Catégorie : De la Russie

  • « GEORGES YAKOULOV » par JEAN-CLAUDE et VALENTINE MARCADÉ

     

    JEAN-CLAUDE et VALENTINE MARCADÉ

    DES LUMIÈRES DU SOLEIL

    AUX LUMIÈRES DU THÉÂTRE : GEORGES YAKOULOV*

    À M. Raphaël Khérumian, Initiateur de la Société des Amis de Georges Yakoulov.

    Bien que Yakoulov ne soit jamais allé jusqu’aux limites extrêmes de l’abstraction, ses recherches dans le domaine de la forme et de la philosophie de l’art le placent cependant parmi les créateurs les plus inventifs de l’art russe d’avant-garde. Sa vie tumultueuse est inséparable de sa création. Un de ses articles est signé « Le Condottiere » et en effet il fut un personnage de la Renaissance pour qui ont compté les aventures amoureuses, les libations, la vie dangereuse, la bohème. Même son art chaotique garde le souci de la forme incarnée, de la chair des choses. Ce passionné fut sensible à tout ce qu’il y avait d’essentiel et d’original dans les recherches esthétiques de son époque. S’il n’a pas été un meneur de jeu entre 1907 et 1914 en Russie, s’il a laissé ce soin aux infatigables David Bourliouk et Michel Larionov, c’est qu’il n’était pas tenté par ce rôle, car sa devise était :

    « Être soi-même et être à part », « être toujours seul et unique »[1].

    Il n’en reste pas moins vrai que Yakoulov a participé par ses œuvres picturales et théoriques au bouillonnement général des arts en Russie au début du xxe siècle et après la révolution de 1917 son nom est devenu un symbole de l’art « de gauche », cible des conservateurs.

    * La transcription des noms d’artistes russes connus sous une orthographe précise en Occident reproduit textuellement cette dernière (par exemple, Kandisky, Chagall). La transcription internationale est réservée aux autres cas et aux notes.

     

     

    1. Des soleils diurnes de l’Orient AUX SOLEILS NOCTURNES DES VILLES

    Georges Bogdanovitch Yakoulov est né en 1884 à Tiflis dans une ancienne famille arménienne de culture russe. Cette appartenance à deux cultures marquera toute la pensée du peintre qui durant toute sa vie sera en quête d’un art où la vision du monde orientale s’unit aux réalisations techniques de l’Occident. Il parle lui-même de son «atavisme asiatique », « auquel était étranger le réalisme européen, mais duquel était proche le symbolisme qui a ouvert […] un large horizon au fantastique décoratif »[2]. Dès sa plus jeune enfance il se livra à la peinture, tout en refusant de se plier aux règles des écoles. Cela lui valut d’être par deux fois exclu d’établissements scolaires : de l’Institut Lazarev à Moscou et de l’École de Peinture, Sculpture et Architecture où il était entré en 1900 et pour laquelle il ne présenta pas les travaux de contrôle obligatoires :

    « Passionné par l’improvisation, je rejetais tout enseignement et l’influence de l’expérience d’autrui. »[3]

    Son service militaire passé au Caucase et sa participation à la guerre russo-japonaise (1903-1905) le firent entrer en contact avec la nature orientale et extrême-orientale et avec une culture particulièrement riche et antique. La nature caucasienne et mandchoue laissera une trace indélébile sur ses conceptions esthétiques, car il comprend alors que « c’est précisément le caractère de la lumière qui est la base du style recherché »[4]. Il étudie l’art graphique chinois et les particularités des paysages de la Chine et aboutit à la conclusion que la couleur de la lumière solaire détermine dans chaque pays la spécificité de sa civilisation et de sa culture. C’est à son retour d’Extrême-Orient en 1905 que Yakoulov crée sa théorie de l’origine des styles dont il fit un exposé en 1906-07 à la Société de libre Esthétique de Moscou, qu’il lut en 1913 à Robert Delaunay lors de son séjour à Louveciennes, puis en 1914 au cabaret artistique Le Chien errant (Brodjašcaja sobaka) à Saint-Pétersbourg. D’après ses propres indications[5], son article « Le soleil bleu », paru en 1914 dans l’almanach Al’cion, est un fragment de cette « théorie des soleils ». Yakoulov y établit « l’interdépendance de la couleur, de la forme, de la matière, de la ligne, de la pensée, du son, de la structure de la nature et de l’art, du goût, de la capacité de voir »[6]. Dans sa vision le Soleil tient la première place. C’est de l’action réciproque du soleil, de la lune et de l’air que se forme le prisme lumineux. Les rayons du soleil, l’air, le ciel, l’eau, la nature et l’homme, les animaux et les plantes, tous sont unis par un seul mouvement, par le prisme de la lumière :

    «L’essence est dans le rythme de ce prisme, dans les oscillations entre la saturation et la transparence, sans le passage dans le prisme d’une autre couleur. »[7]

    Le Soleil gouverne la nature tout entière. Il y a des lois échappant à l’homme, mais auxquelles l’homme ne peut échapper, qui règlent les paysages, les formes des êtres vivants et leurs créations :

    « La conscience manifestée dans l’art d’un homme de tel ou tel tempérament, de telle ou telle race est due à la force fatale qui a donné l’énergie de connaître et qui a enfermé cette connaissance ; cette force c’est le Soleil. »[8]

    La nature donne donc au peintre ses couleurs (la gamme du spectre solaire, la coloration des plantes et des animaux), à l’architecte et au sculpteur ses formes (le contour des montagnes, les animaux et les plantes), mais Yakoulov ne considère pas cela à la manière des réalistes qui cherchent à copier la nature. Pour lui c’est la nature elle-même, dirigée par le Soleil, qui à l’intérieur de l’homme le détermine, le pousse à créer telles formes plutôt que telles autres. Pour faire comprendre sa pensée le peintre a recours à des aphorismes pleins d’humour :

    « Est-ce que les pyramides égyptiennes ne seraient pas absurdes en Chine et les pagodes chinoises auraient-elles un sens à Florence ? »

    ou bien :

    « Le Chinois par la construction rythmique de son corps est proche de son cheval, comme l’Assyrien du sien et l’homme-arabe du cheval-arabe. »[9]

    II y a donc plus de ressemblance entre un animal et un homme d’une même civilisation qu’entre deux hommes ou deux animaux de civilisations différentes. C’est dire que la lumière du soleil a créé des types de formes variables selon la façon dont elle éclaire telle ou telle partie de la terre :

    « Si le soleil de Moscou est blanc, le soleil de la Géorgie rose, le soleil de l’Extrême-Orient bleu et celui de l’Inde jaune, c’est que de toute évidence le soleil est cette force qui meut les planètes autour de lui, communiquant à chacune d’elles son propre rythme (le caractère du mouvement), sa propre cadence (la vitesse de ce mouvement) et une voie commune sur son orbite (celle d’un seul thème fondamental dans la multiplicité des formes matérielles et spirituelles). »[10]

    Le peintre n’est donc pas un démiurge tout-puissant et libre qui crée une autre réalité, comme c’est le cas pour Kandinsky ou pour Malévitch. Il est limité dans son action, il est Hé par la Nécessité de la natura naturans, il ne peut créer qu’en obéissant inconsciemment aux énergies solaires. Cependant chaque culture fait naître des créateurs qui captent de façon originale et toujours différente ces données immédiates du monde visible, car « en dehors de sa propre manière de ressentir il n’a jamais existé et ne saurait exister de peintre »[11].

    C’est que « l’homme porte en lui une Chimère son tempérament »[12]. Ce tempérament a des pulsations diverses et est soumis aussi à un certain déterminisme qui est celui de son milieu et de son époque. L’esthétique de chaque culture est fondée, d’après Yakoulov, sur la loi de l’inertie puisqu’il ne lui appartient pas de modifier ce qui est dicté par la nature. Selon cette loi le peintre doit accommoder sa vision innée des choses, comme le font des myopes ou des presbytes qui doivent pour mieux voir rapprocher ou éloigner les objets. « La loi de l’inertie c’est le goût », ajoute Yakoulov[13]. On le voit, le peintre aborde le problème de la création d’un point de vue philosophique et cosmogonique. Il veut ainsi déterminer le rôle de l’art moderne :

    « Briser les cercles des cultures et faire d’elles un nouveau cercle, comme l’a fait la Renaissance, voilà la tâche de notre époque ; ainsi sera relié le lien rompu des temps, en créant en opposition à la Renaissance européenne une Renaissance orientale. »[14]

    C’est donc le problème des lumières solaires qui est pour Yakoulov le point de départ de toutes les recherches esthétiques. Ses observations des vibrations lumineuses en Mandchourie entre 1903 et 1905, son étude des théories des différents peuples et en particulier de l’art graphique chinois l’amènent à son premier chef-d’œuvre, Les courses (Skački) (1905)[15], qui attira sur lui l’attention. Dans cette aquarelle le peintre voulut rendre le mouvement frénétique de la foule d’un champ de courses moscovite en utilisant l’impression que lui avait faite le typhon qui souffle pendant des mois en Mandchourie dans un rythme tourbillonnant.

    « Réunissant cette impression avec l’impression de clarté de vitre donnée par le terrain vert des courses, par l’allure des chevaux, je construisis une composition des courses d’un mouvement (baroque) tourbillonnant, d’un graphisme linéaire chinois, avec la transparence d’aquarelle, propre au spectre humide de la Chine. »[16]

    Cette œuvre est remarquable pour l’époque, non pas tant par son style « asiatique » pour lequel l’Europe s’engouait alors, ni par le raffinement de son dessin qui trahit une influence française, mais par la composition en spirale où les moments successifs d’une scène de courses sont fixés en un seul mouvement, annonçant les recherches postérieures des futuristes et des simultanéistes.

    Yakoulov continue à approfondir son style en étudiant au Caucase les rythmes de la mer, le mouvement du disque solaire, des oiseaux et des animaux, les variations de leur couleur et en s’imprégnant de l’histoire des mythologies orientales. Le résultat de cette quête sera une série de tableaux coloristes, linéaires, à thème urbain[17], présentés à la première exposition de l’avant-garde russe à Moscou en 1907, Στέφανος[18] où s’affirmèrent pour la première fois David Bourliouk, Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova et Léopold Survage (connu alors comme Stürzwage). Toute cette période jusqu’en 1907 a été appelée par le peintre lui-même « décorative et symboliste, orientale et asiatique »[19]. Il faut noter que l’orientalisme de Yakoulov est différent de celui des peintres occidentaux. Il exprime une nécessité organique et non pas un besoin d’ornementation.

    Mais le peintre ne se contente pas du succès acquis par sa peinture orientale. Il cherche plus loin et l’étape suivante de son œuvre marque un tournant décisif. Sans renier les principes du dessin linéaire, du coloris auxquels il était attaché jusqu’ici, il se met à «européaniser » son style en introduisant l’espace tridimensionnel de la peinture italienne et des sujets héroïques inspirés de la poésie classique russe. Ce sont les tableaux-vitraux Il était un pauvre chevalier (Žil na světe rycar’ bednyj…), d’après la ballade de Pouchkine et Mon âme est sombre, d’après une poésie de Lermontov. Dans la première œuvre (col. Mme Larionov) on remarque certains tics du «style moderne» européen qui gâtent la somptuosité des couleurs et le beau mouvement du cheval central. Pour donner une base solide à sa nouvelle orientation Yakoulov se rend en Italie en 1910 (Rome, Florence, Venise, Sienne, Padoue).

    « En étudiant les musées et les villes je vérifiais mon sentiment de la lumière et du style qui s’était formé en Orient. »[20]

    À son retour à Moscou il montre alors une série de toiles à l’exposition du « Monde de l’Art » renouvelé[21]. Elles sont marquées par un caractère monumental, quelque peu apprêté, dans un style héroïque et visionnaire. Le combat (Boj) (1912) est historiquement, sinon esthétiquement, une toile importante pour comprendre les nouvelles tendances du peintre ; la même spirale tourbillonnante qui rythmait Les courses de 1905 sillonne ici le tableau, mais avec l’acquisition du volume, de la perspective et de l’espace à trois dimensions.

    Ces nouveaux travaux de Yakoulov rencontrent la désapprobation générale. En cette année 1912 il est bien considéré comme un peintre « de gauche » (lisez : « d’avant-garde »), mais il ne fait partie d’aucun groupement idéologique, ni de La Rose bleue/Golubaja roza (aux tendances symbolistes), ni du Monde de l’Art/Mir iskusstva (tourné vers le passé), ni du Valet de Саrrеаu/Bubnovyj valet (résolument cézannien), ni de l’Union de la Jeunesse /Sojuz molodëži (cubo-futuriste), ni du groupe futuriste, néo-primitiviste et rayonniste de Larionov et de Gontcharova. Ses conceptions esthétiques ne répondaient nullement aux aspirations de ces associations. Pour Yakoulov, nous l’avons vu, le monde est une totalité qui n’a ni présent, ni passé, ni avenir. Il est tout simplement de toute éternité. Les tentatives des naturalistes de reproduire la réalité du moment, aussi bien que celles des « passéistes » du « Monde de l’Art », ou que celles des futuristes et des annonciateurs d’ères nouvelles lui paraissaient vaines, car le vrai artiste doit retrouver, guidé par son tempérament et par son goût, les formes primordiales qui sont les mêmes depuis la Création. Yakoulov reste étranger à l’esprit de chapelle qui régnait au sein de chacun des nombreux mouvements d’avant-garde. 11 reproche aux futuristes leur individualisme de style européen qui leur fait complètement oublier « la sensation de la terre, la sensation du mode de vie existant »[22] et leur oppose l’art primitiviste d’un Niko Pirosmanašvili qui a su garder toute la saveur et la truculence de l’existence à travers une forme personnelle. Malgré son admiration constante pour Picasso auquel il consacrera un article en 1926 dans la revue Ogonëk (n° 2) il lui rend hommage pour avoir mis en lumière « une nouvelle perspective propre à notre époque », il estime cependant que Picasso n’a pas l’esprit synthétique, qu’ « il a bien deviné l’état visuel de son époque, sa nature physiologique, mais qu’il ignore la nature psychologique du monde contemporain ». D’ailleurs la peinture européenne d’avant-garde et ses tenants russes ont le défaut pour Yakoulov de centrer uniquement leur recherche sur la forme en laissant de côté l’expression d’un thème organiquement lié à elle[23]. Enfin un autre grief formulé par le peintre contre ses contemporains russes, c’est la production en série qui a commencé avec les cézannistes du Valet de Carreau et continué avec les futuristes et les cubo-futuristes[24]. Pour toutes ces raisons Yakoulov dans ces années capitales pour l’art du xxe siècle (1912-13) fait cavalier seul. Il garde cependant une place de premier plan dans l’art russe d’avant-garde, comme en témoigne l’article de David Bourliouk, traduit en allemand par Kandinsky, dans l’almanach du Blaue Reiter (1912), intitulé « Die Wilden Russlands » où sont énumérés tous les mouvements qui en Russie ont porté le coup de grâce au naturalisme. Yakoulov est mentionné à part et à propos du Café chantant Bourliouk note « l’emploi de plusieurs points de vue (ce que l’on connaît depuis longtemps en architecture comme une loi mécanique), la conciliation de la représentation perspectiviste avec la surface de base, c’est-à-dire l’emploi de plusieurs surfaces ». Ce texte, malgré son style confus, nous permet de conclure qu’en 1912 Yakoulov était considéré par ses confrères russes comme un peintre de renom ayant sa propre manière de représenter la réalité. A cette époque s’étaient conciliés les différents éléments de sa vision esthétique : l’étude des lumières solaires, le dessin linéaire chinois, l’espace à trois dimensions, la ligne en spirale qui est la marque générale de toutes ses œuvres.

    C’est donc comme peintre affirmé que Yakoulov se rend à Paris en 1913. Ce n’est pas un hasard si parmi les nombreux peintres de la capitale française il se lie d’amitié précisément avec Robert Delaunay qui « cherchait à résoudre les problèmes du mouvement, de la lumière, de la couleur, de la rythmique et de la cadence […] et qui était l’héritier direct de la tendance coloriste française qui, à commencer par Delacroix, à travers les premiers impressionnistes jusqu’à Signac, avait son origine dans l’école vénitienne de peinture»[25]. Yakoulov passe tout l’été chez les Delaunay à Louveciennes. Il fait part à Delaunay de sa théorie sur l’origine des styles fondée sur les lumières solaires. Les deux artistes se livrèrent à des discussions passionnées et à des expériences sur la décomposition du spectre lumineux, la densité des couleurs juxtaposées, les théories de Chevreul, le simultanéisme, l’art asiatique. Aussi ne doit-on pas s’étonner de ce que ces conversations et ces travaux de l’été 1913 aient porté leurs fruits. La Composition abstraite, offerte par Mme Sonia Delaunay au Musée national d’Art moderne de Paris, est une illustration des préoccupations communes de cette période. M. Michel Hoog dit à son sujet que « la couleur a ici une sorte d’éclat visionnaire d’un dynamisme et d’une intensité jaillissante»[26]. Mais ce travail de laboratoire sur les effets de la lumière ne permit pas à Yakoulov, de son propre aveu, de se consacrer entièrement à la peinture urbaine à laquelle il avait l’intention de se livrer. En effet un autre problème s’était posé à lui, celui de la lumière artificielle des villes, ce soleil nocturne des cités modernes qui impose au peintre des voies nouvelles. Il constate que l’œil de l’homme contemporain a perdu le sentiment de la nature et se trouve « sous une cloche à glaces vers laquelle sont dirigés les rayons des réverbères électriques multicolores ».

    « Et les parois du verre avec ses reflets, ainsi que la lumière trompeuse qui vibre, déforment la forme qu’a donnée à ce qui vit le Soleil et la seule chose dans l’époque contemporaine qui la relie au passé, c’est le rythme (c’est-à-dire la substance du mouvement), mais sa cadence est tout autre. »[27]

    C’est à cette tâche, l’essai de découvrir les lois de cette « nouvelle lumière » urbaine, reflet artificiel de la lumière solaire, que s’attachera désormais Yakoulov. Pendant l’été 1913 le peintre ne put faire que deux toiles dans cette optique : Monte-Carlo (Musée national d’Erevan) et Bar Olympia (Galerie Tret’jakov à Moscou). Sur son chemin de retour à Moscou il s’arrête à Berlin où il prend part aux côtés de Delaunay au premier Salon d’automne organisé par le Sturm. Puis revenu dans la capitale-mère de la Russie il peint une série de tableaux coloristes qui achèvent dans le domaine de la peinture de chevalet ses recherches. L’aquarelle Paysage urbain (ancienne coll. R. Khérumian[28]) nous permet de juger de la maîtrise de l’artiste qui allie la calligraphie chinoise aux variations colorées de l’orphisme. Au dos de cette œuvre Yakoulov a écrit : « Principe du mouvement dans une composition, translucidation des objets » (Princip dviženija v kompozicii, oprozračivanie predmetov), montrant son souci constant de capter le rythme d’une scène et de faire apparaître la luminosité spécifique de ses éléments.

    En collaboration avec le poète Bénédikt Livchits et le compositeur Arthur Lourié, Yakoulov fait paraître un manifeste traduit en italien et en français : L’Occident et nous (My i Západ). Apollinaire le publia dans le Mercure de France du 16 avril 1914, avec une seule phrase ironique de commentaire pour souligner le caractère macaronique de la traduction française. Les propositions de ce manifeste ont été inspirées par le peintre, selon le témoignage qu’en donne P. Livchits dans ses mémoires L’archer à un œil et demi (Polutoraglazyj strelec)[29]. On a affaire ici à une attaque en règle contre l’Occident qui est attiré par l’Orient, mais est incapable organiquement de le comprendre. D’après ce texte « tout l’art de l’Europe est territorial », c’est-à-dire limité dans l’espace géographique, alors que l’art doit être fondé sur des éléments cosmiques.

