Catégorie : De la Russie

  • Encore Jégo et son combat pour les valeurs américaines contre les valeurs russes ….

    A paranoïa paranoïa et demie

    Décidément, ma dénonciation des papiers de Mme Jégo devient fatigante et guignolesque et j’ai envie de la laisser continuer son entreprise anti-russe. Mais sa présentation du procès Navalny dépasse les bornes de l’honnêteté journalistique – d’abord le titre qui parle d’un procès spectaculaire : qui est-ce qui organise le spectacle si ce n’est les activistes type Jégo qui ont ameuté le ban et l’arrière-ban qui se nourrit du lobby international ? Jégo est spécialiste des comparaisons fantastiques, aussi a-t-elle puisé dans la blogosphère une identification de Navalny avec … Mandela :  donc la Russie est un pays d’apartheid, et encore  – cela est l’invention de Jégo elle-même- la ville de Viatka s’appelle Kirov, Kirov, c’est l’homme politique assassiné par Staline – ergo comme Poutine= Staline, Kirov = Navalny – Tout cela est assez grotesque, si ce n’était pas triste pour le niveau de l’information sur la Russie au « Monde ».
    Je ne sais pas si Navalny, son frère et leur coïnculpé sont coupables ou non – Jégo, elle, le sait – elle a sans doute eu accès au dossier…En fait, comme Navalny est un opposant à Poutine, il ne peut être que blanc comme neige et qu’importe le dossier…D’autre part, la traduction par le mot « crime » et « criminel » des expressions « prestoupléniyé » et « prestoupny » est totalement fausse pour désigner le « délit » dont se serait rendu « coupable » Navalny… Mais Jégo n’en est pas à un contre-sens près, pourvu que le papier soit à charge.

  • poutinophobie ou poutinomania = ni l’un ni l’autre

    International

    Poutinophobie ou Poutinomania: avis des Allemands

    Nezavissimaïa gazeta

    Nezavissimaïa gazeta

    © RIA Novosti. Alexei Druzhinin

    12:10 11/04/2013
    MOSCOU, 11 avril – RIA Novosti

    Les Allemands ont une attitude contrastée envers le président russe. D’un côté, tous les hommes politiques allemands se souviennent du passé « KGBiste » de Poutine et attendent de lui des mesures dans l’esprit de l’oppression de la dissidence et de l’autoritarisme, écrit le quotidienNezavissimaïa gazeta du 11 avril.

    Car c’est ainsi qu’agissaient les agents du KGB en Allemagne de l’Est, aujourd’hui pratiquement tous sur liste noire indépendamment de leur culpabilité personnelle.

    D’autre part, les Allemands disciplinés et respectueux de la loi ne peuvent pas nier que Poutine – quoi qu’en disent ses opposants russes – est un président légitimement élu dans un pays ayant des liens économiques et historiques solides avec l’Allemagne.

    Malheureusement pour les deux camps, la visite de Poutine en Allemagne a été ternie par les procureurs russes. La veille de sa venue, ils ont mené des vérifications dans les bureaux de fondations politiques allemandes implantées en Russie. Une opération qualifiée de « descente » par l’hebdomadaire Spiegel.
    Comme s’il était question d’organisations mafieuses. Probablement ces actions maladroites ont créé une atmosphère assez négative, contrairement aux visites antérieures. La radio allemande Deutsche Welle débat à nouveau pour savoir quelle conduite adopter avec la Russie – les journaux allemands s’entendent pour dire que le partenariat est impossible sans évoquer les droits de l’homme.

    La précédente visite de Poutine à la foire de Hanovre avait eu lieu il y a huit ans, à l’époque du chancelier Gerhard Schröder. Les deux hommes politiques avaient visité les salles d’exposition en échangeant des plaisanteries, posé devant les photographes dans la cabine d’un tracteur géant, annoncé des chiffres astronomiques témoignant du succès du partenariat entre les deux pays et signé un accord stratégique pour l’éducation et la santé. Tout était parfaitement en ordre dans les relations entre les deux présidents et, par conséquent, entre Moscou et Berlin. Beaucoup de choses ont changé depuis.

    Le quotidien Süddeutsche Zeitung remarque que Vladimir Poutine n’a jamais été considéré comme un démocrate pur mais on voulait croire qu’en Russie, tout changeait progressivement pour le mieux – vers la démocratie, un Etat de droit et des libertés civiles. Cette foi déterminait la position allemande envers la Russie, qualifiée tantôt de partenaire stratégique, tantôt de partenaire pour la modernisation.

    A quelques mois des législatives de septembre, un débat a été lancé en Allemagne sur les relations russo-allemandes. Le candidat du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) Peer Steinbrück a récemment appelé à ne pas appliquer à la Russie les « normes occidentales » et à éviter la critique publique afin de conserver un dialogue et de bonnes relations. Les partisans de cette politique aiment se faire passer pour les véritables amis de la Russie, écrit le Süddeutsche Zeitung. Ils estiment que ce n’est pas à l’Allemagne de donner des leçons. Les entrepreneurs allemands qui investissent activement en Russie sont également de cet avis.

  • les fémènes qui font de la publicité à Poutine

    Poutine a apprécié la manifestation des Femen à Hanovre

    Poutine a apprécié la manifestation des Femen à Hanovre

    Poutine a apprécié la manifestation des Femen à Hanovre

    © AFP/

    19:10 08/04/2013
    HANOVRE, 8 avril – RIA Novosti

    Le président russe Vladimir Poutine a déclaré avoir apprécié l’irruption, seins nus, de militantes du mouvement féministe ukrainien Femen à la Foire de Hanovre, en Allemagne, mais a dit préférer discuter politique avec des interlocuteurs dûment vêtus.

    « Quant à la manifestation, je l’ai bien aimée (…). Cela permet de mieux promouvoir la Foire de Hanovre. Mais il vaut mieux mener des discussions politiques quand on est habillé », a indiqué M.Poutine lors d’une conférence de presse conjointe avec la chancelière fédérale allemande Angela Merkel.

