Catégorie : De la Russie

  • С Вербным Воскресеньем! З Вербною неділею!

    С Вербным Воскресеньем!

    З Вербною Неділею!

    Верба б’є, не я б’ю,
    За тиждень – Великдень!
    Уже недалечко
    Червоне яєчко.
    Лоза б’є, не я б’ю,
    За тиждень – Великдень!
    Будь здоровий, як вода,
    І багатий, як земля.

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  • Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle1

    Université Paris-Sorbonne

    Civilisation

    LES CHEMINS D’ODESSA

    Textes réunis par Francis Conte et Françoise Gréciet

    publiés avec le concours du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM)

    C A H I E R S S L A V E S n° 14

    Université Paris-Sorbonne

    Civilisation

    LES CHEMINS D’ODESSA

    2016

    C A H I E R S S L A V E S n° 14

    CAHIERS SLAVES

    Coordinateur

    Francis Conte

    Rédaction

    Francis Conte, Françoise Gréciet

    Traducteurs

    Julie Bouvard, Gérard Conio, Nathalie Conio-Thauvin, Boris Czerny, Françoise Gréciet

    Francis Conte Francis Conte

    Jean-Paul Morel

    S.B. Okhotnikov Brigitte de Montclos Vera Solodova

    Michel Perloff
    Elena Polevchtchikova

    TABLE DES MATIÈRES

    Présentation………………………………………………..p. III Odessa – une ville mythique du monde

    méditerranéen ?……………………………………………………..p. 1

    Les établissements grecs antiques dans la région d’Odessa et quelques comparaisons avec la situation marseillaise………………………………………………….p. 19

    Les archéologues français à Odessa………………..p. 27

    Civilisation et architecture à Odessa………………p. 35

    Les vedute du vieil Odessa (1820-1900) dans les collections du Musée d’histoire et d’ethnographie d’Odessa………………………………………………………p. 53

    Sensation d’Odessa……………………………………….p. 77 Espoirs et déceptions d’Odessa dans le premier

    quart du XIXe siècle……………………………………….p. 91 Des chantiers navals de Nikolaïev au port d’Odessa :

    Tatiana Benfoughal
    Bénédicte Rolland-Villemot La guerre de Crimée et le Traité de Paris : un enjeu

    une histoire maritime commune…………………….p. 105 géopolitique en Méditerranée………………………..p. 123

    Patrick Boulanger Sur la ligne de la mer Noire, des navires marchands français à Odessa (1875-1915)………………………p. 137

    I

    Pascal Fieschi

    Boris Czerny Françoise Gréciet

    Aliona Iavorskaïa Boris Czerny

    Vladimir Jabotinsky Boris Khersonski Lubomir Hosejko

    Jean-Claude Marcadé

    Gérard Conio Germain Viatte

    L’intervention française à Odessa (décembre 1918- mars 1919) vue à travers l’action du « Consul de France », Emile Henno……………………………………p. 163

    Odessa : un modèle de vie juive en diaspora…….p. 175 Les événements de 1905 à Odessa dans la littérature

    en langue russe……………………………………………..p. 193

    La vie culturelle à Odessa (1914–1920)……………p. 219

    Odessa mon amour (représentations littéraires des relations entre la ville et ses habitants)…………….p. 241

    Ma Capitale (extrait)…………………………………….p. 259 Sur les ruines du mythe d’Odessa……………………p. 263

    Le cinéma odessite sous la NEP et la politique de l’indigénisation…………………………………………….p. 271

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne de peinture dans le premier quart du XXe siècle ………………………………………………….p. 279

    Odessa, berceau de l’avant-garde russe…………..p. 297 Philippe Hosiasson, un peintre et son siècle……..p. 317

    (1898-1978)

    Eléments de bibliographie……………………………………………………………………..p. 325 Auteurs…………………………………………………………………………………………………p. 330

     Jean-Claude Marcadé

     

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle[1]

     

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine à moitié italienne, à moitié polonaise, Guillaume Apollinaire, et d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[2]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en toute logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait entrelacer) le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalepinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintes à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourrie de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[3] (trad. J.-Cl.M.)

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[4].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[5]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse/culturelle qui imprègne sa leur pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères sociobiologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra, dans les trois éléments mobiles à l’intérieur de son Monument à la IIIème Internationale, les rythmes solaire et lunaire[6]. Tatline qui, nouvel Icare, voudra, avec son Létatline (1929-1932), que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira, de mars à juin 1918, 17 articles dans le journal moscovite Anarkhia :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)[7]

    Nestor Makhno est, à n’en pas douter, un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous[8]

    Et l’on sait que Malévitch eut la vision prémonitoire des satellites tournant autour de la Terre, des spoutniks qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[9]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch[10], l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa en tant que Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[11]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine[12]. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920, où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Guéorgui Kovalenko, spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre, a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique liée à la jeunesse kiévienne de l’artiste, des aux impressions qu’elle a reçues de l’art populaire ukrainien et qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement[13]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, du MoMA, Symphonie N° 1, en bois[14] et carton polychromés avec coquilles d’œufs – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[15]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève (1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaunay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, comparé à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol ?

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[16]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de la fin des années 1920, ou sur le Charpentier (Musée national russe de Saint-Pétersbourg).

