Catégorie : De la Russie

  • ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ!

    ХРИСТОС ВОСКРЕСЕ!

    Христос воскрес!

    Χριστός Ανέστη!

    Je souhaite une bonne et joyeuse fête de Pâques à tous mes amis lointains-proches

    Поздравляю всех далeких-близких друзей с величайшим праздником Пасхи, праздником Воскресения Иисуса Христа

    Ich wünsche allen meinen fernen-nächsten Freunden frohe Ostern

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  • ÉDOUARD STEINBERG ET FRANCISCO INFANTE (Beaubourg, 22 mars 2017)

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    Jean-Claude Marcadé à Beaubourg, le 22 mars 2017 (photographie de Cyril Semenoff-Tian-Chansky)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Deux grands artistes de la scène artistique moscovite et russe dans la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe –

    Édik Steinberg et Francisco Infante.

    « LE CIEL ET LA TERRE DANS LA NOUVELLE ÉCOLE RUSSE DE LA FIN DU XXe SIÈCLE AU DÉBUT DU XXIe. »

     

     

    On ne peut que se féliciter de voir que le MNAM a commencé à faire entrer dans ses collections un ensemble important d’oeuvres de peintres, de sculpteurs, de plasticiens qui ont créé en dehors de l’art officiel que contrôlait la dictatoriale Union des Artistes de l’URSS, émanation du Parti Communiste de l’URSS, née de la suppression en 1932 de tous les groupements artistiques qui avaient marqué la vie artistique de l’Union Soviétique pendant les années 1920. son dogme était une application étroite et réactionnaire du « réalisme socialiste » qu’avait défini de façon plus complexe le grand écrivain Maxime Gorki lors du premier Congrès des écrivains à Moscou en 1934.

    On peut dater du XXIe Congrès du P.C. de l’Union Soviétique, les 14-25 février 1956, c’est-à-dire quatre ans après la mort de Staline, le renouveau qui apparaît dans les arts plastiques russes, comme dans les autres domaines. Bien entendu, tout ce qui se fait en art passe par le contrôle de l’Union des Peintres de l’URSS et du Ministère de la Culture. L’art qui ne correspondait pas aux canons officiels n’a pu se faire entendre alors que dans des manifestations sauvages, telles ces expositions-éclairs de quelques heures, expositions qui étaient dues à l’initiative d’Instituts ou de civils et étaient fermées manu militari aussitôt qu’ouvertes. L’exposition de Mikhaïl Chémiakine à la cité scientifique d’Akademgorodok à Novossibirsk en 1967, venue après celle des grands artistes des années 1910 et 1920, Robert Falk, El Lissitzky et Filonov, était due à la témérité isolée du directeur d’alors de la galerie d’Akademgorodok – Mikhaïl Makarenko qui a été démis de ses fonctions et condamné à 8 ans de colonie pénitententiaire pour avoir entretenu une correspondance avec Chagall et pour spéculation. Le cas du sculpteur Ernst Niéizviestny est semblable. L’art cinétique a pu continuer à travailler officiellement dans la mesure où elle n’était pas considérée un art, mais comme une branche de la technique. Le groupe « Dvijéniyé », très médiatisé par Liev Nusberg, dont un des représentants les plus conséquents est Francisco Infante, recevait des commandes officielles et eut des expositions autorisées – mais parce que l’on considérait leurs oeuvres comme ayant plus rapport à la technique qu’à l’art. De même pour l’autre groupe cinétique « Mir » qui était représenté par Viatcheslav Kolieïtchouk, toujours en activité, et Garry Faïf décédé à Paris en 2002 (voir Jean-Louis Cohen et aliiGarry Faïf. Un itinéraire de Moscou à Paris, Paris, Les amis de Garry Faïf, 2016°).

    J’ai commencé à voyager en Russie à partir de 1966. Je m’occupais alors du grand peintre arméno-russe Georges Yakoulov. Une association pour faire connaître et approfondir son oeuvre avait été fondée par le peintre et parapsychologue Raphaël Khérumian qui avait été fasciné dans les années 1920 par la personnalité et la création du créateur et penseur des « soleils multicolores », ami de sa famille. Ma femme Valentine, elle, mettait une dernière main à sa thèse du troisième cycle qui traitait du renouveau des arts dans l’Empire Russe depuis l’anti-académisme des Ambulants juqu’à la première avant-garde d’avant la guerre de 1914. Je ne me souviens plus comment, dès le début, nous avons lié amitié avec un des lieux privés de l’époque à Moscou, l’appartement communal de la peintre Maria Viatcheslavovna Raube-Gortchilina où régnait aussi le physicien Maxime Arkhanguelski qui travaillait alors dans l’atelier de restauration des icônes et s’était converti à la sculpture. Maria Viatcheslavovna Gortchilina était l’âme d’une sorte de salon, si ce terme ne jure pas trop avec la réalité d’un appartement communal soviétique d’alors, où se rencontraient des peintres, des sculpteurs, des écrivains, des critiques, des religieux (nous y avons rencontré les pères Alexandre Mien’ et Sergueï Jéloudkov), tous séduits par la personnalité attachante de la maîtresse de maison qui ne se contentait pas de régaler à toute heure, après 16 heures, du fameux thé russe, mais animait les conversations sur la situation de l’art, excitait les esprits, enchantait par ses récits sur les années tourbillonnantes et contradictoires du début de la Révolution – ces fameuses « Années Vingt » où il semblait que tout était possible. C’est par l’intermédiaire de Maria Gortchilina et de Maxime Arkhanguelski que nous avons pu rendre visite à Boulatov, à Kabakov, voir l’appartement-musée de l’art non-officiel d’Alexandre Glézer. Ma femme, qui était allée à Léningrad pour travailler dans les archives, avait rencontré le collectionneur Liev Katsénel’son qui lui avait dit que les deux artistes les plus intéressants de la capitale nordique à la fin des années 1960 étaient Anatoli Kaplan et Mikhaïl Chémiakine. Nous avons ainsi rapporté à Paris de nos rencontres des oeuvres sur papier données par les artistes pour que nous les montrions en France. Il y a avait des oeuvres des abstraits Youri Titov et V. Bystrénine, des abstractions lyriques de Zénon Komissarenko, des photographies des illustrations de Chémiakine pour Crime et châtiment de Dostoïevski et des nouvelles de E.T.A. Hoffmann, un portfolio de lithographies d’Anatoli Kaplan pour des textes illustrés de Sholom Aleichem.

    Nous avons montré ces oeuvres à plusieurs personnes et, sur la recommandation d’Isabelle Rouault, à une grande galerie de l’avenue Matignon qui nous a dit que ces oeuvres étaient d’excellente facture mais que les artistes qui les avaient créées n’avaient ni passé ni avenir prévisible qui pût favoriser leur place dans le marché de l’art, car les collectionneurs étaient attirés soit par une signature connue, soit par des inconnus dont on pourrait suivre le développement, ce qui était improbable dans les conditions de l’URSS.

