Catégorie : De la Russie

  • Colloque la politique de Malévitch Dijon 6-7 décembre 2018

    Colloque la politique de Malévitch Dijon 6-7 décembre 2018

    jeudi 6 décembre 2018
    Matinée (8h30) MSH de Dijon université de Bourgogne

    Allocution d’ouverture par les organisateurs

    K. Malévitch et les institutions artistiques et politiques soviétiques

    – The essay Suprematism by Malevich in Revolutionary Art – W. J. Renders, Van Abbemuseum, Eindhoven
    – Malevich’s museum politics – C. Post, Université de Wuppertal, Allemagne
    – Malevich, Professor at the Kyiv Bauhaus – T. Filevska, Institut Ukrainien, Kyev, Ukraine, co-fondatrice et directrice du NGO Malevich, Kyiv, Ukraine

    – L’espace du suprématisme au-delà du tableau – E. Dulguerova, Université Paris I-INHA, Paris

    Pause méridienne (13h)

    Après-midi (14h30) MSH de Dijon université de Bourgogne

    Les idées politico-artistiques de Malévitch

    – Esthétique et politique chez Malévitch – O. Camy, CGC, uB.
    – L’iconographie politique de Malévitch : du Saint au Paysan – I. Podoroga Fondation Humboldt, Université de Trèves, Allemagne
    – Malévitch est-il anarchiste ? – J.-C. Marcadé, DR. CNRS.
    – Malevich between anarchism and communism – A. A. Hansen Löve, Université de Münich, Allemagne

    vendredi 7 décembre 2018

    Matinée (8h30) Sciences Po – campus de Dijon Accueil des intervenants

    La dernière période de Malévitch

    – From New Painterly Realism to Supra-Naturalism: Malevich and the Politics of Non-Objectivity – M. Chlenova, Stedelijk Museum, Amsterdam, Hollande
    – In the Horizon of Hunger. Malevich’s Economy of Excess and Lack – S. Egenhofer, Université de Vienne, Autriche

    – Malevich and the pictorial culture of human face – T. Marao Villela, Université d’État de Caminas, Brésil
    – The Politics of Malevich’s Peasant Iconography – M. Gasper-Hulvat, Université du Kent, Angleterre

    Symposium Malevich’s vision of Politics Dijon 6-7 December 2018

    Thursday, December 6, 2018
    Morning (AM 8:30) MSH Dijon university of Burgundy

    Opening remarks by the organizers

    Malevich and the Soviet artistic and political institutions

    – The essay Suprematism by Malevich in Revolutionary Art – W. J. Renders, Van Abbemuseum, Eindhoven
    – Malevich’s museum politics – C. Post, Wuppertal University, Germany
    – Malevich, Professor at the Kyiv Bauhaus – T. Filevska, Ukrainian Institute, Kyev, Ukraine, co-founder and head, NGO Malevich Institute

    – The space of Suprematism beyond the painting – E. Dulguerova, Paris I University, INHA, Paris

    Meridian break (AM 13:00)

    Afternoon (PM 14:30) MSH Dijon university of Burgundy

    Political and artistic ideas of Malevich

    – Aesthetic and Political thought of Malevich – O. Camy, CGC, uB.
    – Malevich’s Political Iconography – I. Podoroga, Humboldt Fondation, Trier University, Germany
    – Malevich, an Anarchist ? – J.-C. Marcadé, DR. CNRS.
    – Malevich between anarchism and communism – A. Hansen Löve, University of Munich, Germany

    Friday, December 7, 2018

    Morning (AM 8:30) Sciences Po – Dijon campus Welcome reception of speakers

    The last period of Malevich

    – From New Painterly Realism to Supra-Naturalism: Malevich and the Politics of Non-Objectivity – M. Chlenova, Stedelijk Museum, Amsterdam, Holland
    – An economy of excess and lack – S. Egenhofer, University of Vienna, Austria
    – Malevich and the pictorial culture of human face – T. Marao Villela, State University of Campinas, Brazil

    – The Politics of Malevich’s Peasant Iconography – M. Gasper-Hulvat, Kent University, England

  • Jean-Louis Cohen sur l’aménagement de Moscou

    Retransmission en direct et en différé sur le site https://www.youtube.com/watch?v=Pt6tU00PDes

    Conférence 5 à 7 du Club Ville Aménagement

    Mercredi 21 novembre 2018 de 17h à 19h

    Moscou : comment régénérer une ville tentaculaire?

    avec Jean-Louis Cohen, architecte et historien des villes

    Avec ses quinze millions d’habitants, Moscou est la plus grande ville d’Europe, bien qu’elle n’ait pas réellement une structure métropolitaine, car elle reste à la fois compacte et fortement radioconcentrique. Elle est restée depuis un siècle sous le contrôle direct du pouvoir d’Etat, qui en a fait une scène politique, avant d’y déployer massivement les logements préfabriqués. La municipalité de Serguéi Sobianine a infléchi cette logique, en conduisant une politique déterminée de modernisation des transports et de l’espace public et surtout en engageant la rénovation de 5 000 immeubles d’habitation de la période de Khrouchtchev. Parallèlement, la ville s’interroge sur la poursuite de la réalisation du centre politique et d’affaires Moskva-Siti, inspiré de La Défense, et où se dresse la plus haute tour d’Europe ; elle vient d’achever la construction d’un grand parc sous les murs du Kremlin, et a lancé des programmes importants sur les terrains des anciennes usines d’automobiles et sur l’aérodrome de Touchino. La réflexion continue parallèlement sur le concept de la « Grande Moscou », qui avait fait l’objet d’un concours à grand spectacle en 2012.
    Très internationalisée et fortement orientée vers la prise en compte du numérique, Moscou n’a rien d’un modèle de démocratie locale. Les formes de sa gestion méritent cependant d’être observées, car certaines formes de concertation ont fini par apparaître. Dans un contexte unique, un milieu actif et bien formé de décideurs, d’aménageurs, de professionnels et de militants associatifs, fortement engagés depuis vingt-cinq ans dans la transition vers l’économie de marché, est à l’oeuvre pour réinventer une urbanité spécifique partant d’un territoire et d’une histoire hors du commun.