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale (Krémentchouk sur le Dniepr), Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaîté des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du plus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadym Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :

    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance,

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent,

    Où la brise berce l’herbe de la steppe,

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies,

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol ?[17]

     

    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :

    Connais-tu le pays où les champs d’or

    Sont émaillés de l’azur des bleuets[18]

    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Répine[19], et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe » Zakliatiyé smiekhom (Conjuration par le rire)[20]. Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A l’Institut Voskressenski il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. » [21]

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 (Larionov dispute alors le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale).

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « Osliny khvost » (La Queue d’âne) : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Répine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, puis placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    – Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    – Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[22]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Répine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existantes, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[23] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnj réalizm maltchika s rantsem – krassotchnyïe massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle n’en est qu’à ses débuts. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[24], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova Guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko[25]. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     

    [1] Cet article ne traite principalement que de l’École ukrainienne à l’intérieur de l’avant-garde russe (cf. Jean-Claude Marcadé, « École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne » in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 20-22. Pour l’avant-garde ukrainienne à proprement parler, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 165-251, et le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993 (texte de Dmytro Gorbatchov)

    [2] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140.

    [3] Yakov Tugendhold, « Pismo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 18

    [4] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [5] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975; voir aussi : Jean-Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XIII, janvier-mars 1972, p. 5-23; la rétrospective de Yakoulov à la Trétiakov : Guéorgui Yakoulov – Master raznotsvietnykh solnts [Georges Yakoulov – maître des soleils multicolores], Moscou, Gossoudarstviennaya Trétiakovskaya Galéréya, 2015

    [6] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit, p. 252-260

    [7] Kazimir Malévitch, Écrits, t. I (traduits du russe et de l’ukrainien, et présentés par Jean-Claude Marcadé), Paris, Allia, 2015, p. 81, 82

     

     

    [8] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919; trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p.194

    [9] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 248-263

    [10] Voir : Dmytro Horbatchov, “Vin ta ya bouly Oukraïntsi”. Malévytch ta Oukraïna [“Nous étions tous les deux Ukrainiens”. Malévitch et l’Ukraine], Kyïv, Sim. Stoudiya, 2006

     

    [11] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11; voir les catalogues français et anglais de la rétrospective de l’artiste ukraino-russo-française- Sonia Delaunay – Les couleurs de l’abstraction, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM), Paris/ Sonia Delaunay, Londres, Tate Modern, 2014-2015

    [12] Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe/Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in Künstlerinnen der russischen Avant-Garde/Women-Artists of the Russian Avantgarde. 1910-1930, Cologne, Gelerie Gmurzynska, 1979, p. 114-128

    [13] Guéorgui Kovalenko, Aleksandra Èkster, Moscou, Moskovskij mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [14] À l’exposition du Grimaldi Forum de Monaco « De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes » (commissaire – Jean-Louis Prat) (Juillet-septembre 2015), était présentée une autre belle sculpture polychromée, très ukrainienne d’esprit, Rythme (1913, coll. V. Tsarenkov), représentant un couple enlacé dansant, cf. catalogue De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris-Monaco, Hazan-Grimaldi Forum, 2015, p. 105

     

    [15] Cf. V. O. Kljoutchevski, Pravoslaviyé v Rossii (L’Orthodoxie en Russie),

    http://litfile.net/web/466269/429000-430000

    [16] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [17] A.K. Tostoï., « Ty znaïech kraï…”, poème des années 1840 du XIXe siècle.

           «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…)»

    http://rupoem.ru/tolstoj/ty-znaesh-kraj.aspx

    [18] «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков».

    Dans la conscience des Ukrainiens, tout au long des siècles, la couleur bleue était interprétée comme celle d’un ciel sans nuages, de la paix et du repos; la couleur or, elle, était interprétée comme les lueurs d’éclairs lointains dans un ciel serein, comme un champ de blé.

     

    [19] Cf. Valentine Marcadé, « La thématique ukrainienne dans l’oeuvre de Répine », in Art d’Ukraine, op.cit., p.158-163

    [20] Poème de1909 :

    О, рассмейтесь, смехачи!
    О, засмейтесь, смехачи!
    Что смеются смехами, что смеянствуют смеяльно,
    О, засмейтесь усмеяльно!
    О, рассмешищ надсмеяльных — смех усмейных смехачей!
    О, иссмейся рассмеяльно, смех надсмейных смеячей!
    Смейево, смейево!
    Усмей, осмей, смешики, смешики!
    Смеюнчики, смеюнчики.
    О, рассмейтесь, смехачи!
    О
    , засмейтесь, смехачи!

    [21] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [22] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-oo?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Répine , «Salon Izdebskogo », Birjévyée viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé literatournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176.

    [23] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23.

    [24] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 185

    [25] Voir le dossier « Mikhaïl Sémenko » dans la revue Po&sie, 2015, N° 151, p. 7-37

  • Andreï Kontchalovski sur le cinéma russe et autre…

    Ksénia Lukyanova

    Le festival du film russe dure encore jusqu’à demain, les longs et les courts métrages russes durant une semaine dans la capitale française. Des personnalités incontournables et des figures importantes du cinéma se sont retrouvées pour ces huit jours à Paris.

    Ksénia Lukyanova: Le festival s’appelle «Quand les Russes aiment», quand on parle d’amour cela attire beaucoup…

    Andreï Kontchalovski: Je pense que le nom d’un festival importe peu, ça aurait pu être juste un festival du cinéma russe, c’est
    suffisant. Les gens ne viennent pas parce que le festival s’appelle « quand les Russes aiment » ou « quand les Russes n’aiment pas », les parisiens viennent, parce qu’il y a un nombre suffisant de personnes bien éduquées, de cinéphiles, qui comprennent, qui connaissent et qui sont intéressés par le cinéma russe. Donc le mot important ici ce n’est pas « aiment » mais « les russes ».
    KL: Quelle est votre relation avec la France et avec Paris plus particulièrement?