    Dina Vierny qui, en tant que Russe, s’était toujours intéressée aux artistes russes, mais à ceux qui vivaient en France (Pougny, Kandinsky, Poliakoff), car elle prétendait, comme beaucoup d’émigrés d’ailleurs (voir André Salmon) que ce n’était qu’à Paris que l’on pouvait devenir un grand peintre ou un grand artiste. Elle a sans doute changé ce point de vue lorsqu’elle a assisté à la soutenance de thèse de ma femme Valentine aux Hautes Études en 1969 où une grande place était faite à la révolution opérée en Russie entre 1907 et 1914, ne serait-ce que par Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, Filonov, Tatline. Elle a pu entendre les membres éminents du jury, le grand fondateur de la sociologie de l’art française, Pierre Francastel, le directeur du Musée National d’Art Moderne Jean Cassou et la spécialiste de la littérature russe à la Sorbonne Sophie Laffitte, souligner l’importance de l’école russe du début du XXe siècle dans la naissance de formes inédites qui ont bouleversé les codes académiques. Certes, une impulsion décisive a été donnée par la peinture française impressionniste, post-impressionniste, fauve. Pour ceux qui ne pouvaient passer par les ateliers parisiens, il y avait la maison-musée de l’industriel Chtchoukine, ouverte au public en 1909, qui offrait les plus grands chefs-d’oeuvre de Monet, de Cézanne, de Van Gogh, de Matisse, de Picasso. Mais toutes ces novations venues des bords de la Seine ont été transformées en terrain russe et ukrainien par un substrat plastique totalement spécifique, celui de la peinture d’icônes, des images populaires xylographiées, les loubki, de l’art paysan ou artisanal dans l’Empire Russe.

    Dina Vierny, donc, à qui nous avons montré quelques spécimens du travail de nos artistes de Moscou et de Léningrad, a jeté un regard rapide et a déclaré avec le vocabulaire dru qui était le sien : « Tout cela, c’est de la merde! ». Cependant, comme elle avait l’intention de se rendre en URSS, en tant que résistante française, elle nous a demandé les adresses de nos amis Gortchilina, Arkhanguelski à Moscou, et Chémiakine à Léningrad. La suite – on la connaît. je résumerai. Dina Vierny s’est entichée au début surtout de Chémiakine et d’Arkhanguelski. C’est ainsi que sa galerie rue Jacob présente en 1971 la première exposition de Chémiakine avec un superbe catalogue, tel qu’on en faisait alors pour les classiques de l’art universel… Dans mon article pour ce catalogue, je soulignais que la création de Chémiakine, un work in progress, était une variante contemporaine originale du mouvement typiquement pétersbourgeois du Mir iskousstva [Le Monde de l’art]. Puis Dina Vierny organisa en 1973 l’exposition mémorable « Avant-garde russe à Moscou », car elle avait eu un choc en rencontrant Kabakov, puis Boulatov et Yankilevski. Elle n’oublia pas les sculptures de Maxime Arkhanguelski qui avait été le premier trait d’union à Moscou, mais leurs relations se refroidirent, tandis qu’elle rompit avec éclat avec Chémiakine qui n’avait pas accepté les conditions du contrat qu’elle lui avait proposé et cessa de le représenter.

    J’ai eu et ai toujours de nombreuses amitiés avec quelques artistes venus de Russie et d’Ukraine. Je ne nommerai ici que William Brui, le sculpteur constructiviste-suprématiste Garry Faïf récemment disparu, ou encore l’Ukraino-Israélien Samuel Ackerman.

    Mais aujourd’hui, je suis venu vous présenter deux oeuvres qui me paraissent être parmi les plus considérables dans l’art russe de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’en ce début du XXIe. Il s’agit d’Édouard (Édik) Steinberg qui nous a quitté il y a cinq ans en 2002 et de Francisco Infante, né en 1943, qui travaille toujours à Moscou avec sa femme Nonna Goriounova. Je voudrais intituler cette présentation

    « LE CIEL ET LA TERRE DANS LA NOUVELLE ÉCOLE RUSSE DE LA FIN DU XXe SIÈCLE AU DÉBUT DU XXIe. »

    Pourquoi cette appellation? Car il s’agit de deux artistes en apparence totalement différents, en tout cas en ce qui concerne leur picturologie, c’est-à-dire leur science du pictural.

    Édik Steinberg est un peintre dans le sens le plus complet de ce mot. Il poursuit la grande tradition de la peinture qui avait été déclarée périmée par Malévitch en 1920 et par les constructivistes soviétiques en 1921. Il s’agissait d’une attaque contre le tableau de chevalet qui avait eu un début historique à la fin du XIVe siècle et existait donc depuis cinq siècles. Mais si le tableau est daté historiquement, le pictural, (jivopisnoyé, selon Malévitch) existe depuis au moins 40000 ans, depuis les peintures pariétales de la préhistoire.

    Pour revenir à nos deux artistes russes : Édik Steinberg est un peintre de chevalet, Francisco Infante est un sculpteur d’un nouveau type, un sculpteur de l’espace. Dans les deux créations, le pictural en tant qu’organisation spatiale est à l’oeuvre, que ce soit sur un support matériel ou directement dans la réalité qui nous entoure, nature et architecture. Les deux artistes puisent leur source directement dans l’art de gauche historique dans l’Empire Russe et en URSS – Steinberg dans le suprématisme et le primitivisme, Infante dans le suprématisme et le constructivisme.

    Pourquoi les placé-je aujourd’hui sous le signe du Ciel et de la Terre? C’est un angle de vue qui n’épuise pas la polysémie de leur création. Je ne pourrai, dans le cadre de cette conférence, que donner quelques éléments qui permettent un dialogue visuel avec leurs productions artistiques.

    Je commencerai par une citation d’un article de 1989 de feu l’historien de l’art russe Sergueï I. Kouskov sur Steinberg (il a d’ailleurs aussi écrit sur Infante) :

    « Si dans sa toute première période (les années 1960) [Steinberg] n’a pas encore divisé le monde entre le ciel et la Terre […], vers la fin de ces années 1960 […] la structure plastique des méta-natures morte comme des méta-paysages s’est petit à petit cristallisée et s’est propulsée au premier plan.

    La série concrète (la ‘nature morte’, les coquillages, les pierres, les crânes, les oiseaux, les poissons et la géométrie blanche) s’est condensée en formant dans le tableau une sorte de Zone de la Terre et, dans le même temps, a mis de plus en plus à nu ses propriétés célestes en éclaircissant et illuminant les profondeurs des fonds.

    Dans la période suivante, la ‘méta-géométrique’, que l’on peut situer chronologiquement entre 1970 et 1985, c’est le Ciel qui, de façon évidente, est devenu premier. À ce sujet, ce n’est pas tant le Ciel perçu par la vision sensible, que le ciel des idées, celui de l’eïdos de Platon […]

    Les objets de la contemplation d’Édouard Steinberg sont les ‘corps des idées’ géométriques, l’eïdos du cosmos platonicien et le milieu de leur site – un méta-espace. Le cube, la croix, la sphère, la pyramide, les lignes, les points, signes de la Terre et du Ciel dans cet espace, sont présents également comme les signes des principes élémentaires et des ‘degrés’ de l’expérience spirituelle, les formules des correspondances de « cela » qui est en haut et de « cela » qui est en bas, dont le sens s’est précisé pendant des millénaires, se manifestant à travers la diversité des cultures. »[1]

    Francis Infante, de son côté, à sa manière, a créé en 2001 une installation qui résume sa production des « faits d’art », ses artéfacts, installation qu’il a appelée « Entre ciel et Terre » :

    « Entre ciel et Terre est la maison de l’homme, son séjour qui s’est créé au cours des millénaires. Entre ciel et Terre il y a la nature, les hommes, ma famille, moi, tout l’art.

    Les impressions, reçues dans la vie et adaptées à la langue de l’art, permettent à l’artiste d’acquérir de temps à autre un point de vision claire, dans le rayon de laquelle se découvre une Nouvelle beauté. Cette beauté, de son côté, permet de dévoiler de nouvelles dimensions des sens éternels.

    Symboliquement, le ciel, c’est le signe du haut, de l’idéal.

    La Terre […], c’est le point de l’état des choses (ottchot), le commencement de la route.