    Jean-Louis Cohen est architecte et historien, auteur de multiples travaux sur l’architecture et les villes du xixe siècle à aujourd’hui. Professor in the History of Architecture à l’Institute of Fine Arts de New York University, il est un auteur prolifique d’ouvrages sur l’architecture et la ville et commissaire de nombreuses expositions.

    Programme conçu et animé par Ariella Masboungi, Grand Prix de l’urbanisme 2016.

    Plus d’informations sur la page de l’événement

    >> Inscrivez-vous ici << si vous souhaitez y participer sur place, Tour Séquoia, à La Défense

     

  • Colloque «André Lanskoy. Pionnier de l’abstraction lyrique»

    Colloque «André Lanskoy. Pionnier de l’abstraction lyrique», le 10 novembre, de 14h à 19h, Institut national d’histoire de l’art (6, rue des Petits-Champs, 75002 Paris). Inscription: associationlanskoy@gmail.com

    Lanskoy, avenue Mozart
    Lanskoy, Les baigneuses de l’océan glacial
    Lanskoy, Trois personnes autour d’une table

    Colloque organisé par l’Association des Amis d’André Lanskoy (A3L)

    ANDRÉ LANSKOY, PIONNIER DE L’ABSTRACTION LYRIQUE Samedi 10 novembre 2018 à 14 h
    Institut National d’Histoire de l’Art

    Ouverture : Michel Népomiastchy, Président de l’A3L et neveu du peintre.

    Introduction : Éric de Chassey, Directeur Général de l’INHA.

    Guéorgui Kovalenko : Premières années de formation en Russie (exposé en russe).

    Jean-Claude Marcadé : Liens avec la Russie.
    Benoît Sapiro et Maria Tyl : Passage à l’abstraction et influence sur ses contemporains.

    Bernard Marcadé : Résonances contemporaines.

  • Malévitch, Kazimir Sévérinovitch, peintre, théoricien, écrivain, philosophe ukrainien (Kiev, 1879-Léningrad, 1935)

    Malévitch, Kazimir Sévérinovitch, peintre, théoricien, écrivain, philosophe ukrainien (Kiev, 1879-Léningrad, 1935)

     

    Kazimir Sévérinovitch Malévitch (Malewicz) est né le 11 (23) février 1879 à Kiev, la capitale de l’Ukraine, dans une famille polono-ukrainienne de petite noblesse et fut baptisé dans l’église catholique romaine de la ville. L’artiste a témoigné dans ses différents écrits autobiographiques de l’influence indélébile qu’a exercée sur lui la nature ukrainienne. L’art naïf des paysans décorant les khaty (les maisons paysannes d’Ukraine), les pyssanky (œufs colorés), aussi bien que l’icône, considérée comme « la forme supérieure de l’art paysan », seront sa première académie « sauvage ». Il vit jusqu’à l’âge de 17 ans avec les jeunes paysans ukrainiens (il se lie d’une amitié qui durera toute la vie avec le futur grand représentant de l’avant-garde musicale, l’Ukrainien Mykola Roslavets).

    De 1896 à 1905, le futur peintre s’installe en Russie dans la ville de province de Koursk, où, avec un groupe d’amateurs, il se livre, à ses heures de loisir, à des études qui, d’après ses dires, évoluent d’un réalisme inspiré du peintre de genre ukrainien Mykola Pymonenko (1862-1912), dont il avait fait brièvement la connaissance lors d’un séjour à Kiev, et surtout de Répine (1844-1930), l’artiste le plus important du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », vers l’impressionnisme. Cette période de formation, qui va jusqu’en 1910, reste obscure.

    Jusqu’en 1910-1911, Malévitch est tributaire d’une inspiration symboliste, empruntant les formes stylisées et les thèmes littéraires propres aux artistes sécessionnistes du « Monde de l’art » de Saint-Pétersbourg ou de « La Rose bleue » symboliste de Moscou. Il a groupé ses oeuvres de style symboliste ou « moderne » selon trois cycles : « Série des jaunes », « Série des blancs », « Série des rouges ». Ce sont là trois variantes stylistiques du Symbolisme russe entre 1900 et 1910. Les détrempes Le Triomphe du Ciel et La prière (Musée National Russe) se distinguent par leur tendance à la monochromie jaune. Leur esprit mystico-ésotérique est proche des peintres de « la Rose bleue » qui se manifestent sur la scène artistique moscovite entre 1904 et 1907, même si le choix du camaïeu jaune or est un défi à ce mouvement, une volonté de s’en distancier. Ce qui importe ici, c’est le mouvement de la couleur, issu certes de l’impressionnisme, mais se moulant dans des structures stylistiques différentes dans chacune des trois séries. La « série des blancs » (par exemple, la gouache Société galante dans un parc, Stedelijk Museum, Amsterdam) est typique du style sécessionniste européen, du « style moderne ». Quant à la « série rouge » (par exemple, la gouache sur carton Epitaphios, Galerie Nationale Trétiakov), elle emprunte un style primitiviste fauviste.