    AK: J’ai passé assez de temps à Paris, des bons moments et des moments difficiles, cette ville m’est chère, je l’aime sans doute, et je l’ai toujours aimée. Mais j’ai commencé à aimer Paris grâce à Godard, grâce à ses films, il avait tourné beaucoup de ses films à Paris. Et mon Paris c’est Paris de la Nouvelle Vague…et celle d’Hemingway.

    KL: D’après vous, comment les relations entre la France et la Russie ont-elles changé dernièrement?

    AK: Les Etats-Unis ont ordonné à la France de ne plus être amis avec la Russie, voilà c’est tout. Quand la France et l’Europe arrêteront de faire ce qui est dit par les US, quand ça sera impossible d’ordonner en Europe, alors la situation géopolitique va changer aussi, aujourd’hui c’est comme ça.

    KL: D’après vous, pourquoi est-ce qu’on regarde si peu de cinéma russe en Europe?

    AK: On ne regarde même plus beaucoup de cinéma italien en Europe, parce que le marché mondial du cinéma a été pris par Hollywood. Par exemple la Chine n’a pas laissé enter le cinéma hollywoodien chez elle; mais l’Europe l’a laissé entrer, et alors l’Europe va en payer le prix. J’appelle ça coca-colonisation. L’Europe va bientôt payer le prix de cette coca-colonisation.

  • « Katérina Izmaïlova » au Bolchoï

    Премьера опера
    На Исторической сцене Большого театра вновь поставлена вторая редакция оперы Шостаковича « Леди Макбет Мценского уезда », которую Шостакович к моменту премьеры в 1963 году снабдил уже другим названием, другим текстом и отчасти другой музыкой. В то время как в мире ставят в основном « Леди Макбет », свою « Катерину Измайлову », словно вытащенную на свет из архивов и сменившую на сцене Большого « Леди Макбет » в постановке Темура Чхеидзе, представили режиссер Римас Туминас и дирижер Туган Сохиев. Рассказывает ЮЛИЯ БЕДЕРОВА.

    Возвращение « Катерины Измайловой » на сцену Большого театра изначально шло с политическим весом, даже если речь заходила не о консервативном тренде, а об аполитичности. Но результат и вовсе отменил тему консерватизма в репертуарной политике театра, что, впрочем, не повлияло на накал споров после премьеры. Заметная эстетическая облегченность — вместо как яда оперы Шостаковича, так и его академизма, привнесенного в партитуру во втором авторском чтении,— расколола аудиторию, вызвав эмоции в спектре от восхищения до раздражения. И это совсем не похоже на то почти единодушное смущение, какое в разной степени оправданно вызвала пара последних премьер театра, тоже сделанных режиссерами драмы. Последнее обстоятельство, в отличие от западной практики, в России вызывает специальную ажитацию.

    Но худрук Вахтанговского театра Римас Туминас, практически дебютировав на оперной сцене, поставил « Катерину » так, что упреки в немузыкальности сценической драматургии здесь оказались неуместны. Действие выстроено, напротив, певуче и танцевально. Мизансцены сделаны так, что почти всегда есть верный баланс оркестра и голосов, солисты поют в зал, а хор, подчиняясь ловкому сценарию, превращающему его из массы в нечто вроде хореографического ансамбля, кажется, всегда видит дирижера. Несколько мелких размолвок между оркестром, хором и солистами на премьерном спектакле скорее случайны или ждут еще притирки, нежели вызваны недочетами режиссерского мизансценирования. Спектакль отличают цельность и качество, внятные рисунки ролей и плавно выстроенная цепь настроений.

    В новой « Катерине Измайловой », скомпрометированной печатью авторской самоцензуры (партитура второй редакции появилась на свет через десятилетия после как минимум инспирированной, если не написанной Сталиным статьи « Сумбур вместо музыки », которая поставила крест на мировом триумфе « Леди Макбет » и всей оперной биографии Шостаковича), мы имеем дело со строго конвенциональной режиссурой, разве что несколько модернизированной и позволяющей облегчить накал художественной экспрессии авторского текста.

    Вместе с выбором редакции (сам по себе этот выбор Тугана Сохиева вызвал много изумления — исторически « Леди Макбет », вернувшаяся на сцены после запрета стараниями Ростроповича, казалось, победила в мировой оперной практике « Катерину ») такая ясная, спокойная конвенциональность впечатляет умножением одного спокойствия (партитурного) на другое (сценическое).

    Действительно, от трагического и гротескного неистовства оригинальной версии истории Лескова в пересказе Шостаковича здесь не остается и следа. Сглаженные углы партитуры « Катерины » позволяют или по крайней мере дают основания приложить к ним гладкий, эстетски аккуратный, по-своему вестернизированный стиль нового, уже узнаваемого звучания оркестра Большого театра (на премьерном показе оно было чистым, почти стерильным). Так же как они ни в чем не конфликтуют с цельной режиссерской концепцией тщательно спетой и станцованной классики русского трагического романа, в роли которого в данном случае и выступает « Катерина Измайлова » Шостаковича.

