Catégorie : De la Russie

  • L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    images-3L’Unovis dans l’histoire de l’avant-garde en Russie

    Jean-Claude Marcadé

     

     

    Une nouvelle approche de l’art

    Comme le Bauhaus, né quelques mois auparavant en 1919, comme l’Inkhouk [Institut de la culture artistique], né quelques mois après à Moscou en mai 1920, l’Unovis (fin 1919-1922) de Kazimir Malévitch bouleverse les données séculaires de l’enseignement artistique qui repose désormais sur l’étude de cinq cultures picturales, lesquelles fondent, selon Malévitch, le nouvel art : l’impressionnisme (Claude Monet), le postimpressionnisme (Paul Cézanne, Paul Gauguin, Vincent Van Gogh, le pointillisme), le cubisme, le futurisme, le suprématisme.

    L’art est alors étudié sur des bases objectives : le phénomène art est pris comme un tout, comme un ensemble – comme un corps –, sans séparation entre arts majeurs et arts mineurs, artiste et artisan, technique et création, etc. L’art est inséré dans un complexe pluri- et interdisciplinaire. La culture picturale devient un cas particulier de la culture artistique ainsi définie. Au moment où se créent en Russie les premiers « musées d’art moderne » au monde, les « musées de la culture picturale », Malévitch se montre le plus radical au sujet des rapports entre novation et nostalgie du passé.

    L’un des mérites de cet « art de gauche » en Russie, en Biélorussie, en Ukraine a été de dégager l’étude de l’art du magma des impressions, des émotions, du subjectivisme esthétisant, du psychologisme, de l’anecdotique : « L’influence des phénomènes économiques, politiques, religieux et utilitaires sur l’art est la maladie de l’art », dit Malévitch [1].

    L’art moderne commence avec Cézanne : voilà la pierre angulaire de l’enseignement que Malévitch dispense à l’Unovis de Vitebsk, puis au Ghinkhouk de Pétrograd/Léningrad (1922-1926) et à l’Institut d’art de Kiev (1928-1930) [2]. Il s’agit donc d’étudier les cinq principales « cultures picturales » du « nouvel art » et d’en souligner les éléments essentiels. L’impressionnisme, le cézannisme (de façon générale le postimpressionnisme), le futurisme, le cubisme et le suprématisme sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées des éléments dans chaque tableau [3] », mais aussi selon « la dynamique, la statique, les sensations mystiques et autres [4] ». Ce mot de sensation (ochtchouchtchénié ; Empfindung ; aisthèsis) revient constamment sous la plume de Malévitch : « L’union de l’Univers avec l’homme ne se fait pas dans la forme mais dans le processus de la sensation [5]. »

    Le fait qu’il fasse partir sa réflexion en premier lieu de l’analyse des tableaux de Cézanne montre la convergence évidente de sa pensée avec celle du maître d’Aix, pour qui la peinture se définit « comme moyen d’expression de sensation [6] ». Dans le même ordre d’idées, Cézanne écrit à Émile Bernard qu’il voudrait unir la nature et l’art, et d’ajouter : « L’art est une aperception personnelle. Je place cette aperception dans la sensation et je demande à l’intelligence de l’organiser en œuvre [7]. »

    En affirmant que la couleur est « l’endroit où notre cerveau et l’univers se rejoignent [8] », Cézanne fait figure de devancier de Malévitch. Aussi, dans sa pédagogie des années 1920, le fondateur du suprématisme fait-il l’analyse d’une œuvre à la fois selon sa forme et sa couleur, sans négliger l’analyse des sensations. Un montage photographique établi sous sa direction aligne six colonnes : naturalisme, impressionnisme, cézannisme, cubisme, futurisme, suprématisme, c’est-à-dire, selon lui, les étapes essentielles de l’art de gauche depuis sa rupture avec le naturalisme. Chaque colonne comporte une série de reproductions de tableaux confrontés à des photographies d’environnements réels. Malévitch intitule ce graphique Montage photographique montrant les sensations picturales et l’environnement du naturalisme, de l’impressionnisme, du cézannisme, du cubisme, du futurisme et du suprématisme [9].

    Dans la colonne du naturalisme, on trouve des tableaux qui ne se distinguent pas du tout des photographies qui leur sont associées, lesquelles représentent des paysages, des rivières, des barques, des maisons paysannes, des scènes de la vie quotidienne. Celle de l’impressionnisme oppose La Grenouillère de Pierre-Auguste Renoir (ancienne collection Morozov, aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou) et une photographie d’une guinguette. Le cézannisme voit reproduits d’un côté Gardanne (Philadelphie, Barnes Foundation) et Plateau de la montagne Sainte-Victoire (ancienne collection Chtchoukine, aujourd’hui au Musée Pouchkine, à Moscou) et de l’autre des photographies de villages de Provence. Le cubisme confronte des œuvres de Pablo Picasso et de Georges Braque avec un montage de collages constitués de fragments géométriques, de journaux, d’intérieurs d’expositions industrielles, d’un violon, de morceaux de matériaux, le tout mis dans des positions diverses et non conformes à la logique de la représentation du visible. Le futurisme rapproche un tableau de Gino Severini intitulé La Danse du pan-pan au Monico (Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne), un dessin se rapportant aux États d’âme. Les Adieux (première version : Milan, Museo del Novecento ; deuxième version : New York, The Museum of Modern Art) d’Umberto Boccioni, et des photographies de foule dans un lieu clos, de machines, de courses d’obstacle, de trains, d’usines. Quant à la partie consacrée au suprématisme, on y trouve deux lithographies de Malévitch placées en regard de vues aériennes de champs et d’ensembles de bâtiments.

    Sur l’exemple du suprématisme, on voit bien que l’environnement mis en parallèle par Malévitch avec l’œuvre d’art n’est pas un conditionnement de celle-ci, à rebours de la façon dont cette question est présentée chez Hippolyte Taine notamment, ou chez Karl Marx. La réflexion de Malévitch est antipositiviste et antimarxienne. Le suprématisme ne « peint pas l’espace » ; c’est l’espace en tant que « rien libéré » qui se peint lui-même sur la surface du tableau, et cela est possible précisément grâce à la sensation. On peut dire que le tableau suprématiste est égal à l’Univers, qu’il est la nature et que l’excitation cosmique qui passe à travers lui passe également « dans l’intérieur de l’homme, sans but, sans sens, sans logique [10] ».

    La forme pure, libérée de tout contenu et de toute fonction

    Malévitch a toujours affirmé que l’art était indépendant de tout utilitarisme. Dès ses écrits de 1915-1916, sont opposées raison utilitaire et raison intuitive, la première asservissant la seconde. En 1919, il polémique avec ses anciens adeptes qui s’apprêtent à fonder le constructivisme (en particulier avec Alexandre Rodtchenko et Lioubov Popova), et écrit : « Toutes les colorations avec des intentions utilitaires sont insignifiantes[11]. »

    Sélim Khan-Magomédov a très bien noté le processus qui a conduit à la poïétique sans-objet malévitchienne : « Le fond blanc, en tant qu’espace profond (d’une profondeur illimitée, presque cosmique) – voilà l’innovation (la découverte) de Malévitch. Tout le suprématisme du début, c’est l’ornement géométrique coloré, sans référence, sur fond blanc. Malévitch, dès ses jeunes années, avait observé les surfaces blanches des murs et des poêles des khatas ukrainiennes sur lesquelles les paysannes faisaient leurs dessins en couleurs [12]. »

    Mentionnant « l’assortiment des figures géométriques disposées librement sur le fond blanc », l’historien de l’art soviétique ajoute : « C’est comme s’il lançait dans le ciel des cerfs-volants plats d’enfant. » [13]

    Dans ses livres de Vitebsk, l’artiste ukraino-russe refuse l’utilitarisme qui répète les formes et les couleurs figuratives. Il proclame un utilitarisme suprématiste qui ne copie pas mais crée d’autres constructions d’objets, fondées sur le principe économique visant à renoncer totalement aux formes extérieures du passé, et à faire apparaître une nouvelle dynamique formelle et une véritable énergie spirituelle.

    L’exemple des paysannes ukrainiennes de Verbivka [Verbovka], qui ont réalisé en 1915 des transpositions de thèmes suprématistes et abstraits dans la broderie, est un premier pas [14]. L’Unovis va radicaliser ces premiers essais à travers des formes inédites, sur lesquelles viennent s’inscrire les éléments sans-objet. Lazar Lissitzky joue, sans aucun doute, un rôle décisif dans cette participation massive des « affirmateurs-fondateurs du nouveau en art » à tous les domaines des arts dits « appliqués ». Mais dès janvier 1919, Malévitch affirme : « Toutes les expositions artistiques doivent être des expositions de projets de transformation du tableau du monde [15]. »

    Ce n’est pas un hasard si, avant les futurs constructivistes moscovites, Malévitch déclare en 1920 que « la peinture a depuis longtemps fait son temps [16] ». Mais le pictural [jivopisnoïé], en tant qu’organisation d’un espace, continue son existence multiséculaire.

    Sélim Khan-Magomédov a noté que « la supergraphie [soupergrafika], réalisée à Vitebsk en 1919-1920 par Malévitch et Lissitzky (avec leurs élèves) est un phénomène étonnant à l’échelle de l’avant-garde artistique russe […]. L’engagement dans cette supergraphie a permis au suprématisme de tâter ses points de contact avec la pratique sociale [17] ».

    Ainsi, plusieurs domaines sont explorés par Malévitch, Lissitzky, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan et leurs élèves (Ilia Tchachnik, Nikolaï Souiétine, Lazar Khidékel, Ivan Tchervinka, Alexandre Tsetline, entre autres). Leurs expérimentations se concentrent tout d’abord sur les façades de plusieurs bâtiments de la ville biélorusse, les intérieurs des espaces publics (théâtre, cantines), les tribunes des orateurs, les véhicules de transport urbain, les affiches, ou encore sur la mise en forme des fêtes révolutionnaires. Dans le domaine de la fabrication de livres ou de l’organisation de l’espace scénique, les membres de l’Unovis vitebskois suivent le principe suprématiste cardinal, selon lequel les éléments visuels sont autonomes par rapport au contenu.

    Le travail de la porcelaine (ill. XXX) est l’un des grands moments du design avant-gardiste de la Russie, comparable, mutatis mutandis, à ce qu’a représenté l’édition des livres futuristes dans les années 1910. On peut affirmer, comme le fait Sélim Khan-Magomédov, que les projets pour la vaisselle, de même que ceux pour les tissus, relèvent de l’évolution générale de la peinture suprématiste [18]. Le pictural suprématiste se manifeste donc en dehors de la peinture de chevalet, que Malévitch ne privilégie pas à Vitebsk, préférant se focaliser sur la publication de ses textes et la pédagogie.

    Un autre pas est franchi à l’Unovis : la conquête du cosmos, ou du moins la volonté de poursuivre l’aventure suprématiste dans l’architecture. Cela se fait grâce à Lissitzky, lui-même architecte de profession, qui dirige dans la ville biélorusse un atelier de cette discipline auquel vont participer les élèves de Malévitch. L’ensemble extraordinaire des Prouns [Projets d’affirmation-fondation du nouveau dans l’art], réalisés tout d’abord à Vitebsk, montre que Lissitzky est le premier à avoir étendu, dans ces toiles et ces dessins, le volume architectural au plan pictural suprématiste, en en faisant des « stations de liaison entre la peinture et l’architecture ». Citons encore Sélim Khan-Magomédov : « On peut même dire que dans l’évolution générale du suprématisme, du tableau au volume, ce sont précisément les Prouns qui ont été le phénomène le plus manifeste […]. Certes, les Prouns n’étaient pas de l’architecture […], mais de la peinture grosse d’architecture [19]. »

    En ce sens, Lissitzky annonce non seulement les reliefs picturaux de Tchachnik, mais aussi l’architectonie [arkhitektona] malévitchienne, qui prendront forme après 1922, à Pétrograd/Léningrad, dans le cadre de ce qui deviendra le Ghinkhouk.

    On ne saurait passer sous silence le travail de David Iakerson, qui dirige un atelier de sculpture à l’école d’art de Marc Chagall et qui se joint à l’Unovis. Aleksandra Shatskikh a écrit sur ce sculpteur biélorusse de nombreux articles. Observant les monuments érigés à Vitebsk en 1920 à la mémoire de Karl Marx et de Wilhelm Liebknecht, elle y perçoit les prémices des Architectones que Malévitch commencera à produire à Pétrograd en 1923 [20]. Néanmoins, tout comme avec les sculptures de pierre de Georges Vantongerloo intitulées Constructions de rapports de volumes  (1919), sortes d’empilements de blocs massifs (dont Iakerson a peut-être eu connaissance), on est loin de la complexité des assemblages de plans suprématistes propres à Malévitch. Il serait sans doute plus judicieux de voir un travail précurseur dans les extraordinaires Villes dynamiques (1919-1921) du Russo-Letton Gustav Klucis (ill. XXX), élève de Malévitch puis de Natan Pevsner aux Svomas moscovites entre 1919 et 1920.

    Malévitch et les autres avant-gardistes

    Une artiste proche des constructivistes, Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, a pu dire, de façon quelque peu approximative, dans un entretien tardif : « Le sans-objet. La peinture sans-objet, c’est-à-dire la peinture dans laquelle prennent part la composition, la couleur, la facture, mais où il n’y a pas de contenu […]. Plus exactement, il y a un contenu. Chez Malévitch, il y avait un contenu – géométrique. Il y avait chez lui un carré réglé, une combinaison de carrés, de triangles – et c’est tout. Il n’y avait pas, disons ces touches, ces gradations telles que nous les voyons chez Kandinsky. Il n’y avait rien de tel. Il y avait une construction géométrique exacte de la surface du tableau, le rapport solide d’un morceau à l’autre, afin que rien ne s’écroule [21]. »

    La voie suivie par Malévitch diffère totalement, non seulement de celle choisie par Vassili Kandinsky, mais aussi de celles de Mikhaïl Larionov, Vladimir Tatline, Pavel Filonov, Mikhaïl Matiouchine, Alexandre Rodtchenko, pour ne prendre que quelques coryphées de l’avant-garde de Russie et d’Ukraine qui ont créé des écoles. Le fondateur du sans-objet suprématiste a tenu à prendre ses distances avec les artistes qui se réclamaient inconsidérément du sans-objet, de la bespredmietnost’.