    L’interaction des mouvements du réel et de l’idéal en art peut accompagner l’apparition de la forme artistique. Dans mon cas, c’est le système de l’artéfact. Les efforts pour créer des artéfacts, comme les artéfacts eux-mêmes […] sont fixés à l’aide d’un appareil photographique. Et de la même façon que les artéfacts eux-mêmes, ils peuvent comporter les indices d’un certain art-événement qui se produit dans l’espace entre ciel et terre. »[2]

    Voilà donc ce qui relie en partie Steinberg et Infante dans l’essence de leur iconologie, même si elle est totalement différente dans son incarnation, car elle se retrouve dans un lieu commun, celui d’un certain classicisme, ce qui veut dire intemporalité et pureté de l’idée et de la forme, plaçant l’art au-delà/en deçà des contingences sociopolitiques et psycho-physiologiques.

    Le point de départ de la création de Steinberg et d’Infante est, pour une grande part, le suprématisme de l’Ukraino-Russe Malévitch, même si chacun d’eux a une interprétation personnelle du suprématisme.

    Prenons maintenant chacun de ces grands créateurs russes.

    Édouard Steinberg! Pardonnez-moi de m’auto-citer, mais je ne dirai pas mieux ici ce que j’ai écrit sur la situation de son art dans mon essai pour la monumentale monographie qu’a conçue sa femme Galina Maniévitch avec la contribution de Gilles Bastianelli :

    « Alors que l’art faisait, insidieusement, puis triomphalement, un retour cyclique à l’anecdotisme, à la dénonciation socio-politique, à la physiologie, l’apparition, à partir de la fin des années 1980, sur la scène artistique européenne et plus spécialement parisienne, d’un peintre qui ne faisait que de la peinture, que des tableaux, que du pictural, pouvait être considéré par la pensée dominante comme un anachronisme. Un artiste se réclamant de Malévitch à Paris, dans une galerie, la Galerie Claude Bernard dont le «profil» n’était pas, de façon prépondérante[3], celui d’une défense et illustration de l’Abstraction, cette révolution radicale au XXe siècle, qui rompait avec des siècles de figuration du monde sensible, un artiste, d’autre part, ayant une orientation métaphysique, ne pouvait qu’être regardé comme une espèce de survivance du passé. Et, de plus, dans l’Occident sécularisé, où se manifestait un rejet massif de toute Transcendance, cet artiste, le Russe Edouard, Èdik, Steinberg, n’a pas cherché à complaire à cette scène artistique dans laquelle il s’est retrouvé pendant les vingt dernières années de sa vie. »

    Cette situation a été celle d’Édik Steinberg tout au long de sa vie en Russie même. C’est ce que souligne son épouse Galina Maniévitch au début de son essai biographique :

    « Lors du ‘dégel’ khrouchtchévien, à la fin des années 1950 et au tout début des années 1960, sont nées à Moscou quelques associations familiales-amicales d’artistes qui n’étaient pas tant liées par l’unité d’une position esthétique que par un moyen d’existence choisi existentiellement. Il y avait aussi des personnalistes-individualistes qui veillaient à leur indépendance par rapport à tels ou tels partis pris créateurs et amicaux. Ces originaux sans le sou et possédés par leur idée étaient unis par une seule chose – la non-acceptation radicale du mensonge socio-politique et de l’esthétique qui était la norme dans les années 1930-1950. On appelait ‘clandestinité’ cet état des artistes et des poètes dans l’art. On peut compter Édouard Steinberg plutôt parmi les représentants de la génération des personnalistes-individualistes solitaires; bien qu’il ait relié les sources de sa création à Taroussa, à la maison de son père [le poète] Arkadi Akimovitch Steinberg. »

    Toute l’œuvre de Steinberg est une exaltation du monde vivant authentique, quand l’accent dans la perception du monde est déplacé de la vérité vers l’authenticité. Et cette authenticité se révèle le mieux au contact de la nature. On sait l’amour qui a lié l’artiste à la nature russe et à son univers. Steinberg est allé chaque année se ressourcer dans ce milieu naturel, en particulier dans cette petite ville de Taroussa à 130km au sud de Moscou, qui fut dans les années 1960, et après, un haut-lieu des rencontres poétiques. Taroussa est une «ville à la campagne» du centre de la Russie européenne, sur le bords de l’affluent de la Volga, l’Oka, où ont vécu de très nombreux poètes, écrivains, peintres, cinéastes tout au long du XXe siècle : Boris-Moussatov, Marina Tsvétaïéva, Iosif Brodsky, Paoustovski, Nadiejda Mandelstam, Tarkovski et beaucoup d’autres. Taroussa fut, dès les années 1960, un lieu de la dissidence intellectuelle et artistique soviétique. Avec Moscou, puis Paris, Taroussa est le lieu privilégié par Steinberg pour sa création. C’est là que se trouve sa tombe après son décès en 2012. C’est là que Galia Maniévitch a favorisé la création d’un musée-centre culturel, filiale du Musée Pouchkine de Moscou.

    Mutatis mutandis, Edouard Steinberg a suivi dans cette immersion dans un site loin des inauthenticités des grandes villes un cheminement identique à celui de Gauguin, parti loin des « laides civilisations » vers la sauvagerie primitive impolluée.

    Cette référence à Gauguin va au-delà de l’anecdote existentielle. Ne pourrait-on pas appliquer à Edouard Steinberg ce que le critique Gabriel-Albert Aurier écrit de Gauguin en 1892 : « Il a, un des premiers, explicitement affirmé la nécessité de la simplification des modes expressifs, la légitimité de la recherche d’effets autres que des effets de la servile imitation des matérialistes, le droit, pour l’artiste, de se préoccuper du spirituel et de l’intangible. »

    Ce même Aurier n’a-t-il pas écrit de façon prémonitoire en 1891 dans son livre fondateur Les peintres symbolistes :

    « Les objets, c’est-à-dire, abstraitement, les diverses combinaisons de lignes, de plans, d’ombres, de couleurs, constituent le vocabulaire, d’une langue mystérieuse, mais miraculeusement expressive, qu’il faut savoir pour être artiste. Cette langue, comme toutes les langues, a son écriture, son orthographe, sa grammaire, sa syntaxe, sa rhétorique même, qui est : le style. »[4]

    L’oeuvre de Steinberg peut être divisée en deux séries, celle des abstractions à dominante suprématiste, et celle des toiles et des gouaches où, sur la surface plane abstraite, viennent s’inscrire des calligraphies et des formes primitivistes de visages et d’animaux.

    Steinberg est passé par le feu purificateur de la bespredmietnost’, ce sans-objet suprématiste qui s’est manifesté entre 1915 et 1920, du Quadrangle noir appelé communément « Carré noir sur fond blanc, à la série des toiles « Blancs sur blanc » dont le fameux Carré blanc sur fond blanc qui se trouve au MoMA. Cela a permis à Steinberg de créer un univers méta-géométrique, c’est-à-dire au-delà de la géométrie où, sur la pure picturalité de la surface plane, vient s’inscrire un vocabulaire de signes élémentaires -cercles, carrés, croix, ovales, triangles, quadrangles. Le peintre se réfère sans ambiguïté au suprématisme malévitchien, il conjugue cet héritage strictement pictural dégageant des énergies métaphysiques inconnues jusqu’alors sous cette forme, à une volonté purement existentielle de dire en signes sa vision du monde et des choses. Il déroule inlassablement sa méditation, nous livrant des variations, à la manière d’un musicien, sur le thème de la vie dans ses manifestations les plus quotidiennes. D’une certaine manière, l’exercice de la peinture est pour lui ce qu’est, pour un écrivain, l’écriture d’un journal intime.