    Quatre jeunes manifestantes ont franchi la barrière de sécurité à la Foire industrielle de Hanovre alors que M.Poutine, en visite de travail en Allemagne, et Mme Merkel se trouvaient sur le stand du constructeur automobile allemand Volkswagen. Les militantes se sont mises seins nus et ont commencé à scander des slogans obscènes en anglais.

  • Des Femen et de la pudeur des journalistes

     

    Rundgang auf der Hannover-Messe… Plötzlich entblößt sich eine Femen-Aktivistin direkt vor den Augen der Kanzlerin – und die ist sichtlich entsetzt. Russlands Präsident Putin hält sich im Hintergrund (2.v.l.). Ihm gilt der Protest der Dame. Auf ihren Brüsten (nicht zu sehen) steht „Fuck dictator“, auf ihrem Rücken eine ähnliche Parole gegen Putin.

    Les journalistes allemands ne traduisent pas ce qui est écrit sur le dos de la fémène  : « Poutine, va te faire enculer » – un peu comme les Toinettes du « Monde » qui ont eu des pudeurs de vieilles filles en ne traduisant pas le lexique des « Pussy Riot » au cours de leur carrière « artistique », afin de ne pas compromettre leur action politique anti-poutine. De même le site d’opposition « gazeta.ru », ci-dessous, floute le mot « khouï » (bite) qui est dans l’inscription du dos de la fémène. Ah, les faux-culs!

     

    Путину понравилась акция Femen, которые разделись перед ним в Ганновере

    Фотография: Facebook Юрия Сапрыкина

     | «Газета.Ru»

    Владимиру Путину понравилась акция активисток украинского движения Femen, которые на ярмарке в Ганновере разделись по пояс перед ним и канцлером Германии Ангелой Меркель.

    «Что касается акции, она мне понравилась. В принципе, мы знали. Что такая акция готовится. Скажите спасибо украинским девушкам, они вам помогают раскрутить ярмарку», — цитирует президента «Интерфакс».

    Путин отметил, что не расслышал, что кричали активистки.

    «Я не очень расслышал, потому что секьюрити работают очень жестко. Такие здоровые лбы навалились на девчонок. Это, мне кажется, неправильно, можно было бы помягче с ними обращаться», — сказал он.

    Однако президент добавил, что для обсуждения политических вопросов раздеваться не обязательно.

    «Если кто-то хочет дискутировать по политическим вопросам, то лучше это делать в одетом виде, а не раздеваться. Раздеваться нужно в других местах», — пояснил Путин.

  • Sur le caractère scientifique de toutes les expositions du Louvre selon Henri Loyrette, qui cite « Sainte Russie »

    Jean-Claude Marcadé

     

    Des confusions lexicales idéologiques, débouchant sur une traduction « cavalière », au nom d’une problématique « identité nationale » : Svjataja Rus’ [Sainte Rous’],  devenue au Louvre Svjataja Rossija [ Sainte Russie]

     

    Il sera question ici, non de mettre  en question la qualité de l’exposition qui s’est tenue au Louvre, dans le cadre de l’Année franco-russe, sous le titre « Sainte Russie », mais de contester avec force cette appellation qui a plus à voir avec la conjoncture politique qu’avec la vérité historique.

    Du point de vue purement esthétique, cette exposition était remarquable par la beauté des objets et  des documents exposés. Pour ce qui est de la peinture d’icônes, il n’est pas commun de voir réunis non seulement les icônes très connues par les nombreuses publications des insignes fonds du Musée national russe et de la Galerie nationale Trétiakov, mais également des œuvres des musées de province de la Fédération russe qui contiennent des trésors, comme ceux de Novgorod, de Iaroslavl, de Souzdal-Vladimir, de Vologda, de Solvytchégodsk, du musée national près le monastère Saint-Cyrille du Lac Blanc et des prêts de beaucoup d’autres musées et bibliothèques des deux capitales de la Russie ainsi que de plusieurs villes européennes. Cette énumération des lieux d’où provenaient les œuvres exposées est impressionnante et dit à elle seule l’ampleur de l’investigation.

    On s’attendait dans ces conditions à visiter dans un musée de l’importance universelle du Louvre une exposition de peinture qui aurait permis d’avancer dans la connaissance des différentes écoles artistiques depuis la Rus’ kiévienne à la Rus’ moscovite et à l’Empire Russe, du Xème siècle au début du XVIIIème. Est-il besoin de le dire, les écoles artistiques de Kiev, de Galicie-Volynie, de Sub-Carpatie[1], de Novgorod, de Pskov, de Moscou, de Iaroslavl, de Rostov-Souzdal, de Carélie et autres, ont chacune  des traits distinctifs qu’il aurait été du plus haut intérêt de faire connaître à un public français qui a de la peine à s’y retrouver dans l’immense mosaïque de la peinture d’icônes, créée dans les pays orthodoxes et plus spécialement dans le monde slave russien. On  connaît relativement bien dans l’art sacré de l’Italie les écoles siennoises, ombriennes, vénitiennes, florentines, romaines, liguriennes, lombardes et autres, et on aurait besoin pour l’art né sur les territoires russiens – l’Ukraine, la Russie, la Biélorous’ – c’est-à-dire ceux de la Svjataja Rus’[Sainte Rus’], d’avoir quelques éléments de connaissance et de réflexion, autrement le public reçoit cette peinture comme un magma d’où ne ressortent que les sujets de la hiérohistoire orthodoxe.

