Catégorie : De la Russie
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Скандалы с подделками русского авангарда
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La nature comme philosophie du kaléidoscope chez Malévitch
Jean-Claude Marcadé
La nature comme philosophie du kaléidoscope
« Sie, die kein Meister allein, die wunderbar
Allgegenwärtig erzieht in leichtem Umfangen
Die mächtige, die göttlich schöne Natur. »[1]« Dans le kaléidoscope, un tas de choses sages.Vous remuez et cela donne une figure sage ou folle, ou bien un tas de folies. Vous remuez et vous avez une image folle ou sage. »[2]
« Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut embrasser tout cela. »[3]
Il est un malentendu constatant dans l’histoire de la pensée occidentale, et tout particulièrement dans l’art de peindre, c’est celui qui touche au concept de « nature ». La nature est toujours considérée comme quelque chose de distinct, d’isolé, en face de quoi, à la face de quoi l’homme s’harmonise ou se désaccorde. La nature, pour le peintre, ce fut ce qui apparaît aux yeux et qui est reproduit le plus fidèlement possible par le dessin et la couleur. Du moins, c’est ainsi que l’esthétique, dans sa prétention à établir des cadres et des catégories, le traduisit. Dans la réalité, ce fut, bien entendu, le pictural qui triompha et non le mimétisme grâce auquel les accidents du monde furent enregistrés. Et ainsi, la nature fut saisie par le pictural dans son coeur même, comme le site où reposent la croissance, la venue, l’épanouissement du monde, un des sites privilégiés de l’être, la source d’où émane toute forme-idée. Cela, faut-il le répéter, fut toujours le fait du pictural depuis qu’il se manifeste. Et, au vingtième siècle, cela a été porté à l’expression cruciale, maximale, suprême, par Malévitch dans son oeuvre picturale, philosophique, théorique.
La nature est le site essentiel de toute l’oeuvre de Malévitch. La Nature de Malévitch, à travers les malhabiletés des tableaux impressionnistes, puis symbolistes, triomphera, sous l’influence de la peinture d’icônes et du loubok, dans un néo-primitivisme puissant qui, associé au cubofuturisme, donnera le cycle le plus vigoureux du XXe siècle ayant pour thème la campagne. L’approfondissement de la nature sera donné ensuite dans le suprématisme. Comme dans la philosophie grecque la plus ancienne, la nature apparaît comme φύσις, comme lieu de croissance, d’épanouissement, de venue au jour. Selon Heidegger, « La physis est l’être même, grâce auquel seulement l’étant devient observable et reste observable. »[4]
Le rapport entre le pictural et la nature est inscrit dans le vocabulaire russe, puisque le même mot tsviet désigne à la fois la couleur (comme propriété d’un corps) et la fleur, la floraison; d’autre part, le mot, presque identique graphiquement et phonétiquement sviet désigne à la fois le monde et la lumière.
Quand Malévitch écrit à Matiouchine en décembre 1915 que le suprématisme « désigne la domination », il s’agit de la domination de la nature en tant qu’être pictural par excellence. On se souvient du beau passage consacré à Claude Monet dans Des Nouveaux systèmes dans l’art (Vitebsk, 1919) :
Si, pour Claude Monet, les plantes picturales sur les murs de la cathédrale étaient indispensables, le corps de la cathédrale, il le considérait comme les plates-bandes d’une surface plane, sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes et des semis de seigle. Nous disons comme le seigle est magnifique, comme les herbes des champs sont belles, mais nous ne parlons pas de la terre. C’est de cette manière que nous devons examiner ce qui est pictural et non pas le samovar, la cathédrale, la citrouille, la Joconde[5].
Cette référence à la croissance est plus qu’une métaphore biologique, c’est une affirmation que la couleur, qui est « la propriété qu’à un corps de provoquer la sensation visuelle d’une composition spectrale », que cette couleur (tsviet) est le terrain (ou le terreau) de l’être qui fait pousser et germer le pictural dans le monde. Les surfaces planes suprématistes sont « les germes de l’espace saturé de couleur ».
Le jeune Kazik a été imprégné de la nature pendant son enfance et son adolescence en Ukraine. Jusqu’à l’âge de 17 ans, au moment où il part pour la ville de Koursk pour travailler comme dessinateur technique aux Chemins de fer, il vit au gré des déplacements de son père qui était contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des endroits perdus de la campagne ukrainienne : « C’est au milieu de ces villages, dispersés dans des petits coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance[6]. » C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien[7]. Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs.
J’aimais regarder ces champs le matin quand le soleil n’est pas encore haut, que les alouettes s’élèvent dans les airs tout en chantant, que les cigognes volent à la recherche de grenouilles en claquetant et que les milans guettent, en tournoyant dans les hauteurs, les oiseaux et les souris[8].
Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:
Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage. L’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux .J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant[9].
Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:
J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature[10].
Pratiquement, tous les textes de Malévitch font référence explicite à la nature. À ce propos, on doit noter qu’il emploie tantôt le mot priroda, tantôt le mot d’origine latine natoura. Il semble que le peintre distingue parfois la natoura, comme la nature extérieure, quelque chose comme la natura naturata, et la priroda comme la natura naturans.[11] Ainsi, dans son traité de 1916, Du Cubisme et du futurisme. Le nouveau réalisme pictural, il écrit : « Répétant ou calquant les formes de la nature (natoura), nous avons éduqué notre conscience dans une compréhension erronée de l’art[12]« .Et plus loin, il déclare :
La nature (priroda) est un tableau vivant et on peut l’admirer. Nous sommes le coeur vivant de la nature. Nous sommes la construction la plus précieuse de ce tableau vivant gigantesque.
Nous sommes son cerveau vivant qui agrandit la vie[13].
Plus loin encore :
Le carré est un enfant royal plein de vie.
C’est le premier pas de la création pure en art. Avant elle, il y avait des laideurs naïves et des copies de la nature (natoura)[14].
La « nature » c’est aussi, dans la pratique de la peinture et de la sculpture des académies, un objet réel qu’on se propose de représenter. L’ami d’enfance, le compositeur ukrainien Nikolaï Roslavets écrit en 1917, dans son article « O “bespredmietnom“ iskousstvié » [De l’art « sans-objet »] pour l’almanach Supremus, non publié pour cause de révolution:
La notion de « sans-objet » peut être ramenée à la simple négation de la dépendance de l’artiste de la nécessité de représenter l’objet, de la soumission aux canons, exigeant qu’il copie la “nature“ [natoura], de la reproduction autant que possible exacte de la nature (priroda) visible des objets qui nous entourent[15].
Cependant, dans de nombreux cas, cette distinction n’est pas aussi tranchée et le mot priroda a souvent le sens de la nature visible et de la nature en soi. Je donnerai deux exemples. Dans un passage d’un article du journal Anarkhiya en 1918, le peintre affirme : »Malgré l’énorme maîtrise, malgré le rendu parfait de la nature, [les maîtres de la Renaissance] ont atteint seulement la moitié de l’idée qu’avait posée le sauvage: voir le tableau comme un miroir de la nature[16]. » Ici, c’est le mot priroda qui peut signifier les deux aspects de la nature. Et dans un autre article d’Anarkhiya, il précise ce qu’il entend par le mot priroda :
La nature est un tableau vivant, on peut l’admirer. Nous sommes le coeur de la nature, la construction précieuse de la gigantesque Terre vivante et des étoiles et, dans le même temps, nous profanons, nous mettons à mort sur les toiles des morceaux de nature, car n’est-il pas vrai que tout tableau peint à partir du vivant est une poupée morte[17].
La même ambigüité de l’emploi de natoura et de priroda se retrouve dans un article paru en 1928 en ukrainien dans la revue Nova guénératsiya, « Analyse du nouvel art représentateur. Paul Cézanne ». Il s’agit d’une traduction d’un texte russe dont nous n’avons pas l’original. Ce n’est pas Malévitch le traducteur. Confrontant le dessin d’album Tête d’adolescent de Répine (1884) au Joueur de cartes de Picasso (1914, MoMA), le peintre écrit :
Cette confrontation a pu nous donner l’impression que les nouveaux arts venaient d’une autre planète qui n’avait rien de commun avec nos lois terrestres et la perception humaine ainsi qu’avec la structure (boudova) physique de l’oeil du peintre. Mais, en réalité, il n’en est pas ainsi. Le lien du nouvel art et de l’art représentateur avec la nature (natoura) de notre nature profonde (priroda) [iz natouroï nachoï prirody] est le même, mais il a progressivement changé, en se différenciant, de façon très insignifiante et à peine sensible, d’oeuvre en oeuvre[18].
Ce qui est clair, en tout cas, c’est le reproche fait aux « spécialistes de l’art » et aux jugements de la critique: « À cause de leur analyse académique purement visuelle-optique de l’identité de la nature, [ils] n’ont pas prêté attention à l’essence (sout’) picturale de la question[19].« Sur l’exemple du tableau de Cézanne (Baigneuses devant la tente, 1883-1885, Staatsgalerie de Stuttgart), il déclare :
Il est visible qu’aucune figure n’est dessinée et peinte comme si elle était vivante, l’approche du paysage de même. Il n’y a aucune figuration véridique.
Il ne convient pas d’employer pour ce tableau le terme de ‘peinture’ dans le sens où on le percevait dans l’art représentateur, car les représentations y sont éloignées de la représentation vivante de la nature[20].
Là, il emploie le mot priroda, du moins dans la traduction ukrainienne (mais l’ukrainien connaît les deux appellations et il n’y a pas de raison a priori que le traducteur n’ait pas laissé les deux formes comme dans l’original).
Dans son grand texte lithographié de Vitebsk en 1919, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, dont une version censurée a paru à Moscou en 1920 sous le titre De Cézanne au Suprématisme, le peintre met au premier plan de sa réflexion la question de la nature, qui a été comprise, depuis Aristote (évidemment, Malévitch ne le dit pas ainsi), comme objet de la mimèsis, sujette à l’imitation[21]. Continuant sans se lasser à réfuter cette interprétation, il peut déclarer devant un paysage de toute beauté :
Que voit donc le peintre dans [un tel] paysage ? Il voit le mouvement et le repos des masses picturales, il voit la composition de la nature, l’unité des formes picturales variées, il voit la symétrie et le raccordement des contradictions dans l’unité du tableau de la nature. Il reste immobile et est transporté par le courant des forces et leur entente. C’est ainsi que la nature a construit son paysage, son grand tableau multilatéral de la technique, contradictoire avec la forme de l’homme, – elle a lié les champs, les montagnes, les rivières et les mers et, grâce à la semblance humaine, elle a pulvérisé le lien entre les animaux et les insectes, elle a formé ainsi une gradation de formes sur sa surface créatrice. C’est une telle surface créatrice qui est apparue devant l’artiste-créateur : sa toile, l’endroit où son intuition construit le monde, et il règle également les forces qui passent des énergies picturalement colorées dans des formes, des lignes, des surfaces planes variées ; il fait également des formes, les éléments isolés de leurs signes, et il obtient l’unité des contradictions sur sa surface picturale. Ainsi la création de contrastes de formes formera-t-elle un accord unique du corps de l’échafaudement, sans quoi toute oeuvre créative (tvoréniyé) est impensable[22].
Et plus loin, cette affirmation capitale, anti-constructiviste par excellence : »Nous ne pouvons vaincre la nature, car l’homme est la nature. Et puis je ne veux pas vaincre, mais je veux un nouvel épanouissement[23]. » Il est significatif que tous ces passages ne figurent pas dans le texte censuré, imprimé sous l’appellation De Cézanne au Suprématisme. Le peintre ukraino-russe estime que le cubisme a, dans un premier stade, réduit « la nature (natoura) à l’abstraction », à « la simplicité géométrique des volumes ». « Le visage du modèle était peint à la fois de face et de profil, comme des juxtapositions en contraste des variétés de la forme graphique[24]. » Malévitch dit à un autre moment :
On a eu à l’égard de Van Gogh la même approche anecdotique : on l’examinait aussi du côté du naturel, du non-naturel et du psychologique. Mais Van Gogh a abordé la nature (natoura) comme des plates-bandes. Outre qu’il a détourné, en les tirant des formes visibles du monde vivant, des factures purement picturales, il a vu en elles des éléments vivants en mouvement ; il a vu le mouvement et l’élan de chaque forme. La forme n’était pour lui rien d’autre qu’un outil par lequel passait la force dynamique. Il a vu que tout vibre d’un unique mouvement universel, devant lui il y avait l’acte, la victoire sur l’espace et tout s’élançait vers ses profondeurs[25].
Et dans un autre stade :
« Pour la première fois, les cubistes commencèrent à voir, à connaître et à bâtir consciemment leurs constructions sur les bases de l’unité générale de la nature (priroda). Il n’y a rien dans la nature qui soit un, tout est constitué de nombreux éléments et de nombreuses possibilités de comparaison […] L’assemblage cubiste, lui, est l’expression de la dynamique, de la statique et d’une nouvelle symétrie qui conduit à l’organisation de nouveaux signes dans la culture de la métamorphose du monde[26].
Dans sa conférence de Smolensk en 1921, il s’adresse aux élèves d’art :
Nous devons créer, et notre création sera notre croissance. Mais n’ayez crainte d’être le non-savoir, car vous êtes vous-mêmes la grande expérience de l’acte naturel selon la nature physique. C’est à travers la grande expérience de la loi naturelle selon la nature physique que nous trouvons la stabilité et introduisons notre organisme pan-humain pour l’appareillement réel du monde[27].
Le grand texte qu’est Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique (1922) met la nature en tant que priroda au coeur de la question de l’homme confronté à celle-ci, cette priroda qui est devenue pour lui « un mystère » (§ 5)[28]. La pensée de l’homme, nous dit Malévitch, est pratique, figurative, alors que « la pensée de la nature est l’action simple de phénomènes sans-objet » (§ 5)[29] :
S’étant armé d’une lime, [l’homme] veut scier la nature et lui donner un nouveau sens, il veut la transformer en un état figuratif rendu intelligible, il veut la rendre intelligente, qu’elle réfléchisse sur les problèmes complexes, et elle n’a rien de tout cela, et il est impossible de la scier, car en elle, il n’y a ni d’unité ni de forme matérielle. En elle, il n’y a pas non plus de frontières[30].
Et le peintre de déclarer que « la nature est dissimulée dans l’infini et ses nombreuses facettes, et elle ne se développe pas dans les objets : dans ses manifestations, elle n’a ni langue, ni forme, elle est infinie et on ne peut l’embrasser[31]. » (§7) Les efforts de l’homme pour raisonner la nature sont vains : » La raison ne peut rien dis-cerner, l’entendement ne peut rien dis-criminer, car il n’y a rien dans la nature de tel qu’on puisse dis-criminer, dis-cerner, dis-tinguer ; il n’y a pas en elle une unité qu’on puisse prendre comme un tout[32]. » (§5) Et Malévitch peut faire cette profession de foi assez extraordinaire :
Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut pas embrasser tout cela. L’homme qui tient une graine tient l’Univers, et en même temps il ne peut la distinguer malgré toute l’évidence de l’origine de cette dernière et les “arguments scientifiques’“ Il faut discerner cette petite graine pour dévoiler aussi tout l’Univers[33]. (§7)
Il n’est pas facile de situer historialement (geschichtlich) cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur la nature n’est associée à Dieu. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, je serai enclin à penser avec Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique. Ce qui ne signifie pas pour l’auteur du livre pionnier, Malévitch et la philosophie, un refus de la manifestation :
Car si le peintre-penseur, comme la théologie orientale, maintient la prédominance de la négation à [un] plan supérieur où il s’agit de penser la suressentialité de l’être comme Rien (et non plus seulement la suressence divine), la ‘position’ reprend ses droits au niveau de l’étude des énergies de ce Rien, à laquelle est consacrée la doctrine de la ‘sensation’ et de l’ ‘excitation’[34].
Mais là, personnellement, je ne m’aventurerai pas dans un domaine qui n’est pas ma spécialité. Je laisse le soin aux philosophes de creuser la question. Je citerai encore Emmanuel Martineau : « Bien au-delà de la volonté de puissance [de Nietzsche], il y a [chez Malévitch], secrètement réservé, une autre liberté, celle de s’élancer extatiquement vers l’être, ou mieux encore vers le Rien, lui-même “libéré”[35]. Ici, il faudrait développer la négation de la volonté-vouloir chez Malévitch. Dans son article « La philosophie du kaléidoscope » dont nous allons parler,[36] Malévitch cite entre guillemets « le monde comme volonté et représentation » de Schopenhauer, dont il a pu prétendre qu’il n’avait lu que le titre à la vitrine d’un magasin, mais dont il avait, pour le moins, entendu parler plus profondément, ne serait-ce que par son ami Nikolaï Roslavets. dans le remarquable petit essai, « De l’art « sans-objet », dont nous avons parlé plus haut, Roslavets cite Schopenhauer pour qui « seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs de la claire vision (prozréniyé), conditionnant exclusivement la création géniale[37]. » « La philosophie du kaléidoscope »[38] est un ajout à l’opus magnum du peintre, Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Il devait être inséré dans le paragraphe 41 du premier chapitre de la Seconde Partie du traité philosophique, seconde partie appelée « Le Suprématisme en tant que sans-objet ». Ce paragraphe commence ainsi : « La conscience suprématiste par rapport au monde des manifestations ou de toute la nature est l’excitation; c’est pour quoi tous les états, appelés matériaux, en fait n’existent pas[39]. » Dans un article publié en 1929 en ukrainien, intitulé « L’esthétique (Essai de déterminer le côté artistique et non artistique des oeuvres »,[40] Malévitch reprend l’opposition natoura/priroda. Après avoir montré « l’absence de principe artistique » d’une « reproduction purement naturaliste de la nature », il ajoute :
Nous sommes obligés de faire de même avec la nature (natoura). La nature ne peut jamais être artistique si l’on prend en considération le fait que tous ses phénomènes sont le produit de processus physico-chimiques, mais on peut raisonner autrement, à savoir : si la nature (priroda), dans chacune de ses modifications, ou bien si chacun de ses phénomènes, provoque une perception esthétique- artistique, alors, quelle que soit la modification physico-chimique, tout cela naît d’une seule loi esthétique et artistique de perception. Toute la nature sera alors semblable à un kaléidoscope où, en dehors de tout ordre, se bousculent des éléments colorés, où qu’ils tombent, ils resteront toujours dans des conditions telles qu’ils constitueront une forme fine et merveilleuse d’ornementation[41].
Qu’est-ce qu’un kaléidoscope?[42] Voici la définition de Malévitch :
Le kaléidoscope est un tuyau avec un miroir dans lequel sont versés plusieurs verres colorés de diverses grandeurs, se retournant toujours dans le désordre; dans notre oeil, on voit que tout s’ornementise, qu’un ordre s’établit- la ‘beauté’; les reflets se sont mis de façon égale à agir sur les circonstances environnantes, créant une forme, avalant la réalité, le chaos. Cependant, il n’y a pas de forme. Peut-être que le cerveau de l’homme est un miroir où existent seulement des reflets, tandis que la réalité reste dans son état invariable; c’est seulement lors de l’union des reflets avec la réalité que nous obtenons une loi de la forme; sans cela, il n’y a pas de forme, comme il n’y a pas d’ornement dans les miroirs du kaléidoscope quand est éloignée la réalité[43].
Ce n’est pas la première fois que Malévitch emprunte à un objet exotique du monde réel une appellation ludique pour désigner une réflexion profonde. Souvenons-nous de l’extraordinaire texte, commenté brillamment par Emanuel Martineau, « Le Poussah » : ce « magot porté par une boule lestée de telle sorte que le jouet revient toujours à la position verticale », désigne ni plus ni moins Dieu. Et dans « La philosophie du kaléidoscope », Malévitch reprend l’idée de Dieu n’est pas détrôné, à savoir que « dans notre culture jusqu’ici, l’homme se représente les phénomènes consistant en l’image ternaire de l’art, de la science et de la religion »[44], ces trois « voies » mènent une lutte entre elles et chacune prétend être la vérité (istina); ces trois voies sont fondées sur la foi, la foi en elles-mêmes, mais aussi sur le Futur, un Futur qui serait un commencement[45]. C’est à partir de cette réflexion, nous dit Malévitch, qu’il « a cherché une réponse dans la nature, voyant en elle l’unique coffret (lariets) dans laquelle sont assemblées des réponses; en elle gît l’image vers laquelle l’homme se fraye toutes les voies conformes au but à travers le principe de la science, de l’art et de la religion »[46]. Et de préciser que la nature n’a ni futur, ni plan sur le futur, elle est le processus du jour d’aujourd’hui et elle ne peut regarder dans le futur. Et de répéter qu’il n’y a en elle rien d’artistique que c’est dans l’homme seulement qu’existe un principe artistique :
Il n’y a dans la nature ni but, ni logique, ni de preuve, ni d’organisation, c’est seulement en moi que mes preuves scientifiques sont les formes du travail cognitif scientifique et le principe organisateur. Alors, l’être n’est pas chaos, seulement le principe organisateur de tout ce qui naît en moi; mais puisqu’il organise, moi aussi je suis organisé, car je suis seulement une particule de l’être qui n’en est pas partie et que ne le domine pas[47].
La nature est donc sans objet et la matière-nature est repos (pokoï), comme est repos le principe artistique. C’est seulement nos « hallucinations psychiques » qui nous font concevoir le mouvement et le repos[48] : « La ligne psychophysique des déformations de la vision, des hallucinations, est semblable à la cellule déformée dans le kaléidoscope par les miroirs et autre. En cette déformation consiste ce que nous appelons la nature profonde (priroda), la nature visible (natoura) »[49]. En fait, c’est « le repos qui est la fin des visions et des changements, c’est quelque chose au-delà de la conscience et de la représentation, c’est ce en quoi est la matière et ce que veut devenir également “l’âme“ « [50] .
L’homme qui crée de la beauté à partir de descriptions poétiques, picturales, musicales de la nature est en quête de l’authenticité des choses. En réalité, cette authenticité n’existe que dans nos visions fantomatiques de la nature. Et Malévitch finit par déclarer:
La nature est un certain kaléidoscope dans lequel la verroterie colorée qui y est jetée peut donner une multitude d’édifications formelles, étant elle-même dans un seul aspect invariable[51] […] Il est possible que la nature soit pour nous le même kaléidoscope en mouvement. Il est possible que notre oeil soit cette fente à travers laquelle nous voyons la nature comme une matière (viechtchestvo) invariable, tournoyante ou une cellule qui, en se reflétant dans notre oeil, provoque une multitude de phénomènes dont l’authenticité ne peut être discernable : où est l’authenticité et où est son reflet? […] Des miroirs sont tout autour et l’on ne sait pas où est l’authenticité […] et on ne peut pas casser le kaléidoscope, cela signifierait casser son cerveau, c’est-à-dire soi-même et voir que dans le cerveau il n’y a rien – nous trouverons le cerveau, mais nous n’y trouverons ni chaise, ni Dieu, ni esprit. Nous pouvons indiquer qu’à cet endroit il y avait Dieu, dans celui-là il y avait l’esprit, mais où est-ce qu’ils sont maintenant, on ne le sait pas. Dans l’esprit, dans la matière ou dans le principe artistique? Est-ce qu’est authentique mon être (souchtchestvo) physique, spirituel ou artistique, est-il beau consciemment ou inconsciemment, est-il esthétique ou, peut-être, suis-je un reflet de reflets[52]?