    Comme chez Malévitch, l’iconographie et l’iconologie de Steinberg tient de l’hésychasme, c’est-à-dire du repos et du silence. J’aime citer cette formulation de Saint Basile le Grand au IVe siècle après Jésus-Christ:

    « Ce que le récit communique à travers l’ouïe, la peinture le montre silencieusement (siôpôsa) à travers la représentation (mimèsis) »

    L’héritage de Malévitch est principalement de l’ordre du formel, mais aussi du spirituel. Il n’adhère certes pas entièrement à la philosophie suprématiste, ce qui est normal puisque Malévitch vivait à une toute autre époque. Ce qu’il a bien compris, c’est le caractère apophatique du suprématisme malévitchien, ce qu’il exprime dans sa célèbre Lettre à Malévitch du 17 septembre 1981 :

    «Pour moi, ce langage [géométrique] n’est pas universel, mais il comporte une nostalgie du Vrai et du Transcendant, un lien de parenté avec la théologie apophatique.»[5]

    Certes, il interprète le Quadrangle noir entouré de blanc de 1915 comme une expérience mystique tragique, celle de «la solitude sans Dieu», alors que Malévitch voyait dans « l’icône de [son] temps » la présence d’une absence, celle du Deus absconditus de la tradition théologique.

    Malévitch niait le monde des objets, affirmait que l’homme ne peut rien se représenter. Aussi a-t-il développé dans sa période suprématiste une géométrie imaginaire qui flotte dans l’infini blanc tandis que les couleurs sont des quintessences des couleurs de la peinture d’icônes, de la polychromie de la nature et des produits humains. Chez Steinberg, comme l’a bien vu Dmitri Sarabianov, ses toiles sont « une réflexion lyrique, une réalisation de la mémoire par des moyens plastiques, une incarnation des notions et des principes moraux ». « Le terrestre et le céleste s’y rapprochent », conclut Sarabianov.

    Les éléments formels et colorés de Steinberg sont tout en transparence et en pacification. Les signes picturaux sont transformés en hiéroglyphes, ces formes de la « sensation mystérieuse et profonde » dont parle Delacroix dans son Journal à la date du 20 octobre 1853 : « Le signe visible, hiéroglyphe parlant, signe sans valeur pour l’esprit dans l’ouvrage du littérateur, devient chez le peintre une source de la plus vive jouissance, c’est-à-dire la satisfaction que donnent, dans le spectacle des choses, la beauté, la proportion, le contraste, l’harmonie de la couleur, et de tout ce que l’œil considère avec tant de plaisir dans le monde extérieur et qui est un besoin de notre nature. »

    Je prendrai un seul exemple qui montre la différence entre le système géométrique imaginaire de Malévitch et le système méta-géométrique de Steinberg :

    Le panneau central du triptyque Solntsé [Soleil] de 1992 est constitué d’une bande noire où s’inscrit le croissant de lune, et d’un carré couleur blanc cassé sur lequel, légèrement oblique, est tracée une croix blanche sur laquelle est «crucifié» un triangle couleur blanc beige : on peut y voir une interprétation méta-géométrique-symbolique de la Crucifixion du Dieu-Homme. Là aussi, du point de vue iconologique, on constate ce qui différencie Steinberg de Malévitch. Chez Malévitch, c’est le carré qui est crucifié sur la croix dans la toile Suprématisme de l’esprit (1919, Stedelijk Museum, Amsterdam).

    Un trait distinctif de l’art du peintre de Taroussa est l’oscillation entre la suprême simplicité minimaliste et le jeu des combinaisons colorées.

    Il ne renie jamais la dette qu’il doit à ses prédécesseurs et de la même façon il dialogue avec les peintres qui l’interpellent, même si leur démarche est dissemblable de la sienne. C’est ainsi qu’il a dialogué picturalement avec d’autres peintres. Je citerai Nicolas de Staël qu’il suprématise dans des peintures en camaïeu. Sans doute est-ce de cette connivence avec Staël que provient ces dernières années la partition des toiles en deux zones horizontales. De Rothko aussi. Certaines compositions sont rythmées par trois bandes colorées. La toile dédiée à Rothko est une des plus diaphanes : la lumière blanche se diffuse sur le corps pictural et une croix suprématiste au blanc éclatant sort d’un carré au blanc cassé, va rejoindre le sans-fond d’où avait émergé la forme circonscrite quadrangulaire.

    Dans le cadre de cette conférence il n’est pas possible, à moins d’excéder la capacité d’écoute du public, de parler de façon complète de toutes les facettes de cette création immense. Je voudrais seulement dire encore quelques mots sur les inscriptions calligraphiques dans plusieurs tableaux. Dans l’art russe, cela remonte à une tradition néo-primitiviste futuriste inaugurée par Larionov dans les années 1910. Chez Steinberg, c’est l’introduction des êtres et du monde de la campagne. La vie et la mort, les joies simples et la nature dans son cosmisme, son mystère, sa musique. Ces mentions cursives s’inscrivent à la fois dans cette tradition néo-primitiviste et dans le conceptualisme inauguré par Malévitch dans sa période alogiste. Son dessin Dérevnia (Village/Campagne) en 1915 porte ce seul nom inscrit sur la feuille de papier et en bas le commentaire suivant :

    « Au lieu de peindre des khaty et des petits coins de nature, il vaut mieux écrire ‘village/campagne’ et chacun les verra surgir avec plus de détails circonstanciés en englobant un village/une campagne dans un ensemble. »[6]

    Chez Steinberg, ce conceptualisme reste dans la ligne des graffiti néo-primitivistes. Il y a là également une volonté autobiographique, le souci de tenir une chronique du vécu.
    Je terminerai ces quelques incursions dans le monde poétique, symbolique, abstrait de la peinture d’Édouard Steinberg, en soulignant le caractère profondément iconique de ses toiles, c’est-à-dire la création d’un espace coloré au-delà du monde sensible, se suffisant à lui-même dans sa vie interne. Beaucoup de toiles sont des prières silencieuses qui appellent à la contemplation et à la méditation.

    +++++++++++

    Tout autre, et pourtant rejoignant en quelque lieu le ciel et la Terre de Steinberg, tout autre est l’ensemble déjà impressionnant de Francisco Infante. Là aussi je ne pourrai développer que quelques aspects d’une oeuvre de plus d’un demi-siècle qui n’est pas encore terminée.

    Selon moi, Infante est un sculpteur, certes un sculpteur d’un type nouveau, mais travaillant de façon évidente en modelant et modulant l’espace extérieur. Avant de venir à cette esthétique totalement originale dans le concert des arts du XXe siècle, je voudrais m’arrêter un instant sur les débuts de cet artiste totalement russe malgré son nom qui lui vient d’un père, réfugié politique espagnol anti-franquiste qui a trouvé refuge en Russie. Francisco, né en 1943 en Russie, est totalement immergé dans la culture intellectuelle et spirituelle russe.[7]

    Infante est un des fondateurs du mouvement cinétique en Russie. Il a raconté dans de nombreux textes comment, dès 1962, il a connu une période géométrique, étant essentiellement préoccupé par la question de l’infini. Cet infini, il l’a concrétisé dans de nombreux dessins, des peintures, des projets, des constructions. La spirale, le carré, le triangle, la croix, le ciel étoilé, servent d’exploration de cet infini qui est celui du mystère du monde. Il semble que l’artiste ne soit pas alors sous l’influence de l’avant-garde historique. Les projets de 1962-1965 sont dans la lignée du constructivisme du Bauhaus, voire du constructivisme polonais. On y trouve des réminiscences de Moholy-Nagy – par exemple, la construction Âme du cristal. Quant à l’objet cinétique, qui se trouve maintenant à Beaubourg, il  doit beaucoup à Gabo dont Infante connaissait l’oeuvre, mais curieusement, par sa complexité, il est plus proche de Pevsner, par exemple sa construction Libération de l’esprit, 1952.