    Voilà pourquoi, dans l’édition du 12 juin 1918 du journal moscovite Anarkhiya [Anarchie], pour laquelle il a préparé une recension de la première exposition des artistes de la Fédération de gauche après la révolution d’Octobre 1917, il porte une critique féroce à l’encontre de certains peintres qui se réfèrent au sans-objet : « Actuellement, alors que j’ai fait la base du mouvement suprématiste et que sur son rayon s’est formée toute une série d’individus, je désirerais écarter le flot de ceux qui viennent du côté du sans-objet pour les faire venir du côté de la base suprématiste, purifier le brouillamini qui règne dans la critique, pour laquelle tout sans-objet est suprématiste. / Mais ici, nous devrons rencontrer une difficulté, car du côté du sans-objet sort la côte de la surface plane, ce qui peut introduire de l’embrouillamini dans les idées du spectateur, ce qui a été le cas lors de l’exposition du Syndicat des artistes-peintres de la Fédération de gauche, où le traitement des diverses surfaces planes et la facette même de la surface plane coïncident avec ce qui est suprématiste. Mais dans leur essence ils n’ont rien de commun. »

    Après avoir énuméré ce qu’il considère comme les principes suprématistes (liberté des interactions forme/couleur ; repos des surfaces ; équilibre des plans ; énergie de la facture ; immatérialité), il conclut : « Toute la structure du suprématisme représente une surface plane en tension, en construisant sa mise en place, là où dans chaque surface plane on voit une ambulation sémantique [smyslovoy khod], une grande aisance et la conservation du signe. / Et ce qui est montré dans l’exposition sous le nom de sans-objet, qui est noté dans les comptes-rendus comme suprématiste, ne correspond pas à la vérité [pravda], sauf Rozanova. » [22]

    Il se lance alors dans une critique des œuvres abstraites, dites « sans-objet », qui ne sauraient être appelées suprématistes stricto sensu ; sont ainsi épinglés les travaux d’Alexandre Vesnine, de Lioubov Popova (manque d’unité entre les différents plans, et entre forme et couleur) et de Nadiejda Oudaltsova (entassement des combinaisons sans souci d’équilibre). On comprend pourquoi la « Dixième exposition nationale » en 1919 à Moscou s’intitule « Création sans-objet et suprématisme ». De toute évidence, Malévitch tient à se distinguer du groupe qui est en train de se former autour de Rodtchenko (Varvara Stépanova, Alexandre Vesnine, Lioubov Popova) et qui fait scission, rejoint ensuite par Ivan Klioune qui prend ses distances avec le suprématisme. Ce sont de nouveaux adeptes que Malévitch va former avec l’Unovis de Vitebsk et ses différentes sections dans la Fédération soviétique. On comprend aussi pourquoi il s’oppose aux artistes qui composent en 1921 le premier noyau constructiviste à l’intérieur de l’Inkhouk moscovite.

    Ce qui distingue l’expérience constructiviste, c’est qu’elle s’identifie aux exigences sociopolitiques de la Russie révolutionnaire, d’abord sous l’étendard de l’anarchie et de la culture prolétarienne, puis sous celui du marxisme-léninisme bolchevique. L’objectif à atteindre est le modelage de la vie dans la nouvelle société grâce à un ensemble d’expérimentations artistiques.

    Dans le suprématisme, l’expérience est d’abord l’expérience conceptuelle du monde vécue comme étant sans-objet. L’expérimentation consiste à décrypter dans l’étant (l’artiste, l’œuvre d’art, l’organisation sociale) la vérité de l’être sans-objet, qui traverse cet étant. Toute la visée du suprématisme de Malévitch est de réorienter la marche du monde vers le repos éternel. Il voit dans le suprématisme une nouvelle religion, qui remplace les anciennes – la religion de « l’acte pur blanc » –, et veut fonder une nouvelle figure de Dieu, un dieu sans-objet. Cela a commencé à l’Unovis de Vitebsk, où paraît en 1922 le traité philosophique de Malévitch Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique…

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    [1] Kazimir Malévitch, « La peinture dans le problème de l’architecture » (1928), Écrits, t. I, traduit de l’ukrainien par Jean-Claude Marcadé, Paris, Allia, 2015, p. 401.

    [2] Sur l’activité de Malévitch dans son Ukraine natale, à l’Institut d’art de Kiev, voir les nouveaux documents publiés dans Tétiana Filev’ska (dir.), Kazymyr Malevytch. Kyïvskyï périod 1928-1930 [Kazimir Malévitch. La période kiévienne 1928-1930], Kiev, Rodovid, 2016. Édition en anglais : Kazimir Malevich. Kyïv Period, 1928-1930, Kiev, Rodovid, 2017.

    [3] K. Malévitch, « L’esthétique (essai pour déterminer le côté artistique et non artistique des œuvres) » (1928), Écrits, t. I, op. cit. p. 548.

    [4] Ibidem.

    [5] Ibid., p. 585.

    [6] Paul Cézanne, lettre à Émile Zola, 20 novembre 1878, dans Paul Cézanne, Correspondance, édition de John Rewald, Paris, Grasset, 1978, p. 177.

    [7] Id., lettre à Émile Bernard, citée par Maurice Merleau-Ponty, « Le doute de Cézanne », dans Michel Hoog (dir.), Cézanne dans les musées nationaux, cat. expo. Paris, Éditions des musées nationaux, 1974, p. 10.

    [8] Id., cité par M. Merleau-Ponty, L’Œil et l’Esprit (1964), Paris, Gallimard, « Folio », 1986, p. 67.

    [9] Voir la traduction des graphiques de Malévitch dans J.-C. Marcadé, Malévitch, Paris, Casterman, 1990, p. 202-211.

    [10] K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art, l’église, la fabrique (1922), Écrits, t. I, op. cit. p. 312.

    [11] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 193. Voir dans l’index rerum les occurrences au mot « utilitaire ».

    [12] Sélim Omarovitch Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura. Probliémy formoobrazovaniya [Le suprématisme et l’architecture. Les problèmes de la constitution des formes], Moscou, Arkhitektoura-S, 2007, p. 113.

    [13] Ibid., p. 113-114.

    [14] Voir Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, n° 1, 1995.

    [15] K. Malévitch, « Novatoram vsiévo mira » [Aux novateurs du monde entier] (janvier 1919), Sobraniyé sotchiniénii v piati tomakh [Œuvres en cinq tomes], Moscou, Guiléïa, t. V, 2004, p. 141.

    [16] Id., Écrits, t. I, op. cit., p. 263.

    [17] S.O. Khan-Magomédov, Souprématizm i arkhitektoura, op. cit., p. 218.

    [18] Ibid., p. 245.

    [19] Ibid., op. cit., p. 294.

    [20] Voir en particulier Aleksandra Shatskikh, Vitebsk. Jizn’ iskousstva, 1917-1922 [Vitebsk. La vie de l’art, 1917-1922], Moscou, Yazyki rousskoï koul’toury, 2001, p. 115-125.

    [21] Éléna Gal’périna-Zel’dovitch, entretien avec Viktor Douvakine, dans Irina Vakar, Tatiana Mikhiyenko (dir.), Malévitch o sébié. Sovrémienniki o Malévitché. Pis’ma. Dokoumienty. Vospominaniya. KritikaTITRE INCOMPLET [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch. Lettres. Documents Mémoires. Critique] TRADUCTION INCOMPLETE], Moscou, RA, 2004, t. II, p. 213.

    [22] K. Malévitch, « L’exposition du syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (la fraction de la jeunesse) », Anarchie, n° 89, 12 juin 1918, Écrits, t. I, op. cit. p. 156-157.

  • Valérie Duponchelle sur l’art à Vitebsk en 1918-1922

    MALÉVITCH, Suprématisme de l’esprit 1920

    Valérie Duponchelle sur l’art à Vitebsk en 1918-1922

    CRITIQUE – Magnifique confrontation au Centre Pompidou des artistes de l’avant-garde russe et de leurs idées contraires. De Chagall, le figuratif et l’onirique, et de Malévicth, le théoricien et le maître à penser. L’art moderne fait sa révolution.

    L’avant-garde russe à Vitebsk, 1918-1922, cela commence par une grande fête collective, cela finit comme une bataille d’écoles avec mort symbolique de l’adversaire. Soit l’exil volontaire et la place laissée rageusement vacante à l’autre. Le 5 juin 1920, Chagall quitte, dépité, Vitebsk, l’école populaire d’art qu’il a créée de tout son entrain révolutionnaire, pour Moscou; blessé par la défection de ses élèves qui préfèrent l’atelier du théoricien suprématiste, Kazimir Malévitch, et son monde nouveau «sans-objet». Le premier a toute la force de l’art dans sa main qui fait voler les êtres, les animaux, les conventions, au-dessus d’un paysage gris galet, soudain inoffensif comme un vieux rêve. Le second est un penseur charismatique, un créateur d’idées nouvelles, un homme trempé élu député au Soviet de Moscou avec la révolution de 1917, un pédagogue à l’autorité naturelle qui tient son auditoire et que personne bientôt ne discute.
    Malévitch est assez idéologue au point de baptiser sa fille, née le 20 avril 1920, Ouna, en l’honneur de l’Ounovis, nom abrégé de son groupe – où figurent ses adeptes, les jeunes Lazar Lissitsky et David Iakerson – les Affirmateurs du nouveau en art (Outverditeli novogo iskousstva). Il y a du Joseph Beuys, performeur, tribun, gourou, chaman, régnant sans partage à l’Académie des beaux-arts de Düsseldorf chez ce fils de Polonais né à Kiev l’impériale en 1879, fils aîné de 14 enfants, dessinateur technique à Moscou en 1902-1904, puis artiste autodicacte qui porte l’abstraction à son comble.
    Malévitch n’a pas eu besoin de comploter contre Chagall: il lui a suffi de séduire tous ses élèves à l’École populaire d’art de Vitebsk et d’ignorer ­Chagall, professeur d’une classe vide
    Le Centre Pompidou a agrandi en format géant une photo d’archives qui montre El Lissitzky, bohème en herbe, barbu, étrange comme un marginal de l’art, aux côtés de Malévitch, impeccable en costume blanc avec cravate, canne et casquette, comme un capitaine de la marine en escale. La commissaire de l’exposition, Angela Lampe, confronte les deux natures, si contraires, et insiste sur leur incompatibilité exponentielle. Malévitch n’a pas eu besoin de comploter contre Chagall, dit-elle, il lui a suffi de séduire tous ses élèves à l’École populaire d’art de Vitebsk et d’ignorer Chagall, professeur d’une classe vide. Leurs salles se suivent donc à Beaubourg sans se ressembler. Le fossé est explicite.
    Quand Chagall l’onirique se mesure à son rival suprématiste, ses œuvres ont un humour induit, une imagination ludique, un talent vital éclatant (sonPaysage cubiste, 1919, résiste à l’abstraction et pose un petit personnage au cœur des formes géométriques). Né Moishe Zakharovich Shagal en 1887 à Liozna, près de Vitebsk, Chagall est un peintre avant tout, il traduit en images, en formes et en couleurs ses aspirations profondes. Cet élan à la fois virtuose et incoercible, comme la jeunesse ou l’amour, a donné naissance à de grands formats toujours stupéfiants: le couple d’amoureux qui vole Au-dessus de la ville, 1914-1918 (Galerie nationale Trétiakov, Moscou), Bella au col blanc comme la déesse de la forêt. La réponse formelle de Malévitch est claire et nette, comme le marteau rouge et noir de sa Composition suprématiste, vers 1919-1920. Un autre univers, intrigant et enveloppant cosmos sans les désordres du facteur humain.

    Chagall, Lissitzky, Malévitch: l’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922),au Centre Pompidou. Place G. Pompidou (IVe). Tél.: 01 44 78 12 33. Horaires: 11 h à 21 h, sauf mar. Jusqu’au 16 juillet. Cat.: Chagall, Lissitzky, Malévitch. L’avant-garde russe à Vitebsk (Ed. CP).

  • ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ!

    ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ!

    Христос воскрес!

    Χριστός Ανέστη!

    Je souhaite une bonne et joyeuse fête de Pâques à tous mes amis lointains-proches

    Поздравляю всех далeких-близких друзей с величайшим праздником Пасхи, праздником Воскресения Иисуса Христа

    Ich wünsche allen meinen fernen-nächsten Freunden frohe Ostern

    R5 - P3

     

     

     

     

     

     

     

    Suprématisme de l'esprit 1920
    MALÉVITCH, « SUPRÉMATISME DE L’ESPRIT », 1919
  • Скандалы с подделками русского авангарда

    Скандалы с подделками русского авангарда
    История вопроса
    07.03.2018

    В 1980-х годах разразился скандал в Русском музее. В запасниках оказались копии рисунков авангардиста Павла Филонова, а оригиналы были обнаружены в Музее современного искусства Центра Жоржа Помпиду во Франции. По факту пропажи было возбуждено дело. Следствие выяснило, что в составе преступной группы, совершившей кражу, были сами сотрудники музея. Только в 2000 году семь из восьми произведений художника удалось вернуть в Россию.

    В марте 2009 года во французском городе Туре на выставке произошел скандал с арестом двух сотен произведений Александры Экстер. Причиной стало обращение в суд основателя Ассоциации Александры Экстер Андрея Накова, который утверждал, что большая часть произведений — подделки, а у него самого есть право распоряжаться наследием художницы. Позже суд снял арест с картин, не приняв доводы господина Накова.

    В июле 2009 года коллекционер из Санкт-Петербурга Андрей Васильев приобрел за $250 тыс. картину Бориса Григорьева «В ресторане», основываясь на экспертном заключении искусствоведа Елены Баснер. Спустя два года выяснилось, что произведение русского авангардиста является подделкой. Коллекционер требовал взыскать с Елены Баснер 16,2 млн руб. Однако суд встал на сторону искусствоведа, в ноябре 2017 года решив, что она не умышленно ввела покупателя в заблуждение, а просто ошиблась.