    Ce ne sont pas les études qui manquent – tout une bibliothèque en russe, depuis leurs débuts dans la seconde moitié du XIXème siècle ; notons que la nouvelle de Leskov Zapečatlennyj Angel [L’Ange scellé] de 1873 comporte de façon embryonnaire certes, une indication sur les diverses écoles russes :

    «[Иконопись] это дело, художество божественное, и у нас есть таковые любители из самых мужичков, что не только все школы, в чём, например, одна от другой отличаются в письмах : устюжские или новгородские, московские или вологодские, сибирские либо строгановские, и даже в одной и той же школе известных старых мастеров русских рукомесло одно от другого без ошибки отличают.»[2] [<L’art des icônes> est une chose divine et il y a parmi nous, simples moujiks, des amateurs qui sont capables de distinguer toutes les écoles : celles d’Oustioug et de Novgorod, de Moscou, de Vologda, de Sibérie, voire des Stroganov, et ils distinguent non seulement les écoles mais encore la manière de chaque peintre, et ne se trompent jamais.»][3]

    D’ailleurs, la bibliographie à la fin du catalogue Sainte Russie permet de se rendre compte de la foison de la littérature sur le sujet. Et la recherche française a été parmi les pionnières au début du XXème siècle avec, en 1921, le livre classique de Louis Réau L’art russe des origines à Pierre le Grand : cette somme est, certes, sur beaucoup de points datée et lacunaire par rapport à ce que l’histoire de l’art connaît aujourd’hui sur le sujet. D’autre part, fidèle à l’histoire de l’art dans l’Empire Russe, il ne fait aucune distinction lexicale entre l’adjectif issu de Rus’[Rous’] et celui issu de Rossija [Russie], tout est «russe» depuis 862 juqu’à 1650. De plus, nous ne saurions être d’accord aujourd’hui sur quelques jugements esthétiques globaux de l’auteur qui parle de «l’infériorité relative de l’art russe» par rapport aux arts occidentaux, voire japonais ou islamiques, et cela à cause «de son manque de rayonnement»[4], le tout accompagné de généralités sur les influences du sol, du climat, tout à fait dans la ligne de la philosophie de l’art de Taine. Il eût fallu un Paul Valéry pour sortir de ses mises en rapport de l’art avec autre chose que lui-même, dans son être, dans sa présence, dans son aura propre. L’art de gauche russe, des années 1910-1920, a fait faire, de ce point de vue, une avancée capitale dans la perception de la peinture d’icônes comme un des sites essentiels de l’art universel.

    Malgré tout, L’art russe des origines à Pierre le Grand comporte beaucoup d’analyses  remarquables des écoles et des oeuvres avec un accent mis sur l’architecture russienne qui lui paraît être la production la plus originale de la période d’avant Pierre Ier.

    Il ne fait aucun doute que l’imposant catalogue du Louvre restera un ouvrage de référence par la qualité de la plupart des  articles et l’amplitude des domaines explorés et ce, malgré les reproductions systématiquement assombries de la majorité des icônes – ce qui est une triste spécialité de beaucoup de  catalogues du Louvre, de façon générale! Les articles sur l’art accompagnent le schéma historique principal, depuis «la peinture prémongole» jusqu’à l’école de Stroganov au XVIIème-XVIIIème siècles, en passant par Roubliov et Dionissii (curieusement Théophane le Grec n’est présent qu’épisodiquement). Les reproductions illustrant les articles ne comportent systématiquement  aucune date de création, ce qui ne facilite pas la lecture, d’autant plus que seules sont datées les oeuvres du catalogue, lequel n’est pas dans une section continue à part, mais inséré, selon les exigences typographiques, dans des cahiers entre les articles et force à des manipulations fastidieuses pour le trouver…Cela rend encore plus obscure une lecture un minimum cohérente de l’histoire de la peinture d’icônes.

    Mais d’ailleurs il ne s’agit pas essentiellement dans l’exposition du Louvre de l’histoire de l’art sacré russien, pourtant l’élément central de la sainteté russienne, et ce,  malgré le sous titre du catalogue L’art russe des origines à Pierre le Grand qui reprend exactement le titre du livre de Louis Réau. En fait, il s’agit explicitement d’utiliser des oeuvres d’art pour illustrer une histoire, au sens heidegerrien de Historie, celle de la Russie de ses origines à Pierre, dit le Grand. Les huit sections qui scandent cette histoire, depuis «La Conversion» (le fameux Kreščenie Rusi [Le baptême de la Rous‘]) jusqu’au chapitre intitulé „De Michel Ier Romanov à Pierre le Grand“ qui déroule de façon linéaire, on pourrait dire téléologique a posteriori, l’avènement de Moscou et le triomphe de la Moskovskaja Rus‘ [La Rous‘ moscovite] sur toutes les principautés russiennes. Cela était particulièrement flagrant dans l’exposition. Le paradoxe de cette présentation, c’est que Moscou doit céder la place dès 1703 à Saint-Pétersbourg.

    Ainsi, „Sainte Russie“ se voulait avant tout historique, les documents et les oeuvres d’art servant à enluminer ce canevas historique. Chacun des huit chapitres est introduit par un article de l’éminent historien de la Rus‘, notre collègue Pierre Goneau, dont on ne saurait mettre en doute l’érudition, la compétence et l’autorité en ce domaine. Pour élargir cette question, je soulignerai que c’est maintenant une habitude quasi universelle, depuis une vingtaine d’années (le modèle étant venu des Etats-Unis) d’organiser des expositions selon des thèmes et malheureusement, souvent, l’anecdote thématique, certes plus populaire et propice à attirer des visiteurs, prime sur l’aspect purement artistique. Dans le cas de l’art sacré de la Rus‘, il aurait été sage de suivre les conseils de Louis Réau qui regrette que les „divisions traditionnelles de l’histoire de l’art russe [soient] uniquement basées sur l’évolution politique. Mais l’art et la politique ne concordent pas toujours. L’histoire des styles ne se laisse pas enfermer dans les cadres rigides d’un règne ou d’une dynastie.“[5]

    La responsabilité du choix de l’intitulé „Sainte Russie“ est sans doute collective. Ce choix est de nature commerciale pour attirer le chaland et l’on sait que les musées sont friands de ces titres aguicheurs qui ternissent souvent des contenus de grande valeur. Il n’en reste pas moins que cette appellation, précisément du point de vue historique où se plaçait délibérément l’exposition du Louvre, est tout simplement inadmissible, car subrepticement falsificatrice, puisqu’elle était présentée dans le cadre de l’année franco-russe, et donc était censée présenter la seule Russie dans son histoire et son art religieux orthodoxe.

    De quoi s’agit-il?