Et une des conclusions de cet article touffu, non rédigé, mais, comme toujours chez Malévitch, d’une efficacité barbare raffinée avec des inflexions lexicales pleines d’humour, est ainsi formulée : « La nature ne manifeste et ne révèle rien, comme cela nous semble. Les manifestations humaines restent les mêmes phénomènes du zéro invariable[53] sur lequel sont placées les espérances d’une manifestation. »
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On le sait, Cézanne fut, prioritairement, celui qui provoqua la révolution opérée dans la création malévitchienne à partir de 1910. Or l’impulsion de Cézanne fut donnée autant sur le plan de l’approche formelle que sur le plan de la réflexion conceptuelle à partir de déclaration du Maître d’Aix. Et la nature en est le point crucial. C’est Cézanne qui emploie le premier le terme de « sensation », si capital pour comprendre la pensée picturale de Malévitch. Cézanne parle de « la sensation forte de la nature »[54] Sans aucun doute, c’est dans la scrutation pénétrante de l’art cézannien que Malévitch a puisé sa propre conception de la nature. À propos de l’Autoportrait de Cézanne de la Collection Chtchoukine, il écrit que cette oeuvre est importante « par sa définition de la sensation picturale » : « Cet autoportrait ne coïncide pas avec la réalité. Voilà pourquoi on ne peut l’appeler un autoportrait. La forme de la nature et l’oeuvre créée sont différentes[55]. » Notons ici que Cézanne avait affirmé que « l’art était une harmonie parallèle à la nature[56]. » D’autre part, la réflexion sur le cubisme, surtout le cubisme de Picasso, fait comprendre qu’il ait pu penser la nature en tant que kaléidoscope. Peut-être a-t-il reçu en cela une impulsion de tel passage du célèbre article de Yakov Tugendhold dans la revue Apollon en 1914 sur la Collection Chtchoukine. Parlant du tableau de Picasso Usine (Horta de Ebro), le critique russe souligne la « combinaison de surfaces planes géométriques, pierreuses, aux facettes de miroir […] Les lignes des murs et des toits de cette Usine ne se rencontrent pas dans la direction de l’horizon, comme l’exigeait Cézanne, mais se dispersent en largeur, se sauvent dans l’infini. Ici, il n’y a pas de point mental de rencontre générale, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a pas de début, ni de fin, ici, c’est le froid et la démence de l’espace absolu. Et même les miroitements des murs de cette Usine jouent de répétitions sans nombre, se reflètent sur le ciel, font de l’Usine un labyrinthe ensorcelé de miroirs, l’hallucination d’un délire…[57]
L’obstination qu’a eue Malévitch à penser la nature s’est traduite de façon nouvelle très originale dans sa période post-suprématiste où s’opère la synthèse du sans-objet par l’énergie de la couleur et l’iconicité hiératique des contours des êtres et des choses.
[1] Hölderlin F., » Wie wenn am Feiertage » « Elle, merveilleusement toute présente/ La puissante, la belle divinement, la Nature » (trad. Michel Deguy)
[2] Gauguin P., Racontars de rapin [1901], Paris, Falaize, ss d, p. 77
[3] Malévitch K. Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique » [1922], § 7
[4] Heidegger, M., Einführung in die Metaphysik [1935] – « Die φύσις ist das Sein selbst, kraft dessen das Seiende erst beobachtbar wird und bleibt »
[5] Malévitch K., Écrits, Paris, Allia, 2015, p. 233-234.
[6] Malévitch. Colloque international tenu au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 155
[7] Cf. Malévitch K., « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Malévitch K., Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne L’Âge d’Homme, 1981, p. 52
[8] Malévitch. Colloque international, p. 154
[9] Malévitch K. « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », op.cit., p. 51. Rappelons-nous le début du poème de Hölderlin dont un extrait est cité en exergue :
Wie wenn am Feiertage, das Feld zu sehn
Ein Landmann geht, des Morgens, wenn
Aus heißer Nacht die kühlenden Blitze fielen
Die ganze Zeit und fern noch tönet der Donner,
In sein Gestade wieder tritt der Strom,
Und frisch der Boden grünt
Und von des Himmels erfreuendem Regen
Der Weinstock trauft und glänzend
In stiller Sonne stehn die Bäume des Haines
[Comme lors des jours de fête, voir son champ/Un paysan s’en va, le matin, /Quand tout le temps de la brûlante nuit tombaient /Les éclairs rafraîchissants et qu’au loin tonne le tonnerre, /Le flot rentre sur ses bords, /Et, frais, le sol verdit/Et de la réjouissante pluie du ciel/Dégouline le cep de vigne et, étincelants, /Dans le silence solaire se dressent les arbres du taillis.]
[10] Ibid., p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in Malevich K., The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III, Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33. Nous analysons plus bas plusieurs propositions à partir du texte russe original : r Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaleidoskopa », Sobranie sočinenij v pjati tomah (éd. A. Šatskih), Moscou, « Gileja », 2003, t. 4, p. 48-67. Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père. Il admire les jeunes paysannes en vêtements de couleur.
[11] Voir l’article synthétique de Mikel Dufrenne « Nature », dans : Souriau É., Vocabulaire d’esthétique« , Paris, PUF, 1990, p. 1056-1058
[12] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 49
[13] Ibid., p. 50
[14] Ibid., p. 66.
[15] Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus (Kazimir Malévitch et la Société Supremus), Moscou, Tri kvadrata, 2009
[16] La voie de l’art sans création » in : Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 124
[17] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 134 (« La fracture »).
[18] Ibid., p. 425
[19] Ibid., p. 428
[20] Ibid., p. 428-429
[21] Voir Martineau E., « Mimèsis dans la Poétique : pour une solution phénoménologique (À propos d’un livre récent) », Revue de Métaphysique et de Morale, Paris, Armand Colin, octobre-décembre 1975, p. 438-466
[22] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 200
[23] Ibid., p. 202
[24] Ibid., p. 219
[25] Ibid., p. 234
[26] Ibid., p. 221-222.
[27] Ibid., p. 282
[28] Ibid., p. 313
[29] Ibid., p. 312
[30] Ibid., p. 312-313
[31] Ibid., p. 314
[32] Ibid., p. 313 « Разум не может раз-умить, рассудок ничего не может рас-судить, нет в ней ничего такого, что бы возможно было рас-судить, раз-умить, раз-глядеть, нет в ней единицы, которую возможно взять как целое. »
[33] [33] Ibid., p. 314
[34] Martineau E., Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 178
[35] Martineau E., « Sur ‘Le Poussah’ », in Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 668
[36] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 4 (sous la direction d’Aleksandra Šatskih), 2003, p.48-67
[37] Roslavets N., « O ‘bespredmetnom’ iskusstve Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus, op.cit.
[38] Malévitch K., « 1/41 Filosofija kaleidoskopa », op.cit.
[39] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 3 (sous la direction de A. Šatskih), 2003, p. 244; traduction française de Gérard Conio – Malévitch K., Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel, CH-Gollion, Infolio, 2011, p. 284.
[40] Nova Generatsija, N° 12; traduction française dans Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 547-566
[41] Ibid., p. 553
[42] Selon les définitions du Grand Robert. Ce mot vient du grec καλός, beau, de είδος , forme, aspect, et de σκοπεῖν , regarder. Il s’agit d’un « petit instrument cylindrique, dont le fond est occupé par des fragments mobiles de verre colorié qui, en se réfléchissant sur un jeu de miroirs angulaires disposés tout au long du cylindre, y produisent d’infinies combinaisons d’images aux multiples couleurs. »
[43] Malévitch K., « 1/41; Filosofiya kaléïdoskopa », op.cit., p. 59-60
[44] Ibid., p. 49
[45] Sur le dialogue de Malévitch avec le livre de Mihail Geršenzon Trojstvennyj obraz soveršenstva [L’image ternaire de la perfection] (1918), voir ma « Postface » à la traduction de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, et la communication de Gérard Conio lors de ce colloque.
[46] Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaléidoskopa », op.cit., p. 50
[47] Ibid., p. 52
[48] « Mon point de vue est que ni dans la nature, ni en dehors d’elle, il n’y a de principe ni artistique, ni religieux, il n’y a pas quelque chose qui organise; moi, en tant que résultat des interactions incessantes, je ne sors pas de la nature sans-objet et si même je manifeste quelque chose, toutes les formes de ma manifestation ne sont rien d’autre qu’un nouvel aspect formel des phénomènes du but infini des actions et comme elles n’ont pas d’idée, il n’y a pas en elles de mouvement. En conséquence, on peut définir la nature comme repos, ma matière est repos; et s’il en est ainsi, le principe artistique est ce même repos et alors dans le mouvement il n’y a pas de principe artistique. Mais le repos lui-même est déterminé par le mouvement, l’un et l’autre sont nos hallucinations psychiques. » Ibid.
[49] Ibid., p. 58
[50] Ibid., p. 52
[51] Notons que Baudelaire a pu comparer, l’artiste de la vie moderne, en tant qu’ »amoureux de la vie universelle », « à un miroir aussi immense que [la] foule, à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. » : Baudelaire Ch., « Le peintre de la vie moderne » [1863], in Curiosités esthétiques. L’Art romantique, P., Garnier, 1986 (éd. H. Lemaire), p. 464
[52] Ibid. p. 55-56
[53] Voir le manifeste de 1923 « Le Miroir suprématiste », dans Malévitch K, Écrits, op.cit.,
[54] Cézanne P., Lettre à Louis Aurenche du 25 janvier 1904, in Correspondance, Paris, Grasset, 1978 (éd. John Rewald), p. 298
[55] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 578
[56] Cézanne P., Lettre à Joachim Gasquet du 26 septembre 1897 in Correspondance, op.cit., p. 262
[57] Tugendhold Ja., « Frantsuzskoe sobranie S.I. Ščukina » [La Collection française de S.I. Chtchoukine], Apollon, 1914, N°N° 1-2, p. 35
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WHAT IS SUPREMATISM?
WHAT IS SUPREMATISM?
Jean-Claude Marcadé
These few notes are only intended to deal with certain problems which have arisen in the field of art criticism from the observation that one cannot speak of 20th Century art without mentioning the Suprematist revolution. A Malevich fashion is currently to be seen which, just as much as the Kandinsky fashion in its time, provokes much emotional discourse carrying with it a mixture of snobbery and sensationalism to the detriment of rigour. In fact, many people are nowadays convinced that ‘wishful thinking’ is more interesting than rigour.
We are still a long way from having all the information needed to form definite conclusions about the meaning of Suprematism. Many events from the story of Russian art in the tens’ and twenties’ remain hidden in shadow. The greater part of the writings of Malevich are not published in Russian and the inevitable inaccuracies of translation give rise to ambiguities. Lastly, important works (canvasses, architectones, drawings) remain inaccessible, stored away in Soviet museum reserves or kept in private collections. Mistakes and omissions are the natural outcome of such a lack of information. It would be pointless to blame western researchers for these faults. It should not be forgotten that it is thanks to these same western researchers who have at a great price assembled the diverse elements of a story doomed to mental oblivion, that Russian art from the first quarter of the 20th Century in general, and Malevich in particular has escaped the amnesia of humanity’s collective memory. For it has now won back in Russia itself a following, which though still feeble, holds out much promise for the future.
One can understand the errors and omissions arising from such unfavorable conditions. However, it is altogether different when it comes to the distortions and tendentious interpretations made from areas of concrete knowledge. It is here that rigour must intervene and calm the ardours of a wayward imagination. By enquiring: ‘What is Suprematism?’ we are led to ask questions about ideas often invoked in a vague and confused way concerning this enigmatic ‘ism’ among the ‘Kunstismen’ of the 20th Century.
1. Suprematism is anti-constructivist.
Only too often we find Constructivism and Suprematism lumped together. Upon seeing some geometric form, the unwise critic immediately cries Constructivism. Despite superficial similarities between Constructivism and Suprematism, the two movements are nevertheless antagonists and it is very important to distinguish between them. The confusion arises from the fact that several artists, either formerly part of the Suprematist movement like El Lissitzky, or who had once worked under its influence like Liubov Popova and Rodchenko, soon became exponents of the culture of materials. They celebrated this latter in their creations, deliberately opting for the way opened, from 1914, by Tatlin’s reliefs. Constructivism aims to employ the material as foundation, it involves the cult of the object. For Constructivism, ‘the object is work of art and the work of art is object’. It is firmly based on a materialistic and utilitarian philosophy. Its aim is the functional organisation of life under all its aspects. The easel-painter must give way to the artist-engineer, to the productivist, the painting to the ‘shaping’ (oformlenie) of life. The principles of Constructivism, though already accepted in practice, were not formulated until 1922 (‘Constructivism’ by A. Gan, Tver; ‘And yet it moves’ by I. Ehrenburg, Berlin; two numbers of the Berlin review ‘Veshch/Gegenstand/Objet’ by El Lissitzky and I. Ehrenburg…).
By contrast, Suprematism, whose first writings date from the end of 1915, was born of an awareness of the insignificance of the object. For Malevich, the object as such does not exist, it dissolves in the energy stimulus (rozbuzhdenie) of non-objective beingness. Suprematism is therefore an active negation of the world of objects. It endeavors to exhibit a world without objects and without objectives, die gegenstandslose Welt, the only one to have a real existence. When Malevich speaks of Suprematist ‘utilitarianism’ or ‘economy’, he means neither functionalism nor rational schematisation. Suprematist economy and utilitarianism seek to transform ‘this green world of flesh and bones’, the world of ‘nutrition’, into a world of desert, of absence, aimed towards the unveiling of essential beingness. Although Suprematism is both painting in ontological action and meditation on being, it does not, however, neglect the technical problems of construction. The skill (umenie) is very important for Malevich (we should remember his vast pedagogic work in Unovis in Vitebsk and at Inkhuk in Petrograd), but it is neither the major factor nor the aim of creation. Artistic mastery should yield to the demands of the flux of being in the world and should not exhibit the material in its skeleton-like nudity as Constructivism does. It ought to show the non-existence of form and colour. This is why the squares, circles and crosses of Suprematism are quite unrelated to the squares, circles and crosses occuring in nature – they are the irruption of non-existence, and constitute FORMING and not INFORMING elements.
2. Is Suprematism mystical?
The word ‘mystical’ has been misused so often in the field of Russian art that one hesitates to apply it to the thought and works of Malevich. In this particular case, there is no question of vague and imprecise religious agendas nor theological states of the soul. But if one accepts that mystical vision bypasses the intermediaries and transforms the ordinary perceptions of the five senses into a contemplation of the world in its total being, then it can be asserted that Malevichian Suprematism is mystical. This does not, however, attribute special status to Malevich since true art has always and will always be linked to this direct penetration of the total beingness of the world. The mysticism of Malevich stands out all the more because of its fundamental antagonism to the dominant postrevolutionary thought of Constructivism and materialism. There are, however, similarities in approach and in thought not only to certain aspects of Buddhism (undoubtedly through the books and articles of P.D. Uspensky) but also with the apophatic theology of the Greek Fathers and with Hesychasm. Though not wishing to overestimate these elements among so many others in Suprematism, one cannot ignore them.
3. Suprematism as absolute Non-objectivity.
There are many ambiguities in the names applied to the different manifestations of the plastic arts which in the 20th Century no longer represent the elements of reality as we see them around us. The most usual term to designate this art which refuses all reference to any known thing in the perceptible world is that of ABSTRACTION. Though this term with its nuances may be appropriate for Kandinsky or even Mondrian, it will not do for Suprematism which is not the triumph of ‘abstraction’ but of ‘bespredmetnos’ (non-objectivity).
In abstraction, there is always a RAPPORT WITH THE OBJECT, there is always an interpretation of the world by rapport to a REPRESENTATION (in the sense of the ‘Deutung’ discussed by Erich Auerbach in his celebrated book on mimesis). But Malevich is clear on this subject: Man CAN NOTHING REPRESENT. The artist must only favour the epiphanic appearance of beings as manifestations of being in the world. Whereas abstraction wants to know the object in its essence such as we intuitively know it and not according to our normal eyesight, Suprematist non-objectivity refuses all reference to the world of objects and only recognises ONE WORLD, that of the abyss of being. Where Kandinsky’s abstraction is still dualist-symbolist, where Mondrian’s abstraction is a system of pictorial and semiological equivalences, Malevichian non-objectivity is the radical destruction of the bridge by which metaphysics and traditional art spanned this ‘great abyss’ separating a world accessible to reason or intuition from a world which is not. For Malevich there is but one sole world – absolute non-objectivity. It is the SENSATION of this world which consumes all vestige of form at the two poles of Suprematism – the Black Square and the White Square.
Though Malevich, with pedagogic intentions, wanted to explain in his Bauhaus book in 1927 what conditioned artistic vision in different epochs in terms of the environment, this is not to say that Suprematism is the pictorial reproduction of that environment (an aerial view of the earth). It means that the environment has made possible the Suprematist consciousness. Aerial vision has not given rise to new geometrical forms, abstractly conceived by viewing forms from above. It explains the Suprematist liberation from the terrestial gravity of objects, their annihilation in the ‘liberated nothingness’. Malevich calls Suprematism a ‘new realism’ in so far as it embraces the only true reality of the non-objective world.
4. Suprematism as an All-embracing Philosophy.
The pictorial is for Malevich the privileged site for Suprematist revelation, but the latter is not limited to what is traditionally called the plastic arts. Suprematism reaches out to all branches of human activity. It wants to transform life in its entirety (economical, political, cultural, religious). If the perspective inherited from the Renaissance, or the inverted perspective of iconic art has been radically suppressed, this is because man’s place in the universal movement is not totally new. Suprematism is not humanist. It is not the triumph of man as the centre of the universe, the centre of converging or diverging vision, but the triumph of ‘liberated nothingness’. Man in general and the artist in particular, is the emitter and transmitter of the energies of the world which pass through him. He himself is this world. He is not the enterpreter but the prophet in the etymological sense of the word. It is by light of this new perspective that the new world must be erected. It will be built out of pain, for the figurative resists, and whenever there is resistance, there is war. Wars and revolutions are inevitable phenomena in the world march towards the liberation from the burden of the figurative, reinforced through the centuries by humanity’s anthromorphism and its need of comfort and convenience.
It would be hazardous to identify the ideas of Malevich with any kind of idealism, subjectivism, psychologism or pantheism. Rather they are phenomenological, in Heiddeger’s sense – and a few years before him – in so far as they constitute a ‘deciphering of being in its beings’.
(1978)
Catalogue, Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, Paris, 1978
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Le fauvisme en Occident et dans l’Empire Russe (Années 1910)
Les cézannistes fauves primitivistes russes du « Valet de Carreau » (années 1910) et les fauves et expressionnistes de l’Europe occidentale
par Jean-Claude Marcadé
On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant la Révolution russe de de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Cette confrontation eut lieu dans les deux premiers Salons, organisés par la revue moscovite symboliste La Toison d’or en 1908 et 1909[1], dans le premier Salon, organisé à Odessa en 1909-1910, par le sculpteur Vladimir Izdebsky[2] et, tout particulièrement, à l’exposition moscovite du « Valet de carreau » en 1910-1911 où triompha le cézannisme-fauvisme-primitivisme russe[3]. On sait aussi que les fameuses collections des industriels-mécènes Ivan Morozov (l’impressionnisme et le post impressionnisme dominaient chez ce dernier qui avait acheté, entre autres, 17 Cézanne) et Sergueï Chtchoukine (dans la maison-musée de ce dernier on pouvait trouver, entre autres, 16 Derain, 38 Matisse, 50 Picasso)[4], à Moscou, furent une véritable académie pour tous les jeunes artistes russes.
Mais la circulation des idées picturales s’est faite aussi grâce à la présence à Paris d’artistes russes qui, avant 1914, étaient les transmetteurs de toutes les nouveautés parisiennes auprès de leurs confrères restés en Russie[5]. On se souvient de ce passage des mémoires du poète et théoricien Bénédikt Livchits, où ce dernier rapporte la façon dont les dernières nouveautés de la capitale française étaient aussitôt connues en Russie et assimilées. Il décrit David et Vladimir Bourliouk en 1911 examinant attentivement « une photographie de la dernière œuvre de Picasso. <Alexandra> Exter l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos, d’incitations, il posera la base d’un nouveau courant. »[6]
A Paris, Sonia Delaunay-Terk, Daniel Rossiné (c’est-à-dire Vladimir Baranoff-Rossiné), Marie Vassilieff ou, épisodiquement, Alexandra Exter; à Munich, Marianne Werefkin (Vériovkina), Jawlensky, Kandinsky, Bekhtéïev, sont des traits d’union entre la Russie et l’Occident. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le fauvisme ait trouvé un terrain favorable chez les jeunes peintres de l’Empire russe, en révolte de façon générale contre le naturalisme et le réalisme de l’Académie, dont la figure emblématique était Ilia Riépine, contre, aussi, les évanescences picturales du symbolisme, représenté surtout par le groupe de « La Rose bleue ».
La première révolution russe de 1905, en mettant fin à l’autocratisme impérial multiséculaire avait fait souffler un vent de liberté sur toutes les manifestations de la vie, et en particulier sur la création artistique. Ainsi, les contacts avec Paris et Munich, les deux pôles des révolutions esthétiques depuis le dernier quart du XIX siècle, se renforcent et les mouvements novateurs qui s’y créent ont immédiatement une résonance à Moscou, Saint-Pétersbourg, Riga, Kiev ou Odessa. Grâce au génie de Diaghilev, l’Europe découvre la danse, la musique, mais aussi les audaces picturales européennes et russes.
Ainsi, les arts plastiques russes dans les années 1900 assimilèrent l’impressionnisme ( de façon passive chez un Korovine, de façon novatrice chez un Larionov[7]), développèrent une branche originale de l’art nouveau international (appelé ici « style moderne »[8]) et connurent une brève flambée de symbolisme[9]. Petit à petit, des peintres comme Mikhaïl Larionov, sa compagne Natalia Gontcharova, les frères David et Vladimir Bourliouk se détachent de la base formelle impressionniste et proposent des œuvres plus rudes, plus « grossières » dans leur système figuratif, leur facture-texture, leurs thèmes, faisant apparaître dès 1909 ce qu’ils appelleront le néo-primitivisme , qui se structure non à partir du tableau « civilisé » européen mais sur les productions de l’art populaire russien, oriental, voire extrême-oriental : images gravées de large diffusion (loubok), enseignes de boutiques, jouets, ustensiles de toutes sortes, porteurs de formes et de sujets inédits dans la « grande peinture ». Ainsi le goût des Slaves russiens pour les couleurs vives, bigarrées, criardes même, bien connu à travers les indiennes servant à divers usages vestimentaires ou dans les décors des objets artisanaux, se retrouve en particulier dans ceux des plateaux représentés dans plusieurs natures mortes des fauves russes (Vassili Rojdestvenski, Nature morte, 1909, Musée des Beaux Arts de Kazan’; Ilia Machkov, Baies sur fond de plateau rouge, 1910-1911, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg; Alexandre Kouprine, Nature morte avec fleurs, vers 1912, Galerie Nationale Trétiakov, Moscou). C’est pourquoi dans l’importante exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris « Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe », en 1999-2000, on a pu voir une toile de Maliavine, peintre naturaliste, élève de Riépine, qui a fait jaillir dans sa série des Paysannes [ Baby ], vers 1905, cette exubérance de couleurs criardes à travers le tourbillonnement des jupes, transformées en une masse purement picturale de rouges. Et cela en dehors de tout fauvisme conscient. Le maître d’œuvre de la magistrale exposition parisienne sur le fauvisme, Suzanne Pagé, écrit qu’ « en exergue » du « Valet de carreau », « Maliavine, étranger aux ‘Fauves russes’, articule, avec une vraie originalité, une disposition naturelle à la couleur liée à un thème folklorique, dans un contexte d’héritage national fort. »[10].