    В апреле 2011 года сотрудники Третьяковской галереи обвинили авторов двух каталогов о художнице Наталии Гончаровой в том, что они печатают фальшивки. В частности, в монографии Энтони Партона «Гончарова: искусство и дизайн Наталии Гончаровой» было найдено большое количество подозрительных работ. Российские специалисты заявили, что во Франции работает целая мастерская по производству фальшивок Гончаровой, которые потом сбываются через третьеразрядные аукционные дома. В июле 2016 года Министерство культуры РФ добилось изъятия и запрета издания книги.

    В июне 2013 года в немецком городе Висбадене были пойманы мошенники, продававшие поддельные картины Василия Кандинского, Казимира Малевича, Наталии Гончаровой и других авангардистов. По данным следствия, за эти подделки преступникам удалось выручить около €11 млн, а ОПГ имела связи в нескольких странах.

    Артем Косенок

  • La nature comme philosophie du kaléidoscope chez Malévitch

    Jean-Claude Marcadé

    La nature comme philosophie du kaléidoscope

    « Sie, die kein Meister allein, die wunderbar
    Allgegenwärtig erzieht in leichtem Umfangen
    Die mächtige, die göttlich schöne Natur. »[1]

    « Dans le kaléidoscope, un tas de choses sages.Vous remuez et cela donne une figure sage ou folle, ou bien un tas de folies. Vous remuez et vous avez une image folle ou sage. »[2]

    « Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut embrasser tout cela. »[3]

    Il est un malentendu constatant dans l’histoire de la pensée occidentale, et tout particulièrement dans l’art de peindre, c’est celui qui touche au concept de « nature ». La nature est toujours considérée comme quelque chose de distinct, d’isolé, en face de quoi, à la face de quoi l’homme s’harmonise ou se désaccorde. La nature, pour le peintre, ce fut ce qui apparaît aux yeux et qui est reproduit le plus fidèlement possible par le dessin et la couleur. Du moins, c’est ainsi que l’esthétique, dans sa prétention à établir des cadres et des catégories, le traduisit. Dans la réalité, ce fut, bien entendu, le pictural qui triompha et non le mimétisme grâce auquel les accidents du monde furent enregistrés. Et ainsi, la nature fut saisie par le pictural dans son coeur même, comme le site où reposent la croissance, la venue, l’épanouissement du monde, un des sites privilégiés de l’être, la source d’où émane toute forme-idée. Cela, faut-il le répéter, fut toujours le fait du pictural depuis qu’il se manifeste. Et, au vingtième siècle, cela a été porté à l’expression cruciale, maximale, suprême, par Malévitch dans son oeuvre picturale, philosophique, théorique.

    La nature est le site essentiel de toute l’oeuvre de Malévitch. La Nature de Malévitch, à travers les malhabiletés des tableaux impressionnistes, puis symbolistes, triomphera, sous l’influence de la peinture d’icônes et du loubok, dans un néo-primitivisme puissant qui, associé au cubofuturisme, donnera le cycle le plus vigoureux du XXe siècle ayant pour thème la campagne. L’approfondissement de la nature sera donné ensuite dans le suprématisme. Comme dans la philosophie grecque la plus ancienne, la nature apparaît comme φύσις, comme lieu de croissance, d’épanouissement, de venue au jour. Selon Heidegger, « La physis est l’être même, grâce auquel seulement l’étant devient observable et reste observable. »[4]

    Le rapport entre le pictural et la nature est inscrit dans le vocabulaire russe, puisque le même mot tsviet désigne à la fois la couleur (comme propriété d’un corps) et la fleur, la floraison; d’autre part, le mot, presque identique graphiquement et phonétiquement sviet désigne à la fois le monde et la lumière.

    Quand Malévitch écrit à Matiouchine en décembre 1915 que le suprématisme « désigne la domination », il s’agit de la domination de la nature en tant qu’être pictural par excellence. On se souvient du beau passage consacré à Claude Monet dans Des Nouveaux systèmes dans l’art (Vitebsk, 1919) :

    Si, pour Claude Monet, les plantes picturales sur les murs de la cathédrale étaient indispensables, le corps de la cathédrale, il le considérait comme les plates-bandes d’une surface plane, sur lesquelles poussait la peinture qui lui était nécessaire, comme le champ et les plates-bandes sur lesquels poussent des herbes et des semis de seigle. Nous disons comme le seigle est magnifique, comme les herbes des champs sont belles, mais nous ne parlons pas de la terre. C’est de cette manière que nous devons examiner ce qui est pictural et non pas le samovar, la cathédrale, la citrouille, la Joconde[5].

    Cette référence à la croissance est plus qu’une métaphore biologique, c’est une affirmation que la couleur, qui est « la propriété qu’à un corps de provoquer la sensation visuelle d’une composition spectrale », que cette couleur (tsviet) est le terrain (ou le terreau) de l’être qui fait pousser et germer le pictural dans le monde. Les surfaces planes suprématistes sont « les germes de l’espace saturé de couleur ».

    Le jeune Kazik a été imprégné de la nature pendant son enfance et son adolescence en Ukraine. Jusqu’à l’âge de 17 ans, au moment où il part pour la ville de Koursk pour travailler comme dessinateur technique aux Chemins de fer, il vit au gré des déplacements de son père qui était contremaître dans des usines de sucre de betterave dans des endroits perdus de la campagne ukrainienne : « C’est au milieu de ces villages, dispersés dans des petits coins de nature, agréables éléments de paysage, que se déroule mon enfance[6]. » C’est là que le jeune garçon a eu ses premières émotions artistiques. C’est en premier lieu la nature qui l’imprègne jusqu’à ses 12 ans. L’art n’a alors aucune existence pour lui. Même les icônes qui étaient dans la maison familiale ne lui disent rien[7]. Il observe les cigognes, les éperviers qui s’envolent dans les hauteurs.

    J’aimais regarder ces champs le matin quand le soleil n’est pas encore haut, que les alouettes s’élèvent dans les airs tout en chantant, que les cigognes volent à la recherche de grenouilles en claquetant et que les milans guettent, en tournoyant dans les hauteurs, les oiseaux et les souris[8].

    Voici ce qu’il rapporte dans ses mémoires de 1918:

    Je me souviens et n’oublierai jamais que j’ai toujours été frappé au premier chef par la coloration, la couleur, puis par les tempêtes, les orages, les éclairs et, en même temps, par le calme complet après l’orage. L’alternance du jour et de la nuit me troublait beaucoup, et je me souviens aussi comment l’on avait du mal à me faire coucher ou à m’arracher à l’entraînement qui me poussait à observer ou plutôt à simplement regarder les étoiles qui brillaient dans l’espace céleste, sombre comme les freux .J’aime également les rayons de lune dans la chambre, avec les fenêtres reflétées sur le sol, dans le lit, sur les murs, et bien que nombre d’années se soient écoulées, ces phénomènes sont restés gravés en moi jusqu’à maintenant[9].

    Plus loin, il insiste sur cette imprégnation quasi ontologique de la nature sur tout son être physique et mental: les flaques après l’averse, les lambeaux de nuage, le reflet du soleil sur l’eau dans les champs et sur les lacs, et d’ajouter:

    J’aimais marcher et m’enfuir dans les forêts et les hautes collines d’où l’on pouvait voir l’horizon tout autour et cela est resté jusqu’à maintenant [il a 39 ans quand il écrit cela]. Et l’on peut aussi déduire que la culture humaine dans son entier n’a eu aucune influence sur moi, seules agirent les créations de la nature[10].

    Pratiquement, tous les textes de Malévitch font référence explicite à la nature. À ce propos, on doit noter qu’il emploie tantôt le mot priroda, tantôt le mot d’origine latine natoura. Il semble que le peintre distingue parfois la natoura, comme la nature extérieure, quelque chose comme la natura naturata, et la priroda comme la natura naturans.[11] Ainsi, dans son traité de 1916, Du Cubisme et du futurisme. Le nouveau réalisme pictural, il écrit : « Répétant ou calquant les formes de la nature (natoura), nous avons éduqué notre conscience dans une compréhension erronée de l’art[12]« .Et plus loin, il déclare :

    La nature (priroda) est un tableau vivant et on peut l’admirer. Nous sommes le coeur vivant de la nature. Nous sommes la construction la plus précieuse de ce tableau vivant gigantesque.

    Nous sommes son cerveau vivant qui agrandit la vie[13].

    Plus loin encore :

    Le carré est un enfant royal plein de vie.

    C’est le premier pas de la création pure en art. Avant elle, il y avait des laideurs naïves et des copies de la nature (natoura)[14].

    La « nature » c’est aussi, dans la pratique de la peinture et de la sculpture des académies, un objet réel qu’on se propose de représenter. L’ami d’enfance, le compositeur ukrainien Nikolaï Roslavets écrit en 1917, dans son article « O “bespredmietnom“ iskousstvié » [De l’art « sans-objet »] pour l’almanach Supremus, non publié pour cause de révolution:

    La notion de « sans-objet » peut être ramenée à la simple négation de la dépendance de l’artiste de la nécessité de représenter l’objet, de la soumission aux canons, exigeant qu’il copie la “nature“ [natoura], de la reproduction autant que possible exacte de la nature (priroda) visible des objets qui nous entourent[15].

    Cependant, dans de nombreux cas, cette distinction n’est pas aussi tranchée et le mot priroda a souvent le sens de la nature visible et de la nature en soi. Je donnerai deux exemples. Dans un passage d’un article du journal Anarkhiya en 1918, le peintre affirme : »Malgré l’énorme maîtrise, malgré le rendu parfait de la nature, [les maîtres de la Renaissance] ont atteint seulement la moitié de l’idée qu’avait posée le sauvage: voir le tableau comme un miroir de la nature[16]. » Ici, c’est le mot priroda qui peut signifier les deux aspects de la nature. Et dans un autre article d’Anarkhiya, il précise ce qu’il entend par le mot priroda :

    La nature est un tableau vivant, on peut l’admirer. Nous sommes le coeur de la nature, la construction précieuse de la gigantesque Terre vivante et des étoiles et, dans le même temps, nous profanons, nous mettons à mort sur les toiles des morceaux de nature, car n’est-il pas vrai que tout tableau peint à partir du vivant est une poupée morte[17].

    La même ambigüité de l’emploi de natoura et de priroda se retrouve dans un article paru en 1928 en ukrainien dans la revue Nova guénératsiya, « Analyse du nouvel art représentateur. Paul Cézanne ». Il s’agit d’une traduction d’un texte russe dont nous n’avons pas l’original. Ce n’est pas Malévitch le traducteur. Confrontant le dessin d’album Tête d’adolescent de Répine (1884) au Joueur de cartes de Picasso (1914, MoMA), le peintre écrit :

    Cette confrontation a pu nous donner l’impression que les nouveaux arts venaient d’une autre planète qui n’avait rien de commun avec nos lois terrestres et la perception humaine ainsi qu’avec la structure (boudova) physique de l’oeil du peintre. Mais, en réalité, il n’en est pas ainsi. Le lien du nouvel art et de l’art représentateur avec la nature (natoura) de notre nature profonde (priroda) [iz natouroï nachoï prirody] est le même, mais il a progressivement changé, en se différenciant, de façon très insignifiante et à peine sensible, d’oeuvre en oeuvre[18].

    Ce qui est clair, en tout cas, c’est le reproche fait aux « spécialistes de l’art » et aux jugements de la critique: « À cause de leur analyse académique purement visuelle-optique de l’identité de la nature, [ils] n’ont pas prêté attention à l’essence (sout’) picturale de la question[19].« Sur l’exemple du tableau de Cézanne (Baigneuses devant la tente, 1883-1885, Staatsgalerie de Stuttgart), il déclare :

    Il est visible qu’aucune figure n’est dessinée et peinte comme si elle était vivante, l’approche du paysage de même. Il n’y a aucune figuration véridique.

    Il ne convient pas d’employer pour ce tableau le terme de ‘peinture’ dans le sens où on le percevait dans l’art représentateur, car les représentations y sont éloignées de la représentation vivante de la nature[20].

    Là, il emploie le mot priroda, du moins dans la traduction ukrainienne (mais l’ukrainien connaît les deux appellations et il n’y a pas de raison a priori que le traducteur n’ait pas laissé les deux formes comme dans l’original).

    Dans son grand texte lithographié de Vitebsk en 1919, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, dont une version censurée a paru à Moscou en 1920 sous le titre De Cézanne au Suprématisme, le peintre met au premier plan de sa réflexion la question de la nature, qui a été comprise, depuis Aristote (évidemment, Malévitch ne le dit pas ainsi), comme objet de la mimèsis, sujette à l’imitation[21]. Continuant sans se lasser à réfuter cette interprétation, il peut déclarer devant un paysage de toute beauté :

    Que voit donc le peintre dans [un tel] paysage ? Il voit le mouvement et le repos des masses picturales, il voit la composition de la nature, l’unité des formes picturales variées, il voit la symétrie et le raccordement des contradictions dans l’unité du tableau de la nature. Il reste immobile et est transporté par le courant des forces et leur entente. C’est ainsi que la nature a construit son paysage, son grand tableau multilatéral de la technique, contradictoire avec la forme de l’homme, – elle a lié les champs, les montagnes, les rivières et les mers et, grâce à la semblance humaine, elle a pulvérisé le lien entre les animaux et les insectes, elle a formé ainsi une gradation de formes sur sa surface créatrice. C’est une telle surface créatrice qui est apparue devant l’artiste-créateur : sa toile, l’endroit où son intuition construit le monde, et il règle également les forces qui passent des énergies picturalement colorées dans des formes, des lignes, des surfaces planes variées ; il fait également des formes, les éléments isolés de leurs signes, et il obtient l’unité des contradictions sur sa surface picturale. Ainsi la création de contrastes de formes formera-t-elle un accord unique du corps de l’échafaudement, sans quoi toute oeuvre créative (tvoréniyé) est impensable[22].