    „Sainte Russie“ est évidemment la traduction de Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘]. Habituellement, le titre d’une exposition est justifié, argumenté. Nulle part dans le catalogue il n’y a le commencement d’une explication de cette dénomination. Et pour cause… Pierre Gonneau, un des commissaires de l’exposition, qui s’est à juste titre enthousiasmé pour la richesse des objets exposés et le caractère exceptionnel de plusieurs, a pu écrire, non dans le catalogue, mais dans la Lettre du Centre d’Etudes Slaves de juin 2010, ceci : „Les organisateurs de cette manifestation [L’exposition „Sainte Russie“] ne pouvaient se contenter de lancer la fameuse expression ‚Sainte Russie‘ comme une évidence, surtout sous la forme française qui confond cavalièrement Русь[Rous’] et Россия [Russie], sans s’interroger sur son histoire et ses usages. Tel était le but du colloque ‘L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси‘ [L’idée de Sainte Rous’] qui s’est tenu les 26 et 27 mars à l’Auditorium du Louvre.»[6]

    La formulation est très sophistiquée pour ne pas dire «byzantine». Ainsi, Pierre Gonneau assume pleinement le fait d’avoir lancé «la fameuse expression ‘Sainte Russie’ comme une évidence». Demandons-nous pour qui cette expression «Sainte Russie» est fameuse? Est-ce pour les milliers et les milliers de visiteurs du Louvre? Je suis sûr que non! Elle n’est fameuse, sous sa forme «Svjataja Rus’» que pour les Russiens (petits, grands et blancs) et pour les russophones étrangers, spécialistes ou au fait de l’histoire des idées et de la littérature russes. Pour les commissaires et donc pour Pierre Gonneau aussi, l’expression «Sainte Russie» était une évidence. Pour qui encore une évidence? Nous y reviendrons.

    La mauvaise conscience de Pierre Gonneau est, elle, évidente, car, à la différence de l’administration du Louvre impliquée dans l’affaire, il connaît sur le bout du doigt l’histoire russienne et russe et il ne suffit pas de dire dans un bulletin interne destiné aux slavisants que la traduction de Rus’ par Rossiya est «cavalière», puis d’organiser un colloque de deux jours dont on attend les actes pour enfin connaître ce qu’il en est de cette «invention de la ‘Sainte Russie’», pour s’exonérer d’une faute très grave à l’égard des autres orthodoxes que les Russes, pour en rester sur le plan religieux, puisque l’expression «Svjataja Rus’» est du domaine de l’Orthodoxie, donc là encore on constate un décalage, un sdvig, comme aurait dit le spécialiste en sdvigologija Kroutchonykh, puisque le déroulement de l’exposition était en premier lieu historique (et non religieux). Mais c’est une faute aussi, pour ne pas dire une mauvaise action, sur le plan politique. Nous y reviendrons.

    D’ailleurs la totale ambiguïté, la половинчатость des propos de Pierre Gonneau se retrouve même dans les titres français et russe du colloque «L’invention de la Sainte Russie/Идея Святой Рyси». Passe pour «invention» qui peut vouloir dire que le terme «Sainte Russie» a été créé de toutes pièces par l’imagination du peuple russe, fait partie de sa mythologie nationale, ou encore que c’est quelque chose qui a été trouvé au tréfonds de l’histoire spirituelle et politique. Il n’y a pas évidemment de traduction littérale de ce titre français du Colloque, il est donc proposé un équivalent:  «Идея Святой Рyси». Décidément l’ambiguïté qui a présidé à toute cette entreprise se manifeste ici encore plus fort. Ce titre est de toute évidence formé à partir de la fameuse «russkaja ideja» [l’ «idée russe], titre d’un livre célèbre de Berdiaev qui a été lu et relu en Occident depuis sa parution en 1946.[7] Berdiaev parle de la Russie comme d’un tout qui englobe toutes les composantes de l’Empire Russe. Il ne prend même pas la peine de distinguer la Rus’ de la Rossija car, pour lui comme pour ses contemporains, Kiev est une ville de province russe et la Russie est un bloc depuis la Kievskaja Rus’ [La Rous’ kiévienne] jusqu’à l’Union Soviétique. Il peut ainsi déclarer, précisément dans Russkaja ideja [L’Idée russe]:

    «В русской истории есть уже пять периодов, которые дают разные образы. Есть Россия киевсвая, Россия времён татарского ига, Россия московская, Россия петровская, Россия советская.»[8] [Dans l’histoire russe, il y a déjà cinq périodes qui font naître différentes images. Il y a la Russie kiévienne, la Russie de l’époque du joug tatare, la Russie moscovite, la Russie pétrovienne, la Russie soviétique]

    Sous sa plume, dans ce livre, comme dans d’autres textes, par exemple dans sa petite brochure  de 1915 Duša Rossii [L’âme de la Russie], la notion de Svjataja Rus’ s’applique de façon quasi ontologique à la Russie:

    «’Ce qui est russe’, voilà le juste, le bon, le vrai, le divin. La Russie, c’est ‘la Sainte Russie’. La Russie est pécheresse mais elle reste, dans son péché, un pays saint – un pays de saints, vivant de ses idéaux de sainteté.» [9]

     

    Ce n’est pas un historien qui parle, mais un penseur essayiste qui n’a cure des précisions lexicales. L’ Union Soviétique a entretenu la même globalisation Rus’-Rossija, même si déjà l’Ukraine et la Biélorussie étaient de jure des Républiques à part entière. Peut-on aujourd’hui, alors que l’Europe a salué l’indépendance de ces Républiques par rapport à la Fédération de Russie, continuer à identifier cette seule Russie à la Rus’. Car dans le titre du Colloque de Pierre Gonneau il y a un soupçon de confusion subreptice entre  «Идея Святой Руси» [L’idée de Sainte Rous’] et «Русская идея» [L’idée russe].