    Те, кто знает музыку первого варианта, слышат теперь в Большом второй, а в ушах все равно дозвучивает первый, создавая своеобразный эффект внутренней стереофонии. Однако постановщики словно доказывают: « Катерина » — именно вторая опера, она другая. Судя по их работе, в ней нет места разговору о неприличной и непреодолимой силе страсти и саркастических оболочках мрачной трагедии, прихотливой смеси вульгарности, насмешки и устрашающего гипнотизма. В ней все подчинено логике возвышенной драмы, которую Сохиев делает музыкально стройной и стерильной, а Туминас — одновременно поэтичной, насколько позволяет материал, и несколько эстрадизированной.

    Между тем в постановке, несмотря на ее очевидную и выразительную цельность, есть несколько заемных моментов. Это в первую очередь образ Сергея в исполнении Джона Дашака — человека, не просто не чуждого русскому оперному репертуару (именно он был феноменальным Гришкой Кутерьмой в амстердамском « Китеже » Чернякова), но еще исполнителя, совсем недавно спевшего партию Сергея в другом спектакле — в « Леди Макбет » Чернякова сначала в Английской национальной опере по-английски, потом в Лионе по-русски, а теперь поющего Сергея в Москве тоже по-русски, но в другой редакции (вот у него эффект стереофонии в голове должен быть особенно сильный) и привносящего в московский спектакль нерв, объем и убедительность своего заграничного Сергея.

    Второе заимствованное из посторонних источников важное качество спектакля — хореография Анжелики Холиной и вообще вся пластика спектакля, перешедшая на сцену Большого со сцены Вахтанговского. Кто видел там такие спектакли, как « Отелло » или « Анна Каренина », знает, о чем речь. И если кому-то кажутся неуместными немые балаганные артисты-зрители, введенные в действие « Катерины », то прежде всего тем, кто не знает, как танцуют классическую литературу в Вахтанговском театре под музыку, с большим азартом и некоторым отстранением, позволяя зрителю пережить перипетии драмы не то чтобы глубоко, но остро и уйти с пересказов классики довольными. Примерно то же сделано с « Катериной » в Большом. Ее танцуют под музыку, причем некоторые сцены, в первую очередь массовые, способны произвести особенно яркое впечатление. И юмор сцены в полицейском участке или пения попа над трупом, теряя в злобности, но соблазняя легким очарованием, преобладает в конце концов над силой персональной драмы героев.

    Тем более что роли второго плана все ловко нарисованы режиссером и качественно спеты солистами театра. Так, например, Задрипанный мужичонка в исполнении Романа Муравицкого (в прошлом спектакле Большого он был Сергеем) убедителен актерски и вокально, веселит и радует рисунком и голосом. Правда, заметно не хватает силы партии Бориса Тимофеевича в исполнении Андрея Гонюкова.

    А главная солистка Надя Михаэль в партии Катерины, следуя, где может, за контурами трактовки Вишневской, слишком откровенно копирует образцовый для этой партии драматизм, хоть и без верхних нот, и пугает там, где уж не должно быть страшно. Ее Катерина, хотя и в центре партитуры, всего положенного ей пространства музыки и спектакля как будто не занимает.

    Трагедия-сатира, сокрушительная по музыке и обстоятельствам даже и во второй редакции, становится здесь поэтизированной подробным пересказом печальной истории, в центре которой — не страсть, не агрессия, не сарказм, а юмор и печаль на фоне исторических обобщений.

    Спектакль, качественно собранный в прекрасных, лаконичных и метафоричных одновременно декорациях Адомаса Яцовскиса, открывается на каторжной дороге — там же и заканчивается. Публика сочувствует судьбе народа, смеясь всей глупости, ее сопровождающей, и сопереживая героям как его особенно печальным представителям. Разрывающую шаблоны восприятия театрально-симфоническую драму Шостаковича сменила конвенциональная история, в которой нет места катастрофе. Нет трагедии в том, что вторая редакция, к тому же так гладко услышанная и сыгранная,— не первая. Так же не катастрофа случается в спектакле и с Катериной. Только беда.
    Подробнее: http://www.kommersant.ru/doc/2921466

  • Chostakovitch « Katérina Izmaïlova »

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    Режиссер Римас Туминас

    18 февраля на сцене Большого театра состоится премьера оперы Шостаковича « Катерина Измайлова » в редакции 1962 года. « Огонек » побеседовал с режиссером-постановщиком спектакля Римасом Туминасом

    — Пишут, что генеральный директор Большого театра уговорил вас ставить эту оперу. Это ради красивого словца сказано или правда уговаривал?

    — Я действительно перед тем, как согласиться, долго раздумывал, даже боялся. Казалось, что не справлюсь. Но сейчас уже нет. Это, наверное, свойство характера, нерешительность. Сомнения одолевают. И вспоминаешь молодость, когда только так решал и не иначе. А теперь понимаешь, что может быть так, а может иначе и даже совсем по-другому.

    — Вы, вероятно, искали в этой опере то, что вас бы действительно зацепило. Может, тема немотивированной жестокости Катерины и ее любовника?

    — Да. Назовем это фатализмом. Хотя во второй редакции оперы 1962 года это смягчено. Но все равно образ фатальной жестокости в этой опере меня не покидал. Откуда она? В природе заложена, обстоятельства приводят нас к этому? Так или иначе, но во всем этом витает… это сладкое слово свобода.

    — Жестокость и свобода связаны?