    Et plus loin, cette affirmation capitale, anti-constructiviste par excellence : »Nous ne pouvons vaincre la nature, car l’homme est la nature. Et puis je ne veux pas vaincre, mais je veux un nouvel épanouissement[23]. » Il est significatif que tous ces passages ne figurent pas dans le texte censuré, imprimé sous l’appellation De Cézanne au Suprématisme. Le peintre ukraino-russe estime que le cubisme a, dans un premier stade, réduit « la nature (natoura) à l’abstraction », à « la simplicité géométrique des volumes ». « Le visage du modèle était peint à la fois de face et de profil, comme des juxtapositions en contraste des variétés de la forme graphique[24]. » Malévitch dit à un autre moment :

    On a eu à l’égard de Van Gogh la même approche anecdotique : on l’examinait aussi du côté du naturel, du non-naturel et du psychologique. Mais Van Gogh a abordé la nature (natoura) comme des plates-bandes. Outre qu’il a détourné, en les tirant des formes visibles du monde vivant, des factures purement picturales, il a vu en elles des éléments vivants en mouvement ; il a vu le mouvement et l’élan de chaque forme. La forme n’était pour lui rien d’autre qu’un outil par lequel passait la force dynamique. Il a vu que tout vibre d’un unique mouvement universel, devant lui il y avait l’acte, la victoire sur l’espace et tout s’élançait vers ses profondeurs[25].

    Et dans un autre stade :

    « Pour la première fois, les cubistes commencèrent à voir, à connaître et à bâtir consciemment leurs constructions sur les bases de l’unité générale de la nature (priroda). Il n’y a rien dans la nature qui soit un, tout est constitué de nombreux éléments et de nombreuses possibilités de comparaison […] L’assemblage cubiste, lui, est l’expression de la dynamique, de la statique et d’une nouvelle symétrie qui conduit à l’organisation de nouveaux signes dans la culture de la métamorphose du monde[26].

    Dans sa conférence de Smolensk en 1921, il s’adresse aux élèves d’art :

    Nous devons créer, et notre création sera notre croissance. Mais n’ayez crainte d’être le non-savoir, car vous êtes vous-mêmes la grande expérience de l’acte naturel selon la nature physique. C’est à travers la grande expérience de la loi naturelle selon la nature physique que nous trouvons la stabilité et introduisons notre organisme pan-humain pour l’appareillement réel du monde[27].

    Le grand texte qu’est Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique (1922) met la nature en tant que priroda au coeur de la question de l’homme confronté à celle-ci, cette priroda qui est devenue pour lui « un mystère » (§ 5)[28]. La pensée de l’homme, nous dit Malévitch, est pratique, figurative, alors que « la pensée de la nature est l’action simple de phénomènes sans-objet » (§ 5)[29] :

    S’étant armé d’une lime, [l’homme] veut scier la nature et lui donner un nouveau sens, il veut la transformer en un état figuratif rendu intelligible, il veut la rendre intelligente, qu’elle réfléchisse sur les problèmes complexes, et elle n’a rien de tout cela, et il est impossible de la scier, car en elle, il n’y a ni d’unité ni de forme matérielle. En elle, il n’y a pas non plus de frontières[30].

    Et le peintre de déclarer que « la nature est dissimulée dans l’infini et ses nombreuses facettes, et elle ne se développe pas dans les objets : dans ses manifestations, elle n’a ni langue, ni forme, elle est infinie et on ne peut l’embrasser[31]. » (§7) Les efforts de l’homme pour raisonner la nature sont vains : » La raison ne peut rien dis-cerner, l’entendement ne peut rien dis-criminer, car il n’y a rien dans la nature de tel qu’on puisse dis-criminer, dis-cerner, dis-tinguer ; il n’y a pas en elle une unité qu’on puisse prendre comme un tout[32]. » (§5) Et Malévitch peut faire cette profession de foi assez extraordinaire :

    Le miracle de la nature est dans le fait qu’elle est tout entière dans une petite graine et cependant on ne peut pas embrasser tout cela. L’homme qui tient une graine tient l’Univers, et en même temps il ne peut la distinguer malgré toute l’évidence de l’origine de cette dernière et les “arguments scientifiques’“ Il faut discerner cette petite graine pour dévoiler aussi tout l’Univers[33]. (§7)

    Il n’est pas facile de situer historialement (geschichtlich) cette pensée. Il est clair qu’elle est anti-hégélienne, car elle dénonce toute possibilité pour la raison de rendre compte du réel dans sa totalité. Elle est foncièrement antipositiviste, puisqu’elle récuse la capacité de la science de comprendre les mécanismes réels du monde. Ce n’est pas non plus un nouvel avatar du kantisme qui nie la possibilité de connaître le noumène, la chose en soi. La ligne panthéiste semblerait pouvoir être justifiée dans beaucoup de passages malévitchiens. Mais à aucun moment, chez le peintre-penseur la nature n’est associée à Dieu. De ce point de vue, il y a beaucoup de convergences avec les pensées extrême-orientales, hindoues, chinoises, japonaises, où le caractère illusoire du monde est une constante sous diverses formes ; cela est encore peu étudié et mérite d’être approfondi. Dans le cadre de notre pensée européenne, je serai enclin à penser avec Emmanuel Martineau qu’il s’agit d’une phénoménologie apophatique. Ce qui ne signifie pas pour l’auteur du livre pionnier, Malévitch et la philosophie, un refus de la manifestation :

    Car si le peintre-penseur, comme la théologie orientale, maintient la prédominance de la négation à [un] plan supérieur où il s’agit de penser la suressentialité de l’être comme Rien (et non plus seulement la suressence divine), la ‘position’ reprend ses droits au niveau de l’étude des énergies de ce Rien, à laquelle est consacrée la doctrine de la ‘sensation’ et de l’ ‘excitation’[34].

    Mais là, personnellement, je ne m’aventurerai pas dans un domaine qui n’est pas ma spécialité. Je laisse le soin aux philosophes de creuser la question. Je citerai encore Emmanuel Martineau : « Bien au-delà de la volonté de puissance [de Nietzsche], il y a [chez Malévitch], secrètement réservé, une autre liberté, celle de s’élancer extatiquement vers l’être, ou mieux encore vers le Rien, lui-même “libéré”[35]. Ici, il faudrait développer la négation de la volonté-vouloir chez Malévitch. Dans son article « La philosophie du kaléidoscope » dont nous allons parler,[36] Malévitch cite entre guillemets « le monde comme volonté et représentation » de Schopenhauer, dont il a pu prétendre qu’il n’avait lu que le titre à la vitrine d’un magasin, mais dont il avait, pour le moins, entendu parler plus profondément, ne serait-ce que par son ami Nikolaï Roslavets. dans le remarquable petit essai, « De l’art « sans-objet », dont nous avons parlé plus haut, Roslavets cite Schopenhauer pour qui « seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs de la claire vision (prozréniyé), conditionnant exclusivement la création géniale[37]. » « La philosophie du kaléidoscope »[38] est un ajout à l’opus magnum du peintre, Le monde en tant que sans-objet ou le repos éternel. Il devait être inséré dans le paragraphe 41 du premier chapitre de la Seconde Partie du traité philosophique, seconde partie appelée « Le Suprématisme en tant que sans-objet ». Ce paragraphe commence ainsi : « La conscience suprématiste par rapport au monde des manifestations ou de toute la nature est l’excitation; c’est pour quoi tous les états, appelés matériaux, en fait n’existent pas[39]. » Dans un article publié en 1929 en ukrainien, intitulé « L’esthétique (Essai de déterminer le côté artistique et non artistique des oeuvres »,[40] Malévitch reprend l’opposition natoura/priroda. Après avoir montré « l’absence de principe artistique » d’une « reproduction purement naturaliste de la nature », il ajoute :

    Nous sommes obligés de faire de même avec la nature (natoura). La nature ne peut jamais être artistique si l’on prend en considération le fait que tous ses phénomènes sont le produit de processus physico-chimiques, mais on peut raisonner autrement, à savoir : si la nature (priroda), dans chacune de ses modifications, ou bien si chacun de ses phénomènes, provoque une perception esthétique- artistique, alors, quelle que soit la modification physico-chimique, tout cela naît d’une seule loi esthétique et artistique de perception. Toute la nature sera alors semblable à un kaléidoscope où, en dehors de tout ordre, se bousculent des éléments colorés, où qu’ils tombent, ils resteront toujours dans des conditions telles qu’ils constitueront une forme fine et merveilleuse d’ornementation[41].

    Qu’est-ce qu’un kaléidoscope?[42] Voici la définition de Malévitch :

    Le kaléidoscope est un tuyau avec un miroir dans lequel sont versés plusieurs verres colorés de diverses grandeurs, se retournant toujours dans le désordre; dans notre oeil, on voit que tout s’ornementise, qu’un ordre s’établit- la ‘beauté’; les reflets se sont mis de façon égale à agir sur les circonstances environnantes, créant une forme, avalant la réalité, le chaos. Cependant, il n’y a pas de forme. Peut-être que le cerveau de l’homme est un miroir où existent seulement des reflets, tandis que la réalité reste dans son état invariable; c’est seulement lors de l’union des reflets avec la réalité que nous obtenons une loi de la forme; sans cela, il n’y a pas de forme, comme il n’y a pas d’ornement dans les miroirs du kaléidoscope quand est éloignée la réalité[43].

    Ce n’est pas la première fois que Malévitch emprunte à un objet exotique du monde réel une appellation ludique pour désigner une réflexion profonde. Souvenons-nous de l’extraordinaire texte, commenté brillamment par Emanuel Martineau, « Le Poussah » : ce « magot porté par une boule lestée de telle sorte que le jouet revient toujours à la position verticale », désigne ni plus ni moins Dieu. Et dans « La philosophie du kaléidoscope », Malévitch reprend l’idée de Dieu n’est pas détrôné, à savoir que « dans notre culture jusqu’ici, l’homme se représente les phénomènes consistant en l’image ternaire de l’art, de la science et de la religion »[44], ces trois « voies » mènent une lutte entre elles et chacune prétend être la vérité (istina); ces trois voies sont fondées sur la foi, la foi en elles-mêmes, mais aussi sur le Futur, un Futur qui serait un commencement[45]. C’est à partir de cette réflexion, nous dit Malévitch, qu’il « a cherché une réponse dans la nature, voyant en elle l’unique coffret (lariets) dans laquelle sont assemblées des réponses; en elle gît l’image vers laquelle l’homme se fraye toutes les voies conformes au but à travers le principe de la science, de l’art et de la religion »[46]. Et de préciser que la nature n’a ni futur, ni plan sur le futur, elle est le processus du jour d’aujourd’hui et elle ne peut regarder dans le futur. Et de répéter qu’il n’y a en elle rien d’artistique que c’est dans l’homme seulement qu’existe un principe artistique :

    Il n’y a dans la nature ni but, ni logique, ni de preuve, ni d’organisation, c’est seulement en moi que mes preuves scientifiques sont les formes du travail cognitif scientifique et le principe organisateur. Alors, l’être n’est pas chaos, seulement le principe organisateur de tout ce qui naît en moi; mais puisqu’il organise, moi aussi je suis organisé, car je suis seulement une particule de l’être qui n’en est pas partie et que ne le domine pas[47].

    La nature est donc sans objet et la matière-nature est repos (pokoï), comme est repos le principe artistique. C’est seulement nos « hallucinations psychiques » qui nous font concevoir le mouvement et le repos[48] : « La ligne psychophysique des déformations de la vision, des hallucinations, est semblable à la cellule déformée dans le kaléidoscope par les miroirs et autre. En cette déformation consiste ce que nous appelons la nature profonde (priroda), la nature visible (natoura) »[49]. En fait, c’est « le repos qui est la fin des visions et des changements, c’est quelque chose au-delà de la conscience et de la représentation, c’est ce en quoi est la matière et ce que veut devenir également “l’âme“ « [50] .

    L’homme qui crée de la beauté à partir de descriptions poétiques, picturales, musicales de la nature est en quête de l’authenticité des choses. En réalité, cette authenticité n’existe que dans nos visions fantomatiques de la nature. Et Malévitch finit par déclarer:

    La nature est un certain kaléidoscope dans lequel la verroterie colorée qui y est jetée peut donner une multitude d’édifications formelles, étant elle-même dans un seul aspect invariable[51] […] Il est possible que la nature soit pour nous le même kaléidoscope en mouvement. Il est possible que notre oeil soit cette fente à travers laquelle nous voyons la nature comme une matière (viechtchestvo) invariable, tournoyante ou une cellule qui, en se reflétant dans notre oeil, provoque une multitude de phénomènes dont l’authenticité ne peut être discernable : où est l’authenticité et où est son reflet? […] Des miroirs sont tout autour et l’on ne sait pas où est l’authenticité […] et on ne peut pas casser le kaléidoscope, cela signifierait casser son cerveau, c’est-à-dire soi-même et voir que dans le cerveau il n’y a rien – nous trouverons le cerveau, mais nous n’y trouverons ni chaise, ni Dieu, ni esprit. Nous pouvons indiquer qu’à cet endroit il y avait Dieu, dans celui-là il y avait l’esprit, mais où est-ce qu’ils sont maintenant, on ne le sait pas. Dans l’esprit, dans la matière ou dans le principe artistique? Est-ce qu’est authentique mon être (souchtchestvo) physique, spirituel ou artistique, est-il beau consciemment ou inconsciemment, est-il esthétique ou, peut-être, suis-je un reflet de reflets[52]?