Il faut avoir cela à l’esprit quand on regarde un tableau russe fauve entre 1909 et 1914 : certes, ses éléments figuratifs viennent droit de Cézanne (d’où leur appellation de « cézannistes russes »), mais s’y mêlent également des traits spécifiques de l’art populaire. Le « Valet de carreau », comme son appellation l’indique, se voulait le représentant de la jeunesse vigoureuse, de l’affirmation de soi, d’une culture corporelle incarnée et sensuelle, d’une certaine marginalité un peu louche. C’est ainsi que le tableau-enseigne de l’exposition moscovite sera la toile d’Ilia Machkov, Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910, Musée National Russe) où les deux peintres sont représenté presque nus, en slips violet et vert, comme des athlètes : la métaphore sportive est là pour dire que désormais l’art sera « musclé », mettant fin aux anémies brumeuses symbolistes, aux afféteries du « style moderne », aux « voiles amollis » (expression de Berdiaev dans son célèbre article de 1914 sur « Picasso »[11]) des impressionnistes.[12]
Chez Machkov (dans ses portraits et ses natures mortes), chez Kontchalovski (dans ses tauromachies), chez Lentoulov (dans ses paysages), chez Larionov (dans ses portraits des trois frères Bourliouk, Vladimir Bourliouk -appelé au « Valet de carreau » Portrait d’un athlète – Musée des Beaux-Arts de Lyon[13]; David Bourliouk, collection Leclanche-Boulé, Paris; Nikolaï Bourliouk, Museum Ludwig, Cologne), chez Natalia Gontcharova (dans ses Lutteurs du MNAM et du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg, ou dans ses panneaux représentant les Evangélistes, du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), les couleurs franches se heurtent, s’entrechoquent, dans une vraie lutte au corps à corps.
Ce n’est pas un hasard si, à cette époque-là, culminaient la popularité et l’internationalisation de la boxe (Jack Johnson, Georges Carpentier ou encore le haut en couleurs Arthur Cravan[14]) ou la lutte-catch (le célèbre Ukrainien Poddoubny, immortalisé par un film mélodramatique de Boris Barnet en 1957, fit une tournée mondiale). Les frères Ilia et Kirill Zdanévitch étaient des passionnés de lutte et de boxe dans leur ville de Tiflis, Lentoulov s’exerçait aux poids, la rixe et le pugilat étaient chose courante et couramment représentée par les peintres[15].
Les Russes incorporèrent donc la tradition française à leur pratique « primitiviste ». Gauguin, le maître, entre autres, de Natalia Gontcharova, avait fait la même synthèse, mais dans un cheminement inverse, qui sera celui de tous les novateurs européens du XX siècle, qui intégrèrent les éléments puisés dans les cultures archaïques (polynésienne, ibère, africaine) à la structure de base du tableau traditionnel. Ce qui fait la différence entre les peintres russes de l’avant-garde et les peintres occidentaux, même quand ils ont pu leur emprunter plusieurs principes plastiques, ce qui rend totalement insolite leur art dans le concert de la peinture européenne, c’est précisément que la structure de base de leur tableau a été l’image populaire, le loubok, ou encore l’enseigne de boutique[16], ou encore l’icône, qui ignorent la tradition des académies ou des ateliers professionnels, trouvant, en dehors des règles, à travers une apparente malhabilité, un rythme expressif intense, parce que plus immédiat (plus près du geste ou de l’intonation orale). On ne doit jamais perdre de vue que la plupart des grands peintres russes de l’avant-garde (Larionov, Natalia Gontcharova, Chagall, Malévitch, Filonov) sont partis précisément de la structure iconographique du loubok, de l’image populaire. Ils n’ont pas intégré les éléments primitivistes dans une nouvelle conception de la surface du tableau, comme les Français ont pu intégrer les données de l’art africain ou polynésien à une structure cézannienne. Ils ont incorporé les découvertes formelles du post-impressionnisme à une structure de base primitiviste.
C’est sur ce problème qu’il y eut, dès 1911, une scission entre les « occidentalistes » qui, comme Piotr Kontchalovski ou Ilia Machkov, voulaient perpétuer la peinture de type cézanniste en y incorporant des éléments primitivistes en tant qu’éléments figuratifs parmi d’autres, mais sans changer la structure de base, « civilisée », c’est-à-dire dans la tradition du tableau européen, – et les « nationalistes » qui, tels Larionov et Natalia Gontcharova, prenaient comme base structurelle des surfaces picturales les enseignes de boutique, le loubok, les icônes, les graffitis sur les barrières et les murs, et le laconisme formel de l’art populaire.
Ce qui caractérise le fauvisme russe, c’est donc, bien entendu, « la santé », « la carrure », « l’énergie » (expression de Bernard Dorival concernant les Fauves français[17]) de son colorisme et de son trait. Malévitch, dont la série éblouissante des gouaches, à dominante rouge, de 1911-1912 (en particulier l’ Homme qui court se baigner [appelé communément « Baigneur »] du Stedelijk Museum d’Amsterdam est à la fois primitiviste, cézanniste et fauve, a exécuté deux Autoportraits (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg et Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) que l’on ne saurait mieux commenter que par ce passage du fondateur du suprématisme sur « le peintre en soi » : « Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur. Et ce qui en lui est créateur s’est levé de toute sa stature avec toute une avalanche de teintes, afin de sortir à nouveau dans le monde réel et créer une forme nouvelle. »[18]
Les peintres russes de tendance fauve convergent aussi dans leur goût de l’ornementation. Matisse était passé maître dans l’utilisation des arabesques décoratives, réduites au minimalisme du trait libre et syncopé dans La Danse et La Musique, installées par le maître français lui-même dans le palais moscovite de l’industriel mécène Sergueï Chtchoukine en 1911. Les Russes s’approprient d’autant plus facilement ce « décorativisme » qu’il était la marque séculaire de l’art russe (en particulier, les profusions florales des peintures murales des églises – entre mille exemples, celles de la cathédrale Saint Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge à Moscou). Déjà, chez le visionnaire Vroubel, l’ornement faisait partie intégrante du système figuratif. Le Portrait d’un garçon à la chemise orné d’Ilia Machkov (1909, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) est particulièrement représentatif de cet ornementalisme.
Ce qui différencie le fauvisme russe du fauvisme français, c’est la propension à la théâtralisation des sujets, voire à leur carnavalisation. Dès 1912, le metteur en scène, dramaturge et philosophe du théâtre Nikolaï Evreïnov avait conceptualisé la notion de « théâtralisation » comme élément primordial de l’être humain « jeté dans le monde »[19]. Cet « instinct de la transfiguration » fut particulièrement amplifié dans les arts russes des années 1910[20]. Outre l’Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski d’Ilia Machkov, on peut citer ici le Portrait de Georges Yakoulov (1910, Galerie Nationale Trétiakov) de Piotr Kontchalovski où l’artiste russo-arménien est représenté dans une pose exotique à la Pierre Loti, ou encore l’Autoportrait de Lentoulov, déguisé en Turc, voir l’Autoportrait de Pougny (1912, MNAM), au poing de boxeur démesuré. Matisse rapporte que le Sâr Péladan reprochait à un certain nombre de peintres français « de se faire appeler les ‘Fauves’ et de s’habiller comme tout le monde, de telle sorte que leur prestance n’est pas au-dessus de celle des chefs de rayons des grands magasins« [21]. Tugendhold avait noté, en 1913, le caractère anti-individualiste(à l’opposé, donc, de l’individualisme blasé du romantisme, de l’orientalisme, voire d’un certain symbolisme du XIX siècle, qui voulaient se distinguer de la multitude[22]) du retour des arts novateurs russes des deux premières décennies du XX siècle au primitif sous toutes ses formes. Gauguin marchant à Paris en sabots sculptés par lui-même annonce le dandysme à l’envers des artistes russes « de gauche » à la recherche d’une nouvelle interprétation de l’art et de la vie.[23]
Autre différence d’ avec les Français[24] et même les Allemands[25] ou les Scandinaves[26], c’est la moindre place qu’occupent chez les Russes les paysages, non qu’il les aient négligés, mais ils ont multiplié les portraits et surtout les natures mortes qui sont presque comme la marque du « Valet de Carreau », surtout Machkov, Kouprine ou Rojdestvenski. Cela est souligné à juste titre par Dimitri Sarabianov : « Utilisant les conquêtes de Cézanne, parfois de Matisse et de quelques autres peintres français, ils rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. D’où leur intérêt pour la nature morte qui a trouvé dans leur création un rôle d’une importance inconnue auparavant dans la peinture russe »[27]. Cette « fabrication » massive de natures mortes fit dire au peintre et théoricien russo-ukrainien Alexeï Grichtchenko, qui lui-même avait exposé au « Valet de carreau » : « Combien aurait été choqué Cézanne s’il avait vu toutes ces bouteilles, ces poires, ces oranges, ces vases, ces nappes et ces serviettes froissées, tous ces accessoires sans âme dont pas une seule toile de cézanniste ne peut se passer. »[28] Cela était cruellement ironique, en partie injuste, mais désignait bien une spécificité russe.
Le groupe des peintres russes de Munich, qui participent, depuis la fin du XIX siècle, à la révolution esthétique qui a lieu avant 1914 dans la capitale bavaroise et parfois l’inspirent – Marianne Werefkin, Kandinsky, Jawlensky, Bekhtéïev – ne sauraient être classés tout de go dans l’expressionnisme allemand, comme cela se fait la plupart du temps. Tout d’abord, leurs liens avec la vie artistique de l’Empire russe restent très étroits jusqu’en 1914 : ils participent tous au premier salon du « Valet de carreau », fin 1910, Kandinsky montrera des œuvres également au deuxième salon de 1912; on sait qu’il invitera les Moscovites (Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch) à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912. Les Fauves russes sont aussi présents dès 1911 à Paris : au Salon des Indépendants, note Archipenko qui en fait le compte-rendu, « il y a même une salle « russe », n° 44, où sont concentrées les meilleures œuvres des peintres russes. Cette salle ne le cède en rien par sa valeur artistique aux autres; D’après ces œuvres, on peut juger de la contribution apportée par l’artiste russe plein de talent à la création du Grand Nouveau. Machkov a exposé plusieurs natures mortes très harmonieuses et riches par leurs couleurs. Ses fleurs sont originales de composition et intéressantes comme panneaux décoratifs : on sent dans ces œuvres la riche nature et la force créatrice russes »[29]. Archipenko loue Kontchalovski pour ses couleurs, « bien que les esthètes disent que ces couleurs les gênent « [30]. Une chose très remarquable dans l’article d’Archipenko est l’attention portée à Kandinsky qui exposait aussi à Paris en 1911 : « Parmi plusieurs toiles de Kandinsky, son Jockey présente le plus grand intérêt. C’est une œuvre ultra-impressionniste dans laquelle l’artiste en est revenu au primitivisme. »[31] . Aucune œuvre de Kandinsky, portant se titre, n’ est connue à ce jour; peut-être s’agit-il de Lyrique du Musée Boymans de Rotterdam, dont le biographe de Kandinsky, Will Grohmann, a écrit qu’il s’agissait d’un « sommet », ajoutant : « La sobriété est celle des chefs-d’œuvre de l’Asie orientale – pas un trait, pas un ton de trop »[32]. On note que le mot « expressionnisme » ne fait pas encore partie du vocabulaire courant de la critique d’art[33] et qu’ Archipenko utilise ici les termes de « ultra-impressionniste » (pour souligner que la couleur est portée à son extrême intensité contrastée) et de « primitivisme » (pour souligner le schématisme, le laconisme de la représentation des objets qui ne se perd pas dans les détails figuratifs mais va à l’esssentiel de l’expression).
Il suffit de comparer les œuvres des Fauves russes avec celles des peintres allemands du groupe « Die Brücke » (Schmidt-Rottluff, Nolde, Kirchner, Pechstein, Heckel ou Müller) pour constater qu’il n’y a pas chez les Russes de Munich d’agressivité coloriste mais une intensité et un chatoiement des couleurs (analogues à la mosaïque byzantine chez un Jawlensky) qui, pour être véhémentes, ne sont pas en quête de dissonances stridentes. Il n’y a pas, non plus, la violence instinctive des pulsions archaïques et telluriques, l’arrachement des oripeaux civilisateurs, mais la révélation d’un monde d’harmonie et de spiritualité, un monde symphonique où la tradition chrétienne orthodoxe s’allie au romantisme et à la Naturphilosophie allemands, ou encore à la pensée d’un Rudolf Steiner.
Une des particularités de la peinture russe novatrice à partir de 1907 est que chaque toile est rarement ceci ou cela uniquement, mais elle est ceci et cela, et encore une troisième chose… Il n’y a pas en Russie de pur impressionnisme, de pur fauvisme, de pur cubisme ou de pur futurisme. Un tableau russe synthétise souvent plusieurs cultures picturales, mais ce qui est un élément constant, venant perturber les données de la peinture européenne d’académie, c’est l’esthétique et le geste primitivistes, qui donnent une saveur et une empreinte originale à la picturologie des artistes russes du premier quart du XX siècle. C’est de cette veine que sort la création des Fauves de Russie.
[1] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe.1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 288-293
[2] Cf. Idem, p. 297-305
[3] L’histoire de la naissance et du développement du « Valet de carreau » sont remarquablement retracés par : G.G. Pospelov, Boubnovy valiet. Primitiv i gorodskoy folklor v moskovskoy jivopissi1910-kh godov [Le Valet de carreau. Le primitif et le folklore urbain dans la peinture moscovite des années 1910], Moscou, Moskovski khoudojnik, 1990; une version abrégée a paru en allemand : Gleb G. Pospelow, Moderne russische Malerei. Die Künstlergruppe Karo-Bube, Dresden, VEB, 1985
[4] Cf. A.G. Kosténévitch, Ot Moné do Picasso. Frantsouzskaya jivopiss’ vtoroy oloviny XIX-natchala XX veka v Ermitaje[ De Monet à Picasso, la peinture française de la seconde moitié du XIX et du début du XX siècle, Léningrad, Avrora, 1989; on peut trouver l’histoire la plus complète des collections d’Ivan Morozov et de Sergueï Chtchoukine dans le catalogue de l’exposition » Morozov i Chtchoukine – rousskié kollektsioniéry – ot Moné do Picasso » [Les collectionneurs russes Morozov et Chtchoukine : de Monet à Picasso] qui eut lieu au Folkwang Museum de Essen, au Musée national Pouchkine à Moscou et à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg en 1993-1994,; catalogues en russe et en allemand ,édités par DuMont-Schauberg à Cologne.
[5] Cf. Jean-Claude Marcadé, « L’avant-garde russe et Paris. Quelques faits méconnus ou inédits sur les rapports artistiques franco-russes avant 1914. Notes paracritiques », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, 1979, N° 2, p.174-183
[6] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi , Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43
[7] Voir Nikolaï Pounine, « Impressionistitcheski périod v tvortchestve M. F. Larionova » [La période impressionniste dans l’œuvre de M.F. Larionov], dans le livre : Matérialy po rousskomou iskousstvou [Documents sur l’art russe], t.I, Léningrad, 1928
[8] Voir : D.V. Sarabianov, Stil’ modern. Istoriya. Problémy [Le « style moderne », son histoire, sa problématique], Moscou, Iskousstvo, 1989; E.A. Borissova, G.You. Sternine, Rousski modern [Le « style moderne » russe], Moscou, 1990 (une version française avait paru aux éditions du Regard en 1987 sous le titre Art Nouveau Russe.
[9] Voir le catalogue de l’exposition « Le Symbolisme Russe », Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000 (l’exposition avait été précédemment montrée à Madrid et à Barcelone (avec des catalogues en castillan et en catalan et des traductions en anglais)
[10] Suzanne Pagé, « Préface », in catalogue Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe, Paris musées, 1999, p. 22; voir aussi : Evguénia Pétrova, « Le fauvisme et les sources folkloriques du primitivisme russe », in Ibidem, p. 382-385 : « [Philippe Maliavine] peint ses Baby [Bonnes femmes, paysannes] vêtues de sarafanes et de fichus aux couleurs vives vers 1905. L’impétuosité du mouvement et de la couleur appelle ,bien entendu, des associations avec l’esthétique des Fauves. Le motif, les accords émotionnels, la mosaïque colorée, dépourvus du moindre raffinement et de tout lien avec des orientations connues, sont peut-être encore plus ‘sauvages’ que ce que l’on observe chez les Fauves eux-mêmes. »
[11] Nikolaï Berdiaev, « Picasso » [1914], in Filosofiya tvortchestva, koul’toury i iskousstva [Philosophie de la création, de la culture et de l’art], Moscou, Iskousstvo, t. II, 1994, p. 420
[12] Pour une revue pertinente des analyses de l’ Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski, voir : John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde », in Cultures of Forgery. Making Nations, Making Selves (ed. Judith Ryan and Alfred Thomas), New York-London , Routledge, 2003, p.154 sq.
[13] Voir l’article très documenté de Jessica Boissel, « Une exposition nommée ‘Valet de carreau’, Moscou, 1910-1911. A propos du Portrait d’un athlète de Larionov », Bulletin des musées et monuments lyonnais, N°3, 1997, p. 40-49,
[14] Voir : Arthur Cravan, poète et boxeur, Paris, Edima-Galerie 1900- 2000,1992
[15] Voir Jessica Boissel, Ibidem, p. 47-48; et Valentine Marcadé, op.cit., p.217-219
[16] Sur l’enseigne de boutique, voir le livre remarquable de A. Poviélikhina et E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyveska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 (existe en traduction française)
[17] Bernard Dorival, « Préface » du catalogue Le Fauvisme et les débuts de l’expressionnisme allemand, Paris, Musée National d’Art Moderne, 1966, p. 14
[18] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74
[19] Voir : Nikolaï Evreïnov, Diémon téatral’nosti [Le démon de la théâtralité], Moscou-Saint-Pétersbourg, 2002 (y sont réédités Le théâtre en tant que tel de 1912 et les trois volumes du Théâtre pour soi (1915-1917); voir aussi Nicolas Evreïnoff -1873-1953, Paris, Bibliothèque Nationale, 1981
[20] Sur le caractère de « contrefaçon » que représentent les travestissements des autoportraits dans l’avant-garde russe, voir l’article, cité plus haut, de John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde ».
[21] Henri Matisse, « Notes d’un peintre » [1908], in : Ecrits et propos sur l’art (réunis par les soins de Dominique Fourcade), Paris, Hermann, 1972, p. 52
[22] Sur le caractère esthétisant des déguisements chez les Symbolistes, en particulier ceux de Sâr Péladan, et leur différence d’avec le dandysme, voir Patricia Mathews, Passionate Discontent. Creativity, Gender, and French Symbolist Art, Chicago-London, The University of Chicago Press, 1999, p. 32 sq.
[23] Cf. J. Touguendhold, « Préface » à « L’art populaire russe dans l’image, le jouet, le pain d’épice, exposition organisée par Mlle Nathalie Ehrenbourg [ il s’agit de la cousine de l’écrivain Ilya Ehrenburg] » in : Salon d’automne1913, Paris,
Kugelmann, 1913 p. 308-313
[24] Voir le catalogue The Fauve Landscape (par les soins de Judi Freeman), Los Angeles County Museum of Art-Abbeville Press, Publishers, New York,1990
[25] Voir le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914 (sous la direction de Suzanne Pagé), Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1992
[26] Voir, par exemple, le catalogue De Van Gogh à Mondrian. La Beauté exacte. Art. Pays-Bas. XX siècle, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1994, p. 92-115, et l’article de Jean-Louis Andral « Du paysage », p. 78-81
[27] D. Sarabyanov, Russian painters of the Early Twentieth Century (New Trends), Léningrad, Avrora, 1973, p. 141 (en anglais et en russe)
[28] Cf. A. Grichtchenko, « Rousskaya jivopiss’ v sviazi s Vizantiyey i Zapadom » [La peinture russe dans son rapport avec Byzance et l’Occident], Apollon, 1913, N°6. On pourrait dire que les cézannistes fauves du « Valet de carreau » n’appartiennent stricto sensu à l’avant-garde que pendant trois ou quatre ans. Même, si par la suite, on trouve encore de belles œuvres, l’ensemble donne une impression de déjà vu, les couleurs et les formes tendent à perdre de cette vigueur que leur avait apportée l’art populaire au début des années 1910.
[29] A. Archipenko, « Salon O-a Nezavissimykh » [Le Salon des la Société des Indépendants], Parijski Vistnik [Le Messager de Paris], n° 24, 17 juin 1911, p. 3
[30] Ibidem
[31] Ibidem
[32] Will Grohmann, Vassily Kandinsky, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1958, p. 114-115
[33] Sur l’apparition du mot « expressionnisme », voir Fritz Schmalenbach, « Das Wort ‘Expressionismus’ « , in Studien über die Malerei und Malereigeschichte, Berlin, 1972; sur les occurrences du mot, voir : Jean-Claude Lebensztein, « Douane-Zoll », dans le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914, op.cit., p. 50 sq.
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La grande éditrice Irina Prokhorova sur la Russie avant et maintenant
« Нужно перестать стесняться своего происхождения»
Главный редактор издательства «НЛО» Ирина Прохорова — о парадоксах исторической памяти
30.10.2017
Стоит ли нам формировать идентичность на советских или имперских образцах? Или следует задуматься о формировании новой идентичности — как способе консолидировать общество. Главный редактор издательства « НЛО » Ирина Прохорова считает, что для начала нужно… перестать стесняться типичного для большинства рабоче-крестьянского происхождения.— Столетие революции отмечают во всем мире, и только у нас как-то невнятно. « Что это было, триумф или трагедия, решайте сами » — вот так примерно это выглядит в официальных медиа. Понятно, что трудно об этом сегодня говорить: слишком много горя, страданий, насилия. Но парадоксальным образом, может быть, именно негативный опыт и может стать консолидирующим фактором? Как в семейных отношениях: мы много пережили вместе, плохого и хорошего, это держит нас сильнее.
— В каком-то смысле послевоенное советское общество так и консолидировалось. Прошедшая война для него была не гламурной телекартинкой, как сейчас, а чудовищным опытом. « Лишь бы не было войны » — сегодня эта фраза звучит пустой присказкой, а несколько советских поколений произносили ее как заклинание. Страшные испытания ХХ века побуждали постсталинскую власть саму себя ограничивать в тоталитарных замашках, сдерживать имперский аппетит. Хрущевское и брежневское окружение, при всем его консерватизме, было поколением фронтовиков. Конечно, советская цензура не допускала публичных дискуссий о трагических последствиях войны. Однако личная, семейная память была до поры до времени противоядием против открытой апологии милитаризма. Сегодня поколение фронтовиков ушло, и с памятью о войне стали обращаться иначе, что приводит не к объединению, а к разъединению общества. Попытка оправдать сталинские преступления, колоссальные потери, пакт Молотова — Риббентропа, бесконечно апеллируя к победе,— это попросту забвение подлинных уроков войны, что может привести к новой трагедии.