    À partir de 1910, s’opère une mutation. Malévitch participe à Moscou à la première exposition du « Valet de carreau », organisation de peintres partagés entre le cézannisme de Piotr Kontchalovski, Ilia Machkov ou Aristarkh Lentoulov, et le Néoprimitivisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova qui visait à retrouver les sources nationales de l’art populaire. Malévitch travaille alors à de grandes gouaches influencées par Natalia Gontcharova, mais aussi par Gauguin, Matisse, Picasso, Braque. Il emprunte à Natalia Gontcharova les larges contours et les aplats à la Gauguin, la robustesse des lignes, le hiératisme byzantin, en particulier dans la facture des yeux (par exemple, Jardinier ou Sur le boulevard, vers 1911, Stedelijk Museum, Amsterdam). Vers 1912, il adopte un puissant cézannisme géométrique futuriste dans des chefs-d’oeuvre comme La récolte du seigle (Stedelijk Museum, Amsterdam) ou Faucheur (Musée de Nijni Novgorod). Les œuvres de Malévitch étaient si originales et différentes des autres néoprimitivistes russes, et cela alla en s’accentuant au fur et à mesure que la production malévitchienne s’enrichissait de nouvelles propositions plastiques, que la rupture avec le groupe de Larionov eut lieu l’année suivante 1913.

    Le cubisme analytique parisien de 1910-1912 fait son apparition dans l’avant-garde russe dès 1913. Des œuvres de Malévitch, comme Garde, Dame à un arrêt de tramway, Instrument musical et lampe, toutes au Stedelijk Museum d’Amsterdam, ou encore Réserviste de 1ère classe du MoMA, témoignent de cette influence, mais l’élément futuriste se manifeste dans l’interpénétration du monde humain et du monde des objets. C’est ce que proclamaient Boccioni, Carrà, Russolo, Balla et Severini dès leur manifeste de 1910 « Les exposants au public »:  » Nos corps entrent dans les canapés sur lesquels nous nous asseyons, et les canapés entrent en nous. L’autobus s’élance dans les maisons qu’il dépasse, et à leur tour les maisons se précipitent sur l’autobus et fondent en lui. »

    L’année 1913 est particulièrement féconde. Malévitch est lié aux poètes et théoriciens « futuraslaves » (boudietliané) Vélimir Khlebnikov et Alexeï Kroutchonykh. Sa conception du spectacle La Victoire sur le Soleil, opéra de Matiouchine sur un prologue de Khlebnikov et un livret de Kroutchonykh, en décembre 1913, est pour lui la première étape vers le suprématisme. C’est aussi la première apparition du « carré noir » dans les esquisses pour La Victoire sur le Soleil, en particulier dans l’esquisse pour le personnage du Fossoyeur dont le corps forme un carré. Cet « embryon de toutes les possibilités » aboutira en 1915 au « Suprématisme de la peinture ». Dans les toiles de 1913-1914, les surfaces quadrangulaires envahissent l’espace. Mais c’est l’alogisme » qui triomphe alors. L’alogisme est un autre nom de la « transmentalité » (zaum’) dont il avait qualifié ses œuvres de 1912. Dans une lettre du début 1913 à Mikhaïl Matiouchine, il écrit : « Nous sommes parvenus au rejet du sens et de la logique de la raison ancienne, mais il faut s’efforcer de connaître le sens et la logique de la nouvelle raison qui s’est déjà manifestée, l’au-delà de la raison si l’on veut ; par comparaison, nous sommes arrivés à la transmentalité» Le triomphe de l’alogisme dans la peinture de Malévitch au cours des années 1913-1914 s’affirmera par une suite de tableaux que l’on pourrait dire « programmatiques ». la peinture y perd définitivement son statut de représentation du monde sensible grâce à un « geste » qui introduit l’absurde : ainsi dans La Vache et le violon du Musée National Russe, une vache vient détruire l’image du violon, objet figuratif par excellence du cubisme ; une vraie cuillère de bois était collée à l’origine sur le chapeau de l’ Anglais à Moscou du Stedelijk Museum d’Amsterdam, confrontant ironiquement l’objet matériel, utilitaire, avec la chose peinte ; une reproduction collée de la Joconde est biffée par deux traits dans Composition avec Mona Lisa du Musée National Russe, réduisant cette « icône » de l’expression figurative de l’art renaissant à un objet de troc (sous l’image de la Joconde une coupure de journal porte la légende : « appartement à céder à Moscou »). Sur la toile est écrit au pinceau « Éclipse partielle », comme dans l’ Anglais à Moscou.

    Avec l’apparition du Quadrangle (Tchétyriéougolnik) noir entouré de blanc à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, ce sera l’éclipse totale des objets. La façon dont le Quadrangle était accroché doit être soulignée : il était suspendu à l’angle supérieur du mur comme l’est l’icône centrale du « Beau coin rouge [krasnyj ougol] » dans les maisons orthodoxes russien, surtout dans le monde paysan. On ne saurait mieux, exotériquement, exprimer le caractère iconique du « Suprématisme de la peinture », selon le nom donné par Malévitch à son iconostase picturale de « 0, 10 ». Ayant atteint le zéro avec le « Carré noir », c’est-à-dire le Rien comme « essence des diversités », le « monde sans-objet », Malévitch explore au-delà du zéro les espaces du Rien. Jusqu’à la dernière étape suprématiste en 1918 de la série des « Blancs sur blanc », dont le fameux Carré blanc sur fond blanc.