    Et une des conclusions de cet article touffu, non rédigé, mais, comme toujours chez Malévitch, d’une efficacité barbare raffinée avec des inflexions lexicales pleines d’humour, est ainsi formulée : « La nature ne manifeste et ne révèle rien, comme cela nous semble. Les manifestations humaines restent les mêmes phénomènes du zéro invariable[53] sur lequel sont placées les espérances d’une manifestation. »

    ========

    On le sait, Cézanne fut, prioritairement, celui qui provoqua la révolution opérée dans la création malévitchienne à partir de 1910. Or l’impulsion de Cézanne fut donnée autant sur le plan de l’approche formelle que sur le plan de la réflexion conceptuelle à partir de déclaration du Maître d’Aix. Et la nature en est le point crucial. C’est Cézanne qui emploie le premier le terme de « sensation », si capital pour comprendre la pensée picturale de Malévitch. Cézanne parle de « la sensation forte de la nature »[54] Sans aucun doute, c’est dans la scrutation pénétrante de l’art cézannien que Malévitch a puisé sa propre conception de la nature. À propos de l’Autoportrait de Cézanne de la Collection Chtchoukine, il écrit que cette oeuvre est importante « par sa définition de la sensation picturale » : « Cet autoportrait ne coïncide pas avec la réalité. Voilà pourquoi on ne peut l’appeler un autoportrait. La forme de la nature et l’oeuvre créée sont différentes[55]. » Notons ici que Cézanne avait affirmé que « l’art était une harmonie parallèle à la nature[56]. » D’autre part, la réflexion sur le cubisme, surtout le cubisme de Picasso, fait comprendre qu’il ait pu penser la nature en tant que kaléidoscope. Peut-être a-t-il reçu en cela une impulsion de tel passage du célèbre article de Yakov Tugendhold dans la revue Apollon en 1914 sur la Collection Chtchoukine. Parlant du tableau de Picasso Usine (Horta de Ebro), le critique russe souligne la « combinaison de surfaces planes géométriques, pierreuses, aux facettes de miroir […] Les lignes des murs et des toits de cette Usine ne se rencontrent pas dans la direction de l’horizon, comme l’exigeait Cézanne, mais se dispersent en largeur, se sauvent dans l’infini. Ici, il n’y a pas de point mental de rencontre générale, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a pas de début, ni de fin, ici, c’est le froid et la démence de l’espace absolu. Et même les miroitements des murs de cette Usine jouent de répétitions sans nombre, se reflètent sur le ciel, font de l’Usine un labyrinthe ensorcelé de miroirs, l’hallucination d’un délire…[57]

    L’obstination qu’a eue Malévitch à penser la nature s’est traduite de façon nouvelle très originale dans sa période post-suprématiste où s’opère la synthèse du sans-objet par l’énergie de la couleur et l’iconicité hiératique des contours des êtres et des choses.

    [1] Hölderlin F.,  » Wie wenn am Feiertage » « Elle, merveilleusement toute présente/ La puissante, la belle divinement, la Nature » (trad. Michel Deguy)

    [2] Gauguin P., Racontars de rapin [1901], Paris, Falaize, ss d, p. 77

    [3] Malévitch K. Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique » [1922], § 7

    [4] Heidegger, M., Einführung in die Metaphysik [1935] – « Die φύσις ist das Sein selbst, kraft dessen das Seiende erst beobachtbar wird und bleibt »

    [5] Malévitch K., Écrits, Paris, Allia, 2015, p. 233-234.

    [6] Malévitch. Colloque international tenu au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 155

    [7] Cf. Malévitch K., « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », Malévitch K., Écrits IV. La lumière et la couleur, Lausanne L’Âge d’Homme, 1981, p. 52

    [8] Malévitch. Colloque international, p. 154

    [9] Malévitch K. « Autobiographie. Extrait du manuscrit I/42 », op.cit., p. 51. Rappelons-nous le début du poème de Hölderlin dont un extrait est cité en exergue :

    Wie wenn am Feiertage, das Feld zu sehn

    Ein Landmann geht, des Morgens, wenn

    Aus heißer Nacht die kühlenden Blitze fielen

    Die ganze Zeit und fern noch tönet der Donner,

               In sein Gestade wieder tritt der Strom,

    Und frisch der Boden grünt

    Und von des Himmels erfreuendem Regen

    Der Weinstock trauft und glänzend

    In stiller Sonne stehn die Bäume des Haines

    [Comme lors des jours de fête, voir son champ/Un paysan s’en va, le matin, /Quand tout le temps de la brûlante nuit tombaient /Les éclairs rafraîchissants et qu’au loin tonne le tonnerre, /Le flot rentre sur ses bords, /Et, frais, le sol verdit/Et de la réjouissante pluie du ciel/Dégouline le cep de vigne et, étincelants, /Dans le silence solaire se dressent les arbres du taillis.]

    [10] Ibid., p. 53; sur le caractère ontologique de la nature, voir le texte important de 1923 – « 1/41 « The Philosophie of the Kaléidoscope », in Malevich K., The world as Non-Objectivity. Unpublished Writings 1922-25, Vol. III, Copenhagen, Bergen, 1976 (sous la direction de Troels Andersen, traduction de Xenia Glowcki-Prus/Edmund T. Little), p. 11-33. Nous analysons plus bas plusieurs propositions à partir du texte russe original : r Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaleidoskopa », Sobranie sočinenij v pjati tomah (éd. A. Šatskih), Moscou, « Gileja », 2003, t. 4, p. 48-67. Dès le début, Kazik est frappé par le monde paysan qu’il oppose au monde ouvrier des usines où travaille son père. Il admire les jeunes paysannes en vêtements de couleur.

    [11] Voir l’article synthétique de Mikel Dufrenne « Nature », dans : Souriau É., Vocabulaire d’esthétique« , Paris, PUF, 1990, p. 1056-1058

    [12] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 49

    [13] Ibid., p. 50

    [14] Ibid., p. 66.

    [15] Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus (Kazimir Malévitch et la Société Supremus), Moscou, Tri kvadrata, 2009

    [16] La voie de l’art sans création » in : Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 124

    [17] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 134 (« La fracture »).

    [18] Ibid., p. 425

    [19] Ibid., p. 428

    [20] Ibid., p. 428-429

    [21] Voir Martineau E., « Mimèsis dans la Poétique : pour une solution phénoménologique (À propos d’un livre récent) », Revue de Métaphysique et de Morale, Paris, Armand Colin, octobre-décembre 1975, p. 438-466

    [22] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 200

    [23] Ibid., p. 202

    [24] Ibid., p. 219

    [25] Ibid., p. 234

    [26] Ibid., p. 221-222.

    [27] Ibid., p. 282

    [28] Ibid., p. 313

    [29] Ibid., p. 312

    [30] Ibid., p. 312-313

    [31] Ibid., p. 314

    [32] Ibid., p. 313 « Разум не может раз-умить, рассудок ничего не может рас-судить, нет в ней ничего такого, что бы возможно было рас-судить, раз-умить, раз-глядеть, нет в ней единицы, которую возможно взять как целое. »

    [33] [33] Ibid., p. 314

    [34] Martineau E., Malévitch et la philosophie, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1977, p. 178

    [35] Martineau E., « Sur ‘Le Poussah’ », in Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 668

    [36] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 4 (sous la direction d’Aleksandra Šatskih), 2003, p.48-67

    [37] Roslavets N., « O ‘bespredmetnom’ iskusstve Supremus, N° 1, 1917, p. 7, in : Šatskih A., Kazimir Malevič i obščestvo Supremus, op.cit.

    [38] Malévitch K., « 1/41 Filosofija kaleidoskopa », op.cit.

    [39] Malévitch K., Sobranie sočinenij v pjati tomah, Moscou, « Gileja », t. 3 (sous la direction de A. Šatskih), 2003, p. 244; traduction française de Gérard Conio – Malévitch K., Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel, CH-Gollion, Infolio, 2011, p. 284.

    [40] Nova Generatsija, N° 12; traduction française dans Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 547-566

    [41] Ibid., p. 553

    [42] Selon les définitions du Grand Robert. Ce mot vient du grec καλός, beau, de είδος , forme, aspect, et de σκοπεῖν , regarder. Il s’agit d’un « petit instrument cylindrique, dont le fond est occupé par des fragments mobiles de verre colorié qui, en se réfléchissant sur un jeu de miroirs angulaires disposés tout au long du cylindre, y produisent d’infinies combinaisons d’images aux multiples couleurs. »

    [43] Malévitch K., « 1/41; Filosofiya kaléïdoskopa », op.cit., p. 59-60

    [44] Ibid., p. 49

    [45] Sur le dialogue de Malévitch avec le livre de Mihail Geršenzon Trojstvennyj obraz soveršenstva [L’image ternaire de la perfection] (1918), voir ma « Postface » à la traduction de Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, et la communication de Gérard Conio lors de ce colloque.

    [46] Malévitch K., « 1/41; Filosofija kaléidoskopa », op.cit., p. 50

    [47] Ibid., p. 52

    [48] « Mon point de vue est que ni dans la nature, ni en dehors d’elle, il n’y a de principe ni artistique, ni religieux, il n’y a pas quelque chose qui organise; moi, en tant que résultat des interactions incessantes, je ne sors pas de la nature sans-objet et si même je manifeste quelque chose, toutes les formes de ma manifestation ne sont rien d’autre qu’un nouvel aspect formel des phénomènes du but infini des actions et comme elles n’ont pas d’idée, il n’y a pas en elles de mouvement. En conséquence, on peut définir la nature comme repos, ma matière est repos; et s’il en est ainsi, le principe artistique est ce même repos et alors dans le mouvement il n’y a pas de principe artistique. Mais le repos lui-même est déterminé par le mouvement, l’un et l’autre sont nos hallucinations psychiques. » Ibid.

    [49] Ibid., p. 58

    [50] Ibid., p. 52

    [51] Notons que Baudelaire a pu comparer, l’artiste de la vie moderne, en tant qu’ »amoureux de la vie universelle », « à un miroir aussi immense que [la] foule, à un kaléidoscope doué de conscience, qui, à chacun de ses mouvements, représente la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie. » : Baudelaire Ch., « Le peintre de la vie moderne » [1863], in Curiosités esthétiques. L’Art romantique, P., Garnier, 1986 (éd. H. Lemaire), p. 464

    [52] Ibid. p. 55-56

    [53] Voir le manifeste de 1923 « Le Miroir suprématiste », dans Malévitch K, Écrits, op.cit.,

    [54] Cézanne P., Lettre à Louis Aurenche du 25 janvier 1904, in Correspondance, Paris, Grasset, 1978 (éd. John Rewald), p. 298

    [55] Malévitch K., Écrits, op.cit., p. 578

    [56] Cézanne P., Lettre à Joachim Gasquet du 26 septembre 1897 in Correspondance, op.cit., p. 262

    [57] Tugendhold Ja., « Frantsuzskoe sobranie S.I. Ščukina » [La Collection française de S.I. Chtchoukine], Apollon, 1914, N°N° 1-2, p. 35

  • WHAT IS SUPREMATISM?

     

    WHAT IS SUPREMATISM?

    Jean-Claude Marcadé

    These few notes are only intended to deal with certain problems which have arisen in the field of art criticism from the observation that one cannot speak of 20th Century art without mentioning the Suprematist revolution. A Malevich fashion is currently to be seen which, just as much as the Kandinsky fashion in its time, provokes much emotional discourse carrying with it a mixture of snobbery and sensationalism to the detriment of rigour. In fact, many people are nowadays convinced that ‘wishful thinking’ is more interesting than rigour.

    We are still a long way from having all the information needed to form definite conclusions about the meaning of Suprematism. Many events from the story of Russian art in the tens’ and twenties’ remain hidden in shadow. The greater part of the writings of Malevich are not published in Russian and the inevitable inaccuracies of translation give rise to ambiguities. Lastly, important works (canvasses, architectones, drawings) remain inaccessible, stored away in Soviet museum reserves or kept in private collections. Mistakes and omissions are the natural outcome of such a lack of information. It would be pointless to blame western researchers for these faults. It should not be forgotten that it is thanks to these same western researchers who have at a great price assembled the diverse elements of a story doomed to mental oblivion, that Russian art from the first quarter of the 20th Century in general, and Malevich in particular has escaped the amnesia of humanity’s collective memory. For it has now won back in Russia itself a following, which though still feeble, holds out much promise for the future.

    One can understand the errors and omissions arising from such unfavorable conditions. However, it is altogether different when it comes to the distortions and tendentious interpretations made from areas of concrete knowledge. It is here that rigour must intervene and calm the ardours of a wayward imagination. By enquiring: ‘What is Suprematism?’ we are led to ask questions about ideas often invoked in a vague and confused way concerning this enigmatic ‘ism’ among the ‘Kunstismen’ of the 20th Century.

    1. Suprematism is anti-constructivist.

    Only too often we find Constructivism and Suprematism lumped together. Upon seeing some geometric form, the unwise critic immediately cries Constructivism. Despite superficial similarities between Constructivism and Suprematism, the two movements are nevertheless antagonists and it is very important to distinguish between them. The confusion arises from the fact that several artists, either formerly part of the Suprematist movement like El Lissitzky, or who had once worked under its influence like Liubov Popova and Rodchenko, soon became exponents of the culture of materials. They celebrated this latter in their creations, deliberately opting for the way opened, from 1914, by Tatlin’s reliefs. Constructivism aims to employ the material as foundation, it involves the cult of the object. For Constructivism, ‘the object is work of art and the work of art is object’. It is firmly based on a materialistic and utilitarian philosophy. Its aim is the functional organisation of life under all its aspects. The easel-painter must give way to the artist-engineer, to the productivist, the painting to the ‘shaping’ (oformlenie) of life. The principles of Constructivism, though already accepted in practice, were not formulated until 1922 (‘Constructivism’ by A. Gan, Tver; ‘And yet it moves’ by I. Ehrenburg, Berlin; two numbers of the Berlin review ‘Veshch/Gegenstand/Objet’ by El Lissitzky and I. Ehrenburg…).

    By contrast, Suprematism, whose first writings date from the end of 1915, was born of an awareness of the insignificance of the object. For Malevich, the object as such does not exist, it dissolves in the energy stimulus (rozbuzhdenie) of non-objective beingness. Suprematism is therefore an active negation of the world of objects. It endeavors to exhibit a world without objects and without objectives, die gegenstandslose Welt, the only one to have a real existence. When Malevich speaks of Suprematist ‘utilitarianism’ or ‘economy’, he means neither functionalism nor rational schematisation. Suprematist economy and utilitarianism seek to transform ‘this green world of flesh and bones’, the world of ‘nutrition’, into a world of desert, of absence, aimed towards the unveiling of essential beingness. Although Suprematism is both painting in ontological action and meditation on being, it does not, however, neglect the technical problems of construction. The skill (umenie) is very important for Malevich (we should remember his vast pedagogic work in Unovis in Vitebsk and at Inkhuk in Petrograd), but it is neither the major factor nor the aim of creation. Artistic mastery should yield to the demands of the flux of being in the world and should not exhibit the material in its skeleton-like nudity as Constructivism does. It ought to show the non-existence of form and colour. This is why the squares, circles and crosses of Suprematism are quite unrelated to the squares, circles and crosses occuring in nature – they are the irruption of non-existence, and constitute FORMING and not INFORMING elements.