    Alors d’où vient cette appellation «Svjataja Rus’»? A la page 421 du catalogue, qui en comporte 745, nous apprenons de Pierre Gonneau qu’André Kourbski apostrophe le tsar Ivan le Terrible au nom de la «Sainte Russie», et p. 422 nous apprenons que le terme utilisé par Kourbski vers 1578 est, orthographié par Pierre Gonneau à la russe, c’est-à-dire «svjatorousskaïa» avec deux «s» alors que l’adjectif rouskij [russien], ruskaja zemlja [la terre russienne], depuis la Povest’ vremennyx let [Le récit des temps anciens] jusqu’à la naissance de l’Empire Russe est orthographié avec un seul «s» ou bien avec «s» suivi du signe mou (rus’kij). Plus étonnante pour quelqu’un qui trouve «cavalière» la confusion entre Rus’ et Rossija, la traduction de la formule de Kourbski «Svjatorousskaïa zemlia» par… «Sainte Russie». On sait que l’homophonie entre rus’kij (avec un seul «s») pour ce qui vient de la Rus’ et russkij(avec deux «s») pour ce qui vient de la Rossija a permis l’identification de la Russie impériale avec toute la Rus’ (les métropolites, les patriarches orthodoxes et les tsars se sont dits «vseja Rusi» [«de toute la Rous’» – souvent traduit par «de toutes les Russies»).[10]

    Notons, de notre côté, qu’à la même époque où Kourbski utilisait l’expression святоруская земля [la terre sainte russienne], l’auteur anonyme de la duma [poème épique] cosaque ukrainienne Плач невольника [Complainte d’un captif] emploie, lui aussi, l’adjectif «Cвято-Руській» :

     

    Визволь, Боже, бідного невольніка,

    На Свято-Руський берег,

    На край веселий, між народ хрищений

    [Délivre, Seigneur, les pauvres captifs,

    Ramène-les sur le rivage sacré, sur le rivage russien,

    Dans le monde de la joie, parmi le peuple baptisé][11]

     

    Il s’agit évidemment dans ces deux exemples de deux Rus’, mais certainement pas de la Rossija [Russie] qui n’existait pas, et ces «dvi Rusi»[12] [deux Rous’] ce sont la Moskovskaja Rus’ [la Rous’ moscovite] et la Južnaja Rus‘[la         Rous‘ méridionale] comme l’appelaient et l’historien ukrainien Kostomarov et l‘historien russe Sergej Solov‘ev[13], Južnaja Rus‘[Rous‘ méridionale] qui était, à ces époques, sous la domination lituanienne et polonaise. Marie Scherrer-Dolgorouky, la traductrice en 1947 de la duma citée, rend l’adjectif rus’kij par „russien“, ce qui  me semble tout à fait approprié et prouve qu’il est possible, du moins au niveau des adjectifs, de distinguer en français celui qui est dérivé de Rus‘ et celui qui l’est de Rossija. Dans le catalogue de l’exposition du Louvre, il y a un progrès certain par rapport à la majorité des publications en français en la matière : Rous‘ est généralement transcrit tel quel (mais les sdvigi, les glissements, sont nombreux dans un même article où la Rous‘ devient facilement Russie). En revanche, l’adjectif est traduit de façon systématique par „russe“ alors que le mot „russien“ est entré dans l’usage, sinon courant du moins suffisamment probant. On appelait dans l’Empire Russe les Ukrainiens des Malorossy, ce qui était traduit par Petit-Russien[14]. Il est donc possible, en français, d’indiquer, au niveau de l’adjectif, ce qui est russien et ce qui est russe. Notons qu’aujourd’hui, dans la Fédération de Russie, on distingue les adjectifs rossijskij et russkij, les substantifs rossijanin et russkij, pour désigner dans le premier cas les citoyens non russes de la Fédération et ceux qui sont de nationalité russe. Et, officiellement, on distingue dans la littérature historique ce qui est de la Rus‘ et ce qui est de la Rossija. A l’époque soviétique, était développée la théorie mythologisée des trois branches issues de la Rus‘ : Russie, Ukraine, Biélorussie. Dans le même temps, on entretenait dans tous les prospectus touristiques la formule „Kiev mat‘ gorodov russkix“ comme „Kiev mère des villes russes“, alors que l’on sait que c’est le prince kiévien Oleg qui, selon la Chronique, aurait ainsi appelé, au Xème siècle, la capitale de sa principauté, et qu’il faut donc traduire ce texte par : „Kiev mère des villes russiennes“…

    Au fond, les organisateurs du Louvre ont repris un titre qui avait fait l’objet, en 1994, d’un livre, magnifique par la qualité de ses reproductions, paru à l’Imprimerie Nationale, La Sainte Russie,  avec des textes des éminents spécialistes Dimitri Likhatchev, Guéorgui Wagner, Rouslan Skrynnikov et Ghérold Vzdornov, ce dernier ayant également participé au catalogue du Louvre. Pour eux – tout est russe d’un bout à l’autre. Guérold Vzdornov peut ainsi affirmer dans le catalogue du Louvre des choses comme : „L’histoire de la peinture en Russie commence avec l’église de la Dîme à Kiev“!…[15]

    Cela pouvait passer dans le livre La Sainte Russie dont le titre, paradoxalement, est moins choquant que celui du catalogue du Louvre Sainte Russie. L’article défini La Sainte Russie indique qu’il s’agit d’un ensemble et n’en exclut pas toutes les composantes. Dans le cas de Sainte Russie, l’absence de l’article défini, le fait que cette manifestation est exclusivement consacrée à la Russie dans le cadre de l’année croisée franco-russe, montrent à l’évidence que le titre original russe Svjataja Rus‘ [Sainte Rous‘] est bien approprié par la seule Russie et devient, en traduction littérale à partir du français, Svjataja Rossija [Sainte Russie].