    « L’art de l’Occident est l’incarnation de la conception du monde géométrique, conception se dirigeant de l’objet au sujet ; l’art de l’Orient est l’incarnation de la conception du monde algébrique, conception se dirigeant du sujet à l’objet. »

    Tout cela n’est pas très clair et l’abus du vocabulaire philosophique n’aide guère à éclairer notre lanterne. On comprend bien que pour Yakoulov l’art de l’Occident fait le chemin inverse du véritable art oriental, en partant du particulier pour arriver au général, alors que l’Orient part du général pour atteindre le particulier. Nous pouvons confirmer cette interprétation par un autre texte du peintre :

    « Je suis allé de l’Orient à l’Occident, alors que les Européens sont allés de l’Occident vers l’Orient. Je suis parti du tapis-ornement pour arriver à l’expression figurative d’un thème, alors que les Européens sont partis d’une forme illustrative pour arriver à une ornementation non-figurative. »[30]

    II est significatif pour Yakoulov qu’il ait signé ce manifeste avec un compositeur et un poète et non pas avec des peintres comme Larionov et Gontcharova dont les positions anti-occidentalistes sont bien connues. Il faut replacer L’Occident et nous dans le contexte historique de l’année 1914 quand la visite de Marinetti en Russie mit sens dessus dessous la vie artistique des deux capitales. C’est l’époque des «réponses à Marinetti », des proclamations provocantes et des manifestations où la majorité des artistes russes rejetaient tout lien de parenté avec le futurisme italien. La guerre de 1914 interrompit l’activité de Yakoulov, car il fut appelé sur le front et blessé. Pendant la période qui précède les révolutions de 1917 il se trouve en convalescence à Taškent. On peut dire qu’à ce moment-là il est arrivé au terme de ses recherches dont lui-même donnait cette définition :

    « Dans l’ensemble mes travaux se sont édifiés sur les analyses des méthodes d’art chinois et des méthodes des Maîtres du Moyen Âge italien, pour aboutir à une nouvelle méthode asio-européenne et pour exprimer le monde contemporain avec sa nouvelle culture urbaine. »[31]

     

    1. De l’architecture théâtrale AUX SYMPHONIES COLORÉES DU THÉÂTRE

     

    La peinture de chevalet tiendra après 1914 de moins en moins de place dans l’œuvre de Yakoulov. Il va se tourner vers d’autres problèmes que la vie elle-même impose. Dans les années 1917-20 l’avant-garde russe proclame à qui veut bien l’entendre que l’ère de la peinture de chevalet est finie (cf. Malévitch). Yakoulov explique sociologiquement le caractère périmé de celle-ci dans les dix premières années de la révolution :

    « La peinture de chevalet c’est l’art dans son application pratique au ‘foyer familial ‘, au bien-être ‘, pour l’embellissement des intérieurs.

    Un art pour la vie personnelle de l’homme […]


    L’époque de la révolution qui a déclassé pour une grande part Гintelligentsia ‘ et la ‘ bourgeoisie ‘ qui ne savaient qu’organiser le ‘ bien-être ‘ de leurs ‘ appartements’ a déclassé de façon très nette la forme de la peinture de chevalet en reportant le centre des tâches de l’art sur le front décoratif (ornement des places, théâtre, club, livres, affiches). »[32]

    On ne doit donc pas s’étonner de voir Yakoulov entre 1917 et 1918 se lancer dans une activité artistique et sociale répondant aux besoins du moment. Tout d’abord il se voit confier en 1917, à la suite d’un concours, la transformation et la décoration du Pittoresque, café de style 1900 sur le Kuzneckij Most à Moscou. Il était bien placé pour mener à bien ce travail, car déjà de 1907 à 1910, il avait été amené à décorer des salles de fête à Moscou. En particulier son arrangement d’une taverne caucasienne (duhan) à la Soirée des Écrivains russes en 1907 lui permit d’appliquer pour la première fois « la méthode des décors architecturaux au lieu des décors panoramiques, picturaux »[33]. C’est à ces travaux que pensaient Larionov et Gontcharova quand ils citaient Yakoulov parmi ceux qui entre 1906 et 1909 en Russie «avaient posé les nouveaux problèmes du décor théâtral qui aboutirent en 1913-14 à une nouvelle conception, plus tard baptisée constructivisme théâtral ‘ »[34]. Il s’agissait pour le café Pitorresque de résoudre un problème complexe.

     

    La bâtisse offerte à l’ingéniosité du peintre était recouverte d’une verrière posée sur une armature métallique. Yakoulov réussit à faire entrer ces éléments, en soi hideux, dans la composition d’ensemble qu’il conçut encore une fois selon le modèle des décors chinois. Les carrés de verre et leur carcasse métallique furent tranfigurés par des formes abstraites avec des éléments suspendus qui tournaient. De la sorte il réussit le tour de force, avec des moyens très réduits, de faire ressortir les valeurs esthétiques d’un cadre peu favorable en apparence, par la géométrie nette et précise des fenêtres et le jeu des plans. Le thème général qui a guidé l’artiste était celui de la ville. On ne peut plus juger du chatoiement des verrières car il ne reste plus rien du café Pittoresque et à son emplacement s’élèvent aujourd’hui les murs de béton sans âme de l’Union des Peintres soviétiques. Nous avons cependant les témoignages des contemporains et surtout des esquisses dont celle de la collection R. Khérumian ou encore celle appartenant à Mme Lili Brik à Moscou qui a figuré à l’exposition « L’art d’agitation des masses des premières années de la révolution » à la Galerie Tret’jakov en 1967. Pour l’exécution de son projet Yakoulov fit appel à des peintres et des sculpteurs. Les mobiles métalliques furent réalisés par Gološčapov, « le seul qui sût représenter un thème pictural dans des formes architecturales »[35]. Pour peindre les verrières selon ses esquisses il fut aidé par Osmerkin[36]. Le lustre était en fer-blanc et représentait une immense grappe de cônes superposés; c’est le sculpteur Bromirskij qui l’exécuta. Le peintre Rybnikov fit le panneau se trouvant au-dessus de l’estrade ; celle-ci avait la forme d’un tambour avec sur ses côtés deux panneaux représentant des nègres en frac. Dans tout cet ensemble qu’un critique a appelé « la gare du monde contemporain » sont résumés tous les postulats du constructivisme (plans superposés, éléments mobiles, agencement ingénieux de formes géométriques) et ceux des conceptions scénographiques de Yakoulov. Le café Pittoresque ouvrit ses portes le 30 janvier (12 février selon le calendrier grégorien) 1918 et devint rapidement le lieu préféré du milieu artiste. Les futuristes, avec Majakovskij en tête, en furent les principaux habitués. C’est là que Yakoulov rencontra le poète Esenin qui devint par la suite son ami intime. Le Pittoresque prit un nom plus révolutionnaire et s’appela Le Coq rouge (Krasnyj petuh). Des pièces de théâtre y furent montées (L’inconnue /Neznakomka de Blok et, avec les décors de Yakoulov. Le perroquet vert de Schnitzler en octobre 1918 pour célébrer le premier anniversaire de la révolution d’Octobre) ; Yakoulov y organisa aussi sa première grande exposition personnelle en 1921. Après le Pittoresque il entreprit en 1919 l’arrangement d’un autre café L’Étable de Pégase (Stojlo Pegasa), l’ancien cabaret des célèbres clowns Bim-Bom sur la

    rue Tverskaja, qui fut au début des années 1920 le poste de commandement des imaginistes et le lieu de rédaction de leur revue (4 numéros) L’hôtel de ceux qui voyagent dans le Beau (Gostinica putešestvujuščih v prekrasnom) . A cette époque Yakoulov avait à choisir entre deux mouvements artistiques qui croisaient leurs lances de façon retentissante : le futurisme dominé par Majakovskij et l’imaginisme naissant dominé par Esenin. On connaît les préventions du peintre pour le futurisme, même russe. Son amitié avec Esenin, sa vision propre du monde ont déterminé son choix et il signa le manifeste de l’imaginisme en 1919. Celui-ci groupait des poètes (Serge Esenin, Vadim Šeršenevič, Anatole Marienhof et Alexandre Kusikov) et des peintres (Georges Yakoulov et Boris Erdman) : ils refusaient le langage sans âme des chantres de la civilisation industrielle et mécanique ; pour les imaginistes il fallait créer « l’image », c’est-à-dire sauvegarder le contenu émotionnel et affectif de la perception artistique. C’est ce que Yakoulov affirme en parlant de la nécessité pour le vrai peintre d’incarner dans des images les thèmes de la vie contemporaine. Il reproche aux futuristes d’avoir une conception purement extérieure, impersonnelle et puérile du mouvement:

    « La tentative des futuristes de doter un chien qui court de quarante pattes est naïve et ne fait pas pour autant avancer le chien, mais en ne donnant pas l’image d’un chien qui court, elle témoigne de son incompréhension de la loi fondamentale de l’art pictural, la loi de l’Immobilité. »[37]

    Yakoulov se contredirait-il, lui pour qui la spirale est l’expression maxi male de la tension linéaire, pour qui le dynamisme est un élément essentiel de la création ? Non, car il ne faut pas perdre de vue sa philosophie propre selon laquelle « la nature est constante et uniforme et les thèmes et la philosophie de l’art sont uniques dans leurs formes tant que l’homme a deux yeux et non pas trois, tant que la composition de l’œil, sa structure ne changent pas »[38]. Ce n’est donc pas par une démultiplication des formes en mouvement que, selon Yakoulov, on peut rendre le mouvement (comme chez les futuristes italiens ou dans Le rémouleur/Točil’ščik de Malévitch), mais en traduisant l’idée du mouvement, son image, sa tension interne :

    « II n’y a pas et il ne peut y avoir de mouvement se suffisant à soi-même en dehors des émotions qu’il provoque. »[39]

    Les deux Sulky de la collection R. Khérumian (dont l’un a été montré à la remarquable petite exposition de la Galerie Chauvelin à Paris au printemps 1969 : « Quelques aspects de l’avant-garde russe ») et Le combat d’un tigre avec un cheval de la Galerie Tret’jakov indiquent bien la spécificité du dynamisme yakoulovien. Ces œuvres peintes sur contre-plaqué utilisent une gamme de couleurs très sobre, en dégradé, à la manière des estampes chinoises. Le rythme de la scène est rendu, non par une décomposition du mouvement, mais par une déformation, parfois une brisure des lignes et une disposition ingénieuse des taches de couleur. Au futurisme Yakoulov oppose l’imaginisme qui doit arriver à créer une image universelle de la vie contemporaine, ce qui n’a été fait par aucun des mouvements d’avant-garde :

    « Ainsi Picasso qui a créé une pensée théorique capitale (le cubisme) n’a pas pu donner l’image de la femme idéale qui déterminât son époque, comme la Vénus [de Milo] la Grèce, la Madone le Moyen Age, Mona Lisa la Renaissance florentine, enfin les Parisiennes de Renoir le milieu du XIXe siècle. »[40]

    Visiblement Yakoulov ne pouvait accepter l’idée qu’au xxe siècle une telle image fût impensable. Lui-même d’ailleurs n’a jamais pu réaliser cette tâche, et pour cause. Car le peintre du xxe siècle, surtout le peintre russe pris dans le tourbillon des premières années de la révolution, était appelé à participer à la construction d’une nouvelle civilisation.

    En 1918-20 le peintre travaille au projet de l’immense Stade rouge qui devait être construit à l’emplacement de l’actuel Stade Lénine à Moscou. D’après les esquisses on peut juger des dimensions grandioses de ce temple du sport qui a la munificence de Piranese. Son œuvre majeure dans le domaine de l’architecture est sans aucun doute le Monument aux 26 Commissaires de Bakou (Pamjatnik 26-i komissaram) (fusillés par les Anglais) en 1923 ; celui-ci devait se dresser au centre de la capitale de ГAzerbaïdjan. Ce projet fut plébiscité à Bakou même et à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels de Paris en 1925 reçut le premier prix hors concours. Le Monument aux 26 Commissaires de Bakou est comme la réponse de Yakoulov à la fameuse Tour de la IIIe Internationale (Bašnja Ill-emu Internacionalu) de Tatlin. Bien qu’il soit l’un des initiateurs du constructivisme, Yakoulov encore une fois n’accepte pas ce mouvement une fois formé à cause de son matérialisme qui l’empêche de traduire l’âme des choses. Si la Tour de Tatlin évoquait bien la spirale si chère à Yakoulov, comportant à l’intérieur un arbre sur lequel se tenaient un cylindre, un cube, un cône, toutes ces figures tournant à des vitesses différentes, le Monument aux 26 Commissaires de Bakou voulait résoudre le problème du mouvement par la tension interne et l’organisation structurale de lignes et de volumes immobiles. Ce devait être une image symbolique de la révolution : 1) par l’absence de symétrie et d’équilibre, car l’équilibre est statique, alors que la révolution est tout dynamisme et envolée ; 2) par la spirale qui est la formule de l’équilibre rompu au nom de l’envolée ; 3) par des gradins qui montrent la continuité et la progression du processus révolutionnaire ; 4) par la verticalité qui montre la hauteur et l’ampleur de l’envolée révolutionnaire[41]. Avec ses formes asymétriques, déroulées avec force, c’est une véritable Ziggourat moderne destinée à la commémoration des héros. Et en effet le Monument aux 26 Commissaires de Bakou a ses sources dans l’art asiatique, en particulier dans l’étonnant minaret hélicoïdal de Samara, la Malwiyya.

     

    De 1918 à sa mort en 1928 l’activité de Yakoulov se portera délibérément vers le théâtre. Tout son tempérament artistique le portait vers ce domaine :

    « Mon attitude envers la vie est la même que mon attitude envers le théâtre. »[42]

    D’autre part dans son désir de participer au tourbillon de la vie sous toutes ses formes il ne pouvait que se tourner vers ce mode d’expression qui joue au début de la révolution un rôle considérable comme moyen éducatif des masses. Le règne des toiles de fond peintes, des arbres en paille, des rochers en carton était terminé. A présent chaque pièce était jouée dans un décor construit, fait d’éléments praticables et créant un milieu architectural nouveau. Certes avant la révolution plusieurs coups de bélier avaient été portés par les meilleurs hommes de théâtre de l’époque à la vieille scène avec toutes ses lois (Meyerhold, Tairov, etc.), mais avec la révolution ce sera une explosion de mises en scène architecturales ; sans aucun doute Yakoulov a été dans ce domaine un initiateur. On a pu parler même dans les années 20 de la « yakoulovisation » des théâtres[43].

    Le premier spectacle pour lequel il fit des décors construits, L’échange de Claudel au Théâtre Kamernyj de Tairov en 1918 à Moscou, marque la première date de ce que l’on appelle le constructivisme théâtral qui dérive droit de la décoration du café Pittoresque. La scène plate cède la place à un espace étendu en hauteur et en profondeur, avec différents plans organisés à l’aide de passerelles, de ponts, d’escaliers, de gradins, de plateaux suspendus. De plus dans L’échange Yakoulov essaie un principe qui aura de l’avenir, celui de compléter les données picturales par l’emploi de ce qu’il appelle « la peinture lumineuse » (svetopis’) par opposition à « la peinture colorée » (cvetopis’). Cette peinture lumineuse c’est l’utilisation de tout un jeu de lumières qui peuvent à tout instant transformer l’édifice scénique dans de multiples variations. C’est cet emploi d’un clavier lumineux qu’il introduira avec bonheur de façon systématique dans sa mise en scène de l’opéra de Wagner Rienzi à l’Opéra Zimin à Moscou en 1923. Un critique a parlé à cette occasion d’une véritable « symphonie de lumière »[44].

    Yakoulov collabora comme décorateur à la mise en scène de plus de vingt-six spectacles, aussi bien à Moscou qu’en province et même à Paris (Le pas d’acier/Stal’noj skok). De plus il travailla à des esquisses de décors et de costumes pour un certain nombre de spectacles qui ne furent pas réalisés (Hamlet, Le roi Lear, Mystère-Bouffe, etc.). On peut dire qu’il a touché à tous les genres dramatiques depuis la tragédie jusqu’à l’opérette, en passant par l’opéra héroïque et le ballet, en marquant toujours ses créations de sa griffe inimitable. Chacune d’elles était une date et provoquait des débats passionnés.

    En 1918-19 Yakoulov est professeur aux Vhutemas (Ateliers Supérieurs d’art et de technique) qui avaient remplacé l’ancienne Académie des Beaux-Arts de Petrograd et l’École de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou où enseignèrent, entre autres, Kandinsky et Malévitch. Il y dirigea un atelier expérimental d’art théâtral décoratif. Il y forma plusieurs élèves avec lesquels il organisa au printemps 1919 une exposition de leur travail collectif. Cette même année il présente au public sa mise en forme décorative de Mesure pour mesure de Shakespeare au Théâtre d’État Pokazatel’nyj à Moscou. Il utilise un seul décor fait d’une construction scénique à plusieurs plans, ce qui permettait le déroulement d’une action continue et, ce qui a toujours été le souci constant du peintre, «l’introduction du temps dans l’espace »[45]. Toute la scène était bâtie de manière concentrique autour d’un plateau central et d’un proscenium d’où partaient des routes menant au Palais du duc, au monastère, aux quartiers pauvres, reliés entre eux par des passerelles. Le spectateur pouvait suivre sans interruption l’action de la pièce dans ses moindres déroulements. Le principe de la mise en scène de Mesure pour mesure est, on le voit, « simultanéiste ». L’action principale se déroulait sur le plateau central, carrefour des routes, vrai forum où s’affrontaient « le sublime et le bas, l’héroïque et le vil»[46]. Le même symbolisme guide le peintre dans les costumes. Il se représente Angelo « comme l’aiguille lourde d’un carillon de tour » et l’habille de la couleur framboise, « couleur des sommets lointains qui languissent au coucher de soleil »[47]. « Isabelle est un croissant de lune qui monte dans le ciel bleu. »[48] Elle est habillée de blanc. Les repaires de Lucio, Perespela, du bourreau et du bouffon ce sont les passerelles tordues, au rythme saccadé. Si Yakoulov s’interdit d’empiéter sur le domaine propre au metteur en scène, celui de la conception générale et philosophique de la pièce, il donne cependant une interprétation toute personnelle des thèmes qui lui sont proposés, comme on peut en juger par sa réflexion sur son travail :

    « La pièce se déroule harmonieusement depuis le matin jusqu’au soir à travers l’agitation absurde de la vie et la lutte de la passion avec la pureté, du couchant languissant avec le croissant argenté de la lune. La passion et la langueur sont exprimées dans les décors par les couleurs framboise et rouge dans le Palais et par des spirales, car la spirale est l’expression graphique de la tension maximale du mouvement de la ligne. »[49]

    Yakoulov continue à collaborer au Théâtre Kamernyj où en 1920 il monte avec Tairov un capriccio d’après E. T. A. Hoffmann, Princesse Brambilla. L’action se passait aussi dans un seul décor coupé par des paravents et des étendards dont le seul jeu transformait la scène au gré des situations. Tout en obéissant aux principes nouveaux, Princesse Brambilla appartenait encore à l’art d’un visionnaire. C’était la féerie du carnaval et des cascades de taches multicolores qui se déroulent en tourbillon, où tout est saturé de couleur et de mouvement. Princesse Brambilla eut un succès éclatant et mit le peintre à la pointe de la vie théâtrale russe. C’est pourquoi Meyerhold qui s’apprêtait à ouvrir un nouveau théâtre voulut s’assurer son concours. En 1920 les deux artistes préparèrent la création de Mystère-Bouffe de Majakovskij et de Rienzi de Wagner. Yakoulov fit les maquettes de ces deux spectacles, exécuta les esquisses pour les costumes et les accessoires. Mais leur collaboration en resta là. Rienzi ne put être joué, car le théâtre de Meyerhold fut fermé provisoirement par Lunačarskij et Mystère-Bouffe, montré de manière épisodique à Petrograd, ne fut jamais présenté à Moscou. Si Yakoulov a pu hésiter un moment entre les deux protagonistes de l’art théâtral des années 1920, Tairov et Meyerhold, son choix se fixa définitivement du côté de Tairov dont les conceptions lui étaient plus proches. Alors que Meyerhold voulait rompre consciemment avec les somptuosités théâtrales pour ne s’attacher qu’aux formes et aux rythmes dépouillés, à la traduction de la vie par des procédés techniques (bio-mécanique),

    Tairov, lui, voulait montrer toute la féerie et la magie d’un spectacle complet. Par son tempérament « baroque » Yakoulov devait opter vers cette forme de théâtre charnel et inspiré, plutôt que vers l’ascétisme et la nudité expressionnistes du théâtre meyerholdien. Dans Mystère- Bouffe il a fait passer le souffle de ses recherches coloristes de 1913-14 sur le spectre solaire et du café Pittoresque, en mettant l’accent sur le caractère cosmique de la pièce. Dans Rienzi qui attirait Meyerhold par son contenu révolutionnaire, l’intention du peintre était d’en faire un symbole de l’héroïsme romantique de la révolution. Dans les costumes on sent tout ce qu’il a retenu de son voyage en Italie en 1910, en particulier de Carpaccio. Rienzi qui fut joué, comme nous l’avons vu, plus tard en 1923 dans une autre mise en scène que celle de Meyerhold, résume les expériences de constructions, de lumière et de couleurs qui déterminent l’œuvre théâtrale de Yakoulov. Comme dans la maquette d’ Œdipe- Roi (monté en 1921 au Théâtre Pokazatel’nyj), dans Rienzi le peintre édifia une architecture de caractère monumental, insérée profondément dans tout l’espace de la salle de théâtre, de la scène aux fauteuils des spectateurs qui prenaient la place du chœur antique.