    2. Is Suprematism mystical?

    The word ‘mystical’ has been misused so often in the field of Russian art that one hesitates to apply it to the thought and works of Malevich. In this particular case, there is no question of vague and imprecise religious agendas nor theological states of the soul. But if one accepts that mystical vision bypasses the intermediaries and transforms the ordinary perceptions of the five senses into a contemplation of the world in its total being, then it can be asserted that Malevichian Suprematism is mystical. This does not, however, attribute special status to Malevich since true art has always and will always be linked to this direct penetration of the total beingness of the world. The mysticism of Malevich stands out all the more because of its fundamental antagonism to the dominant postrevolutionary thought of Constructivism and materialism. There are, however, similarities in approach and in thought not only to certain aspects of Buddhism (undoubtedly through the books and articles of P.D. Uspensky) but also with the apophatic theology of the Greek Fathers and with Hesychasm. Though not wishing to overestimate these elements among so many others in Suprematism, one cannot ignore them.

    3. Suprematism as absolute Non-objectivity.

    There are many ambiguities in the names applied to the different manifestations of the plastic arts which in the 20th Century no longer represent the elements of reality as we see them around us. The most usual term to designate this art which refuses all reference to any known thing in the perceptible world is that of ABSTRACTION. Though this term with its nuances may be appropriate for Kandinsky or even Mondrian, it will not do for Suprematism which is not the triumph of ‘abstraction’ but of ‘bespredmetnos’ (non-objectivity).

    In abstraction, there is always a RAPPORT WITH THE OBJECT, there is always an interpretation of the world by rapport to a REPRESENTATION (in the sense of the ‘Deutung’ discussed by Erich Auerbach in his celebrated book on mimesis). But Malevich is clear on this subject: Man CAN NOTHING REPRESENT. The artist must only favour the epiphanic appearance of beings as manifestations of being in the world. Whereas abstraction wants to know the object in its essence such as we intuitively know it and not according to our normal eyesight, Suprematist non-objectivity refuses all reference to the world of objects and only recognises ONE WORLD, that of the abyss of being. Where Kandinsky’s abstraction is still dualist-symbolist, where Mondrian’s abstraction is a system of pictorial and semiological equivalences, Malevichian non-objectivity is the radical destruction of the bridge by which metaphysics and traditional art spanned this ‘great abyss’ separating a world accessible to reason or intuition from a world which is not. For Malevich there is but one sole world – absolute non-objectivity. It is the SENSATION of this world which consumes all vestige of form at the two poles of Suprematism – the Black Square and the White Square.

    Though Malevich, with pedagogic intentions, wanted to explain in his Bauhaus book in 1927 what conditioned artistic vision in different epochs in terms of the environment, this is not to say that Suprematism is the pictorial reproduction of that environment (an aerial view of the earth). It means that the environment has made possible the Suprematist consciousness. Aerial vision has not given rise to new geometrical forms, abstractly conceived by viewing forms from above. It explains the Suprematist liberation from the terrestial gravity of objects, their annihilation in the ‘liberated nothingness’. Malevich calls Suprematism a ‘new realism’ in so far as it embraces the only true reality of the non-objective world.

    4. Suprematism as an All-embracing Philosophy.

    The pictorial is for Malevich the privileged site for Suprematist revelation, but the latter is not limited to what is traditionally called the plastic arts. Suprematism reaches out to all branches of human activity. It wants to transform life in its entirety (economical, political, cultural, religious). If the perspective inherited from the Renaissance, or the inverted perspective of iconic art has been radically suppressed, this is because man’s place in the universal movement is not totally new. Suprematism is not humanist. It is not the triumph of man as the centre of the universe, the centre of converging or diverging vision, but the triumph of ‘liberated nothingness’. Man in general and the artist in particular, is the emitter and transmitter of the energies of the world which pass through him. He himself is this world. He is not the enterpreter but the prophet in the etymological sense of the word. It is by light of this new perspective that the new world must be erected. It will be built out of pain, for the figurative resists, and whenever there is resistance, there is war. Wars and revolutions are inevitable phenomena in the world march towards the liberation from the burden of the figurative, reinforced through the centuries by humanity’s anthromorphism and its need of comfort and convenience.

    It would be hazardous to identify the ideas of Malevich with any kind of idealism, subjectivism, psychologism or pantheism. Rather they are phenomenological, in Heiddeger’s sense – and a few years before him – in so far as they constitute a ‘deciphering of being in its beings’.

    (1978)

    Catalogue, Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, Paris, 1978

     

  • Jean Claude Marcadé on cultural and historical annexation of Ukraine

    Jean Claude Marcadé on cultural and historical annexation

    of Ukraine

    Nelia VAVERCHAK

    11 June, 2013 – 10:28

    KAZIMIR MALEVICH, TAKING IN THE RYE / Photo from the website 20CENTURY-ART.RU
    Jean Claude Marcadé

    You opened the phenomenon of Ukrainian avant-garde,

    particularly Malevich, for the world and for many years

    methodically explored the artistic legacy of the artist.

    Could you please tell why you got so interested in him?

    “I saw that Malevich is one of the most

    important artists of all times not only in

    Ukraine and Russia,

    but also of the entire world. This is a unique

    phenomenon when, after centuries of

    academism there appeared a mythological

    form of the Black Quadrilateral (this was

    the name used at the exhibition ‘Zero-Ten’

    in Petrograd). Not so muchthe painting itself,

    but the form. The conceptual energy

    that emerged from this form, raised

    the art to zero. It all started again. Art

    became more rapid and, according

    to Chernyshevsky, it became a textbook of

    life. “Still, there is a very popular belief

    among common people that Malevich had

    very little paintings, they often

    say that their kids can draw just as well.

    This is rather the issue of bringing up. Today,

    the art returned to things against which

    Malevich and all the left art

    revolted. Avant-garde is the name the

    movement received later on. After the

    revolution, ‘the left’ and ‘the right’ became

    political notions, but before they

    meant innovators and those in rear guard.

    “Once, at some international congress

    one of the art critics said that Claude Monet,

    for example, has more artistic material than

    Kazimir Malevich. I then said to that man:

    ‘In Chinese art a stroke on white paper

    can mean a whole world.’ Malevich did not

    just do such things when he worked on

    cubo-futurism and primitivism – he showed

    that he was a master of complex spatial solutions.

    And during re-Ukrainization of Malevich,

    as Dmitro Gorbachev used to say, he again

    proved his artistic strength.” Given these facts,

    you can’t but notice that Ukrainian art is

    often defined as a part of “Great Russian” art.

    In your opinion, why does it happen?

    “This question should be addressed to the

    supporters of the Great Russia. Historically

    the empire before the Soviet Union was ruled

    by tsar. Then in the history of art there were

    chapters on Ukrainian Baroque and its impact

    on Moscow art. Art historians still wrote

    about it at the time of the early Soviet Union.

    But by now it all disappeared – there was a

    regress to certain extent. This is a political

    problem, of course, and there was no Ukrainian

    state in the empire, even though there were

    the beginnings of some, such as

    Galicia in the Middle Ages.”

    In fact, I would argue with that.

    “Well, you know, Ukraine to the Western people

    is as if in some Great Russian mirage. There were

    phenomena, but in reality there was nothing

    like we have right now, thank God. Sich was a

    rudiment of a state. Of course, not of a scale as it

    was in the days of Danylo or Yaroslav.

    But a state with its own internal problems, which

    would play its role in the international arena –

    this notion is still new for Ukraine, while for

    Russia it’s not. Ever since the days of Peter I,

    and later German Ekaterina, Ukraine was on the

    outskirts. Despite the recognition of the country,

    for example, after its description was published

    as a part of Guillaume Le Vasseur de Beauplan

    recount of his travels. Or, for example, Bohdan

    Khmelnytsky thought that he had been deceived

    by Muscovites and thought that an alliance

    with Poland against Muslims was possible, but

    in reality, the Muscovites did not treat his actions

    with respect and, therefore, the disaster struck.

    “Things are still not easy. You have to fight.

    Of course, the supporters of the Great Russia

    still don’t give in their ground. They consider

    everything to be Russian. I saw the scandalous,

    as to my mind, exhibition at the Louvre –

    ‘Holy Rus’.’ Even though the topic was Rus’,

    French people, given the translation,

    viewed it as ‘Holy Russia.’ The exhibition was

    wonderful and was a great success

    and that’s why it was even worse, because

    there were very nice exhibits, which are rarely

    put on display. It was a Year of Russia in France.

    And even though everyone used the word ‘Rus’

    rather than ‘Russia’ but the adjective was still

    ‘Russian.’”

    Our newspaper published books every year.

    We already  presented an entire series

    The Day’s Library. One of  these books is 

    called The Power of the Soft Sign. The  

    authors of this book, professional

    historians, explain the appropriation

    of the Ukrainian past, which is taking

    place even now… Please, tell us whether

    there are  “white spots” in Malevich’s legacy

    in  perception of mass consciousness? For

    example, Ivonna Malevich, great-niece of

    the artist, in 2010  at the ceremony of

    awarding Malevich Prize in Kyiv said that

    Kazimir Malevich responded to the

    Holodomor not only with a series of

    paintings, but he also wrote civil lyrics.

    Do you know anything about these facts?

    I must admit I knew nothing about this

    award and the lyrics too. The archives have

    many unpublished materials. But, of course,

    in his works he conveyed his attitude to the

    Ukrainian tragedy. He saw it. The

    black face of a peasant woman in his painting

    is a coffin. He embodied the Ukrainian tragedy

    in such image of the tragedy of the entire

    mankind. That’s what makes Malevich so

    different from others – he cried through

    his silent art.”

    Could you tell us what is the attitude of French

    people to Ukrainian art these days?

    “I’d have to disappoint you, they have no

    distinct attitude, unfortunately. There is,

    of course, a small group of people who are

    interested in it. But in general,

    even the same exhibition at the Louvre was

    covered by journalists as the ‘Holy Russia.’

    Even though it was rather a historical exhibition

    than artistic – it featured all the stages of the

    Kyivan Rus’ development until the time of

    Peter I. It’s goal was to show the formation of

    Russia. And it all was presented

    in such a way that all the nice and interesting

    exhibits were viewed as Russian. I, of course,

    wrote a big article regarding this. But if we

    would take, for example, the reaction to the

    exhibition of Pinzel’s art in Paris – it didn’t

    cause much interest among the audience.

    The exposition was done not on a large scale,

    but as if imitating the scale of the

    Holy Rus’ exhibition. Ukrainians were delighted,

    in particular the Minister of Culture. I love

    Ukrainian art a lot and that’s why I think that the

    exhibition was held not on an adequate level –

    the exhibits were displayed in the space where

    they did not ‘breathe.’ It would be better if it had

    been presented in the Louvre, in the chapel with

    access through the maze and the stairs. Exhibitions

    are important events, but they end at some point.

    It’s good that a catalogue was published after

    this one. So far, unfortunately, the Ukrainian art

    has not been recognized separately.

    Even though I wrote a large book about the

    Russian avant-garde, I singled out the Ukrainian

    school there as a separate formation.”

    What distinguishing features does it have?

    “It’s an entire complex. In short, first, it’s the

    color. Solar illumination. And this is a striking

    feature of those who lived in Ukraine. It

    manifests itself in a range of colors in nature,

    in people’s clothing. For example, Sonia

    Delaunay, who left Ukraine

    at the age of seven, had very warm memories

    of her homeland due to the fact that at that

    time it was more beneficial to be called

    Russian. The color of wheat, sunflowers,

    watermelons, tomatoes, which she

    remembered as a child, embodied in her

    work and in this way she affected her

    husband. Another example is

    Mykhailo Larionov, who lived in Bessarabia

    and his mother was Ukrainian. His yellow

    is sunny and cheerful. And his life-long friend

    (they got married in their latter days, but

    everyone considered them to be a husband

    and wife anyway) Natalia Honcharova used

    a somewhat different color –reddish yellow,

    rather iconic, but not natural – she is Russian

    by origin. Another artist who used

    amazing colors was Oleksandr Archipenko.

    “Second, it’s the space. This element of art is

    especially important. The feeling of space gives

    the feeling freedom. The fact that in the

    consciousness of the Ukrainian people there

    were Cossacks, free people, who never knew

    the Tatar yoke, like the Northern people.

    The Great Russians lived in forest areas. If we

    would compare the Suprematism of Kazimir

    Malevich and Liubov Popova, his forms

    are floating in infinite space, while hers are

    attached to other objects.

    “Another distinguishing feature of the Ukrainian

    school of art is the Baroque. This element played

    its role also in avant-garde. For example, baroque

    trend is noticeable in art work of Oleksandra

    Ekster, Volodymyr Baranov-Rossine, and even

    Oleksandr

    Bohomazov.

    “And, finally, it’s humor. Larionov painted

    Katsapska Venera (Russian Venus). He had a

    series of such Venuses with, let’s say, easy morals.

    The name itself suggests humorous attitude,

    even though he was not an ethnic Ukrainian,

    but the Ukrainian part in his work, just like in

    Vladimir Tatlin’s work, was extremely important.

    That’s why even Malevich has some humor

    in his brilliant white background with red

    and black squares, called

    Pictoral Realism. A Boy with His Schoolbag,

    exhibited in New York. It’s a great sample of art,

    it is the quintessence of the iconographic range!

    But he gave it such name. And in this I see the

    serious Ukrainian humor. Pictorial Realism of a

    Peasant Woman in Two Dimensions and

    Pictorial Realism. A Boy with His Schoolbag

    contain the energy of colors and in general

    the whole Slavic mainland.”

