounine (deux lettres de 1912 et 1917), ainsi qu’avec Tchekhov;

    – Un dossier est consacré à la famille de Varvara Alexéïevna; sont publiées plusieurs lettres de Tchekhov à celle-ci et à Sobolievski.

    – Est détaillée l’activité de Varvara Alexéïevna pour l’instruction.

    – Puis sont traités ses liens avec l’opposition politique de l’époque et publiés des documents de la police en 1905 mentionnant que Varvara Morozova et sa belle-fille Margarita Kirillovna recevaient les réunions des opposants (p. 318-320) [Voir à ce sujet les passages des mémoires de Margarita Kirillovna précédemment traduits]

    – Le chapitre suivant est consacré aux « Enfants de Varvara Alexéïevna Morozova » et à leurs familles (p. 327-450).

    Sont concernés :

    – Mikhaïl Abramovitch et son épouse Margarita Kirillovna, leurs enfants Guéorgui, Éléna (épouse Klotchkov), Mikhaïl et Maria;

    – Ivan Abramovitch;

    – Arséni Abramovitch;

    – Gleb Vassiliévitch;

    Natalia Vassilievna Morozova-Popova

    – Sur Mikhaïl Abramovitch (1870-1903) sont donnés l’acte de naissance et un article qui lui est consacré.

    Parmi les inédits, l’article d’un certain  N. Rok<chanine>, « Iz Nijniévo Novgoroda. Otcherki i snimki » [Depuis Nijni Novgorod. Essais et photographies], Novosti i birjévaïa gaziéta [Les Nouvelles et le journal de la Bourse], 1897, N° 210 :

    « La réputation de ce Morozov est plutôt celle d’un feuilletoniste de gazette que d’un commerçant rompu aux affaires. Mikhaïl Abramovitch est un grand amateur de littérature : il lui accorde volontiers tous ses loisirs, il ne répugne pas de collaborer avec les journaux, de briller par quelque livre spirituel, il a même, semble-t-il, écrit il n’y a pas si longtemps un drame. À Moscou, on le connaît comme un habitué des premières théâtrales, comme un monsieur fort aimable, qui a une maison luxueuse avec une belle entrée, comme un brave garçon qu’on a plaisir à rencontrer dans les  théâtres et les restaurants ». (p. 330)

    Sont publiés des extraits des mémoires de Margarita Kirillovna [J’en ai traduit davantage…], l’article nécrologique de Diaghilev [traduit précédemment].

     

    – Lettre de Valentin Sérov à Margarita Kirillovna du 11 mai 1911 :

    « Très estimée Margarita Kirillovna,

    Je vous remercie beaucoup pour le portrait de Mikhaïl Abramovitch[2].

    Vous avez toujours été bonne à mon égard, ce que je n’oublie jamais.

    Le portrait est arrivé normalement et je l’ai placé dans mon appartement du Pavillon russe[3] (ce qui n’est pas mal relativement aux autres).

    Je suis satisfait de ma propre exposition, c’est-à-dire de ce qui est exposé et de la façon dont cela l’est.

    Les pièces ne sont pas grandes – il y a peu d’oeuvres, mais assez solides, et il n’y a pas l’élément style magasin, dont souffrent toutes les expositions de manière générale et, en particulier, l’exposition internationale d’ici – bien entendu, sauf exception des exceptions. Et puis les expositions elles-mêmes ne siéent pas à Rome, si vous la connaissez.

    Je n’ai pas parlé (pardon!) de l’accompagnateur, car c’est Chtcherbatov[4] qui se trouve depuis longtemps auprès de Diaghilev ». (p. 341)

    – p. 342-343

    « Déclaration de la veuve de l’assesseur de collège Margarita Kirillovna Morozova au Conseil de la Galerie d’art municipale Paviel et Sergueï Trétiakov

    Mon défunt mari Mikhaïl Abramovitch Morozov a exprimé de son vivant le désir que sa collection de tableaux d’artistes russes et étrangers devienne par la suite la possession de la galerie d’art Paviel et Sergueï Trétiakov. Pour exécuter cette volonté du défunt, je présente ici l’inventaire des dits tableaux, en tout quatre-vingt trois pièces, et je déclare que je les transmets à la galerie comme propriété; quant aux autres, ci-dessous dénommées, trente trois tableaux, elles restent dans mon usage et devront entrer dans la galerie après ma mort; si, avant cela, des cas de détériorations ou de pertes pouvaient se produire en dehors de ma volonté, la responsabilité ne doit pas m’en être imputée.

    Liste des tableaux que je garde pour mon usage personnel :

    (Numéros selon la liste)

    17- Golovine, Le Palais d’hiver

    32- Benois, À Versailles

    35- Sérov, Portrait de M.A. Morozov

    46- Somov, Baigneuses

    55-58- Lévitane, 4 études

    63- Konstantine Korovine, Moulins

    64- Lévitane, Début du printemps

    69- Gabriel von Max, Matin

    70- Sergueï Korovine, Vers la Trinité

    73- Corot, Paysage

    74- Diaz de la Peña, Une plaine

    75- Jongkind, Paysage

    76- Rokotov, Portrait

    77- Boudin, Paysage

    78- Pointelin, Paysage

    79- Rodin, Éva

    80- Corot, Femme,

    81- Vroubel, La tsarine-cygne

    82- Gallen, Paysage finlandais

    83- Konstantine Korovine, Nord (gouache) »

    – Trois annonces nécrologiques du décès de Mikhaïl Abramovitch, par la famille, par la Manufacture de Tvier’ et par la Société impériale musicale russe.

    Traduction de l’annonce par la famille :

    « MIKHAÏL ABRAMOVITCH MOROZOV est décédé paisiblement par la volonté de Dieu le 12 octobre à 13h30, ce que la famille du défunt fait savoir dans son profond chagrin aux proches et aux connaissances.

    Les panikhides sont célébrées à 11h du matin et à 19h.

    Service funèbre dans l’église du Voile de la Mère de Dieu qui se trouve chez Lievchine, mercredi 15 octobre. Enlèvement du corps à 9h du matin. Inhumation dans le monastère du Voile de la Mère de Dieu dans la maison Zolotarski, rue Dolgoroukov.

    Il n’y aura pas d’invitation spéciale ». (p. 343)

    -Est publié le testament de Mikhaïl Abramovitch (p. 344-346)

    Le testament certifié est fait devant notaire par Mikhaïl Abramovitch le 22 septembre 1903, c’est-à-dire moins de trois semaines avant sa mort. Il lègue tous ses biens à Margarita Kirillovna.

    – Est publié une lettre non datée d’Ivan Abramovitch Morozov à sa belle-soeur Margarita Kirillovna où il expose dans les détails les plus précis les problèmes posés par certains bien légués par son frère Mikhaïl, concluant que des parts de ces biens doivent être attribués aux enfants de Mikhaïl et Margarita, Guéorgui,  Mikhaïl, Éléna, Maria.

    Ivan Morozov y apparaît comme pointilleux, soucieux de justice et des droits de la famille de son frère.

    -Est publié un curriculum vitae détaillé, fourni officiellement à Margarita Kirillovna, « de l’assesseur de collège Mikhaïl Abramovitch Morozov, ordre de Saint-Stanislas de 3ème classe et de Sainte-Anne de 2ème classe, médaille d’argent portée sur la poitrine sur le ruban de Saint-André en mémoire du Souverain empereur Nikolaï Alexandrovitch » (p. 347-349).

    – Extraits d’articles sur l’activité de Mikhaïl Abramovitch Morozov, p; 349-350

    Seule mention sur la collection : « Mikhaïl Abramovitch était connu comme un grand amateur des beaux arts et sa seule collection de tableaux, dans laquelle sont rassemblés des chefs-d’oeuvre des artistes russes et étrangers, est des plus riches ». (Revue Istoritcheski viestnik [Le Messager historique], 1903, N° 12)

    – Suit un chapitre sur Margarita Kirillovna (1873-1958), p. 351-366, où sont donnés des extraits de ses mémoires (que j’ai résumés précédemment).

    – Est publié un passage du célèbre livre du non moins célèbre penseur paradoxaliste Vassili Rozanov, Ouiédinionnoïé (Esseulement, traduit en français à l’Âge d’Homme en 1980) Il s’agit d’un brillant éloge de Margarita Kirillovna, comme sponsor, organisatrice  de la Société de philosophie religieuse à la mémoire de Vladimir Soloviov et de la revue de philosophie religieuse Pout’[La Voie]. (p. 358-359)

    – Suivent des documents sur l’activité philanthropique de Margarita Kirillovna.

    – Un chapitre est consacré au « Destin de Margarita Kirillovna Morozova après la révolution » (p. 363-366).

    Est publié un document du Narkompros de la République de Russie, adressé à « la citoyenne Morozova » le 17 août 1918, signé par Natalia Trotskaïa [épouse civile de Trotski], directrice de la Section des musées et de la protection de l’art et des antiquités, demandant à Margarita Morozova de remettre 10 tableaux et une sculpture à la Galerie Trétiakov.

    Margarita Kirillovna a vécu après la Révolution d’Octobre, jusqu’à sa mort,  dans un modeste appartement moscovite avec sa soeur Éléna.

    – Suivent des chapitres sur les enfants de Mikhaïl et de Margarita avec publication de lettres de différents points du monde.

    -Guéorgui (1892-1958) mort en Tchéquie;

    -Éléna (1895-1951) émigrée en France;

    -Mikhaïl (1897-1952) écrivain et spécialiste, entre autre, de Shakespeare, fils préféré de sa mère (sont publiés l’Autobiographie de Mikhaïl, p. 377-378, les souvenirs de sa troisième femme E.M. Bouromskaya, p. 381-386, et de Margarita Kirillovna, « Sur mon fils », p. 386-390).

    -Maria (1904-1964) émigrée aux États-Unis

    -Sont publiés, p. 393-394, des extraits des mémoires du philosophe Fiodor Stepun- Suit un « Compte général du capital et des papiers de valeur de Margarita Kirillovna Morozova et de ses enfants depuis 1906, 1912-1917 », p. 395-397

    CHAPITRE SUR IVAN ABRAMOVITCH MOROZOV (1871-1921)

     

    – Copie de son acte de naissance de 1871 :

    « Ioann. Parents – le bourgeois notable héréditaire Abram Abramovitch Morozov et sa femme légitime Varvara Alexéïevna, tous les deux de confession orthodoxe. Parrain et marraine – le bourgeois notable héréditaire, conseiller de manufacture et chevalier Alexeï Ivanovitch Khloudov et la marchande Pélaguéïa Iakovlevna Tchernychéva.

    Archiprêtre Bérézine. D. Skvortsov. P. Smirnov.

    Est né le 27 novembre, baptisé de 2 décembre ».

    – Sont publiés divers documents sur l’activité philanthropique d’Ivan Morozov qui n’apportent rien de nouveau (p. 398-400)

    – p. 400-408, extraits des textes de Boris Ternovets [que j’ai traduits précédemment]

    – Extrait du livre d’Igor Grabar Moïa jizn’ [Ma vie], p. 408-409 :

    « Les plus importants collectionneurs de Moscou étaient Sergueï Ivanovitch Chtchoukine et Ivan Abramovitch Morozov, mais le premier collectionnait exclusivement les oeuvres des Français les plus récents, tandis que le second collectionnait principalement les Français, n’achetant que rarement des Russes. En 1913, il ne les achetait même plus […]

    Ivan Morozov était un tout autre type de collectionneur. Comme tous les collectionneurs, il a commencé modestement, en achetant tout d’abord des choses « tranquilles » et ce n’est que progressivement qu’il est passé à des novateurs plus tranchés. Tout d’abord, il n’a acheté que des Russes, passant aux Français assez tard.

    Parmi les Russes, il aimait par-dessus tout Konstantine Korovine et Golovine qu’il a collectionné de façon exhaustive. À l’opposé de Chtchoukine, il achetait systématiquement, de manière planifiée les lacunes qui apparaissaient; c’est pourquoi sa collection ne saillait pas de façon inattendue de quelque côté, comme la collection chtchoukinienne, mais, en revanche, on n’y sentait pas un tempérament passionné comme dans cette dernière. Sa collection n’est pas bruyante, comme la chtchoukinienne, elle ne fait pas mourir de rire le public, ni s’indigner, mais ceux qui aiment et comprennent l’art se délectent et ici et dans cette dernière.

    Laquelle est la meilleure? Il n’est même pas possible de le dire. Dans les deux il y a des chefs-d’oeuvre. Mais peut-être qu’il y en a davantage chez Chtchoukine. La Collection Morozov, en comparaison, est une collection en sourdine. Et Ivan Abramovitch lui-même était un homme calme, en comparaison avec un Chtchoukine énergique, tonitruant et riant aux éclats. Il n’était pas du tout snob et, vers la fin, il collectionnait par besoin intime, sans souci d’ostentation, pas pour les autres, mais pour lui personnellement. Il a craint seulement que l’on ne l’éloignât de son hôtel particulier quand ce dernier se transforma en musée national et il fut indiciblement heureux quand eut lieu sa nomination comme vice-directeur du musée.

    J’ai demandé à Ivan Abramovitch d’entrer dans le Conseil de la Galerie Trétiakov. Il a refusé catégoriquement car il n’aimait pas les honneurs et ne se considérait pas comme utile à la Galerie ».

    1. Grabar’, Moïa jizn’. Avtobiografiya, Moscou-Léningrad, 1937, p. 244-246

    1. 409, M.A. Dodoliev, « Morozovy v Italii » [Les Morozov en Italie], in Morozovy i Moskva, Moscou, 1998, p. 256-257

    « Ses connaissances dans le domaine de la théorie […] firent d’Ivan Abramovitch Morozov un juge consultant irremplaçable dans le domaine de la peinture de chevalet […] Dès le 16 mars 1902, il fut élu membre du comité directeur de la Société moscovite des amateurs de l’art. Sa passion pour rechercher des tableaux le faisait souvent voyager à l’étranger. Sans aucun doute, sa connaissance de l’art italien de l’époque de la Renaissance l’aidait à trouver des critères objectifs pour découvrir de nouveaux artistes et évaluer les tableaux.

    Le recueil d’articles d’Ivan Morozov « Sur l’art en général et la poésie en particulier », publié à Pétersbourg en 1910, a démenti les représentations ignorantes de la Russie et de la culture russe comme “non originale et imitative“. » [Fake news : On sait, grâce à Natalia Sémionova que cet Ivan Morozov n’a rien à voir avec notre collectionneur]

    – Suit p. 409-410 un extrait de l’article nécrologique d’Abram Éfros

    – Extraits des mémoires du critique théâtral Youri Bakhrouchine (1896-1973), fils du célèbre collectionneur d’oeuvres théâtrales qui a donné son nom au célèbre Musée du théâtre Bakhrouchine à Moscou.

    « Parmi les représentants du capitalisme moscovite, mon père n’avait qu’un seul ami proche, Ivan Abramovitch Morozov. Il était impossible d’être indifférent à ce gros sybarite rose. Une constante bienveillance et bonhommie pénétraient de part en part ce brave homme indolent […] Lorsque j’étais enfant, j’aimais beaucoup Ivan Abramovitch Morozov. Il ne me faisait jamais aucun cadeau, il ne me gâtait pas, mais dans sa manière de parler avec moi il y avait toujours une certaine camaraderie, mais pas de paternalisme, ce que j’appréciais beaucoup. Il venait chez nous lors des dîners d’invitation,  et aussi tout simplement. Chaque fois, il examinait longuement la galerie de tableaux de mon père, faisait des remarques, se lançait dans des réflexions. Il était extraordinairement heureux que je fasse de la peinture et, chaque fois, s’intéressait à mes progrès.

    – Moi, aussi, d’ailleurs, j’ai fait de la peinture, se souvenait-il : lorsque je terminais mes étude à l’université de Heidelberg, je prenais, chaque minute libre, ma boîte de couleurs et allais peindre des études dans les montagnes. Ce sont mes meilleurs souvenirs. Mais pour devenir un vrai peintre, il faut beaucoup, beaucoup travailler, consacrer toute sa vie à la peinture. Autrement, rien ne réussit. Il y aura un sens seulement quand tu regarderas tout dans la vie avec des yeux de peintre et cela n’est pas donné à tout le monde. Eh bien, cela ne m’a pas été donné et je dois m’enthousiasmer pour le travaux des autres et ne pas travailler moi-même. En art, le plus terrible, c’est la médiocrité. L’absence de talent est meilleure – au moins, elle ne trompe pas.

    Et voilà qu’Ivan Abramovitch s’est rendu régulièrement à l’étranger et a acheté à Paris pour sa collection des toiles d’artistes français, concurrençant en cela l’autre Moscovite, Sergueï Ivanovitch Chtchoukine. En quelques années ces deux Moscovites ont transformé deux collections privées en resserre d’importance mondiale. Quand, à Paris, un touriste investigateur exprimait son mécontentement de voir que dans les musées de la capitale du monde les impressionnistes français étaient si mal représentés, il recevait cette réponse décontenancée :

    – Que voulez-vous? Les meilleurs travaux de ces peintres se trouvent à Moscou chez Chtchoukine et Morozov. Nous sommes même obligés d’y envoyer nos artistes qui veulent se spécialiser dans l’impressionnisme! […]

    Morozov aimait la vie et savait vivre. Ses tableaux ne l’ont pas transformé en chevalier avare[5], il ne renonçait ni à la fréquentation des théâtres, ni à celle des stations balnéaires, ni à celle de ses connaissances, ni à celle des restaurants. De ce point de vue, le restaurant « Yar » a joué un rôle décisif dans sa vie.