    Après cette collaboration éphémère avec Meyerhold, l’artiste reprend son activité au Théâtre Kamernyj où il participera en 1921 et 1922 à deux spectacles retentissants : Signor Formica d’après E. T. A. Hoffmann et Giroflé- Girofia, l’opérette de Lecoq. Pour Signor Formica il fit une construction « excentrique », dans laquelle le mouvement pouvait naître à n’importe quel endroit de la scène sans nuire à l’ensemble, grâce à des éléments mobiles évoquant des silhouettes ou des contours schématiques qui devaient s’adapter aux divers aspects de l’œuvre de Hoffmann : tragique, mélodramatique et grotesque. Le peintre souligne que Hoffmann a puisé son inspiration dans la peinture et la musique. Aussi doit-il être interprété dans un style pictural et mélodique. D’autre part, d’après lui, « la seconde particularité de Hoffmann est sa passion pour l’art graphique, en particulier pour l’art graphique des silhouettes du Français Callot »[50]. Ce n’est donc pas un hasard si les esquisses des personnages de Signor Formica ressemblent étrangement aux dessins de ce dernier. La critique futuriste, qui sans doute ne pouvait pardonner à Yakoulov de s’être rangé aux côtés d’un théâtre trop éclectique et d’être un des protagonistes de l’imaginisme, attaqua violemment ses décors, en lui reprochant de n’avoir pas su rendre l’esprit hoffmannien.
Avec Giroflé- Girofia le peintre inaugure une série de travaux consacrés à l’opérette (La belle Hélène en 1924 au Théâtre d’État Pokazatel’nyj ; L’île verte en 1925 au Théâtre de l’Opérette). Yakoulov s’est expliqué sur l’intérêt que présentait un genre théâtral en soi mineur. Il appelle Giroflé-Girofla et La belle Hélène « un carnaval d’ordre destructeur »[51]. En effet jusqu’ici l’opérette n’était que la vulgarisation de l’engouement des petits bourgeois pour les thèmes antiques, qui se traduisait avant la révolution dans les réclames (poudre de beauté Léda, lampe électrique Saturne, cabinets particuliers des restaurants de style égyptien ou pompéien, etc.).

    « C’est dans cette familiarité sans gêne avec le classicisme qu’est le credo de l’esprit petit-bourgeois. »[52]

    Aussi l’opérette qui était jusqu’ici l’art d’une certaine classe doit devenir « le feuilleton musical de l’actualité », une satire des vestiges de la vulgarité bourgeoise. Avec l’œuvre de Lecoq, Yakoulov et Tairov réussirent à créer un spectacle total où le rythme des ensembles, la parole, le son et les lignes du décor se fondaient en un tourbillon endiablé. L’emploi d’éléments mobiles, transformables à volonté (chaises, tables, paravents, volets), de spirales, de cercles et d’arcs, les costumes bariolés font de cette mise en scène un monument de la bouffonnerie et de la comédie musicale.

    Tous ces spectacles du Théâtre Kamernyj, étourdissants de couleurs, au rythme frénétique, étaient une sorte de compensation théâtrale en face de la misère et de la faim qui régnaient en Russie au début des années 1920. On ne doit pas oublier dans quelles conditions étaient préparés ces festins de couleurs et de lumières, quand pour tout salaire il était fréquent que l’on donnât aux artistes des pommes de terre, de la farine ou des œufs. Mais cela ne faisait qu’aiguiser l’enthousiasme et la foi des hommes de théâtre qui ont réussi en quelques années ce que n’avait pu et ne pourra réussir un théâtre de rassasiés. Dans la pléiade des peintres- décorateurs qui ont marqué le théâtre russe de la période révolutionnaire (Ljubov’ Popova, Alexandra Exter, Alexandre Vesnin, I. Nivinskij, les frères Stenberg, etc.), Yakoulov fut le seul qui ait été véritablement un théoricien, qui ait eu une philosophie théâtrale, fondée sur sa philosophie de l’art en général. « Certains créent une mode ‘, d’autres portent ce qui est à la mode », écrit le peintre[53]. Il est certain que Yakoulov était de la trempe des « créateurs de mode ».

    Mais le génie créateur de Yakoulov n’en resta pas là. En 1923 il travaille pour le Théâtre juif hébraïque de Moscou, Habima, il monte Le Juif éternel (Věčnyj žid) (traduction russe au Juif errant) de Pinskij. Le thème juif préoccupera l’artiste qui monte à Гex-Théâtre Korch la farce tragique de Kaiser La veuve juive (Evrejskaja vdova) (1923) et plus tard Le marchand de Venise de Shakespeare (1926, Théâtre d’État d’Arménie à Erevan et 1928, Théâtre d’État de Biélorussie à Minsk). Des humoristes mirent dans la bouche de l’artiste des aphorismes piquants, genre dont il était friand :

    « Moïse a fait sortir les juifs d’Egypte. Moi je les ai fait sortir de leurs ghettos. »[54]

    Ou bien :

    « En peignant les décors du Juif éternel j’ai créé la peinture juive et je ne suis pas comme Chagall qui a toujours marché à ma suite » [jeu de mots entre le nom de Chagall et le verbe russe Šagal qui veut dire « il marchait »][55].

    Le but de son travail Yakoulov le voyait dans la lutte contre la représentation caricaturale de ce qu’il appelle « la juiverie petite-bourgeoise » pour créer une image du Juif-Homme éternel. Dans cet esprit, il veut s’opposer aux conceptions de l’autre Théâtre Juif yiddish de Moscou, dirigé par Granovskij, pour lequel Chagall avait fait des décors lors de son ouverture en 1920. Ce théâtre avait un répertoire uniquement en yiddisch, alors que Habima pour lequel travaille Yakoulov offrait des pièces en hébreu. Si le juif est intéressant ce n’est pas par sa misère, ses persécutions, ses infirmités, mais par l’exaltation, la richesse, la productivité et la force de son génie «auquel le monde doit la Bible et toutes les images universelles qui ont nourri pendant des siècles l’Europe au même titre que la culture hellénique »[56]. Il oppose la tragédie grecque « idéale », « bio-mécanique », où l’homme est le jouet de l’ Ανάγκη), « un grain de poussière cosmique », à la tragédie juive, « réelle », « psycho-mécanique », où se manifeste la liberté de l’homme qui désire arrêter la course du soleil comme Josué, où l’homme qui a eu la vision de Dieu peut sauver son temple et son peuple de la destruction.

    Le travail de Yakoulov pour le Théâtre Juif fut le premier pas vers un élargissement de son activité dans les autres cultures de l’Union soviétique. Personne, mieux que cet Arménien, ne pouvait désirer la pénétration des conquêtes esthétiques russes dans le nouvel État multi national. C’est la raison pour laquelle il participera jusqu’à sa mort à la vie culturelle de la Biélorussie, de ГAzerbaïdjan, de la Géorgie et, bien entendu, de l’Arménie, montant des spectacles, faisant des conférences, aidant les jeunes, dirigeant leurs travaux, écrivant des articles et même exécutant en 1927 les décors du film géorgien Les Amazones du poète Tabidzé, qui ne put être réalisé à cause de son prix de revient. L’œuvre qui couronna à l’étranger les recherches yakouloviennes est ce Pas d’acier que Diaghilev lui avait commandé en 1925 et qui fut monté à Paris aux Ballets russes en 1927. Yakoulov est l’auteur non seulement de la construction scénique et des décors, mais aussi du livret et du titre qui symbolisait le bond en avant implacable de la Russie révolutionnaire. Le ballet pour lequel Prokofiev avait fait la musique était divisé en deux actes : l’époque où l’on détruit et déforme l’Ancien Régime et  » L’usine en marche » qui montre l’enthousiasme des révolutionnaires pour le travail collectif. Ce « ballet industriel » se substituait chez Diaghilev aux « cygnes mourants » et devait résumer aux yeux de l’Europe les conquêtes du constructivisme russe. Les décors utilisaient des échelles, des plates-formes, des roues qui tournaient, des transmissions, des marteaux de toutes dimensions dont le bruit se fondait avec l’orchestre, des signaux lumineux qui oscillaient, clignotaient et éclataient de feux et de couleurs. On a parlé à cette occasion de « constructivisme décérébralisé », de l’influence de Meyerhold et des décors mécanistes de Ljubov’ Popova pour Le cocu magnifique de Crommelynck (1922). Mais nous avons vu que l’auteur de L’échange (1918), de Princesse Brambilla (1920) ou de Giroflé- Girofia (1922) était opposé à un tel constructivisme et il est clair que dans Le pas d’acier il a voulu encore une fois animer de l’intérieur les formes mécaniques par le jeu des lumières, les unir étroitement aux personnages de façon à créer une image globale de la Russie en marche. Les recherches scénographiques du Pas d’acier ne manquèrent pas de laisser leurs traces dans plusieurs réalisations ultérieures (Les temps modernes de Chaplin ; Nucléa d’Henri Pichette et Alexandre Calder, 1952 ; L’éloge de la folie de M. Constant, R. Petit et Tinguely, 1967).

    Après le succès du Pas d’acier Yakoulov avait l’intention de faire à Paris une exposition rétrospective de son œuvre. A cette fin il avait emporté avec lui un grand nombre de ses tableaux et esquisses. Mais il ne put réaliser son projet, car il fut rappelé in extremis en Union soviétique et les tableaux restèrent à Paris[57]. En décembre 1928 il meurt de la tuberculose sans qu’ait pu avoir lieu la commémoration solennelle de ses 25 ans d’activité artistique. Parmi les membres du Comité international qui devait fêter Yakoulov on trouve Picasso, Prokofiev, Diaghilev, Léger, R. Delaunay, Tairov, Lunačarskij, Stanislavskij, le sénateur de Monzie et le président de la Fédération soviétique transcaucasienne Eliava. Le commissaire à l’Éducation nationale Lunačarskij prit la parole pour souligner l’importance du message de Yakoulov qui a su concilier l’esthétique orientale et les techniques européennes d’avant- garde et pour demander de ne pas oublier les leçons du peintre. Un Comité fut créé sous la présidence d’honneur de Lunačarskij pour perpétuer la mémoire de Yakoulov au début 1929. On décida de conserver son atelier, 10, rue Sadovaja, qui fut le rendez-vous du monde artistique moscovite dans les années 20 et d’en faire un atelier expérimental portant son nom pour les jeunes artistes arméniens séjournant dans la capitale de l’Union soviétique. On décida d’autre part de rassembler tous les travaux du peintre, aussi bien ses tableaux, ses maquettes, ses esquisses, que ses nombreux écrits sur l’art. On devait publier ces derniers dans un recueil posthume, préparer une monographie et organiser une exposition rétrospective de son œuvre.
Toutes ces résolutions sont restées des vœux pieux. Jusqu’à présent [en 1972], il n’existe pas une seule monographie de Yakoulov ; la première exposition rétrospective, d’ailleurs incomplète, n’a eu lieu qu’en 1967 à Erevan ; son atelier sert de domicile à un de ses élèves peu scrupuleux… Ses articles se trouvent dispersés dans diverses revues des années 1920, tandis qu’un grand nombre de manuscrits restent encore inédits quand par bonheur ils n’ont pas disparu. Étrange destin que celui de cet artiste appelé de son vivant « Georges le Magnifique », dont la vie fut une épopée, dont chaque œuvre trouvait un écho dans la vie de son temps, dont le style pictural, philosophique et littéraire provoquait l’admiration par son côté inattendu, incisif, à nul autre pareil, et dont l’œuvre est dispersée çà et là dans les musées d’Europe et d’U.R.S.S., dans les collections particulières, dans des archives. On croirait se pencher sur quelque anonyme du xve siècle, tellement il est difficile de retrouver la trace étincelante de cet artiste qui fut d’une négligence extrême à l’égard de ses travaux. On ne peut arriver à faire l’inventaire précis de son héritage pictural qu’approximativement, par des comparaisons et l’étude de ses écrits, car lui-même ne datait ni ne signait ses œuvres. Il était le contraire d’un archiviste ou d’un homme de cabinet. Son terrain était celui du champ de bataille et de la lutte

    « II faut aller résolument vers soi-même, avec seule fin d’y trouver le courage pour en finir avec soi-même, avec cet abject sentiment de conservation qui cherche appui dans la reconnaissance d’autrui ou, pour parler comme les petits-bourgeois, dans la carrière d’artiste. »[58]

    Depuis cinq ans Yakoulov commence petit à petit à réapparaître dans les expositions d’art russe. Il faut espérer que dans un proche avenir il reprendra la place qui lui est due comme peintre et théoricien dans le kaléidoscope éblouissant de l’art russe d’avant-garde.

    Paris, 1969-1971.

     

     POST-SCRIPTUM

    Родился будущий художник в армянской семье в Тбилиси. Его отец, Богдан Галустович Якулян был адвокат, но довольно рано умер, и в 1893 году мать, взяв с собой детей, переехала в Москву. Старший брат известный адвокат А. Б. Якулов и средний тоже адвокат Я. Б. Якулов (1875—1933). Здесь Георгий поступил в Лазаревский институт восточных языков. В основном жил в интернате. В 1901 году он твердо решил, что хочет быть художником и два месяца занимался в мастерской К. Ф. Юона. Вскоре он поступил в Московское училище живописи, ваяния и зодчества. За пропуски экзаменов в 1903 году был отчислен и вскоре взят в армию. Служил на Кавказе, Участвовал в русско-японской войне. В бою под Харбином получил ранение и вскоре вернулся в Москву. В 1905 году Георгий приступил к самостоятельному художественному творчеству. Многие свои произведения он представлял на московских выставках «Союза русских художников» и «Мира искусства». В марте 1913 года был приглашен обществом «Kunstverein» (Дрезден) на выставку акварелистов, в которой участвовал вместе с Д. И. Митрохиным. Круг «Голубой розы» содействовал молодому художнику.

    Якулов в своих творческих поисках прибегал к авангардизму, ритмика его творений становилась более беспокойной, а формы и краски приобретали всё больше динамики.

    Художник работал над оформлением некоторых московских кафе («Питтореск», открывшееся в Пассаже Сан-Галли и после революции именоваашееся «Красный петух» в 1916—1917, «Стойло Пегаса» в 1919)[3]. Якулов воплощал в жизнь свои футуристические композиции, постепенно складывая положения своей теории «разноцветных солнц». Он призывал использовать цвет не только в декоративных целях, но в самостоятельной драматической роли, чтобы цвет воздействовал как бы изнутри образа. Считается, что эта теория, окончательно оформленная в 1912 году, могла оказать некоторое влияние на беспредметный симультанизм С.Делоне-Терк и Р.Делоне во Франции.

    Так же активно помогал в оформлении сцен театра. Его сценография вобрала в себя традицию «живописного театра», экстравагантного картинного зрелища, с новым ощущением универсально-конструктивных возможностей сцены.

     Дамой была жена художника Наталья Юльевна Шифф (та самая Зойка из « Зойкиной квартиры » М.Булгакова) – хозяйка « художественного » салона на Никитском бульваре и первая российская манекенщица. Ее же прочат и в прообразы Геллы из романа « Мастер и Маргарита ». Многие жители дома 10 по Большой Садовой помнили, как эта экзотическая женщина с пышными рыжими волосами и ослепительно белой кожей, нередко «перекрикивалась», высунувшись из окна своей квартиры, с Якуловым, мастерская которого находилась во дворе этого же дома.

    NOTES

     [1] 1. « Dnevnik hudožnika. čelovek tolpy » (Le journal d’un peintre. L’homme de la foule), Žizn’ iskusstva, 2, 1924, pp. 9-10 ; 3, 1924, pp. 7-9. Cet article a été traduit en français dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov (147, rue L.-M. Nordmann, Paris-i3e), 2, mars 1969. Les citations de cet article sont tirées de cette traduction ; ici, p. 20.

    [2] « Moj žiznennyj puť » (La route de ma vie), Večernjaja Moskva, 29 décembre 1938.

    [3] Ibid.

    [4] « Avtobiografija » (Autobiographie), in Catalogue de l’Exposition rétrospective de Georges Yakoulov, Erevan, 1967, p. 46.

    [5] « Moja kontrataka » (Ma contre-attaque), Ermitaž, 7, 1922, p. 11.

    [6] Ibid.

    [7] « Goluboe solnce » (Le soleil bleu), Al’cion, I, 1914, p. 233.

    [8] « Ars Solis. Sporady cvetopisca » (Ars solis. Sporades d’un peintre de la couleur), Gostinica putešestvujuščih v prekrasnom, 1, 1922. Cet article a été traduit dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, op.cit., 1, mai 1967 – sous le titre « La définition de soi ».

    [9] Ibid.


    [10] Ibid.


    [11] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 18.

    [12] « Ars Solis », art. cit.


    [13] Ibid.


    [14] Ibid.

    [15] Exposé pour la première fois en 1906 à la Société des Peintres de Moscou, reproduit dans la revue La Toison d’Or, 6, 1907, p. 18, et acheté par la Galerie Tret’jakov en 1919.

     [16] « Avtobiografija », art. cit.

     [17] L’homme de la masse (Čelovek massy), Les coqs (Petuhi), Suhumi sous la neige (Suhumi pod snegom), Dans le jardin Ermitage (V sadu Ermitaž), Symphonie arabe (Arabskaja simfonija), Portrait de femme (Ženskij portrét).

     [18] C’était l’appellation du recueil du poète symboliste Valerij Brjusov qui était fait d’une guirlande de poèmes (venok). Il y eut une seconde exposition en 1908 à Saint-Pétersbourg qui portait cette fois le nom. russe Venok-Stefanos.

     [19] « Avtobiografija», art. cit.


    [20] Ibid.


    [21] La dernière exposition du Monde de l’Art (Mir iskusstva), organisée par Djagilev, eut lieu à Saint-Pétersbourg en 1906 ; en 1910, sous l’égide de Benua (Alexandre Benois), de Rerih (Roerich) et de Somov, un groupement portant ce nom sera formé et organisera des manifestations annuelles à Saint-Pétersbourg et à Moscou jusqu’en 1917.

     [22] « Niko Pirosmanašvili », Zarja vostoka, 1439, mars 1927.

     [23] « Bloknot hudožnika » (Le bloc-notes d’un peintre) ; un extrait en a paru dans la revue Rampa, 8, 1924, p. 4.

     [24] Cf. « Iz dnevnika hudožnika » (Extrait du journal d’un peintre), Zrelišča, 69, 1923.

     [25] « Avtobiografija », art. cit., p. 49.


    [26] « La composition abstraite de Georges Yakoulov », in N. et D. éd. par la Société des Amis de G. Y., op. cit., 1, p. 4.


    [27] « Konspekt » (Notes), manuscrit inachevé de 1913 dont l’original se trouve dans les archives de M. Raphaël Khérumian à Paris (Publié dans le livre de Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971)

     [28] Le Paysage urbain est reproduit dans : Jean-Claude Marcadé, Le futurisme russe. 1907-1917 : aux sources de l’art du XXème siècle, Paris, Dessain & Tolra, 1989

    [29] 1933, Leningrad, éd. Pisateli ; trad. fr. Lausanne, éd. L’Âge d’Homme, 1971.

    [30] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 20.

     [31] A. Tairov,  » Georgij Jakulov « , Iskusstvo, 1-2, 1929 ; trad, in N. et D. éd. par la Société des Amis de G. Y., op. cit., 2, p. 14.

     [32] « Stankovaja živopis’ i sovremennyj mir » (La peinture de chevalet et le monde contemporain) (ms. inédit dont une copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov).

     [33] A. Tairov, art. cit., p. 13.


    [34] Les ballets russes, Belvès, éd. P. Vorms, 1955, P- 31

     [35] « Avtobiografija », dans la variante inédite dont la copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov.

     [36] Dans le catalogue de l’exposition « Tatlin » à Stockholm (1968), il y a une photographie du café Pittoresque dont la décoration est attribuée faussement à Tatlin.

     [37] « Iz dnevnika hudožnika », art. cit

    [38] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 17,

    [39] Ibid.

     [40] « Niko Pirosmanašvili », art. cit.

     [41] « Pamjati 26-i » (À la mémoire des Vingt-Six » (ms. inédit dont une copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov).

     [42] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 21.

     [43] 2. C’est le titre d’un article du poète imaginiste Vadim Šeršenevič dans la revue Zrelišča, 23, 1923, pp. 14-15, signé de son pseudonyme «Pingvin».

     [44] L. Sabaneev, « Rienci v Teatre Zimina » (Rienzi au Théâtre Zimin), Teatr i muzyka, 8, 1923.

     [45] 1. « Princip postanovki Mery za meru. Beseda s G. Jakulovym » (Le principe de la mise en scène de Mesure pour mesure. Conversation avec G. Yakoulov), Vestnik teatra, 47,1919, pp. 11-12.


    [46] M. Zagorskij, « Mera za meru » (Mesure pour mesure), ibid., 45, pp. 8-9.

    [47] « Princip postanovki Mery za meru », art. cit.

    [48] Ibid.


     [49] Ibid.

     [50] 1. « Sin’ or Formika v Kamernom teatre (Iz besed s postanovščikami) » (Signor Formica au Théâtre de Chambre. Extrait des conversations avec les metteurs en scène), Ekran, 31, 1922, p. 5.

     [51] « Jakulov razgovarivaet o meščanstve » (Yakoulov parle de l’esprit petit-bourgeois), Novaja rampa, 2, 1924, pp. 6-7.

     [52] Ibid.

     [53] « Iz dnevnika hudožnika », art. cit.