    Les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement (culturellement) établis ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, se fondent dans le « mouvement coloré ». La surface colorée est, en effet, la seule « forme vivante réelle » ,    mais comme la couleur « tue le sujet », ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées. La couleur est pour le peintre une énergie qui sourd du matériau. En tant que Russo-Ukrainien, Malévitch est l’héritier de la peinture d’icônes. Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme », écrit-il.

    Les toiles Carré noir, Croix noire, Cercle noir sont les formes de base du suprématisme. Malévitch affirme avant tout la quadrangularité comme telle, l’opposant à la triangularité qui, au cours des siècles, avait toujours représenté le divin. En 1920, il écrit qu’ « occupé à pénétrer le mystère de l’espace noir du carré », cet espace noir « est devenu la forme de la nouvelle face du monde suprématiste, de son habit et de son esprit. »

    Pendant dix ans, de 1916 à 1926, Malévitch est un des protagonistes de l’art de gauche russe. Il participe à des débats, polémique avec les passéistes figuratifs comme Alexandre Benois, après les révolutions de 1917 avec les constructivistes-productionnistes, anime des groupes suprématistes à Pétrograd et à Moscou (1916-1918), à Vitebsk (1919-1922), à Pétrograd-Léningrad (1922-1927), donne son enseignement sans relâche et crée à partir de 1923 une architecture originale, non fonctionnelle, séminale (les « architectones », les « planites », etc.). Malévitch écrit beaucoup : des pamphlets, des manifestes dans le journal moscovite Anarchie en 1918, des prises de position; mais surtout, il élabore avec acharnement des textes qui ne sont pas compris de ses contemporains et même soulèvent des tempêtes d’indignation chez les adversaires marxistes-léninistes du suprématisme.

    Élu le 15 août 1923, directeur du Musée de la Culture artistique de Pétrograd, Malévitch reçoit mission de le réorganiser. Cet établissement, qui avait été créé en 1921 et rassemblait 257 œuvres de 69 artistes représentant tous les courants « de l’impressionnisme au cubisme dynamique », constituait en fait, avec le musée du même type à Moscou, le premier « musée d’art moderne» du monde. Malévitch décide d’en étendre les activités et le transforme à cette fin en Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk), où enseignent Matiouchine (culture organique), Tatline (culture des matériaux), Filonov (idéologie générale), Mansourov (Section expérimentale).

    En 1927, l’artiste est autorisé à aller à Varsovie, puis à Berlin où une rétrospective de son œuvre se tient dans le cadre de la « Große Berliner Kunstausstellung » (7mai-20 septembre). Il fait la connaissance de Mies van der Rohe et de László Moholy-Nagy et, sur une invitation de Walter Gropius, visite le Bauhaus à Dessau. Un volume de ses écrits paraît à la fin de l’année dans la série des « Bauhausbücher » sous le titre Die gegenstandslose Welt (Le monde sans-objet). Sentant que la situation de l’avant-garde est précaire en Union Soviétique, il laisse ses tableaux et une importante sélection de manuscrits inédits à des amis allemands. Le 30 mai, il rédige un testament olographe concernant son œuvre écrite : « Dans le cas de ma mort ou d’un emprisonnement définitif, et dans le cas où le propriétaire de ces manuscrits désirerait les publier, il faudra les étudier à fond et, après cela, les éditer dans une autre langue ; en effet, comme je me suis trouvé en son temps sous des influences révolutionnaires, on pourrait y trouver de fortes contradictions avec la manière que j’ai de défendre l’Art d’aujourd’hui, c’est-à-dire en 1927. Ces dispositions doivent être considérées comme les seules valables. K. Malévitch, 30 mai 1927. Berlin.»

    De retour en URSS, il subit des interrogatoires et est même arrêté. Entre 1928 et 1934, Malévitch se remet intensément à la peinture. Pendant ces six années, il donne plus de cent tableaux. Il y a quelque chose d’impressionnant dans la série de ces visages sans visage » aux bandes de couleurs vives, dont la gamme russo-ukrainienne rappelle celle de la table pascale orthodoxe, dans ces paysages campagnards où la terre et le ciel forment un contraste pictural saisissant, dans ces paysans aux poses hiératiques, traversés par ce sans-objet, ce non-être universel que le suprématisme avait fait apparaître de façon si énergique entre 1915 et 1920 (par exemple ces toiles du Musée National Russe – Jeunes filles dans un champ ou Sportifs, fin des années 1920, Paysanne à la face noire ou Torse à la chemise jaune, début des années 1930. Malévitch y montre qu’il n’a pas renié le suprématisme. On a affaire dans ce post-suprématisme à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique. La parenté avec la peinture d’icônes y est plus nette que dans les œuvres d’avant 1914. Les deux Têtes de paysans  du Musée National Russe reposent sur une structure de base empruntée aux icônes de la Sainte Face (le  Christ Acheïropoiète, « qui n’a pas été fait de main d’homme ») ou du Pantocrator. Ce retour à la figure d’après 1927 est donc une synthèse où le sans-objet vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui, à nouveau, envahit tout l’univers malévitchien.