Как Россия отпразднует век революции?
Что касается революции. Мы не знаем, какую ей дать оценку, отсюда и всеобщая невнятность. И это трудно, в том числе потому, что все мы — продукт революции, от этого никуда не деться. Ведь ностальгия по императорской России — это же утопия. Ну какие мы с вами, простите, корнеты и чеховские героини? Дворянами или купцами были 1-2 процента общества. А в основном мы все — выходцы из социальных низов общества, потомки крестьян, жителей местечек, национальных окраин… Идентификация с воображаемыми, а не с реальными предками мешает нам разобраться в драматических истоках и последствиях революции.
— Это связано еще и с крепостным правом. Никто не хочет с таким ассоциироваться.
— Да. Институт крепостничества вроде бы исчез, но его влияние на нашу последующую жизнь по-прежнему колоссальное. Неизжитая травма рабства не позволяет нам, выражаясь высокопарно, припасть к нашим подлинным истокам, что и приводит к сбою идентичности. Кстати, в отличие от Америки. Откуда пошла у них мода в масскульте на ковбоев и вестерны? Это было признанием того, что американцы — нация пастухов; и посредством героизации и идеализации образа ковбоя формировалась коллективная идентичность молодой страны.
— А что в нашей былой крестьянской жизни можно найти положительного для современного человека, чем ему гордиться?
— В нашей исторической памяти о крестьянстве, к сожалению, трудно найти опору для выстраивания позитивной идентичности. Крестьянство — « народ » — традиционно несет на себе клеймо « отсталости » и « невежества ». Петр Первый, упраздняя институты сословного представительства в борьбе за самовластие, мотивировал свои действия тем, что « среди крестьян умных нету ». И в XIX веке, несмотря на жаркие споры о путях России, славянофилов и западников объединял именно крестьянский вопрос: обе стороны считали, что крестьяне не готовы к прямому владению землей, поэтому и победила идея сохранения общины как промежуточной ступени к гражданской свободе крестьян. Большевики, узурпировав риторику освобождения и равенства, в реальности лишили крестьянство остатков свобод, загнав в колхозы. Недаром в народе ВКП (Всероссийская коммунистическая партия) расшифровывалась как « второе крепостное право ». Если беспристрастно взглянуть на советское общество, то приходится признать, что оно было насквозь сословным и снобистским. Возникшие в ходе революции новые социальные слои (советская интеллигенция, партократия, военные, чекисты) беспрестанно соревновались друг с другом за право стать новым дворянством. Заметим при этом, что подавляющее большинство этих « новых советских » было выходцами из разоренного крестьянства, чем гордиться было не принято, несмотря на славословия. Налицо грустный парадокс: уничтожив крестьянство как класс, советское государство сконструировало мифологию « счастливого селянина », псевдонародную масскультуру с кокошниками и сарафанами, дедами щукарями, с песнями а-ля « ой ты, рожь… ». У нас просто нет языка для серьезного разговора о крестьянском культурном наследии.
— Корректно ли сегодня употреблять термин « крестьяне »? Их же нет почти. Может быть, сельские жители…
— Ковбоев в том виде, в каком они были в XIX веке, тоже не существует, теперь они фермеры. Более того, в Америке рабов тоже больше нет. Но именно на символическом и эмоциональном единении со своими угнетенными предками чернокожие американские интеллектуалы выстроили свою новую идентичность. В 1970-е годы они стали обращаться к своим корням, к истории семьи, откуда кого привезли. Это дало мощнейший импульс для переосмысления роли афроамериканцев в истории и культуре США. Интересно, что 1970-е годы в советской России тоже возник запрос на поиск корней, но вектор интереса был направлен совсем в другую сторону. Разочарование в коммунистической идеологии повлекло за собой идеализацию Белого движения и императорской России и, как следствие этого, поиск дворянских предков. Каюсь, я тоже в молодые годы пыталась найти в своей родословной барскую кровь, но похвастаться было нечем — со всех сторон обнаружилась одна беднота.
— Это говорит о том, что мы просто стесняемся наших крестьянских предков.
Россиян просят сохранить свидетельства жертв сталинского режима
— Совершенно верно. Крестьяне в общественном сознании по-прежнему поражены в правах, поэтому презрительное выражение « эх ты, деревня! » до сих пор в обиходе. Впрочем, в 1960-1980-е у нас была целая плеяда писателей-« деревенщиков », которые вынесли на публичное обсуждение тему трагической гибели русского крестьянства. Однако крайне консервативное мировоззрение этих литераторов оттолкнуло от них либеральную часть общества, и объединения интеллектуальных усилий не состоялось. В итоге мы по-прежнему смотрим на себя глазами бравых гусар и прелестных мамзелей. Значит, должна произойти революция в сознании — нужно перестать стесняться нашего происхождения…
— Вашу формулу можно расширить до « рабочих и крестьян », условно говоря. Рабочего происхождения тоже стесняются.
— Разумеется, поскольку камлания о пролетариате как « гегемоне революции » скрывали печальную реальность: непрестижность этого социального слоя в общественном сознании. Ведь в сталинское время положение рабочего мало отличалось от положения узника ГУЛАГа; он, подобно крепостному, фактически был приписан к предприятию и не мог уволиться без разрешения начальства. И условия жизни и труда были чудовищными. В каком-то смысле мы возвращаемся к истокам русской революции, ее нереализованным обещаниям, к фундаментальному пересмотру нашего интеллектуального наследия.

Ирина Прохорова, главный редактор издательства « НЛО »
Фото: Виктор Васильев / Интерпресс / ТАСС— А что это дает?
— Это дает нам демократизацию сознания и принципиально иной взгляд на историю. По сию пору мы остаемся заложниками государственной имперской истории, где любые действия власти объясняются и оправдываются государственной необходимостью и интересами страны. Пока нам предлагают эту ложную оптику, мы вынуждены вращаться по замкнутому порочному кругу, бесконечно споря о том, кто такой Иван Грозный или Сталин. Если мы посмотрим на исторические прецеденты глазами не правителей или палачей, а глазами частного человека, особенно жертв социальных экспериментов, то мы сумеем по-другому оценить многие события и сформулировать иные приоритеты. Для меня отрадно видеть, что в последнее время растет интерес к живой истории — к истории семьи, что продолжается работа по увековечиванию памяти жертв сталинского режима. Эта работа по сохранению и переосмыслению коллективной и личной памяти должна в перспективе принести свои плоды. Прежде всего это ведет к гуманизации общества, к пониманию ценности человеческой жизни. Можно сколько угодно рассуждать об абстрактных миллионах загубленных душ как о необходимой плате за прогресс, но если одной из жертв был ваш родственник, то вы начинаете смотреть на ситуацию иначе.
— А нужно ли сейчас говорить о травматическом опыте? Или эти разговоры можно пока заморозить?
— Непременно нужно, если мы хотим достичь гражданского примирения. Об этом много написано — высокий уровень агрессии, который присутствует в нашем обществе, во многом обусловлен непроработанностью травм. Потаенность индивидуальной памяти была основой существования человека в советском социуме. В СССР сформировалось собственное отношение к индивидуальной боли, травме и горю. Страх перед общественным позором и арестом принуждал человека скрывать свои чувства и мысли. Уход частной боли в подполье породил затяжной посттравматический стресс. Именно этим хроническим стрессом можно объяснить неизменный успех погромных кампаний как советского периода, так отчасти и сегодняшнего времени. Многие психологи и психиатры полагают, что « тюремная ментальность » в современной России — один из симптомов данного стресса.
— Возможно ли снять этот стресс и примирить всех участников драмы? И на чем?
— Был момент, когда казалось, что тема закрыта. Перестроечная гласность изобличила палачей, невинно убиенным возвратили доброе имя, вынесли приговор бесчеловечному режиму… Но нет, ржавую идеологическую машину опять завели в попытке обелить былые преступления, чем внесли дополнительный разлад в общество. Разом покончить с этой затянувшейся холодной гражданской войной, конечно, невозможно, но для начала важно понять, почему так много людей агрессивно воспринимают идею ответственности или хотя бы признания самих преступлений, которые их лично не касаются. Мы не можем игнорировать тот факт, что в истории многих семей причудливо переплелись судьбы и палачей, и жертв, и их потомкам приходится решать нелегкий вопрос, как с этим жить. Люди не хотят отрекаться от своих родных, и это в каком-то смысле положительное явление — преодоление самого страшного наследия сталинизма. Но тогда срабатывает защитный инстинкт не признавать случившейся катастрофы, постараться табуировать неприятную тему, любыми способами оправдать поступки предков.
— Или — когда говорят о коллективной вине — отвечают примерно так: « Почему я должен испытывать вину за чужие преступления? »
— Совершенно верно. Это сложная психологическая ситуация. Мне кажется, вопрос нужно ставить иначе: « Как общество могло это допустить? Где оно оступилось? ». Но не для того, чтобы конкретно тыкать: « Ты, ты и ты виноват ». Все главные преступники и их подручные известны, попытки обелить их в любом случае обречены на провал. Примириться мы сможем, только если сочтем признание вины за прошлое не национальным поражением, а моральной победой общества над преступлениями тоталитаризма. Наши предшественники совершили трагическую ошибку, поддавшись обаянию утопических идей, но мы усвоили тяжелый урок, мы нашли в себе силы одолеть зло, осудить злодеяния и принять все меры, чтобы страшное прошлое не повторилось. Я думаю, это могло бы быть на данном этапе достаточным условием консолидации.
— Тут не обойтись без слова « покаяние », которое у многих, если не у большинства, вызывает панический ужас. Хотя, казалось бы, у нас вся литература, и Достоевский, и Толстой, об этом. Прекрасное чувство, вообще-то. Есть такой вариант, условно — всем у всех попросить прощения за прошлое. Нужно ли это, допустимо ли, в какой форме? По каким лекалам будут конструировать российскую нацию?
— Заметим, покаяние есть главная составляющая христианского мировоззрения. Человек кается в собственных грехах, принимает на себя чужие грехи и грехи своих предков. Это — противоядие против цинизма. Никакие экономические реформы не работают в обществе циников. Не прагматиков, а именно циников. Одной из базовых составляющих европейской модернизации Нового времени было расшатывание сословных перегородок, повышение социальной мобильности, возможность талантливым и энергичным людям из социальных низов достичь успеха и благосостояния. Чем больше социальная мобильность, тем жизнеспособнее общество, потому что у людей есть мотивация к самосовершенствованию. Мы помним, какие социальные лифты открылись сразу после 1917-го, правда, на недолгий период. В 1990-е годы опять-таки открываются новые возможности — в политике, журналистике, бизнесе — для людей, которые раньше не имели шанса на повышение социального статуса. Сейчас мы вновь входим в период, когда жизненная энергия общества блокируется жесткими авторитарными законами.
Все это говорит о том, что коллективное историческое воображение в нашей стране по-прежнему пребывает в стандартах XIX века: царь — элита — народ. В стремлении дать читателю углубленное представление о разнообразии исторического опыта, не сводимого к смене правителей и режимов, и возник наш новый проект — научно-популярная историческая серия « Что такое Россия ».
— Что за серия, в чем ее идея?
— В центре внимания проекта — драматический процесс модернизации страны. Наша задача понять, как многолетние усилия России догнать и перегнать Европу (а в ХХ веке и Америку) отразились на различных сферах жизни общества. Для меня было принципиально важным привлечь к сотрудничеству ведущих российских историков, вооруженных передовым профессиональным знанием, способных в увлекательной форме дать достоверную информацию о сложных и неоднозначных исторических явлениях. Эти тексты в корне отличаются от многочисленных идеологических поделок, коими завалены прилавки книжных магазинов. Хочу также отметить, что партнерами серии « Что такое Россия » стали Arzamas и Вольное историческое общество, что символизирует единение сил просвещения.
— А сколько вышло книг?
— Только что вышли три первые книги. Серию открывает книга известного историка XVIII века Евгения Анисимова « Петр Первый: благо или зло для России? ». Реформаторское наследие Петра, как и сама его личность, до сих пор порождает споры в российском обществе. Книга написана в форме диалога, вернее — ожесточенных дебатов двух оппонентов: сторонника общеевропейского развития и сторонника особого пути. По мнению автора, обе позиции имеют право на существование и отражают сложное, неоднозначное явление Петра в русской истории. Вторая книга — « Хозяин земли русской? Самодержавие и бюрократия в эпоху модерна », написанная Кириллом Соловьевым, специалистом по истории русского парламентаризма. Название воспроизводит знаменитую фразу Николая II, который в 1897 году, заполняя анкету в ходе первой всероссийской переписи населения, в графе « Род деятельности » написал: « Хозяин земли русской ». Но, как следует из книги, несмотря на формальное всевластие русского самодержца, он был весьма ограничен в свободе деятельности со стороны бюрократического аппарата. Соловьев дает убедительный коллективный портрет « министерской олигархии » конца XIX века. Слабость административной вертикали при внешне жесткой бюрократической системе, слабое знание реалий российской жизни, законодательная анархия — все это в итоге привело к падению монархии. Третья книга известного историка Веры Мильчиной « Французы полезные и вредные: надзор за иностранцами в России при Николае I ». Она построена на основе воспоминаний французских путешественников, частной корреспонденции, донесений дипломатов, архивов Третьего отделения, которые проливают свет на истоки современного отношения государства к « иностранному влиянию ». В общем, нам предстоит заново открывать для себя собственную страну…
Беседовал Андрей Архангельский
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Édik Steinberg et Francisco Infante : entre Ciel et Terre
Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXe – Édik Steinberg et Francisco Infante.
On ne peut que se féliciter de voir que MNAM a commencé à faire entrer dans ses collections un ensemble important d’oeuvres de peintres, de sculpteurs, de plasticiens qui ont créé, dans la seconde moitié du XXe siècle, en dehors de l’art officiel que contrôlait la dictatoriale Union des Artistes de l’URSS, émanation du Parti Communiste de l’URSS, née de la suppression en 1932 de tous les groupements artistiques qui avaient marqué la vie artistique de l’Union Soviétique pendant les années 1920. Son dogme était une application étroite et réactionnaire du « réalisme socialiste » qu’avait défini de façon plus complexe le grand écrivain Maxime Gorki lors du premier Congrès des écrivains à Moscou en 1934.
On peut dater du XXIe Congrès du P.C. de l’Union Soviétique, les 14-25 février 1956, c’est-à-dire quatre ans après la mort de Staline, le renouveau qui apparaît dans les arts plastiques russes, comme dans les autres domaines. Bien entendu, tout ce qui se fait en art passe par le contrôle de l’Union des Peintres de l’URSS et du Ministère de la Culture. L’art qui ne correspondait pas aux canons officiels n’a pu se faire entendre alors que dans des manifestations sauvages, telles ces expositions-éclairs de quelques heures, expositions qui étaient dues à l’initiative d’Instituts ou de civils et étaient fermées manu militari aussitôt qu’ouvertes. L’exposition de Mikhaïl Chémiakine à la cité scientifique d’Akademgorodok à Novossibirsk en 1967, venue après celle des grands artistes des années 1910 et 1920, Robert Falk, El Lissitzky et Filonov, était due à la témérité isolée du directeur d’alors de la galerie d’Akademgorodok – Mikhaïl Makarenko qui a été démis de ses fonctions et condamné à 8 ans de colonie pénitententiaire pour avoir entretenu une correspondance avec Chagall et pour spéculation. Le cas du sculpteur Ernst Niéizviestny est semblable. L’art cinétique a pu continuer à travailler officiellement dans la mesure où elle n’était pas considérée un art, mais comme une branche de la technique. Le groupe « Dvijéniyé » [Le Mouvement], très médiatisé par Liev Nusberg, dont un des représentants les plus conséquents est Francisco Infante[1], recevait des commandes officielles et eut des expositions autorisées – mais parce que l’on considérait leurs oeuvres comme ayant plus rapport à la technique qu’à l’art. De même pour l’autre groupe cinétique « Mir » qui était représenté par Viatcheslav Kolieïtchouk, toujours en activité, et Garry Faïf décédé à Paris en 2002[2].
J’ai commencé à voyager en Russie à partir de 1966. Je m’occupais alors du grand peintre arméno-russe Georges Yakoulov. Une association pour faire connaître et approfondir son oeuvre avait été fondée par le peintre et parapsychologue Raphaël Khérumian qui avait été fasciné et avait été encouragé dans les années 1920 par la personnalité et la création du créateur et penseur des « soleils multicolores », ami de sa famille. Ma femme Valentine, elle, mettait une dernière main à sa thèse du troisième cycle qui traitait du renouveau des arts dans l’Empire Russe depuis l’anti-académisme des Ambulants juqu’à la première avant-garde d’avant la guerre de 1914. Je ne me souviens plus comment, dès le début, nous avons lié amitié avec un des lieux privés de l’époque à Moscou, l’appartement communal de la peintre Maria Viatcheslavovna Raube-Gortchilina (1900-1979) où régnait aussi le physicien Maxime Arkhanguelski (1926-vers 2010) qui travaillait alors dans l’atelier de restauration des icônes et s’était converti à la sculpture. Maria Viatcheslavovna Gortchilina était l’âme d’une sorte de salon, si ce terme ne jure pas trop avec la réalité d’un appartement communal soviétique d’alors, où se rencontraient des peintres (en particulier un ancien élève, entre autre, de Malévitch, Zénon Komissarenko, 1891-1980), des sculpteurs, des écrivains, des critiques, des religieux (nous y avons rencontré les pères Alexandre Mien’ et Sergii Jéloudkov, la peintre d’icônes, moniale dans le monde, Soeur Jeanne Reitlinger, qui avait alors déjà perdu la vue), tous séduits par la personnalité attachante de la maîtresse de maison qui ne se contentait pas de régaler à toute heure, après 16 heures, du fameux thé russe, mais animait les conversations sur la situation de l’art, excitait les esprits, enchantait par ses récits sur les années tourbillonnantes et contradictoires du début de la Révolution – ces fameuses « Années Vingt » où il semblait que tout était possible. C’est par l’intermédiaire de Maria Gortchilina et de Maxime Arkhanguelski que nous avons pu rendre visite à Boulatov, à Kabakov, visiter l’appartement-musée de l’art non-officiel d’Alexandre Glézer. Ma femme, qui était allée à Léningrad pour travailler dans les archives, avait rencontré le collectionneur Liev Katsénel’son qui lui avait dit que les deux artistes les plus intéressants de la capitale nordique à la fin des années 1960 étaient Anatoli Kaplan (1902-1980) et Mikhaïl Chémiakine. Nous avons ainsi rapporté à Paris de nos rencontres des oeuvres sur papier données par les artistes pour que nous les montrions en France. Il y avait des oeuvres des abstraits Youri Titov (né en 1928) et Alexeï Bystrénine, des abstractions lyriques de Zénon Komissarenko, des monotypes de Maria Gortchilina, des photographies des illustrations de Chémiakine pour Crime et châtiment de Dostoïevski et des récits de E.T.A. Hoffmann (en particulier pour Le chat Murr), un portfolio de lithographies d’Anatoli Kaplan pour des textes illustrés de Sholom Aleichem.
Nous avons montré ces oeuvres à plusieurs personnes et, sur la recommandation d’Isabelle Rouault, à une grande galerie de l’avenue Matignon qui nous a dit que ces oeuvres étaient d’excellente facture mais que les artistes qui les avaient créées n’avaient ni passé ni avenir prévisible qui pût favoriser leur place dans le marché de l’art, car les collectionneurs étaient attirés soit par une signature connue, soit par des inconnus dont on pourrait suivre le développement, ce qui était improbable dans les conditions de l’URSS.
Dina Vierny qui, en tant que Russe, s’était toujours intéressée aux artistes russes, mais à ceux qui vivaient en France (Pougny, Kandinsky, Poliakoff), car elle prétendait, comme beaucoup d’émigrés d’ailleurs (voir André Salmon[3]), que ce n’était qu’à Paris que l’on pouvait devenir un grand peintre ou un grand artiste. Elle a sans doute changé ce point de vue lorsqu’elle a assisté à la soutenance de thèse de ma femme Valentine aux Hautes Études en 1969 où une grande place était faite à la révolution opérée en Russie entre 1907 et 1914, ne serait-ce que par Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, Filonov, Tatline. Elle a pu entendre les membres éminents du jury, le grand fondateur de la sociologie de l’art française, Pierre Francastel, le directeur du Musée National d’Art Moderne Jean Cassou et la spécialiste de la littérature russe à la Sorbonne Sophie Laffitte, souligner l’importance de l’école russe du début du XXe siècle dans la naissance de formes inédites qui ont bouleversé les codes académiques. Certes, une impulsion décisive a été donnée par la peinture française impressionniste, post-impressionniste, fauve. Pour ceux qui ne pouvaient passer par les ateliers parisiens, il y avait la maison-musée de l’industriel Sergueï Chtchoukine, ouverte au public en 1909, qui offrait les plus grands chefs-d’oeuvre de Monet, de Cézanne, de Van Gogh, de Matisse, de Picasso.[4] Mais toutes ces novations venues des bords de la Seine ont été transformées en terrain russe et ukrainien par un substrat plastique totalement spécifique, celui de la peinture d’icônes, des images populaires xylographiées – les loubki, de l’art paysan ou artisanal dans l’Empire Russe.
Dina Vierny, donc, à qui nous avons montré quelques spécimens du travail de nos artistes de Moscou et de Léningrad, a jeté un regard rapide et a déclaré avec le vocabulaire dru qui était le sien : « Tout cela, c’est de la merde! ». Cependant, comme elle avait l’intention de se rendre en URSS, en tant que résistante française, elle nous a demandé les adresses de nos amis Gortchilina, Arkhanguelski à Moscou, et Chémiakine à Léningrad. La suite – on la connaît. Je résumerai. Dina Vierny s’est entichée au début surtout de Chémiakine et d’Arkhanguelski. C’est ainsi que sa galerie rue Jacob présente en 1971 la première exposition de Chémiakine avec un superbe catalogue, tel qu’on en faisait alors pour les classiques de l’art universel… Dans mon article pour ce catalogue, je soulignais que la création de Chémiakine, un work in progress, était une variante contemporaine originale du mouvement typiquement pétersbourgeois du Mir iskousstva. Puis Dina Vierny organisa en 1973 l’exposition mémorable « Avant-garde russe à Moscou », car elle avait eu un choc en rencontrant Kabakov, puis Boulatov et Yankilevski. Elle n’oublia par les sculptures de Maxime Arkhanguelski qui avait été le premier trait d’union à Moscou, mais leurs relations se refroidirent[5], tandis qu’elle rompit avec éclat avec Chémiakine qui n’avait pas accepté les conditions du contrat qu’elle lui avait proposé et cessa de le représenter.