    La Svjataja Rus‘[Sainte Rus‘], c’est la Rous‘-Russie dans leur essence chrétienne orthodoxe. Les slavophiles et les nationalistes russes de tout crin s’en sont emparé au XIXème siècle, au XXème et aujourd’hui encore. A l’origine, c’était une appellation de combat contre les envahisseurs et les ennemis non baptisés, en particulier les Ottomans, les hérétiques catholiques, voire les juifs. Il est significatif que Berdiaev, qui n’est pas un slavophile, proclame que la Sainte Russie est au coeur de l’âme russe pendant les Première et Seconde guerres mondiales, face à l’envahisseur germanique. Il a été également un slogan au XIXème siècle pour définir l’identité nationale russe, laquelle s’est construite sur une russification à outrance de tous les allogènes de l’Empire, tout particulièrement de l’Ukraine dont le territoire a été le berceau de l’Orthodoxie de tous les Russiens avec sa Laure des Grottes à Kiev.[16]

    Aujourd’hui, la Russie fédérale a de la peine à se défaire de ses vieux démons impériaux et pourtant, il faut qu’elle s’y fasse, maintenant que l’Ukraine et la Biélarous‘ sont devenus indépendantes et ne font plus partie administrativement de la Fédération de Russie. Le mot „ukrainien“ ne passe pas dans la bouche de trop nombreux Russes de l’intelligentsia. Je pourrais citer plusieurs exemples que j’ai pu constater au cours de ses vingt dernières années. Le mot „ukrainien“ est aussi difficile à avaler pour beaucoup de Russes que le mot „grec“ pour les Turcs lorsqu’ils parlent de leur histoire.

    Dans le catalogue Sainte Russie, seul Pierre Gonneau consacre quelques lignes minimales à l’Ukraine en prononçant son nom. Nulle part n’est indiqué, entre mille exemples, que „ la connaissance des langues latine et grecque a été importée dans la Moscovie par les savants ukrainiens de l’Académie spirituelle de Kiev“[17]. Il est assez violent de constater qu’au chapitre sur l’architecture moscovite de la fin du XVIIème siècle et du tout début du XVIIIème, à propos du „baroque moscovite“,  aucune mention n’est faite d’une quelconque influence de l’Ukraine[18], influence qui a paru évidente à une majorité de spécialistes avant la naissance de la Fédération de Russie en 1990. Ainsi, Louis Réau :

    „Le style baroque, qui pénètre par l’intermédiaire de l’Ukraine et de la Pologne, prend à Moscou un caractère particulier. Le ‚baroque moscovite‘ […] créa, sous l’influence de l’architecture en bois de l’Ukraine, un type populaire d’église à étages, dont on ne trouverait l’équivalent dans aucun autre pays d’Europe […] Moscou emprunte à l’Ukraine la disposition des trois coupoles d’est en ouest ou des cinq coupoles en forme de croix en même temps qu’une tendance au verticalisme qui s’affirme dans des constructions à étages (iarousnost) […] L‘ église à étages de Fili […] 1693 […] dérive visiblement des églises en bois de l’Ukraine […] Ce style baroque ‚ukraino-moscovite‘ marque le terme de l’évolution de l’architecture dans la vieille Russie.“[19]

    A l’époque soviétique, dans la monumentale Istorija russkogo iskusstva [Histoire de l’art russe] dirigée par Igor Grabar‘ pour l’Académie des Sciences de l’URSS, l’article consacré par Mikhaïl Il’ine au „Kamennoe zodčestvo kontsa XVII veka“ [L’architecture de pierre à la fin du XVIIème siècle] discute la question des liens étroits entre les arts russe, ukrainien et biélorusse, et étudie les nombreux emprunts ukrainiens transformés en terrain moscovite. Il voit dans l’événement que représente ce que les Russes appellent „la Réunion de l’Ukraine à la Russie“ [Vossoedinie Ukraïny c Rossiej][20] sous l’hetman Bogdan Khmelnytsky en 1654, un des facteurs de cette influence.[21] Dans la bibliographie du catalogue du Louvre sont mentionnés plusieurs articles de Mikhaïl Il’in, mais pas ceux consacrés à cette influence, en particulier celui intitulé „Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.„ [Les liens de l’art russe, ukrainien, biélorusse dans la seconde moitié du XVIIème siècle] publié par l’Université de Moscou en 1954[22]. Cela suffit-il à montrer que les chercheurs russes se sont donnés le mot depuis la «Révolution orange» pour bannir toute référence à une possible influence ukrainienne sur les arts russes?

    L’influence de l’Ukraine sur l’évolution des arts de la Russie  est manifeste également dans le domaine de la musique. Voici, in extenso, ce qu’en dit Pierre [Piotr Pétrovitch] Souvtchinsky[23], un des éminents passeurs en Europe et en  France du mouvement politico-philosophique de l’ eurasisme et de la musique russe, entre autres de Stravinsky et de Prokofiev ( il fut, entre autres, le fondateur avec Pierre Boulez du Domaine Musical) :

    « Vers le milieu du XVIIème siècle, l’attirance exercée par Moscou sur le monde des savants et sur le clergé ukrainien était très intense et il en résulta une immigration intellectuelle à Moscou, laquelle provoqua une ukrainisation de l’art, de la littérature et des mœurs moscovites. C’est à cette époque, par exemple, qu’on faisait venir, même par décret du tsar, des chanteurs et des chœurs entiers de Kiev, qui s’installèrent à la cour, aux côtés du patriarche et chez des notables. En 1688 le hetman Mazeppa envoya à la cour de Moscou une chorale, en expliquant toutes les difficultés qu’il avait eues pour rassembler les meilleurs chanteurs qui se dérobaient à cette émigration. L’introduction du chant ukrainien se présentait à la conscience moscovite presque comme une thèse dogmatique car, d’après une vieille tradition, tout ce qui venait de l’Orient était orthodoxe et tout ce qui venait de l’Occident était emprunté à ‘l’hérésie latine’. A côté de la musique liturgique, les chanteurs ukrainiens, comme on le sait déjà, introduisaient des psaumes et des cantiques populaires qui étaient des improvisations libres sur des sujets religieux très répandus en Pologne occidentale et en Ukraine à cette époque ; ils devaient faire sensation à Moscou par leur style, synthétisant les principes de la musique occidentale et de la musique russe. »[24]

    Remarquons que l’Ukraine, berceau de la Svjataja Rus’ [Saintes Rous’-Russie] n’a prêté aucun objet d’art ni aucun document exposés au Louvre. N’est-ce pas paradoxal[25] et, partant, significatif, alors que l’Allemagne, le Danemark, la France, l’Italie, le Royaume Uni et la Suède ont été mis à contribution?[26]

    En conclusion, je me contenterai de souhaiter qu’un musée, peut-être le Louvre, consacre une exposition dont le titre ne saurait être «Sainte Ukraine», mais, par exemple : «L’art sacré en Ukraine : de Byzance au baroque», ce qui serait certainement un apport majeur et fécond à l’histoire des arts européens.