    Malévitch meurt d’un cancer à Léningrad le 15 mai 1935.

    Littérature :

     

    Andreï Nakov, Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, Paris, Adam Biro, 2002

    Jean-Claude Marcadé et alii, Kasimir Malevich, Barcelone, Caixa Catalunya, 2006

    Andreï Nakov, Kazimir Malewicz, le peintre absolu, Paris, Thalia, 2007 (4 volumes)

    Irina Vakar, Tatiana Mikhienko, Charlotte Douglas, Kazimir Malevich Letters Documents Memoirs and Criticism, Tate Publishing; Slp edition, 2014

    Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015

    Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Paris, Hazan, 2016

     

     

  • La Toison d’or et ses Salons

    La Toison d’or et ses Salons

     

    On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant les révolutions russes de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Cette confrontation eut lieu dans les deux premiers Salons, organisés par la revue moscovite symboliste La Toison d’or (Zolotoïé rouno) en 1908 et 1909. Cette revue d’art somptueusement présentée, qui parut de 1906 à 1909, prenait la suite de la revue pétersbourgeoise de Diaghilev Le Monde de l’art (1899-1904) et rivalisait avec la revue littéraire et artistique symboliste La Balance du poète, théoricien et romancier Valéri Brioussov (1904-1909). La Toison d’or était financée et dirigée par un membre éminent de la classe des marchands (koupietchestvo) moscovite, Nikolaï Pavlovitch Riabouchinski, lui-même peintre. Dans le premier numéro de la revue, il était affirmé : « Nous croyons fermement qu’il est impossible de vivre sans Beauté et qu’il faut, avec des institutions libres, conquérir pour nos descendants une activité créatrice libre […] Nous devons conserver à ceux-ci les Éternelles Valeurs forgée par une longue suite de générations. C’est au nom de cette future vie nouvelle que nous, chercheurs de la Toison d’or, nous déployons notre étendard ». La revue fait connaître, outre les nouveaux courants russes, la peinture française, en particulier Gauguin, Van Gogh ou Matisse. Cela sera suivi pendant les deux dernières années de son existence (1908-1909) par l’organisation de trois Salons portant le nom de « La Toison d’or » où sont invités des peintres étrangers, surtout français, confrontant ainsi les évolutions artistiques de la Russie et de l’Europe. De ce point de vue, la revue et ses expositions ont joué le rôle d’une académie, comme le sera la maison-musée de Serguéï Chtchoukine, ouverte précisément en 1909.

    Le premier « Salon de la Toison d’or » présentait, en deux sections juxtaposées, les courants russes et les français. Du côté russe, on avait les symbolistes de « La rose bleue », en particulier Paviel Kouznetsov et Martiros Sarian, l’impressionnisme de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova. Mais ils ne faisaient pas le poids face à la massive et éclatante contribution des Français : entre autres, les impressionnistes Pissaro et Sisley, les post-impressionnistes Cézanne, Gauguin et Van Gogh, les Nabis Bonnard, Vuillard, Sérusier, Maurice Denis, les Fauves Matisse, Derain, Rouault etc.

    Le deuxième Salon, en 1909, était dominé par le fauvisme et le proto-cubisme : là, les peintres étaient mélangés sur les cimaises. Dans la    préface du catalogue, il était déclaré que cette exposition voulait dépasser « les formules devenues déjà routinières » de l’esthétisme qui a rompu l’équilibre entre la délectation et la visée spirituelle, et de l’historisme « qui a rétréci le domaine des émotions individuelles ». Le crédo de « La Toison d’or » était ainsi formulé : « La perception de l’harmonie des couleurs n’est pas encore l’objectif ultime de la peinture et la surface picturale doit être le reflet de mystères plus profonds dans l’âme de l’artiste. ». Dans ce salon, la présence russe était dominante avec des tableaux encore marqués par le symbolisme, plus idéologiquement que picturalement (Kouznetsov, Sarian, Larionov, Natalia Gontcharova). Les Français étaient représentés, entre autres, par Braque (en particulier son devenu célèbre Nu debout), Derain, Le Fauconnier, Matisse, Rouault, Vlaminck, Friesz).

    Pour le troisième Salon (1909-1910) seuls les peintres russes exposent leurs oeuvres. Avant 1909 et les manifestations tonitruantes des futuristes, le vocable que la première avant-garde utilisa pour désigner sa rupture avec des siècles d’art renaissant est celui d’impressionnisme. Celui-ci va se transformer avec le néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova qui triomphe à la troisième exposition de la revue La Toison d’or, fin 1909, et le cézannisme russe à la première exposition du « Valet de carreau » à la fin 1910. Trois grands Français ont eu alors une influence déterminante – Monet, Gauguin et Cézanne – jusqu’en 1910 et au-delà; à partir de 1910, ce seront Matisse et Picasso qui marqueront de façon exceptionnelle l’art de gauche en Russie.

    Les sujets des deux protagonistes du troisième Salon, Mikhaïl Larionov et sa compagne Natalia Gontcharova, sont tirés de la vie la plus quotidienne, du tréfonds de la province russe, montrent des scènes de rues avec volailles et cochons, des soldats de seconde classe, des prostituées, des coiffeurs ou des gens de cirque. La facture est libre, rugueuse, schématique, sans souci de la perspective académique.