    Il faut dire cependant que si la phase strictement cinétique est essentielle dans l’itinéraire créateur de Francisco Infante, elle a été de courte durée, trois années. L’année 1965 marque une rupture, c’est une révélation, on aime dire aujourd’hui une épiphanie : l’artiste nous a raconté l’illumination qu’il a eue au bord de la Mer Noire alors qu’il « jouissait du tableau du ciel nocturne étoilé ». Voici comment il interprète cet événement. La citation est longue, mais elle permet de comprendre comment s’est fait le passage de la construction traditionnelle à un autre mode opératoire, celui des artéfacts :

    « Je transportai la grille de mes constructions imaginées sur le monde visible des étoiles nocturnes et m’est venue à l’esprit la pensée de représenter par des étoiles les signes cabalistiques, en créant par là-même un certain projet de COSMOS de la cabalistique, et, ensuite, une autre pensée, celle de reconstruire le ciel étoilé selon l’indice de la représentation des étoiles sous la forme de figures géométriques. Ces deux considérations je les ai réunies dans la série PROJETS DE RECONSTRUCTIOIN DU CIEL ÉTOILÉ. Avec ces projets je n’étais pas, bien entendu, à la poursuite d’un reflet d’une authenticité réaliste. Mais l’idée même, précisément d’une telle répartition nouvelle étoilée, manifestait sans aucun doute leur authenticité. D’autre part, cette capacité ne se distinguait pas d’une autre capacité, celle de voir le ciel, par exemple, comme la somme des signes du Zodiaque. Bien entendu, il y avait une différence. La différence que le Zodiaque est attaché à la répartition existante des étoiles, alors que dans le cas de la reconstruction géométrique les étoiles subissaient une nouvelle répartition. C’est en cela qu’est la conceptualisation du projet (ce terme n’était pas encore utilisé en 1965-1967 quand ce projet était dessiné). Mais en cela il y a aussi un élément d’absurde, car ici s’affirme le travail d’un autre démiurge alors que le Constructeur du Cosmos est Un Seul. Malgré tout, ces projets sont une pensée structurée incarnée. Elle est en harmonie, par exemple, avec l’idéologie du constructivisme – celle de transfigurer le monde accessible en conformité exacte avec ses idées esthétiques. En harmonie, mais dans le même temps elle la surpasse par se paramètres conceptuels, en quoi consiste l’élan passionné extrême qui anime non seulement la réorganisation du monde accessible, mais également du monde visible. Ce qui, je l’espère, n’arrivera pas dans la réalité, car je comprends cette conception comme une forme autonome, autosuffisante, de l’expression de notre conscience, capable de contenir en soi le nombre infini de nos considérations et représentations articulées, et pourquoi pas – même les plus fantastiques. »[8]

    Ce texte permet de comprendre le passage radical à un mode d’appréhension du monde totalement nouveau, celui de la sculpture des paysages et des architectures urbaines. Avant d’en venir à cette forme d’art dans laquelle travaille jusqu’ici Francisco Infante avec sa femme Nonna Goriounova, je voudrais citer, à propos de l’expression « cabalistique » dans la description du travail consacré au cosmos nocturne étoilé, cette définition du poète français Paul Éluard :

    « Entre tous les hommes, ces figures géométriques, des signes cabalistiques : homme, femme, statue, table, guitare, redeviennent des hommes, des femmes, des statues, des tables, des guitares, plus familiers qu’auparavant, parce que compréhensibles, sensibles à l’esprit comme aux sens. »[9]

    À la même époque que son « Cosmos de la cabalistique« , Infante crée une série qu’il intitule « Architecture des systèmes artificiels dans l’espace cosmique » avec une prédominance de la spirale qu’il multiplie sur le papier comme des variation musicales, présentant métaphoriquement la génération des mondes dans l’Univers insondable. C’est alors qu’apparaît en 1968 la célèbre série des « Jeux suprématistes » qui sont, pourrait-on dire, les premiers artéfacts de l’artiste, c’est-à-dire une installation dans la nature dont la trace demeure grâce à la photographie qui devient ici l’oeuvre, tel le tirage d’une sculpture à partir d’une maquette. Ici, la maquette est la sculpture de l’espace réalisée avec des moyens technologique, sculpture éphémère mais que l’artiste fixe photographiquement.

    Tout d’abord, résumons ce que l’artiste a déclaré lui-même de son rapport à Malévitch et au suprématisme. Dans son entretien avec John Bowlt et Nicoletta Misler, Infante parle de ses premiers contacts avec Malévitch qu’il a eus au début des années 1960. Voici un extrait de ses réflexions à ce sujet :

    « Il faut dire que l’infini ‘blanc’ des tableaux de Malévitch m’a tout simplement frappé car il venait à la rencontre de mon mouvement personnel depuis le tréfonds de l’infini où flottait alors ma conscience. C’est justement à travers la catégorie du ‘blanc’ ainsi représentée que j’ai commencé à comprendre la forme suprématiste globalement comme un système de la peinture orienté métaphysiquement. Or mes propres images, comme je le pensais, ont comme origine la métaphysique. Dans le suprématisme même il n’y a pas et il ne peut y avoir pour moi rien d’opposé. C’est une forme se suffisant à elle-même dans l’art. [À l’encontre des futuristes] mon expérience est telle qu’il est impossible de voir l’avenir sans nuire, sans déformer par là-même le présent, c’est-à-dire la vie elle-même. Il me semble que Malévitch a été sauvegardé de l’utopisme des idéologèmes du futurisme par l’art et son propre génie. Ses toiles suprématistes en sont le témoignage. Parmi elles surtout – son célèbre Quadrangle noir sur fond blanc en tant que métaphore de l’avenir. »[10]

    Les Jeux suprématiste étaient des installations de cartons peints en rouge, bleu, jaune, noir, disposés comme une composition picturale sur un sol neigeux. Écoutons encore Infante :

    « C’était un superbe jour de mars ensoleillé de l’année 1968. Nonna et moi nous sommes allés à Tarassovka chez notre tante Liza. La neige avait fondu dans les champs, elle avait un aspect granuleux. Je passai toute la journée pendant qu’il faisait clair sur le terrain à étaler sur la neige les compositions suprématistes. J’en photographiais quelques unes. Je n’allais pas peindre la blancheur de la neige! Heureusement que j’avais alors un appareil photographique – le moins cher qui soit, un « Lioubitel’ » (il coûtait 10 roubles!), et une pellicule à diapositive 6×6. Ainsi, tout coïncidait : la neige blanche, Malévitch, le format carré, une diapositive.