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam

    Novembre 2010

     

    Post-Scriptum

    En juillet 2011 j’ai visité l’exposition «Svjataja Rus’» [Sainte Rous’], organisée par la Galerie Trétiakov, à la suite de l’exposition «Sainte Russie» du Louvre, sur l’initiative de Dmitri Medvédev. L’exposition moscovite ne fut décidée que lorsque les objets montrés à Paris furent rendus aux divers musées prêteurs de Russie. Malgré une apparente parenté, ne serait-ce que dans l’intitulé visant à faire apparaître la «sainteté russe» dans son aura orthodoxe, la démarche de la Galerie Trétiakov n’avait strictement rien à voir avec celle du Louvre.

    Voici comment en était informé le public russe :

    «L’initiateur de la création de l’exposition fut le président-directeur du Louvre Henri Loyrette. Il y a un an, dans le cadre de l’Année Russie-France, l’exposition fut montrée dans ce célèbre musée. L’exposition du Louvre était quelque peu autre – elle visait le public occidental. Les visiteurs eurent la possibilité de faire connaissance de l’histoire multiséculaire de notre pays sur l’exemple de monuments uniques de notre culture. Avec une information complémentaire, de façon cohérente et compréhensible. A Paris, «Svjataja Rus’» a été visitée par par 260.000 personnes. Et le président de notre pays Dmitri Medvédev, au vu d’un tel succès, a proposé de montrer le projet en Russie.”[27]

    Je ferai deux remarques  à propos de cette information médiatique officielle : 1) l’exposition de la Trétiakov n’était pas «quelque peu autre» que celle du Louvre – elle n’avait rien à voir avec elle, sauf qu’elle présentait aussi des icône superbes et des objets ayant trait à l’orthodoxie russienne et russe (450 oeuvres et documents venus de 25 musées de Russie); 2) l’information officielle confirme bien la visée de l’exposition du Louvre : montrer, à l’aide de documents d’art et autres, l’histoire de la Russie depuis ses origines; cela confirme le caratère usurpateur et falsificateur de l’entreprise française qui s’est complaisamment prêtée à l’appropriation impériale par la seule Russie (dont le nom russe, répétons-le, n’apparaît en tant que tel qu’avec Pierre Ier) de 7 siècles d’histoire russienne.

    Revenons maintenant à l’exposition de la Trétiakov. Bien entendu, comme au Louvre, les oeuvres étaient magnifiques. Mais cela suffit-il pour justifier une exposition?  Le directeur d’un grand musée français m’a dit un jour, alors que je le félicitais pour une exposition qu’il avait organisée : «Oh, tu sais, il suffit de rassembler quelques belles oeuvres, et le tour est joué!» C’était une boutade, mais je crains qu’elle ne soit fort souvent réalité…En tout cas, c’est l’impression que l’on retire de l’exposition «Sainte Rous’» à la Trétiakov. Ici on est allé à la facilité, sans doute à cause de la précipitation qui semble avoir grevé l’entreprise. Et la facilité aujourd’hui pour bâtir une exposition – c’est de l’organiser autour de thèmes littéraires, ou philosophiques, en l’occurrence théologiques, que l’on illustre avec des chefs-d’oeuvre.  Ainsi on trouvait à la Trétiakov 7 sections dont voici l’intitulé qui se passe de commentaires :

    1)                               «Naissance dans l’Esprit. Le baptême de la Rous’ et la fondation de la foi chrétienne»;

    2)                               «Sous le Voile de la Mère de Dieu»;

    3)                               «Les intercesseurs et les directeurs spirituels [nastavniki]. La vénération des saints dans la Rous’ et les saints russes»;

    4)                               «La lumière dans le désert. Les monastères de la Rous’»;

    5)                               «Le royaume terrestre et le Royaume des Cieux»;

    6)                               «La sainteté dans le quotidien»;

    7)                               «Le ciel sur la terre. L’Eglise orthodoxe russe».

    Pour marquer l’événement, la Trétiakov a publié, non un catalogue, mais un petit livre intitulé Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства X-XIX веков [Sainte Rous’. Archéologie. Hiérographie. Manuscrits enluminés. Broderie enluminée. Ustensiles d’églises. Chefs-d’oeuvre de l’art russe des IX au XIX siècles] (Moscou, Skanrus, 2011).

    Il s’agit plutôt d’un bel album avec une introduction retraçant à grands traits l’histoire artistique de la Rous’ et de brèves introductions aux différentes sections. La place de Kiev y est réduite au minimum indispensable, l’accent étant mis, pour les débuts, sur Novgorod (qui, de fait, n’était pas alors englobée dans la Rus’[28]) et sur Vladimir-Souzdal, c’est-à-dire sur le territoire historique de la Russie actuelle. A la différence du catalogue du Louvre, les auteures de l’introcution, F.M. Saïenkova et L.V. Nersessian esquissent une définition, certes édulcorée, partielle et édifiante, de la notion de Sainte Rous’-Russie :

    «L’idée de Sainte Rous’, qui est entrée de façon très solide dans la conscience contemporaine de notre Moyen Age national, a une longue histoire. Elle était déjà utilisée dans l’ancien temps : les Russes appelaient Sainte Rous’ leur terre, aussi bien dans les textes des offices divins que dans le folklore. De façon évidente, on rapprochait la Sainte Rous’ du paradis. Conformément à quelques croyances  populaires, les gens reçurent la Sainte Rus’ comme un don, comme la terre promise, et ensuite ils la peuplèrent. D’autre part, cette idée a été utilisée pour exprimer les représentations chrétiennes d’une structure sociale idéale, celle du royaume orthodoxe qui donnait la possibilité de confesser librement le Christ et de vivre en conséquence avec Ses commandements. Dans la conscience médiévale cette idée était opposée au défilé des ‘royaumes terrestres’ et était perçue comme prototype et antichambre du Royaume des Cieux.