    Larionov fit découvrir ses thèmes tirés de la vie de province, du petit peuple et des petits métiers dans des toiles comme : Bohémienne à Tiraspol (coll. privée, Paris), Élégante de province (Musée de Kazan), Élégant de province (Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) etc… Le provincialisme de Larionov et de tous les peintres russes néo-primitivistes n’est pas celui, médiocre, replié sur lui-même des Ambulants, ce provincialisme était vigoureux, puisait aux sources vives de l’art populaire, y découvrait «de la beauté vivante». Il renouvelait toutes les conceptions de l’art : laconisme, non observance de la «perspective scientifique» et des proportions, liberté totale du dessin, décomposition de l’objet selon plusieurs «points de vue», simultanéisme, accent mis sur l’expressivité et l’humour. Quant à Natalia Gontcharova, elle montre, à ce même troisième Salon de la Toison d’or, entre autres, des œuvres comme La plantation des pommes de terre (MNAM), La fenaison (Musée National Russe), La cueillette des fruits (Musée National Russ. Cela aura une influence indéniable, à la fois thématique, iconographique et picturologique, sur la création de Malévitch à partir de 1910.

    Littérature :

    Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972

    Dmitri V. Sarabianov, L’art russe : du néoclassicisme à l’Avant-garde : peinture, sculpture, architecture, Paris, A. Michel, 1990

    Jessica Boissel, Nathalie Gontcharova, Michel Larionov, Paris, Centre Gorges Pompidou, 1998

    Evgeny Kovtun, Mikhail Larionov, 1881-1964. Bornemouth : Parkstone, 1998.

    Francis Ribemont et alii, Le Symbolisme russe, Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000

    Yevgenia Petrova et alii, Natalia Goncharova: The Russian Years, 2006

     

  • La collection Chtchoukine

    La collection Chtchoukine

     

    La peinture française a joué un rôle de premier plan dans l’évolution de la peinture qui s’est développée dans l’aire géographique russe. Les collections-musées des grands industriels moscovites Sergueï Chtchoukine et Ivan Morozov furent une véritable école d’art car elles permirent aux peintres russes d’assimiler en un temps record les leçons de l’impressionnisme, du primitivisme, du fauvisme et du cubisme. La seule collection Chtchoukine contenait treize œuvres de Monet, seize de Gauguin, seize de Derain, trente huit de Matisse, sept du Douanier Rousseau, cinquante de Picasso… Maurice Denis vint à Moscou en 1909 installer ses panneaux décoratifs L’Histoire de Psyché chez le collectionneur Ivan Morozov. Matisse sera, lui, en 1911, l’invité de Chtchoukine dont l’hôtel particulier moscovite pouvait s’enorgueillir de La Danse et de La Musique. La collection Chtchoukine a pu être appelée à juste titre un « musée de Matisse et de Picasso ».

    Même avant la présentation massive des toiles de Matisse et de Picasso à partir de 1910, la Collection Chtchoukine comportait un ensemble impressionnant des novations picturales venues de France. L’évolution de la peinture française et de ses novations est bien représentée dans la collection moscovite. Jusqu’à l’apparition de l’impressionnisme en 1875, les premiers travaux de Monet, Degas, Renoir (seul Manet n’a pas été acheté par Sergueï Chtchoukine); de 1875 à 1889 voit le triomphe de l’impressionnisme et la reconnaissance de Monet et de Degas; de 1889 à la rétrospective mémorable de Cézanne à la galerie Vollard en 1895 (séries des « Peupliers », des « Cathédrales de Rouen », des « Nénuphars », des « Vues de Londres » de Monet); enfin, de 1895 à 1906, c’est la période du « synthétisme » artistique, lié à Cézanne, Van Gogh et Gauguin. Ce panorama très général permet de comprendre l’impact qu’a eu la peinture française, telle qu’elle se présentait chez Chtchoukine, sur les premières manifestions éclatantes d’un nouvel art en Russie.

    Gauguin a laissé une profonde empreinte sur l’ensemble de l’école russe et, pour ne parler que des exemples les plus éclatants, plus particulièrement sur Natalia Gontcharova (voir son quadriptyque Récolte des fruits (1908) du Musée National Russe, face à Te avae no Maria), ou Larionov (voir sa Vénus katsape, 1912, du Musée des beaux-arts de Nijni Novgorod) et Malévitch (par exemple, la toile de 1912 du Stedelijk Museum d’Amsterdam représentant une paysanne portant une palanche, accompagnée d’un petit enfant).

    Outre Monet, c’est surtout Cézanne qui connut la plus grande fortune auprès des peintres russes qu’on peut considérer comme le troisième grand « inséminateur » de l’avant- garde russe dans ses débuts. Les artistes groupés fin 1910 autour de l’exposition du « Valet de carreau » (Kontchalovski, Machkov, Lentoulov, Falk, Malévitch, Larionov, Gontcharova) sont appelés « cézannistes fauvistes primitivistes ». C’est Malévitch qui a le plus profondément assimilé l’apport de Cézanne et a écrit des textes fondamentaux sur le maître d’Aix. Il fit aussi cette observation : « Il m’est arrivé, dans la collection de Sergueï Chtchoukine, d’observer plusieurs personnes s’approchant d’un Picasso et s’efforçant à tout prix d’apercevoir l’objet dans son ensemble, dans Cézanne ils trouvaient des défauts de “naturel”, mais ils ont arrêté que Cézanne voit de manière primitive la nature et qu’il peint de façon grossière et non naturelle. »