    Un jour, alors qu’il était au « Yar », Morozov qui n’était plus tout jeune fit la connaissance d’une petite choriste de restaurant. La jeune fille, très jolie et résolue, produisit une impression inattendue sur ce célibataire endurci qui en avait vu d’autres. Commença tout d’abord un léger flirt, ensuite la cour et après un roman. Morozov dissimula soigneusement cette liaison, mais chaque jour il sentait de façon de plus en plus aiguë l’importance de cette jeune femme dans sa vie. Il désirait se confier, épancher son âme auprès de quelqu’un. C’est mon père sur qui tomba le choix de Morozov, car il connaissait la liaison de nombreuses années de son ami, et n’est-il pas vrai qu’il n’y a point de feu sans fumée! Mon père fut présenté à la jeune femme Evdokiya Serguéïevna, alias Dossia, comme on l’appelait chez « Yar ». Des rencontres régulières commencèrent, Dossia plaisait chaque jour davantage à mon père – elle était modeste, ne cherchait pas à participer à des conversations sur des sujets où elle ne comprenait rien, elle était gaie et pleine de joie de vivre, il n’y avait en elle pas la moindre vulgarité.  Mon père en parla à ma mère et ils décidèrent de faire le bonheur  d’Ivan Abramovitch Morozov. Ma mère fit également la connaissance de Dossia; après l’approbation de ma mère, mon père commença à avoir de sérieuses conversations avec son ami et le persuada de formaliser sa relation et de donner son nom à Dossia. Morozov hésitait, non pas parce qu’il jugeait ce pas indigne de sa propre dignité, mais parce qu’il craignait de mettre Dossia dans une position pénible si soudain la société allait refuser de la recevoir dans son milieu et qu’ils deviennent des parias. Mon père n’était pas d’accord et confirma  ses paroles par des preuves, en lui indiquant Ivan Voukoulovitch Morozov, marié à la ballerine  Vorontsova, Mikhaïl Serguéïévitch Karzinkine qui avait choisi comme compagne de sa vie Yatchmiéniova dans ce même ballet, Alexandre Serguéïévitch Karzinkine, mari de la ballerine Adelina Juri – tous, ils ont vécu heureux et n’ont pas été l’objet d’ostracisme. Ivan Abramovitch, en suivant ce même chemin, mit en avant  le  troisième Karzinkine, Sergueï Serguéïévitch, qui avait une liaison de plusieurs années avec la ballerine Nékrassova. Mon père eut un contre-argument raisonnable en faisant remarquer que le cas de Sergueï Serguéïévitch était particulier, car il était le père d’une nombreuse famille[6] et sa liaison avait lieu du vivant de sa propre femme. Ivan Abramovitch mit alors en avant une dernière considération : qu’on le veuille ou non il y a une grande différence entre une artiste du ballet impérial et une choriste du « Yar »; on a l’habitude de considérer avec raison les choristes du « Yar » comme de créatures gentilles, mais perdues. Contre ce dernier argument, mon père employa un dernier moyen – le point de vue de ma mère. Tôt ou tard, mais un beau jour, Ivan Morozov capitula et ses noces eurent lieu sans bruit superflu dans une petite église moscovite, après quoi les jeunes gens partirent pour l’étranger.

    La moitié de l’affaire était faite, mais seulement la moitié – il restait encore le plus difficile, « lancer » Dossia dans le monde. Cette procédure se passa dans notre maison lors d’un dîner d’invitation spécial. La Moscou marchande mondaine accueillit la jeune Evdokiya Serguéïevna avec retenue, avec une méfiance manifeste, surveillant attentivement la façon dont elle mangeait, parlait et se tenait. Mais la jeune Morozova se tint si simplement, fit tout avec tant d’aisance, comme si toute sa vie elle n’avait eu commerce qu’avec une telle société. À la fin du repas, les coeurs les plus condescendants s’adoucirent et les jeunes gens reçurent plusieurs invitations. La bataille était gagnée. Et au bout de quelques années, Evdokiya Serguéïevna devint membre à part entière du grand monde moscovite et la seule chose qui lui resta attachée toute sa vie, c’est son nom de Dossia ».

    (You. A. Bakhrouchine, Vospominaniya [Mémoires], p. 280-284)

    Evdokiya Serguéïevna Morozova (née Kladovchtchkina, nom de scène Lozenbek) (1885-1951) est inhumée près de Paris. Sérov a fait son portrait en 1908, dont un critique a pu écrire : « C’est un vrai portrait, magnifique, mais, vraiment, aucune caricature n’aurait pu, selon moi, être plus méchant ». (p. 410)

    – Extrait des mémoires de N.A. Varentsov (p. 414) où il est dit qu’Ivan Morozov s’est suicidé à Berlin en s’ouvrant les veines dans sa baignoire [ Fake news caractérisée].

    – Chapitre sur le dernier fils de Varvara et Abram Morozov, Arséni (1873-1908). Est donné son acte de naissance, p. 415

    Arséni Abramovitch est surtout connu à cause de l’édification de son hôtel particulier 16 rue Vozdvijenka, qui se voulait une variante moscovite de la  Casa de las Conchas à Salamanque. Arséni voyagea en Espagne et au Portugal avec l’architecte, imprégné de mysticisme, Viktor Mazyrine, pour créer son hôtel particulier en un style éclectique mauresque-plateresque. (p. 415-417)

    Sont décrites les péripéties de la vie sentimentale d’Arséni qui reste un personnage énigmatique (p. 418-420)

    Après la Révolution d’Octobre, l’hôtel particulier d’Arséni Abramovitch Morozov fut envahi par les anarchistes, mais, à l’été 1918, ils sont chassés par la Tchéka. À partir de 1918, il fut occupé par le « Club de Moscou » et le théâtre du Prolietkoult. Il fut alors fréquenté par les écrivains, le monde artistique et intellectuel. En 1928, ce fut la résidence de l’ambassade japonaise, au début de la Seconde guerre mondiale, c’est le siège de l’ambassade anglaise, puis de l’ambassade indienne. À partir de 1959, ce fut la Maison de l’Amitié.

    – Extrait des mémoires de Margarita Kirillovna [que j’ai traduits précédemment]

    – Est décrit le contenus de l’immense bibliothèque d’Arséni Morozov (p. 421-423) qui touche tous les domaines de la pensée humaine.

    – Gleb Vassiliévitch Morozov (1886-), fils de Varvara Alexéïevna et de Vassili Sobolievski qui l’a reconnu, mais le nom de Morozov a été conservé.

    Série de documents officiels concernant les études de Gleb, son mariage. Émigra en 1924 en Allemagne.

    – Natalia Vassilievna Morozova-Popova (1887-1971), p. 433-444

    Différents documents sur ses études, ses problèmes avec la police au moment de la révolution de 1905, ainsi que dans les années 1930 dans la Russie soviétique.

    Sont publiés des souvenirs sur elle et son mari Popov,  la correspondance de son cousin Sergueï Khloudov dans les années 1950.

    – Chapitre sur les descendants de Natalia et Gleb Morozov, p. 444-450

    — Chapitre à la mémoire de Varvara Alexéïevna Morozova, p. 451-458

    – Article nécrologique :

    « Varvara Alexéïevna Morozova, par la volonté de Dieu, après une brève maladie, est paisiblement décédée, le 4 septembre <1917> à 9h. du matin, ce dont ses fils, sa fille et ses petits-fils, dans leur profond chagrin,  informent ses parents et connaissances. Les panikhides sont célébrées à 12h. et à 18h. Le jour de l’inhumation sera annoncé spécialement ». [Rousskiyé viédomosti (Les Nouvelles russes), 1917, N° 203, p. 1]

    Dans le même journal, sont décrites les funérailles (N° 206, p. 6)

    – Suit un chapitre sur le sort après la Révolution d’octobre des organisations fondées et subventionnées par Varvara Morozova (p. 455-456)

    – Est décrit comment la mémoire de son activité philanthropique est remise à l’honneur à partir de la chute de l’URSS.

    – En Annexe sont décrites les dépenses faites par Varvara Alexéïevna pour de nombreuses organisations de Moscou, de Tvier’ et pour différentes personnes (p. 459-468). Sont publiés ses comptes pour l’entretien de ses deux maisons (p. 468-476) et ses différents autres comptes (p. 476-485)

    [1]  Notons ici qu’elle vivra en concubinage avec  Vassili Sobolievski (1840-1913), le directeur du quotidien moscovite libéral Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles de Moscou]  dont elle eut un fils et une fille. Le fils, Gleb, est né en janvier 1886, c’est-à-dire trois ans après la mort d’Abram Morozov.

    [2]  Il s’agit du Portrait  de 1902

    [3]  Il s’agit de l’Exposition internationale d’art à Rome en 1911

    [4]  Le prince Sergueï Chtcherbatov (1874-1962), peintre et collectionneur,  auteur de mémoires sur la vie artistique russe au début du XXe siècle

    [5] Le Chevalier avare est une petite pièce dramatique de Pouchkine (1836) mise en musique par Rachmaninov (1904-1906)

    [6] Sergueï Serguéïévitch Karzinkine avait neuf enfants!

  • RÉSUMÉ DE : PIOTR DMITRIYÉVITCH BOBORYKINE, « KITAÏ-GOROD » [LE QUARTIER MOSCOVITE KITAÏ-GOROD], ROMAN, 1883, T. I (3 LIVRES, 422 PAGES), T. II (2 LIVRES, 282 PAGES)

    RÉSUMÉ DE : PIOTR DMITRIYÉVITCH BOBORYKIN, KITAÏ-GOROD [LE QUARTIER MOSCOVITE KITAÏ-GOROD], ROMAN, 1883, T. I (3 LIVRES, 422 PAGES), T. II (2 LIVRES, 282 PAGES)

     

    Piotr Boborykine (1836-1921) est un romancier aujourd’hui quelque peu oublié. Son roman sur Kitaï-gorod, ce quartier très ancien, toujours existant, du centre de Moscou, face à l’hôtel Métropole, est intéressant par son côté documentaire. Il s’agit d’un hymne à Moscou, la Moscou des marchands, à son mode de vie, à son rôle économique et social dans la seconde moitié du XIXe siècle, quand le capitalisme profita aux entrepreneurs de cette classe. Boborykine doit constater, lui qui est de noblesse provinciale, que le renouveau russe économique, politique, intellectuel, philanthropique, intellectuel, international est lié à cette classe qui supplante dans tous les domaines la couche aristocratique et noble de l’Empire russe. Ce constat précède celui que fera Tchekhov de façon exceptionnelle dans ses pièces à partir de 1888. Cela n’empêche pas Boborykine d’ironiser çà et là sur ces « bourgeois gentilshommes » dont le vernis ne couvre pas entièrement les origines roturières, de se gausser de l’architecture néo-byzantino-moscovite des nouveaux riches de la Russie.

    Son héros principal le noble désargenté Paltoussov, porte-parole de l’auteur, en voyant chez un riche marchand le luxe ambiant  et une table où surabonde caviar, poissons délicats fumés ou en gelée,  s’exclame : « Comme ils vivent, les ‘salauds’! » (t. I, p. 251). Il traite avec mépris, de « Madame Récamier marchande » la femme d’un autre riche commerçant (Ibidem, p. 254).

    Paltoussov voit la décadence de la noblesse russe face à montée de cette classe :

    « Est-ce qu’il y a à Moscou des ”vieilles ganaches” qui possèdent cinquante villages, entourés d’objets de prix ? Paltoussov ne croyait pas à cela. Il ne voyait alentour que dégringolade. Ceux qui se maintenaient, dissipaient un tiers, un cinquième de leurs revenus antérieurs. Comment pourraient-ils rivaliser avec ses amis hommes et femmes comme les marchands Niétovy ou les Stanitsyny et une dizaine de commerçants de la même eau? » (t. I, p. 371).

    Les 704 pages des cinq livres du roman décrivent la fascination de Paltoussov qu’exerce sur lui Moscou, la vieille capitale de l’Empire russe. Les événements racontés se déroulent pendant toute une année, ponctuée par les fêtes religieuses orthodoxes qui donnent tout le rythme de la société russe d’alors. Le roman commence au printemps, puis se succèdent l’automne en octobre, la Noël, la Sainte Tatiana (le 12/25 janvier), le Grand Carême de quarante jours qui mène vers Pâques, par quoi se clôt l’oeuvre.

    Paltoussov aime cette Moscou « ventrue » et « succulente »[t. I, p. 27] : « Il ressentait une beauté artistique dans ce ramassis asiatique et européen de bâtiments, de rues, d’impasses, de carrefours […] Ce qui parlait à son âme, c’était  le mouvement bruyant des valeurs commerciales marchandes, les chariots, les enseignes de boutiques, les entrepôts, les dépôts, l’agitation et la tension des lieux de négoce […] La horde tatare, Byzance  et l’ancienne Rous’ économe zieutaient là depuis chaque fissure » [t. I, p. 27].

    Il déteste Saint-Pétersbourg et ici apparaît la rivalité Moscou-Pétersbourg qui existe jusqu’à nos jours. Il affirme que dans la capitale septentrionale « tout est ligne – droite, extensible et anxiogène. De la pluie, du brouillard, une couleur jaune, sale, à travers des nuées et des nuages de plomb. On roule – c’est toujours les mêmes maisons, le même « prespekt ». Tout le monde a des hémorroïdes et des catarrhes » [Ibidem].

    Nous sommes, en particulier, intéressés par un des personnages principaux du roman, à savoir la « marchande » Anna Sérafimovna Stanitsyna qui est à la tête d’une fabrique  prospère;  Paltoussov admire cette femme, il en est même amoureux mais sans être payé de retour. Le prototype de ce personnage féminin est Varvara Alexéïevna Morozova, née Khloudova, la mère de Mikhaïl et d’Ivan Morozov. Il est  intéressant de confronter le portrait de cette femme peu ordinaire qu’a fait  sa bru, la femme de Mikhaïl, la célèbre Margarita Kirillovna, un demi-siècle plus tard

    Dans Kitaï-gorod, Anna Sérafimovna Stanitsyna est une femme d’affaires, symbole de la nouvelle Russie progressiste. Voici sa description physique : « On n’aurait pas donné à cette femme, à travers sa voilette […] plus de vingt trois ans. Elle en avait vingt sept. De haute taille, un buste magnifique, un cou ni gros ni maigre, une tête fine, intelligente – elle paraissait être une vraie dame. Elle était enveloppée d’un manteau de faille noire. Ce manteau permettait d’admirer la ligne de sa taille et se terminait en falbalas brodés. Ses manches larges, d’une coupe à la mode, également bordées de broderies et d’une crépine de petites pièces gaufrées en soie, ne laissaient passer à l’extérieur que ses doigts portant des gants gris clair. Un haut baroque brodé entourait son cou. De dessous le manteau apparaissait une lourde robe étroite, couleur sable, si haute que l’on pouvait voir le pied dans des souliers à boucles et des bas colorés de soie. Sur son front et ses yeux profondément  enfoncés s’étalait l’ombre des bords d’un large chapeau ”à la Rubens” portant une plume bien fournie couleur grenat noir.

    Il y avait chez cette « patronne », d’après son costume, beaucoup de pittoresque européen. Mais l’ovale du visage, sa prestance, quelque chose d’insaisissable dans les mouvements, parlait d’une Rous’ de souche, de ce sol où elle avait grandie et s’était épanouie. On n’aurait su l’appeler une beauté, mais tout le monde se retournait sur elle » [t. I, p. 75-76].

    Plus loin dans le roman, nous rencontrons Paltoussov qui  la contemple avec son binocle dans une loge de théâtre. Elle est habillée selon la dernière mode, a des mains magnifiques : « Une femme très racée! Il ne trouvera pas une femme aussi attirante dans les salons des commerçants »[t. II, p. 56]. « Elle mène excellemment ses affaires, elle a organisé une école dans sa fabrique…Que désirer de plus?… Il n’y a pas chez elle de volonté de se glisser dans la noblesse, elle n’est pas attirée par les titres » [t. II, p. 56].

    Bien que Paltoussov soit fortement épris d’elle, la distance de classe reste un obstacle à la réalisation de sa passion; il peut se laisser aller à penser : « C’est une ”bonne femme à poigne” »[koulak-baba, t. II, p. 203]…

    La fabrique d’Anna Sérafimovna vaut des millions. Dans le roman, elle s’oppose violemment à son mari et lui reproche ses dépenses (en particulier avec des maîtresses), qui peuvent ruiner leur affaire. Elle lui déclare : « Maintenant cela m’est égal de savoir quelles sont vos maîtresses. Je ne suis pas votre femme et ne le serai pas. Vous êtes donc libre. Mais je ne veux pas seulement que vous me déshonoriez, moi et mes enfants. Je ne vous permettrai pas des les ruiner. – De quoi s’agit-il? – demande Stanitsyne impatiemment et cette fois craintivement. – Je suis venue vous dire ceci : veillez vous éloigner des affaires. Donnez-nous une pleine procuration. – Il me semble que vous n’avez rien à craindre de moi! – Dans ma fabrique règne l’ordre. Mais vous me privez de tout crédit » [t. I, p. 86]. Il finit par lui donner cette procuration.

    Certes, le personnage du mari ne correspond pas forcément au père des Morozov, mais il concentre des traits distinctifs de cette nouvelle bourgeoisie marchande multimillionnaire, parlant le français, recevant la haute société internationale, collectionnant les maîtresses.