     [54] Uejting, « V Moskve, na dispute » (À Moscou, à un débat contradictoire), Siluety (Silhouettes), Odessa, 14, 1923, pp. 3-4.

     [55] 3. Pingvin [pseudonyme de Šeršenevič], « Ešče odin otčetlivyj otčët — O sude nad sezonom) » (Encore un compte rendu détaillé À propos du jugement porté sur la saison), Zrelišča, 44, 1923, pp. 6-7.

     [56] « Ex Oriente lux. Věčnyj žid » (Ex Oriente lux. Le Juif éternel), ibid.

     [57] 1. Une partie se trouvait en 1972 chez M. Raphaël Khérumian, une autre chez Mme Larionov à Paris.

     [58] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art.cit., pp. 22-23.

  • Traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle

     

     Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle 

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine mi italienne- mi polonaise, Guillaume Apollinaire et, d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignait un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[1]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en tout logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait faire se tresser le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalépinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintre à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourris de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[2]

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[3].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’ Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[4]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse-culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal, se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères socio-biologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la Mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra les rythmes solaires et lunaires. Tatline qui, nouvel Icare, voudra que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira de mars à juin 1918 17 articles dans le journal moscovite Anarkhiya :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre  ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)

    Nestor Makhno est bien un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai  mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous.»[5]

    Et l’on sait que Malévitch a eu la vision prémonitoire des satellites autour de la Terre, des spoutniks, qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[6]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch, l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa comme Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[7]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’ Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920 où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Le spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre Guéorgui Kovalenko a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle, dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique de la jeunesse kiévienne, des impressions reçues de l’art populaire ukrainien qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement.»[8]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, Symphonie N° 1, en bois et carton polychromés avec coquilles d’œufs du MoMA – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux, si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[9]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève ( 1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaynay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scène érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, si on la compare à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol.

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[10]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de lin des années 1920, ou sur le Charpentier du Musée national russe de Saint-Pétersbourg.

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale, Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaité des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du lus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadim Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :


    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent

    Où la brise berce l’herbe de la steppe

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol

     

     

     

     

     

    «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…) »


    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :


    Tu connais le pays où les champs d’or


    Sont émaillés de l’azur des

    bleuets

     

    «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков»[11]

     


    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Riépine, et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe Zakliatie smiekhom (Conjuration par le rire). Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A ‘L’Institut[12] Voskressensky’ il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. »

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 où Larionov dispute le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale.

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « La Queue d’âne » : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Riépine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « ‘Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, avait placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    • Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    • Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[13]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Riépine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existante, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[14] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle<Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnyi réalizm mal’tchika s rantsem-krassotchnyïé massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle est encore dans ses commencements. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est encore trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[15], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhayl’ Semenko . Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     


     

     

    [1] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991,   t. II, p. 140

    [2] Yakov Tugendhold, « Pis’mo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 1j

    [3] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [4] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975

    [5] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919

    [6] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920

    [7] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11

    [8] Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, Moscou, Moskovski mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [9] Cf. V. O. Klioutchevski, Pravoslavie v Rossii, Prédanie.ru, 2000

    [10] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [11] В сознании украинцев, в течение веков, «синий цвет истолковывался как чистое небо, мир и покой; золотой – как зарницы на ясном небе, пшеничное поле».

    [12] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [13] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-o-o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Riépine, « Salon Izdiebksogo », Birjévyié viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176

    [14] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23

    [15] Cf. Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, op.cit., t. I, p.

  • Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand et ses liaisons avec l’Italie et la France

    Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand et ses liaisons avec l’Italie et la France

     

     

    Lorsque, récemment, j’ai écrit un article intitulé « Kandinsky – un artiste russe en Allemagne et en France »1, j’ai bien précisé qu’il ne s’agissait pas dans mon esprit d’un problème de nationalisme étroit. D’ailleurs Kandinsky, même si les circonstances de la vie l’obligèrent à prendre la nationalité allemande en 1928 (il est donc resté citoyen russe jusqu’à l’âge de 62 ans), puis la française en 1939, manifestant ainsi une authentique citoyenneté du monde, fut généralement perçu comme un Russe ou « d’origine russe ». Et pourtant on constate dans la réception de son œuvre, jusqu’à aujourd’hui, des fluctuations quant à la dominante des traditions nationales qui s’y font voir, faussant parfois les perspectives. Il s’agit, je le répète, non d’un problème ethnique, mais, ce qui est me semble-t-il le sujet du colloque présent, d’un problème des interférences, des dialogues, des Auseinandersetzungen , des osmoses qui s’opérent entre les cultures, les histoires, les mouvements d’idées, parfois les élans politiques. Le cas de Kandinsky est particulièrement exemplaire car ce Russe, ethniquement mâtiné un peu de Sibérien et un peu d’Allemand balte, est intellectuellement, philosophiquement, esthétiquement, littérairement, au cœur de trois cultures : la russe de base, l’allemande adoptée et intégrée et, dans une moindre mesure, la française qu’il pratiquera, si l’on peut dire, comme tout homme russe cultivé de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème. Durant tout le XIXème siècle, en effet, l’élite russe parlait et écrivait, dans la majorité des cas, en français. Il suffit de citer, entre beaucoup d’autres exemples, les textes écrits en français par le grand poète Tiouttchev2, du penseur orthodoxe Khomiakov3, du penseur de l’anarchie Bakounine4, voire de Tourguéniev5. N’oublions pas que l’amie de Kandinsky, un temps compagne de Jawlensky, Marianne Werefkin (Marianna Vladimirovna Vériovkina) a tenu, au début du XXème siècle son journal intime Lettres à un inconnu en un français excellent5.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de Dostoïevski qui marqua, de façon indélébile, les esprits russes et européens de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Camus avait sans doute raison d’affirmer que le prophète du XIXème siècle n’avait pas été Marx mais Dostoïevski. D’ailleurs si Sartre ne l’a pas reconnu expressis verbis, l’essentiel de son œuvre théâtrale, son filigrane, ne sont-ils pas dostoïevskiens? En tout cas, les idées de Dostoïevski dominent la pensée russe au tournant du XIXème et du XXème siècles, en particulier celles qui concernent le destin de la Russie en Europe, qui sont incarnées dans le personnage de Versilov dans le roman de 1875 L’Adolescent et surtout dans le discours de 1880 sur Pouchkine.

    Versilov, dans L’Adolescent, est le représentant de l’intelligentsia russe, pénétrée par l’esprit de la pensée philosophique russe; il cristallise en lui les traits de la noblesse russe portant en elle « l’inquiétude d’un malaise perpétuel » (Baudelaire), celle, aussi, des intellectuels russes attirés par l’Occident, parfois par le catholicisme. Par la bouche de Versilov, Dostoïevski, si prompt par ailleurs à dénoncer l’Europe petite-bourgeoise, mercantile, qui a trahi l’héritage chrétien, montre la grandeur incomparable de l’Europe Occidentale et l’importance qu’elle a pour un Russe :

    « Pour un Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie […] o, plus encore. Il est impossible de plus aimer la Russie que je l’aime moi-même, mais je ne me suis jamais fait des reproches parce que Venise, Rome, Paris, étaient le trésor de leur science et de leur art, que toute leur histoire m’est plus chère que la Russie. O, ces vieilles pierres étrangères, ces miracles du vieux monde, ces éclats de miracles saints, sont chers au cœur des Russes; et même ils nous sont plus chers qu’à eux-mêmes […] Seule la Russie vit non pas pour elle-même mais pour la pensée, et […] c’est un fait notable que cela fait déjà un siècle que la Russie vit résolument non pour elle-même mais pour la seule Europe. »7

    Dostoïevski a mis dans la bouche de Versilov ses idées les plus secrètes sur l’Europe. Pour lui, l’homme russe est l’homme universel (vsietchéloviek) et l’homme le plus libre parmi les Européens. Voici ce que dit Versilov : « [Les Européens] ne sont pas libres, nous le sommes. Moi seul, promenant en Europe mon spleen russe (toska), étais alors libre…[…] Chaque Français peut servir non seulement sa chère France mais aussi l’humanité, uniquement à la condition de rester français au plus haut degré, il en est de même pour l’Anglais et pour l’Allemand. seul le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant que ne soit fait le bilan universel, a reçu déjà la capacité de devenir russe au plus haut degré, seulement quand précisément il est au plus haut degré européen […] En France je suis français, avec les Allemands – allemand, avec les Grecs anciens – grec, et par là même je suis un vrai Russe et suis au plus haut degré utile à la Russie car j’expose sa pensée primordiale. »8 Par conséquent, « l’idée russe suprême », ce sera, exprimé dans les termes du célèbre discours de Dostoïevski sur Pouchkine en 1880, « la conciliation universelle des idées » (vsieprimiriénié ideï), c’est-à-dire la capacité de contenir, grâce à la communion universelle (sobornost’), tout l’héritage de la culture mondiale.

    On peut dire que Kandinsky se situe dans cette lignée de Russes européens qui ont conjugué en eux diverses cultures.

    Il est question ici de quatre pays européens : France, Russie, Allemagne, Italie.

    Kandinsky est un écrivain allemand, son recueil poétique Klänge, ses mémoires Rückblicke, son théâtre, font partie du patrimoine allemand d’avant la Première Guerre mondiale. Cela est reconnu largement.9

    Mais le Russe Kandinsky est aussi, je n’ose dire « prioritairement », en tout cas « naturellement », « organiquement » un écrivain russe – ce qui est jusqu’ici pratiquement méconnu et que je m’efforce, depuis quelque temps déjà, de faire admettre auprès de mes collègues russes.

    Pour ce qui est de la France, les rapports de Kandinsky à notre pays ont toujours existé et ont été très forts, que ce soit dans l’évolution de son impressionnisme et de son fauvisme avant 1910, ou bien dans les presque dix années, entre 1933 et sa mort en 1944, de son séjour en France. Il s’est même voulu un poète français et il s’est essayé dans ce domaine. Il a illustré Tristan Tzara et René Char, il a eu des contacts chaleureux avec André Breton.10 En tout cas, il manie avec beaucoup de talent la langue française et pouvait écrire dans une enquête de 1921 pour l’Académie de Russie des Sciences de l’Art [RAKHN – Rossiiskaya akadémiya khoudojestviennykh naouk] à Moscou : « Je parle et j’écris l’allemand et le français »11.

    L’Italie va intervenir aussi dans la vie de Kandinsky, relativement tardivement, mais ses rapports avec Marinetti et les futuristes italiens, que traduisent, iconographiquement, ses œuvres d’avant 1914 (on le sait, Kandinsky a délibérément ignoré la discipline cubiste), se concrétisent après 1930 par des voyages en Italie et des contacts directs.

    De toute évidenc, France, Allemagne et Italie ont été les pays qui ont le plus marqué Kandinsky, leur culture esthétique ou philosophique a donné cette tonalité si originale à la culture esthétique et philosophique russe fondamentale de l’auteur de Über das Geistige in der Kunst/O doukhovnom v iskousstvié.

    Voici ce qu’écrivait son premier grand biographe Will Grohmann : « Sa foi inconditionnelle dans toutes choses humaines et artistiques et sa croyance à l’invulnérabilité de l’esprit, il les a apportées de Russie, et il est resté russe jusqu’à sa mort, bien qu’aussi profondément lié par le sang et par l’esprit avec l’Europe Occidentale qu’avec l’Asie […]

    [Ses amis] ont senti derrière la vie et l’activité la grandeur d’un solitaire qui, attiré par l’Europe et par sa problématique, est néanmoins demeuré étranger, pour autant d’amitié et de déférence qu’on ait pu lui témoigner. Il était attaché à la religion grecque orthodoxe et à la foi dans sa patrie, il continuait de lire les classiques russes, aimait la musique russe. »12

    Prenons les unes après les autres les interférences des diverses cultures européennes avec la culture russe de Kandinsky.

    Tout d’abord, l’Allemagne.

    La chose est assez bien connue. Kandinsky se disait « mi-allemand », « tellement russe et pourtant non-russe » – cela s’adressait à sa compagne, son élève, le peintre allemand Gabriele Münter dont il ne se sépara que pendant la Première Guerre mondiale. Devant Gabriele Münter, selon les moments, il mettait en avant sa part de « germanité » ou sa part de « russité ». Le 14 octobre 1910 – à un moment où il est en train de rédiger la version russe de Über das Geistige in der Kunst à partir d’un manuscrit allemand écrit à Murnau avec l’aide de Gabriele Münter – c’est l‘Urtext du célèbre traité13 – il adresse à Gabriele Münter, de Moscou, les paroles suivantes :

    « Aber wie russisch und doch unrussisch ich mich fühle! Wie manches mich beinahe zum Weinen stimmt und manches mein Herz stärker zu pochen zwingt. Wie ander ist das Volk. Warum ist hier das Leben intensiver und packender? »14

    La grand-mère maternelle de Kandinsky était balte et lui lisait des contes en allemand. Il a reçu dans un milieu moscovite bourgeois une éducation où la langue et la culture allemandes ont été déterminantes – comme ce fut le cas pour le Balte Eisenstein.

    Il semble, cependant, que dans sa prose théorique allemande il y ait des gaucheries qui montrent, comme le dit Will Grohmann, qu’il est « un Russe écrivant en allemand » :

    « Dans tous les textes de Kandinsky, on trébuche souvent sur des expressions pas toujours claires et il n’est pas exempt de contradictions. »15

    En revanche, l’écrivain de théâtre et le poète allemands – là les licences sont permises, la gaucherie devient une vertu – ont été et sont appréciés. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil Klänge[Sonorités] et des compositions pour la scène Der gelbe Klang [La sonorité jaune] (1912) et Violett [Le rideau violet] (1914). Les dadaïstes zurichois ont déclamé les poèmes en prose de Kandinsky. Le peintre, et lui-même poète, Hans/Jean Arp a écrit de belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. En voici un extrait :

    « A travers le mugissement et le tumulte de ces mondes, je pouvais encore, en prêtant attentivement l’oreille, entendre tintinnabuler les villes-champignons de la Russie, brillantes et bariolées. Kandinsky me racontait que son aïeul était arrivé en Russie au trot d’un petit coursier constellé de clochettes, venant d’une de ces montagnes enchantées de l’Asie, toutes en porcelaine. Il n’est pas douteux que l’aïeul avait légué à Kandinsky de profonds secrets. « Anno dada » des poésies de Kandinsky furent récitées pour la première fois au Cabaret Voltaire à Zurich, et le public les accueillit par des hurlements préadamites […].

    « Résonances » [c’est ainsi que le bilingue Arp traduit « Klänge »], le recueil poétique de Kandinsky est un des livres extraordinaires et grands. […] Kandinsky s’est livré dans ces poèmes aux recherches spirituelles les plus rares. De « l’être à l’étant pur » il a fait surgir à la lumière des beautés que jamais personne n’avait encore contemplées. »16

    Voici un poème en prose, tiré de ce recueil, qui est la version – mot pour mot – de l’original russe:


     

     

    Pestryj lug

    Na lugu, na kotorom ne bylo travy, no byli tol‘ko cvety, cvety neobyknovenno pestrye, sidelo v nitočku pjat‘ čelovek. Šestoj stojal v storone.

    Pervyj skazal:

    « Kryša krepka…Krepka kryša… »

    « krepka »…

    Posle nekotorogo vremeni vtoroj :

    « Ne trogajte mena : ja vspotel… …

    « Ja poteju… Da! »

    I potom tretij : « Ne čerez stenu!

    « Ne čerez stenu! Net! »

    A Četvertyj :

    « Zrejuščij plod!! »

    Posle dolgogo molčanija pjatyj zakričal rezkim golosom.

    « Razbudite ego! Sdelajte ego glaza bol‘šimi! Ved‘,

    « s gory katitsjq kamen‘! Kamen‘, kamen‘, kamen‘,

    « kamen‘!… … …S gory!……

    « On katitsja vniz!…… Sdelajte ego uši žadnymi!

    « O, sdelajte ego glaza bol‘šimi! Sdelajte ego

    « nogi dlinnymi! Dlinnymi, dlinnymi……nogi!!

    Šestoj, stojaščij v storone, kriknul korotko i sil‘no:

    « Molčanie! »

     

    Bunte Wiese

     

    Auf einer Wiese, auf der kein Gras war, sondern nur Blumen, die höchst bunt waren, sassen in gerader Linie fünf Männer.

    Ein sechster stand seitwärts.

    Der erste sagte:

    « Das Dach ist fest… Ist fest das Dach…Fest… »

    Nach einer Weile sagte der zweite :

    « Rühr mich nicht an : Ich schwitze…Schwitzen tu ich

    …Ja!

    Und dann der dritte :

    « Nicht über die Mauer!

    Nicht über die Mauer! Nein! »

    Der Vierte aber :

    « Reifende Frucht! »

    Nach langem Schweigen, schrie der fünfte mit greller Stimme :

    « Weckt ihn! Macht ihm die Augen gross!

    Es rollt ein Stein vom Berge.

    Ein Stein, ein Stein, ein Stein, ein Stein vom Berge!…

    Er rollt herunter!… Macht ihm die Ohren gierig!

    Oh macht ihm die Beine lang! Lang, lang… die Beine! »

    Der sechste, der seitwärts stand schrie auf kurz und stark:

    « Schweigen! »

     

    Il est souvent difficile de décider, dans les versions russes et allemandes des poèmes en prose de Klänge/Zvouki, quel est le texte écrit en premier. Ici, cependant, on peut, à certains indices, penser que le premier jet a été en russe : l’expression idiomatique « v nitočku » [en file droite] ne paraît pas être une traduction de « in gerader Linie » mais cette dernière expression allemande semble bien être la traduction explicative du russe. De même, le jeu de la suffixation verbale, très typique pour le russe, dans « ja vspotel…ja poteº » [Je suis en nage…je transpire] est, me semble-t-il, traduit là aussi de manière explicative, avec quelque bizarrerie du point de vue de la norme allemande : « ich schwitze…schwitzen tu ich »

    A propos de Klänge, je voudrais citer un des derniers brillants commentateurs de ce recueil, Jean-Christophe Bailly : « Il ne s’agit pas seulement de textes singuliers mais d’une avancée de la prose moderne comme de la modernité vers cette prose que les romantiques d’Iéna, les premiers, établirent en tant que l’avènement sans cesse à venir de la littérature. Discrète, cette avancée est pourtant considérable et Kandinsky a envers les mots la même attitude et , pourrait-on dire, le même étonnement qu’envers les signes picturaux. »17

    Je n’ai extrait qu’une faible partie des transferts entre la Russie portée par Kandinsky et le monde allemand. On pourrait faire ici des développements, qui sont cependant assez bien connus, du travail du peintre, de l’écrivain et du théoricien au Bauhaus, où il apporte l’expérience qu’il avait acquise en Russie soviétique entre 1918 et son départ en 1922 : il crée en 1920 à Moscou l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), et l’Académie de Russie des Sciences de l’Art (Rakhn), que nous avons mentionnée plus haut, et il est un des initiateurs en 1919, toujours à Moscou, du premier « musée d’art moderne » au monde, le Musée de la Culture picturale [Muzej živopisnoj kul’tury]

    Dans sa lettre envoyée de Weimar le 9 novembre 1922 à Piotr Kogan, directeur de l’Académie de Russie des Sciences de l’Art, il dit « vouloir mettre en rapport l’Académie avec le Bauhaus, où [il fait tout] pour introduire un tavail scientifique expérimental, ce qui doit bientôt être possible »18 Et le 9 novembre de la même année, il déclare au même Piotr Kogan : « Souvent, j’ai une forte envie de venir à Moscou. Mais ici, je fais œuvre utile. Je ne perds pas l’espoir d’organiser ici une Section de l’  Académie. Il y a peu de temps, j’ai parlé de cette question avec des Japonais qui se sont montrés intéressés. Nous nous déploierons avec le temps dans le monde entier. J’ai établi un contact avec l’Amérique. »19 Et plus loin il ajoute :  » Nos camarades sont si gentils que de temps à autre ils me donnent des nouvelles très détaillées des travaux de l’Académie. Les moindres nouvelles la concernant me réjouissent au plus haut point. »20

    Malheureusement, la situation en Russie soviétique ne permettra ps d’établir des liens et cela s’aggravera après la mort de Lénine en 1924, quand le stalinisme réduira petit à petit toutes les tendances expérimentales et novatrices dans les arts pour finir par les supprimer. Pendant un quart de siècle, Kandinsky n’aura cessé d’être un passeur entre la Russie et l’Allemagne : il veut faire connaître en Russie les meilleurs artistes. On notera ses efforts, en particulier, pour propager en Russie l’œuvre d’Arnold Schönberg et pour faire connaître et propager en Allemagne ce qui se faisait de mieux en Russie, que ce soit les peintres symbolistes et Jugendstil du « Monde de l’art » [Mir iskousstva], ou en invitant les primitivistes futuristes de Moscou à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912 : Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, David et Vladimir Bourliouk; Kandinsky traduit dans l’almanach Der Blaue Reiter le brillant paradoxaliste Vassili Rozanov (Impressions d’Italie), le poète Kouzmine, l’essai de David Bourliouk « Die ‘Wilden’ Russlands ». Quand, en 1913, il est question de publier en russe son Über das Geistige in der Kunst, aux éditions moscovites « Iskousstvo », il en profite pour essayer de réaliser une version russe d’une revue allemande qu’il projette, mais qui ne voit pas le jour, sans doute à cause de la Première Guerre mondiale.