    La trace fulgurante de Matisse est évidente sur les protagonistes des arts russes du début du XXe siècle, dans la libération de la ligne de toute fonction autre qu’expressive dans le contour des objets. Cela touche la création de Larionov, de Natalia Gontcharova, de Malévitch dans leur veine néo-primitiviste. Mais il faut mentionner plusieurs représentants du mouvement symboliste russe qui ont dialogué avec le maître français, comme Kouzma Pétrov-Vodkine (entre autres, La baignade des chevaux de la Galerie Nationale Trétiakov ou Garçons jouant du Musée National Russe), ou encore le Russo-Arménien Martiros Sarian et Paviel Kouznetsov, qui ont quitté autour de 1910 les brumes évanescentes et les lumières oniriques de la « Rose bleue » pour marquer les éléments figuratifs sur leurs toiles de contours très nets et de forts contrastes colorés, en abandonnant les sujets à la Maeterlinck.

    La marque de Picasso sur la peinture novatrice russe est à la fois diffuse et très précise. En voici quelques exemples. En 1912, dans l’almanach munichois de Kandinsky et de Franz Marc, Der blaue Reiter, est reproduit une Tête de Vladimir Bourliouk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Chtchoukine et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malévitch, les deux toiles Paysanne aux seaux avec enfant du Stedelijk Museum d’Amsterdam et du MoMA, ainsi que le dessin du Fossoyeur pour l’opéra cubo-futuriste de Matiouchine La Victoire sur le Soleil en 1913.

    Natalia Gontcharova, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Nationale Trétiakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Nationale Trétiakov, vers 1912), a vu dans la Collection Chtchoukine des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Étude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malévitch une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Khardjiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kountsévo) (Galerie Nationale Trétiakov), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. La disciple préférée de Malévitch, Olga Rozanova, qui, elle non plus, n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Chtchoukine et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un coloris restreint et des teintes sourdes.

    Ainsi, l’art de gauche de Russie a pu assimiler au début du XXe siècle les leçons des arts novateurs nés en France, de Monet, Cézanne, Gauguin à Matisse et Picasso, les a intégrés aux structures mentales et picturologiques des Slaves russiens dont le substrat était la peinture d’icônes, la création populaire artisanale avec ses formes non académiques et l’éclat de son ornementation.

    Littérature :

     

    Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1972

    A.G. Kosténévitch, Ot Monet do Picasso [De Monet à Picasso], Léningrad, Avrora, 1989

    A.G. Kosténévitch, catalogue Die Sammler Morosow und Schtschukin, 120 Meisterwerke aus der Eremitage – St.Petersburg und dem Puschkin Museum – Moskau, Essen, Folkwang Museum, 1993

    Anne Baldassari (éd. et dir.), Icônes de l’art moderne, la Collection Chtchoukine, Paris, Gallimard, 2016

  • Baranoff-Rossiné, Wladimir (1888-1944)  

    Baranoff-Rossiné, Wladimir (pseudonyme de Léonid Davydovitch Baranov, appelé aussi Daniel Rossiné entre 1910 et 1917) (1888-1944)

     

    Dans l’oeuvre de l’Ukrainien Baranoff-Rossiné, comme chez la plupart des artistes du XXe siècle, se succédèrent un grand nombre de périodes : réalisme poétique, impressionnisme, pointillisme, art nouveau, fauvisme, cézannisme, cubisme, cubo-futurisme, sculptures polychromes, contre-reliefs, abstraction, biomorphisme, non-figuration musicaliste. Ayant quitté l’Ukraine pour Paris en 1910, il prend le pseudonyme de Daniel Rossiné qu’il garde jusqu’à son retour dans la Russie révolutionnaire de 1917, où il adopte le nom de Vladimir Baranov-Rossiné par lequel il sera connu comme un des inventeurs originaux de l’avant-garde de Russie et d’Ukraine. Il est marqué fortement par le cubisme parisien, tel qu’il s’est manifesté au tout début des années 1910. Son compatriote Archipenko écrit dans Le Messager de Paris [Parižskij viestnik] du 17 juin 1911 un article où il souligne l’importance de Gleizes, Léger, Metzinger, Le Fauconnier, dont il souligne « le géométrisme des formes qui se répète rythmiquement sur leurs toiles » et « dans cet étalement des formes géométriques, on voit une logique étonnante ». C’est précisément ces années 1911-1912 qui sont les plus « cubistes » dans la création de Rossiné. À côté d’oeuvres « cézannistes géométriques », comme la série des « Villages norvégiens », des tableaux comme Coq (ancienne coll. Tatiana Baranoff-Rossiné) ou La cousine aux fleurs (coll. Tsarenkov), on note un dialogue avec André Lhote : La maison au bord du lac (1911, ancienne coll. Eugène Baranoff-Rossiné) peut être mise en rapport avec Vue de la ville de Nevers (Stockholm, Thelska Galleriet), ou La cousine aux fleurs est construite comme Jeunes filles autour de la table (Genève, Petit Palais). Le peintre ukrainien partage également avec Lhote le système des formes en éventail, la couleur verte très saturée, ainsi que les poses des « Ève » (dans la série orphiste de Rossiné sur le thème d’Adam et Ève), à mettre en parallèle avec les « Bacantes » de Lhote autour de 1910). Mais c’est de Gleizes qu’il se rapproche dans son tableau le plus « cubiste parisien », La Forge du MNAM. On y trouve la même composition que, entre autre, dans Le dépiquage des moissons du Français. Mais l’Ukrainien ne peut rester longtemps dans cette retenue coloriste parisienne, il est contemporain des fauvistes cézannistes russes et ukrainiens qui, d’ailleurs, furent exposés aux Indépendants de 1911. Dans le chef-d’oeuvre qu’est la Nature morte avec une chaise (vers 1912), l’énergie du prisme coloré est d’une grande intensité. Cela va se conjuguer à partir de 1912 avec une dynamisation futuriste du volume cubiste et le simultanisme orphiste, par exemple dans la Maternité. La soeur de l’artiste (ancienne coll. Tatiana Baranoff-Rossiné). L’influence ukrainienne se traduit de plus en plus par une propension au « baroque » (torsions, spirales, occupation maximale de l’espace, ampleur du mouvement). L’utilisation du « ruban de Möbius » fragmenté donne une nouvelle dimension au cylindrisme cubiste (voir plusieurs « Autoportraits » cubiste de 1913-1914). Les éléments de la toile volent, sont pris dans un tourbillon multicolore, comme dans la magnifique Rhapsodie norvégienne. Motif d’hiver à Trondheim du Musée national russe, allant jusqu’à la non-figuration dans plusieurs toiles de 1917-1918 (voir les toiles de ce type à la Trétiakov ou au musée de Saratov). D’autre part, l’artiste crée entre 1913 et 1915, une variante originale de sculptures cubo-futuristes (Symphonie N°1 du MoMA, Danse /coll. Tsarenkov/, et de reliefs : Artiste invalide (Duisburg, Wilhelm Lehmbruck), Toréador /coll. part. France/.