    — Конечно. Отсюда и возникла идея. В финале оперы, в девятой картине, появляются каторжники. Там и Сергей, и Катерина… Но я хочу начать оперу с каторжников. Дорога на каторгу — это вечная история России. Что-то больное в этом есть. Я был на Сахалине с гастролями, посещал музеи ссыльных — там показано, как они жили, как существовали. И это слилось для меня в общий плач — прощание с родиной. Этот плач обо всех — и о русских, и о литовцах — вообще обо всех, кто жил в СССР. Еще важный момент. Мне было необходимо понять, откуда Катерина. Из какой губернии…

    — Из Мценска…

    — Да, но она сюда приехала. Она нездешняя. Знаете, ведь в любой стране стоит отъехать на 250 км — и уже другие люди. Катерина появилась из другой цивилизации. Из какого-то более вольного племени. И этим отчасти объясняется ее поведение. Оттого-то и у мужа ей трудно жилось. Тут, в Мценске,— архаика, патриархальность…

    — Можно ли объяснить жестокость, нужно ли? Задача ли это художника?

    — Не дело художника уничтожать отрицательных героев. Он должен найти причины их поступков хотя бы для себя, найти оправдание героям — ведь они все несчастны. И муж Катерины, и его свояк, и другие, и даже Сергей — все они несут в себе этот конфликт жестокости. Это наследственность. Мы — не хозяева этого конфликта, не мы его создали. Но мы несем код жестокости, который в некоторых обстоятельствах начинает бушевать, взрывается. Жестокость — как некое чудовище, которое требует жертв и должно насытиться…

    — Известно, что у оперы несколько редакций: 1932 года, 1934 года, поправленная самим Шостаковичем. Есть, наконец, вариант 1962 года. В 1955 году, уже после смерти Сталина, Шостакович обратился к Молотову с просьбой разрешить оперу к постановке, и ему опять отказали. Мало того, иногда ставят еще так называемый смешанный вариант: часть из редакции 1934 года, часть — из 1962-го. Вы ставите оперу в редакции 1962 года. Чем вы руководствовались, когда выбирали?

    — Я вам скажу, речь сразу шла о редакции 1962 года, эту версию предложили Владимир Урин и Туган Сохиев (главный дирижер Большого театра.— « О »). Конечно, я Лескова давно знал (повесть « Леди Макбет Мценского уезда ».— « О »), и мне хотелось как-то приблизиться к теме жестокости… Но в результате я согласился на более умеренный вариант, на вторую редакцию, хотя первая редакция все равно проглядывает… В « Катерине Измайловой » незримо присутствует « Леди Макбет ». И это, может быть, и правильный выбор сегодня. Вторая редакция более симфоническая, из нее ушли страсти, физиология, но появился зато какой-то отблеск абсурда. Во второй редакции Шостаковича много скрытого хулиганства. И мне хочется довести оперу до абсурдизма, который был заложен Шостаковичем.

     

    — Я действительно перед тем, как согласиться, долго раздумывал, даже боялся. Казалось, что не справлюсь. Но сейчас уже нет. Это, наверное, свойство характера, нерешительность. Сомнения одолевают. И вспоминаешь молодость, когда только так решал и не иначе. А теперь понимаешь, что может быть так, а может иначе и даже совсем по-другому.

    — Вы, вероятно, искали в этой опере то, что вас бы действительно зацепило. Может, тема немотивированной жестокости Катерины и ее любовника?

    — Да. Назовем это фатализмом. Хотя во второй редакции оперы 1962 года это смягчено. Но все равно образ фатальной жестокости в этой опере меня не покидал. Откуда она? В природе заложена, обстоятельства приводят нас к этому? Так или иначе, но во всем этом витает… это сладкое слово свобода.

    — Жестокость и свобода связаны?

    — Конечно. Отсюда и возникла идея. В финале оперы, в девятой картине, появляются каторжники. Там и Сергей, и Катерина… Но я хочу начать оперу с каторжников. Дорога на каторгу — это вечная история России. Что-то больное в этом есть. Я был на Сахалине с гастролями, посещал музеи ссыльных — там показано, как они жили, как существовали. И это слилось для меня в общий плач — прощание с родиной. Этот плач обо всех — и о русских, и о литовцах — вообще обо всех, кто жил в СССР. Еще важный момент. Мне было необходимо понять, откуда Катерина. Из какой губернии…

    — Из Мценска…

    — Да, но она сюда приехала. Она нездешняя. Знаете, ведь в любой стране стоит отъехать на 250 км — и уже другие люди. Катерина появилась из другой цивилизации. Из какого-то более вольного племени. И этим отчасти объясняется ее поведение. Оттого-то и у мужа ей трудно жилось. Тут, в Мценске,— архаика, патриархальность…

    — Можно ли объяснить жестокость, нужно ли? Задача ли это художника?

    — Не дело художника уничтожать отрицательных героев. Он должен найти причины их поступков хотя бы для себя, найти оправдание героям — ведь они все несчастны. И муж Катерины, и его свояк, и другие, и даже Сергей — все они несут в себе этот конфликт жестокости. Это наследственность. Мы — не хозяева этого конфликта, не мы его создали. Но мы несем код жестокости, который в некоторых обстоятельствах начинает бушевать, взрывается. Жестокость — как некое чудовище, которое требует жертв и должно насытиться…

    — Известно, что у оперы несколько редакций: 1932 года, 1934 года, поправленная самим Шостаковичем. Есть, наконец, вариант 1962 года. В 1955 году, уже после смерти Сталина, Шостакович обратился к Молотову с просьбой разрешить оперу к постановке, и ему опять отказали. Мало того, иногда ставят еще так называемый смешанный вариант: часть из редакции 1934 года, часть — из 1962-го. Вы ставите оперу в редакции 1962 года. Чем вы руководствовались, когда выбирали?