    ‘Le Rien blanc’ de Malévitch est une métaphore qui désigne ce qui se trouve au-delà de nous, tels que nous sommes représentés dans le monde. Dans cette étrange expérience d’alors avec le suprématisme de Malévitch la neige était ‘le Rien blanc’ par rapport aux cartons peints avec des pigments colorés. »[11]

    Infante a vu dans cette réunion sur une image du naturel (le sol neigeux) et de l’artificiel (les cartons colorés + la photographie) une conceptualisation du rapport de la nature au « rien » de l’art. Pour lui, ces Jeux suprématistes ont été le début de tout son travail ultérieur, tel qu’il le continue aujourd’hui avec Nonna Goriounova, travail auquel il a donné par la suite le nom générique d’artéfact. Il est impossible, dans le cadre de cette conférence, de donner une vue complète de toutes les interventions d’Infante et de Nonna Goriounova depuis 1976. Elles ont eu lieu en Russie même, à Moscou, dans la région de Moscou, de Tvier’, de Samara, du Baïkal, en Crimée, en Ukraine, en Espagne, à Gibraltar, en Italie, au Japon et en France (les magnifiques artéfacts de Bretagne ou de La Napoule)…

    Mais qu’est-ce que L’artiste entend par artéfact ? :

    « Le mot ‘artéfact’ désigne un objet d’une seconde nature, c’est-à-dire un objet fait par l’homme et donc autonome par rapport à la nature. »[12]

    Je n’ai pas trouvé chez Infante l’origine de ce choix du mot artéfact. Le plus vraisemblable est qu’il provient du vocabulaire archéologique, désignant les objets fabriqués préhistoriques trouvés lors des fouilles. Je ne sais pas si le livre du biologiste et biochimiste Jacques Monod Le hasard et la nécessité, paru en français en 1970 a été traduit en russe ou bien discuté en Russie à cette époque, ce qui ne serait pas étonnant puisqu’il exposait une thèse matérialiste athée, selon laquelle la vie est une succession de mutations dues au hasard. Ce qui n’est apparemment pas aujourd’hui la pensée du croyant orthodoxe qu’est Infante? Mais je suis intrigué par la présence de l’artéfact dans les propos du prix Nobel dans ce livre :

    « Tout artéfact est un produit de l’activité d’un être vivant qui exprime ainsi, et de manière particulièrement évidente, l’une des propriétés fondamentales qui caractérisent tous les êtres vivants sans exception : celle d’être des objets doués d’un projet qu’à la fois ils représentent dans leurs structures et accomplissent par leurs performances (telle que, par exemple, la création d’artéfacts »[13].

    Francisco Infante insiste en disant qu’il s’agit d’un « objet artificiel qui complète la nature », c’est un art en tant que fait (ART-fakt), ce qui est à la fois l’étymologie du mot – artis factum, fait par l’art, et son interprétation qui se réfère au constructivisme soviétique- l’art comme fait. Ce fait exige « la présence créatrice de l’artiste ». Ce dernier intervient donc par un travail créateur intense et minutieux, le plus souvent directement dans le milieu naturel qu’il cerne, encercle ou investit avec des constructions géométriques. Cette géométrisation de la nature produit une nouvelle vision du monde, un nouvel objet qui ne porte pas atteinte à l’intégrité de cette nature, mais donne un nouvel aspect du mystère du monde. Infante revendique la géométrie non seulement comme un héritage des civilisations archaïques, mais surtout du suprématisme et du constructivisme. Ainsi, la création d’un artéfact comporte cinq phases :

    1) le projet de création d’un objet artificiel;

    2) l’apparition d’une conception d’une action concrète entre cet objet et la nature;

    3) le choix d’un site naturel;

    4) le montage des éléments au sein du site choisi dans les conditions réelles de celui-ci;

    5) la photographie[14]

    Alors que le coeur de l’action consistant à   faire une construction sur le site naturel ou dans le milieu d’un ensemble architectural urbain est un artéfact éphémère, la photographie est l’artéfact qui fixe cet événement. L’artiste affirme que « le produit de la création que représente une photographie est un élan passionné qui complète la signification du caractère technique du monde contemporain ».[15]

     

     [1] S.I. Kouskov, « Édouard Steinberg » in : Édouard Steinberg. Le cycle de la campagne. 1985-1987, Moscou, 1989

    [2] Francisco Infante, Entre Ciel et Terre, Moscou Galerie Krokine, 2001

    [3] Il faut cependant ajouter que Claude Bernard n’a jamais été sourd à l’Abstraction : il suffit de mentionner, par exemple, qu’il soutient et expose l’oeuvre de Geneviève Asse.

    [4] G.-A. Aurier, Les peintres symbolistes (1891)

    [5] Lettre d’E. Steinberg à K. Malévitch, 17 septembre 1981, in E. Steinberg. Essai de monographie, op.cit., p. 68

    [6] Voir une variante contemporaine – la toile de Youri Al’bert Venez me rendre visite. Je serai heureux de vous montrer mes oeuvres, 1983

    [7] Je ne peux m’empêcher de faire ici un excursus sur le problème de la nationalité qui ne saurait se définir par un nom de famille. Infante n’est pas plus espagnol que Malewicz n’est polonais. Je dis volontiers que les gènes donnent une physionomie particulière (pour Infante, celle d’un hidalgo!), des qualités physiques de bonne santé ou de maladies, mais pas des données intellectuelles, spirituelles, culturelles. Ainsi Malewicz, bien que de père polonais, mais qui n’a jamais été en Pologne, est imprégné pendant toute sa jeunesse par le monde ukrainien, par son art populaire, son mode de vie, sa nature. C’est à l’âge adulte que la Russie deviendra une composante essentielle de son art et de sa pensée.

    [8] Francisco Infante, « Kak ya stal khoudojnikom », in Monografiya, Moscou, Gossoudarstvienny tsentr sovrémiennovo iskousstva, 1999, p. 13-14

    [9] Paul Éluard, Donner à voir, in Pléiade, t. 1, p. 942

    [10] Francisco Infante, « Izbavi, Bojé, ot vsiatcheskikh outopii », in Francisco Infante i Nonna Goriounova, Kаталог-al’bom artéfaktov rétrospektivnoï vystavki v Moskovskom mouziéyé sovrémiennvo iskousstva, Moscou, 2006, p. 15

    [11] Ibidem, p. 16

    [12] Francisco Infante, Monografiya, op.cit., p. 77

    [13] Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Paris, 1970, p. 25

    [14] Ibidem, p. 89

    [15] Ibidem, p. 93

     

  • Valentine Marcadé et Evguéni Kovtoune (1989)

    En faisant des recherches dans mes archives, je suis tombé sur ces photographies que j’ai prises en février 1989 à l’occasion d’un dîner en l’honneur de notre grand ami Evguéni Kovtoune. Les oeuvres accrochées au mur sont deux aquarelles de Maria Siniakova (achetée par nous à l’artiste ukrainienne au début des années 1970) et une esquisse du décor de Mikhaïl Andreenko pour Les Jumeaux de Plaute, montés par le Théâtre de Chambre de Konstantine Miklachevski à Odessa en 1918 (c’était un cadeau du peintre ukrainien)

    S. Dédiouline, Kovtoune, Valentine Marcadé, Alexis Tiesenhausen, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    S. Dédiouline, Kovtoune, Valentine Marcadé, Alexis Tiesenhausen, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
     Kovtoune, Alexis Tiesenhausen, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Kovtoune, Alexis Tiesenhausen, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Alexis Tiesenhausen, Kovtoune, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
    Alexis Tiesenhausen, Kovtoune, Valentine Marcadé, Paris, 36 rue Saint-Sulpice, février 1989 (photo Jean-Claude Marcadé)
  • Nikolai Gedda (1925-2017)

    Dans les articles nécrologiques consacrés au  ténor suédois Nikolai Gedda on ne signale pas  sa participation au superbe enregistrement par Igor Markevitch de La vie pour le tsar de Glinka; Gedda y chante Bogdan Sobinine. Le ténor avait des racines russes par son père et avait été imprégné de culture russe par sa tante paternelle et le  mari de celle-ci Mikhaïl Ustinov qui l’avaient élevé.