    Littérature :

    Andrei Sarabianov, Vladimir Baranov-Rossiné, Moscou, Trefoil, 2002 (en anglais)

    Catalogues d’expositions personnelles (choix) : Paris, Galerie Jean Chauvelin, 1970; MNAM, 1972; Berlin, Galerie Brusberg, 1983; Moscou, Galerie Trétiakov, et Saint-Pétersbourg, Musée Russe, 2002

     

     

  • Kazimir Malévitch, Croix noire, 1915

    Kazimir Malévitch, Croix noire, 1915

     

    Avec le Quadrangle noir (appelé par la suite Carré noir), la Croix noire et les toiles des cimaises de l’exposition « 0, 10 » à Pétrograd à la toute fin de 1915, les suprématistes visaient une réduction de la représentation du monde des objets au « zéro des formes », mais ce « zéro des formes » était une étape pour aller au-delà : « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création, c’est-à-dire le Suprématisme, vers le nouveau réalisme pictural, vers la création sans-objet [1] », disait Kazimir Malévitch.

    Les travaux sur les théories optiques des couleurs de Michel-Eugène Chevreul n’ont eu aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur en Russie. La couleur est pour Malévitch une énergie qui sourd du matériau. Il écrit en 1920 : « La chose principale dans le suprématisme, ce sont les deux assises– les énergies du noir et du blanc. Noir et blanc qui servent à la mise en lumière de la forme de l’action ; j’ai en vue seulement la nécessité purement utilitaire de la réduction économique ; c’est pourquoi tout ce qui est coloré est éliminé [2]. »

    Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme[3]. »

    La Croix noire est pour Malévitch, sur un dessin de 1927, « le troisième élément de base, cruciforme, du suprématisme »[4], elle est, après le Cercle noir, la seconde forme suprématiste issue du Carré noir . D’un point de vue formel, la Croix noire est construite à partir du croisement en leur milieu de deux plans en extension rectangulaire. Comme dans le Carré noir, il ne s’agit pas de géométrie exacte. Une légère courbure des axes dynamise la stabilité de cette architecture cruciforme sur l’espace blanc de la toile. Comme dans le Carré et dans le Cercle, il y a dans la Croix un équilibre tensionnel entre statique et dynamique. Rien ne paraît bouger et en même temps tout est prêt à s’élancer ou à s’abîmer ; comme dans le fameux paradoxe de Zénon d’Élée pour qui la flèche qui vole est en fait immobile.

    La Croix noire est à la fois corps du monde et figure du monde. C’est une forme primaire universelle, mais on ne peut s’empêcher d’y voir également une référence à la croix dans la culture chrétienne. Cela paraissait si évident qu’en 1930 on ne l’appelait plus « Croix », mais « Intersection de deux plans » et que, sur le cercueil de Malévitch, en 1935, n’étaient peints que le Carré et le Cercle. Dans le manuscrit de 1927 consacré aux « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre montre par une série de croquis « le développement de l’élément cruciforme des sensations cosmiques, mystiques »[5]. Si le Carré noir est une Face, le « visage du nouvel art », la Croix noire est comme une Figure, la nouvelle figure de l’homme et du monde, désormais unis en une seule unité consubstantielle et indivisible.

     

    Jean-Claude Marcadé

    [1] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [1916], in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 65-66

    [2] « Le suprématisme, 34 dessins » [1920], in Écrits, t. I, op.cit., p. 251

    [3] « Forme, couleur, sensation » [1928], in Ibidem, p. 414

    [4] « Das zweite suprematistische grundliegende Element » [1927], in Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, Basel Kunstmuseum, 2014, p. 109

    [5] Facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris, Thalia, 2006, tome 2, p. 213