     

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    Si le poète et écrivain allemand a donc été et est apprécié, ce n’est malheureusement pas le cas du poète et écrivain russe Kandinsky. Faute d’éditions suffisamment significatives de ses textes russes, faute aussi d’une certaine myopie des chercheurs russes qui ont tendance à ne privilégier que le théoricien et le penseur et à négliger, partant, l’écrivain. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur de O doukhovnom v iskousstvié [Du Spirituel dans l’art], de Zvouki [Sonorités], de Fioliétovaya zanavies’ [Le rideau violet] ou de Stoupiéni [Etapes] ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que son travail d’écriture ait été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, style qu’il aurait élaboré de façon consciente. Ainsi le directeur de la revue moderniste de Saint-Pétersbourg, Sergueï Makovski, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst qu’il vient de terminer à Moscou en 1910, ne l’édite pas devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte. Il écrit de Saint-Pétersbourg le 30 septembre 1910 à Gabriele Münter : « Makowsky wollte m<eine> Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm. »21

    Les gaucheries ou les expressions qui ne correspondent pas à la norme sont dans la plupart des cas voulues par Kandinsky qui avait la volonté de faire plier la langue à ce qu’il souhaitait lui faire dire – c’est le même Kunstwollen qui préside à sa démarche picturale. Certains critiques trouvent dans sa prose poétique russe des tournures allemandes. Peut-être. Ce qui est sûr, pour moi en tout cas, c’est que son écriture littéraire russe est aussi particulière et originale que son écriture picturale.

    Par toute sa complexion intellectuelle, Kandinsky fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque ancienne, la métaphysique allemande, la spiritualité à dominante orthodoxe, qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores, le goût aussi pour l’onirisme alogique, qui en font, toutes proportions gardées, un précurseur du dadaïsme, voire du surréalisme.

    Mais, dans sa volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes, il va jusqu’aux expérimentations des poètes cubofuturistes russes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh. Kroutchonykh va chercher des exemples de poésie « zaoum », c’est-à-dire au-delà de la raison et de l’entendement, dans la glossolalie des sectaires russes, comme ce flagellant Varlaam Chichkov dont est cité le langage extatique:

    « Nosoktos lessontos foutr liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchéréssaabtro oulmiri oumilissantrou. »22

    Voici un exemple de poésie de Kandinsky où tous les mots commencent par »ou-« , et où le sens est complétement absurde :

     

    Oumiestny oum (tsviéty bez zapakha »[ Un esprit à sa place (fleurs sans parfum)]

     

     

    [transcription phonétique:]

     

    Ouda ouiédinionnaya oupala outrom.

    Outka oukhnoula ouksousnym oukoussom.

    Oukha oukhoudchilas’ ougarnym ouglom.

    Ouj oujinal oubitym ougriom.

    Ourod oudaril ouzkim outiougom.

    Ounylo oulitsa oudavila oura.

     

    [traduction littérale:]

     

    La ligne à pêche isolée est tombée ce matin.

    Le canard poussa des « ouf » sous la morsure vinaigrée.

    La soupe de poisson empira sous l’enfumement du coin.

    La couleuvre soupa d’une anguille tuée.

    L’affreux a frappé d’un étroit fer à repasser.

    Morose, la rue a étouffé un « hourrah ».

     

    Voici un « sonnet » inédit daté du 10 mai 1914 :

     

    Sonet

     

    Kukumismatičeskaja spiral‘

    Labusalutičeskaja parabola nikak ne najdet ni golovy svoej, ni xvosta.

    Lavrentij, naudandra, lumuzuxa, direkeka! Diri – Keka! Di-ri-ke-ka!

     

    [traduction littérale :]

    La spirale koukoumismatique

    La parabole laboussaloutique ne trouvera pas du tout ni sa tête, ni sa queue.

    Lavrenti, naoudandra, loumouzoukha, dirékéka! Diri – Kéka! Di- ri – ké – ka!23

    Ces recherches onomatopéiques ne sont pas d’ailleurs le propre des futuristes en Russie. Rappelons-nous que le théoricien du Symbolisme, le poète et romancier Andreï Biély a publié en 1922 à Berlin un ouvrage appelé précisément Glossolalie.

    Est-ce que Kandinsky ne pourrait pas adhérer à la formulation suivante, prise au hasard dans le texte inspiré de Biély :

    « Il est en nous une conscience du son, tel un nouveau-né, elle ouvre à peine les yeux sur l’infini du monde amorphe qui se dresse.

    L’amorphe me regarde et me jette une miette de mot banal. Mais je ne suis ni ignorant ni barbare. Simplement je ne suis pas Hellène, je suis né Scythe au monde des consonances, je commence seulement à m’appréhender dans ce nouveau monde qui s’offre, sphère en tourmente, aux mille yeux, sur lui centré. Cette sphère, ce monde, c’est ma bouche. Les sons la traversent. Ce sont des remous de chaleurs aériennes, de nébuleuses : nuls sons distincts. »24

     

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    Pour ce qui est des rapports de Kandinsky à la France, ils ont été constants. Et très tôt. Kandinsky expose régulièrement aux Salons d’automne entre 1904 et 1907 et est l’objet de nombreuses critiques plutôt louangeuses (en particulier de Roger Marx). Il habite Paris ou à Sèvres en 1906 et 1907, avec Gabriele Münter. Surtout, Les Tendances Nouvelles, organe officiel illustré de l’Union Internationale des Beaux-Arts, de Lettres, des Sciences et de l’Industrie (patronné par Paul Adam, Auguste Rodin et Vincent d’Indy), publient entre 1906 et 1909 trente-trois bois gravés de Kandinsky. D’autre part, cent neuf œuvres de l’artiste russe font sensation à l’exposition « Le Musée du Peuple », organisée à Angers en 1907 par le rédacteur des Tendances Nouvelles, Alexis Mérodack-Jeaneau (est montré le célèbre tableau La vie mélangée[intitulé ici La confusion des races])25.

    Il est bien connu également que Kandinsky mettra en avant la peinture française – Cézanne, Matisse, Delaunay. Avec Robert Delaunay, il est même en rapport étroit avant 1914 et on trouve des échos d’ »orphisme » dans plusieurs œuvres.26

    Comme je l’ai brièvement mentionné au début, Kandinsky après 1933 rencontre les artistes parisiens, mais aussi les poètes, en particulier Breton. Il est marqué par l’iconographie surréaliste de Miro, lui dont la poétique picturale et littéraire alogique des années 1910 avait annoncé une nouvelle révolution mentale et esthétique.27 Breton aurait pu voir dans le « principe de la Nécessité Intérieure » (printsip Vnoutreinneï Niéobkhodimosti / das Prinzip der Inneren Notwendigkeit), proclamé par Kandinsky dès 190928 une idée qui annonçait sa propre « dictée de la pensée ». Mais le pape du Surréalisme aurait dû fermer les yeux, lui l’athée militant, devant la visée spirituelle de Kandinsky pour qui l’artiste « doit se détourner du corporel pour servir le spirituel« 29. D’ailleurs Breton, s’il avait connu les idées métaphysiques des tenants de l’avant-garde russe – Kandinsky et Malévitch étant les personnalités les plus saillantes – se serait étranglé d’indignation, lui qui, à propos de la célèbre phrase de Braque « la règle corrige l’émotion » – pouvait s’écrier : « Il doit encore y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous »30, lui qui s’est fâché avec Lacan et l’a voué aux gémonies pour avoir osé se marier à l’église!…Mais les interférences, n’est-il pas vrai? – se font souvent sur des malentendus.

    Je voudrais conclure ce trop rapide survol de « Kandinsky et la France » en rappelant que Kandinsky a écrit quelques poèmes en prose en français. En voici deux exemples :

     

    LE FOND

     

    Une longue ficelle ne faisait que des neouds.

    Tant mieux.

    La question funeste dans ce cas est restée juqu’à la toute dernière minute sans réponse :

    Où est le premier nœud?

    Il me vient une idée audacieuse :

    Le premier nœud n’est nulle part.

    Autrement : je suppose

    La longue ficelle a commencé du commencement par le deuxième nœud.

    Ce serait simple :

    Alors le deuxième nœud serait le premier.

    Le quatrième serait le troisième.

    Le cinquième le quatrième.

    Soyez assez aimable pour me croire.

    Mais voici une difficulté :

    Où se trouve le deuxième nœud?

    Alors il serait bien possible que ce fût le troisième nœud qui soit le premier.

    Alors le quatrième serait le deuxième.

    Le cinquième serait le troisième.

    Et le sixième le quatrième.

    L’heureuse solution!

    Un obstacle :

    Uù se trouve le troisième nœud?

    Et alors :

    Le tout dernier nœud de cette toute dernière minute – quel est son numéro?

    C’est ainsi que la philosophie et les hautes mathématiques se rencontrent dramatiquement.

    La tête est silencieuse.

    Le cœur se tait.

    Mais voilà quelqu’un derrière la porte…

    Entrez!31

     

    Paris, en juillet 1938

     

     

    Voici un second exemple de poème en prose kandinskyen en français, daté de « Paris Mars 1939 »35 :

     

    LE SOURD QUI ENTEND

     

    Comment dois-je raconter cette histoire?

    Elle est bien simple – C’est pourquoi elle est compliquée.

    La simplicité – Voilà la difficulté.

    Les choses les plus simples sont toujours les plus compliquées.

    Et inversement.

    Si je vous dis : au bord d’une grande route se trouve une petite pierre.

    Et que pensez-vous : est-ce simple ou compliqué?

    Et que pensez-vous, qu’est-ce qui augmente – la simplicité ou la complication.

    Si je vous dis : une petite pierre se trouve au bord d’une grande route?

    J’ai mon opinion à moi.

    Le plus simple et le plus compliqué serait de dire :

    ROUTE-PIERRE. (Et après quelques secondes) GRANDE-PETITE.

    C’est de l’impressionnisme spirituel.

    Répétez encore une fois (une fois suffit)

    ROUTE-PIERRE (sept secondes) GRANDE-PETITE.

    La simplicité embrasse la complication.

    Et inversement.

    Il faudrait seulement avoir de l’oreille.

    Arrêtez-vous un instant sur la grand-route, et regardez un instant la petite pierre.

    Regardez avec l’oreille.

    Le sourd le comprend mieux encore.

     

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    Il est évident que, pour un peintre, l’Italie ne peut être qu’une patrie spirituelle. Kandinsky a séjourné à plusieurs reprises dans ce pays. En décembre 1905, il écrit au peintre Fiodor Roehrberg que sa prochaine adresse est « Milano Poste restante »36.

    C’est surtout après 1930 que l’Italie deviendra un lieu privilégié pour les visites et les vacances. Mais un fait remarquable des interférences russo-germano-italiennes chez Kandinsky, cest le fait que Über das Geistige in der Kunst est traduit en italien dès 1922 par Di Cesaro, mais ne paraîtra à Rome qu’en 1940.

    D’autre part, « les relations amicales entre Marinetti et Kandinsky s’expliquent par la fidélité de Kandinsky à un mouvement antérieur à 1914 [le futurisme], très proche de l’avant-garde russe. De plus, le futurisme est le seul mouvement capable de concurrencer à Paris le tout-puissant cubisme. Il y a également les connivences idéologiques entre les futuristes et Kandinsky, ainsi qu’une indiscutable offensive de séduction de la part de l’artiste pour obtenir de Rome ou de Venise une grande rétrospective.

    La technique de sable mêlé à la peinture, adoptée par Kandinsky à son arrivée [à Paris] est conforme au discours de l’art mural que tiennent Fillia et Enrico Prampolini. »37

    Il est évident que ce qui attirait Kandinsky dans l’Italie fasciste, ce n’est aucunement la politique37bis, mais le fait qu’il y avait là un ensemble magnifique d’abstraction dont les tenants voyaient en lui un des pionniers de cette nouvelle forme d’art au XXème siècle37ter. « Le peintre italien Prampolini l’appelle le Giotto de notre temps et il entend ainsi : le renouvellement de la peinture par Kandinsky »38

     

    Une interview de Kandinsky paraît dans Il Lavoro fascista du 28 juillet 1934, où il n’est question que d’art :

    « Le fait mystérieux de l’art abstrait […] l’apparente au mystique. […] Je suis certain que le sentiment mystique trouvera son expression à l’avenir dans une forme abstraite.

                         -Je doute cependant que ce soit l’avis de Sa Sainteté Pie X, partisan du concret, y compris en art [dit l’interviewer]

    Le peintre sourit légèrement, mais il s’empresse de déclarer :

                       – Personnellement, je ne pratique pas ce que l’on appelle l’art sacré. Et je n’aspire pas non plus à la représentation de la nature […] L’art, selon moi, n’est que le développement d’idées déterminées, de même que dans la nature les êtres sont le développement définitif de germes déterminés. »39

    Répondant au livre du défenseur de l’abstraction dans l’Italie du début des années 1930, Carlo Belli, Kn, paru à Milan en 1935, dans lequel l’auteur proposait une « interpretazione dell’arte astratta […] nel senso neo-platonico cristiano di una belleza ideale »40 et rattachait, en particulier, l’abstraction de Kandinsky au symbolisme, l’auteur de Du Spirituel dans l’art s’inscrit en faux contre cette étiquette de symboliste :

    « On a affirmé assez souvent que je m’occupe dans ma peinture ‘des états de mon âme’ et que je fais des ‘portraits’ de cet état.

    C’est vraiment une grave erreur! Je n’ai jamais eu l’intention de faire de pareils portraits et non plus de faire de la peinture ‘symboliste’. Si je dis que ‘l’angulo acuto manifesta calore, quello retto fredezza’ etc., j’opère avec les formes et les couleurs sans jamais penser à vouloir faire des récits – soit des récits symboliques.

    Chaque forme a une forme spéciale et un ‘contenu’ spécial, parce que elle est un être vivant, comme toutes les formes de l’univers. Mais ça serait tout – à – fait faux de penser à ce contenu quand on travaille ou quand on regarde une toile.

    Je mange les bananes parce que je les aime manger, mais non parce que elles possèdent une quantité exactes de vitamines.

    Je prends la couleur jaune et je lui donne une forme non parce qu’elle est un ‘colore terrestre di forza espansiva’, mais parce que j’aime en ce moment de la mettre sur l toile et lui donner une forme.

    J’ai dit depuis très longtemps que mon rêve unique est de faire de la epinture [sic] qui est un être vivant…e basta! »41

     

     

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    Sur l’exemple de Kandinsky, écrivain russe et allemand, on peut voir une osmose s’opérer, des modes de pensée, des cultures s’interpénétrer et s’enrichir. A cette configuration russo-allemande de base vient s’ajouter l’apport français qui est fait à la fois d’interférences culturelles et d’une volonté d’intégrer la strate linguistique française à son mode d’expression verbal. Dans le cas de l’Italie, il s’agit simplement d’aller à la rencontre des sources byzantines, des sources renaissantes et des sources de l’abstraction.

    Je me suis attaché à l’écrivain Kandinsky. Il faudrait faire un autre exposé, du point de vue des transferts quadrangulaires picturaux, l’imprégnation du Jugendstil, l’impressionnisme et le fauvisme français, l’exemple du pandynamisme futuriste italien, l’accueil du biomorphisme et du surréalisme dans le milieu des années 1930.

    C’est aussi dans la métamorphose de ces diverses strates esthétiques en une œuvre idiolectique que Kandinsky apparaît comme une figure paradigmatique des transferts culturels européens.

     

     

    1 Catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 11-18; version anglaise abrégée : « Vasilii Kandinsky, a Russian Artist in Germany and France », dans : Experiment (Los Angeles, Charles Schlacks, Jr.), 2002, vol. 8, p. 23-31

    2 Voir, par exemple, « La Papauté et la Question romaine », Revue des Deux Mondes, t. V, 1er janvier 1850; sur les écrits politiques de Tiouttchev en français, voir : Litératournoié nasledsto.Tom dévianosto se »moï : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev [L’Héritage littéraire, tome 97 : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev], Moscou, Naouka, 1988, livre I, p. 183-255 (beaucoup de documents, en particulier les lettres, sont données dans l’original français)

    3 « Le plus russe et le plus remarquable des théologiens ne pouvait pas imprimer ses ouvrages en Russie, dans sa langue maternelle; la censure ecclésiastique ne permettait pas de les imprimer. Et les ouvrages de théologie de Khomiakov ont paru à l’étranger en langue française.[…] Les œuvres théologiques de Khomiakov furent traduites ensuite en langue russe » (Nicolas Berdiaev, Khomiakov, Lausanne, L’Age d’Homme, 1988, p. 61-62) . Voir aussi : A. Gratieux, « La défense de l’Eglise. Les brochures polémiques en français », in A.S. Khomiakov et le mouvement slavophile, Paris, Cerf, 1939, t. II, p. 125 sq.

    4 Cf. Les œuvres de Michel Bakounine, 6 volumes, Paris, Stock, 1895, 1903, 1908, 1910, 1911, 1913

    5 De très nombreuses lettres de Tourguéniev sont en français, voir les treize volumes de lettres dans ses Œuvres complètes en vingt-quatre volumes, Moscou-Léningrad, 1961-1968 (les lettres en français sont données dans l’original)

    6 Voir :Marianne Werefkin, Lettres à un inconnu , Paris, Klincksieck, 1999 (édition et présentation de Gabrielle Dufour-Kowalska)

    7 F.M. Dostoïevski, Œuvres complètes (en russe), Paris, Bibliotéka « Illioustrirovannoï Rossii », 1933, t. XV, p. 137-138

    8 Ibidem, p. 137

    9 Sur la fortune du poète allemand Kandinsky, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », dans le catalogue Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 152 sqq. (version italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzota, 1997, p. 31 sqq. Parmi les éditions récentes de Klänge, voir celle, bilingue, préfacée par Jean-Christophe Bailly : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hanneforth et Jean-Christophe Bailly), Paris, Christian Bourgois, 1987. Les pièces de théâtre (les « compositions pour la scène ») de Kandinsky et ses écrits sur le théâtre (en russe et en allemand, avec traduction française) ont été publiés par Jessica Boissel : Kandinsky, Du théâtre,Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro- Cologne, DuMont Schauberg, 1998

    10 Voir : Georgia Illetschko, Kandinsky und Paris. Die Geschichte einer Beziehung, Munich-New York, Prestel, 1997

    11 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 941, inventaire 10, unité de conservation, 267, p. 5

    12 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1959, p. 9

    13 Le dossier de cette première version allemande comportant une copie de copiste en gothique, des pages manuscrites de Gabriele Münter et de Kandinsky, des pages dactylographiées – le tout formant le texte in extenso -, se trouve dans les archives du Lenbachhaus à Munich.

    14 « Oh, comme je me sens à la fois russe et pourtant non-russe! Combien de choses me mettent en état presque de pleurer et combien de choses forcent mon cœur à battre plus fort. Comme le peuple est autre ici. Comment se fait-il que la vie soit aussi plus intense et plus prenante? » (Archives du Lenbachhaus)

    15 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, op.cit., p. 92

    16 Jean Arp, « Kandinsky le poète », in : Wassily Kandinsky (éd. Max Bill), Paris, 1951, p. 90

    17 Kandinsky, Klänge, op.cit., p. 8

    18 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237

    19 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237, inventaire 1, unité de conservation 56, feuille 2 verso

    20 Ibidem, feuille 3 verso

    21 Archives du Lenbachhaus, Munich

    22 Kroutchonykh, in : Vzorval’ [Explosant] (1913), cité ici d’après Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen (Hrsg. Vadimir Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 61; dans sa Déclaration du mot comme tel [Déklaratsiya slova kak takovogo] (1913), Kroutchonykh donne encore un exemple glossolalique du flagellant Chichkov :

                             « namos pamos bagos »…

    « ghérézone drovolmirié zdrouvoul

    « drémilié tchérézondro fordeï »

                             in : ibidem, p. 67

    23 Les poèmes en prose russes se trouvent dans les Archives Kandinsky du Centre Georges Pompidou

    24 André Biély, Glossolalia (1922), cité ici dans la traduction de Catherine Prigent : André Biély, Glossolalie, Caen, Nous, 2002, p. 37

    25 Voir : Christian Derouet, « Basile Kandinsky et Les Tendances Nouvelles à Angers en 1907 », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 139-147

    26 A ce sujet, je me permets de renvoyer à mon article « Robert Delaunay et la Russie », dans le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914 De l’Impressionnisme à l’Abstraction, Paris, Centre Georges Pompidou, 1999, p. 71-72

    27 Voir Vivian Endicott Barnett, « Kandinsky und die Naturwissenschaft : Die Einführung biologischer Motive in der Pariser Periode », dans le catalogue Elan Vital oder das Auge des Eros. Kandinsky, Klee, Arp, Miro, Calder, Munich, Haus der Kunst, 1994, p. 39-55

    28 V.V. Kandinsky,  » Sodierjanié i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Miejdounarodnaya khoudojestviennaya vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Troudy vsiérossiiskogo siezda khoudojnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    29 V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    30  André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    31 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    35 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    36 Lettre de Kandinsky à F.I. Roehrberg, du 2 décembre 1905 – RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 769, inventaire 1, unité de conservation 431, fonds K.V. Kandaourov,

    37 « Le second futurisme et l’appel de l’Italie », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984 (par les soins de Jessica Boissel et de Christian Derouet), p. 360

    37bis Je voudrais rapporter ici les propos de Janine Bouissounouse, qui rendit visite en tant que journaliste (« farouchement antifasciste »), à Marinetti en 1932 : »C’est curieux, pendant tout le temps que j’ai passé avec Marinetti, je n’ai pas eu l’impresion, une minute, d’écouter un fasciste. Il parlait une autre langue, il semblait ignorer les slogans. Il recréait le fascisme, le sublimait, il en faisait sa chose.