J’ai eu et ai toujours de nombreuses amitiés avec quelques artistes venus de Russie et d’Ukraine. Je ne nommerai ici que William Brui, le sculpteur constructiviste-suprématiste Garry Faïf récemment disparu, ou encore l’Ukraino-Israélien Samuel Ackerman[6].
Mais aujourd’hui, je voudrais présenter deux oeuvres qui me paraissent être parmi les plus considérables dans l’art russe de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’en ce début du XXIe. Il s’agit d’Édouard (Édik) Steinberg qui nous a quittés il y a cinq ans en 2002 et de Francisco Infante, né en 1943, qui travaille toujours à Moscou avec sa femme Nonna Goriounova. Je voudrais intituler cette présentation
« LE CIEL ET LA TERRE DANS LA NOUVELLE ÉCOLE RUSSE DE LA FIN DU XXe SIÈCLE AU DÉBUT DU XXIe »
Pourquoi cette appellation? Car il s’agit de deux artistes en apparence totalement différents, en tout cas en ce qui concerne leur picturologie, c’est-à-dire leur science du pictural.
Édik Steinberg est un peintre dans le sens le plus complet de ce mot. Il poursuit la grande tradition de la peinture qui avait été déclarée périmée par Malévitch en 1920[7] et par les constructivistes soviétiques en 1921. Il s’agissait d’une attaque contre le tableau de chevalet qui avait eu un début historique à la fin du XIVe siècle et existait donc depuis cinq siècles. Mais si le tableau est daté historiquement, le pictural, (jivopisnoyé, selon Malévitch) existe depuis au moins 40000 ans, depuis les peintures pariétales de la préhistoire.
Pour revenir à nos deux artistes russes : Édik Steinberg est un peintre de chevalet, Francisco Infante est un sculpteur d’un nouveau type, un sculpteur de l’espace. Dans les deux créations, le pictural en tant qu’organisation spatiale est à l’oeuvre, que ce soit sur un support matériel ou directement dans la réalité qui nous entoure, nature et architecture. Les deux artistes puisent leur source directement dans l’art de gauche historique dans l’Empire Russe et en URSS – Steinberg dans le suprématisme et le primitivisme, Infante dans le suprématisme et le constructivisme.
Pourquoi les placé-je aujourd’hui sous le signe du Ciel et de la Terre? C’est un angle de vue qui n’épuise pas la polysémie de leur création. Je ne pourrai, dans le cadre de cette conférence, que donner quelques éléments qui permettent un dialogue visuel avec leurs productions artistiques.
Je commencerai par une citation d’un article de 1989 de feu l’historien de l’art russe Sergueï I. Kouskov sur Steinberg (il a d’ailleurs aussi écrit sur Infante) :
« Si dans sa toute première période (les années 1960) [Steinberg] n’a pas encore divisé le monde entre le ciel et la Terre […], vers la fin de ces années 1960 […] la structure plastique des méta-natures morte comme des méta-paysages s’est petit à petit cristallisée et s’est propulsée au premier plan.
La série concrète (la ‘nature morte’, les coquillages, les pierres, les crânes, les oiseaux, les poissons et la géométrie blanche) s’est condensée en formant dans le tableau une sorte de Zone de la Terre et, dans le même temps, a mis de plus en plus à nu ses propriétés célestes en éclaircissant et illuminant les profondeurs des fonds.
Dans la période suivante, la ‘méta-géométrique’, que l’on peut situer chronologiquement entre 1970 et 1985, c’est le Ciel qui, de façon évidente, est devenu premier. À ce sujet, ce n’est pas tant le Ciel perçu par la vision sensible, que le ciel des idées, celui de l’eïdos de Platon […]
Les objets de la contemplation d’Édouard Steinberg sont les „corps des idées” géométriques, l’eïdos du cosmos platonicien et le milieu de leur site – un méta-espace. Le cube, la croix, la sphère, la pyramide, les lignes, les points, signes de la Terre et du Ciel dans cet espace, sont présents également comme les signes des principes élémentaires et des ‘degrés’ de l’expérience spirituelle, les formules des correspondances de « cela » qui est en haut et de « cela » qui est en bas, dont le sens s’est précisé pendant des millénaire, se manifestant à travers la diversité des cultures. »[8]
Francis Infante, de son côté, à sa manière, a créé en 2001 une installation qui résume sa production des « faits d’art », ses artéfacts, installation qu’il a appelée « Entre ciel et Terre » :
« Entre ciel et Terre est la maison de l’homme, son séjour qui s’est créé au cours des millénaires. Entre ciel et Terre il y a la nature, les hommes, ma famille, moi, tout l’art.
Les impressions, reçues dans la vie et adaptées à la langue de l’art, permettent à l’artiste d’acquérir de temps à autre un point de vision claire, dans le rayon de laquelle se découvre une Nouvelle beauté. Cette beauté, de son côté, permet de dévoiler de nouvelles dimensions des sens éternels.
Symboliquement, le ciel, c’est le signe du haut, de l’idéal.
La Terre […], c’est le point de l’état des choses (ottchot), le commencement de la route.
L’interaction des mouvements du réel et de l’idéal en art peut accompagner l’apparition de la forme artistique. Dans mon cas, c’est le système de l’artéfact. Les efforts pour créer des artéfacts, comme les artéfacts eux-mêmes […] sont fixés à l’aide d’un appareil photographique. Et de la même façon que les artéfacts eux-mêmes, ils peuvent comporter les indices d’un certain art-événement qui se produit dans l’espace entre ciel et terre. »[9]
Voilà donc ce qui relie en partie Steinberg et Infante dans l’essence de leur iconologie, même si elle est totalement différente dans son incarnation : en effet, leurs oeuvres se retrouvent dans un lieu commun, celui d’un certain classicisme, ce qui veut dire intemporalité et pureté de l’idée et de la forme, plaçant l’art au-delà/en deçà des contingences socio-politiques et psycho-physiologiques.
Le point de départ de la création de Steinberg et d’Infante est, pour une grande part, le suprématisme de l’Ukraino-Russe Malévitch, même si chacun d’eux a une interprétation personnelle du suprématisme.
Prenons maintenant chacun de ces grands créateurs russes.
Édouard Steinberg! Pardonnez-moi de m’auto-citer, mais je ne dirai pas mieux ici ce que j’ai écrit sur la situation de son art dans mon essai pour la monumentale monographie qu’a conçue sa femme Galina Maniévitch avec la contribution de Gilles Bastianelli :
« Alors que l’art faisait, insidieusement, puis triomphalement, un retour cyclique à l’anecdotisme, à la dénonciation socio-politique, à la physiologie, l’apparition, à partir de la fin des années 1980, sur la scène artistique européenne et plus spécialement parisienne, d’un peintre qui ne faisait que de la peinture, que des tableaux, que du pictural, pouvait être considéré par la pensée dominante comme un anachronisme. Un artiste se réclamant de Malévitch à Paris, dans une galerie, la Galerie Claude Bernard dont le «profil» n’était pas, de façon prépondérante, celui d’une défense et illustration de l’Abstraction[10], cette révolution radicale au XXe siècle, qui rompait avec des siècles de figuration du monde sensible, un artiste, d’autre part, ayant une orientation métaphysique, ne pouvait qu’être regardé comme une espèce de survivance du passé. Et, de plus, dans l’Occident sécularisé, où se manifestait un rejet massif de toute Transcendance, cet artiste, le Russe Édouard, Èdik, Steinberg, n’a pas cherché à complaire à cette scène artistique dans laquelle il s’est retrouvé pendant les vingt dernières années de sa vie. »[11]
Cette situation a été celle d’Édik Steinberg tout au long de sa vie en Russie même. C’est ce que souligne son épouse Galina Maniévitch au début de son essai biographique :
« Lors du ‘dégel’ khrouchtchévien, à la fin des années 1950 et au tout début des années 1960, sont nées à Moscou quelques associations familiales-amicales d’artistes qui n’étaient pas tant liées par l’unité d’une position esthétique que par un moyen d’existence choisi existentiellement. Il y avait aussi des personnalistes-individualistes qui veillaient à leur indépendance par rapport à tels ou tels partis pris créateurs et amicaux. Ces originaux sans le sou et possédés par leur idée étaient unis par une seule chose – la non-acceptation radicale du mensonge socio-politique et de l’esthétique qui était la norme dans les années 1930-1950. On appelait ‘clandestinité’ cet état des artistes et des poètes dans l’art. On peut compter Édouard Steinberg plutôt parmi les représentants de la génération des personnalistes-individualistes solitaires; bien qu’il ait relié les sources de sa création à Taroussa, à la maison de son père [le poète] Arkadi Akimovitch Steinberg. »[12]
Toute l’œuvre de Steinberg est une exaltation du monde vivant authentique, quand l’accent dans la perception du monde est déplacé de la vérité vers l’authenticité. Et cette authenticité se révèle le mieux au contact de la nature. On sait l’amour qui a lié l’artiste à la nature russe et à son univers. Steinberg est allé chaque année se ressourcer dans ce milieu naturel, en particulier dans cette petite ville de Taroussa à 130km au sud de Moscou, qui fut dans les années 1960, et après, un haut-lieu des rencontres poétiques. Taroussa est une «ville à la campagne» du centre de la Russie européenne, sur les bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iosif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. C’est là que Galia Maniévitch a favorisé la création d’un musée-centre culturel, filiale du Musée Pouchkine de Moscou.
Mutatis mutandis, Édouard Steinberg a suivi dans cette immersion dans un site loin des inauthenticités des grandes villes un cheminement identique à celui de Gauguin, parti loin des « laides civilisations » vers la sauvagerie primitive impolluée.
Cette référence à Gauguin va au-delà de l’anecdote existentielle. Ne pourrait-on pas appliquer à Édouard Steinberg ce que le critique d’art Gabriel-Albert Aurier écrit de Gauguin en 1891 :
« Il a, un des premiers, explicitement affirmé la nécessité de la simplification des modes expressifs, la légitimité de la recherche d’effets autres que des effets de la servile imitation des matérialistes, le droit, pour l’artiste, de se préoccuper du spirituel et de l’intangible. »[13]
Ce même Aurier n’a-t-il pas écrit de façon prémonitoire en 1891 dans son livre fondateur Les peintres symbolistes :
« Les objets, c’est-à-dire, abstraitement, les diverses combinaisons de lignes, de plans, d’ombres, de couleurs, constituent le vocabulaire, d’une langue mystérieuse, mais miraculeusement expressive, qu’il faut savoir pour être artiste. Cette langue, comme toutes les langues, a son écriture, son orthographe, sa grammaire, sa syntaxe, sa rhétorique même, qui est : le style. »[14]
L’oeuvre de Steinberg peut être divisée en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages d’animaux.
Steinberg est passé par le feu purificateur de la bespredmietnost’, ce sans-objet suprématiste qui s’est manifesté entre 1915 et 1920, du Quadrangle noir appelé communément « Carré noir sur fond blanc », à la série des toiles « Blancs sur blanc » dont le fameux Carré blanc sur fond blanc qui se trouve au MoMA. Cela a permis à Steinberg de créer un univers méta-géométrique, c’est-à-dire au-delà de la géométrie où, sur la pure picturalité de la surface plane, vient s’inscrire un vocabulaire de signes élémentaires -cercles, carrés, croix, ovales, triangles, quadrangles. Le peintre se réfère sans ambiguïté au suprématisme malévitchien, il conjugue cet héritage strictement pictural dégageant des énergies métaphysiques inconnues jusqu’alors sous cette forme, à une volonté purement existentielle de dire en signes sa vision du monde et des choses. Il déroule inlassablement sa méditation, nous livrant des variations, à la manière d’un musicien, sur le thème de la vie dans ses manifestations les plus quotidiennes. D’une certaine manière, l’exercice de la peinture est pour lui ce qu’est, pour un écrivain, l’écriture d’un journal intime.
Comme chez Malévitch, l’iconographie et l’iconologie de Steinberg tient de l’hésychasme, c’est-à-dire du repos et du silence. J’aime citer cette formulation de Saint Basile le Grand au IVe siècle après Jésus-Christ:
« Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siôpôsa) à travers la représentation (mimèsis) »[15]
L’héritage de Malévitch est principalement de l’ordre du formel, mais aussi du spirituel. Il n’adhère certes pas entièrement à la philosophie suprématiste, ce qui est normal puisque Malévitch vivait une toute autre époque. Ce qu’il a bien compris, c’est le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :
«Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique.»[16]
Certes, il interprète le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915 comme une expérience mystique tragique, celle de «la solitude sans Dieu», alors que Malévitch voyait dans « l’icône de [son] temps » la présence d’une absence, celle du Deus absconditus de la tradition théologique.
Malévitch niait le monde des objets, affirmait que l’homme ne peut rien se représenter. Aussi a-t-il développé dans sa période suprématiste une géométrie imaginaire qui flotte dans l’infini blanc tandis que les couleurs sont des quintessences des couleurs de la peinture d’icônes, de la polychromie de la nature et des produits humains. Chez Steinberg, comme l’a bien vu Dmitri Sarabianov, ses toiles sont « une réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux ». « Le terrestre et le céleste s’y rapprochent », conclut Sarabianov.[17]
Les éléments formels et colorés de Steinberg sont tout en transparence et en pacification. Les signes picturaux sont transformés en hiéroglyphes, ces formes de la « sensation mystérieuse et profonde » dont parle Delacroix dans son Journal à la date du 20 octobre 1853 :
« Le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l’esprit dans l’ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c’est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l’harmonie de la couleur, et de tout ce que l’œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur et qui est un besoin de notre nature. »
Je prendrai un seul exemple qui montre la différence entre le système géométrique imaginaire de Malévitch et le système méta-géométrique de Steinberg :
Le panneau central du triptyque Solntsé [Soleil] de 1992 est constitué d’une bande noire où s’inscrit le croissant de lune, et d’un carré couleur blanc cassé sur lequel, légèrement oblique, est tracée une croix blanche sur laquelle est «crucifié» un triangle couleur blanc beige : on peut y voir une interprétation méta-géométrique-symbolique de la Crucifixion du Dieu-Homme. Là aussi, du point de vue iconologique, on constate ce qui différencie Steinberg de Malévitch. Chez Malévitch, c’est le carré qui est crucifié sur la croix dans la toile Suprématisme de l’esprit (1919, Stedelijk Museum, Amsterdam).
Un trait distinctif de l’art du peintre de Taroussa est l’oscillation entre la suprême simplicité minimaliste et le jeu des combinaisons colorées.
Il ne renie jamais la dette qu’il doit à ses prédécesseurs et de la même façon il dialogue avec les peintres qui l’interpellent, même si leur démarche est dissemblable de la sienne. C’est ainsi qu’il a dialogué picturalement avec d’autres peintres. Je citerai Nicolas de Staël qu’il suprématise dans des peintures en camaïeu. Sans doute est-ce de cette connivence avec Staël que provient ces dernières années la partition des toiles en deux zones horizontales. De Rothko aussi. Certaines compositions sont rythmées par trois bandes colorées. La toile dédiée à Rothko est une des plus diaphanes : la lumière blanche se diffuse sur le corps pictural et une croix suprématiste au blanc éclatant sort d’un carré au blanc cassé, va rejoindre le sans-fond d’où avait émergé la forme circonscrite quadrangulaire.
Dans le cadre de cette présentation il n’est pas possible de parler de façon complète de toutes les facettes de cette création immense. Je voudrais seulement dire encore quelques mots sur les inscriptions calligraphiques dans plusieurs tableaux. Dans l’art russe, cela remonte à une tradition néo-primitiviste futuriste inaugurée par Larionov dans les années 1910. Chez Steinberg, c’est l’introduction des êtres et du monde de la campagne. La vie et la mort, les joies simples et la nature dans son cosmisme, son mystère, sa musique. Ces mentions cursives s’inscrivent à la fois dans cette tradition néo-primitiviste et dans le conceptualisme inauguré par Malévitch dans sa période alogiste. Le dessin de Malévitch Dérevnia (Village/Campagne) en 1915 porte ce seul nom inscrit sur la feuille de papier et en bas le commentaire suivant :
« Au lieu de peindre des khaty et des petits coins de nature, il vaut mieux écrire „village/campagne„ et chacun les verra surgir avec plus de détails circonstanciés en englobant un village/une campagne dans un ensemble. »[18]
Chez Steinberg, ce conceptualisme reste dans la ligne des graffiti néo-primitivistes. Il y a là également une volonté autobiographique, le souci de tenir une chronique du vécu.
Je terminerai ces quelques incursions dans le monde poétique, symbolique, abstrait de la peinture d’Édouard Steinberg, en soulignant le caractère profondément iconique de ses toiles, c’est-à-dire la création d’un espace coloré au-delà du monde sensible, se suffisant à lui-même dans sa vie interne. Beaucoup de toiles sont des prières silencieuses qui appellent à la contemplation et à la méditation.+++++++++++
Tout autre, et pourtant rejoignant en quelque lieu le ciel et la Terre de Steinberg, tout autre est l’ensemble déjà impressionnant de Francisco Infante. Là aussi je ne développerai que quelques aspects d’une oeuvre de plus d’un demi-siècle qui n’est pas encore terminée.
Selon moi, Infante est un sculpteur, certes un sculpteur d’un type nouveau, mais travaillant de façon évidente en modelant et modulant l’espace extérieur. Avant de venir à cette esthétique totalement originale dans le concert des arts du XXe siècle, je voudrais m’arrêter un instant sur les débuts de cet artiste totalement russe malgré son nom qui lui vient d’un père, réfugié politique espagnol anti-franquiste qui a trouvé refuge en Russie. Francisco, né en 1943 dans ce pays est totalement immergé dans la culture intellectuelle et spirituelle de ce pays.[19]
Infante est un des fondateurs du mouvement cinétique en Russie. Il a raconté dans de nombreux textes comment, dès 1962, il a connu une période géométrique, étant essentiellement préoccupé par la question de l’infini. Cet infini, il l’a concrétisé dans de nombreux dessins, des peintures, des projets, des constructions. La spirale, le carré, le triangle, la croix, le ciel étoilé, servent d’exploration de cet infini qui est celui du mystère du monde. Il semble que l’artiste ne soit pas alors sous l’influence de l’avant-garde historique. Les projets de 1962-1965 sont dans la lignée du constructivisme du Bauhaus, voire du constructivisme polonais. On y trouve des réminiscences de Moholy-Nagy – par exemple, la construction Âme du cristal de 1963[20]. L’Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI de 1963-1966[21], qui se trouve maintenant à Beaubourg, doit beaucoup à Gabo dont Infante connaissait l’oeuvre, mais curieusement, par sa complexité, il est plus proche de Pevsner, par exemple la construction Monument symbolisant la libération de l’esprit qui se trouve au MNAM (maquette de 1952, construction de 1955-56)[22].
Il faut dire cependant que si la phase strictement cinétique est essentielle dans l’itinéraire créateur de Francisco Infante, elle a été de courte durée, trois années. L’année 1965 marque une rupture, c’est une révélation, on aime dire aujourd’hui une épiphanie : l’artiste nous a raconté l’illumination qu’il a eue au bord de la Mer Noire alors qu’il « jouissait du tableau du ciel nocturne étoilé ». Voici comment il interprète cet événement. La citation est longue, mais elle permet de comprendre comment s’est fait le passage de la construction traditionnelle à un autre mode opératoire, celui des artéfacts :
« Je transportai la grille de mes constructions imaginées sur le monde visible des étoiles nocturnes et m’est venue à l’esprit la pensée de représenter par des étoiles les signes cabalistiques, en créant par là-même un certain projet de COSMOS de la cabalistique, et, ensuite, une autre pensée, celle de reconstruire le ciel étoilé selon l’indice de la représentation des étoiles sous la forme de figures géométriques. Ces deux considérations je les ai réunies dans la série PROJETS DE RECONSTRUCTIOIN DU CIEL ÉTOILÉ. Avec ces projets je n’étais pas, bien entendu, à la poursuite d’un reflet d’une authenticité réaliste. Mais l’idée même, précisément d’une telle répartition nouvelle étoilée, manifestait sans aucun doute leur authenticité. D’autre part, cette capacité ne se distinguait pas d’une autre capacité, celle de voir le ciel, par exemple, comme la somme des signes du Zodiaque. Bien entendu, il y avait une différence. La différence que le Zodiaque est attaché à la répartition existante des étoiles, alors que dans le cas de la reconstruction géométrique les étoiles subissaient une nouvelle répartition. C’est en cela qu’est la conceptualisation du projet (ce terme n’était pas encore utilisé en 1965-1967 quand ce projet était dessiné). Mais en cela il y a aussi un élément d’absurde, car ici s’affirme le travail d’un autre démiurge alors que le Constructeur du Cosmos est Un Seul. Malgré tout, ces projets sont une pensée structurée incarnée. Elle est en harmonie, par exemple, avec l’idéologie du constructivisme – celle de transfigurer le monde accessible en conformité exacte avec ses idées esthétiques. En harmonie, mais dans le même temps elle la surpasse par ses paramètres conceptuels, en quoi consiste l’élan passionné extrême qui anime non seulement la réorganisation du monde accessible, mais également du monde visible. Ce qui, je l’espère, n’arrivera pas dans la réalité, car je comprends cette conception comme une forme autonome, autosuffisante, de l’expression de notre conscience, capable de contenir en soi le nombre infini de nos considérations et représentations articulées, et pourquoi pas – même les plus fantastiques. »[23]
Ce texte permet de comprendre le passage radical à un mode d’appréhension du monde totalement nouveau, celui de la sculpture des paysages et des architectures urbaines. Avant d’en venir à cette forme d’art dans laquelle travaille jusqu’ici Francisco Infante avec sa femme Nonna Goriounova, je voudrais citer, à propos de l’expression « cabalistique » dans la description du travail consacré au cosmos nocturne étoilé, cette définition du poète français Paul Éluard :
« Entre tous les hommes, ces figures géométriques, ces signes cabalistiques : homme, femme, statue, table, guitare, redeviennent des hommes, des femmes, des statues, des tables, des guitares, plus familiers qu’auparavant, parce que compréhensibles, sensibles à l’esprit comme aux sens. »[24]
À la même époque que son « Cosmos de la cabalistique« , Infante crée une série qu’il intitule « Architecture des systèmes artificiels dans l’espace cosmique » avec une prédominance de la spirale qu’il multiplie sur le papier comme des variation musicales, présentant métaphoriquement la génération des mondes dans l’Univers insondable. C’est alors qu’apparaît en 1968 la célèbre série des « Jeux suprématistes » qui sont, pourrait-on dire, les premiers artéfacts de l’artiste, c’est-à-dire une installation dans la nature dont la trace demeure grâce à la photographie qui devient ici l’oeuvre, tel le tirage d’une sculpture à partir d’une maquette. Ici, la maquette est la sculpture de l’espace réalisée avec des moyens technologiques, sculpture éphémère mais que l’artiste fixe photographiquement.
Tout d’abord, résumons ce que l’artiste a déclaré lui-même de son rapport à Malévitch et au suprématisme. Dans son entretien avec John Bowlt et Nicoletta Misler, Infante parle de ses premiers contacts avec Malévitch qu’il a eus au début des années 1960. Voici un extrait de ses réflexions à ce sujet :
« Il faut dire que l’infini „blanc” des tableaux de Malévitch m’a tout simplement frappé car il venait à la rencontre de mon mouvement personnel depuis le tréfonds de l’infini où flottait alors ma conscience. C’est justement à travers la catégorie du „blanc” ainsi représentée que j’ai commencé à comprendre la forme suprématiste globalement comme un système de la peinture orienté métaphysiquement. Or mes propres images, comme je le pensais, ont comme origine la métaphysique.