    — Я вам скажу, речь сразу шла о редакции 1962 года, эту версию предложили Владимир Урин и Туган Сохиев (главный дирижер Большого театра.— « О »). Конечно, я Лескова давно знал (повесть « Леди Макбет Мценского уезда ».— « О »), и мне хотелось как-то приблизиться к теме жестокости… Но в результате я согласился на более умеренный вариант, на вторую редакцию, хотя первая редакция все равно проглядывает… В « Катерине Измайловой » незримо присутствует « Леди Макбет ». И это, может быть, и правильный выбор сегодня. Вторая редакция более симфоническая, из нее ушли страсти, физиология, но появился зато какой-то отблеск абсурда. Во второй редакции Шостаковича много скрытого хулиганства. И мне хочется довести оперу до абсурдизма, который был заложен Шостаковичем.

    — А вы с Шостаковичем ведете внутренние диалоги, спорите?..

    — Да. Отчасти даже ругаю его мысленно — за музыкальные антракты. Или вот, скажем, сцена прощания мужа, Зиновия Борисовича, и Катерины: она в итальянском духе, народная… Почему вдруг обрывается?.. Почему не продолжил дальше?..

    — У вдовы композитора, Ирины Шостакович, были какие-то пожелания по поводу оперы, советовались ли вы с ней?

    — Мы познакомились с Ириной, я пригласил ее к себе в театр, она была на спектакле. Я хотел у нее получить разрешение на некоторые сокращения. Это касается каких-то сцен, где и музыкально, и по драматургии есть некоторые повторы… Она вежливо поблагодарила меня за приглашение, за чай и показала мне завещание Шостаковича, где написано: ни одной ноты, ни одного слова нельзя сокращать.

    Я принял это как данность. И этот запрет я воспринял как знак: пусть будет так, как оно есть.

    — Я видел репетицию оперы. А почему вам так важны детали — как Сергей подходит к Сонетке, как берет ее за плечи… Зачем вы так оттачиваете драматургию, детали? Это же опера.

    — А мне всегда не хватало этих деталей в опере. Все утверждают, что этого не видно в оперном спектакле, но… на самом деле видно! Важна психология. Я хочу понять Катерину, Сергея… Он — игрок, опасный. Ему не очень нужны деньги. Или завладеть женщиной. Он хочет прежде всего карнавала. В нем большой запас разрушительного потенциала. И Катерине этот игрок нравится, она ослеплена им. Он на самом деле движитель всей этой трагедии.

    — Что скажете о сценографии? Будут ли отсылки какие-то к современности?

    — Две стены огромные, табуреточка, скамеечка. Минимализм. Мы не будем четко распределять пространство: вот здесь у нас двор, вот здесь стол, здесь спальня. Это не важно. Важно пространство в целом.

    — Гоголь видел Россию « почти своей », но все-таки « со стороны ». Этот зазор очень помог ему увидеть Россию иначе. Интересно, вы так же воспринимаете Россию? « Чуть-чуть со стороны »? У вас какие отношения с Россией сложились за эти годы, с тех пор как вы возглавили вахтанговский театр?

    — Я когда пришел в театр (в 2007 году стал художественным руководителем Московского театра им. Евгения Вахтангова.— « О »), ощущал себя живущим в едином пространстве — Европы и России. Потому что Россия тогда стремилась в Европу. И, казалось, я на своем месте, я в этом даже видел свое предназначение — быть связующим звеном, постепенно снимать границы — человеческие и прочие. Я воспринимал мир как единый спектакль. Дальнейшие события меня очень огорчили. У меня как будто бы отняли смысл. Как будто лишили энергии… Такое ощущение, что вся работа была зря. И мне жаль и россиян в этой ситуации, и литовцев, и всех. Я не говорю сейчас, кто прав, кто виноват. Но очень жаль, что так случилось.

    — У нас дискуссия идет, кем должен быть режиссер: диктатором или товарищем, партнером актера. Есть мнение, что сегодня диктаторская манера взаимоотношений с актерами или музыкантами, вообще с артистами, не работает. Изменилось время, и надо с людьми поддерживать диалог на равных. Вы какой концепции придерживаетесь?

    — Я за диалог, конечно. Но я предпочитаю вести этот диалог с актерами через персонажей, которых они играют. То есть я с ними вступаю в диалог через третьих лиц. В этом и заключается понятие творческой дисциплины. Когда ты говоришь актеру: твой персонаж тебя бы не понял, не согласился бы с тобой по поводу твоей трактовки… Зачем ты его игнорируешь, зачем ты его обижаешь?.. И когда актеры чувствуют, что твоя критика — это не что-то выдуманное, а прочувствованное, они начинают слышать эпоху и говорить со своими героями, разбираться в них. Тогда они начинают подчиняться общему замыслу самостоятельно, творчески. Первое, что было, когда я пришел в театр,— отменил все так называемые санкции, наказания. До меня руководители были помоложе, директор и его заместитель: они ввели такое правило — если кто-то из работников театра опоздал на три минуты, нужно писать докладные. Все это привило вкус не к дисциплине, а к доносительству. Били по зарплате — за прогулы и опоздания. Когда я отменил все эти штрафы, меня пугали: вот увидите, это будет катастрофа. Но я всех убедил, что так будет лучше.

    — Доверие как инструмент?

    — Да, все строится на большом доверии. И люди откликаются на это.