    Pendant la guerre, je me promenais un jour dans Paris avec Montherlant. Comme d’habitude, il rêvait tout haut. Il divaguait. A un certain moment, il m’a dit que la Croix du Christ était le symbole de la mort, et la croix gammée, le symbole de la vie. Je n’ai pas considéré Montherlant comme un nazi. Lui, comme Marinetti, était en marge du réel, ce qu’il disait, c’était de la littérature. » Janine Bouissounouse, « Rencontre avec Marinetti », dans Présence de Marinetti, Lausanne, L’ Âge d’homme,1982, p. 576

    37ter Voir Nathalie Vernizzi, « Gli sviluppi della pittura astratta in Italia fra le due guerre », dans son livre Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, Milan, Vanni Scheiwiller, 1994, p. 193-274

    38 Will Grohmann, op.cit.

    39 « Lettres de Paris. Le peintre Kandinsky et ses idées sur l’art » (traduit par François-Michel Gathelier), dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, op.cit., p. 360

    40 Nathalie Vernizzi, Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, op.cit., p. 220

    41 La lettre de Kandinsky à Carlo Belli, écrite en 1935 en français (la syntaxe et l’orthographe sont celles de l’original) est publiée par Nathalie Vernizzi dans son ouvrage cité plus haut Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, p. 220-221

  • Jacques Sapir sur la politique européenne à l’égard de la Grèce

    Jacques Sapir

    L’Union européenne, par la voix de ses dirigeants comme de ceux de ses pays membres, se prévaut des plus hautes valeurs ; elle en donne dans la pratique une image bien différente, n’hésitant pas à piétiner tant la démocratie que la souveraineté de ses membres.
    L’Union européenne prétend instaurer des règles communes et des solidarités entre les pays membres, et même au-delà; les faits démentent tragiquement, et ceci de plus en plus, les idées de solidarité, et ceci même en son sein. Ces deux contradictions alimentent la crise à la fois politique et économique que connaît l’UE. Elles en minent les fondements et obscurcissent de manière considérable l’avenir.

    Désoccidentalisation, retour des frontières et rôle de l’Etat
    Le révélateur grec

    Le traitement infligé à la Grèce est un bon exemple de la réalité des pratiques au sein de l’Union européenne; ajoutons qu’il n’est hélas pas le seul. Mais, il sert de révélateur et il expose l’hypocrisie profonde de la construction européenne.

    Rappelons les faits: la Grèce a connu une crise de la dette souveraine au début de 2010, dont les conséquences risquaient d’être couteuses pour les banques des principaux pays européens qui avaient prêté, en toute connaissance de cause et en raison de taux d’intérêt hautement rémunérateurs, à ce pays. Les différents plans qualifiés « d’aide » à la Grèce n’ont eu pour raison d’être que d’éviter un défaut afin de permettre aux banques privées, essentiellement françaises et allemandes, de se dégager et revendre les titres grecs qu’elles avaient achetés. Ces plans « d’aide » ont considérablement alourdi la dette. Ils ont eu pour contrepartie des plans d’austérité, mis en œuvre par ce que l’on a appelé la « Troïka », c’est à dire la Banque Centrale Européenne, la Commission Européenne et le Fond Monétaire International. Ces plans d’austérité ont à leur tour provoqué une crise économique et sociale de grande ampleur en Grèce, avec un taux de chômage de plus de 25%, une paupérisation galopante, et une destruction du système de protection sociale. Cette austérité a été imposée à la Grèce par des équipes d’experts envoyés par la « Troïka » qui sont venus s’installer dans les ministères et qui ont dicté leurs conditions.

    Un défaut grec est-il possible ?

    A bout de force, mais aussi à bout de patience, les électeurs grecs ont, le 25 janviers 2015, envoyé un message très clair: la population refuse l’austérité pour le compte des banquiers de Francfort ou de Paris. En portant au pouvoir une parti de gauche dont le programme promettait de mettre fin à cette austérité, tout en engageant des réformes que les autres gouvernements, tant socialistes (PASOK) que de centre-droit (Nouvelle Démocratie) s’étaient toujours refusées à faire, comme une réforme de l’assiette de l’impôt et de l’administration.
    Loin de se réjouir de l’arrivée au pouvoir d’un parti, puis d’une coalition, décidé à aborder de front les problèmes structurels de la Grèce, qui s’appellent corruption, clientélisme et népotisme, l’Union Européenne n’a eu de cesse que de vouloir casser ce gouvernement, de lui imposer un autre programme que celui sur lequel il a été élu. Ce faisant, elle montre son total mépris de la démocratie dont ses dirigeants par ailleurs se gargarisent. Quelle que soit l’issue de la crise actuelle, que l’on ait un mauvais accord, un défaut, voir une sortie de l’Euro de la Grèce, l’attitude odieuse de l’Union Européenne restera dans les mémoires de tous les européens, mais aussi des autres. On découvre ici que l’Union européenne ne se comporte pas autrement que feu l’Union soviétique en imposant une théorie de la souveraineté limitée comme ce fut le cas à Prague en août 1968.

    Une nouvelle lecture de l’Union européenne

    Ce révélateur grec incite alors à relire les autres actions de l’Union européenne.
    Que ce soit sur les négociations commerciales internationales, qu’elle mène dans l’opacité la plus totale comme c’est le cas avec le Traité Transatlantique, que ce soit sur la question des OGM ou elle impose aux consommateurs européens des produits dont ils ne veulent pas pour le plus grand profit d’un géant de l’industrie nord-américaine, MONSANTO pour ne pas le nommer.

    Que ce soit sur la question de la solidarité entre les pays membres. L’Italie a été laissée seule pour gérer la catastrophe humanitaire provenant de l‘intervention franco-britannique en Libye qui a abouti à la mort de Kadhafi. De même, la Grèce a été laissée bien seule pour faire face aux flux migratoires qui viennent de Turquie et du Moyen-Orient. De son côté, la France a été laissée quasiment seule dans la lutte contre l’islamisme radical au sud-Sahel (Mali, Niger) au moment où la Commission européenne lui demande de faire plus d’économie. Les fonds structurels, qui eurent un effet de modernisation important sur des pays comme le Portugal et la Grèce, sont aujourd’hui réduits à la portion congrue. Le budget de l’Union européenne, déjà dérisoire avec 1,23% du PIB, est appelé à être encore réduit, sous la pression combinée de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne, dans les prochaines années.

    Hollande appelle à renforcer la présence de l’Europe en Méditerranée

    Sur tous ces terrains on voit un recul profond avec les pratiques des années 1970 et 1980, quand on ne parlait pas d’Union européenne mais, plus simplement, de « Marché Commun » ou Communauté Economique Européenne. Ce recul s’accompagne d’une montée aux extrêmes dans le discours. Plus l’UE s’éloigne des principes de solidarité et de démocratie, plus elle en parle. Plus elle opprime les peuples des pays membres, plus elle se présente en libérateur pour les autres. On en a eu un tragique exemple avec la crise ukrainienne, où le comportement irresponsable de l’UE n’a pas été pour rien dans le déclenchement de la crise.

    C’est donc une profonde tragédie que l’Union européenne, dont le principe était explicitement d’unir l’Europe, ait contribué à une crise qui menace de séparer à nouveau les peuples du continent européen. Ceci n’est pas sans conséquences alors que nous nous préparons à commémorer le 70ème anniversaire de la victoire contre la barbarie nazie. L’absence des dirigeants des pays de la coalition qui a forgé cette victoire aux cérémonies de Moscou le 9 mai prochain risque de marquer de manière symbolique une nouvelle division de l’Europe. Les logiques de guerres froides renaissent de leurs cendres, alimentées par les pays baltes et la Pologne, mais encouragées aussi — il faut le reconnaître — par la Grande-Bretagne. Sur l’ensemble de ces terrains, la responsabilité de l’Union européenne est elle aussi écrasante. Tout ceci s’accumule pour constituer les éléments d’une dérive de l’Union européenne qui en fait un danger véritable pour l’Europe.

    Lire la suite: http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20150427/1015854870.html#ixzz3YYWI9R7l

  • Михаил Прохоров Религиозный кодекс

    Платформа светского государства
    Михаил Прохоров предлагает принять Религиозный кодекс

    12.09.2012
    Отношения государства, Русской православной церкви (РПЦ) и граждан становятся все более конфликтными, поиск компромисса затруднен старыми предубеждениями и новыми оскорблениями. В статье, написанной специально для « Ъ », лидер партии « Гражданская платформа », экс-кандидат в президенты МИХАИЛ ПРОХОРОВ предлагает способ решения проблемы.

    С первых дней своей политической деятельности я предпочитал не комментировать вопросы, связанные с жизнью церкви, так как всегда считал, что вера и отношение к церкви — сугубо личное дело. Но даже в редких заявлениях моя позиция никогда не основывалась на предвзятом отношении к РПЦ (ни в одном из моих высказываний нет и намека на желание оскорбить церковь), а лишь на ощущении растущей угрозы светскому обществу в нашей стране. То обстоятельство, что отношения граждан, государства и церкви в последние месяцы уже привели к расколу общества и угрожают российской культуре, заставляет меня обратиться к этой теме.

    Особенно неожиданно то, что в центре потрясений оказалась РПЦ. Дело Pussy Riot, их провокационная акция в храме Христа Спасителя и жестокий приговор, конечно, стали запалом потрясения, но не его причиной.

    Как любой современный светский человек, я живу в России, в многоконфессиональной стране среди верующих и неверующих друзей. Сегодня среди нас бушует шквал обвинений и даже оскорблений, которые мешают нормальному диалогу. Люди, ранее тщательно выбиравшие слова, сегодня пустились во все тяжкие. Но кто бы и зачем не пускал отравленные стрелы, большинство попадает в РПЦ.

    Голосов, зовущих к примирению и терпимости, к сожалению, мало, и они звучат слишком академично. К моей радости, и руководство РПЦ не сразу, но все-таки выступило с просьбой о милосердии. Но милосердия проявлено не было. Действительно ли мы такие непримиримые антагонисты, как это представится всякому, кто зайдет сегодня в социальные сети? Или в нашей политике недостает некоего важного политического « витамина », который дает людям возможность мирно сосуществовать, даже расходясь во взглядах?

    Мне ясен ответ на этот вопрос. В наших спорах « за и против власти » мы не замечаем главного — дефицита светской политики и светской общественной этики. Светской государственности как таковой.

    Светская политика — выбор успешных наций
    Здесь мы не редкое исключение. Все ныне развитые и успешные общества и государства в свое время переживали сходные драматические процессы. Будущее Франции и Германии во времена религиозных войн висело на волоске. И только найденная ими форма светского консенсуса открыла путь к религиозному и гражданскому миру. Стала ключевым условием их современного успеха. Пытающиеся столкнуть Россию с этого пути лишают нас главного — российского шанса на национальный успех.

    Отношения церкви, государства и общества в нашей стране декларированы, но фундаментально не прояснены. Ст. 14 Российской Конституции состоит всего из двух пунктов: « 1. Российская Федерация — светское государство. Никакая религия не может устанавливаться в качестве государственной или обязательной. 2. Религиозные объединения отделены от государства и равны перед законом ». Прекрасные, важнейшие нормы. Но они — лишь рамка, которая не наполнена реальным содержанием, правовым, политическим и, главное,— культурным.

    Сделанный Россией выбор, закрепленный в ст. 13 нашей Конституции (« Никакая идеология не может устанавливаться в качестве государственной или обязательной »),— это наш выбор пути к национальному успеху, а не к расколу и поражению. К сожалению, сегодня большинство политиков, включая лидеров парламентских партий, предали свою Конституцию и предпочли забыть о том, что там написано. Заигрывания с церковью, носящие зачастую популистский характер, подрывают основы главного документа страны. Все это порождает множество угроз.

    Люди, а не « силы »
    Ошибочно видеть в церкви лишь иерархию высших священнослужителей, какими бы те ни были. И то взаимное осатанение, которое мы видим (вне зависимости от прямого или переносного смысла этого слова), охватило не церковь и не общество, а конкретных людей.

    Таких людей, увы, немало; некоторые из них занимают высокие позиции в своих иерархиях; они объединены в разного рода альянсы и кланы. Но никто из них не может монополизировать право выступать от нашего имени. Протоиерей Всеволод Чаплин — еще не церковь, прокурор Александр Никифоров — не государство, а адвокат Марк Фейгин — не российская общественность.

    Какова причина сегодняшнего осатанения? Мне кажется, страх. Страх утратить последние прочные ориентиры и ценности, оказаться в кольце врагов. Когда-то в студенческие годы я видел фильм, который назывался « Страх съедает душу ». Вспомнил это потому, что слова эти очень точно характеризуют сегодняшнюю ситуацию. Именно из-за страха наша политическая жизнь стремительно и искусственно сдвигается к вопросу « кто кого ». Все чувствуют себя не в безопасности, не будучи при этом в реальности врагами друг другу. Глупое положение!

    О глупости
    Одна из главных ошибок, совершаемых участниками нынешних дискуссий,— взгляд на церковь, государство и общество как непримиримых антагонистов.

    Глупо противопоставлять общество и церковь. Церковь как институт даже в самые темные века истории служила альтернативой неравенству и деспотизму, хранила и развивала идеалы любви, сострадания, прощения, часто на фоне повсеместной дикости и жестокости. В истории церковь нередко брала на себя функцию коллективной совести нации, защищая слабых перед сильными, гонимых перед гонителями, тем самым способствуя формированию более гуманного общества. Мученическая смерть митрополита Филиппа Колычева, бросившего вызов царю Ивану Грозному, продемонстрировала: когда речь заходит о вечных ценностях сострадания и милосердия, люди крепкой веры могут встать выше страха смерти.

    Говоря языком русского философа Владимира Соловьева, можно сказать, что светская и религиозная культура — два легких, которыми дышит наша цивилизация. Светская культура (и в особенности — светская политика) выступает защитницей свободы религиозного выбора, защитой права каждого верить или не верить сообразно велениям сердца, а не по приказу начальства. Защита религии и церкви сегодня состоит, прежде всего, в защите светского характера нашей политики и нашего государства.

    Довольно странно, что напоминать об этом приходится мне, человеку, как известно, светскому. Но — приходится.

    Меня не может не тревожить такая опасная, на мой взгляд, тенденция, как попытка продвинуть церковную жизнь внутрь школы. Как только мы отказываемся от конституционной нормы отделения государства от церкви, мы вносим раздоры туда, где их прежде не было. Уроки основ православной культуры, естественно, породили уроки основ исламской культуры. От школьников требуют выбирать там, где для них вообще не было проблемы выбора. То, что кому-то могло казаться « воцерковлением » молодежи и ее религиозным воспитанием, фактически разделило детей на враждующие группы по религиозному признаку. Религия как повод для школьных драк — где тут « основы религиозной культуры »? И что тогда называть кощунством?

    Так не пора ли тем, кто верит в разум, в жизнь в общем государстве, перейти к светской политической инициативе? Светской политики у нас нет, и я хочу предложить ее для России.

    О том, что можно сделать
    Я получаю много предложений « собраться и спокойно все обсудить ». Это правильно, но сегодня этого мало. В атмосфере нетерпимости разговоры не дают большой пользы. Нужна политическая цель.

    Есть вещь, которую мы можем сделать только вместе. Это возобновление совместной работы церкви, государства и общества над преодолением тлетворных пережитков советского режима, которые не обошли ни общество, ни церковь. Советская идеократия, заменившая государственное православие до революции, не оставила места для светской политики.

    И низкая конкурентоспособность нашей экономики, и наш слепой патернализм, и наше неверие в силу права, и подмена реальной культурной и образовательной работы показухой и проформой — отсюда, из неизжитого советского опыта.

    Я призываю к немедленному началу широкого диалога об урегулировании отношений церкви (разумеется, имея в виду все церкви и исповедания, религию в целом), государства и общества. Сделать это можно на базе « Гражданской платформы » через инструменты краудсорсинга и публичного обсуждения.

    Целью такой инициативы должна стать разработка концепции Кодекса церквей и религий Российской Федерации или Религиозного кодекса — по аналогии с Гражданским или Семейным кодексами. Затем за дело возьмутся юристы, которые превратят концепцию в полноценный юридический документ. Параллельно партия « Гражданская платформа » приступит к формированию реальной гражданской и политической коалиции, способной добиться принятия этого документа Федеральным собранием Российской Федерации и обретения им законной силы. Тем самым будет создана прочная светская основа для полноценного сотрудничества российского государства, российского общества, всех российских конфессий в незавершенном деле строительства обновленной и исцеленной России.

    Я готов всеми доступными мне средствами поддержать деятельность этого собрания и реализацию его предложений. Сейчас я не вижу для себя более важной задачи. Нам необходимо как можно скорее выбрать наиболее эффективную стратегию будущих перемен.

    Но для любого выбора нам прямо сейчас необходим мир. Гражданский, то есть светский мир.
    Подробнее: http://www.kommersant.ru/doc/2020351

  • ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη

    ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη!

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    The SquARe, The CiRCle, The CRoSS, The BlACk ANd The whiTe

    or

    the Suprematist Emergence of the Space of the World

                     and

    Complex Presentiment

     

    Jean-Claude Marcadé

    The canvases Black Square, Black Circle and Black Cross assemble the fundamental forms of Suprematism. Malevich painted them for the ‘XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia’ in 1924. They were sent to the Soviet Pavilion and presented in the catalogue as numbers 111-Suprematismo : forma quadrata, 112 – Suprematismo : forma di croce, and 113 – Suprematismo : forma rotonda.1 Malevich also sent five drawings of ‘Suprematism in Architecture’, in particular, designs for buildings in interplanetary space (the planits).

     

    An ‘icon of my time’

     

    Malevich first made the iconic nature of these pieces explicit when he hung his black square, then titled Quadrangle, high in the corner between the two picture walls at the ‘0.10’ exhibition showing ‘Suprematism of Painting’, like the central icon of the Beautiful (or Red) Corner (krasny2 ugol) found in the main room of Orthodox homes in Russia.

    It is significant that this first black square should become a conceptual reference point of almost mythic status throughout the 20th century. In his account of the ‘0.10’ exhibition, Alexandre Benois saw it as ‘a black square in a white frame.’3 To which Malevich retorted that it was ‘a naked icon without a frame.’4 Again, here we can observe the iconic aspect of the ‘Black Square’, for the ecclesial icon has no frame or, rather, the ‘frame’ is painted around the image, inside the panel. Of course, when Malevich speaks of an ‘icon’ he does not mean that it is an ‘Orthodox’ work, but that the Suprematist painting makes visible what is beyond the sensible world, as the Orthodox icon does, but with the resources and aims of painting. This reality beyond the world, its prototype, is the ‘world as objectless, or eternal rest.’5

     

     

    ‘I have transfigured myself into the zero of forms’6


     

    The point of Black Square, Black Cross, Black Circle and the canvases shown in ‘0.10’ was to reduce the representation of the world of objects to the ‘zero of forms’ but this ‘zero of forms’ was a step towards the beyond: ‘I have transfigured myself into the zero of forms, and have gone beyond the zero towards cre- ation, that is, to Suprematism, to the new painterly realism, to the non-figurative.’7 All the innovators of the 1910s in Russia oppose figurative art, which ‘repeats’ and ‘copies’ the world of objects, and non-figurative, abstract or object-free art, which creates a new vision of the sensorial world, or a new space without objects, with no object other than itself.

     

    ‘Contemporary life is now quadrangular’8


     

    None of Malevich’s squares is an exact geometrical square. For the German edition of his texts published in 1927 (Die gegenstandslose Welt), the painter drew a Black Square in pencil, on which he wrote, in Russian: ‘First Suprematist element with a quadrangular appearance whose equiangularity is not strictly geometrical. It was born in 1913. It is the basic element, the evolution of which has spawned two basic elements, the circle and the cruciform element.’9

    1 Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, Stedelijk Museum, Amsterdam, 1970, p. 163.