    Parmi les différents types de marchands décrits par le romancier, il y a un partenaire d’Anna Sérafimovna, le célibataire Iermil Fomitch Bezroukavkine qui vit à la manière européenne avec valet de chambre et domestique, qui lit la littérature, en particulier la défendue, va régulièrement au théâtre. Sa maison a été arrangée par un peintre : « Dès l’entrée, des fresques sur les murs et le plafond montraient que le maître de maison ne souhaitait pas se contenter d’une antichambre ordinaire de noble ou de marchand. Anna Sérafimovna connaissait la garniture des pièces suivantes, de la bibliothèque, de la salle à manger, des deux salons, d’une chambre dans le goût gothique et d’un oratoire. Elle s’y connaissait peu dans les oeuvres d’art. Les tableaux, les bustes, les vases la laissaient indifférente. Et elle ne cachait pas son « béotisme ». Son mari n’achetait pas de tableaux. Son argent était dépensé dans les bamboches, l’ostentation, les femmes et les cartes […] Dans le second petit salon de Iermil Fomitch était accroché un tableau – une tête de femme. Anna Sérafimovna s’arrêtait toujours devant elle, la regardait et souriait. Il lui semblait que ce portrait ressemblait à sa Maria. Elle veut commander pour le Nouvel An le portrait de sa fille. Elle ne marchandera pas le prix. Elle fera venir de Pétersbourg Konstantine Makovski. » [t. I p. 109]

    Ce qui attire Iermil Fomitch chez Anna Sérafimovna, c’est non seulement sa prestance, mais aussi sa nature de femme d’affaires et son aspect « ardent », la façon de se tenir. Avec elle, on pouvait faire le tour des ”questions”. Elle aimait lire les livres sérieux; on lui indiquait un article, elle va le lire immanquablement, elle l’écoutait avec respect, disputait peu et si elle n’était pas d’accord sur quelque chose, elle répliquait avec intelligence » [t. I, p. 113].

    Chez un autre marchand, tout l’agencement du cabinet est effectué par des artistes d’Allemagne ou de France : « Le propriétaire ne peut regarder nulle part ailleurs, ne peut s’appuyer sur rien d’autre, s’asseoir sur quoi que ce soit, sans sentir que cette pièce et toute la maison est, à sa façon, un musée du rococo moscovite-byzantin » [t. I, p. 152]. Il y a évidemment dans ce lieu des tableaux aux murs, mais ce marchand n’est pas un collectionneur. Il reçoit « des personnes de tous âges, des militaires, des maréchaux de la noblesse, des écrivains, des pianistes, des peintres, des professeurs, de grands hommes pleins d’intelligence »  [t. I, p. 232].

    Le romancier parle aussi du rêve de beaucoup de ces personnalités de la classe marchande d’accéder à la noblesse héréditaire, de recevoir l’ordre de Saint-Stanislas de 1ère classe, puis celui de Sainte-Anne, qui y sont attachées [t. I, p.229].

    (Margarita Kirillovna Morozova dit dans ses mémoires que son mari, Mikhaïl Abramovitch, faisait tout pour mériter d’être anobli.)

    Une princesse, cousine de Paltoussov, lui déclare : « Tous vos commerçants ne pensent qu’à recevoir un grade… ou une petite croix…Leur rêve – obtenir la noblesse…C’est comme ça* ».

    À quoi Paltoussov répond : » – Sans influence économique, il n’y a pas d’avenir pour nous. – Pour qui? – Pour nous…Pour les gens de notre extraction…si nous possédons éducation, intelligence, race, il nous faut finalement escompter tout cela… et ne pas attendre que messieurs les commerçants nous mangent – et au-delà.

    Le visage de la princesse devint encore plus sérieux.

    Il y a du vrai*… dans ce que vous dites » [t. I, p. 379]

    Le dialogue de la princesse et de son cousin Paltoussov se termine par cette phrase de ce dernier : « Il y a une seule chose qui puisse nous sauver – c’est apprendre auprès des marchands et prendre leur place » [Ibidem, p. 380]. Plus loin, le héros affirme : « J’étudie la société russe, cousine, ses couches nouvelles… Je me considère comme un pionnier » [Ibidem, p. 383].

    Ces marchands sont pour la plupart des vieux-croyants qui se signent avec deux doigts[1], refusant le signe de croix avec trois doigts qui avait été introduit dans la réforme du XVIIe siècle[2]. « leurs fils séjournent à Nice, à Paris, à Trouville, font bombance avec les derniers princes, appâtent divers principicules déclassés. leurs femmes ne font leurs achats que chez Worth. Et chez eux, ce sont des tableaux, de vrais musées, des villas. Chopin et Schumann, Tchaïkovski et Rubinstein, – tout cela, c’est leur menu habituel. Il est impossible de rivaliser avec eux. Il suffit de se trouver ne serait-ce que dans un grand bal de marchand. C’est allé jusqu’à ce que, non seulement ils font venir de Pétersbourg des choeurs de musiciens pour une seule soirée, mais ils font venir aussi de brillants officiers, des gardes, des cavaliers, presqu’en escadrons entiers, pour la mazurka et le cotillon. Et ceux-là viennent, dansent et boivent du champagne qui coule à flot dans les buffets de dix à six heures du matin » [t. I, p. 377-378].

    [1] Voir à la Galerie Trétiakov le célèbre tableau de Sourikov La boyarine Morozova, représentant cette aristocrate, militante et martyre de la vieille foi, brandissant ces deux doigts; il n’y a aucune filiation entre les boyars Morozov du XVIIe siècle et les Morozov de la classe marchande moscovite, seulement une homonymie.

    [2]  Les « deux doigts » signifiaient la nature divine et humaine du Christ, les trois doigts – la Trinité.

  • RÉSUMÉ DU ROMAN DE MIKHAÏL YOURIEV [Mikhaïl Morozov], V POTIOMKAKH [DANS LES TÉNÈBRES], MOSCOU, VENDU AU MAGASIN DE NOVOYÉ VRÉMIA, SS.D. [1895]

    RÉSUMÉ DU ROMAN DE MIKHAÏL YOURIEV [Mikhaïl Morozov], V POTIOMKAKH [DANS LES TÉNÈBRES], MOSCOU, VENDU AU MAGASIN DE NOVOYÉ VRÉMIA, SS.D. [1895]

     

    PREMIÈRE PARTIE

     

    CHAPITRE I

    I – Une salle d’anatomie avec une douzaine d’étudiants dont le héros du roman Sacha Siniéroukine  [= Main Bleue], riche héritier de marchands, vivant seul à l’hôtel « Dresde », observant  de façon ennuyée et le professeur d’anatomie et les étudiants, plutôt pauvres, qui doivent payer pour avoir des cours. Sacha propose de payer pour tous. Refus du chef des étudiants, puis acceptation, à condition que, plus tard, les sommes prêtées soient versées à une Société d’aide aux étudiants dans le besoin. Un autre étudiant riche marchand, connaissance de Sacha, Roubakine, a aussi donné de l’argent.

    II – Sacha se rend  dans l’hôtel particulier de Roubakine. Il admire l’architecture, l’ameublement sculpté, les peintures à l’huile sur les murs. Tout cela lui fait envie. On apprend que Sacha Siniéroukine a suivi des cours de peinture avec Roubakine. Ce dernier veut le marier. Il lui présente sa femme.

    III – C’est une certaine  Karmina (on n’apprend d’abord que ce nom de famille) qui est l’objet des désirs et des rêves du jeune étudiant Sacha (qui doit avoir 18-20 ans); il souffre d’être seul et de pas être aimé. Il rend visite à un ami, Kataline, qui essaie de le dissuader de son choix, mais rien n’y fait. Il veut Karmina.

     

    CHAPITRE II

     

    I – Un établissement avec des personnages connus de tout Moscou, un baron, un homme ivre – il s’agit en fait d’une maison de passe avec des cabinets pour favoriser les amours illicites avec des femmes de petite vertu. Apparaît l’ami de Sacha, Roubakine, accompagné d’une femme voilée qu’il entraîne dans une chambre pour consommer. Description érotique de leurs ébats. La plupart des présents, sauf Sacha, reconnaissent en cette femme – Karmina.

    II – On est dans la chambre de Karmina dont on apprend le prénom – Éléna. Elle est encore sous l’emprise de ses amours illicites avec Roubakine (on croit comprendre qu’il l’a déflorée) et en accuse sa mère laquelle a un amant et qu’elle déteste. Cette mère reçoit une lettre de Roubakine qui doit venir chez elle avec Sacha Siniéroukine, jeune homme riche qui est amoureux d’Éléna [= Karmina!].

    III – Scène entre Sacha et Éléna laissés seuls. Sacha est présenté comme un puceau timide qui n’ose pas faire ou dire des choses déplacées et est tout étonné des questions quelque peu indiscrètes que lui pose Éléna sur les amies qu’il a ou a dû avoir…

    CHAPITRE III

    I – Scène dans le comptoir d’un marchand de coton avec lequel Roubakine mène de dures négociations. Il ne regrette pas d’avoir déshonoré Éléna Karmina.

    II – Roubakine va voir son frère aîné, marchand riche comme lui, mais qui vit chichement, sans ostentation. Roubakine déteste ce qu’il considère comme de l’avarice, mais il finit par l’envier, sans vouloir le suivre dans ce mode de vie, car il constate que son frère ne dépense pas beaucoup et deviendra encore plus riche que lui. Ce frère pense à la Russie pauvre et au bas niveau intellectuel de ce pays. Il veut rendre au peuple ce qu’il a gagné. D’autre part, il a appris ce que Roubakine, son frère, avait fait avec Karmina. Fureur de Roubakine, mais aussi sentiment de honte.

    III – Le salon de la femme légitime de Roubakine. Arrive ce dernier ainsi que Serjenka Kaptsov, son ami et celui de Sacha.  Ce Serjenka Kaptsov était dans la maison de passe quand Roubakine est entré avec Éléna Karmina voilée qu’il a reconnue. Il provoque Roubakine en duel pour cette action honteuse, mais celui-ci pense sortir de ce mauvais pas, en affirmant que Sacha Siniéroukine allait épouser Éléna Karmina.

    DEUXIÈME PARTIE

     

    CHAPITRE I

     

    I – Sacha se trouve chez la mère d’Éléna qui s’enquiert de la fortune du jeune homme et qui s’arrange pour lui offrir sa fille; elle les laisse seuls, descriptions des baisers ardents  (Éléna mène le jeu, ce qui étonne l’encore pudique Sacha)…

    II – Sacha est chez sa tante qui a été sa tutrice après la mort de ses parents. Elle ne veut rien entendre du mariage avec la famille de Karmina qui est d’origine polonaise et pauvre.

    III – Roubakine emmène Sacha chez sa femme qui, elle aussi, déconseille à Sacha d’épouser Éléna Karmina.

    CHAPITRE II

     

    I – Scène au restaurant « Yar » avec choristes, danseuses, filles faciles. Sacha s’étonne de la frivolité cynique de Roubakine, qui est marié. Il boit beaucoup de champagne et se laisse aller finalement à peloter une certaine Mania.

    II – Description des choeurs, des danses au « Yar ».

    III – Sacha raccompagne la « choriste »  dont on apprend qu’elle a 16 ans. Il fait tout pour coucher avec elle, mais elle se refuse à lui.

    CHAPITRE III

     

    I – Venue d’une ancienne bonne qui lui dit qu’Éléna Karmina n’est plus vierge.

    II – Sacha raconte à Éléna ce que lui a dit la bonne. Scène mélodramatique de fureur d’Éléna qui joue l’indignée, veut chasser Sacha etc. Finalement, il lui demande pardon à genoux et tous les deux décident de se marier discrètement dans une petite église de village.

    III – Après le mariage religieux, Éléna et Sacha se retrouvent dans un wagon les emmenant à Pétersbourg. Sacha veut consommer, mais Éléna s’y refuse prétextant la fatigue. Finalement, elle lui annonce qu’elle l’a trompé, mais ne dit pas avec qui. Sacha la gifle violemment et décide de divorcer.

    TROISIÈME PARTIE

     

    CHAPITRE I

    I – Un rédacteur de journal propose à Sacha de financer cette publication qui reflètera les idées progressistes des années 1860 ayant comme priorité l’éducation du peuple.

    II – Sacha se retrouve chez son avocat, Zvantsev, qui s’occupe de son divorce. Il devra payer des dédommagements plus élevés que prévus car il a donné des coups à sa femme L’avocat Zvantsev vit dans un beau quartier de Moscou le Champ des  vierges (Diévitchié polié) dans une maison à colonnes. L’ameublement de son cabinet est en acajou. Près avoir réglé les frais du divorce de Sacha, l’avocat change brusquement de sujet. Il fait l’éloge de la nouvelle vague que l’on va appeler celle des « décadents », puis des symbolistes, contre le progressisme des années 1860. Il cite comme référence le roman de Mérejkovski Le Réprouvé [Otverjennyï; il s’agit de la première version du roman  de l’écrivain, connu sous le nom de Julien l’Apostat] :

    « À propos, vous ne lisez pas dans Le Messager du Nord [Siévierny viestnik] le roman de Mérejkovski Le Réprouvé?

    Sacha dit qu’il y avait jeté un coup d’oeil attentif.

    – Ce n’est pas un coup d’oeil attentif qu’il faut jeter à ce roman, l’interrompit Zvantsev – mais l’étudier. Voilà où est la vraie beauté. C’est seulement là où il n’y a pas de tendance sociopolitique qu’est le vrai art, c’est là qu’est le vrai et honnête culte qu’on doit à l’art. Et maintenant, nous avons des Korolenko – j’ai lu il y a peu son Année de la faim [Il s’agit d’un essai réaliste et engagé de l’écrivain ukrainien de langue russe Korolenko sur la famine dans la région de Novgorod au début des années 1890]- c’est quelque chose d’horrible que cela.

    – Et est-ce que les romans de Boborykine ne vous plaisent pas non plus? –  fit remarquer timidement Sacha.

    – Est-ce que c’est de l’art cela? – dit l’avocat, c’est de la production d’usine. Dites-moi : en quoi suis-je intéressé de savoir que quelque part une manufacture de Kaliazine [ville dans la région de Tvier’] a produit des toises d’indienne? En fait, je me fiche de savoir que Monsieur Boborykine a publié tant et tant de feuilles de ses oeuvres. Tout cela, c’est de l’indienne, de la moleskine et pas des oeuvres d’art!

    Puis il se mit à agonir plusieurs fois la jeune littérature, faisant remarquer que tous nos libéraux s’imaginent être des écrevisses dans des bas-fonds où ils restent en remuant leurs moustaches, tandis que l’eau de la vie sociale s’est éloignée loin d’eux, en faisant bouillonner Le Nouvelles russes [quotidien progressiste moscovite qui était dirigé depuis 1882 par Vassili Sobolievski, le compagnon de la mère de l’auteur, Varvara Alexéïevna Morozova, qui finançait la publication] et en ridiculisant l’imbécile Nouvelle parole [Novoïé slovo, revue mensuelle littéraire, scientifique et politique, 1893-1897]. Puis, on ne sait pourquoi il revint à Baudelaire, se mit à raconter que l’on allait bientôt ériger un monument à Baudelaire, se mit à réciter des poésies de Baudelaire, puis il s’embrouilla sur un mot et se tut; sans d’ailleurs se troubler le moins du monde, mais il appuya sur un bouton, ouvrit un tiroir secret de son bureau, sortit un petit livre à la reliure sombre – c’était l’édition belge des poésies de Baudelaire – et il se mit à lire je ne sais quelle poésie sur les formes des seins de femmes.

    Il récitait en laissant traîner les mots, les yeux mi-clos et en bougeant les narines comme s’il mangeait quelque chose de très doux et de très succulent. »

    III – Apparaît chez l’avocat la femme de Roubakine qui fait comprendre à Sacha qu’il lui plaît et qui l’invite à venir la voir.

    CHAPITRE II

    I – Description de la rédaction du journal Novaya rietch [La Nouvelle parole] que Sacha doit acheter.

    II- Sur les moeurs relâchées des intellectuels qui se disent progressistes. Petite note antisémite sur un journaliste  du journal, qualifié de « petit  juif ». Sacha décide de ne pas financer le journal.

    III –  Scène avec une jeune fille pauvre, Katia, qui a été entretenue dans la famille de Sacha. Elle est pratiquante et essaie d’entraîner Sacha dans la sphère chrétienne.

    CHAPITRE III

    I – Visite de Sacha à la Société de Charité de Katia avec la volonté de faire un don important. N’est pas convaincu par la société bigote qu’il observe. Description à la Leskov [Voir la nouvelle de Leskov Les conteurs de minuit, 1891, traduit en français à L’Âge d’Homme]

    II – Comme on lui a dit, qu’on lui donnerait un ordre prestigieux pour le don important d’argent qu’il ferait, il décide  de ne pas faire ce don. Il se rend chez la femme de Roubakine qui le reçoit en négligé : scène torride avec le puceau enfin dépucelé. La femme lui dit qu’elle ne vit plus sexuellement depuis deux ans avec Roubakine, qu’il faut cacher leurs amours afin de ne pas provoquer de scandale.

    III – Tout émoustillé par ses premiers ébats amoureux, Sacha assiste à une thèse de doctorat et décide de reprendre ses études à l’université.

    CHAPITRE IV

     

    Les trois derniers sous-chapitres décrivent la nouvelle vie de Sacha, enfin libéré de ses inhibitions. Il rencontre Éléna qui est devenue une cocotte et qui lui apprend que celui qui l’a déshonorée est son ami Roubakine. Cela n’a aucun effet sur Sacha. Il n’éprouve aucun sentiment ni de haine ni de sympathie :

    « Maintenant je suis libre, je suis aimé par Nadiejda Alexéïevna [La femme de son ami Roubakine], je ferai encore la cour à Anna Pétrovna [une fille du restaurant « Yar »], si elle n’épouse pas son prince. Et dans le corps de ballet je me choisirai n’importe quelle fille, je l’applaudirai et lui offrirai des fleurs. Pendant la journée, je m’occuperai de mes affaires, mon argent me rapportera quinze pour cent, tous les youpins seront obligés de fermer leurs maisons de prêt personnelles de la société dont je serai le directeur et cet argent fonctionnera partout. Les pauvres apporteront leurs manteaux usés, leurs vieux objets en argent, les revêtements des icônes, les cochers apporteront au printemps leurs traîneaux et en été leurs fiacres et l’argent coulera à flot. Et avec de l’argent on peut tout acheter à Moscou […] ”Il faut gagner à tout prix de l’argent” – pensa Sacha, et alors on te respectera. Il est vrai que le vieux professeur qu’il a écouté hier se détournera peut-être de lui plein de tristesse, peut-être que plusieurs jeunes adresseront à Sacha des paroles pleines de mépris, que le vieux marchand, ancien compagnon du père de Sacha, secouera tristement la tête – et alors? Ce n’est pas avec eux que Sacha allait vivre. Sacha ne connaîtra pas non plus jamais de hautes joies et de pures voluptés, – mais on peut avoir du bon temps sans elles – et Sacha secoua sa tête et se mit à tapoter les bras du fauteuil. Il était très heureux de la vie qui était devant lui. » (p. 159-160)

    Maintenant s’ouvre une vie active, il veut mener ses études à bien. Il a une maîtresse. Peut-être trouvera-t-il une femme légitime, mais cela ne l’empêchera pas d’avoir à l’occasion des maîtresses…

     

    ———————–

    COMMENTAIRE :

    Le roman Dans les ténèbres est un récit en grande partie autobiographique. Il s’agit sans aucun doute d’une variante personnelle du roman de Boborykine Kitaï-gorod; Youriev/Morozov règle  d’ailleurs ses comptes avec Boborykine dans le dialogue , cité plus haut, avec l’avocat du héros, dialogue  qui porte sur la situation de la littérature et de l’art en général  en ce milieu des années 1890  qui ont vu paraître un texte fondateur de ce qui va devenir le symbolisme russe, en réaction à l’art engagé socio-politique qui règne en Russie depuis les années 1860, à savoir, en 1892, l’essai de Dmitri Mérejkovski  Des causes de la décadence et des nouvelles tendances de la littérature russe contemporaine.