    — У вас нет ощущения, что классический театр, который с Чеховым и Гамлетом, уже закончился?

    — Ну современный театр — это прежде всего способ мышления, а не приемы или декорации. Важно, как ты мыслишь, как ощущаешь жизнь, сцену, театр. Современность надо выявлять каждый день, в каждом спектакле. Ее не надо искать специально, она и так во всем. В это понятие входит все, все проблемы, в том числе и политические. Так что дело не в названии, не в авторах. Какую бы ты классическую вещь ни ставил — ты все равно ставишь про современность.

    Беседовал Андрей Архангельский

    История с оперой
    Справка

    Самая многострадальная советская опера « Катерина Измайлова » (дважды запрещена, трижды переделана) стала впоследствии символом противостояния между советской цензурой и художником

    « Леди Макбет Мценского уезда » (« Катерина Измайлова ») — опера Д. Шостаковича в 4 действиях, 9 картинах на либретто Д. Шостаковича и А.Г. Прейса по мотивам повести Н. Лескова. Либретто отличается от повести: здесь Катерина — трагическая фигура, ее « среда заела », ее ужасные поступки — протест против « душной тюрьмы купеческого дома », а потому она заслуживает не только осуждения, но и сочувствия. Другие герои также фарсово-драматизированы.

    Шостакович работал над оперой почти два года и закончил партитуру (в первой редакции) в декабре 1932 года. Премьера в Ленинграде состоялась 22 января, в Москве (под названием « Катерина Измайлова ») — 24 января 1934 года. 26 декабря 1935 года состоялась премьера оперы в Большом театре. По ходу постановок либретто подвергалось значительному изменению, они касались смягчения языка и натурализма в изображении сцен. 26 января 1936 года, после посещения спектакля советскими руководителями, включая Сталина и Жданова, опера была подвергнута осуждению в директивной статье « Сумбур вместо музыки » в газете « Правда » (за ней последовали другие статьи, в которых Шостакович обвинялся в формализме). После этого опера была изъята из репертуара советских театров. 26 декабря 1962 год состоялась премьера второй редакции оперы (под тем же названием « Катерина Измайлова ») в Музыкальном театре им. К.С. Станиславского и В.И. Немировича-Данченко. В 1978 году в Лондоне М. Ростроповичем была осуществлена студийная постановка оперы (в первой редакции) с Лондонским симфоническим оркестром. Оперу до сих пор продолжают ставить как в первой, так и во второй редакции. В 1994 году в Минске она представлена в смешанной редакции. В 2006-м в Новосибирском государственном академическом театре опера была в первой редакции.

  • Raymond Laubreaux et Sacha Pitoëff

    Le professeur de lettres du Lycée Rodin, Raymond Laubreaux, vient de mourir à près de cent ans.

    Une photographie prise à la RTF en 1967, le montre entouré de Jean-Claude Marcadé (à gauche) de deux élèves du Lycée Rodin et de Sacha Pitoëff (à droite), à l’occasion d’une émission sur Les trois soeurs de Tchekhov, montées par lui au Lycée Rodin avec ma collaboration très peu convaincante…

     

    RTF, 1967, Jean-Claude Marcadé, un élève du Lycée Rodin, Raymond Laubreaux, Mlle Katz, Sacha Pitoëff
    RTF 1967, Jean-Claude Marcadé, un élève du Lycée Rodin, Raymond Laubreaux, Mlle Katz, Sacha Pitoëff

     

  • Fête de Saint Spyridon de Trimithonte et de la Nativité du Christ chez les Grecs orthodoxes et dans le monde catholique

    St Spyridon (Adel Gorghy, 1990)

    Bon Nadau! С Рождеством Христовым! З Різдвом Христовим! Καλά Χριστούγεννα ! Joyeuse fête de la Nativité du Christ! Frohe Weihnachten! Merry Christmas!

    VIème siècle VIe x. XIVème siècle Xème XIème si§cle VIIème-IXème siècles Vème siècle IVème siècle

  • Jean-Claude Marcadé

     

    Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle[1]

     

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine à moitié italienne, à moitié polonaise, Guillaume Apollinaire, et d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignent un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[2]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en toute logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait entrelacer) le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalepinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintes à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourrie de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[3] (trad. J.-Cl.M.)

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[4].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[5]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse/culturelle qui imprègne sa leur pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères sociobiologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra, dans les trois éléments mobiles à l’intérieur de son Monument à la IIIème Internationale, les rythmes solaire et lunaire[6]. Tatline qui, nouvel Icare, voudra, avec son Létatline (1929-1932), que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira, de mars à juin 1918, 17 articles dans le journal moscovite Anarkhia :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)[7]

    Nestor Makhno est, à n’en pas douter, un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous[8]

    Et l’on sait que Malévitch eut la vision prémonitoire des satellites tournant autour de la Terre, des spoutniks qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[9]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch[10], l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa en tant que Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[11]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine[12]. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920, où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Guéorgui Kovalenko, spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre, a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique liée à la jeunesse kiévienne de l’artiste, des aux impressions qu’elle a reçues de l’art populaire ukrainien et qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement[13]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, du MoMA, Symphonie N° 1, en bois[14] et carton polychromés avec coquilles d’œufs – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[15]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève (1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaunay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scènes érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, comparé à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol ?

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[16]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de la fin des années 1920, ou sur le Charpentier (Musée national russe de Saint-Pétersbourg).