    2 Krasny, which now means beautiful, originally meant red.–Trans.

    3 Alexandre Benois, ‘La dernière exposition futuriste’ [9/21 January 1916], in Kazimir Malévitch, Écrits,Allia, Paris, to appear in October 2015, Annexes, p. 615. This is why the ‘black square’ was sometimes seen as a monochrome. Cf. Jean-Claude Marcadé, ‘De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXe siècle (1915-1921),’ in exhibition catalogue, La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 ff.

    4 Kazimir Malevich, letter to Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1993, p. 46: ‘I have only a naked icon without a frame.’ (like my pocket), the icon of my time.’

    5 Cf. Kazimir Malevich, The World as the Objectless or Eternal Rest. Translated from: Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trans. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    6 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism, the New Painterly Realism, Petrograd, 1916. Translation in Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, Reaktion Books, 1998.

    7 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism. In his letter of 29 May 1915 to Mikhail Matyushin, Malevich wrote: ‘We are planning to bring out a review […] Given that in it we intend to reduce everything to zero, we have therefore decided to call it Zero. And we ourselves will later go beyond zero.’ In Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1979, p. 181. This review project was not carried through, even if all the materials were in place by 1916 for a collection titled Supremus, publication of which was prevented by the revolutionary events of 1917. See the history and reconstitution of this volume in Aleksandra Shatskikh, Kazimir Malevich i obshchestvo Supremus [Kazimir Malevich and the Supremus Society], Tri kvadrata, Moscow, 2009, and English shortcut variant : Black Square, Yale University Press, New Haven and London, 2012.

    8 ‘It is hard to fit contemporaneity into a triangle, for today its life is quadrangular’ (note from the 1920s). 9 Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit (ed. Britta Tanja Dümpelmann), Hatje Cantz, Ostfildern/Basel Kunstmuseum, 2014, p. 107.

     

    Aboveall, Malevich affirms quadrangularity as such, contrasting it with triangularity which, over the centuries, had always represented the divine. Manifestly, the problem for Suprematism was not one of geometry (as was sometimes the case with proto-Cubist Cézannism), but of the pictorial as such and, for Suprematism, the pictorial meant a coloured plane, absolute planarity. The dimen- sion of this planarity was the fifth dimension, or economy.

    As we know, in his concern with the pure creative act, Malevich was led to ‘reject the spiritual content of the contents as belonging to the green world of meat and bones,’10 and to state in his 1923 Suprematist Mirror that ‘the world as human distinctions […] = 0’ inasmuch as ‘The essence of distinctions is the world as objectless.’11 The image of man and the image of the world, which began to interpenetrate in ‘transmental realism’ were finally dissolved in the black of the Square. The absolute faceless face. The impenetrable face. In 1920 he wrote that ‘busy penetrating the mystery the black space of the square,’ that black space had ‘become the form of the new face of the Suprematist world, of its raiment and its spirit’: ‘I see in it what men once saw in the face of God, and all Nature infused the appearance of its image, like that of man; and if someone from hoary antiquity penetrated the mysterious face of the black square, perhaps they would not have perceived what I see in it.’12

     

    ‘Suprematism was born in 1913’

     

    The ‘black square’ is present in 1913 in the costumes and sets that Malevich designed for Matyushin’s opera Victory over the Sun (with a prologue by Khlebnikov and libretto by Kruchonykh), and most obviously in the costume of the Gravedigger, whose body consists of a black square (the form is repeated like an armband on the character’s two arms). Moreover, Victory over the Sun conceptually manifests what would be the position of black in Malevich’s colour system. In the libretto the light of the sun is seen as lighting up the ghosts of the real. This accounts for one of the meanings of Black Square: it is the dark side of the world that has swallowed up in the shadows of Nothingness the false light given by the sun. True light is therefore not the light of the sun but the light that emanates from the depths of the objectless. If, formally, the Black Square attacked ‘the founding principle of painting,’ by limiting itself to the ‘ultimate components that designate spatialisation,’13 then conceptually it revealed a new, non-naturalist face, making the pictorial its place of realisation.

     

    ‘The energies of black and white’

     

    One could hardly be further from Parisian research into colour during the same years. Chevreul’s work met with no echoes in

    10 Kazimir Malevich, On New Systems in Art, Vitebsk, 1919. Translated from French in Écrits, op. cit., p. 245. 11 Kazimir Malevich, The Suprematist Mirror, Petrograd, 1923. In Crone, op. cit., p. 197. 12 Letter from K. Malevich to Pawel Ettinger dated 3 April 1920 (in Polish), Malevich o sebe [Malevich by Himself] (I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscow: RA, 2004, vol. I, p. 125. 13 Dora Vallier, ‘Malévitch et le modèle linguistique en peinture,’ Critique, May 1975.

    aesthetic debates about colour in Russia. For Malevich, colour was an energy that wells up from the material. As he wrote in 1920: ‘The main thing in Suprematism are its two foundations, the energies of black and white. Black and white that serve to cast light on the form of the action; all I saw was the purely utilitarian need of economic reduction. That is why everything coloured is eliminated.’14 If Malevich rejected retinal painting, he did not do so in the same way as his contemporary, Duchamp, who sought to replace painting with productions arising from a conceptual type of decision-making. As a Russo-Ukrainian, Malevich was an heir of icon painting. ‘The square is a living, royal infant15 full of life. It is the first step of pure creation in art.’16 Having bestowed iconic status on the easel painting, he presents it as ‘manifestation, energy, light with a spiritual essence.’17 The whole of Malevich’s colourist poetics is elaborated out of sensation: ‘one should rather speak of the correspondence of colour to sensation than its correspondence to form.’18 The black of the square, the circle and the cross can thus be interpreted as the unassailable shadows of apophatic mysticism.

     

    The Black Circle

     

    The second basic element of Suprematism is the Black Circle, obtained by rotating the square. Curiously, enough, the first Black Circle, made in 1915, does not appear in the famous photograph of the ‘Suprematism of Painting’ section at the ‘0.10’ exhibition, nor is it mentioned by name in the catalogue. Nor does it appear in any of the photographs of exhibitions put on during Malevich’s lifetime.19 According to the drawing Malevich made for his Bauhaus book in 1927, this was the ‘second ele- ment of Suprematism,’ ‘a basic element of 1913 Suprematism.’20 The Black Circle evokes the metaphor/metonym of the eclipse of the sun explored in the alogical works of 1914, before the creation of the Square-Circle-Cross trinity.21 In all the drawings showing this form, the Black Circle is seen in a state of levitation; it has just crossed the white space of the canvas and is heading into the infinite beyond. It can be said that the Black Circle is the starting point for all the complex polychrome Suprematist works, in which the geometrised forms are seen in a state of suspension on the white canvas, at once static and dynamic. The painter places them at a phase of their movement that is between their arrival and the moment where the traversal will begin. This decentred position appears in the 1918 White Square (MoMA), which, one could say, is the emblem of the ‘White on White’ series. Where the Black Square and Black Cross occupy a central position on the canvas, the Black Circle, by its ascending movement, announces the same movement in the White Square.

     

    The Black Cross

     

    According to Malevich’s caption for a drawing from 1927, the Black Cross is ‘the third basic Suprematist element.’22 It is also the second Suprematist form to be derived from the Square, after the Black Circle. It featured in the foundational exhibition ‘0.10’. From a formal viewpoint, the Black Cross is constructed around the intersection at the centre of two rectangularly extended planes. As with the Black Square we will note that once again here the geometry is not exact. There is a slight curve to the axes that injects dynamism into the stability of this cruciform architecture on the white space of the canvas. Like the Square and the Circle, the Cross shows a tensional equilibrium between static and dynamic. Nothing seems to be moving and, at the same time, everything is ready to launch out or collapse. This recalls Zeno of Elea’s assertion that the flying arrow is motionless.

    The Black Cross is at once the body of the world and a face, the face of the world. It is a universal primary form, but it is impossible for us not to also see it as a reference to the importance of the cross in Christian culture. In the manuscript from 1927 about the ‘different phases in the development of Suprematism’ the painter shows the ‘development of the cruciform element of cosmic, mystic sensations’ in a series of sketches.23 In the late second century, Irenaeus of Lyon affirmed the cosmic dimension of the cross in his Proof of the Apostolic Preaching, maintaining that the Word of God pervades Creation ‘encompasses both its length and breadth and height and depth – for by God’s word everything is disposed and administered – the Son of God was also crucified in these, imprinted in the form of a cross on the form of the Universe.’24

     

    14 Kazimir Malevich, Suprematism 34 Drawings, Vitebsk, 1920, trans- lated from Écrits, op. cit., p. 251.

    15 Note that the Russian word used here for ‘child’ is mladiénets, which is a literary word, used in particular with reference to icons of the Christ Child.

    16 Kazimir Malevich, From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, quoted in John Golding, Visions of the Modern, University of California Press, 1995, p. 177.

    17 Cf. Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916], in: La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trans. and annotations: Françoise Lhoest], L’Âge d’Homme, Lausanne, 1992, p. 14. Nikolai Tarabukin notes that in the masterpieces of the School of Novgorod (14th-15th century) colour is ‘saturated, extraordinarily saturated and energetic.’ N. Tarabukin, Filosofiya ikony [Philosophy of the Icon] [1916], Moscow, 1999, p. 129.

    18 Kazimir Malévitch, Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575 Translation in Gilles Néret, Malevich, Taschen, 2003, p. 51.

    19 The Black Circle was first shown publicly as the illustration for the short treatise From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, reproduced back to front. It entered the collection of Matyushin, and was later acquired by Nikolaï Khardzhiev, from whom it passed, via the Gmurzynska gallery, into another private collection.

    20 In Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927) the drawing, now held at the Kunstmuseum in Basel, is reproduced, reversed from left to right, on p. 68. See the only original in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 108. 21 The words ‘partial eclipse’ are painted on the two canvases An Englishman in Moscow (Stedelijk Museum, Amsterdam) and Composition with Mona Lisa (Russian Museum, Saint Petersburg).

    22 Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 109.

    23 Facsimile in Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris: Thalia, Paris, 2006, v. 2, p. 213.

    24 § 34. Translation by Joseph P. Smith, Paulist Press, 1978.

     

    The order of presentation of the three basic Suprematist forms

     

    The three fundamental Suprematist forms were presented by the painter himself in two different ways. The Black Square, Black Circle and Black Cross were first placed side by side in that order in a little book lithographed at Vitebsk in 1920, Suprematism, 34 Drawings. They reappeared in 1926 as part of the magnificent created by the painter for the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad. The three canvases framed a big ‘Suprematism in Architecture’ drawing representing a planit, that is, a futuristic house in the cosmos, and titled ‘The Pilot’s Planit.’25 The drawing was placed on a sloping plane, receding towards the top, as if moving upwards in interplanetary space – the plan- ets on this occasion being the Black Square at lower left, the Black Circle in the top middle and the Black Cross at bottom right. The order of procession here was different from the one Malevich had proposed in 1923-24 for the hanging of his three paintings in Venice. The Black Cross emerges from an extension of the square along the horizontal and vertical axes, forming a perpendicular crossing, and its rotation then engenders the Black Circle.26 The Black Circle then becomes the culmination of the movement of the Universe, of ‘cosmic thought’, of the suns, of the starry sky, of comets and all the ‘objects’ that ‘cast out on the infinite path of the objectless.’27 This aspect is very clearly shown in a relief made by Malevich with the Unovis collective in Vitebsk in 1921.28 showing the curve of the Universe surrounding a black circle, shadows of Nothing, of the objectless, of non-being, over which hover arkhitektons, while small Suprematist planits are scattered in the white space. This universe of Malevichian ‘geometrical imaginaries’ is in turn framed by four black forms that can be read, clockwise, as a black triangle, which for Suprematists is the woodcutter’s wedge, a salient corner indicating the way towards the black square, a black cross and, finally, a black circle.

    The Black Square, Black Circle, and Black Cross are both iconoclastic and the foundations of a new iconicity: the world of objects is denied as illusory and phantasmal, but the black and white are absorption and diffusion of light, and this light/colour is now the place where the ‘world without object or eternal rest’ is manifested.

    25 See the reproduction of the installation in In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (ed. Yevghénia Pétrova), Palace Editions, Saint Petersburg: 2000, p. 111. The original drawing used to enlarge the installation at the GHINGKhUK is at the Stedelijk Museum in Amsterdam, cf. Troels Andersen, op. cit., p. 105, No. 87.

    26 On the transformation of the basic forms of planar Suprematism (Square, Cross, Circle) at the Venice exhibition of 1924, see Patrick Vérité, ‘Sur la mise en place du système architectural de Malevič,’ Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    27 Kazimir Malevich, God Is Not Overthrown, 1922. See Écrits, op. cit., §§ 9, 12, 13, p. 315, 318-320.

    28 Unovis Collective, Suprematist Relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo, reproduced in: Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern Art, Thames and Hudson, New York, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269.

    29 For a summary of the questions raised by Malevich’s antedating of his post-Suprematist works, see Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Images en Manœuvres, Marseille, 1994, p. 234 ff.

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    Complex Presentiment

     

    On the back of the canvas titled Complex Presentiment is a hand- written inscription: ‘K. Malewicz. Complex Presentiment 1928–32. The composition coalesced out of elements of the sensation of emptiness, of loneliness, of the exitlessness [besvykhodnosti] of life. 1913. Kuntsevo.’ This work was not displayed in an exhi- bition before its inclusion in a 1987 show in Tokyo. No doubt it seemed subversive in pre-Perestroika USSR. The immediately striking thing about the inscription is the obvious antedating that traces the painting’s theme back to 1913 and to Kuntsevo, a place outside Moscow where the artist spent his summer holidays between 1913 and 1917. Throughout his artistic career, Malevich practised a form of camouflage. This is true of his texts (on ‘real- ism’, the ‘economy’, ‘God’, etc.) and, more particularly, starting in the late 1920s and with the inception of Stalin’s terror, he pictori- ally rewrote his creative development for his retrospectives in Moscow (Tretyakov Gallery) in 1929 and Kiev in 1930.29

    In the case of canvases that, like Complex Presentiment, are totally new creations, with no precedents, his camouflage is poignant testimony to the increasingly coercive policies pur- sued by Soviet power against intellectuals and artists, but also against the people, and in particular the peasantry, on the pre- text of ‘dekulakization,’ that is, the struggle against the wealthier, land-owning peasantry. As of 1928, the Terror spread throughout the entire Soviet Union, and especially Malevich’s homeland of Ukraine, where the Famine–Genocide (Holodomor) took millions of lives in 1932–33.

    Malevich was, in the etymological sense of the word, a martyr, a victim of the oppression inflicted on the Soviet Union in the second half of the 1920s. The dates inscribed on the back of Complex Presentiment indicate that it was painted in around 1932. 1928 was the beginning of the tragic period that led this Polo-Ukraino-Russian painter to his death in 1936, at the age of 56. In 1926 the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad, which Malevich directed, was closed. Then, in 1927, his one and only trip abroad, to Poland, land of his paternal ancestors, and to Germany, was suddenly curtailed and he was subject to constant harassment and even arrested and imprisoned in 1930. Some witnesses claim that he was tortured. Malevich had left his paintings and manuscripts in Berlin, with a note in which he anticipated ‘the eventuality of my death or life imprisonment’. His letters from the early 1930s reveal his torment. He tells several of his correspondents that he can paint only portraits. Death was increasingly present in his psychic life and in his work (crucified man, coffins, etc.). Haunted by Mayakovsky’s suicide in April 1930, he quotes from the poet’s letter of farewell: ‘The love boat has crashed on the everyday.’
Malevich did not stop painting. He offered new developments, reaffirming the essence of Suprematism in ‘the deployment of colour and its weakening through the dependency of dynamic tensions.’30 He tried desperately to find work in a research laboratory but was systematically denied any kind of activity by the Stalinist authorities. This tragic dereliction of man ‘cast into the world’ is manifest in this absolute masterpiece that is Complex Presentiment. It introduces Malevich’s motif of the windowless red house. This is the prison in which man in totalitarian society is now confined. Malevich once said that he did not do faces because he could not see the man of the future, or rather, because man’s future was an unfathomable enigma. In these faceless faces, Malevich is conveying the sensation of emptiness. There is something lunar in this tilted oval underscored by the crescent shape of the beard.
References to Christ are strongly present, often camouflaged, in many of the post-Suprematist paintings.31 Starting in the watershed year of 1930, the world of the peasantry becomes Malevich’s main subject. The hieratism of icon painting is expressed in the actions and poses, which have a typically Orthodox sacral character. In Complex Presentiment the character is a peasant, not as a representative of a given sociological segment of society, but as a paradigm of man before eternity. The blouse, typical of the peasant world in Russia, is not a precise model (the artist was photographed wearing one in Kursk in around 1906). His hands hang down by his sides, a posture that was de rigueur in Orthodox services. This pose can be found in many other masterpieces from 1930-33.

    The whole of this last period is under the sign of what has been called the ‘re-Ukrainisation of the artist.’32 Blue and yellow, the Ukrainian national colours appear in the horizontal stripes, which echo the motifs on traditional Ukrainian clothes and carpets. Complex Presentiment presents the paradigm of humanity faced with the enigma of its destiny, embodied in the tragic contemporary situation, both personal and national, and, beyond that, before the mystery of the nature of being. This is especially evident if we compare the position of this Malevichian character with the verticality of the Christ in the icon of the Dormition of the Mother of God, attributed to Theophanes the Greek (14th century, Tretyakov Gallery). In Malevich the colour yellow, which is also that of the Christ in the icon, is heightened, creating a solar contrast with the crepuscular ensemble of the painting. The range of colours – yellow, blue, indigo, red – is quintessentiated from the scale of colours in the icons of the Russian schools of the 14th and 15th centuries. This iconic character is further heightened by the light, which pierces the surface of the canvas. It is not natural light, but an emanation of this timeless space that radiates out towards the viewer.33

     

    30 Letter from Malevich to L. M. Antokolski, 15 June 1931.

    31 Cf. Valentine Marcadé, ‘Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch’, Malévitch. Cahier 1, L’Âge d’homme, Lausanne, 1983, p. 7-16.

    32 Cf. in French, Dmytro Gorbatchov, L’Art en Ukraine, Musée des Augustins, Toulouse, 1993, pp. 24-25.

    33 On light in icons, cf. Egon Sendler, The Icon: Image of the Invisible. Elements of Theology, Aesthetics and Technique, Oakwood Publications, 1999.

     

    Translation Charles Penwarden

     



  • Les clefs d’une passion (Malévitch)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Le Carré, le Cercle, la Croix, le Noir et le Blanc – ou le

    surgissement suprématiste de l’espace du monde

    par Jean-Claude Marcadé

     

    Les toiles Carré noir, Cercle noir, Croix noire sont les formes de base du suprématisme. Malévitch les a peintes en vue de la « XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia » en 1924. Elles furent envoyées au Pavillon de l’URSS et figurent dans le catalogue sous les numéros 111-Suprématismo : forma quadrata ; 112 – Suprematismo : forma di croce ; 113 – Suprematismo : forma rotonda[1]. Malévitch avait également envoyé cinq dessins du « suprématisme dans l’architecture », tout particulièrement les projets de bâtiments dans l’espace interplanétaire (les « planites »)[2].

    Ces trois œuvres fondamentales du suprématisme ont été exécutées pour l’exposition vénitienne car les trois toiles archétypiques, présentées en 1915 à la « Dernière exposition futuriste de tableaux O, 10 » à Pétrograd, n’étaient plus disponibles : le Quadrangle noir était entré dans les collections du premier musée d’art moderne au monde, le Musée de la Culture Picturale, créé à Moscou en 1918 ; le Cercle noir et la Croix noire appartenaient au peintre, musicien, compositeur, théoricien des arts plastiques et de la musique, Mikhaïl Matiouchine.

    La pratique dans la peinture d’icônes, consistant à créer des représentations apographiques[3] à partir des archétypes se vérifie avec le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire de 1923.

    « L’icône de mon temps »[4]

     

    Malévitch avait de façon explicite manifesté le caractère iconique, en tout premier lieu du carré noir, lorsque, lors de l’exposition « 0, 10 », il avait accroché cet archétype, alors appelé Quadrangle, en haut de l’encoignure des deux cimaises du « suprématisme de la peinture », comme l’icône centrale du Beau Coin Rouge (Krasny ougol) dans la pièce principale des croyants orthodoxes russiens. Cette œuvre, entrée à la Galerie Trétiakov en 1929, a perdu ses qualités picturales originelles.[5] Non seulement, elle fit partie des réserves interdites du musée moscovite, mais, même après la chute de l’URSS, les restaurateurs s’opposaient formellement à tout transport en dehors de la Galerie. Une exception a été faite (sans doute ne se renouvellera-t-elle jamais plus) pour la première exposition consacrée entièrement au suprématisme au Salomon R. Guggenheim Museum de New York en 2003[6].