    Malgré cela, comme dans Kitaï-gorod de Boborykine, le roman Dans les ténèbres se complaît à la description des moeurs de la classe marchande moscovite, « avec [chez Youriev/Morozov] un particulier plaisir à décrire des scènes de débauches et de ‘dévergondages’, d’adultères et autres choses semblables » [V.M. Bokova dans l’article « Morozov Mikhaïl Abramovitch », du Dictionnaire biographique des écrivaines russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 134]

    Dans les ténèbres est un « Bildungsroman », un roman d’éducation, avec l’accent mis sur l’éducation sentimentale et sexuelle d’un jeune marchand très riche, encore adolescent, ayant perdu ses parents et livré à lui-même. C’est la description du passage de l’innocence amoureuse romantique du héros à une sexualité libérée. C’est l’occasion pour Youriev/Morozov de peindre sévèrement plusieurs mondes auxquels il est confronté : l’université, les riches maisons des marchands, les rédactions de journaux, l’immoralité des milieux privilégiés, les milieux chrétiens orthodoxes bigots, les nouvelles tendances littéraires « décadentes-symbolistes »… L’auteur ne voit partout qu’hypocrisie.

    La fin du roman est assez cynique puisqu’elle prône l’immoralité amorale comme suprême accomplissement d’une vie « réussie ». Écoeuré par l’absence de « lumière intellectuelle et morale » des différents milieux auxquels le jeune héros est confronté (les relations amoureuses, l’activité scientifique et éditoriale, les « petites affaires », la religion et la philanthropie), le héros décide que sa voie de marchand est de faire de l’argent et de profiter de la vie.

    Dans les ténèbres fut condamné en 1895 par le ministre de l’intérieur de l’époque, Ivan Dournovo, pour description de « toute une série de scènes vulgaires, pleines d’un cynisme révoltant » [cité dans L.M. Dobrovolski, Les livres interdits en Russie, Moscou, 1962, p. 200] et les exemplaires existants furent détruits.

    La grande littérature russe du XIXe siècle, celles des Tourguéniev, Dostoïevski, Gontcharov, Tolstoï, Leskov, Tchekhov, ne donne aucune place aux descriptions physiologiques érotiques (La nouvelle de Leskov La Lady Macbeth de Mtsensk en 1865, qui  a une forte connotation érotique mais sans description des ébats amoureux, comme chez Youriev/Morozov, est un hapax dans l’oeuvre même de Leskov). II existe cependant une littérature « pornographique » clandestine dont le niveau littéraire la fait plutôt ranger dans la « littérature de gare ». Ce qui est le cas, selon moi du roman, du roman  de Youriev/Morozov Dans les ténèbres, malgré les prétentions de l’auteur.

    À propos de Mikhaïl Abramovitch Morozov, V.M. Bokova écrit : « À Moscou on connaissait  le ”roi de l’indienne” (selon l’appellation du peintre Pérépliotchikov) comme un homme colérique, s’engouant facilement, voire écervelé (était célèbre sa perte de millions au jeu de cartes en une nuit au Club anglais), gastronome, hôte hospitalier » [« Morozov Mikhaïl Abramovitch », Dictionnaire biographique des écrivaines russes entre 1800 et 1917, Moscou, t. 4, p. 133]

     

  • Résumé du livre de Mikhaïl Youriev [Mikhaîl Abramovitch Morozov] « Mes lettres », 1895

    Mikhaïl Youriev

    Moï pis’ma (4-vo dékabriya 1893-15 mai 1894) [Mes Lettres (4 décembre 1893-15 mai 1894)], Moscou, Grossman et Knebel, 1895

    Un exergue au début du livre :

    « La punition la plus forte pour un livre, c’est de ne pas être lu »

    Herzen

    – p. III :

    « La plus grande partie de mes lettres a été déjà publiée dans des éditions périodiques. Elles ont paru dans Les Nouvelles du jour [Novosti dnia] et Le Messager du Nord [Siévernyï viestnik]. Certaines sont inédites ».

    1. You., 30 septembre 1894

    – Dans « En guise de préface », p. V, il rappelle que ses premiers livres historiques ont fait l’objet d’une critique cuisante, en particulier de la part d’un feuilletoniste qui a mis tous ses efforts pour montrer la bêtise de Youriev. Ce dernier tente à son tour de montrer l’ignorance de ses détracteurs.

    « C’est un trait frappant de la vie russe que l’absence de la moindre obligation morale à l’égard des autres » (p. IX)

    Il présente se Lettres comme une oeuvre d’écrivain et demande que si on le vilipende, cela doit être fait en le jugeant comme tel et non en tant que personne. (p. IX)

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    LETTRE PREMIÈRE

    De Berlin 4(16) décembre 1893

    – Deuxième séjour, après deux ans, dans la capitale allemande – rien de nouveau :

    « Les mêmes Vauthier, Knebel, Hoffmann, le sec Gallé, Böcklin, pittoresque et vif comme une indienne bon marché, les mêmes magnifiques dessins, les mêmes coloris roux-lilas des corps nus, les mêmes Vénus avec Tannhäuser dans les mêmes poses séductrices selon l’opinion des Allemands, le même craquement froid des tableaux de triomphes avec le vieux Guillaume dans sa calèche, menée par des chevaux blancs, les mêmes fonderies avec du plomb en fusion et les visages rouges des ouvriers, et puis – la guerre, la guerre, la guerre, où les Allemands sont vainqueurs tandis que les Français prennent la fuite » (p.2-3)

    – Visite de l’Arsenal qui n’offre aucun intérêt en  tant que tel mais Youriev fait l’éloge de l’arrangement artistique avec des vases Louis XVI, des mosaïques en marbre, des fresques murales de l’École de Düsseldorf.

    – Au théâtre il écoute la Duse, fait une longue description, plutôt critique, du jeu de l’actrice dans la pièce de Sudermann Casa Paterna.

    LETTRE DEUXIÈME

    Berlin, 6/18 décembre

    – Visite de l’Aquarium berlinois, réflexions sur le darwinisme, la zoologie, la malacologie etc.

    – Visite les musées et une galerie privée – réflexions générales :

    « Dans les musées tout est toujours à la même place qu’il y a deux ans : les marbres de Pergame, que Vladimir Stassov a, je ne sais pourquoi, appelés le rococo  de l’art grec, la pauvre collection du Moyen-Âge allemand et la superbe collection de tableaux de l’école italienne ».

    LETTRE TROISIÈME

    7 (19) décembre

    Berlin est devenue une capitale européenne et a quitté son côté patriarcal (p. 7-12) :

    « Du vieux Berlin provincial il ne reste rien, sauf ses Panoptikums, le Kursaal qui vit ses derniers jours ».(p. 14)

    Description de la vie intellectuelle, théâtrale et mondaine.

    Assiste à une séance du Reichstag

    LETTRE QUATRIÈME

    Paris 12 (24) décembre

    « Je connais Paris mieux que Berlin, c’est pourquoi je pense en parler plus librement. À Paris je cesse d’être un touriste, je deviens tout simplement un être humain. C’est pourquoi je l’aime ». (p. 15)

    Mais cette fois-ci il ne trouve rien de nouveau dans la capitale française :

     » Gil Blas est devenu chaste, le ‘Théâtre Libre’ d’Antoine veut monter une pantomime avec musique. Sarah Bernhardt ne brille plus de ses yeux humides, mais prononce rapidement ses phrases d’oiseau en plusieurs cadences avec élévation de la voix à la fin, regardant mollement les jeunes gens vêtus de surtouts, de linge défraîchi et de cravates blanches : ce ne sont qu’eux qui remplissent son théâtre; les cercles à la mode ne connaissent pas aujourd’hui leur ancienne favorite. Elle monte maintenant les vieilles pièces de son répertoire – Phèdre et La Dame aux camélias. Paris sourit avec regrets ». (p. 15-16)

    Youriev parle du théâtre « Odéon », du « Chat Noir », d’une vente d’objets ayant appartenus à Guy de Maupassant, de la mode Worth et Doucet.

    Il voit au théâtre Les Rois de Lemaître (avec Guitry et Sarah Bernhardt – un échec), Madame Sans-Gêne (avec Réjane) de Sardou, La Walkyrie de Wagner au Grand-Opéra, Antigone au Théâtre Français, Napoléon à la Porte Saint Martin. Toutes ces pièces sont décrites.

    LETTRE CINQUIÈME

    Turin, 13 (25) décembre

    Récit détaillé de la pièce Antigone donnée à Paris avec Mounet-Sully en Créon, la musique de Saint-Saëns.

    Critique la façon dont les Français représentent la Grèce.

    LETTRE SIXIÈME

    Rome, 16 (28) décembre

    Insiste sur le fait que tout se renouvelle dans les villes et que l’ancien disparaît (donne l’exemple de l’Alsace et de la Lorraine qui auparavant refusaient tout ce qui est allemand).

    Cette nouvelle Rome est partagée entre le Pape et le Roi.

    Assiste à  l’opéra de Leoncavallo I Medici.

    LETTRE SEPTIÈME

    Rome, 19 (31) décembre

    Description de Rome.

    Tableau coloré et très critique de la société romaine sous tous ses aspects :

    « Rome est une ville malsaine » (p. 37)

    LETTRE HUITIÈME

    Rome, 21 décembre (2 janvier)

    Il ne peut rien dire sur l’ancienne Rome :

    « J’ai étudié huit ans le monde artistique dans un lycée classique, j’ai écouté pendant quatre ans des cours sur ce sujet à l’université, j’ai lu beaucoup de livres intelligents et bêtes, ai parlé et discuté avec de grands savants et parfois avec des étudiants débutants. Je me souviens être resté avec un Privat-Dozent de Heidelberg dans la taverne du « Cheval d’argent » jusqu’à tard dans la nuit et nous disputions de Tacite. Lui, démontrait que Tacite était un républicain tandis que moi, je disais qu’il aimait tout simplement la liberté et me référais à un passage de l’Agricola où Tacite considère comme un État idéal celui qui réunit la monarchie et la liberté ». (p. 38)

    Il finit par parler de l’ancienne Rome et discute de la réalité des ruines qui ne sont pas toutes aussi anciennes qu’il est dit:

    « Tout de même le Colisée est une oeuvre d’art, précisément parce que chaque arc, chaque colonne, chaque banc se trouvent les uns par rapport aux autres  dans une stricte proportion géométrique « . (p. 41)

    Discute tout le temps sur les thèses admises et propose les siennes.

    LETTRE NEUVIÈME,

    Rome 22 décembre 1893 (3 janvier 1894)

    – Description des églises catholiques de Rome depuis Saint-Pierre jusqu’à l’abbaye des Tre Fontane où l’apôtre Paul fut décapité.

    – Sur les catacombes :

    « Près de la tombe de sainte Cécile, se trouve des représentations byzantines du VIIe et VIIIe siècles. J’ai surtout été touché par l’image acheïropoiète du Sauveur qui est peint aux pieds de Sainte Cécile. C’est une représentation tout à fait russe, c’est tout à fait notre icône de l’école pré-Stroganov ». (p. 47)

    – À propos d’une représentation de l’histoire de Jonas, Youriev-Morozov fait des remarques sur la façon de montrer le mouvement dans la peinture :

     » Il est évident qu’à diverses époques divers peuples ont essayé d’utiliser la peinture pour représenter le mouvement. N’est-il pas d’ailleurs vrai qu’il n’y a pas si longtemps ont été établies les frontières de la peinture et de la poésie. Je me suis souvenu du Laocoon de Lessing, du bruit qu’a produit la parution de ce livre, les paroles de Goethe à son sujet et mes pensées se mirent à tourbillonner et m’entraînèrent loin – loin ». (p. 48-49)

    LETTRE DIXIÈME

    Rome, 24 décembre 1893 (5 janvier 1894)

    Nouvelles réflexions sur le Laocoon de Lessing.

    Voyage à Albano.

    LETTRE ONZIÈME

    Rome 25 décembre 1893 (6 janvier 1894)

    Divers récits anecdotiques sur des faits-divers.

    LETTRE DOUZIÈME

    Naples, 26 décembre 1893 (7 janvier 1894)

    – Description poétique, avec une volonté littéraire évidente, du voyage de Rome à Naples.

    – Visite le musée napolitain avec ses fresques venues d’Herculanum, de Pompéi etc.

    « Je suis étonné que l’on considère ces fresques comme romaines? Ce sont des fresques de caractère purement orientalo-grec […]

    Les contes grecs, les dieux grecs, les héros grecs – voilà ce qui est représenté sur ces fresques. Elles sont gaies, assez tranchantes et même rehaussées.

    Je ne sais pourquoi, leurs couleurs parurent mortes à Taine, ces fresques me paraissent plus éclatantes et ayant plus de relief que les médiévales et, surtout, les byzantines ». (p. 66-67)

    – Voit Paillasse,  et     aussi Cavalleria rusticanaet un ballet de Mascagni, compositeur qu’il juge plus cultivé que Leoncavallo.

    LETTRE TREIZIÈME

    Bateau « Hydaspes », 30 décembre 1893/11 janvier 1894)

    Ne comprend pas que les Russes qu’il côtoie soient émerveillés par le Passage Umberto :

    « Est-ce qu’ils ne comprennent pas que les halles (riady) de Moscou, faites d’après le projet du professeur Pomérantsev, sont meilleures que tous les passages qu’ils soient du roi Umberto ou de Victor-Emmanuel. Je ne comprends pas ces enthousiasmes devant ce qui est étranger parce qu’il est étranger; d’ailleurs je ne comprends pas les Russes à l’étranger. Pour quoi ils grasseyent en français, s’habillent tout en gris, jugeant que cela est la chose la plus élégante et pourquoi, malgré cela, les hommes portent des diamants jaunes sur les épingles et les dames mettent des broches serties d’argent? Et pourquoi ils s’efforcent de montrer qu’ils ne sont pas russes et même ne coupent pas le poisson avec le couteau en argent qui est mis exprès pour cela, mais en revanche, ils se disputent avec bruit, les dames ayant les yeux rouges et les hommes avec le front couvert de taches ». (p. 72-73)

    – Sur les rues de Naples avec les enfants.

     

    LETTRE QUATORZIÈME,

    Alexandrie, 31 décembre 1893 (11 janvier 1894)

    Ambitions littéraires de Youriev-Morozov comme en témoigne ce passage extrait du voyage en bateau qui le mène à Alexandrie :

    « Les étoiles luisaient comme des têtes d’allumettes phosphorescentes. La lune, telle une veuve inconsolable, était fermée par un voile de brouillard. Elle ne ressemblait pas à la lune russe : elle maintenait vers le haut ses cornes, se tenait presque au-dessus de la tête et bien qu’elle soit nouvelle, elle était triste ». (p. 76)

    – Description d’Alexandrie qui n’a rien d’européen.

    LETTRE QUINZIÈME

    Le Caire, 1 (13) janvier 1894

    À nouveau, description peu flatteuse d’Alexandrie où tout lui paraît ennuyeux.

    LETTRE SEIZIÈME

    Le Caire, 2 (14) janvier

    – Éloge des Arabes du Moyen-Âge. Émerveillement devant l’Université, la plus grande d’Orient, et par la mosquée du Sultan Hassan qu’il décrit.

    – Visite des lieux où ont passé la Vierge Marie et Saint Joseph avec l’Enfant Jésus.

    LETTRE DIX-SEPTIÈME

    Le Caire, 3 (15) janvier

    – Peu de choses lui plaisent (sauf la mosquée Amr).

    – Finalement, ce jeune et riche touriste russe de la classe marchande se révèle atrabilaire. Tout est en mauvais état, ennuyeux.

    – Il décrit avec fiel un Russe de Tambov et un couple d’Allemands.

    LETTRE DIX-HUITIÈME

    Le vapeur « Ramsès », 6 (18) janvier

    – Description du Nil, de ses berges, des bateaux à voiles.

    – « Il semble que, parmi les peintres, c’est Hildebrandt qui ait le mieux rendu les couchers de soleil méridionaux. Si je peignais ce coucher, j’aurais immanquablement exécuté le ciel à l’ancienne avec Flöz* [= couche, sédiment] (parmi les peintres d’aujourd’hui seul Aïvazovski travaille ainsi), si je n’avais pas des couleurs à l’aquarelle, c’est-à-dire que j’aurais imbibé le papier, comme on le faisait dans les années 1830 et comme maintenant personne ne le fait ». (p. 97)

    – Description pittoresque des touristes, visite des pyramides, des tombes. Trouve tout cela peu intéressant.