    By Nelia VAVERCHAK, The Day

  • Le fauvisme en Occident et dans l’Empire Russe (Années 1910)

     

    Les cézannistes fauves primitivistes russes du « Valet de Carreau » (années 1910) et les fauves et expressionnistes de l’Europe occidentale

    par Jean-Claude Marcadé

     

    On sait bien aujourd’hui que la circulation des œuvres picturales entre l’Empire Russe et l’Europe occidentale, avant la Révolution russe de de 1917, a été favorisée par la confrontation des œuvres de l’impressionnisme, du post-impressionnisme, des nabis, du fauvisme et du premier cubisme, tous mouvements novateurs venus des bords de la Seine, avec les œuvres des jeunes peintres russes qui avaient enrichi leur art par l’apport des courants français, à partir de leur propre expérience du primitivisme. Cette confrontation eut lieu dans les deux premiers Salons, organisés par la revue moscovite symboliste La Toison d’or en 1908 et 1909[1], dans le premier Salon, organisé à Odessa en 1909-1910, par le sculpteur Vladimir Izdebsky[2] et, tout particulièrement, à l’exposition moscovite du « Valet de carreau » en 1910-1911 où triompha le cézannisme-fauvisme-primitivisme russe[3]. On sait aussi que les fameuses collections des industriels-mécènes Ivan Morozov (l’impressionnisme et le post impressionnisme dominaient chez ce dernier qui avait acheté, entre autres, 17 Cézanne) et Sergueï Chtchoukine (dans la maison-musée de ce dernier on pouvait trouver, entre autres, 16 Derain, 38 Matisse, 50 Picasso)[4], à Moscou, furent une véritable académie pour tous les jeunes artistes russes.

    Mais la circulation des idées picturales s’est faite aussi grâce à la présence à Paris d’artistes russes qui, avant 1914, étaient les transmetteurs de toutes les nouveautés parisiennes auprès de leurs confrères restés en Russie[5]. On se souvient de ce passage des mémoires du poète et théoricien Bénédikt Livchits, où ce dernier rapporte la façon dont les dernières nouveautés de la capitale française étaient aussitôt connues en Russie et assimilées. Il décrit David et Vladimir Bourliouk en 1911 examinant attentivement « une photographie de la dernière œuvre de Picasso. <Alexandra> Exter l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos, d’incitations, il posera la base d’un nouveau courant. »[6]

    A Paris, Sonia Delaunay-Terk, Daniel Rossiné (c’est-à-dire Vladimir Baranoff-Rossiné), Marie Vassilieff ou, épisodiquement, Alexandra Exter; à Munich, Marianne Werefkin (Vériovkina), Jawlensky, Kandinsky, Bekhtéïev, sont des traits d’union entre la Russie et l’Occident. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le fauvisme ait trouvé un terrain favorable chez les jeunes peintres de l’Empire russe, en révolte de façon générale contre le naturalisme et le réalisme de l’Académie, dont la figure emblématique était Ilia Riépine, contre, aussi, les évanescences picturales du symbolisme, représenté surtout par le groupe de « La Rose bleue ».

    La première révolution russe de 1905, en mettant fin à l’autocratisme impérial multiséculaire avait fait souffler un vent de liberté sur toutes les manifestations de la vie, et en particulier sur la création artistique. Ainsi, les contacts avec Paris et Munich, les deux pôles des révolutions esthétiques depuis le dernier quart du XIX siècle, se renforcent et les mouvements novateurs qui s’y créent ont immédiatement une résonance à Moscou, Saint-Pétersbourg, Riga, Kiev ou Odessa. Grâce au génie de Diaghilev, l’Europe découvre la danse, la musique, mais aussi les audaces picturales européennes et russes.

    Ainsi, les arts plastiques russes dans les années 1900 assimilèrent l’impressionnisme ( de façon passive chez un Korovine, de façon novatrice chez un Larionov[7]), développèrent une branche originale de l’art nouveau international (appelé ici « style moderne »[8]) et connurent une brève flambée de symbolisme[9]. Petit à petit, des peintres comme Mikhaïl Larionov, sa compagne Natalia Gontcharova, les frères David et Vladimir Bourliouk se détachent de la base formelle impressionniste et proposent des œuvres plus rudes, plus « grossières » dans leur système figuratif, leur facture-texture, leurs thèmes, faisant apparaître dès 1909 ce qu’ils appelleront le néo-primitivisme , qui se structure non à partir du tableau « civilisé » européen mais sur les productions de l’art populaire russien, oriental, voire extrême-oriental : images gravées de large diffusion (loubok), enseignes de boutiques, jouets, ustensiles de toutes sortes, porteurs de formes et de sujets inédits dans la « grande peinture ». Ainsi le goût des Slaves russiens pour les couleurs vives, bigarrées, criardes même, bien connu à travers les indiennes servant à divers usages vestimentaires ou dans les décors des objets artisanaux, se retrouve en particulier dans ceux des plateaux représentés dans plusieurs natures mortes des fauves russes (Vassili Rojdestvenski, Nature morte, 1909, Musée des Beaux Arts de Kazan’; Ilia Machkov, Baies sur fond de plateau rouge, 1910-1911, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg; Alexandre Kouprine, Nature morte avec fleurs, vers 1912, Galerie Nationale Trétiakov, Moscou). C’est pourquoi dans l’importante exposition du Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris « Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe », en 1999-2000, on a pu voir une toile de Maliavine, peintre naturaliste, élève de Riépine, qui a fait jaillir dans sa série des Paysannes [ Baby ], vers 1905, cette exubérance de couleurs criardes à travers le tourbillonnement des jupes, transformées en une masse purement picturale de rouges. Et cela en dehors de tout fauvisme conscient. Le maître d’œuvre de la magistrale exposition parisienne sur le fauvisme, Suzanne Pagé, écrit qu’ « en exergue » du « Valet de carreau », « Maliavine, étranger aux ‘Fauves russes’, articule, avec une vraie originalité, une disposition naturelle à la couleur liée à un thème folklorique, dans un contexte d’héritage national fort. »[10].

    Il faut avoir cela à l’esprit quand on regarde un tableau russe fauve entre 1909 et 1914 : certes, ses éléments figuratifs viennent droit de Cézanne (d’où leur appellation de « cézannistes russes »), mais s’y mêlent également des traits spécifiques de l’art populaire. Le « Valet de carreau », comme son appellation l’indique, se voulait le représentant de la jeunesse vigoureuse, de l’affirmation de soi, d’une culture corporelle incarnée et sensuelle, d’une certaine marginalité un peu louche. C’est ainsi que le tableau-enseigne de l’exposition moscovite sera la toile d’Ilia Machkov, Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski (1910, Musée National Russe) où les deux peintres sont représenté presque nus, en slips violet et vert, comme des athlètes : la métaphore sportive est là pour dire que désormais l’art sera « musclé », mettant fin aux anémies brumeuses symbolistes, aux afféteries du « style moderne », aux « voiles amollis » (expression de Berdiaev dans son célèbre article de 1914 sur « Picasso »[11]) des impressionnistes.[12]

    Chez Machkov (dans ses portraits et ses natures mortes), chez Kontchalovski (dans ses tauromachies), chez Lentoulov (dans ses paysages), chez Larionov (dans ses portraits des trois frères Bourliouk, Vladimir Bourliouk -appelé au « Valet de carreau » Portrait d’un athlète – Musée des Beaux-Arts de Lyon[13]; David Bourliouk, collection Leclanche-Boulé, Paris; Nikolaï Bourliouk, Museum Ludwig, Cologne), chez Natalia Gontcharova (dans ses Lutteurs du MNAM et du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg, ou dans ses panneaux représentant les Evangélistes, du Musée National Russe, Saint-Pétersbourg), les couleurs franches se heurtent, s’entrechoquent, dans une vraie lutte au corps à corps.

    Ce n’est pas un hasard si, à cette époque-là, culminaient la popularité et l’internationalisation de la boxe (Jack Johnson, Georges Carpentier ou encore le haut en couleurs Arthur Cravan[14]) ou la lutte-catch (le célèbre Ukrainien Poddoubny, immortalisé par un film mélodramatique de Boris Barnet en 1957, fit une tournée mondiale). Les frères Ilia et Kirill Zdanévitch étaient des passionnés de lutte et de boxe dans leur ville de Tiflis, Lentoulov s’exerçait aux poids, la rixe et le pugilat étaient chose courante et couramment représentée par les peintres[15].

    Les Russes incorporèrent donc la tradition française à leur pratique « primitiviste ». Gauguin, le maître, entre autres, de Natalia Gontcharova, avait fait la même synthèse, mais dans un cheminement inverse, qui sera celui de tous les novateurs européens du XX siècle, qui intégrèrent les éléments puisés dans les cultures archaïques (polynésienne, ibère, africaine) à la structure de base du tableau traditionnel. Ce qui fait la différence entre les peintres russes de l’avant-garde et les peintres occidentaux, même quand ils ont pu leur emprunter plusieurs principes plastiques, ce qui rend totalement insolite leur art dans le concert de la peinture européenne, c’est précisément que la structure de base de leur tableau a été l’image populaire, le loubok, ou encore l’enseigne de boutique[16], ou encore l’icône, qui ignorent la tradition des académies ou des ateliers professionnels, trouvant, en dehors des règles, à travers une apparente malhabilité, un rythme expressif intense, parce que plus immédiat (plus près du geste ou de l’intonation orale). On ne doit jamais perdre de vue que la plupart des grands peintres russes de l’avant-garde (Larionov, Natalia Gontcharova, Chagall, Malévitch, Filonov) sont partis précisément de la structure iconographique du loubok, de l’image populaire. Ils n’ont pas intégré les éléments primitivistes dans une nouvelle conception de la surface du tableau, comme les Français ont pu intégrer les données de l’art africain ou polynésien à une structure cézannienne. Ils ont incorporé les découvertes formelles du post-impressionnisme à une structure de base primitiviste.

    C’est sur ce problème qu’il y eut, dès 1911, une scission entre les « occidentalistes » qui, comme Piotr Kontchalovski ou Ilia Machkov, voulaient perpétuer la peinture de type cézanniste en y incorporant des éléments primitivistes en tant qu’éléments figuratifs parmi d’autres, mais sans changer la structure de base, « civilisée », c’est-à-dire dans la tradition du tableau européen, – et les « nationalistes » qui, tels Larionov et Natalia Gontcharova, prenaient comme base structurelle des surfaces picturales les enseignes de boutique, le loubok, les icônes, les graffitis sur les barrières et les murs, et le laconisme formel de l’art populaire.

    Ce qui caractérise le fauvisme russe, c’est donc, bien entendu, « la santé », « la carrure », « l’énergie » (expression de Bernard Dorival concernant les Fauves français[17]) de son colorisme et de son trait. Malévitch, dont la série éblouissante des gouaches, à dominante rouge, de 1911-1912 (en particulier l’ Homme qui court se baigner [appelé communément « Baigneur »] du Stedelijk Museum d’Amsterdam est à la fois primitiviste, cézanniste et fauve, a exécuté deux Autoportraits (Musée National Russe, Saint-Pétersbourg et Galerie Nationale Trétiakov, Moscou) que l’on ne saurait mieux commenter que par ce passage du fondateur du suprématisme sur « le peintre en soi » : « Dans l’artiste s’embrasent les couleurs de toutes les teintes, son cerveau brûle, en lui se sont enflammés les rayons des couleurs qui s’avancent revêtues des teintes de la nature, elles se sont embrasées au contact de l’appareil intérieur. Et ce qui en lui est créateur s’est levé de toute sa stature avec toute une avalanche de teintes, afin de sortir à nouveau dans le monde réel et créer une forme nouvelle. »[18]

    Les peintres russes de tendance fauve convergent aussi dans leur goût de l’ornementation. Matisse était passé maître dans l’utilisation des arabesques décoratives, réduites au minimalisme du trait libre et syncopé dans La Danse et La Musique, installées par le maître français lui-même dans le palais moscovite de l’industriel mécène Sergueï Chtchoukine en 1911. Les Russes s’approprient d’autant plus facilement ce « décorativisme » qu’il était la marque séculaire de l’art russe (en particulier, les profusions florales des peintures murales des églises – entre mille exemples, celles de la cathédrale Saint Basile-le-Bienheureux sur la Place Rouge à Moscou). Déjà, chez le visionnaire Vroubel, l’ornement faisait partie intégrante du système figuratif. Le Portrait d’un garçon à la chemise orné d’Ilia Machkov (1909, Musée National Russe, Saint-Pétersbourg) est particulièrement représentatif de cet ornementalisme.

    Ce qui différencie le fauvisme russe du fauvisme français, c’est la propension à la théâtralisation des sujets, voire à leur carnavalisation. Dès 1912, le metteur en scène, dramaturge et philosophe du théâtre Nikolaï Evreïnov avait conceptualisé la notion de « théâtralisation » comme élément primordial de l’être humain « jeté dans le monde »[19]. Cet « instinct de la transfiguration » fut particulièrement amplifié dans les arts russes des années 1910[20]. Outre l’Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski d’Ilia Machkov, on peut citer ici le Portrait de Georges Yakoulov (1910, Galerie Nationale Trétiakov) de Piotr Kontchalovski où l’artiste russo-arménien est représenté dans une pose exotique à la Pierre Loti, ou encore l’Autoportrait de Lentoulov, déguisé en Turc, voir l’Autoportrait de Pougny (1912, MNAM), au poing de boxeur démesuré. Matisse rapporte que le Sâr Péladan reprochait à un certain nombre de peintres français « de se faire appeler les ‘Fauves’ et de s’habiller comme tout le monde, de telle sorte que leur prestance n’est pas au-dessus de celle des chefs de rayons des grands magasins« [21]. Tugendhold avait noté, en 1913, le caractère anti-individualiste(à l’opposé, donc, de l’individualisme blasé du romantisme, de l’orientalisme, voire d’un certain symbolisme du XIX siècle, qui voulaient se distinguer de la multitude[22]) du retour des arts novateurs russes des deux premières décennies du XX siècle au primitif sous toutes ses formes. Gauguin marchant à Paris en sabots sculptés par lui-même annonce le dandysme à l’envers des artistes russes « de gauche » à la recherche d’une nouvelle interprétation de l’art et de la vie.[23]

    Autre différence d’ avec les Français[24] et même les Allemands[25] ou les Scandinaves[26], c’est la moindre place qu’occupent chez les Russes les paysages, non qu’il les aient négligés, mais ils ont multiplié les portraits et surtout les natures mortes qui sont presque comme la marque du « Valet de Carreau », surtout Machkov, Kouprine ou Rojdestvenski. Cela est souligné à juste titre par Dimitri Sarabianov : « Utilisant les conquêtes de Cézanne, parfois de Matisse et de quelques autres peintres français, ils rendaient à l’objet toute sa masse, son volume, sa couleur, sa forme tridimensionnelle, visaient à une synthèse de la couleur et de la forme. D’où leur intérêt pour la nature morte qui a trouvé dans leur création un rôle d’une importance inconnue auparavant dans la peinture russe »[27]. Cette « fabrication » massive de natures mortes fit dire au peintre et théoricien russo-ukrainien Alexeï Grichtchenko, qui lui-même avait exposé au « Valet de carreau » : « Combien aurait été choqué Cézanne s’il avait vu toutes ces bouteilles, ces poires, ces oranges, ces vases, ces nappes et ces serviettes froissées, tous ces accessoires sans âme dont pas une seule toile de cézanniste ne peut se passer. »[28] Cela était cruellement ironique, en partie injuste, mais désignait bien une spécificité russe.