    Glinka, Mikhail
    Une vie pour le tsar
    Opéra  patriotico-héroïque en 4 actes et un épilogue,
    livret du baron Rosen, sur une idée de Vassili Joukovski
    Créé au Théâtre Bolchoï Kamenniï, Saint-Pétersbourg, le 29 novembre 1836

    Ivan Soussanine
    Boris Christoff
    Antonida
    Teresa Stich-Randall
    Bogdan Sobinine
    Nicolaï Gedda
    Vania
    Mela Bugarinovic

    Choeur de l’Opéra de Belgrade
    Orchestre Lamoureux
    Direction musicale
    Igor Markevitch

    Enregistré à Paris, Salle de la Mutualité, en novembre-décembre1957

    2 CD Urania Records WS 121.137 – 76’54 + 78’0

    267px-Nicolai_Gedda_1959

    Laurent Bury  écrivait le 6 Février 2012 :

    « 1957 fut l’année du centenaire de la mort de Glinka, ce fut aussi l’année où Igor Markevitch, dont le grand-père avait l’habitude de recevoir chez lui le compositeur, prit la direction de l’Orchestre des Concerts Lamoureux, alors réputé être le meilleur de France. Deux excellentes raisons d’enregistrer pour La Voix de son Maître le premier des deux opéras de Glinka, [..]. Si Rousslan et Ludmilla avait retenu l’attention de Valery Gergiev dès 1995 (superbe DVD Universal, avec la toute jeune Netrebko) et a connu tout récemment les honneurs du Bolchoï dans une production de Dmitri Tcherniakov, l’autre opéra de Glinka est curieusement négligé, alors que les beautés en sont grandes. Malgré son titre devenu politiquement incorrect – hommage du compositeur à Nicolas Ier, alors qu’Ivan Soussanine était le titre initialement prévu –, le régime soviétique était même parvenu à sauver cet opéra, au prix d’une réécriture du livret qui éliminait toute référence au tsar…

    Par ailleurs, la prise de son accuse très nettement son âge, mais il n’est pas interdit de trouver un charme indéniable à ce type d’enregistrement. Musicologiquement parlant, cette version n’est sans doute pas irréprochable : elle présente la partition telle que « révisée » par Rimsky-Korsakov et Glazounov, et quelque peu amputée par rapport à ce que le compositeur avait écrit. A titre indicatif, la version Tchakarov dure 210 minutes, contre 155 pour celle-ci, soit près d’une heure de différence : certes, une vingtaine de minutes ont été coupées, dans le finale de l’acte III et dans l’épilogue, mais pour le reste l’écart tient aux différences de tempo, car Markevitch dirige véritablement avec une fougue impressionnante.

    Après son chef, l’autre atout de cette version est évidemment l’interprète du personnage principal. De son timbre d’airain, Boris Christoff avait chanté le rôle en novembre 1954 pour la RAI, aux côtés de Virginia Zeani (CD Andromeda). Au printemps 1959, alors qu’il le chantait à la Scala, avec Scotto, Cossotto et Gianni Raimondi, un critique écrirait : « « Quand Boris Christoff chanta le grand air de Soussanine [au IVe acte], ce n’était plus lui que l’on écoutait, mais le chant même transformé en poésie ». Beaucoup considèrent ce Glinka comme l’un de ses plus beaux enregistrements. Egalement avec Christoff, Mela Bugarinovic participa à l’enregistrement de Boris Godounov, dirigé par André Cluytens, pour EMI en 1962. Et comme elle chantait déjà à l’Opéra de Vienne dans les années 1940 (Brangäne, Herodias, Quickly), autant dire qu’elle ne compose pas le plus juvénile des Vania, mais la voix est somptueuse.

    Teresa Stich-Randall venait de participer à l’enregistrement légendaire du Chevalier à la rose l’année précédente. Pour Sophie, on avait voulu une voix sans vibrato, et la soprano américaine fut longtemps portée aux nues pour la pureté instrumentale de son timbre. Ce côté désincarné, qui dégage parfois autant de chaleur humaine que les ondes Martenot, ne séduit sans doute plus autant, mais la chanteuse offre une prestation techniquement impeccable. Nicolaï Gedda lui donne idéalement la réplique, dardant des aigus magnifiques, avec une vaillance dont il n’était peut-être pas spécialiste, mais qu’il pouvait fort bien assumer en studio. Somme toute, une référence, pour le prince Markevitch et le tsar Christoff, mais l’entourage n’est pas mal non plus ! »

     

  • Cathédrale orthodoxe russe de la Trinité à Paris

    J’avais suivi avec émotion par internet la consécration de la nouvelle cathédrale par le Patriarche de Moscou Kirill. J’ai pu le dimanche 5 février, dimanche du publicain et du pharisien (parabole  qui met l’accent sur le conflit humain du croyant entre paraître et être), assister à la liturgie célébrée par l’exarque du Patriarcat de Moscou en France, Mgr Nestor. La toute nouvelle église n’est pas encore achevée quant aux peintures murales qui devront recouvrir tous les murs de bas au sommet. Le style de l’iconographie actuelle est visiblement inspiré des peintures  murales de Maître Denis (Dionissi) et de ses fils, à l’aube du XVIème siècle, au Monastère de Théraponte dans la région de Vologda qui se distinguent par leur suavité, la délicatesse des couleurs et parfois un certain maniérisme.

    Le choeur de la nouvelle cathédrale est magistral et donne une magnifique idée de la richesse et de la force de la musique orthodoxe. L’évêque Nestor a fait à la fin de la liturgie un court sermon, en russe et un français impeccable,  sur les martyrs de la foi en Russie soviétique, martyrs dont le nombre dépasse tout ce qu’a connu l’histoire du christianisme, victimes de l’athéisme marxiste-léniniste et stalinien.  .

    L’architecture extérieure, oeuvre de Wilmotte, parfois décriée par les esprits chagrins, est, selon moi, une parfaite réussite, qui inscrit sans heurt la monumentalité architecturale vladimiro-moscovite et le paysage urbain parisien.

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  • Fanny Ardant sur la pensée unique

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    Remontée, Fanny Ardant. Mercredi, elle était l’invitée de l’émission 28 minutes sur la chaîne Arte. A la question « Avez-vous l’impression qu’on confond la culture russe et la Russie politique ? », l’actrice de 67 ans n’a pas mâché ses mots.

    « Je pense que l’Occident est un donneur de leçons qui se croit toujours autorisé à donner des bons ou des mauvais points, alors qu’il a des années de colonialisme et de méfaits.

    Les journaux, les journalistes ont toujours besoin de diaboliser quelqu’un. C’est beaucoup moins simple que ca; personne ne pense à diaboliser l’Amérique. Vous avez toujours des espèces de boucs émissaires. Alors que la Russie, vous ne voyez pas le pour et le contre, vous êtes tellement des laquais de l’Amérique ».

    Le journaliste Thomas Legrand intervient alors faisant remarquer qu’il y a un impérialisme américain et un impérialisme russe et que les deux doivent être dénoncés. Mais Fanny Ardant a poursuivi son argument.

    « Je ne discuterais pas avec vous sur Poutine, car je ne connais pas les tenants et les aboutissants. Je sais simplement que quand on ouvre un bulletin d’informations, il y a la pensée unique sur les mêmes hommes et les mêmes choses. » Avant de faire référence… à l’Allemagne nazie. « Et quand vous êtes à court d’arguments, [les journalistes disent] vous êtes pour Hitler. Il y a un amalgame, On force la pensée unique et vous ne me ferez pas rentrer là-dedans ».