    – Il finit par conseiller à son lecteur de ne pas prendre des voyages Cook qui sont chers et sans intérêt.

    LETTRE DIX-NEUVIÈME

    Assiout, 11h du matin, 8 (20) janvier

    – Regrette d’avoir navigué sur le Nil et reste dans sa cabine.

    – Visite d’une plantation de sucre – sans intérêt.

    – Se complaît à décrire le caractère misérable de ce qu’il voit, surtout les gens défigurés par des maladies de peau et autres…

    Le vapeur « Ramsès », 4h du jour, le 8 (20) janvier

    Est attiré par une sympathique jeune fille anglaise, la seule chose qui trouve grâce à ses yeux. Autrement, « les montagnes sont pierreuses », l’eau est jaune, poisseuse…

    Ramsès, 2h du matin, le 9 (21) janvier

    Tout lui paraît « jaune », « alentour  des sables, des palmiers avec des feuilles à ramage, une pauvre pitoyable herbe salée…. » (p. 107)

    LETTRE VINGTIÈME,

    Louxor, 12 (24) janvier

    – On accueille le khédive Abbas II. Tout est peu attrayant. Se complaît dans la description, détaillée et sans intérêt, du cortège qui reçoit le potentat.

    – En revanche, description sympathique du jeune Abbas II et de la cérémonie qui suit avec danses et chameaux.

    LETTRE VINGT-ET-UNIÈME

    Louxor 12 (24) janvier

    – Suite de la description de la fête donnée en l’honneur du khédive

    – Essai « poétique » :

    « Le ciel se ternissait comme  les yeux dans une calèche après un bal. Une étoile était allumée comme une veilleuse devant l’armoire vitrée des icônes [dans le Beau coin rouge] » (p. 115)

    LETTRE VINGT-DEUXIÈME

    Louxor, 14 (26) janvier

    Admire les gigantesques statues de Ramsès II, mais les palmerais où sont ces statues, lui paraissent ennuyeuses.

    Il s’ennuie aussi devant les colonnes du temple de Louxor.

    LETTRE VINGT-TROISIÈME

    Le vapeur « Ramsès », 15 (27) janvier

    Visite de plusieurs tombes des pharaons.

    « Particulièrement remarquable est la tombe de Set I. Les crocodiles et les serpents y ont des têtes d’antilope. Ces fresques sont tout à fait artistiques et belles. Sont surtout intéressantes les parties que l’on n’a pas réussi de terminer. Sont restés seulement les contours, mais comme ces contours sont dessinés audacieusement et de façon inusitée, quelle main sûre devait avoir l’artiste qui les a peintes. Je suis persuadé qu’il est douteux que quelqu’un des maîtres actuels puisse s’attaquer à cela…Nous avons été enthousiasmés par l’audace de Desmoulins, mais il est à vrai dire un gamin timide en comparaison de cet Égyptien inconnu. Il n’y a vraiment rien de nouveau sous la lune! » (p. 128-129)

    LETTRE VINGT-QUATRIÈME

    Vapeur « Ramsès », 16 (28) janvier

    – Ne trouve pas les Colosses de Memnon impressionnants.

    « Les pharaons me parurent également ridicules et bêtes, et les savants qui s’enthousiasment pour eux et les touristes qui viennent de mille verstes voir les constructions égyptiennes me parurent dans une autre lumière. » (p. 131)

    – Toutes les autres visites sont pour lui un sujet d’ennui. Aucun enthousiasme.

    PS de cette lettre :

    « Je dois prévenir qu’il y a très peu d’originel, de semblable aux forces de la nature et de puissant dans les temples égyptiens. Peut-être, lecteur, vous êtes fâchés que je ne sois pas particulièrement admiratif des pharaons, mais souvenez-vous du Prometheus de Goethe:

    Ich dich ehren! Wofür? [Dois-je te vénérer! Pourquoi?] » (p. 133)

    LETTRE VINGT-CINQUIÈME

    Assouan, 17 (29) janvier

    Ne trouve toujours rien d’intéressant. Même les cascades -cataractes du Nil lui paraissent peu impressionnantes. Le mot « ennuyeux » est récurrent dans presque toutes les lettres.

    LETTRE VINGT-SIXIÈME

    Louxor, 218 (30) janvier

    « À nouveau Louxor. Comme c’est ennuyeux et languide de remonter le Nil. Les mêmes  sables, les mêmes pitoyables bosquets de palmiers [etc…] » (p. 141)

    – Assiste à des scènes jouées par les matelots, qu’il juge indécentes : un matelot qui représente un animal mené à la laisse voit son pantalon se baisser et offrir ses fesses aux touristes. Un autre matelot habillé en femme danse la danse du ventre:

    « Cela était vraiment tout à fait obscène » (p. 143)

    Ensuite, un clown, un matelot saoul, une scène avec travesti – matelot-animal, matelot-fiancé, matelot-fiancée…

    Les Anglais ont trouvé cela idiot. Youriev-Morozov est d’accord.

    « Le récit de L’empereur Maximiliane  et de son fils Arnolphe[2], que jouent nos soldats lors des fêtes, est tellement plus intéressant ». (p. 144)

    « J’ai pensé qu’à Louxor il était possible de faire de superbes costumes. Si vous aviez vu combien belles sont ici certaines broderies ou les foulards tissés d’or que l’on fait à Assiout ». (p.145)

    – Assiste à des tableaux vivants qu’il juge totalement idiots.

    LETTRE VINGT-SEPTIÈME

    Vapeur « Ramsès », 21 janvier (2février)

    Visite de Dendera. Descriptions générales.

    LETTRE VINGT-HUITIÈME

    Le Caire, 25 janvier (6 février)

    N’est content de presque rien. Il s’ennuie, il critique les touristes européens, une « faune internationale ».

    Les bals dans les hôtels ne lui plaisent pas.

    LETTRE VINGT-NEUVIÈME

    Le Caire, 26 janvier (7 février)

    – Carnaval.

    -Procession avec le khédive, cavalcade, chars.

    « Mais cela était ennuyeux » (p. 158)

     

     

     

    LETTRE TRENTIÈME

    Le Caire, 27 janvier (8 février)

    – Description du public d’un théâtre cairote où l’on joue en français.

    – Toujours oeil critique de Youriev-Morozov sur les tenues et les conversations.

    – À peu près tout lui paraît ennuyeux.

    – Visite d’un harem lors d’un mariage avec fiancée et danse sensuelle d’un couple.

     

    LETTRE TRENTE-ET-UNIÈME

    Le Caire, 28 janvier (9 février)

    – Assiste, dans leur mosquée, à la danse des derviches. Il les compare aux épileptiques. Il voudrait que l’on fasse cesser « ces représentations démoniaques ». (p. 167)

    Le spectacle d’un derviche qui ne cesse de balancer son corps lui fait penser aux vieux-croyants russes :

    « C’est ainsi que nos vieux-croyants exécutent leurs neuf cent quatre-vingt  dix prosternations le jour du haut service en l’honneur de Marie l’Égyptienne. D’ailleurs, entre l’Orient d’aujourd’hui et la vieille Rous’, il y a beaucoup de similitudes ».(p. 167)

    – Énumération des lieux visités – une ferme, un musée, le bestiaire de Gizeh.

    Cela se termine par :

    « D’ailleurs en Égypte tous s’ennuient, bien que la nourriture soit bonne […] Je suis resté peu en Égypte, mais je me suis aussi ennuyé ». (p. 169)

     

    LETTRE TRENTE-DEUXIÈME

    Trieste, 10 (22) février

    À nouveau il s’ennuie (p. 170).

    Se souvient d’un souper à Louxor avec la lutte de deux Soudanais avec leurs longues épées.

    « Comme Trieste est ennuyeux ». (p. 170). Description de Trieste comme ville cosmopolite avec Allemands, Slaves, Italiens.

    « Après l’Orient, l’Europe me parut ennuyeuse et inintéressante. Il m’est apparu parfois que pourrait arriver un moment où tout deviendra si  ennuyeux en Europe que les gens cesseront totalement de priser cette culture européenne si louée etc. Alors déferlera une vague terrible, une vague sauvage de peuples, et elle déboulera de l’Orient. Vous vous souvenez de cette opposition qu’aimaient les Slavophiles et un écrivain russe écrivant à l’étranger : l’opposition d’un Occident pourri[3] à l’intérieur, mais brillant à l’extérieur ou un Orient rebutant à l’extérieur et magnifique à l’intérieur. Il me semble que cette position possède un certain fondement, mais pas celui que sous-entendaient ceux qui le disaient. L’Orient véritable peut être opposé à l’Occident, mais absolument pas le monde slave avec la Russie à sa tête. À Trieste, ce sont aussi des Slaves, mais Trieste n’en va pas mieux pour autant. L’Orient – l’Orient musulman -voilà qui l’Occident doit craindre. Je ne comprends pas du tout ce que peuvent espérer les anarchistes. Bon, très bien, ils détruiront l’ordre qui s’est installé en Europe, mais est-ce que vraiment ils pensent que les gens vivent seulement en Europe. Viendront des peuples de l’Asie, ils vaincront les Européens affaiblis par les troubles intérieurs, et alors – que se passera-t-il? Selon les anarchistes, les choses iront mieux alors? Il se peut que la Russie devra un jour jouer ici un grand et éminent rôle. Nous sommes en retard par rapport à l’Europe dans beaucoup de choses et en cela est notre force; dans beaucoup de choses nous ressemblons à l’Orient et en cela est notre avantage…Et notre malheur, c’est que nous ne voulons pas reconnaître ces ressemblances et cette différence. Mais peut-être que nous nous raviserons et que lorsque viendra le jour où tombera avec fracas et grondement l’humanité occidentale, nous resterons intacts. C’est seulement alors qu’il faudra avoir son bien propre, ce bien propre qui ne sera pas semblable à l’occidentalo-européen. Nous possédons cela, mais il faut qu’il se développe, se renforce et ne périsse pas ». (p. 172-174)

     

    LETTRE TRENTE-TROISIÈME

    Moscou, 2 février (4 mars)

    – Revenu à Moscou, Youriev-Morozov constate que le critique réactionnaire Bourénine a publié trois feuilletons pour dire que le peintre Karl Brioullov est un grand artiste et que le célèbre critique d’art de 70 ans Vladimir Stassov est « un vieux perroquet » (p. 176).

    « À Pétersbourg […] on pense et sent de façon plus vivante qu’à Moscou ». (p. 176)

    – Parle des acteurs du théâtre et critique le Maly (le Petit Théâtre).

    – Il ne traitera pas dans ses Lettres des phénomènes importants de la vie moscovite, car il lui faudrait pour cela écrire un roman et cela demanderait beaucoup trop de temps. « Je vais vous parler seulement des seules expositions moscovites ». (p. 179)

    LETTRE TRENTE-QUATRIÈME

    Moscou, 2 (14) mars

    Il y a à Moscou 2 expositions, une des Pétersbourgeois, une autre des Moscovites.

    « Il est difficile d’imaginer des expositions plus différentes ». (p. 179)

    « Chez les ‘Pétersbourgeois’ tout est propre et décent : les salles spacieuses du Musée Historique, un catalogue – petit livre sur papier fin, des tiroirs pour conserver les cadres, des panneaux décoratifs, des couleurs tranquilles, des figures dans des poses figées, des sujets clairs, connus de tous.

    Chez les ‘Moscovites’ tout est fougueux et…assez inepte : pour aller d’une première salle dans la deuxième, il faut passer par un escalier glacial, le catalogue, bien qu’il soit édité en carton avec une vignette du peintre Simov, se distingue par des négligences étonnantes [Suit une énumération de noms d’artistes dont l’orthographe n’est pas respectée]. Les cadres de quelques tableaux sont en bois, les couleurs sont si barbares que je refuse carrément de les comprendre (par exemple, une étude des boulevards parisiens de K.A. Korovine); les sujets sont tout simplement incompréhensibles (Veuillez deviner le sujet du tableau de Mr Malioutine Curiosité)…

    D’ailleurs ces expositions ont un caractère commun : l’inculture des oeuvres qui y sont montrées. En effet, la majorité des tableaux exposés pèchent contre les règles les plus élémentaires de la perspective aérienne et linéaire, de l’anatomie etc. ». (p. 179-180)

    Tous ses défauts notés, que Youriev-Morozov prend un malin plaisir à détailler, se trouvent chez des peintres dont les noms sont aujourd’hui oubliés.

    Malgré tout, il trouve à dire du bien, par exemple du coloris à dominante orange de Malioutine, des tableaux de Poliénov, de l’Idylle septentrionale, une étude de Korovine, du pastel d’Alexandre Golovine L’Humanité et de quelques autres (p. 185)

    LETTRE TRENT-CINQUIÈME

    Moscou 5 (17) mars

    – Long éloge de Vassili Poliénov :

    « Chaque tableau de Poliénov est un nouveau pas de la peinture russe ». (p. 187)

    Mais, à l’exposition des Moscovites, dont il était question dans la lettre précédente, il trouve ses tableaux « ennuyeux » et répétitifs, ne donnant rien de nouveau. Malgré tout, les oeuvres de Poliénov sont ce qu’il y a de meilleur dans cette exposition.

    « En outre,  j’aime deux tableaux de K.A. Korovine, Étude et Idylle septentrionale (Je refuse catégoriquement de comprendre Les boulevards parisiens de cet artiste). Je me souviens depuis déjà longtemps des tableaux de Korovine et il est toujours resté pour moi une énigme. Il possède la sensibilité des tons et du coloris, mais il est totalement privé de toute compréhension du dessin : il ne le ‘sent’ pas. Et alors, au lieu d’apprendre à bien dessiner, il néglige totalement le dessin et peint largement, en coups de pinceaux, sans du tout comprendre que l’on ne peut seulement peindre ainsi que si l’on connaît le dessin jusqu’à la virtuosité.

    Un chef d’orchestre expérimenté peut retarder le tempo, mais l’élève ne peut pas le faire s’il ne sent pas du tout la mesure. Et, comme élève, M. Korovine, est tantôt terriblement timide (par exemple, dans les coups de pinceau, tantôt incroyablement audacieux (par exemple, dans la robe et les cheveux de la figure féminine de cette même Étude). Quand il est audacieux, ses coups de pinceau sautent en faisant des zigzags et des virgules. M. Korovine, à ce qu’il me semble, ne comprend pas du tout que les coups de pinceau doivent avoir un caractère précis, selon qu’ils représentent : une robe, un visage, de la soie ou de la laine. Par exemple, si l’artiste veut peindre une robe, ses coups de pinceau doivent rendre le caractère des plis que prend le tissu. Mais où donc peut comprendre cela un homme qui ne sent pas du tout le dessin! Mais, malgré tout, les tableaux de Konstantine Korovine me plaisent. Son Étude est peinte dans un ton chaud plaisant, légèrement marron. L’Idylle septentrionaleéclate du rapport extrêmement joli d’un vert mat avec les robes rouges des paysannes. Mais le sujet de l’Idylle est totalement absurde (un berger est couché sur l’herbe et devant lui se tiennent des figures féminines mal dessinées) et il y a là vraiment trop d’imitation des Français contemporains ». (p. 188-189)

    L’auteur conclut que ce sont finalement Korovine et Poliénov les meilleurs artistes de l’exposition.

    Il trouve quelques qualités dans des oeuvres se Stépanov, Troïanovski, Klodt, Guermachène, Kiplik, Bakal, Simon, Komarova, Golovine.

    « Mais si vous aviez vu combien est affreux tout le reste! ». (p. 190)

    LETTRE TRENTE-SIXIÈME, Moscou, 7 (19) mars

    Avant de parler des artistes de Saint-Pétersbourg, dont aucun ne trouve grâce à ses yeux, Mikhaïl écrit ce préambule :

    « Nous vivons une époque très intéressante. La foule grise, ordinaire, a relevé la tête et s’est mise à déclarer ses exigences et désirs. Cela s’est manifesté en tout : dans la littérature, le théâtre, la science et la peinture. En particulier dans la peinture. Il n’y a là, bien entendu, rien de mal. Mais c’est que la foule russe est extrêmement non cultivée et peu développée précisément du côté artistique. Nous n’avons pas, par exemple, chez nous à Moscou de tableaux de maîtres anciens, beaucoup de galeries d’art sont peu accessibles, il n’y a pas à la vente d’éditions d’art bon marché. En outre, la foule a commencé à vivre depuis peu : maintenant personne ne reçoit l’éducation artistique qui était donnée dans les vieilles familles nobles. D’où alors, en vérité, peut-on acquérir une éducation artistique? Et en même temps, je le répète, la foule est devenue aujourd’hui une dirigeante sur le marché de l’art : on peint beaucoup de tableaux, mais les véritables connaisseurs achètent si peu que chacun qui a cent roubles de trop est déjà un acheteur, pose ses exigences, critique, choisit. Et d’ailleurs ces petits acheteurs à cent roubles sont des milliers, des dizaines de milliers et on comprend que MM. les artistes penchent de leur côté et se mettent à faire la marchandise pour laquelle il y a de la demande ». (p. 191-192)

    Il déplore cette situation et ne voit pas quand elle prendra fin.