    Le groupe des peintres russes de Munich, qui participent, depuis la fin du XIX siècle, à la révolution esthétique qui a lieu avant 1914 dans la capitale bavaroise et parfois l’inspirent – Marianne Werefkin, Kandinsky, Jawlensky, Bekhtéïev – ne sauraient être classés tout de go dans l’expressionnisme allemand, comme cela se fait la plupart du temps. Tout d’abord, leurs liens avec la vie artistique de l’Empire russe restent très étroits jusqu’en 1914 : ils participent tous au premier salon du « Valet de carreau », fin 1910, Kandinsky montrera des œuvres également au deuxième salon de 1912; on sait qu’il invitera les Moscovites (Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch) à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912. Les Fauves russes sont aussi présents dès 1911 à Paris : au Salon des Indépendants, note Archipenko qui en fait le compte-rendu, « il y a même une salle « russe », n° 44, où sont concentrées les meilleures œuvres des peintres russes. Cette salle ne le cède en rien par sa valeur artistique aux autres; D’après ces œuvres, on peut juger de la contribution apportée par l’artiste russe plein de talent à la création du Grand Nouveau. Machkov a exposé plusieurs natures mortes très harmonieuses et riches par leurs couleurs. Ses fleurs sont originales de composition et intéressantes comme panneaux décoratifs : on sent dans ces œuvres la riche nature et la force créatrice russes »[29]. Archipenko loue Kontchalovski pour ses couleurs, « bien que les esthètes disent que ces couleurs les gênent « [30]. Une chose très remarquable dans l’article d’Archipenko est l’attention portée à Kandinsky qui exposait aussi à Paris en 1911 : « Parmi plusieurs toiles de Kandinsky, son Jockey présente le plus grand intérêt. C’est une œuvre ultra-impressionniste dans laquelle l’artiste en est revenu au primitivisme. »[31] . Aucune œuvre de Kandinsky, portant se titre, n’ est connue à ce jour; peut-être s’agit-il de Lyrique du Musée Boymans de Rotterdam, dont le biographe de Kandinsky, Will Grohmann, a écrit qu’il s’agissait d’un « sommet », ajoutant : « La sobriété est celle des chefs-d’œuvre de l’Asie orientale – pas un trait, pas un ton de trop »[32]. On note que le mot « expressionnisme » ne fait pas encore partie du vocabulaire courant de la critique d’art[33] et qu’ Archipenko utilise ici les termes de « ultra-impressionniste » (pour souligner que la couleur est portée à son extrême intensité contrastée) et de « primitivisme » (pour souligner le schématisme, le laconisme de la représentation des objets qui ne se perd pas dans les détails figuratifs mais va à l’esssentiel de l’expression).

    Il suffit de comparer les œuvres des Fauves russes avec celles des peintres allemands du groupe « Die Brücke » (Schmidt-Rottluff, Nolde, Kirchner, Pechstein, Heckel ou Müller) pour constater qu’il n’y a pas chez les Russes de Munich d’agressivité coloriste mais une intensité et un chatoiement des couleurs (analogues à la mosaïque byzantine chez un Jawlensky) qui, pour être véhémentes, ne sont pas en quête de dissonances stridentes. Il n’y a pas, non plus, la violence instinctive des pulsions archaïques et telluriques, l’arrachement des oripeaux civilisateurs, mais la révélation d’un monde d’harmonie et de spiritualité, un monde symphonique où la tradition chrétienne orthodoxe s’allie au romantisme et à la Naturphilosophie allemands, ou encore à la pensée d’un Rudolf Steiner.

    Une des particularités de la peinture russe novatrice à partir de 1907 est que chaque toile est rarement ceci ou cela uniquement, mais elle est ceci et cela, et encore une troisième chose… Il n’y a pas en Russie de pur impressionnisme, de pur fauvisme, de pur cubisme ou de pur futurisme. Un tableau russe synthétise souvent plusieurs cultures picturales, mais ce qui est un élément constant, venant perturber les données de la peinture européenne d’académie, c’est l’esthétique et le geste primitivistes, qui donnent une saveur et une empreinte originale à la picturologie des artistes russes du premier quart du XX siècle. C’est de cette veine que sort la création des Fauves de Russie.

    [1] Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe.1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 288-293

    [2] Cf. Idem, p. 297-305

    [3] L’histoire de la naissance et du développement du « Valet de carreau » sont remarquablement retracés par : G.G. Pospelov, Boubnovy valiet. Primitiv i gorodskoy folklor v moskovskoy jivopissi1910-kh godov [Le Valet de carreau. Le primitif et le folklore urbain dans la peinture moscovite des années 1910], Moscou, Moskovski khoudojnik, 1990; une version abrégée a paru en allemand : Gleb G. Pospelow, Moderne russische Malerei. Die Künstlergruppe Karo-Bube, Dresden, VEB, 1985

    [4] Cf. A.G. Kosténévitch, Ot Moné do Picasso. Frantsouzskaya jivopiss’ vtoroy oloviny XIX-natchala XX veka v Ermitaje[ De Monet à Picasso, la peinture française de la seconde moitié du XIX et du début du XX siècle, Léningrad, Avrora, 1989; on peut trouver l’histoire la plus complète des collections d’Ivan Morozov et de Sergueï Chtchoukine dans le catalogue de l’exposition  » Morozov i Chtchoukine – rousskié kollektsioniéry – ot Moné do Picasso » [Les collectionneurs russes Morozov et Chtchoukine : de Monet à Picasso] qui eut lieu au Folkwang Museum de Essen, au Musée national Pouchkine à Moscou et à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg en 1993-1994,; catalogues en russe et en allemand ,édités par DuMont-Schauberg à Cologne.

    [5] Cf. Jean-Claude Marcadé, « L’avant-garde russe et Paris. Quelques faits méconnus ou inédits sur les rapports artistiques franco-russes avant 1914. Notes paracritiques », Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, 1979, N° 2, p.174-183

    [6] Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi , Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [7] Voir Nikolaï Pounine, « Impressionistitcheski périod v tvortchestve M. F. Larionova » [La période impressionniste dans l’œuvre de M.F. Larionov], dans le livre : Matérialy po rousskomou iskousstvou [Documents sur l’art russe], t.I, Léningrad, 1928

    [8] Voir : D.V. Sarabianov, Stil’ modern. Istoriya. Problémy [Le « style moderne », son histoire, sa problématique], Moscou, Iskousstvo, 1989;   E.A. Borissova, G.You. Sternine, Rousski modern [Le « style moderne » russe], Moscou, 1990 (une version française avait paru aux éditions du Regard en 1987 sous le titre Art Nouveau Russe.

    [9] Voir le catalogue de l’exposition « Le Symbolisme Russe », Bordeaux, Musée des Beaux-Arts, 2000 (l’exposition avait été précédemment montrée à Madrid et à Barcelone (avec des catalogues en castillan et en catalan et des traductions en anglais)

    [10] Suzanne Pagé, « Préface », in catalogue Le Fauvisme ou l’épreuve du feu. Eruption de la modernité en Europe, Paris musées, 1999, p. 22; voir aussi : Evguénia Pétrova, « Le fauvisme et les sources folkloriques du primitivisme russe », in Ibidem, p. 382-385 : « [Philippe Maliavine] peint ses Baby [Bonnes femmes, paysannes] vêtues de sarafanes et de fichus aux couleurs vives vers 1905. L’impétuosité du mouvement et de la couleur appelle ,bien entendu, des associations avec l’esthétique des Fauves. Le motif, les accords émotionnels, la mosaïque colorée, dépourvus du moindre raffinement et de tout lien avec des orientations connues, sont peut-être encore plus ‘sauvages’ que ce que l’on observe chez les Fauves eux-mêmes. »

    [11] Nikolaï Berdiaev, « Picasso » [1914], in Filosofiya tvortchestva, koul’toury i iskousstva [Philosophie de la création, de la culture et de l’art], Moscou, Iskousstvo, t. II, 1994, p. 420

    [12] Pour une revue pertinente des analyses de l’ Autoportrait et portrait de Piotr Kontchalovski, voir : John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde », in Cultures of Forgery. Making Nations, Making Selves (ed. Judith Ryan and Alfred Thomas), New York-London , Routledge, 2003, p.154 sq.

    [13] Voir l’article très documenté de Jessica Boissel, « Une exposition nommée ‘Valet de carreau’, Moscou, 1910-1911. A propos du Portrait d’un athlète de Larionov », Bulletin des musées et monuments lyonnais, N°3, 1997, p. 40-49,

    [14] Voir : Arthur Cravan, poète et boxeur, Paris, Edima-Galerie 1900- 2000,1992

    [15] Voir Jessica Boissel, Ibidem, p. 47-48; et Valentine Marcadé, op.cit., p.217-219

    [16] Sur l’enseigne de boutique, voir le livre remarquable de A. Poviélikhina et E. Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyveska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde], Léningrad, Avrora, 1990 (existe en traduction française)

    [17] Bernard Dorival, « Préface » du catalogue Le Fauvisme et les débuts de l’expressionnisme allemand, Paris, Musée National d’Art Moderne, 1966, p. 14

    [18] K. Malévitch, « De la poésie » [1919], in : Ecrits II. Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1993, p. 74

    [19] Voir : Nikolaï Evreïnov, Diémon téatral’nosti [Le démon de la théâtralité], Moscou-Saint-Pétersbourg, 2002 (y sont réédités Le théâtre en tant que tel de 1912 et les trois volumes du Théâtre pour soi (1915-1917); voir aussi Nicolas Evreïnoff -1873-1953, Paris, Bibliothèque Nationale, 1981

    [20] Sur le caractère de « contrefaçon » que représentent les travestissements des autoportraits dans l’avant-garde russe, voir l’article, cité plus haut, de John E. Malmstad, « Wrestling with Representation. Reforging Images of the Artist and Art in the Russian Avant-Garde ».

    [21] Henri Matisse, « Notes d’un peintre » [1908], in : Ecrits et propos sur l’art (réunis par les soins de Dominique Fourcade), Paris, Hermann, 1972, p. 52

    [22] Sur le caractère esthétisant des déguisements chez les Symbolistes, en particulier ceux de Sâr Péladan, et leur différence d’avec le dandysme, voir Patricia Mathews, Passionate Discontent. Creativity, Gender, and French Symbolist Art, Chicago-London, The University of Chicago Press, 1999, p. 32 sq.

    [23] Cf. J. Touguendhold, « Préface » à « L’art populaire russe dans l’image, le jouet, le pain d’épice, exposition organisée par Mlle Nathalie Ehrenbourg [ il s’agit de la cousine de l’écrivain Ilya Ehrenburg] » in : Salon d’automne1913, Paris,

    Kugelmann, 1913 p. 308-313

    [24] Voir le catalogue The Fauve Landscape (par les soins de Judi Freeman), Los Angeles County Museum of Art-Abbeville Press, Publishers, New York,1990

    [25] Voir le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914 (sous la direction de Suzanne Pagé), Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1992

    [26] Voir, par exemple, le catalogue De Van Gogh à Mondrian. La Beauté exacte. Art. Pays-Bas. XX siècle, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, 1994, p. 92-115, et l’article de Jean-Louis Andral « Du paysage », p. 78-81

    [27] D. Sarabyanov, Russian painters of the Early Twentieth Century (New Trends), Léningrad, Avrora, 1973, p. 141 (en anglais et en russe)

    [28] Cf. A. Grichtchenko, « Rousskaya jivopiss’ v sviazi s Vizantiyey i Zapadom » [La peinture russe dans son rapport avec Byzance et l’Occident], Apollon, 1913, N°6. On pourrait dire que les cézannistes fauves du « Valet de carreau » n’appartiennent stricto sensu à l’avant-garde que pendant trois ou quatre ans. Même, si par la suite, on trouve encore de belles œuvres, l’ensemble donne une impression de déjà vu, les couleurs et les formes tendent à perdre de cette vigueur que leur avait apportée l’art populaire au début des années 1910.

    [29] A. Archipenko, « Salon O-a Nezavissimykh » [Le Salon des la Société des Indépendants], Parijski Vistnik [Le Messager de Paris], n° 24, 17 juin 1911, p. 3

    [30] Ibidem

    [31] Ibidem

    [32] Will Grohmann, Vassily Kandinsky,   sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1958, p. 114-115

    [33] Sur l’apparition du mot « expressionnisme », voir Fritz Schmalenbach, « Das Wort ‘Expressionismus’ « , in Studien über die Malerei und Malereigeschichte, Berlin, 1972; sur les occurrences du mot, voir : Jean-Claude Lebensztein, « Douane-Zoll », dans le catalogue Figures du Moderne. L’Expressionnisme en Allemagne. Dresde, Munich, Berlin – 1905-1914, op.cit., p. 50 sq.