Dans le suprématisme même il n’y a pas et il ne peut y avoir pour moi rien d’opposé. C’est une forme se suffisant à elle-même dans l’art […]. [À l’encontre des futuristes], mon expérience est telle qu’il est impossible de voir l’avenir sans nuire, sans déformer par là-même le présent, c’est-à-dire la vie elle-même. Il me semble que Malévitch a été sauvegardé de l’utopisme des idéologèmes du futurisme par l’art et son propre génie. Ses toiles suprématistes en sont le témoignage. Parmi elles surtout – son célèbre „Quadrangle noir sur blanc” en tant que métaphore de l’avenir. »[25]
Les Jeux suprématiste étaient des installations de cartons peints en rouge, bleu, jaune, noir, disposés comme une composition picturale sur un sol neigeux. Écoutons encore Infante :
« C’était un superbe jour de mars ensoleillé de l’année 1968. Nonna et moi nous sommes allés à Tarassovka chez notre tante Liza. La neige avait fondu dans les champs, elle avait un aspect granuleux. Je passai toute la journée pendant qu’il faisait clair sur le terrain à étaler sur la neige les compositions suprématistes. J’en photographiais quelques unes. Je n’allais pas peindre la blancheur de la neige! Heureusement que j’avais alors un appareil photographique – le moins cher qui soit, un „Lioubitel„ (il coûtait 10 roubles!), et une pellicule à diapositive 6×6. Ainsi, tout coïncidait : la neige blanche, Malévitch, le format carré, une diapositive.
„Le Rien blanc” de Malévitch est une métaphore qui désigne ce qui se trouve au-delà de nous, tels que nous sommes représentés dans le monde. Dans cette étrange expérience d’alors avec le suprématisme de Malévitch la neige était „le Rien blanc„ par rapport aux cartons peints avec des pigments colorés. »[26]
Infante a vu, dans cette réunion sur une image du naturel (le sol neigeux) et de l’artificiel (les cartons colorés + la photographie), une conceptualisation du rapport de la nature au « rien » de l’art. Pour lui, ces Jeux suprématistes ont été le début de tout son travail ultérieur, tel qu’il le continue aujourd’hui avec Nonna Goriounova, travail auquel il a donné par la suite le nom générique d’artéfact. Il est impossible, dans le cadre de cette conférence, de donner une vue complète de toutes les interventions d’Infante et de Nonna Goriounova depuis 1976. Elles ont eu lieu en Russie même, à Moscou, dans la région de Moscou, de Tvier’, de Samara, du Baïkal, en Crimée, en Ukraine, en Espagne, à Gibraltar, en Italie, au Japon et en France (les magnifiques artéfacts de Bretagne[27] ou de La Napoule)…
Mais qu’est-ce que L’artiste entend par artéfact ? :
« Le mot ‘artéfact’ désigne un objet d’une seconde nature, c’est-à-dire un objet fait par l’homme et donc autonome par rapport à la nature. »[28]
Je n’ai pas trouvé chez Infante l’origine de ce choix du mot artéfact. Le plus vraisemblable est qu’il provient du vocabulaire archéologique, désignant les objets fabriqués préhistoriques trouvés lors des fouilles. Je ne sais pas si le livre du biologiste et biochimiste Jacques Monod Le hasard et la nécessité, paru en français en 1970 a été traduit en russe ou bien discuté en Russie à cette époque, ce qui ne serait pas étonnant puisqu’il exposait une thèse matérialiste athée, selon laquelle la vie est une succession de mutations dues au hasard. Ce qui n’est apparemment pas aujourd’hui la pensée d’Infante. Mais je suis intrigué par la présence de l’artéfact dans les propos du prix Nobel dans ce livre :
« Tout artéfact est un produit de l’activité d’un être vivant qui exprime ainsi, et de manière particulièrement évidente, l’une des propriétés fondamentales qui caractérisent tous les êtres vivants sans exception : celle d’être des objets doués d’un projet qu’à la fois ils représentent dans leurs structures et accomplissent par leurs performances (telle que, par exemple, la création d’artéfacts) »[29].
Francisco Infante insiste en disant qu’il s’agit d’un « objet artificiel qui complète la nature », c’est un art en tant que fait (ART-fakt), ce qui est à la fois l’étymologie du mot – artis factum, fait par l’art, et son interprétation qui se réfère au constructivisme soviétique- l’art comme fait. Ce fait exige « la présence créatrice de l’artiste ». Ce dernier intervient donc par un travail créateur intense et minutieux, le plus souvent directement dans le milieu naturel qu’il cerne, encercle ou investit avec des constructions géométriques. Cette géométrisation de la nature produit une nouvelle vision du monde, un nouvel objet qui ne porte pas atteinte à l’intégrité de cette nature, mais donne un nouvel aspect du mystère du monde. Infante revendique la géométrie non seulement comme un héritage des civilisations archaïques, mais surtout du suprématisme et du constructivisme. Ainsi, la création d’un artéfact comporte cinq phases :
1) le projet de création d’un objet artificiel;
2) l’apparition d’une conception d’une action concrète entre cet objet et la nature;
3) le choix d’un site naturel;
4) le montage des éléments au sein du site choisi dans les conditions réelles de celui-ci;
5) la photographie[30]
Alors que le coeur de l’action consistant à faire une construction sur le site naturel ou dans le milieu d’un ensemble architectural urbain est un artéfact éphémère, la photographie est l’artéfact qui fixe cet événement. L’artiste affirme que « le produit de la création que représente une photographie est un élan passionné qui complète la signification du caractère technique du monde contemporain ».[31]
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Le fait d’avoir réuni dans une seule communication deux artistes dissemblables dans leur mode artistique opératoire n’est pas innocent de ma part. C’est un choix délibéré, car il manifeste un vecteur qui me paraît essentiel dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe, à savoir la vision à la fois empirique et transcendantale du monde. En cela, Steinberg et Infante sont pleinement dans la tradition de la pensée russe, qui se démarque de la pensée grecque en n’opposant pas, mais en englobant dans un seul acte, être et étant, être en soi et existence.
Jean-Claude Marcadé, printemps 2017
[1] Infante a publié des réfutations du rôle que s’est attribué Nusberg dans la création du mouvement cinétique « Dvijéniyé », voir ses deux livres : Francisco Infante, Négativnyïé sioujéty [Sujets négatifs], Moscou, 2006, et Drémoutchii « pricheliets » [Un fieffé « alien »], Moscou, 2009
[2] Voir Jean-Louis Cohen (éd.), Garry Faïf. Un itinéraire de Moscou à Paris, Paris, Les Amis de Garry Faïf, 2016 (textes de Garry Faïf, François Barré, Jean-Louis Cohen, Jean-Claude Marcadé, Mikhaïl Guerman, Paul Chemetov, David Peyceré, Josephina Iarachévich, Dimitri Fessenko, Pierre Bordone, Michel Bleier, Kira Sapguir, Irina Zaborova, Margarita Viaghinova, Vladimir Pertz)
[3] « Il faut bien le dire, la Russie n’eut jamais d’autres artistes plastiques que les artisans peintres d’icônes, appliqués à suivre la tradition byzantine, et les délicieux peintres d’enseignes, celle du boulanger avec ses pains d’or, celle du petit traiteur avec ses plats de cacha, sa bouteille de vodka et sa serviette en bonnet d’archimandrite, là où il n’y avait pas de serviette du tout ; aussi les fabricants d’images populaires inspirées du folklore national, menus chefs-d’œuvre instinctifs dont, seul, sut tirer quelque chose au profit de l’art majeur, l’à la fois, ou tout à tour, innocent et rusé Chagal [sic], qui est juif.
À vingt ans, à Saint-Pétersbourg, quand l’exil si tôt éprouvé me laissait ignorer à peu près tout de la peinture française depuis Courbet, je n’avais pas besoin d’une plus grande compétence pour m’étonner de cette totale absence de génie pictural chez les Russes. » (André Salmon, Souvenirs sans fin. Deuxième époque (1908-1920), Paris, Gallimard, 1956, p. 228
[4] Voir le catalogue Icônes de l’art moderne. La Collection Chtchoukine (sous la direction d’Anne Baldassari), Paris, Fondation Louis Vuitton, 2016
[5] Dina Vierny était irritée par l’esprit religieux de Maxime Arkhanguelski; c’est aussi, en grande partie, à cause de cela qu’elle ne s’est jamais intéressée à Lanskoy qui était un pratiquant fervent de la religion orthodoxe. Maxime Arkhanguelski, quant à lui, est devenu moine sous le nom de Maxiane; il a été assassiné à la fin des années 2000 dans son appartement de Moscou par un gang maffieux qui s’attaquait aux personnes isolées pour les piller et s’emparer de leurs appartements avec la complicité de certains membres de la milice. .
[6] Voir son dépliant pour son exposition au « Printemps français à Lviv » en avril-mai 2017 : Samouïl Akkerman/Samuel Ackerman, Nerest prozoristi/La Fraie de la Transparence, Lviv, Galerie d’art Guéri Booumène, 2017
[7] « Il ne peut pas être question dans le suprématisme de peinture. La peinture a depuis longtemps fait son temps et le peintre lui- même est un préjugé du passé. » Kazimir Malévitch, Le Suprématisme, 34 dessins [1920], in Écrits, t. I, Paris, Allia, 2015, p. 263. Déjà, le remarquable poète, romancier, essayiste, critique d’art Gilbert-Albert Aurier (1865-1892) dont les écrits, encore mal connus, posent in nuce les questions essentielles qui agiteront les arts novateurs qui commencent à se manifester dans les années 1890, questions qui seront débattues et élargies pendant le premier quart du XXe siècle, écrivait : « Le tableau de chevalet n’est qu’un illogique raffinement inventé pour satisfaire la fantaisie ou l’esprit commercial des civilisations décadentes. Dans les sociétés primitives, les premiers essais picturaux n’ont pu être que décoratifs. » G.-A. Aurier, Le symbolisme en peinture. Paul Gauguin [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, Paris, énsb-a, 1995, p. 36
[8] S.I. Kouskov, « Édouard Steinberg » in : Èdouard Chteïnberg. Dérévenski tsikl [Le cycle de la campagne. 1985-1987], Moscou, 1989. Le catalogue de l’exposition de Steinberg au Musée national russe est intitulé Èdouard Chteïnberg. Zemlia i Niébo. Razmychléniya v kraskakh [Édouard Steinberg : La Terre et le Ciel. Méditations en couleurs], Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2004 [textes de Hans-Peter Riese, Ievguéni Barabanov, Édouard Steinberg (sa Lettre à K.S. Malévitch)]
[9] Francisco Infante, Entre Ciel et Terre, Moscou, Galerie Krokine, 2001
[10] Il faut cependant ajouter que Claude Bernard n’a jamais été sourd à l’Abstraction : il suffit de mentionner, par exemple, qu’il soutient et expose l’oeuvre de Geneviève Asse.
[11] Jean-Claude Marcadé, « La Splendeur Géométrique à Paris » in : Galina Manevich, Gilles Bastianelli, Édik Steinberg. Paris-Taroussa, Paris, Place des Victoires, 2015, p. 253 (en russe et en français)
[12] Galina Maniévitch, « Édouard Chteïnberg : opyt biografii »[Édouard Steinberg : essai de biographie » [1988-2012], in Èdik Chteïnberg, Matérialy biografii [Documents pour une biographie], Moscou, Novoïé litératournoyé obozréniyé, 2015, p. 7, cité ici d’après le tapuscrit que m’a donné Galina Manévitch dont le détail ne correspond pas toujours avec la version publiée.
[13] G.-A. Aurier, Les peintres symbolistes [1891], in : Albert Aurier, Textes critiques. 1889-1892. De l’impressionnisme au symbolisme, op.cit., p. 106
[14] Ibidem, p. 103
[15] Saint Basile le Grand, Eis tous agious tessarakonta marturas [Panégyrique des quarante martyrs], Migne, P.G. 31, p. 509 A
[16] Lettre d’É. Steinberg à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in E. Steinberg. Essai de monographie, op.cit., p. 68
[17] Sur les proximités et les dissemblances de Steinberg avec Malévitch, voir Claudia Beelitz, Eduard Steinberg. Metaphysische Malerei zwischen Tauwetter und Perestroika, Köln-Weimar-Wien, Böhlau, 2005 (le chapitre 5 « Die Affinität zu Kazimir Malewitsch », p. 114-175)
[18] Voir une variante contemporaine – la toile de Youri Al’bert consistant en la seule inscription manuscrite : Venez me rendre visite. Je serai heureux de vous montrer mes oeuvres, 1983
[19] Je ne peux m’empêcher de faire ici un excursus sur le problème de la nationalité qui ne saurait se définir par un nom de famille. Infante n’est pas plus espagnol que Malewicz n’est polonais. Je dis volontiers que les gènes donnent une physionomie particulière (pour Infante, celle d’un hidalgo!), des qualités physiques de bonne santé ou de maladies, mais pas des données intellectuelles, spirituelles, culturelles qui, elles, sont acquises. Ainsi Malewicz, bien que de père polonais dont les ancêtres venaient de la Volhynie ukrainienne, n’à jamais vécu ou été formé en Pologne et s’est imprégné pendant toute sa jeunesse du monde ukrainien, de son art populaire, de son mode de vie, sa nature. C’est à l’âge adulte que la Russie deviendra une composante essentielle de son art et de sa pensée.
[20] Voir la reproduction de Doucha kristalla [L’Âme du cristal], 1963, plexiglas, métal, lumière, 300x300x300 dans : Francisco Infante, Monografiya [Monographie], Moscou, Gossoudarstvienny tsentr sovrémiennovo iskousstva, 1999, p. 15
[21] Kinétitcheski ob »iekt PROSTRANSTVO-DVIJÉNIÉ-BESKONIETCHNOST’, 1963-65, métall, kapronovyi chnour, lampy, motory [Objet cinétique. ESPACE-MOUVEMENT-INFINI, métal, cordon en nylon, lampes, moteurs, 900x900x900
[22] Voir les reproductions et l’histoire de cette oeuvre, appelée aussi Monument pour le prisonnier politique inconnu dans : Antoine Pevsner dans les collections du Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne (sous la direction de Doïna Lemny), Paris, Centre Pompidou, 2001, p. 58-61
[23] Francisco Infante, « Kak ya stal khoudojnikom » [Comment je suis devenu artiste], in Monografiya op.cit., p. 13-14
[24] Paul Éluard, Donner à voir in Oeuvres complètes, Gallimard-La Pléiade, 1968, t. I, p. 942
[25] Francisco Infante, « Izbavi, Bojé, ot vsiatcheskikh outopii » [Préserve moi, Seigneur, de toutes sortes d’utopies], in : Francisco Infante i Nonna Goriounova, Katalog-al’bom artéfaktov rétrospektivnoï vystavki v Moskovskom mouziéyé sovrémiennvo iskousstva [Catalogue-album de l’exposition rétrospective au Musée moscovite de l’art contemporain], Moscou, 2006, p. 15-16
[26] Ibidem, p. 16
[27] Voir le catalogue, Francisco Infante, Artéfakty [Artéfacts], Moscou, Galerie nationale Trétiakov, 1992
[28] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 77
[29] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, 1970, p. 25
[30] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 89
[31] Ibidem, p. 93
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Alexeï Grichtchenko sur Picasso contre Berdiaev (1917)
Toujours à l’occasion de la parution de la monographie de Vita Susak sur le peintre et essayiste ukraino-russe Alexeï/Oleksa Grichtchenko, voici la traduction d’un texte de l’artiste, que j’ai faite pour le catalogue « La Collection Chtchoukine » et dont seule une petite partie y a paru.

Vita Susak tenant sa monographie sur Grichtchenko, 9 oct. 2017 
Jean-Claude Marcadé, tenant la monographie de Vita Susak sur Grichtchenko, 9 octobre 2017 -
Alexeï Grichtchenko
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La crise de l’art et la peinture contemporaine. À propos de la conférence de N. Berdiaev[1],
Voprossy Jivopissi [Questions de peinture], fascicule 4, Moscou, Gorodskaya tipografiya, 1917
Vive la forme – vive la peinture-vie!
La conférence-exposé de Nikolaï Berdiaev, où le philosophe russe, en présence d’une foule d’un millier de personnes, a exploité la peinture contemporaine sans qu’il y ait eu de réponse, est un phénomène très caractéristique, de façon générale, et pour le moment actuel en particulier. Je ne veux pas que la peinture reste, pendant ces jours, sans voix. Malheureusement, les circonstances m’obligent pour l’instant à un silence public. Que ces pensées imprimées, exprimées de façon fragmentaire, ne soient pas seulement « une incursion-attaque », mais une réponse digne à un « adversaire sérieux » et à ceux qui partagent ses idées.
I
Je suis un artiste-peintre et donner mes preuves et opérer avec des faits obtenus par l’expérience. Mes observations et argumentations ont une large signification générale pour les réflexions et les motifs qui suivent.
Ce n’est pas la première année que je produis la peinture de chevalet ou, tout simplement, la peinture en tant que porteuse des premières idées et découvertes dans la sphère du mouvement de l’art en avant.
Le terme conventionnel « de chevalet » définit seulement la base première des phénomènes picturaux, la base première des processus créateurs du peintre, la base première de la perception du spectateur. Il faut chercher dans ce sens la signification la plus profonde de la peinture en tant que telle : son caractère universel, sa vitalité et la logique de son existence dans toute une série de conquêtes culturelles de l’humanité.
Sous le signe de la peinture se profilent pour la première fois les premières révolutions de la conscience et de l’esprit humains. La peinture ne peut pas périr, car, avec elle, périra non seulement l’art mais toute idée de l’homo sapiens. La peinture ne peut pas non plus périr esthétiquement : elle est trop vivace et vitale…
En développant cette idée, je réponds par là-même à beaucoup de questions sur « ce qu’est donc la peinture de chevalet ou un tableau » et, dans le même temps, je donne une définition d’une des idées, importantes de façon plus générale, sans quoi il est impossible d’arriver à aucunes déductions et conclusions précises.
Étant, par sa nature, « une forme de l’art indépendante et se suffisant à elle-même », comme je le dis dans une de mes brochures[2], la peinture de chevalet a avant tout comme vocation de forger de nouvelles formes, de créer de nouvelles conceptions de la vie qui est en train de s’accomplir.
La sphère de la création du peintre et la sphère d’action de la peinture de chevalet ou du tableau est de nature originelle et autonome. Suivant ces sillons profonds, elle se dissocie, autant de la peinture appliquée que de tout autre art, particulièrement de la poésie pour laquelle la peinture « joue le rôle de premier messager sur la voie du renouvellement des formes », comme je le dis dans cette brochure.
La peinture de chevalet donne à la peinture appliquée (celle des décors, des plafonds, du théâtre etc.) non seulement une idée et un esprit généraux, mais, souvent, lui dicte aussi, vraiment et directement, les moyens techniques qu’elle a acquis.
Ouvrant la conscience, incarnant celle-ci réellement dans les formes picturales concrètes sous l’aspect des tableaux, se soumettant à on ne sait quelle voix et appel impérieux parlant de l’intérieur, l’artiste-peintre a la connaissance dans son travail, instinctivement et réellement, de l’évolution du monde et de l’homme, de l’évolution de sa discipline. Par les couleurs et la construction (les formes), il imprime sur la toile, réellement-plastiquement, ses propres images – le fruit des réalisations les plus hautes de la conscience.
Plus les formes du peintre sont pures, plus les moyens employés sont parfaits (ils peuvent être simples et « grossiers »), plus sa conscience est profonde et élevée, plus sont coordonnés ces moyens et les formes de la conception, – plus forte, plus juste et de longue durée est leur action, que ce soit du côté du renouvellement du spectateur, ou sur le plan du renouvellement et de la fécondation de tout le reste de l’art.
Dans ce travail du peintre tout est important, tout croît organiquement d’une chose à une autres. La conscience, les formes, la tension de la volonté, tout est aiguisé et dirigé vers un acte des plus hauts : créer un tableau. On ne sait quelle force élémentaire dirige le peintre dans les moments finaux de la mise en forme des images au moyen de la peinture.
Souvent, contrairement à ses propres goûts, aux goûts du milieu environnant, contrairement à toutes les conditions de lieu et de temps, il tronçonne les formes picturales qui ont fait leur temps, les formes dans lesquelles ne peuvent contenir, n’entrent pas, les formes de sa nouvelle conscience.
Ici s’accomplit le travail créateur le plus intéressant, le plus actuel, autant celui du peintre lui-même que celui du spectateur, s’il est capable de ce travail important auquel l’appelle son nouveau tableau. Ici se produit la lutte terrible de l’une des parties avec l’autre. Ce faisant, c’est comme si était condensée, rendue compacte, ramassée, l’énergie humaine, – de la volonté, de l’émotion, de la conscience, de l’impulsion.
D’un côté, la force élémentaire mondiale pousse l’artiste dans le tourbillon de la vie, de la réalité, lui dicte un dilemme sévère : être vivant ou mort; d’un autre côté, la force élémentaire picturale, la force des lois de l’art pictural lui ordonne impérieusement de créer de nouvelles formes, de trouver de nouveaux procédés et moyens, pour l’incarnation d’une nouvelle conception.
De là on a deux sorties : ou bien vae victis, ou bien laetitia victoribus. Dans un cas, l’artiste vaincu intérieurement accepte les compromis, s’adapte bassement, fait des choses esthètes, non vivantes, non nécessaires, en reconstruisant les vielles formes périmées; dans l’autre, il reçoit une satisfaction suprême, la joie suprême du vainqueur, et crée de nouvelles oeuvres d’art vivantes et authentiques.
II
Ainsi, selon moi, s’affirme la personnalité de l’artiste-peintre. Le tableau exige de lui un service, une tension des forces, une conviction, une fermeté élevés. Le tableau est pour lui un Golgotha. Il l’appelle à subir des sacrifices, des privations à peine supportables, il le condamne à une solitude et des ascèses sévères.
Mais dès qu’un tableau est créé et apparaît, il exige aussi du spectateur cette même ascèse. Pour que se manifeste un effet authentique de son action, sont indispensables, la sensibilité, l’attention et la compréhension, pas seulement d’un spectateur particulier, mais de tout un groupe de personnes et de toute la société, sans parler du fait que c’est seulement dans une telle atmosphère qu’un vrai tableau est conçu et naît.
L’attention, la sensibilité et la compréhension sont exigées encore plus d’un homme qui veut questionner la peinture du point de vue de sa crise, de son développement ou de son déclin, quand il veut énoncer sa louange, sa désapprobation ou sa condamnation, argumenter ou édifier sur elle certaines solutions et déductions. À la moindre courbure, il peut dégringoler dans le précipice de l’incompréhension, de la dénaturation fatales, il peut prendre une phénomène pour un autre, peut bâtir sur du sable toutes ses connaissances chancelantes, lesquelles, au contact du vrai (istina) et de la vérité (pravda, s’écrouleront jusqu’à leurs fondements.