    Il est significatif que ce premier carré noir ait été tout au long du XXème siècle une référence conceptuelle quasi mythologique. L’appellation courante « Carré noir sur fond blanc » n’est pas un titre donné par Malévitch, mais une description qu’il en a faite selon la traduction de la traduction allemande de son livre aux Cahiers du Bauhaus en 1927 : « Le carré = la sensation, le champ blanc = le Rien hors de cette sensation »[7]. Or, à la suite de cette formulation, Malévitch explicite sa pensée dans des passages non traduits en allemand: « Le carré dans son encadrement blanc était déjà la première forme de la sensation sans-objet. Les bords blancs, ce ne sont pas des bords qui encadrent le carré noir, mais ils sont seulement la sensation du désert, la sensation du non-être, dans lequel l’aspect de la forme carrée apparaît comme le premier élément sans-objet de la sensation. » On le voit le blanc est à la fois encadrement et espace de la sensation du non-être. Dans son compte-rendu de l’exposition « O,10 », Alexandre Benois voit bien « un carré noir dans un cadre blanc »[8]. Et nous avons noté plus haut que Malévitch lui rétorque : « Je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre » ; là encore on décèle le côté iconique du « Carré noir », car l’icône ecclésiale n’a pas de cadre, celui-ci étant peint autour de l’image, à l’intérieur de la planche[9]. Bien entendu, lorsque Malévitch parle d’ « icône », il veut dire, non pas qu’il s’agit d’une œuvre « orthodoxe », mais que le tableau suprématiste fait apparaître l’au-delà du monde sensible, comme l’icône orthodoxe, mais avec les moyens et la visée de la peinture. Cet au-delà du monde sensible, son prototype, c’est le « monde sans-objet ou le repos éternel »[10].

     

     

     

    « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes»[11]

     

    Il s’agissait avec le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir et les toiles des cimaises de l’exposition « O, 10 » d’une réduction de la représentation du monde des objets au « zéro des formes », mais ce « zéro des formes » est une étape pour aller au-delà : « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création, c’est-à-dire le Suprématisme, vers le nouveau réalisme pictural, vers la création sans-objet. »[12] Pour Malévitch, la mise à zéro « des laideurs naïves et des copies de la nature » est donc « le premier pas de la création en art »[13]. Tous les novateurs russes des années 1910 opposent l’art figuratif, qui « répète », « copie » le monde des objets, à l’art non figuratif, abstrait ou sans-objet, qui crée une nouvelle vision du monde sensible ou bien un nouvel espace sans objets, sans autre objet que lui-même.

     

    « La vie contemporaine est à présent quadrangulaire»[14]

     

    Aucun carré de Malévitch n’est un carré exactement géométrique. Pour l’édition allemande de 1927 (Die gegenstandslose Welt), le peintre a exécuté un Carré noir, dessin au crayon sur lequel il a inscrit en russe la mention : « Premier élément suprématiste d’aspect quadrangulaire, dont l’équiangularité n’est pas strictement géométrique. Il est né en 1913. Il s’agit de l’élément de base, de l’évolution duquel sont issus deux éléments de base, voir le cercle et l’élément cruciforme. »[15]

    Malévitch affirme avant tout la quadrangularité comme telle, l’opposant à la triangularité qui, au cours des siècles, avait toujours représenté le divin. À l’évidence, le problème du suprématisme n’est pas un problème de géométrie (comme cela a pu être le cas avec le cézannisme protocubiste), c’est le problème du pictural en tant que tel et le pictural, c’est pour le suprématisme la surface plane colorée, la planéité absolue ; la dimension de cette planéité est la cinquième dimension ou économie.

    L’image de l’homme et l’image du monde, qui s’ étaient interpénétrées à partir du « réalisme transmental », se sont définitivement dissoutes dans le noir du « Carré ». Visage sans visage absolu. Face impénétrable. En 1920, il écrit qu’ « occupé à pénétrer le mystère de l’espace noir du carré », cet espace noir « est devenu la forme de la nouvelle face du monde suprématiste, de son habit et de son esprit » : « Je vois en lui ce que naguère les hommes voyaient dans le visage de Dieu, et toute la nature a imprégné son image dans son apparence, pareillement à celle de l’homme ; et si quelqu’un, venu de l’antiquité chenue, avait pénétré le visage mystérieux du carré noir, peut-être aurait-il aperçu ce que je vois en lui. »[16]

     

     « Le suprématisme naît en 1913 »

     

    Dans un texte, écrit en Allemagne en 1927, pour expliciter les « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre insiste une nouvelle fois sur les origines de son mouvement : « On doit considérer l’année 1913 comme la naissance du suprématisme. La première forme suprématiste a été la forme de la cellule quadrangulaire que l’on a appelée dans la communauté humaine ‘carré’.» Et de dessiner un carré contenant un quadrangle noir entouré de blanc[17]. Beaucoup d’encre a été dépensée pour dire que la première apparition publique du « Carré noir » et sa réalisation comme tableau datait de 1915. C’est un fait. Mais c’est aussi un fait que le « Carré noir » est bien présent en 1913 dans les costumes et les décors exécutés par Malévitch pour l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil (prologue de Khlebnikov et livret de Kroutchonykh), en particulier de façon particulièrement patente dans le costume du Fossoyeur dont le corps est fait d’un carré noir, cette forme se répétant comme un brassard sur les deux bras du personnage. De plus La Victoire sur le Soleil manifeste conceptuellement ce que sera la place du noir dans le système coloriste malévitchien. Dans le livret, la lumière du soleil est considérée comme éclairant des fantômes du réel. D’où un des sens du « Carré noir » : il est la face noire du monde qui a englouti dans les ténèbres du Rien la fausse lumière que donne le soleil. La vraie lumière n’est donc pas celle du soleil mais celle qui émane du tréfonds du sans-objet.

    Si, formellement, le Carré noir s’attaquait « au principe qui fonde la peinture », en s’en tenant « aux composantes ultimes qui désignent la spatialisation »[18], conceptuellement, il révélait une nouvelle face, non naturaliste, elle faisait du pictural son lieu de réalisation.

     

     

    « Les énergies du noir et du blanc »

     

    On ne pouvait davantage s’opposer aux recherches parisiennes contemporaines sur la lumière. Les travaux de Chevreul n’ont aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur en Russie. La couleur est pour Malévitch une énergie qui sourd du matériau. Il écrit en 1920 : « La chose principale dans le suprématisme, ce sont les deux bases – les énergies du noir et du blanc. Noir et blanc qui servent au dévoilement de la forme de l’action ; j’ai en vue seulement la nécessité purement utilitaire économique ; c’est pourquoi tout ce qui est coloré est éliminé. »[19] Si Malévitch refuse la peinture rétinienne, il ne le fait pas comme son contemporain Duchamp qui vise à remplacer la peinture par des productions issue d’une décision de type conceptuel. En tant que Russo-Ukrainien, Malévitch est l’héritier de la peinture d’icônes. « Le carré est un enfant[20] royal. C’est le premier pas de la création pure en art. »[21] Ayant donné au tableau de chevalet le statut d’icône, il en fait apparaître l’aspect « manifestation, énergie, lumière d’essence spirituelle »[22] de celle-ci. De même, Nikolaï Taraboukine note que dans les chefs-d’œuvre de la peinture d’icônes, « le coloris souligne le détachement qui s’opère dans la conception iconique, en l’éloignant et non en le rapprochant de la nature. »[23] Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme »[24]. On peut ainsi interpréter le noir du carré, du cercle et de la croix comme celui des ténèbres inexpugnables de la mystique apophatique.

     

     

    Le Cercle noir

     

    Le deuxième élément de base du suprématisme, c’est le Cercle noir, obtenu par la rotation du carré. Curieusement, le premier Cercle noir de 1915 n’apparaît pas sur la célèbre photographie des cimaises du « Suprématisme de la peinture » à l’exposition « O, 10 » et ne figure pas explicitement dans le catalogue. De la même façon, ce Cercle noir de 1915 ne se retrouve sur aucune des photographies des expositions organisées du vivant de Malévitch.[25] D’après le dessin exécuté par Malévitch pour son livre du Bauhaus en 1927, il s’agit du « deuxième élément du suprématisme », « élément de base du suprématisme 1913 » [26]. Dans le manuscrit, écrit à Berlin en 1927 pour le cinéaste dadaïste Hans Richter, Le Film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux »[27], Malévitch indique que « le mouvement du carré donne le cercle dans diverses colorations » ; pour ce qui est du cercle noir, « il devient décentré ». Le Carré noir renvoie à la métaphore-métonymie de l’éclipse de soleil qui se déploie dans les oeuvres alogistes de 1914, qui précédent la création de la trinité Carré-Cercle-Croix[28]. Le Cercle noir, dans tous les dessins qui existent avec la même forme, est en état de lévitation, il vient de traverser l’espace blanc de la toile pour aller dans l’au-delà infini. On peut dire que le Cercle noir est le point de départ de toutes les œuvres complexes polychromes du suprématisme. En effet, les formes géométrisées se trouvent sur la toile blanche en état de suspension, à la fois statique et dynamique : elles sont situées par le peintre à un point de leur mouvement entre leur arrivée à ce point et le moment où commencera la poursuite de cette traversée. Une telle position décentrée apparaît dans le Carré blanc de 1918 (MoMA) qui est, pourrait-on dire, l’emblème de la série des « Blancs sur blanc ». Alors que le carré noir et la croix noire occupent une place centrale sur la toile, le Cercle noir, dans son mouvement ascensionnel vers le haut annonce le même mouvement dans le Carré blanc.

     

    La Croix noire

     

    La Croix noire est, selon Malévitch sur le dessin de 1927, « le troisième élément de base, cruciforme, du suprématisme »[29] et elle est, après le Cercle noir, la seconde forme suprématiste issue du Carré. Elle était présente à l’exposition fondatrice « O, 10 » et cette forme archétypique se trouve aujourd’hui au MNAM. D’un point de vue formel, la Croix noire est construite à partir du croisement en leur milieu de deux plans en extension rectangulaire. Comme dans le Carré noir, on remarquera qu’ici non plus il ne s’agit pas de géométrie exacte. Il y a une légère courbure des axes qui dynamise la stabilité de cette architecture cruciforme sur l’espace blanc de la toile. Comme dans le Carré et dans le Cercle, il y a dans la Croix un équilibre tensionnel entre statique et dynamique. Rien ne paraît bouger et en même temps tout est prêt à s’élancer ou à s’abîmer. Comme chez Zénon d’Élée pour qui la flèche lancée ne bouge pas.

    La Croix noire est à la fois corps du monde et visage, visage du monde. C’est une forme primaire universelle, mais on ne peut s’empêcher d’y voir également une référence à la place qu’a la croix dans la culture chrétienne. Dans le manuscrit de 1927 consacré aux « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre montre par une série de croquis « le développement de l’élément cruciforme des sensations cosmiques, mystiques »[30] . Irénée de Lyon, dès la fin du IIème siècle, dans sa Démonstration de la prédication apostolique affirme les dimensions cosmiques de la croix, car le Verbe du Père soutient la Création « dans sa longueur et sa largeur et dans sa hauteur et sa profondeur (cf. Éphésiens 3, 18). En effet, c’est le Verbe du Père qui domine sur l’Univers. C’est à cause de cela que le Fils de Dieu a été cloué sur le bois de la croix selon ces quatre dimensions. En effet, il se trouvait déjà comme imprimé en forme de croix dans l’Univers » (§ 34).

     

    L’ordre de présentation des trois formes de base du suprématisme

     

    Les trois formes fondamentales du suprématisme ont pu être présentées par le peintre lui-même de deux façons différentes.

    Le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire ont été pour la première fois mis côte à côte dans cet ordre dans le petit livre lithographié à Vitebsk en 1920 Le Suprématisme, 34 dessins. On les retrouve dans la magnifique installation qu’a proposée le peintre à l’Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk) de Léningrad en 1926. Les trois toiles encadrent un grand dessin du « suprématisme dans l’architecture », représentant un planite, c’est-à-dire une maison du futur dans le cosmos. Ce dessin est désigné comme Planite d’un pilote[31]. Ce dessin est placé sur un plan incliné du haut vers le bas comme se déplaçant dans un espace interplanétaire, les planètes étant ici, en bas à droite, le Carré noir, en haut au milieu, le Cercle noir et, en bas à gauche, la Croix noire.

    Mais Malévitch avait assigné un ordre de procession différent de celui qu’il avait proposé auparavant, et cela en 1923-1924 en vue de l’accrochage de ses trois tableaux de base à Venise.   C’est ainsi que sur un dessin, l’artiste a indiqué que les trois toiles devaient être exposées à la verticale dans l’ordre suivant : le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir. Ainsi, Malévitch lui-même a indiqué un nouveau vecteur de déploiement des trois éléments de base du suprématisme. Dès 1920, en liaison avec l’évolution du suprématisme plan vers le suprématisme architectonique, « la droite suprématiste » est mise en avant. C’est ainsi qu’en 1927, à Berlin, dans son projet de film pour Hans Richter, cette « droite volumique »[32] « se ramasse en carré », formant « deux colonies » : une « colonie crucifère », laquelle, dans sa rotation, forme un cercle.[33] C’est toujours le Carré noir qui est à la base du développement, à travers l’étape des « objets volumo-constructions suprématiste »[34] vers ce que le peintre appelle l’ architectonie. À partir de l’extension du carré, en un plan horizontal et un plan vertical mis en croisement perpendiculaire, naît la Croix noire, laquelle engendre, par rotation, le Cercle noir. Le Cercle noir devient alors l’aboutissement du mouvement de l’Univers, de « la pensée cosmique », des soleils, du ciel étoilé, des comètes, tous ces « objets » qui « s’élancent sur la voie infinie du sans-objet »[35]. Cet aspect est très bien montré dans un relief, réalisé par le collectif malévitchien de Vitebsk en 1921[36], où l’on voit la courbe de l’Univers qui entoure un cercle noir, ténèbres du Rien, du sans-objet, du non-être, sur lequel planent des « architectones », tandis que dans l’espace blanc sont éparpillées de petites « planètes » suprématistes. Cet Univers des « imaginaires géométriques » malévitchiens, est à son tour encadré par quatre formes noires qui se lisent, en suivant le mouvement des aiguilles d’une montre, comme un triangle noir, qui est pour les suprématistes le coin du bûcheron, un angle saillant qui indique la voie vers le carré noir, suivi de la croix noire et aboutissant au cercle noir.

     

     [1] Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue raisonné of the Berlin exhibition 1927, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 163

     [2] Cf. Troels Andersen, Ibidem : les dessins sont numérotés dans le catalogue de 346 à 351 et portent les appellations : Supremo-planit, Chino-planit, Suprematismo in architectura, Futuro-planit, Planit di aviatore, Planit di un sanatorio. Sur le passage des formes de base du suprématisme plan (Carré, Croix, Cercle), lors de l’exposition de Venise en 1924, voir : Patrick Vérité , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    [3] Cf. le grec apographè, apographikos dans le Bailly, sens III

    [4] Kazimir Malévitch, Lettre à Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 46 : « Moi, je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre (comme ma poche), l’icône de mon temps. »

    [5] Malévitch avait lui-même tenté de nettoyer la toile pour sa rétrospective à la Galerie Trétiakov en 1929. N’étant pas arrivé à un résultat satisfaisant, il peignit une troisième toile, aux mêmes dimensions que l’archétype (80 x 80 cm), appelée Carré noir qui se trouve toujours à la Trétiakov..

    [6] Cf. Matthew Drutt, Kazimir Malevich. Suprematism, New York, Guggenheim Museum, 2003, p. 118-119

    [7] Kazimir Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, München, Albert Lang, 1927, p. 74 : « le champ » est une surinterprétation, quant au « Rien » (das « Nichts »), c’est un faux-sens caractérisé, puisqu’en russe on a « non-être » (niébytiyé) . Dans la nouvelle traduction allemande, parue dans le catalogue du Fonds Malévitch au Kunstmuseum de Bâle, le sens de « sur fond blanc » est encore plus accentué : « Das Quadrat auf weissem Grund ist selbst die Form, die der Empfindung der Wüste des Nichseins entspringt », alors que Malévitch dit : « Le carré sur blanc (kvadrat na bielom) est la forme qui découle de la sensation du désert du non-être», voir : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, réd. Britta Tanja Dümpelmann, Hatje Cantz Verlag, Ostfildern/Basel, Kunstmuseum, 2014, p. 192

    [8] Alexandre Benois, « La dernière exposition futuriste »[9/21 janvier 1916], in : Kazimir Malévitch, Écrits, Paris, Allia, t. I, 2014, Annexes, p. 615. C’est pourquoi le « carré noir » a pu être compris comme un monochrome –  cf. Jean-Claude Marcadé, « De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921) », in catalogue La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 sqq.

    [9] À propos du cadre en tant que parergon du tableau de type européen, voir le commentaire détaillé d’un extrait du § 14 de La Critique de la faculté de juger de Kant, par Jacques Derrida, La Vérité de la peinture, Paris, Flammarion, 1978, p. 62 sqq.

    [10] Cf. Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trad. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    [11] Kazimir Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Pétrograd, 1916], in Écrits, op.cit., p. 43

    [12] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Moscou, 1916], in Écrits, op.cit., p. 65-66 Dans sa lettre du 29 mai 1915 à Mikhaïl Matiouchine, Malévitch écrit : « Nous projetons de faire paraître une revue […] Étant donné que nous avons l’intention d’y réduire tout au zéro, nous avons donc décidé de l’appeler Zéro. Et nous mêmes, après, passerons au-delà du zéro », in Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 181. Le projet de créer une revue n’a pas été réalisé, même si tous les matériaux avaient été réunis dès 1916 pour un recueil intitulé alors Supremus qui ne put paraître à cause des événements révolutionnaires de 1917. Voir l’histoire et reconstitution de ce recueil : Alexandra Chatskikh, Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Kazimir Malévitch et la société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009 ; en anglais, Aleksandra Shatskikh, Black Square, New Haven and London, Yale University Press, 2012

     [13] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, ibidem

    [14] « La contemporanéité peut difficilement tenir dans le triangle, car sa vie à présent est quadrangulaire » ( Note des années 1920)

    [15] Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.107

    [16] Lettre de K. Malewicz à Pawel Ettinger du 3 avril 1920 (en polonais), Malévitch o sébié [Malévitch par lui-même] (éd. I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscou, RA, 2004, t. I, p.125

    [17] Kazimir Malévitch Souprématizm. Momienty iégo razvitiya [ Le Suprématisme. Les phases de son évolution], facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris, Thalia, 2006, tome 2, p. 60

    [18] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, mai 1975

    [19] Kazimir Malévitch, Le Suprématisme 34 dessins [Vitebsk, 1920], in Écrits, op.cit., p. 251

    [20] Notons que le mot russe utilisé ici pour « enfant » est mladiénets qui fait partie du vocabulaire littéraire et est, en particulier, employé pour désigner dans la peinture d’icônes l’Enfant-Christ.

    [21] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 66

    [22] Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916] in : La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trad. Et annotations de Françoise Lhoest), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, p. 145

    [23] N. Taraboukine, Filosofiya ikony [La philosophie de l’icône] [1916], Moscou, 1999, p. 129. Dans les chefs-d’œuvre de l’École de Novgorod (XIV-XV s.) Taraboukine constate que la couleur y est « saturée, extraordinairement sonore et énergique » (Ibidem)

    [24] Kazimir Malévitch,  Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575

    [25] Le Cercle noir apparaît publiquement pour la première fois comme illustration du petit traité Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, reproduit tête-bêche. Puis il est entré dans la collection de Matiouchine, puis dans celle de Nikolaï Khardjiev, d’où il est passé, via la Galerie Gmurzynska, dans une collection privée.

    [26] Dans Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927), le dessin, qui se trouve aujourd’hui au Kunstmuseum de Bâle, est reproduit inversé de gauche à droite, p. 68 ; voir l’original dans : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.108

    [27] Facsimilé du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, die handschrift der maler und bildhauer, Bâle, 1976

    [28] Sur les deux toiles Un Anglais à Moscou (Stedelijk Museum, Amsterdam) et Composition avec Mona Lisa (Musée Russe, Saint-Pétersbourg) est peint en toutes lettres « Éclipse partielle ».

    [29] Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.109

    [30] facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, op.cit., p. 213

    [31] Voir la reproduction de l’installation dans In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (éd. Yevghénia Pétrova), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2000, p. 111. Le dessin original qui a servi à l’agrandissement de l’installation au Ghinkhouk se trouve au Stedelijk Museum d’Amsterdam, Cf. Troels Andersen, op.cit., p. 105, N° 87

    [32] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporain » [1928], in Écrits, op.cit., p. 407

    [33] Voir le N° 1O, p. 3 du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, op.cit. Voir l’analyse que fait de ce nouvel ordre des trois éléments de base du suprématisme , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », op.cit., p. 193 sqq.

    [34] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporaine », op.cit., p. 407 Cette formulation est explicitée et développée par Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, N° 65, Automne 1998, p. 39-53

    [35] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [1922], in Écrits, op.cit., §§ , 9, 12, 13, p. 315, 318-320

    [36] Unovis Collective, Suprematist relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo ; reproduit dans : Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern art, New York, Thames and Hudson, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269,

    [37] Cf. Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Jacqueline Chambon, p. 214