     

    LETTRE TRENTE-SEPTIÈME

    Moscou, 10 (22) mars

    Poursuite de la critique du salon des « Pétersbourgeois » avec description détaillée de tous les tableaux de  peintres aujourd’hui oubliés. Les artistes ne sont pas préoccupés de dire quelque chose de nouveau, mais veulent que leurs tableaux plaisent. Analysant le tableau du peintre Liev Lagorio La bonace, il écrit :

    « Y sont  représentés deux dauphins suspendus en l’air. L’artiste voulait visiblement représenter le saut. La question est : est-ce que la peinture peut ou non représenter le mouvement? C’est une question ancienne. Maintenant, comme je l’ai déjà mentionné, la mode est à la mode prétendue tendance individualiste en art, l’aspiration à rendre son impression individuelle a commencé à prévaloir. C’est pourquoi on représente, par exemple, une roue en rotation, non avec ses rayons, mais sans eux, parce que l’oeil de l’homme, lors de la rotation d’une roue, ne distingue jamais ses rayons. Du point de vue de l’impressionnalisme [sic!] un dauphin, suspendu en l’air est une absurdité parce que l’on ne peut le voir dans cette pose. Du point de vue de la théorie de l’art, c’est aussi une sottise parce que déjà le vieux Lessing disait que représenter le mouvement (en l’occurrence – un saut) n’est  pas dans les forces de la peinture. Ce dauphin suspendu dans l’air, c’est simplement le résultat de la volonté de complaire aux goûts du public ». (p. 194-195)

    Critique des éléments érotiques dans la représentation de femmes nues qui sont là pour plaire au public.

    Malgré tout, ce salon est sympathique: les tableaux sont achevés, le dessin en est de façon générale juste, les salles sont claires et l’ordonnateur de l’exposition est l’homme le plus aimable du monde… (P. 196)

    LETTRE TRENTE-HUITIÈME

    Moscou, 20 avril (2 mai)

    Il note que la vie russe subit une époque trouble : ce dont vivaient auparavant les gens est devenu terne et on ne voir pas de nouvelles pousses. Cela est particulièrement évident dans le domaine de l’art, en particulier dans les expositions ambulantes.

    « Le temps est passé à présent pour la tendance petite-bourgeoise engagée. On en a assez des vieux thèmes, mais rien ne surnage de nouveau à la surface de la vie et comme résultat – une terrible pauvreté de contenu dans les tableaux présentés à la XXIIe exposition ambulante. Et grâce à cette absence de thèmes les défauts techniques deviennent encore plus évidents – un coloris terne, un  dessin incorrect, une ignorance de l’anatomie et même du mauvais goût quasi involontaire de beaucoup des oeuvres exposées.

    À dire vrai, la peinture russe, ces dernières années, a baissé du point de vue technique. L’Académie, Rome, la copie des classiques, le mécénat éclairé de la noblesse, en un mot tout ce que, selon Vassili Stassov, on était habitué de considérer comme un ‘frein’ de l’art russe, maintenait à une hauteur européenne la peinture russe. Le Serpent d’airain de Bruni, Le  Dernier jour de Pompéi de Brioullov, tout cela, c’étaient de leur temps des oeuvres européennes. Et maintenant. quand dans son histoire des art, parue il y a deux ans, Richard Muther dit que l’art russe ne participe pas encore au courant artistique européen et appelle la peinture russe ‘une âme morte’, – que peut-on vraiment dire, que peut-on répliquer? ». (p. 197-198)

    Il décrit les conditions misérables des artistes russes et pense que si les artistes se soumettent à l’influence étrangère, en particulier de la peinture française, cela ne donne pas de bons résultats.

    LETTRE TRENTE-NEUVIÈME

    Moscou, 21 avril (3 mai)

    Sur l’influence de l’art français :

    « L’influence française est visible sur le tableau de Korovine Carmencita. Il est peint dans des tons marron très agréables et peints pas mal du tout. Une Espagnole est représentée, maigre, avec des traits aigus, sans buste – tout cela est très juste et caractéristique d’une Espagnole. Le vin d’une couleur dense jaune a aussi beaucoup de style. Pour tout dire, c’est une chose fort aimable. L’influence de Paris qui se fait sentir dans les derniers travaux de Korovine a donné en l’occurrence des résultats bénéfiques ». (p. 202)

    Il termine son compte-rendu par ces mots :

    « Il faut imiter les Français avec beaucoup de précaution : la vie artistique est si vigoureuse et abrupte là-bas que, on le comprend, elle rejette à la surface beaucoup de choses laides et maladives ». (p. 204)

    LETTRE QUARANTIÈME

    Moscou, 24 avril (6 mai)

    Mikhaïl poursuit son compte-rendu détaillé de l’exposition ambulante.

    « Outre l’influence française on sent celle des peintres allemands » (p. 204)

    « Il ne faut pas oublier que Munich est aujourd’hui un centre international de l’art comme Paris et dans les expositions annuelles de Munich participent non seulement les Allemands mais aussi les artistes d’autres pays (surtout les Français et les artistes qui vivent à Rome ». (p. 205)

    Il est question de peintres aujourd’hui oubliés, parmi eux de trois femmes-peintres qui n’on pas laissé de souvenir.

     

    LETTRE QUARANTE-ET-UNIÈME

    Moscou, 26 avril (8 mai)

    L’auteur revient sur les peintres dont il analysé les oeuvres (le seul connu aujourd’hui est Korovine). Ces peintres sont sous l’influence de l’art européen.

    « Cela est compréhensible : l’art européen est un art beaucoup plus fort et vigoureux; il faut être très individualiste ou très froid, pour ne pas succomber à son influence, pour choisir et suivre ce qu’il a de bon et d’important en lui. En outre, pour comprendre ce qui est vraiment digne d’imitation, il faut être très intelligent. Vassili Poliénov l’est en tout cas. Il est très familier de l’art européen; lui  sont très proches Pradilla, De Nittis, Fortuny : il leur emprunte beaucoup.  Ses tableaux sont presque toujours d’excellente exécution, mais toujours…ennuyeux ». (p. 208)

     Une longue critique est faite du tableau de Poliénov Rêve.

    Il continue de critiquer d’autres peintres qui, selon lui, n’appartiennent ni à l’école russe ni à l’école étrangère, mais sont mauvais.

    LETTRE QUARANTE-DEUXIÈME

    Moscou, 30 avril (12 mai)

    L’auteur passe à l’examen de l’école russe qui se distingue dans l’art du paysage. Il passe en revue de jeunes artistes (il n’y a presque pas d’anciens).

    « La vieille école se divisait en deux courants : celui de Savrassov et de Vassiliev (états d’âmes et poésie), et celui de Chichkine (vérité et exactitude du rendu de la nature, je voudrais dire ‘géographique’). Maintenant la peinture paysagiste russe a pris une autre direction. C’est celle de l’impressionnalisme [sic!], dans un sens beaucoup plus large que ce mot est compris habituellement : l’artiste vis à rendre son impression, sans se soucier le moins du monde de savoir si les autres partagent ou non cette impression. Si une chose quelconque produit une impression sur l’artiste, il représente seulement cette chose sans se préoccuper d’autre chose. Je le répète, les années 1890 de notre siècle sont marquées partout par la manifestation éclatante et tranchée des goûts personnels, des besoins personnels. Cette nouvelle tendance dans la peinture est encore très jeune et se signale encore par beaucoup de défauts techniques même si,  malgré tout, quelque chose de frais et de talentueux perce par moments. Il faut reconnaître que presque tous les tableaux sont analphabètes du point de vue européen : le caractère du feuillage n’est pas rendu dans les arbres, le premier plan n’est pas lié au fond etc. Mais je ne vais pas parler de cela : je vais noter ce qui est bien et indiquer seulement les défauts vraiment impardonnables ». (p. 212-213)

    Examen détaillé des tableaux non seulement de plusieurs artistes aujourd’hui oublié ou peu connus, mais aussi de peintres russes qui sont des protagonistes jusqu’à aujourd’hui de l’École russe de la seconde moitié du XIXe siècle.

    Il trouve les oeuvres de Viktor Vasnetsov bonnes, « surtout son Lointain est intéressant : il y a une foule de défauts, le tableau n’est presque pas terminé, mais malgré tout, quelle oeuvre jolie et charmante, comme on sent en elle l’amour de la nature. La Colline de Péroune à Kiev est aussi bonne, quel ciel intéressant et comme le lointain est peint pitoyablement et négligemment! D’ailleurs la négligence est le propre de presque tous les paysages des artistes russe. Mr Sérov, dans son paysage En Crimée a présenté dans le lointain un boeuf si noir qu’il ne saurait l’être à proximité. Dans Sur le lac de Lévitane, les arbres sont tout à fait enfantins, la laiche est faite avec un seul ton et d’égale grandeur devant et plus loin, c’est pourquoi la surface de l’eau ne s’éloigne pas du tout; dans Les ombres du soir, le premier plan est plus faible que le plus lointain. D’ailleurs je n’insiste pas particulièrement sur les défauts : ces deux tableaux  sont totalement insignifiants quant à leur contenu. En revanche, dans le tableau Au-dessus du repos éternel il y a des contenus  pour deux tableaux; à cause de cela le tableau ne produit pas d’impression harmonieuse et stricte. Il est exécuté très malencontreusement : la terre paraît être découpée et collée sur l’eau, la nuée n’a pas son reflet dans la rivière. L’étude de Lévitane Venise n’est pas mal du tout : dans l’eau il y a de l’humidité et du mouvement ». (p. 214-215)

    Les autres artistes ne trouvent pas non plus grâce auprès de Mikhaïl.

    LETTRE QUARANTE-TROISIÈME

    Moscou, 3 (15) mai

    Mikhaïl Youriev-Morozov passe maintenant à l’analyse de la peinture de genre dans cette exposition ambulante.

    Rien de nouveau chez les anciens peintres (Vladimir Makovski, Miassoïédov, Névriov, Yarochenko, Savitski) :

    « Si vous saviez comme tout cela est ennuyeux et froid. On ne sent pas la pulsion de la vie. Les vieux artistes sont visiblement fatigués ». (p. 217)

    Quant aux nouveaux artistes, ils n’apportent rien de neuf :

    « Quand rien n’est ni proche, ni cher à une personne, quand rien ne le touche et n’accroche son coeur – ou bien il avoue cela ouvertement et peint tout ce qui se présente, juste pour avoir quelque chose à exposer, ou bien il imagine n’importe quoi de particulièrement touchant et tombe dans un sentimentalisme froid, cérébral ». (p. 218)

    « Chez nous, l’artiste est hébété à force de coups et harassé : l’absence de sécurité matérielle des artistes, le bas niveau de l’éducation se font sentir en tout. Maintenant à Moscou, par exemple, se tient un Congrès d’artistes et presque personne parmi les artistes n’y intervient.

    Oui, parmi les artistes russes il y a peu de personnes cultivées! Et donc où pourraient-ils peindre, par exemple, des tableaux historiques? ». (p. 220)

     

     

     

     

     

    LETTRE QUARANTE-QUATRIÈME

    Moscou, 10 (22 mai)

    Toute cette lettre est une oeuvre littéraire, une nouvelle, qui nous fait souvenir qu’à la même époque Mikhaïl Youriev-Morozov publie son roman scandaleux Dans les ténèbres

    Le récit décrit un jeune homme de 17 ans voyageant en voiture avec son frère, un précepteur allemand et Sonia, une élève de sa tante. Son coeur bat devant cette jeune fille de 15 ans qui n’est pas belle, mais qui agit sur ses sens. Il se moque d’elle, elle pleure, il la console, la presse contre lui. Mais le précepteur dit :

    « Lassen Sie ruhig dieses Kind [Laissez tranquille cette enfant] […]

    Ein Mädchen ist kein Ding zum Scherz [Une fillette n’est pas un objet de plaisanterie].  Ou bien vous allez l’épouser ». (p. 228, 229)

    Et là l’adolescent réfléchit à un tel mariage, qu’il finit par écarter totalement.

    Le récit se termine  par la nouvelle que la jeune Sonia a pleuré toute la nuit.

    Les ambitions littéraires de Youriev-Morozov sont indiquées ici :

    « Je rêvais à Sonia, je rêvais que  j’allais écrire  une nouvelle  Et la lui dédierai; que dans cette nouvelle je la représenterai et obligerai le monde entier à s’incliner devant elle, à lui faire des excuses et à lui demander pardon; et ma tante changera son comportement à son égard et tous, tous…Et mon livre sera dans les vitrines des magasins et on écrira à ces sujet dans les grosses revues… » (p. 228)

     

     

    LETTRE QUARANTE-CINQUIÈME

    Moscou, 15 (27 mai)

    L’auteur fait un bilan du Congrès des artistes qui était le premier du genre. Il en fait un compte-rendu très peu flatteur – selon lui, ceux qui présidaient n’avaient aucun rapport avec les questions de l’art et les « spécialistes » n’apportaient pas d’idées nouvelles.

    « Les questions de l’art étaient noyées dans une mer de phrases banales ». (p. 235-236)

    La presse n’est pas meilleure. C’est un ancien temps révolu alors que « la vie va de l’avant dans un flot impétueux ». (p. 237)

    « Quelqu’un a dit qu’au bout de trente trois ans une génération remplace une autre: à présent est arrivé le moment de cette rupture. On voit cela particulièrement en Europe occidentale : vous savez certainement combien ont changé Berlin, Paris, Rome pendant ces trois-quatre dernières années. Ce changement se produit aussi chez nous, – bien entendu avec des inflexions originales. Nous restons encore en retard dans beaucoup de choses et beaucoup de choses ont disparu chez nous, sans avoir réussi à s’épanouir comme il l’aurait fallu et, entre parenthèses, de profondes racines ont pris pied comme en Occident. Je pense toujours, par exemple, à l’avenir de notre bourgeoisie.

    Qu’on le veuille ou non, il faut reconnaître que la bourgeoisie est une force chez nous à Moscou. Et elle applaudit aux premières des pièces de théâtre et elle achète des tableaux et elle parle  de politique. Auparavant, elle avait peur du commissaire de police, elle appelait une bouteille ‘un flaconnet’, au lieu de ‘sers-moi’  elle disait – ‘verse’ et elle mettait la lettre ‘iat’[4] là où elle ne devait pas être. Maintenant on parle grosso modo correctement, même si on utilise des expressions du genre ‘j’étais dans la fatigue’ et on a un diplôme universitaire. Maintenant la bourgeoisie ne craint personne, seulement que la princesse Sourded’oreille ne l’invite à un bal et que ne vienne lors d’un dîner d’invitation un aide de camp connu [p. 238] Avant, la bourgeoisie considérait le champagne comme la boisson suprême, maintenant c’est le Mouton Rothschild 1868. Avant, les femmes étaient soumises, maintenant elles flirtent éperdument. Avant, dans les magasins d’un bazar se faisaient des transactions sur la seule parole que personne ne se serait aventuré de violer, ne serait-ce que parce que cela menaçait de ruine, et maintenant, la parole des marchands a perdu sa valeur. Tout doit être écrit et obligatoirement à l’encre, comme cela est exigé par la loi.

    Lors du dîner des membres du premier Congrès artistique, les Rousskiyé viédomosti [Les Nouvelles russes], N° 115 de 1894, N.V. Bassine a déclaré que ‘Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov[5] a mérité d’être remercié, ne serait-ce  que parce qu’il a reconnu valides les plus-values portées au crayon, des sommes qui lui ont été léguées par son père. Et qu’est-ce qu’il en serait si la volonté du défunt avait été exprimée oralement? Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov l’aurait bien entendu exécutée, mais n’est-il pas vrai qu’alors on l’aurait considéré comme un héros. Comme sont brouillées maintenant les conceptions morales fondamentales! Je vous assure, c’était mieux dans l’ancien temps! Mais les pères ont terminé leur carrière et maintenant la place appartient aux fils. Parfois les fils disent beaucoup de choses, mais chez nous, à Moscou, dans la classe des marchands, les fils [p. 239]sont pires que leurs pères. ‘Les pères’ qu’a représentés Ostrovski portaient de longues barbes, mais ils comprenaient malgré tout qu’il y avait des professions plus hautes que le courtage ‘du coton et du thé’, que le bonheur consistait non seulement en ce que la fabrique apportât des dividendes de trois millions et que Khristofor du ‘Strielna’[6] s’incline jusqu’à la ceinture, tandis que les tsiganes chantent, cela va de soi, à leur santé.

    Dans une revue des années 1870 était énoncée une idée, à première vue très juste: quelqu’un     s’était plein de la décadence de la littérature- ‘Attendez’, disait la revue, ‘nous aurons encore des Pouchkine et des Lermontov et apparaîtront de jeunes Tolstoï et Tourguéniev. Maintenant ce sont les roturiers qui écrivent : ils ne pouvaient recevoir une éducation dans les endroits où elle était pour les écrivains-nobles. Mais notre bourgeoisie croît, donne de l’éducation à ses enfants et si apparaissent parmi ces enfants des personnes de  talent, alors ils déploieront leurs aptitudes naturelles, l’accalmie passagère dans la littérature disparaîtra et sa période d’or (plus exactement, d’argent) arrivera.

    Cette pensée a été dite souvent et maintenant elle est exprimée également. Dans le numéro d’avril de Artist [L’Artiste], M. Baltanov dit, à propos des oeuvres d’Ostrovski  écrites après la réforme[7] [p. 240] : dans le milieu des marchands qui se tiennent proches de la masse populaire sont nés des aspirations à l’éducation, le sens de l’égalité et de la dignité personnelle et avec elle est stimulée l’énergie dans la défense de ses droits. Le tableau donne l’impression des premiers journées printanières qui suivent un long hiver rigoureux : la pression des eaux printanières a fait déjà se casser la glace de la rivière, de dessous la neige perce par ci par là une tendre herbette verte. Ostrovski aimait ces choses là il y a environ quinze ans – mais maintenant, semble-t-il, il est temps que ce soit l’été, alors que, entre parenthèses, nous avons un automne jaune pleureur. Il est vrai que l’éducation a pénétré dans la bourgeoisie, les jeunes gens de la classe marchande ont beaucoup de connaissances (à l’exclusion de la familiarité avec les littératures et les langues étrangères : M. Boborykine, en représentant son Koumatchov[8] parlant bien l’anglais et le français, a fait une grande erreur sur les moeurs et les usages).