    Lu sur 28 minutes
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  • Le contexte politico-économique de la fièvre collectionneuse moscovite à la fin du XIXe et au début du XXe siècle

    Jean-Claude Marcadé

     

    Le contexte politico-économique de la fièvre collectionneuse moscovite à la fin du XIXe et au début du XXe siècle

    Au début du XXe siècle, la vieille capitale de l’Empire Russe, Moscou bouillonne d’une intense vie intellectuelle et artistique. La classe des marchands, le koupiétchestvo, avait massivement remplacé la noblesse et l’aristocratie dans le mécénat culturel. La collection de peinture russe de Paviel Trétiakov est à l’origine de la célèbre Galerie portant son nom; il avait comme concurrent l’outsider Ivan Tsvietkov qui avait aussi une maison musée où l’on pouvait voir les oeuvres des peintres russes du XIXe s. Le peintre Ilia Ostrooukhov avait réuni un ensemble exceptionnel d’icônes dont l’art commençait seulement à être étudié comme de la peinture à part entière.[1] Il y avait enfin les célèbres collections de peinture française d’Ivan Morozov et de Sergueï Chtchoukine. Ces quelques noms ne rendent pas compte de l’incroyable activité de nombreux autres membres du koupietchestvo.[2] En trois générations, cette classe devint économiquement dominante et se substitua peu à peu à la noblesse séculaire qui vivait principalement à Saint-Pétersbourg, s’était appauvrie et manquait de sens pratique. Anton Tchekhov a retracé de façon emblématique ce phénomène dans La Cerisaie.

    Les marchands jouèrent donc un rôle primordial dans l’explosion du capitalisme dans l’Empire Russe. La civilisation industrielle y connut, dès les années 1840, un essor fulgurant. La machinisation des entreprises privées entraîne l’amélioration de la production. Le réseau de chemins de fer s’agrandit à partir de 1857 et relie Moscou à la Mer Noire, à la Baltique, à l’Asie Centrale, à la Sibérie. (Notons que Malévitch travaille de 1896 à 1907 à Koursk comme dessinateur technique pour la ligne ferroviaire Koursk-Kharkiv-Azov). L’abolition du servage en 1861 voit une main d’oeuvre affluer vers la vieille capitale. L’économiste Piotr Liachtchenko pouvait écrire : « Toute la politique de l’État en matière d’économie nationale, d’impôts, de budget, de finance, de crédit, protégeant le développement de l’industrie capitaliste -toute la politique extérieure en matière de commerce et de douane – la politique extérieure en matière de chemins de fer et de tarifs, toute la politique internationale, toutes les relations avec le capital international – avaient pour but la défense des intérêts de la bourgeoisie et le développement de l’industrie capitaliste dans le pays »

    Cette effervescence économique coïncidait avec les règnes du « tsar libérateur » assassiné Alexandre II (1855-1881), de son fils l’autocrate conservateur Alexandre III (1881-1894) et du fils de ce dernier Nicolas II (1894-1917) qui suscita, au début de son règne, beaucoup d’espoirs. C’est sous Nicolas II que triomphèrent en Russie le Symbolisme en littérature et dans les arts et tous les courants avant-gardistes (néo-primitivisme, cézannisme, cubofuturiste, abstraction en peinture et en sculpture); c’est aussi sous son règne qu’eurent lieu les deux révolutions de 1905 et de 1917. La création d’une assemblée consultative élue, la Douma, en 1906, mit fin à l’autocratie, créa les conditions d’un renouvellement politique, intellectuel, artistique. Les libertés d’opinion, de réunion, de presse, d’organisation syndicale permirent à une opposition divisée de se mettre en place. En 1912, le bolchevik Lénine fonda à Saint-Pétersbourg le quotidien Pravda où Staline commença à écrire en 1913.

    Des hommes d’État remarquables comme le comte Witte et Stolypine mirent la Russie sur les rails de la modernité. La catastrophe de la guerre mondiale de 1914 arrêta pour longtemps les progrès constants que l’on observe dans l’évolution socio-économique de l’Empire Russe. En 1913, celui-ci fournit 40% des exportations mondiales de blé. Il accroît sa production de houille, de fonte, de lin, de coton. En 1917, il y avait près de 100.000km de voies ferrées. La réserve d’or était la plus forte du monde. La condition sociale s’améliorait même si elle était loin d’être satisfaisante. La consommation de papier, les expéditions postales et les subventions aux écoles qui augmentaient de façon considérable, montraient une « diffusion rapide des besoins intellectuels dans le peuple » (Pierre Pascal).

    En même temps que cette effervescence politique, sociale économique, on assiste à l’épanouissement du mouvement intellectuel, scientifique, artistique qui avait commencé à la fin du XIXe s. Le chimiste Mendéléïev, le biologiste Metchnikov, le physiologue Pavlov font la gloire de la science russe. En littérature, le mouvement symboliste, né en 1893, connaît une pléiade d’écrivains, de théoriciens et de penseurs : D. Mérejkovski, V. Rozanov, Viatcheslav Ivanov, Alexandre Blok, A. Biély, V. Brioussov, Zinaïda Hippius. C’est l’époque des « chercheurs de Dieu » et des « constructeurs de Dieu », des « Sociétés de philosophie religieuse » à Saint-Pétersbourg, Moscou et Kiev de la fin 1906 au milieu de 1917 (Berdiaev, Chestov, S. Boulgakov, S. Frank, le père Paviel Florenski, etc..).

    On assista à une véritable Renaissance en Russie. Des revues artistiques, littéraires, philosophiques de premier plan voient le jour : Le Monde de l’art de Diaghilev, La Balance de V. Brioussov, La Toison d’or de Riabouchinski, Apollon de S. Makovski. On y discute du néo-kantisme, de Schopenhauer, de Nietzsche, de Bergson et des nouvelles données esthétiques depuis l’impressionnisme.

    Plus de vingt familles de marchands-mécènes ont été les moteurs non seulement des réussites russes dans le domaine industriel et commercial, mais également de l’incroyable floraison de la vie culturelle et artistique à la charnière des XIXe et XXe siècles. « Les connaisseurs des affaires commerciales appelaient Chtchoukine ‘le ministre du commerce’ »(Igor Grabar). Le peintre et brillant mémorialiste Kouzma Pétrov-Vodkine pouvait poser la question suivante :  » On ne saurait expliquer pourquoi, tout soudain, des personnes, vêtues encore hier de caftans, se sont mis à reléguer massivement dans les greniers leurs vieux avec leurs oratoires, sont tombés amoureux à l’extrême des beaux-arts et ont commencé à accrocher en masse les nouvelles icônes de Monet, de Cézanne et de Gauguin dans toutes les salles inhabitées de leurs hôtels particuliers en crachant avec dégoût sur tout ce qui était proche de leurs intérêts.[…]

    Chtchoukine dépassa dans l’ultramoderne ses concurrents quand il accrocha dans son hôtel particulier les derniers produits de la cuisine picturale française.

    – Et qu’est-ce qu’il a machiné là, Sergueï Ivanytch?- demandaient perplexes ses amis dans les arrière-boutiques et les magasins de farine, – il a la bosse du commerce, il ne commencera rien à partir de rien, et il en remontrera aux Riabouchinski[3] et autres Morozov! »

    Valentine Marcadé, non sans raison, a comparé, mutatis mutandis, ce rôle du koupietchestvo moscovite à celui des marchands hollandais du XVIIe siècle.

    [1] Voir Pavel Muratov, La peinture d’icône de l’ancienne Russie dans la collection de I.S. Ostrooukhov, Moscou, 1914 (en russe). La « superb collection formerly belonging to Ostroukov » a été vue en 1928 par Alfred H. Barr (cf. Alfred H. Barr, « Russian Diary 1927-28 », October, Winter 1978, N° 7, p. 29)

    [2] Sur ce sujet, il faut lire toute la Première Partie du livre de Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 17-75. Plusieurs informations de mon article viennent de ce livre.

    [3] Les Riabouchinski sont une famille de collectionneurs, d’éditeurs, de mécènes, dont le plus célèbre est Nikolaï Riabouchinski (1877-1951), peintre, éditeur de la revue symboliste Zolotoïé rouno [La Toison d’or], organisateur de l’exposition symboliste « La rose bleue » et des expositions de La Toison d’or (1907-1909). Voir Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1862-1914, op.cit., p. 162-172,