C’est cela qui s’est produit avec l’exposé de Berdiaev.
III
Passant à la réalité concrète, je dois en premier lieu poser la thèse suivante : il n’y a pas de crise de la peinture, il y a seulement une crise de l’approche du tableau contemporain. Berdiaev et sa conférence ont exprimé de façon caractérisée cette crise.
En effet : pendant des siècles entiers, la peinture a été la servante de l’État, de l’Église, de la philosophie. La peinture était exploitée par autant de personnes possibles, autant que celles-ci le pouvaient. Elle servait de conducteur pour renforcer les fondements-contraintes étatiques; à partir d’elle, on préparait une prédicatrice des réformes et de la morale sociales; par elle, on argumentait « les problèmes théosophiques », illustrait l’histoire et la géographie.
On abordait et on aborde le tableau de mille divers côtés. Un seul côté est resté dans l’ombre, le côté d’où seulement se dévoilent toute la profondeur, l’essence, la richesse, la vérité du tableau, d’où le tableau est seulement un tableau et non un fouet, un verbe prédicateur, un livre, un traité philosophique et « de la poésie ».
Pendant des siècles, la peinture devait s’adapter à l’épaisseur des pensées, des tâches, des idées, des balivernes, des bouffonneries qui lui étaient imposées, porter secrètement la petite flamme de la pure forme. la petite flamme, devenue forte sous le vent de la personnalité libérée de l’artiste-peintre, s’est mise à flamber et a brûlé le bois mort et les branches sèches qui s’étaient amoncelés de tous les côtés, préparant un lieu meilleur pour une meilleure peinture future.
Ce feu qui purifie tout a, de nos jours, amené enfin le peintre au triomphe de la forme pure. Il y trouve la justification de son véritable service. Ayant refondu et soumis à l’art la nature, l’homme et les objets, ayant rejeté les objectifs, les injonctions accessoires, il donne, enfin, un espace profond aux moments dans le tableau dont la nature l’ont constamment et irrésistiblement entraîné.
Si l’on pouvait lire de toutes les façons possibles les tableaux du passé et en tirer des impressions illusoires, si l’on pouvait, auparavant, sans comprendre et sentir, créer des aspects fantomatiques de compréhension, maintenant, alors que tout s’est renversé, que tout s’est déplacé, une vraie approche, une vraie évaluation sont nécessaires pour ne pas tomber dans le désespoir et ne pas conclure avec la profonde crise de la peinture. Il était naturel que devait survenir la crise de l’approche du tableau. Et elle est survenue. Est survenue une fracture. Il n’est plus possible de traiter plus longtemps la peinture ainsi : elle restera une énigme « sinistre », une sphinge; sa langue – expressive et pure, se transformera en hiéroglyphes. Et pareillement à la façon dont la forme pure part germer dans le terrain d’un lointain passé, de même la crise de l’approche du tableau n’a commencé ni hier, ni aujourd’hui. Cette approche s’est reflétée de façon massive et multiforme dans la conférence de Nikolaï Berdiaev.
IV
L’approche de Nikolaï Berdiaev est un procédé tellement habituel d’examiner la peinture : abstraitement, de façon programmatique, à partir de ses indices extérieurs contingents : Ce n’est pas la peinture qui est objet de connaissance, ce n’est pas un organisme vivant, autonome, avec tout l’univers de ses propres lois, émotions, sensations, avec la profonde vérité de la maîtrise des couleurs, de leur traitement, de leurs formes, de leurs lignes et de leurs combinaisons. On soutire du tableau des absolus nus, des squelettes sans chair et sang, des schémas et des formules, et dans quel but? – pour édifier sur eux un nouveau schéma, une nouvelle abstraction de la vie – pour la justification d’une théorie morte.
On ne peut pas porter un diagnostic sur la peinture avec des opuscules, des tracts. Il faut entrer dans le tableau à travers la peinture, et non à travers la littérature sur elle, quelles que soient ses propriétés et origines. « Le contenu », le programme, la littérature (peu importe laquelle?), sans justification par la peinture – par les formes, les couleurs, la facture [texture] et la construction, sont mensonge, sont ce qui, avant tout, intrigue, horripile le spectateur ou le philosophe qui ne comprennent pas, ce qui, avant tout, ils retirent de leur lecture du tableau.
Et combien est insupportable l’atmosphère de cette lecture des oeuvres d’art, de cette soif de lire le tableau, de deviner son contenu (quelle que soit sa nature), et non pas d’avoir connaissance du tableau, grâce à un processus intuitif, dans la totalité de ses manifestations picturales! Il n’y a rien d’étonnant que beaucoup de nouveaux, habituellement mauvais, tableaux soient peints chez nous spécialement pour la curiosité des profanes. Et que, souvent, ils se transforment en « clou » qui enfièvre et intrigue. Est-ce que cela est normal? N’est-ce pas là un indicateur de toujours la même crise du rapport au tableau contemporain?
En quoi donc consiste l’attitude concrète de Nikolaï Berdiaev à l’égard de la peinture? Avant de répondre à cette question, je citerai les paroles d’André Biély, son contradicteur officiel, dans lequel le conférencier a reconnu publiquement quelqu’un qui partageait les mêmes idées que lui. À la fin de la conférence, dans une conversation privée entre le conférencier, Biély et moi-même, Biély a fait cette remarque à propos d’une des mes questions : « Et si je n’ai que faire de l’art, si je suis un barbare, un sauvage »…
Ces « sauvages » raffinés, à la scolastique morte, n’ont rien à faire de l’art, de la peinture, le tableau ne les intéresse pas du tout! Ils leur faut par la peinture justifier leur propre crise, la crise de la morale, des théories « théosophiques » éphémères et des révolutions « cosmiques ».
Est-ce qu’il n’y a pas là une exploitation de la peinture? Est-ce qu’elle n’est pas utilisée, comme une arme, comme un argument supplémentaire, au demeurant compris de façon spécifique? Si le conférencier voulait vraiment porter un diagnostic sur la peinture, la comprendre depuis son côté logique intérieur, il devait construire autrement toute la marche de ses preuves et donner de réelles preuves. Cela n’a pas été le cas. Et donc, toutes ses presciences ne sont pas convaincantes et ne sont indispensables que pour les gens ayant la même attitude que lui et le même point de vue à l’égard de la peinture, c’est-à-dire des gens incompétents qui sont sans compréhension des choses.
Est-ce que Berdiaev avait le droit de parler de crise de la peinture, est-ce qu’il a des éléments de connaissance pour cela, bref – comprend-t-il la peinture? Ni l’un, ni l’autre, ni un troisième.
V
Ce n’est pas un hasard si Nikolaï Berdiaev a commencé son exposé par la « peinture synthétique » de Čiurlionis qui, pour moi, est une billevesée individualisto-synthétique. Ce n’est pas pour rien que le conférencier et les nouveaux philosophes russes trompètent si emphatiquement « la tentative géniale de Čiurlionis (souvenons-nous de la conférence de Viatcheslav Ivanov en 1913[3]) pour synthétiser l’art »… En réalité, ses « tableaux synthétiques » sont pleins de dilettantisme et d’absence de tout principe, de mysticisme « musical » et d’astrologisme; les tableaux de Čiurlionis permettent aux philosophes de délayer sur eux leurs « jolies » allégories sentimentales et leur équilibrisme rhétorique.
Il me paraît d’ailleurs étrange de parler de « la peinture » de Čiurlionis… Mais permettez, n’est-il pas vrai que Berdiaev reconnaît Picasso, il répète son nom sur tous les modes possibles et l’a même appelé génial. La mention du nom de Picasso à la suite de celle de Čiurlionis, leur reconnaissance concomitante comme génies est, une fois de plus, un argument de poids montrant que Berdiaev ne comprend absolument rien. Čiurlionis – Picasso, ce sont des pôles, des phénomènes aux antipodes l’un de l’autre et qui s’excluent l’un l’autre. S’il a appelé Picasso génial, c’est seulement une sorte bien connue de modus dicendi, un procédé particulier d’argumentation. Derrière cette phrase catégorique se cache sa totale absence de compréhension. Les paroles du philosophe russe ne rappellent-elles pas, par leur sens, un homme qui ne comprend pas un phénomène, qui frémit devant lui et l’appelle surnaturel.
Picasso n’est pas un phénomène surnaturel. C’est un bon peintre qui a peint une série de vrais tableaux, répondant en profondeur à notre idée de la peinture, en premier lieu, et, en second lieu, sa peinture est le fruit naturel de la croissance organique de la forme et de l’évolution de la conscience de l’artiste. Ses meilleurs tableaux deviennent classiques, comme les oeuvres de Cézanne, qui faisait écumer de rage, il y a encore dix ans, les profanes.
Tel est dans la Collection Chtchoukine Le Violon où, avec une maestria admirable, est résolue la nouvelle conception du tableau, où les formes de l’objet, retravaillées en profondeur par l’artiste, sont construites en une composition claire, stylistiquement achevée et provoquant une vivante émotion; où, au moyen de la peinture, les éléments obtenus analytiquement sont introduits et soudés de façon construite dans un tout synthétique groupé; où la perspective est donnée réellement par les sections en profondeur de l’objet, où chaque petit morceau de toile est sorti de la main d’un vrai artiste.
Le caractère intégral et le caractère achevé, franchement intérieurs, sont enclos dans un cercle resserré de l’extérieur. Cette forme du tableau donne de riches possibilités à l’artiste pour dérouler sa composition.
Lorsque, en plus de ses moyens, le moment de la construction l’emporte sur les autres moments de la peinture, le cercle et l’ovale sont les formes favorites des toiles de l’artiste.
Le réalisme du Violon de Picasso est déployé dans ses nouvelles possibilités, il a reçu ses nouveaux points d’appui, non moins profonds et vrais analogiquement que les points d’appui de Cézanne, du Gréco ou bien d’un ancien maître romain [sic!] (Giotto). Ici, est seulement forgé un nouveau maillon du réalisme qui s’ajoute à la chaîne à la croissance invincible de ses formes.
Fort malheureusement, dans la galerie de S.I. Chtchoukine ce qui est sans doute la meilleure période de Picasso n’est presque pas présenté.
J’ai en vue les tableaux monochromes de l’artiste ayant une extrême compréhension contemporaine de la forme, de la facture et de la construction qui se sont épanouies sur le terrain du génie pictural français.
Tel est L’Homme à la clarinette[4] dans la collection Uhde à Paris.
Ici, la « stratification », la « pulvérisation » des formes de l’homme ne sont pas « la stratification du cosmos », ni « l’horreur de la décomposition de la beauté incarnée », pour parler comme le conférencier Berdiaev. Ici, devant nous, ce ne sont pas des « monstres pliables », – non, tout cela est plus simple et beaucoup plus important.
Il faut comprendre tout cela seulement dans l’optique de la nouvelle compréhension de la forme, d’un style particulier, lequel est appelé cubiste de manière fortuite, comme, quelques décennies plus tôt, les tableaux de Cézanne, de Monet, de Pissarro étaient baptisées du sobriquet de l’impressionnisme, qui n’embrassait pas pleinement tout le mouvement de ces remarquables artistes-peintres.
Dans le tableau L’Homme à la clarinette (voir infra) l’image de l’artiste est rendue de façon admirablement réelle au moyen de l’oscillation des formes qui s’accrochent l’une à l’autre, qui s’accroissent l’une à partir de l’autre.
L’image entre en nous non pas comme un schéma ad hoc inventé, mais comme une oeuvre créatrice où le pinceau expérimenté et vivant de l’artiste, en approfondissant (au moyen de la perspective comprise à sa façon) l’espace du tableau, en condensant et éclaircissant les masses picturales (la facture), en coordonnant les grandes formes magistrales avec les petites et les élémentaires (la composition), en aiguisant et entrelaçant les facettes et les plans (construction), – a travaillé sous la pression de la volonté et la prise de conscience de l’artiste. Voilà comment s’est créé le tableau-portrait de Picasso.
La personnalité de l’homme représenté nous intéresse peu dans ce tableau : son quotidien, son costume, sa toilette, nous sommes saisis par la combinaison des formes auxquelles il a donné son impulsion, nous sommes séduits par la structure et le mode pictural dans lesquels se font sentir la personnalité de l’artiste, sa maîtrise et l’art de notre temps.
Il y a presque trois cents ans, c’est ainsi qu’un peintre hollandais concevait sa maîtrise et ses images. Les formes de Rembrandt sont aussi peu semblables aux formes de Picasso, comme son esprit et sa prise de conscience à la prise de conscience d’un artiste de notre temps. Mais au tréfonds de l’interaction des formes, quels fils analogues lient de si différents artistes par la nature et le degré de leurs capacités!
L’ascétisme et la parcimonie colorés de Picasso sont en rapport par certains aspects avec la création du maître hollandais. L’Homme à la clarinette est peint, comme les autres oeuvres de ce type, dans une gamme monochrome. Avec presqu’une seule couleur aux nuances grisâtres-jaunâtres, tracées à travers toute la toile avec un grand sens des valeurs, de leur tendance et fuite rythmiques dans des directions et des lignes de force, sont rendues, avec des moyens apparemment pauvres, la richesse des tons, la vibration de la lumière, la richesse des possibilités de la texture.
VI
Mais, chez Picasso, il n’ y a pas mal d’oeuvres qui, tout en s’éloignant de l’esprit de la peinture française, ont donné aux profanes le prétexte de voir en lui, d’un côté – un génie, et de conclure à une crise de l’art, d’un autre côté.
Je sais pourquoi Nikolaï Berdiaev a appelé Picasso un génie. Pour la même raison que lui ont paru géniales la peinture « astrologo-synthétique » de Čiurlionis et la peinture de Vroubel avec sa « sinistre pulvérisation du monde matériel », si l’on peut appeler leur création « de la peinture ».
Le mysticisme et « le démonisme », voilà les principaux aspects sur lesquels Berdiaev, et il n’est pas le seul, a mis en scène toute sa compréhension de l’art de Picasso. L’élément négatif littéraire, « démoniaque » de ses tableaux mentionnés plus haut a servi de thème à Berdiaev et à ses partisans pour juger la totalité de l’art de l’artiste. Pour ne pas parler sans preuves, qu’il me soit permis de citer l’article du conférencier, « Picasso » (Sofia, 1913 [sic!][5], N°3) que l’auteur a cité dans sa conférence.
L’article commence par la description du « sinistre effroi » que produit sur l’auteur la pièce de Picasso. Le philosophe russe écrit :
« Tout se décompose et se démembre d’une manière analytique. Par ce démembrement analytique, l’artiste veut atteindre le squelette des choses, les formes dures cachées derrière des couches supérieures rendues molles. [..] Dans sa recherche de la forme géométrique des objets, du squelette des choses, Picasso en arrive à l’âge de pierre. Mais il s’agit d’un âge de pierre transparent [?][6]. La pesanteur, la raideur et la dureté des figures géométriques de Picasso n’est qu’apparence [!]. En réalité, les corps géométriques de Picasso, les squelettes du monde corporel bien constitués de petits cubes s’effondreront au moindre contact. La dernière couche du monde matériel qui s’est révélée à Picasso-artiste après que toutes les couches supérieures ont été arrachées est transparente[7] et non pas réelle. La vision pénétrante de l’artiste ne permet pas de découvrir la substantialité du monde matériel, ce monde se révèle privé de substance. Picasso démasque sans pitié l’illusion d’une beauté incarnée, objet d’une synthèse matérielle. Derrière la beauté féminine qui subjugue et qui séduit [du genre des « beautés de Bodarevski?[8]], il voit l’horreur de la décomposition et de la réduction en poussière. Parce qu’il est clairvoyant [!], son regard traverse toutes les apparences, tous les vêtements, toutes les couches superposées, et là, dans la profondeur du monde matériel, il voit ses monstres constitués de figures géométriques. Ce sont là grimaces démoniaques d’esprits figés de la nature. Si l’on va encore plus loin dans la profondeur, il n’y aura plus aucune matérialité ; là-bas, c’est déjà la constitution intérieure de la nature, une hiérarchie d’esprits. »[9]
Et le philosophe conclut ses phrases jetées de façon ampoulée :
« La crise de la peinture conduira à sortir de la chair physique, matérielle, pour atteindre un autre plan, un plan supérieur« [10] (op.cit., p. 58)
Dans ces paroles qui n’exigent pas de commentaire, « se stratifient » tout sens, la compréhension abstruse prétentieuse de la peinture passe à un « plan suprême » de son incompréhension. Berdiaev continue:
» Si l’on fait appel à la terminologie théosophique, on peut dire que la peinture passe des corps physiques aux corps éthérés et astraux. Vroubel déjà avait commencé à faire tomber en poussière de manière angoissante le corps matériel. Chez Čiurlionis, on sent le passage à un autre plan.[11] Chez Picasso, la frontière des corps physiques vacille. [Cette triade ne doit pas spécialement plaire à Picasso…] On trouve les mêmes lignes[12] chez les futuristes, dans leur mouvement au rythme accéléré. La réclame et le charlatanisme qui dénaturent l’art d’aujourd’hui ont pour causes profondes le fait que toute cristallisation de la vie tombe en poussière. Chez les impressionnistes déjà, on avait pu observer les prémices d’un certain processus de décomposition. Et cela ne provient pas du fait qu’ils s’enfonçaient dans la spiritualité, mais dans la matérialité. »[13] (p. 59)
Si Berdiaev comprenait, ne serait-ce qu’un peu, la peinture des impressionnistes, il saurait que cette « pulvérisation » a déjà commencé chez le célèbre peintre-coloriste français Delacroix, dont « la pulvérisation », comme celle de impressionnistes, n’avait rien à voir avec les motivations et les aspirations à « l’astralité »…
« La pulvérisation » a poussé sur le sol des recherches picturales, principalement celles des possibilités coloristes, – de la force et de l’éclat de la couleur, de la richesse et de l’éclat de la langue picturale avec ses lois profondes, dont la force et la signification ont été atteintes pour la première fois par le coloriste français qui « peignait, comme un lion, déchirant de la viande »[14]…
« La pulvérisation », l’analyse colorée – comme résultat – la généralisation, la synthèse, le rassemblement de la couleur, la saisie et l’approfondissement de la forme colorée, comme résultat de tout mouvement, – c’est un énorme pas en avant du peintre.
Est-ce qu’il ne faut pas chercher dans la surface plane, seulement dans une autre direction, l’essence de la voie et des réalisations des cubistes et des artistes qui prennent leur relève? Peut-on découvrir la présence de la crise là où justement se produisent la croissance, l’accumulation des valeurs qui jettent un vif rayon de lumière en arrière et en avant?
À celui qui monte avec cette croissance s’ouvrent des vérités simples, mais profondes, est mise en lumière la loi de la croissance invincible de la vraie énergie picturale, de l’expérience, de leur échange et d’une nouvelle construction, de leur éternité dans le sens de l’absence de perte d’une forme et d’une expérience trouvée.
Quel malentendu d’expliquer de simples phénomènes par une « profondeur » qui les déforme et les humilie, une « profondeur », à la base de laquelle gisent une scolastique et des billevesées théosophiques.
VII
Dans sa réponse en conclusion à ses contradicteurs, Nikolaï Berdiaev faisait cet appel : »Eh bien, si quelqu’un expliquait, ce que c’est, le cubisme et le futurisme »…Comme caractéristiques sont ces paroles dans la bouche du philosophe russe, dans la bouche du visiteur des expositions des tableaux nouveaux!
On peut expliquer la doctrine philosophique, le mécanisme, le schéma, le progrès de la loi physiologique de la vie des plantes. On peut éclaircir la structure et le contenu de l’eau, mais comment expliquer un vigoureux arbre vert, un nuage flottant, une vague de la mer qui court et ondule? Comment expliquer un tableau où, derrière de simples manipulations visibles, parfois des assortiments peu complexes de couleurs, de leurs rapports, derrière la combinaison des formes, leur équilibre et balancement, sont dissimulés et entrelacés des moments créateurs centraux très importants qui ne sauraient être rendus par aucunes explications.
On peut seulement noter le plan commun des intentions de l’artiste, faire connaître ses sympathies, ses motivations et aspirations, entrouvrir par une analyse objective des couleurs et des formes ce qui est dissimulé derrière son tableau. N’est-il pas vrai que la vraie compréhension d’un vrai tableau commence là où finit toute explication et, en particulier, l’explication des profanes, qui épiloguent sur leurs « émotions » et non sur les intentions les plus essentielles de l’artiste. L’explication n’est qu’un lit, une voie, une direction justes, le long desquels s’avance le torrent vivifiant de la réception du projet de l’artiste, – à travers ses formes picturales.
Mais est-ce que l’explication du sens de ces formes intéresse quelqu’un? Est-ce que l’interprétation simple, mais uniquement juste, des motivations de l’artiste satisfait quelqu’un? Est-ce que cela intéresse quelqu’un de savoir que le cubisme a posé et résolu de manière nouvelle:
1) Problème des valeurs. Au lieu de la révélation plane décorative et aux couleurs fragmentées de leurs prédécesseurs, les cubistes ont posé leur propre révélation des formes : les valeurs, le clair-obscur, où l’arête aigüe, née du croisement des facettes diversement colorées, disaient la solidité de la forme et sa plénitude.
2) Problème de la perspective. À partir de la perspective conventionnellement absolue, qui dessine de manière mathématiquement descriptive l’espace, il a introduit dans le tableau une perspective qui rend l’espace réellement. Par des profondeurs-plans, obtenus par la section des objets, le cubisme a changé la conception géométrique de la perspective de la Grande Renaissance, la perspective du plein-air des impressionnistes.
3) Problème de la construction stable, – de la composition du tableau. l’équilibre des masses picturales (les profondeurs-sections, déroulées sur la surface de la toile, sont utilisées comme matériau pour la composition), l’effet général et la soudure construite des formes, – tout cela s’est manifesté dans le cubisme : d’un côté, en tant que réaction à l’impressionnisme avec son pleinairisme, sa légère imbrication et sa construction simple et spontanée des formes; d’un autre côté, en tant que prolongation du travail d’autres générations d’artiste, ce qui a eu comme résultat – un nouvel esprit et une nouvelle expression de la composition.
4) Problème de la facture. Le traitement de la surface plane de la toile, le rapport conscient à la façon de peindre, à l’application des couleurs en diverses couches de structure diverse, – tantôt en couches compactes et lisses, tantôt avec un relief granuleux, tantôt en couches légères et transparentes, ce traitement partait aussi bien de motivations spatiales que de l’aspiration à enrichir l’expression de la surface plane du tableau de chevalet et de lui donner une bonne qualité et valeur.
En partie, sur ce terrain, en partie, sur le terrain de l’aspiration à renforcer l’effet de manifestation de la couleur, des éléments colorés, a grandi le désir d’introduire des matériaux hétérogènes qui ont fait apparaître de façon complémentaire l’action de la peinture. (C’est ainsi que dans les anciennes icônes russes, ce qui jouait un rôle analogue, ce sont les estampages [basma] en argent, la lumière or mat, l’assiste (l’or en rayons des chasubles, des autels, des sièges), le levkas (fond d’os)[15] etc.)
5) Problème du coloris : chez les cubistes, il est construit sur de nouveaux rapports de couleurs : les tons bleu clair, lilas, roses, jaune citron, bleus, vert émeraude – la langue pleinairiste (aérienne) des impressionnistes – ont été changés chez les cubistes par des tons gris neutre, verdâtre-gris, jaunes, roux robustes, rouges, acier-sombre et noirs.