    Mais que donne donc notre bourgeoisie sur n’importe quel domaine intellectuel? Je puis m’accommoder du fait que Pouchkine ait grandi sur les redevances de la taille dans le gouvernement de Pskov, mais qu’est-ce qui m’accommodera avec les divers aspects sombres, admis par tous, admis par tous, de l’ordre capitaliste? [p. 241] Je ne parle pas de la seule littérature, bien qu’en elle se reflètent  la vie et l’état d’esprit de la société. Le noble, bien qu’il prît la taille et profitât de la corvée, était reconnu malgré tout comme une part de ce tout énorme qui a nom Russie. Absorbant l’argent qu’il en tirait, il était malgré tout utile à l’État, ne serait-ce que parce que, en servant, il était toujours prêt à perdre sa vie pour elle. Mais cela paraissait insuffisant à beaucoup et ces nobles en souffraient et se repentaient : la ligne des nobles repentants commence chez nous avec Radichtchev.

    Parmi les partisans de la bourgeoisie contemporaine, il semble que l’on ne voit pas de repentants. Au contraire, ils trouvent qu’il leur est encore peu donné : quand ils ont la possibilité de parler, ils ne parlent que de leur propre profit, de leur propre intérêt. À l’automne de l’année passée a résonné le discours du président du comité de la foire, Savva Timofiéïévitch Morozov. Il parlait devant le ministre, devant la Russie et que demandait-il? Que l’on fasse attention et favorise – sans doute pensez-vous – l’industrie? Non, seulement sa branche cotonnière. Comme cela est mesquin et étriqué. Il n’y aura jamais d’homme d’État issu du milieu de la bourgeoisie moscovite, il n’y aura jamais de ministre! [p. 242] Et, je le répète, ce sont tous des ‘fils’ qui ont été dans les universités et ont voyagé à l’étranger ».

    Youriev-Morozov passe à l’examen de deux oeuvres qui représentent la génération contemporaine de la classe marchande : une pièce de Fédotov[9] et un roman de Boborykine.

    La pièce est mauvaise et d’ailleurs le Théâtre Maly n’a que de piètres acteurs. La pièce décrit les moeurs de la Moscou marchande. Youriev-Morozov termine son compte-rendu par ces maximes cyniques, qu’il avait déjà développées à la fin de son roman scandaleux Dans les ténèbres :

    « Se procurer de l’argent d’où qu’il vienne – voilà la seule chose bonne et respectable et cela ne vaut pas la peine de dire quel était cet argent : l’argent n’a aucune odeur. Et en ayant de l’argent on peut tout faire : construire des maisons avec trois mille ampoules électriques, offrir aux femmes entretenue des diamants de la taille d’une noix, avoir comme connaissances cinq descendants de Riourik[10], dépasser tout le monde sur sa paire de chevaux moreaux dans le Parc Pétrovski et remplir sa salle à manger de l’odeur épicée, spécifique des mets de prix, de cette odeur qui irrite M. Boborykine à un point tel qu’il nous en parle à plusieurs reprises dans son nouveau roman ». (p. 244-245

    Ce roman, Le passage (Péréval), décrit les moeurs des marchands moscovites :

    « Les nerfs vibrent, ce que l’on appelle le système sympathique, mais le cerveau est absent ». (p. 247)

    L’auteur fait une très longue attaque contre la langue de Boborykine  qui emploie trop de termes étrangers, anglais et français, qu’il russifie, ce qui rend son discours macaronique. Il conteste la justesse de sa description superficielle des marchands moscovites. Son héros, le marchand Koumatchov cite la philosophie, en particulier Nietzsche qui est à la mode en Russie. Visiblement, Boborykine tire ses connaissances philosophiques de la revue Questions de philosophie et de psychologie et de quelques pages du livre de Max Nordau La dégénérescence. Mais on peut parier qu’il n’a pas lu ni Morgenröthe [Aurore] ni Fröhliche Wissenschaft [Le gai savoir] ni La généalogie de la morale. [p. 248]

    ———-

    [2]  Il s’agit d’un drame populaire héroïco-comique qui a connu une rande faveur dans le monde russe (Tatline fera de remarquables esquisses pour une mise en scène en 1911  et l’écrivain symboliste Alexeï Rémizov en tirera une pièce en 1919)

    [3]  L’idée d’un Occident pourri » remonte à un article de l’écrivain slavophile Stépane Chévyriov « Point de vue d’un Russe sur l’éducation en Europe » dans le premier numéro de la revue Moskoviitianine [Le Moscovite] en 1841. Le critique littéraire Vissarione Biélinski s’opposa à cette formulation slavophiole.

    [4] Le jatʹ –  ѣ ou ïat est une ancienne lettre de l’alphabet cyrillique; elle n’est plus utilisée que dans la langue d’église. Elle fut supprimée de l’alphabet cyrillique russe lors de la réforme orthographique de 1918, au prétexte d’un double emploi avec la lettre е (« ié »).

    [5]  Nikolaï Serguéïévitch Trétiakov (1857-1896), peintre, fils de Sergueï Mikhaïlovitch Trétiakov, collectionneur, neveu du fondateur de la Galerie Trétiakov, Paviel Mikhaïlovitch Trétiakov.

    [6]  Khristofor  était le chef d’un choeur tsigane dans le restaurant « Strielna » à Moscou.

    [7]  Il s’agit de la « Réforme paysanne » du tsar Alexandre II qui a aboli le servage en 1861.

    [8] Il  s’agit du personnage d’un marchand dans le roman de Boborykine Péréval [Le passage] (1894)

    [9]  Il s’agit de l’acteur du Théâtre Maly et dramaturge Alexandre Filippovitch Fédotov (1841-1895). Sans doute s’agit-il ici de sa pièce Les fils de leurs pères (1891)

    [10]  Prince varègue de la Rous’  de Kiev au IXe siècle, fondateur d’une dynastie.

  • Mikhaïl Youriev [Mikhaïl Abramovitch Morozov], Sur Marie Stuart et les ‘Lettres de la cassette », 1894

    RÉSUMÉ DE L’ESSAI DE MIKHAÏL YOURIEV (ALIAS MIKHAÏL ABRAMOVITCH MOROZOV), CONSACRÉ À « MARIYA STIOUART : PIS’MA CHKATOULKI » [MARIE STUART ET LES LETTRES DE LA CASSETTE] DANS SON LIVRE SPORNYÏÉ VOPROSSY ZAPADNO-IEVROPIEÏSKOÏ ISTORITCHESKOÏ NAOUKI [QUESTIONS DE CONTROVERSES DANS LA SCIENCE HISTORIQUE DE L’EUROPE OCCIDENTALE], MOSCOU, GROSSMAN ET KNEBEL, 1894, P. 1-80

    par Jean-Claude Marcadé

    Dans sa préface du 1er mai 1894, l’auteur écrit :

    « Les questions dont traite ce livre ne sont pas en soi d’une signification particulièrement importante, mais la façon dont beaucoup de savants occidentaux l’abordent peut nous amener à des idées qui ne sont pas du tout de peu d’importance. Pensant qu’il est indispensable pour les lecteurs russes de comprendre les particularités de la science de l’Europe occidentale et désirant y contribuer dans la mesure de mes forces, je publie ce livre ».

    Tout d’abord, l’auteur raconte les péripéties de l’histoire mouvementée de la reine d’Écosse, ses amours passionnées pour Darnley, qu’elle épouse, puis pour Bothwell, qui est soupçonné d’avoir assassiné ce dernier les 9-10 février 1567 avec l’accord de Marie et qu’elle épouse le 15 mai de la même année. La reine d’Écosse est emprisonnée par la reine d’Angleterre Élisabeth dans la seconde moitié de 1568.

    L’attention de l’historien-essayiste se concentre sur les huit lettres d’amour de Marie Stuart à Bothwell qui se trouvaient dans une cassette. Ces lettres ont été produites lors du procès de Marie. La question de l’authenticité de ces lettres a été l’objet d’une abondante littérature jusqu’à nos jours. L’auteur examine la littérature historique française, allemande et russe  qui a paru dans la seconde moitié du XIXe siècle.

    Les historiens qui considèrent les lettres comme étant authentiques veulent confirmer l’image d’une Marie Stuart meurtrière; ceux qui considèrent ces lettres comme des  faux grossiers parlent d’une machination diabolique contre la reine d’Écosse.

    Il se trouve que n’existent que des copies françaises de quatre lettres, les autres quatre lettres n’existent que dans des traductions :

    « Les originaux de ces lettres ou, selon l’opinion de beaucoup, de ces faux, présentés comme tels, ont disparu dès le XVIe siècle et n’ont pas été retrouvés. » (p. 14)

    Et l’auteur de déclarer :

    « Nous allons parler avec vous, cher lecteur, de façon totalement sincère. Car si vous connaissez Marie Stuart, c’est par les romans, les nouvelles, les oeuvres dramatiques, mais non par des études scientifiques…Les savants doivent se faire une raison de ce que leurs livres pourrissent sur les étagères des magasins, tandis que le public, indifférent, d’une indifférence terrible, lit des romans et des vers qui provoquent l’effroi des historiens patentés. Le public n’à que faire de la façon dont vivent les scientifiques. La science, froide, la haute science, fait rarement battre le puissant coeur de la foule… Quelque remarquable que soit le travail d’un Graff[1] sur les planaires, le public ne le lit pas et s’intéresse fort peu à la question, si importante pour tout zoologue, des petites cellules vertes dans l’organisme de ce ver… Il semble aussi que ne soit pas intéressant pour ce terrible public ce qui est cher et important pour tout historien. Voyez quels visages endormis on peut voir chez tous les visiteurs des musées. De toute évidence, ils ne sont absolument pas intéressés ni par les poupées qui amusaient la soeur de Goethe, ni par les clavecins sur lesquels jouait Mozart, ni par la table de Schiller avec ses cheveux, ni par les portes provenant de l’église des Templiers, abandonnées aujourd’hui dans un coin du musée de Versailles. La foule s’ennuie au milieu des vieilles choses, elle veut s’en échapper en allant à l’air pur… regarder les cravates à la mode dans les vitrines des magasins. Je pense que personne parmi les gens ordinaires ne consentirait à passer un jour dans une ville du Moyen Âge, même si la ville était mille fois plus belle que celle que le sympathique Robida[2] a dessinée dans une charmante publication étrangère (Le livre et l’image*).

    Avouez sans détour, mon cher lecteur, que vous ennuient et vous répugnent tous ces Assyriens aux narines luxurieuses et aux noms que personne ne saurait prononcer correctement, tous ces empereurs égyptiens couleur citron et marron qui plaisantaient aimablement tout en châtrant des dizaines de mille prisonniers et se soignaient avec des médecines répugnantes comme du lait des femmes venant d’accoucher pour la première fois… N’est-il pas vrai que vous ne trouvez pas de délice particulière ni pour le silphion odoriférant qu’aimaient tant les Grecs, ni pour les punaises de Subure dont Flaubert parle presque avec enthousiasme dans une lettre[3].

    Vous avez sans doute des haut-le-coeur à l’égard des tribunaux d’amour du Moyen Âge, pour tous ces succubes et incubes, ces boucs noirs et ces processions religieuses avec des centaines d’hommes et de femmes nus. Et pourtant, ces fieffés d’historiens s’enthousiasment pour tout cela, écrivent des livres, et quels livres! Vous ne les connaissez pas ces livres… C’est pourquoi vous serez étonnés en lisant chez moi que des hommes de science parlent et disputent de Marie Stuart, de cette Marie Stuart dont ont parlé tous les poètes, tous les romanciers et tous les dramaturges. Et il faut voir comment ils en disputent : avec des larmes et des trémolos dans la voix… » (p. 15-17)

    Et Youriev-Morozov d’énumérer les nombreux tomes d’écrits contradictoires sur la personnalité de la reine d’Écosse :

    « Les historiens sont divisés en deux camps ennemis : les adversaires de Marie et ses défenseurs. […]

    Les adversaires de Marie Stuart peignent la reine écossaise comme ayant une âme  ténébreuse et noire comme l’abîme. Selon l’opinion de l’un d’eux, Froode[4], Marie ressemble à une ”panthère furieuse”, à un ”chat sauvage”, à une ”bête féroce”.

    Au contraire, les défenseurs de Marie Stuart la peignent comme ayant une âme pure, d’une aveuglante blancheur; ils la considèrent comme une victime sanglante, une martyre royale, une colombe innocente que déchirent les corneilles féroces que sont Élisabeth et Moray ». (p. 18-19)

    « Toute la controverse sur Marie Stuart tourne autour de tout petits détails ». (p. 20)

    Youriev-Morozov insiste sur ce point et juge ennuyeux de faire un sort à ces « bagatelles ». Pour lui, la question importante est de savoir dans quelle langue ont été écrites ces lettres dans leur original : en français ou en écossais, selon les diverses présentations des deux commissions de 1568, celle de Westminster et celle de York, à quoi s’ajoute une version en anglais, laquelle pour certains aurait été traduite de l’écossais.

    L’auteur discute, détail après détail, les positions de chacun des cas, mettant souvent en doute les conclusions faites à partir de documents peu fiables selon lui. On comprend, au fil de l’analyse minutieuse de ses prises de positions, que ce qui le guide en filigrane, c’est  sa certitude  que les lettres originales étaient écrites en français.

    Il affirme que s’il s’est attaché à examiner longuement tous ces menus détails, c’est parce qu’il s’y ait vu obligé par la méthode des historiens qui en ont tiré des déductions qui ne sont pas insignifiantes; d’autre part, l’historien à affaire avec une masse de petits faits qui ne sont pas convaincants.

    Après l’étude de la langue des lettres, l’auteur passe à la question touchant la fausseté des premières informations qui ont été données sur ces lettres. Il étudie les positions des défenseurs de l’authenticité des lettres et ses détracteurs. Il réfute, détail après détail, les prétendues preuves de l’authenticité de certaines lettres, montre les contradictions, les mensonges de ceux qui ont manipulé ces lettres (en particulier il analyse minutieusement les 5 premières).

    L’auteur insiste sur le fait que la falsification de la deuxième lettre, mais non celui de la déposition lors du procès, reste non prouvé (p. 43). Toute sa tâche vise à montrer que le fait que cette lettre et la déposition qui en a été faite ne prouvent en rien que c’est un faux. Non plus le fait que toutes les huit lettres n’auraient pas pu être écrites en quatre jours, il n’est pas prouvé qu’il en ait été ainsi.

    En conclusion de ces questions, Youriev-Morozov dit :

    « Nous avons vu que toutes les allégations de la fausseté des lettres sont fondées sur des données factuelles vacillantes et insignifiantes et ne tiennent pas debout. Elles sont tout bonnement infondées et infondées méthodologiquement ». (p. 46)

    Il doit, d’un autre côté, reconnaître que les allégations qui prétendent confirmer l’authenticité des huit lettres sont également faibles (par exemple, dans la comparaison de la stylistique des lettres de la cassette avec d’autres lettres authentiques de Marie Stuart).

    Cependant, l’auteur penche pour une grande probabilité de l’authenticité  malgré cette faiblesse des arguments en sa faveur[5]. Il consacre tout un passage à étudier dans quelle mesure ces lettres correspondent à la position et au caractère de la reine d’Écosse. Pour lui, « les Lettres de la cassette ne sont qu’un maillon isolé dans toute une chaîne d’événements tirés de la vie de la reine. »(p. 65). Il examine les circonstances qui entourent cette vie et critique les historiens qui ne tiennent pas compte des dépositions lors du procès de la reine. De même il rejette l’idée que l’assassinat du catholique époux de Marie, Darnley, soit dû aux protestants écossais.

    L’auteur se prononce donc sans ambiguïté pour l’authenticité des lettres d’une femme qui, deux mois après l’assassinat de son mari Darnley, épouse celui qui était à la tête du commando de l’assassin de ce dernier. Le passé de Marie montre  qu’elle ne possédait « aucun code strictement défini des règles morales. Quelques unes de ses actions témoignent du contraire. » (p.76)

    C’est l’occasion pour Youriev-Morozov de faire une description de la cour française d’où vient Marie, comme étant « la plus brillante et en même temps la plus dépravée de toute l’Europe ». (p.77) Voir Brantôme, nous dit-il!

    « Si Marie Stuart se distingue de ses contemporains, ce n’est que par la quantité des sales histoires qui existent à son sujet. » (p. 79)

    Cela conforte la certitude de Youriev-Morozov que les lettres sont bien écrites par Marie, et elles montrent une femme qui lutte entre sa passion amoureuse et son passage à des actions criminelles.

    Le but de cet essai est de montrer que « tous les savants occidentaux ne sont pas exempts de commettre des erreurs et que tous les professeurs allemands ne sont pas impartiaux.

    Nous ne devons pas nous prosterner devant la science occidentale. Seuls les enfants et les sauvages se prosternent devant elle. Et il est temps que nous cessions de leur ressembler ». (p. 80)

    C’et sur cette revendication slavophile que se termine l’essai de Youriev-Morozov…

    [1] Viktor Graff (1819—1867) — célèbre forestier russe.

    [2] Albert Robida (1846-1926), célèbre dessinateur, caricaturiste et humoriste français, auteur de livres qui restituent le passé des villes européennes et aussi de fictions fantastiques (Son Vingtième siècle (1883) a été traduit en russe en 1894)

    [3]  Cf. Flaubert, Correspondance, Paris, Gallimard-La Pléiade, t. III, 1991, p. 536

    [4] James Anthony Froode (1818-1894) historien anglais  spécialiste des Tudor (12 volumes parus entre 1856 et 1870). Critiqué pour ses inexactitudes scientifiques et sa partialité.

    [5] C’est dejà le highly likely de l’Angleterre d’aujourd’hui…

  • Catalogues des œuvres russes et européennes de la collection de Mikhaïl Morozov, données à la Galerie Trétiakov en 1910

    Catalogues des œuvres russes et européennes de la collection de Mikhaïl Morozov, données à la Galerie Trétiakov en 1910

    8 XI/11

    Documents concernant la transmission à la Galerie Trétiakov d’oeuvres d’art de la collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov

    1910

    9 feuillets

    Dossier N° 640, inventaire N° 1, unité de conservation N° 74

    Oeuvres d’art,  don de Mikhaïl Abramovitch Morozov à la Galerie Trétiakov, qui se trouvent être la propriété à vie de Margarita Kirillovna Morozova, reçues de Margarita Kirillovna Morozova pour leur conservation provisoire à la Galerie Trétiakov.