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale (Krémentchouk sur le Dniepr), Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaîté des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du plus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadym Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :

    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance,

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent,

    Où la brise berce l’herbe de la steppe,

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies,

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol ?[17]

     

    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :

    Connais-tu le pays où les champs d’or

    Sont émaillés de l’azur des bleuets[18]

    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Répine[19], et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe » Zakliatiyé smiekhom (Conjuration par le rire)[20]. Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A l’Institut Voskressenski il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. » [21]

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 (Larionov dispute alors le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale).

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « Osliny khvost » (La Queue d’âne) : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Répine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, puis placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    – Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    – Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[22]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Répine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existantes, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[23] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle <Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnj réalizm maltchika s rantsem – krassotchnyïe massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle n’en est qu’à ses débuts. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[24], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova Guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhaÿl’ Sémenko[25]. Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     

    [1] Cet article ne traite principalement que de l’École ukrainienne à l’intérieur de l’avant-garde russe (cf. Jean-Claude Marcadé, « École de Saint-Pétersbourg, École de Moscou, École ukrainienne » in L’Avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007, p. 20-22. Pour l’avant-garde ukrainienne à proprement parler, voir, en français, Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 165-251, et le catalogue L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993 (texte de Dmytro Gorbatchov)

    [2] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991, t. II, p. 140.

    [3] Yakov Tugendhold, « Pismo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 18

    [4] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [5] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975; voir aussi : Jean-Claude et Valentine Marcadé, « Des lumières du Soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov », Cahiers du Monde Russe et Soviétique, vol. XIII, janvier-mars 1972, p. 5-23; la rétrospective de Yakoulov à la Trétiakov : Guéorgui Yakoulov – Master raznotsvietnykh solnts [Georges Yakoulov – maître des soleils multicolores], Moscou, Gossoudarstviennaya Trétiakovskaya Galéréya, 2015

    [6] Cf. Jean-Claude Marcadé, « La Tour à la IIIème Internationale », in L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit, p. 252-260

    [7] Kazimir Malévitch, Écrits, t. I (traduits du russe et de l’ukrainien, et présentés par Jean-Claude Marcadé), Paris, Allia, 2015, p. 81, 82

     

     

    [8] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919; trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p.194

    [9] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, t. I, op.cit., p. 248-263

    [10] Voir : Dmytro Horbatchov, “Vin ta ya bouly Oukraïntsi”. Malévytch ta Oukraïna [“Nous étions tous les deux Ukrainiens”. Malévitch et l’Ukraine], Kyïv, Sim. Stoudiya, 2006

     

    [11] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11; voir les catalogues français et anglais de la rétrospective de l’artiste ukraino-russo-française- Sonia Delaunay – Les couleurs de l’abstraction, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAM), Paris/ Sonia Delaunay, Londres, Tate Modern, 2014-2015

    [12] Jean-Claude Marcadé, « Alexandra Exter oder die Suche nach den Rhythmen der Lichtfarbe/Alexandra Exter or the Search for the Rhythms of Light-Color », in Künstlerinnen der russischen Avant-Garde/Women-Artists of the Russian Avantgarde. 1910-1930, Cologne, Gelerie Gmurzynska, 1979, p. 114-128

    [13] Guéorgui Kovalenko, Aleksandra Èkster, Moscou, Moskovskij mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [14] À l’exposition du Grimaldi Forum de Monaco « De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes » (commissaire – Jean-Louis Prat) (Juillet-septembre 2015), était présentée une autre belle sculpture polychromée, très ukrainienne d’esprit, Rythme (1913, coll. V. Tsarenkov), représentant un couple enlacé dansant, cf. catalogue De Chagall à Malévitch. La révolution des avant-gardes, Paris-Monaco, Hazan-Grimaldi Forum, 2015, p. 105

     

    [15] Cf. V. O. Kljoutchevski, Pravoslaviyé v Rossii (L’Orthodoxie en Russie),

    http://litfile.net/web/466269/429000-430000

    [16] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [17] A.K. Tostoï., « Ty znaïech kraï…”, poème des années 1840 du XIXe siècle.

           «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…)»

    http://rupoem.ru/tolstoj/ty-znaesh-kraj.aspx

    [18] «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков».

    Dans la conscience des Ukrainiens, tout au long des siècles, la couleur bleue était interprétée comme celle d’un ciel sans nuages, de la paix et du repos; la couleur or, elle, était interprétée comme les lueurs d’éclairs lointains dans un ciel serein, comme un champ de blé.

     

    [19] Cf. Valentine Marcadé, « La thématique ukrainienne dans l’oeuvre de Répine », in Art d’Ukraine, op.cit., p.158-163

    [20] Poème de1909 :

    О, рассмейтесь, смехачи!
    О, засмейтесь, смехачи!
    Что смеются смехами, что смеянствуют смеяльно,
    О, засмейтесь усмеяльно!
    О, рассмешищ надсмеяльных — смех усмейных смехачей!
    О, иссмейся рассмеяльно, смех надсмейных смеячей!
    Смейево, смейево!
    Усмей, осмей, смешики, смешики!
    Смеюнчики, смеюнчики.
    О, рассмейтесь, смехачи!
    О
    , засмейтесь, смехачи!

    [21] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [22] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-oo?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Répine , «Salon Izdebskogo », Birjévyée viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé literatournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176.

    [23] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23.

    [24] Cf. Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, op.cit., p. 185

    [25] Voir le dossier « Mikhaïl Sémenko » dans la revue Po&sie, 2015, N° 151, p. 7-37