Qui est intéressé par ces objectifs très essentiels des cubistes, leurs variations individuelles et l’emploi conscient de l’expressivité d’une voie et d’une direction communes, qui est intéressé par leurs tableaux dans leur vraie et simple conception concrète?
Qui est intéressé de savoir qu’avec le futurisme a fait irruption dans la peinture tout un ordre de motivations, d’aspirations et de conceptions nouvelles (chez les Italiens, avec une nuance de littérarité), liées à l’ultra-réalité contemporaine?
Que le futurisme aspirait à mettre dans le tableau la représentation réaliste du mouvement dans une forme déployée dynamiquement?
Qu’il aspirait par l’embrouillamini extérieur des formes, – par leur accumulation, leur grotesque, leurs enchaînements et solutions inattendus, – à faire apparaître l’image de quelques traits de la contemporanéité : son tempo accéléré du mouvement, sa complexité mécanique et l’entrelacement des formes et des mouvements de la vie qui vous captivent par leur torrent tourbillonnant et la rapidité inattendue de leurs changements?
Que le futurisme a mis en avant ses propres motivations réalistes en contrepoids aux conceptions réelles-idéalistes des cubistes (principalement en direction des moyens plastiques)?
Qui est intéressé de savoir que la pensée du peintre contemporain lutte, en quête de nouvelles voies aussi bien en direction de la conception du tableau, de l’affirmation de la source vivante des formes, qu’en direction des possibilités des couleurs et de la texture : car la création, à partir d’elle-même, des formes et des éléments de la texture mène toujours au canon mort académique des constitutions de formes, semblablement au canon classique des académies pétrifiées, où ne se créent pas des valeurs artistiques, mais sont profanées les anciennes, et où sont fermées toutes les voies vers une création authentique et efficace? Le courant décadent de la peinture, avec lequel l’impressionnisme n’avait absolument rien à voir, était analogiquement une telle « création » de formes, à partir d’elles-mêmes, « jolies », « intéressantes », « intuitives », de formes qui rapidement s’adaptent à la rue et provoquent chez les vrais artistes une profonde condamnation…
VIII
On nous a appris à recevoir, dans de mauvais résumés [= Nacherzählung] « divertissants », « intéressants », un récit, son élément verbal, littéraire (l’élément le moins important dans toute la structure du tableau), à percevoir « la poésie captivante » d’un nouveau mouvement…
Est-ce quelqu’un a réfléchi profondément au fait que la peinture doit, finalement, avoir ses propres moyens et buts, sa propre sphère d’action, que, sans tout cela, le tableau n’est pas un tableau mais seulement un autre genre de la littérature.
Est-ce que quelqu’un a pensé que, dans les moments de réception de la peinture, se créent ses propres processus cognitifs, absolument dissemblables de ceux de la réception de la poésie, de la musique etc., processus dans lesquels ce n’est pas la pensée, ce n’est pas l’activité de l’entendement qui jouent le rôle décisif, mais quelque chose d’autre et de plus important, à quoi appelle la nature du véritable art pictural.
Ici est posé le ressort principal de tout nouveau mouvement pictural, de ce « précipice » à travers lequel il faut « voler », selon la formule de G.A. Ratchinski[16] qui présidait la conférence de Berdiaev.
Le défunt Vassili Ivanovitch Sourikov[17], qui avait de la sympathie pour les nouveaux courant picturaux, a fait remarquer un jour, en montrant des études de son dernier voyage à l’étranger, en Espagne : » Vous parlez-là maintenant de la peinture et écrivez sur elle; à notre époque, Stassov[18] a pu louer et glorifier mes tableaux, mais je sens qu’il ne voit pas et ne comprend pas le plus essentiel »…
Est-ce que beaucoup de personnes comprennent, même maintenant, dans les tableaux de Sourikov, cet « essentiel » qu’il a réussi à faire passer derrière l’épaisseur de l’historicisme, à notre époque d’une réelle et profonde crise de l’art, dont nous comprenons, seulement à présent, dans toute leur ampleur la violence et les dimensions, à notre époque de libération de la personnalité de l’artiste et du développement de son grand art?
Nous n’avons plus maintenant aucunes « idoles », hormis la peinture. Nous savons maintenant le prix des conseils et des semons des littérateurs, des poètes, des moralistes, des philosophes, à quelque cercle ils appartiennent, quelle que soit leur prédication.
Dans notre foi, que nous puisons dans les profondeurs de notre art, de la nature, de la réalité, personne ne nous ébranlera avec aucuns jugements « d’autorité » et des pronostics « profonds ». Parmi nous, on sera en peine de trouver un nouveau Gay[19] qui enterrerait sa vocation, réduirait en cendres son âme vivante sous le vent mortifère de la morale et de la philosophie de nouveaux Tolstoï.
Nous répondons par le mépris à toute fausse interprétation des buts de tout artiste véritable et, de plus, d’un artiste contemporain, du véritable esprit de ses nouveaux tableaux.
Nous ne « secouons pas la poussière de nos pieds » et « ne nous éloignons pas de l’Occident », nous ne considérons pas « sa signification niveleuse, très modeste et insignifiante ». Nous considérons cela comme la bouffonnade nationalo-démagogique d’une femme peintre (Natalia Gontcharova)[20] qui, pendant toutes ces années, a peint des décors pour le ballet à Nice[21], où se rassemble l’internationale…….[22]
Nous ne sommes pas du tout convaincus que l’art contemporain russe progresse selon un tel tempo et se soit élevé à une telle hauteur…, qu’il jouera dans un prochain avenir « un rôle éminent dans la vie mondiale », que « le temps n’est pas si éloigné quand l’Occident s’instruira ostensiblement chez nous »… Cette fanfaronnade ostensible, qui est une mauvaise survivance du slavophilisme et des Ambulants, est pour nous détestable et humiliante.
Notre route n’est pas en direction de l’Orient, dont nous ne pensons pas adapter et reconstruire les loubki [images xylographiées populaires russes][23] pour faire des tableaux de ballet, et non plus en direction de l’Occident, bien que son coeur artistique, Paris, ait pour nous du prix et nous soit cher, en tant qu’impulsion de la vie vivante, sans quoi l’art se transforme en tableautins esthétiques éphémères; Paris a du prix pour nous en tant que source de la liberté de l’esprit et de la création.
Notre voie va en direction du nouvel art vivant, où il n’y a pas de place au chauvinisme et au nationalisme ethnographique, où un vaste idéal panhumain est placé en tête.
Nous savons qu’un courant pictural est le résultat des conquêtes de toute une génération, comme, par exemple, celui de l’impressionnisme qui, dans sa patrie, a donné tout au long de ses trente années d’existence, des oeuvres d’art modestes, mais authentiques et pour cela impérissables. Chez nous, l’impressionnisme est passé en tourbillon, laissant des tableaux programmatiques-illustratifs, mal peints et pour cela éphémères. Encore plus éphémères, selon nous, sont « les théories » et « les courants » individuels, inventés ad hoc, qui comptent sur la faiblesse qu’ont les profanes pour les affiches. Tels sont le rayonnisme, le suprématisme, dans lesquels, ce qui est bien est le résultat du travail général, ce qui est déplorable et mauvais – le résultat d’une création provinciale d’ismes.
Nous méprisons la voie du mensonge et de la brigue pour faire du « bruit » et pour « la gloire ». Nous la considérons comme une pêche dans les eaux troubles des gobe-mouches, d’un public qui flâne et des esthètes-profanes, « se promenant » dans les salles d’exposition de la peinture contemporaine…
Un courant pictural est le fruit d’un travail responsable et des conquêtes de toute une génération d’artistes. Et pareillement au fait que l’organisme robuste et fort d’une plante ne peut se passer du travail des cellules secondaires (l’absence visible d’éléments peu importants se fait sentir de manière pernicieuse dans toute sa vie), de même, selon nous, dans l’organisme de la peinture, toute entreprise véritable a du prix, même si elle est modeste, et ce, lorsqu’elle est une réalisation picturale véritable. À partir de « la peinture » de Répine, de Sérov, à partir des oeuvres graphiques de Vroubel et des dessins de Somov, de Benois, de Doboujinski et de Lanceray, nous ne saurions sauter d’un seul bond dans le royaume de la forme picturale pure, malgré tout le souhait énergique et intense que nous pourrions en avoir,
Nous savons que nous sommes peu nombreux en Russie, dans le pays du provincialisme et de la décomposition, que, peut-être, nous ne réussirons pas à réaliser tout ce dont nous avons pris conscience en nous. Mais nous sommes convaincus que la voie de la peinture nous appartient, que nos idées simples seront comprises par les générations prochaines et créeront des tableaux dans l’esprit de nos conceptions et projets et peut-être que nous les créerons, ce que montrera un avenir prochain.
Nous étouffons dans l’atmosphère du débridé et séculaire commerce des tableaux et de « la création », dans l’atmosphère de la pauvreté des vrais artistes et de la richesse des faiseurs de tableaux « solides » et « montés en épingle »…
Nous savons le prix des « réclames et du charlatanisme ». Mais nous les voyons souvent là où on veut habituellement qu’ils soient vus. Nous sommes profondément convaincus que « la réclame et le charlatanisme » sont le résultat de la vie la plus anormale qui puisse être pour l’artiste, les résultats de l’absence de vrais critère et compréhension des phénomène picturaux et des marques du mouvement nouveau. Nous voyons « la réclame et le charlatanisme » dans beaucoup d’articles sur l’art contemporain avec lesquels des auteurs, qui ne comprennent rien à la peinture, se créent une « gloire » et embrouillent les esprits par des solutions « profondément pensées » des problèmes picturaux…
J’ai déjà eu l’occasion de parler incidemment[24] de l’article honteux de Guéorgui Tchoulkov, « Les démons et la contemporanéité » qui a paru presque concomitamment avec l’article de Nikolaï Berdiaev dans la revue Sofia, dans le numéro d’Apollon consacré à la Collection Chtchoukine. (N’est-il pas étrange que les revues d’art publient des articles programmatiques sur la peinture d’auteurs qui n’ont aucun rapport avec elle? Regardez quel brouillamini introduit le rédacteur d’Apollon lui-même, à propos de la peinture, quelle confusion il y a dans sa tête, une confusion de plâtre, de loubok, de « maestria » académique et de tableaux du « Valet de carreau »)[25].
IX
Dans un des « concerts » lors de l’exposition du « Valet de carreau » (j’ai l’impression que c’est seulement pour des motifs de bienfaisance que celui-ci a admis chez lui des concerts originaux), aussitôt après la conférence de Berdiaev, j’ai rappelé à Andreï Biély ses lettres de Munich (de la fin des années 1900), où il est parlé pathétiquement des « lointains », qui se sont ouverts à l’auteur dans l’art allemand, et ai exprimé mon point de vue sur l’influence multiforme et profonde de cet art aussi bien sur notre peinture que sur le caractère de son évaluation et compréhension surtout par nos nouveaux philosophes. L’effet fut inattendu.
À mes remarques, Andréï Biély prononça à nouveau des paroles pathétiques d’importance : « Oui, nous avons tous été élevés et avons abondamment bouilli dans le jus allemand, nous nous sommes tous imprégnés du poison de la culture allemande… »
Ce n’est qu’à présent que je me suis mis à parler de l’influence germanique dans notre art parce que le conférencier lui-même m’en a offert l’occasion. Dans la partie finale de sa conférence, il a appelé les Germains des « futuristes » et a souligné qu’ils nous battent parce que nous ne sommes pas assez futuristes…et ultérieurement il a lancé l’idée que les barbares futuristes assainissent l’art…Qui? Les Germains? Visiblement, oui…[26]
Cette étrange affirmation, qui a été comprise de cette façon par beaucoup, ne fut pas pour moi une surprise. Depuis longtemps déjà ne doute pas de ce lien profondément négatif qui est tendu par mille fils entre les artistes russes et allemands, entre les philosophes allemands et russes, surtout dans la sphère de la compréhension et de l’interprétation par eux de l’art. La figure de Nikolaï Berdiaev est un phénomène concret dans cet ordre des choses. Mes paroles ne sont pas une attaque personnelle à l’égard du philosophe russe. Elles ne font que constater un fait historique d’une signification étendue et d’une importance profonde.
Aussi bien son exposé que son article « Picasso » que Berdiaev a cité dans sa conférence, est un reflet original de la philosophie germanique où ce n’est pas un hasard si (avant la guerre) a paru un travail sur Kant-Picasso.[27]
Comme pour Berdiaev, la peinture est représentée par le philosophe allemand comme une section de la philosophie spéculative, une certaine catégorie réfléchie de la raison. La peinture, ce n’est que la forme dans laquelle se manifeste la puissance de l’absolutisme étatique, la puissance abstraite de la personne, la manifestation de la force réfléchie de moments rationnels-psychologiques. De la bouche du philosophe allemand il est tout à fait naturel d’entendre les paroles prononcées par Andreï Biély : « Et si je n’ai que faire de l’art, si je suis un barbare, un sauvage »…
Le philosophe allemand perçoit la peinture non pas à travers la peinture, mais au moyen de l’entendement, par la voie de certaines spéculations et déductions théoriques. L’organisme vivant du tableau ne lui est pas du tout utile, à lui comme à Berdiaev, et devient même une barrière sur la voie d’une façon de penser originale à partir de l’art. Il « stratifie » le tableau, rejette la chair vivante et en tire une pensée abstraite, une idée, un squelette, construit sur eux une idée absolue, morte, de « la beauté ».
Il se contente soit d’un schéma philosophico-psychologique, soit d’un protocolisme conventionnel. C’est l’activité de l’entendement qui se manifeste avant tout lors de sa perception du tableau. Dans un portrait, il a avant tout besoin d’un schéma de ressemblance psychologique et extérieure; dans un paysage – des signes conventionnels qui semblent répondre à une localité géographique; dans une nature morte – de l’idée d’une reproduction exacte des objets.
Ce n’est pas pour rien que l’Allemagne est le pays de tout ce que l’on veut, seulement pas de la peinture. Le protocolisme littéral ou le schématisme philosophico-psychologique abstrait sont les soubassements de l’absence de peinture en Allemagne.
Je terminerai mon examen de « la crise de l’art » par une citation de l’article du conférencier sur « Picasso », où Berdiaev, opposant à la culture allemande la culture française, dit : « Dans la culture germanique on sent moins cette crise, car la culture germanique a toujours été trop exclusivement spirituelle et n’a pas connu une telle beauté incarnée, une telle cristallisation dans la matière… »
Moscou, 24 novembre-décembre 1916
[1] La conférence de Berdiaev, « La crise de l’art » avait fait l’objet d’une lecture publique à Moscou le 20 novembre 1916, comme l’a démontré Vita Susak dans son article « O dvoukh vzgliadakh na odin ‘krizis iskousstva’ « [De deux points de vue sur une « crise de l’art »], in Ievropieïskoyé iskousstvo XIX-XX viekov : istoritcheskiyé vzaïmosviazi [L’art européen des XIXe et XXe siècles : interactions historiques], Moscou, 1998, p. 67-75), se référant aux carnets de Nadiejda Oudaltsova. Cette conférence sera publiée en 1918 dans un livre intitulé également La Crise de l’art [Krizis iskousstva] et comprenant deux autres articles, le « Picasso » de 1914, et l’essai « Un roman astral (Réflexion à propos du roman d’Andreï Biély Pétersbourg« ; ce livre est illustré par 5 oeuvres de Picasso de la Collection Chtchoukine. Berdiaev se réfère aussi à une lecture publique de sa conférence le 1er novembre 1917, c’est à dire une semaine après la « Révolution d’octobre »! La brochure ici traduite de Grichtchenko est une réponse « à chaud » à la conférence de Berdiaev en 1916, mais aussi à son article de 1914 sur « Picasso ».
[2] Avant la brochure présente, Alexeï Grichtchenko avait fait paraître en russe les essais suivants : Des liens de la peinture russe avec Byzance et l’Occident (1913), Réponse à Glagol, Anatole Lounatcharski et Yakov Tugendhold (1915), Comment enseigne-t-on chez nous la peinture et que faut-il comprendre sous ce nom? (1915), voir, en russe, le résumé (Référat) de la thèse de Vita Susak, Alexeï Grichtchenko dans la vie artistique de Moscou dans les années 1910, Moscou, 1997 (la thèse de Vita Susak peut être consultée dans http://new.search.rsl.ru/ru/record/01000175254)
[3] La conférence du poète et théoricien du symbolisme Viatcheslav Ivanov, « Čiurlionis et la synthèse des arts », parut dans la revue Apollon en 1914 (N°3) [NdT]
[4] Aujourd’hui au Museo de arte Thyssen–Bornemisza à Madrid
[5] L’article a paru dans le N° 3 de la revue Sofia en 1914 [NdT]
[6] Était ce une coquille dans l’article de 1914, mais cet adjectif « prozratchny » [transparent] a été remplacé dans la réédition dans le livre de 1918 par « prizratchny » [fantomatique] [NdR]
[7] Même lecture que précédemment, corrigée en 1918 : on a, ici, aussi, « fantomatique » et non « transparent » [NdR]
[8] Grichtchenko cite ici ironiquement le peintre ambulant russo-ukrainien Nikolaï Bodarevski (1850-1921), auteur, entre autres, de nus féminins érotisés. [NdR]
[9] Traduction d’Igor Sokologorsky
[10] Idem
[11] Cette phrase est omise dans la version de 1918. Visiblement, la critique de Grichtchenko a joué quelque rôle… [NdR]
[12] Dans la réédition de 1918, ce mot est remplacé par « symptômes »
[13] Traduction d’Igor Sokologorsky
[14] Van Gogh cite, dans sa lettre à Émile Bernard du 5 août 1888, une telle phrase, tirée d’un livre sur Delacroix : « quand Delacroix peint c’est comme le lion qui dévore le morceau. » [NdT]
[15] L’assiste est l’application de filets d’or sur différents éléments de l’icône, pour indiquer le rayonnement des énergies divines; le levkas est la première texture blanche de l’icône qui consiste en un mélange de craie et d’un liant, obtenu le plus souvent à partir d’os animaux [NdT]
[16] Grigori Alexéïévitch Ratchinski (1859-1939) est un philosophe orthodoxe russe et un traducteur de l’allemand (Kleist, Goethe, Nietzsche) et du français (Balzac, Maupassant), Président de la Société de philosophie religieuse à la mémoire de Vladimir Soloviev à Moscou. [NdT]
[17] Vassili Ivanovitch Sourikov (1848-1916), peintre russe réaliste, auteur de célèbres tableaux historiques de grand format, de portraits et de paysages urbains. Sa fille Olga a épousé le peintre fauviste-cézanniste Piotr Kontchalovski.
[18] Vladimir Vassiliévitch Stassov (1824-1909), historien de l’art, critique d’art et critique musical; soutien du mouvement réaliste engagé des « Ambulants », de la musique russe (Glinka et le Groupe des Cinq), contempteur des novations picturales européennes, en particulier de l’impressionnisme. Il a fait un vibrant éloge de Sourikov dans son article sur la 15ème Exposition des Ambulants de 1887, soulignant surtout son idéologie nationale (patriotique) russe et faisant des commentaires d’ordre littéraire et historique. Cf. V.V. Stassov, Oeuvres choisies en trois volumes, Moscou, « Iskousstvo », 1952, t. 3, p. 59-62 [NdT]
[19] Nikolaï Nikolaîévitch Gay (1831-1894), célèbre peintre « ambulant » russe, dont l’oeuvre religieuse est en grande partie peinte sous l’influence des idées tolstoïennes. [NdT]
[20] Allusion aux déclarations de Natalia Gontcharova, en particulier dans la préface pour le catalogue de son « Exposition rétrospective » à Moscou en 1913, qui comportait 773 oeuvres. Dans cette préface, Natalia Gontcharova proclame la prééminence de l’Orient sur l’Occident, lesquels ont tiré l’essentiel de leur inspiration précisément de cet Orient, cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1922-1914), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 205-206, 237-238. Les citations entre guillemets qui sont dans le paragraphe suivant viennent de la « Préface » de Natalia Gontcharova. [NdT]
[21] Curieuse erreur: Natalia Gontcharova, ainsi que Larionov, ont travaillé, à partir de 1914, pour les Ballets Russes de Diaghilev, qui avaient leur base à Monte-Carlo. [NdT]
[22] Quel substantif à l’adjectif est suggéré par les pointillés, il est difficile de le dire précisément, sans doute une obscénité… [NdT]
[23] Larionov avait organisé en 1913 à Moscou une mémorable « Exposition des modèles d’icônes et des images populaires russes (loubki) » avec une préface de Larionov et de Natalia Gontcharova sur « L’image populaire perse et hindoue ». [NdT]
[24] Alexeï Grichtchenko avait fait paraître un autre fascicule concernant sa conception de la peinture, fondée sur la forme et la texture, l’opposant aux approches historiques : Fascicule I. Réponse à S. Glagol, A. Lounatcharski, Ya. Tugendhold (à « Apollon »), Moscou, 1915
[25] Le rédacteur d’Apollon est Sergueï Makovski qui écrivit un article en 1913 (N° 7 de la revue), très critique à l’égard des mouvements novateurs russes, tout en présentant un panorama étonnamment complet de toutes les recherches de l’avant-garde, ce qui visiblement n’était pas pour plaire à Grichtchenko, lui-même, auteur, dans le numéro précédent d’Apollon, d’un article incendiaire contre les protagonistes cézannistes du « Valet de carreau ». Voir le résumé des positions, en 1913, de la revue moderniste Apollon, et des articles de Makovski et de Grichtchenko, dans Jean-Claude Marcadé, « La revue Apollon » en 1913″, in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale (sous la direction de L. Brion-Guerry), Paris, Klincksieck, 1971, t. II, p. 1141-1150
[26] Dans son texte, Berdiaev a écrit : « La race germanique, en comparaison avec la race latine, était barbare, il n’y avait pas en elle ce lien ancien avec l’Antiquité, il n’y avait pas ces vieilles traditions. Dans la culture, créée par les Germains, il y avait une nouvelle profondeur, mais il n’y avait pas le raffinement, il n’y avait pas le dédoublement qui ont donné la sagesse tardive du couchant. Les Germains étaient aussi ces barbares qui un jour ont foncé sur Rome, sur le monde antique et ont renouvelé le sang des vieilles races cultivées […] Le futurisme est justement cette nouvelle barbarie au sommet de la culture. En lui, il y a une grossièreté barbare, une intégralité barbare et une ignorance barbare », Nikolaï Berdiaev, Krizis iskousstva [La crise de l’art], Moscou, P.A. Léman et S.I. Sakharov, 1918, p. 25-26. Dans son célèbre ouvrage Le Sens de la création. Essai de justification de l’homme (Moscou, 1916) Berdiaev affirmait que « Luther et Kant étaient d’illustres barbares. Le criticisme de la pensée germanique est un produit de la barbarie qui ne désire pas connaître l’héritage consanguin, organique, sur-personnel de toute culture et de toute pensée. » (Chapitre XIV) [NdT]
[27] Il a été impossible de trouver à quel texte Grichtchenko fait allusion.
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