    [Tapuscrit en russe avec l’orthographe d’avant 1918]

    1/ I.I. Lévitane : Sur le lac. Étude. Toile, collée sur une toile. 25,6 x 34, 8

    2/ I.I. Lévitane : Rivière. Étude. Papier collé sur toile. 14 x 17, 8.

    3/ I.I. Lévitane : Fleuve. Étude. Carton 17,9 x 27, 8. Au dos une inscription au crayon  » Étude de mon défunt frère Isaac Lévitane », Adolphe Lévitane.

    4/ I.I. Lévitane : Petit sentier. Soir. Étude. Carton 12, 2 x 19, 6

    5/ K.A. Korovine : Moulins. Esquisse de décor pour le ballet de Minkus « Don Quichotte », Carton tempera. 30 x 46

    6/ A.N. Benois : Au bord du bassin de Cérès. Étude. Aquarelle, gouache, or et fusain sur papier. 24, 8 x 33 x 8 /hors cadre/. En bas à droite inscription au crayon : Alexandre Benois, 1897.

    7/Virgilio-Narcisse Díaz de la Peña : Plaine. Planche. 21, 4 x 33, 5. En bas à droite : V. Diaz. 82. Parmi les défauts, dans la partie inférieure su tableau, au centre, et dans le coin gauche, quelques égratignures dans la couche de peinture. De tous les côtés la peinture ne touche pas les bords de la planche.

    8/ Eugène Boudin : Bateaux de pêche sur une plage. Planche parquetée. 25, 2 x 34. En bas à gauche : E Boudin – 80

    9/ Gabriel Max : Matin. Planche. 37 x 26, 9. En bas à droite : Gab. Max

    10/ Axeli Gallen : Fleuve. Toile. 47, 7 x 82, 7 /hors cadre/. En bas à droite : Gallen. 1898.

    11/ Auguste Rodin : Ève. Marbre. 76, 5 x 28. Sur le côté droit : Rodin

    Le directeur intérimaire

    [Sans signature]

    ——————————————————-

                             La Collection de Mikhaïl Abramovitch Morozov

    [MANUSCRIT.

    Les mots avec un astérisque sont en lettres latines.

    À partir du N° 36 on passe au N°47 sans explication].

    Le Cabinet :

    1. Valtat*. La mer [une inscription au crayon rayée entre parenthèses :] (famille de Tahitiennes)

    1. Gauguin* Kosh* [sic] [au crayon 🙂 (Paysage de Tahiti)

    1. Gauguin* La mer [au crayon 🙂 (Famille de Tahitiennes)

    1. Munch* Ponts

     

    1. Danchez* [sic, sans doute pour Sanchez] Berge

     

    1. Ed. Manet* Au café

    1. Taulow* [sic!] Nuit

     

    1. Carrière* Baiser [ajouté au crayon :] de la mère

    1. Anglada* [sic!] Danse

    1. Renoir* Samary [ajouté au crayon :] (portrait de l’artiste Jeanne Samary)

     

    1. Van Gogh* La mer

    1. Cottet « Les travailleurs de la mer »

    13 Guérin*  Promenade

     

    1. Claude Monet* Paysage

    15 Syssand* [sic!] Paysage (sans maisonnettes)

    1. Roll* Modèle féminin

     

    1. Golovine Le Palais d’hiver (esquisse de décor pour « La Maison de glace » de Korechtchenko)

    1. De Thomas* [sic!] Femme se promenant avec des enfants

    1. Forain* Ballerine

     

    1. Forain* Modèle féminin

     

    1. Gandara* Femme

    1. Renoir* Portrait de femme à la sanguine

     

    1. T. de Lautrec* [sic] Pastel

    1. Minartz* Sortie du Moulin Rouge

     

    1. Valloton* Barques à l’embarcadère

    1. Maurice Denis* Mère et enfant

     

    1. Maurice Denis* Étude

     

    1. T. de Lautrec* Ébauche au crayon

     

    1. Forain* Instituteur

     

    1. Bonnard* Petite palissade

     

    1. Benois À Versailles

    1. Chtcherbov La traite des vaches

     

    1. Malioutine Conte

    1. Sérov Portrait du donateur Mikhaïl Abramovitch Morozov

     

    1. Sourikov Dix études et esquisses (« toits »)

    1. Somov Baigneuses

    1. [sic! pour 37]. K. Korovine Petite grange

     

    1. K. Korovine  En barque

     

    1. V. Vasnetsov Les trois reines

    1. K. Korovine Hammerfest (Aurore boréale)

    1. F. Botkine Tête

     

    1. Sérov Automne

     

    1. Lévitane La Volga

     

    1. Lévitane Prairie

     

    55-58 Lévitane  4 études (sans pin sur fond de mer)

     

    59 Somov À la datcha

    1. V. Vasnetsov Esquisse sur un  festin de l’époque de pierre

     

    1. Vroubel Diseuse de bonne aventure

     

    1. K. Korovine Taverne espagnole

    1. K. Korovine Moulins (esquisse pour le ballet Don Quichotte)

     

    1. Lévitane Le début du printemps

    1. Vinogradov Arrière-cour en automne

     

    1. A. Vasnetsov Le Kremlin, les cathédrales

     

    1. A. Vasnetsov Kiev

     

    1. K. Korovine Jeune fille [illisible]

    Le Salon :

     

     

    1. Gabr. Max* Matin

     

    1. Sergueï Korovine Vers la Trinité

     

    1. Pérov Pigeonnier

     

    1. Pérov Un botaniste

     

    1. Corot* Paysage

     

    1. Diaz* Une plaine*

    1. Jongkind* Paysage

     

    1. Rokotov Portrait

    1. Boudin* Paysage

    1. Pointelin* Paysage

     

    Salle :

    1. Rodin* Ève

    1. Corot* Femme

     

    Cabinet de Margarita Kirillovna :

    1. Vroubel La Tsarine Cygne

    1. Gallen Paysage finlandais

    1. Konst. Korovine Nord (gouache)

     

    SIGNATURE DE MARGARITA KIRILLOVNA MOROZOVA

    Selon les évaluations approximatives établies par V.A. Sérov et I.L. Ostrooukhov, pour la somme de 185.000 francs et 51.000 roubles

    Signature : I. Ostro<oukhov> [?]

     

    ———————-

    Déclaration de la veuve de l’assesseur de collège Margarita Kirillovna Morozova au Conseil de la Galerie d’art municipale Paviel et Sergueï Trétiakov

    [Manuscrit]

    Mon défunt mari Mikhaïl Abramovitch Morozov a exprimé de son vivant le désir que sa collection de tableaux d’artistes russes et étrangers devienne par la suite la possession de la galerie d’art Paviel et Sergueï Trétiakov. Pour exécuter cette volonté du défunt, je présente ici l’inventaire des dits tableaux, en tout quatre-vingt trois pièces, et je déclare que je les transmets à la galerie comme propriété; quant aux autres, ci-dessous dénommées, trente trois tableaux, elles restent dans mon usage et devront entrer dans la galerie après ma mort; si, avant cela, des cas de détériorations ou de pertes pouvaient se produire en dehors de ma volonté, la responsabilité ne doit pas m’en être imputée.

    Liste des tableaux que je garde pour mon usage personnel :

    (Numéros selon la liste)

    17- Golovine, Le Palais d’hiver

    32- Benois, À Versailles

    35- Sérov, Portrait de M.A. Morozov

    46- Somov, Baigneuses

    55-58- Lévitane, 4 études

    63- Konstantine Korovine, Moulins

    64- Lévitane, Début du printemps

    69- Gabriel Max, Matin

    70- Sergueï Korovine, Vers la Trinité

    73- Corot, Paysage

    74- Diaz de la Peña, Une plaine

    75- Jongkind, Paysage

    76- Rokotov, Portrait

    77- Boudin, Paysage

    78- Pointelin, Paysage

    79- Rodin, Ève

    80- Corot, Femme,

    81- Vroubel, La tsarine-cygne

    82- Gallen, Paysage finlandais

    83- Konstantine Korovine, Nord (gouache)

    SIGNATURE DE MARGARITA KIRILLOVNA MOROZOVA

    1er mars 1910

    ————————————–

    Liste sans références

    [Manuscrit en orthographe d’avant la réforme orthographique de l’automne 1918, sans doute écrit au début de 1918, comme l’indique la notice N° 14 qui mentionne le nom de Zinaïda Morozova-Rezvaya, ce dernier nom de « Rezvaya » n’apparaissant qu’en mars 1918 lors de la dépossession d’une de ses propriétés.

    De plus, la mort de Rodin en 1917 est indiquée, cf. N° 18]

    1) Virgilio-Narcisso Diaz de la Peña dit Virgile-Narcisse Diaz*. 1807-1876

    Plaine, planche, 2/X 33.

    Signé en bas à droite : V. Diaz*. 62.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    2) Jean-Baptiste-Camille Corot. 1796-1875.

    Paysage, toile, 45 x 37.

     Signé en bas à gauche : Corot*.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    3) Mère allaitant, toile, 32 x 24 (ovale).

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXIX.

    4) Konstantine Alexéïévitch Korovine, né en 1861.

    Moulins. Esquisse de décor pour le ballet de Minkus « Don Quichotte », tempera/carton, 30 x46

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XIV.

    5) Alexandre Nikolaïévitch Benois, né en 1870;

    Au bord du bassin de Cérès*. Étude, aquarelle, gouache, or et fusain, 24 x 33.

    Signé à la plume en bas à droite : Alexandre Benois 1897. Salle XV.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XV.

    6) Alexeï Gavrilovitch Vénetsianov, 1780-1847.

    Portrait de Maria Matvéïevna Filossofova, toile, 69 x 60.

    Signature à gauche, au-dessus de l’épaule : Ce 23 mars 1823 Vénetsianov, abandonne avec ce tableau  sa peinture de portraits. Salle IV.

    7) Isaac Ilitch Lévitane, 1861-1900.

    Carillon du soir, toile, 86 x 108.

    Signé en bas à gauche : I. Lévitane, 1892.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XIV.

    8) Valentin Alexandrovitch Sérov. 1865-1911

    Portrait de Sofia Mikhaïlovna Loukomskaya, née Dragomirova, aquarelle/p., 44 x 40.

    Signé en bas à droite : Sérov 900 [= 1900].

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXV

    9) Konstantine Andréïévitch Somov, né en 1869.

    Dame au bord d’un étang, toile, 88 x 71.

    Signé en bas à gauche : K. Somov  1896.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    10) Philippe Andréïévitch Maliavine, né en 1869.

    Portrait d’un garçon, toile, 142 x 67.

    Signé en bas à droite : Ph. Maliavine 1878.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    11) Maria Vassilievna Yakountchikova-Véber, 1870-1902.

    Bougie, tempera/toile, 66 x44.

    Signé en bas à droite : M. Yakountchikova.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XV.

    12) Isaac Ilitch Lévitane, 1861-1900

    Début du printemps, toile, 42 x 35.

    Signé en bas à gauche : I. Lévitane.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XV.

    13) Mikhaïl Alexandrovitch Vroubel, 1856-1910.

    Sur une terrasse au bord de la mer  (Motif antique), planche, 24 x 32.

    Provient de la collection de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XIV.

    14) Viktor Mikhaïlovitch Vasnetsov, né en 1848.

    L’oiseau Gamaïoune, toile, 210 x 134.

    Signé en bas à droite : Viktor Vasnetsov Moscou 1898.

    Provient de la collection de Z.V. [sic! sans doute s’agit-il de Zinaïda Grigorievna, veuve de Savva Timofiéïévitch Morozov]   Morozova-Rezvaya. Salle XII.

    15) Fédote Ivanovitch Choubine, 1749-1805.

    Buste du vice-chancelier prince Alexandre Mikhaïlovitch Golitsyne (1723-1807), marbre,  70 x 51.

    Signé : Sculp. : Shubin*.

    Provient de la collection de l’Hôpital Golitsyne. Salle III.

    16) Théophile Steinlen*, né en 1859

    Chat, tempera/toile, 62 x 63.

    Signé en bas à gauche : Steinlen*.

    Provient de la collection de Domachkéva. Salle XXX.

    17) Louis-Eugène Boudin*, 1824-1898.

    Barques de pêche sur une plage, planche, 25 x 94.

    Signé en bas à gauche : E Boudin*- 80

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    18) Auguste Rodin*, 1840-1917.

    Ève, marbre, 76 x 28.

    Signé : Rodin*

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    19) Fritz [sic] Thaulow*, 1847-1906.

    Fleuve, tempera/toile, 58 x 79.

    Signé en bas à gauche : Frits Thaulow*.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX.

    20) Hiver. Rivière, pastel/toile, 90 x 63.

    Signé en bas à droite : Frits Thaulow*.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX.

    21) Gaston La Touche*, né en 1854.

    La Cène, aquarelle/papier, 70 x 54.

    Provient de la collection de Z.V. Ratkova-Rojkova. Salle XXIX

    22) Jean-Bertholde [sic] Jongkind*, 1819-1891.

    Quai de canal, toile, 40 x 64.

    Don à la Galerie Trétiakov de Mikhaïl Abramovitch Morozov, se trouvant être la possession la vie durant de Margarita Kirillovna Morozova. Salle XXX.

    23) Viktor Elpidiforovitch Borissov-Moussatov, 1870-1905.

    Jeune fille dormant, 1901, pastel/papier, 60 x 44.

    Signé en bas à gauche : V Moussatov.

    Provient de la collection de M.F. Yakountchikova. Salle XXVIII.

    ———————————————-

    Liste sans références

    [Manuscrit.

    Cette liste a été établie selon la nouvelle orthographe russe, après la réforme russe officielle de l’orthographe en octobre 1918]

    Henri Harpignies*. 1819-1916

    Automne, toile (N° 3911)

    1. Clair de lune, toile (N° 3912)

    Louis Eugène Boudin* 1821-1898

    1. Barques de pêche sur une plage. Planche, 1880

    Alexandre-Gabriel Decamps*. 1803-1860

    Chasse dans les montagnes, toile, 1843 (N° 3882)

    1. Chasse avec lévrier, planche, 1843 (de la collection de M.S. et Kh. S. Barychnikovy)

    2. Chasse aux canards, toile. (N° 3883)

    Ferdinand-Victor-Eugène Delacroix*. 1798-1853

    Après le naufrage, toile (N°3881)

    Vigilio-Narcisso Diaz de la Pena, – dit Virgile Narcisse Diaz*. 1807-1876

    1. Vénus avec Amour, fusain, 1877 (N° 3887)

    2. Plaine, planche, 1862

    3. Automne à Fontainebleau, fusain, 1872 (N° 3887)

    Charles-François Daubigny*. 1817-1878

    1. Lieu retiré, planche, 1858 (N° 3904) (Solitude*)

    2. Matin, planche, 1858 (N° 3905)

    3. Village sur le bord de la Loire, planche, 1868 (N° 3906)

    4. Bord de mer, planche (N° 3907)

    5. Soir à Honfleur, planche, (N° 3908)

    6. Bords de la Loire, planche (N° 3909)

    7. Parc (de la collection Brocard [?])

    Jules Dupré*. 1811-1889

    1. Soir, toile (N° 3886)

    2. Basse marée en Normandie, toile (N° 3897)

    3. Route traversant un village, toile (de la collection de M.S. et Kh. S. Barychnikovy)

    Eugène Fromentin*. 1820-1876

    1. En attendant d’être transbordé sur le Nil, toile, 1872 (N° 3913)

    Jean-Louis-André-Théodore Géricault* .1791-1824

    1. Tête d’homme. Étude, toile (N° 3873)

    Félix- François-Georges-Philibert Zièm [sic]*. 1821-1911

    1. À Venise, toile (N° 3915)

    Louis-Gabriel-Eugène Isabey* 1803-1886

    1. Môle à Dieppe, planche, 1862 (N° 3885)

    Jean-Baptiste-Camille Corot*. 1796-1875

    1. Lisière de forêt, h. (N° 3875)

    2. Matin, h. (N° 3875)

    3. Site sablonneux, toile (N° 3876)

    4. Temps de tempête dans le Pas-de-Calais, toile (N° 3877)

    5. Château de Pierrefonds, toile (N° 3878)

    6. Coup de vent, toile (N° 3879)

    7. Baignade dans la forêt, toile (N° 3880)

    8. Paysage, toile

    9. Dans la forêt, toile (de la collection de L.N. [?] Liandnov [?])

    Gustave Courbet*. 1819-1877

    1. Mer sur les rives de la Bretagne, toile 1867 (N° 3910)

    Thomas Couture*. 1815-1879

    1. Après un bal masqué, toile (N° 3902)

    Prosper Marilhat*. 1811-1847

    1. Dans la forêt de Fontainebleau, planche (N°3895)

    Jean-François Millet*. 1814-1875

    1. Les Charbonnières, toile (N° 3901)

    Charles Hoguet*. 1821-1870

    1. En Hollande, toile, 1850 (N° 2914)

    Louis-Gustave Ricard*. 1823-1873

    1. Tête de femme, toile (N° 3916)

    Pierre-Étienne-Théodore Rousseau*. 1812-1867

    1. Vue à Barbizon, planche (N° 3898)

    2. À l’abreuvoir, planche (N° 3899)

    3. Dans la forêt de Fontainebleau, toile (N° 3900)

    Constantin [sic] Troyon*. 1810-1865

    1. À l’abreuvoir, planche, 1851 (N° 3890)

    2. Chien et lapin, planche (N° 3891)

    3. Brebis, planche (N° 3892)

    4. Chiens courants, toile (N° 3882)

    5. Boeuf, toile, 1851 (N° 3894)

    Mariano Fortuny

     

    1. Charmeurs de serpents