    La Sainte Rous’ est une idée polysémique qui englobe tous les aspects de la vie de l’homme, depuis le service public jusqu’à la piété personnelle. Et son image est constituée non seulement d’après les témoignages des sources écrites, mais aussi à travers l’ensemble des réalisations de la culture chrétienne, étant mise en lumière de façon éclatante et concrète grâce aux monuments artistiques. L’homme contemporain peut pénétrer le monde de la Sainte Rous’ médiévale, en visitant les églises antiques qui vivent encore de façon miraculeuse, en contemplant la magnifique peinture des icônes antique, en prêtant une oreille attentive aux paroles des prières et aux services divins, aux sobres psalmodies neumatiques russiennes [строгие знаменные распевы].»[29]

     

     

     



    [1] Voir le livre fondamental de Volodymyr Ovsiïtchouk, Українське малярство X-XVIII століть. Проблеми кольору, Львів, 1996, dont la traduction en français ferait avancer la connaissance de l’art des icônes en milieu orthodoxe slave.

    [2] Лесков, Собрание сочинений в 11 томах, т. 4, с. 349

    [3] Leskov, Lady Macbeth au village, l’Ange scellé et autres nouvelles, Paris, Gallimard, Folioclassique, 2009, p. 128 (traduction de Boris de Schloezer)

    [4] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, Paris, 1921, p. 14

    [5] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 27

    [6] Pierre Gonneau, « La ‘Sainte Russie’ à Paris », Lettre du Centre d’Études Slaves, Paris, 2010/2(juin), p. 5

    [7]

    Николай Бердяев, Русская идея (основные проблемы русской мысли 19 века и начала 20 века, Paris, YMCA-PRESS, 1946

    [8] Ibidem, с. 7

    [9] Николай Бердяев, Душа России, М., И.Д. Сытин, 1915, repris dans le recueil Николай Бердяев, Судьба России. Опыты по психологии войны и национальности, М., Г.А. Леман и С.И. Сахаров, 1918, réédité dans Николай Бердяев, Падение священного русского царства, М., Астрель, 2007, с.21-42; traduction française de presque toute la première partie de cet essai dans : La question russe. Essais sur le nationalisme russe (sous la direction de Michel Niqueux), Paris, Editions Universitaire, 1992, p. 59-72 (trad. Jean-Claude Marcadé), la citation est p. 66

    ¦[10] Rappelons que Rossija, dont le nom en cyrillique n’apparaît qu’en 1517, est le calque exact du grec des chancelleries du Patriarcat de Constantinople pour traduire Rus’Ρωσια . Dans les textes russiens du XVIème siècle Rus’est toujours employé en priorité, mais déjà on trouve épisodiquement Rosija (avec un seul « s ») et même Rusija qui est le calque du latin Russia, d’où la forme française Russie attestée dans les textes médiévaux (on trouve aussi Rossie, qui, dans les textes de langue d’oc, se prononcerait « Roussie »)

    [11] Marie Scherrer, Les dumy ukrainiennes-épopée cosaque, Paris, Klincksieck, 1947, p. 61-62

    [12] C’est le titre d’un recueil d’articles, sous la direction de Larissa Ivachyna, consacrés aux rapports ukraino-russes sous l’angle historique, politique, culturel, sociopsychologique : Украïна Incognita. Дві Русі, Киïв, 2003

    [13] С.М. Соловьев, Сочинения в восемнадцати томах, М., «Мысль», т. 16, с. 273

    [14] Voltaire notait dans son Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand : « Les gazettes et d’autres mémoires depuis quelque temps emploient le mot de Russien, mais comme ce mot approche trop de Prussien, je m’en tiens à celui de Russe. » [Cité par le Littré à l’entrée « Russien »]

    [15] Sainte Russie. L’art des origines à Pierre le Grand, Paris, Musée du Louvre/Somogy, 2010, p. 99

    [16] Si l’on consulte le Brockhaus et Ephron de la fin du XIXème siècle et du début du XXème, on constate que toutes les composantes de l’antique Rus’ sont englobées dans les deux volumes consacrés à l’entrée Rossija, l’entrée Rus’ y renvoyant, sans faire l’objet d’aucun développement spécial. Sous l’Union Soviétique, l’adjectif sovetskij [soviétique] a remplacé l’adjectif russkij[russe], mais petit à petit, le naturel impérial revenant au galop, sovetskij a eu tendance à sous-entendre russe.

    [17] J. Meyendorff, Rome, Constantinople, Moscow : Historical Theological Studies, Crestwood, NY, SVS Press, 1996, cité ici d’après la traduction russe : Protopresviter Ioann Meyendorff, Rim, Konstantipol’, Moskva, Moscou, Pravoslavnyj Sviato-Tikhonovskij Gumanitarnyj Universitet, 2005, p. 177.

    Anton Kartašëv,  le dernier haut-procureur du Saint-Synode, ministre des affaires religieuses du gouvernement provisoire, un des fondateurs de l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris, manifeste dans ses  Essais sur l’histoire de l’Eglise Russe (Očerki po istorii Russkoj Cerkvi [1959], Moscou, Eksmo-Press, 2000, 2 volumes) ses convictions violemment anti-ukrainiennes, se lamentant sur l’introduction dans la « Sainte Russie » moscovite du virus ukrainien occidentalisant, en particulier par l’introduction du latin et du grec dans l’enseignement religieux, altérant ainsi la prétendue « pureté » orthodoxe de Moscou…

    [18] Dans le livre de l’Imprimerie Nationale La Sainte Russie, l’article de Rouslan Skrynnikov occulte également toute provenance «étrangère» pour le «baroque moscovite», appelé parfois «baroque Narychkine»

     

    [19] Louis Réau, L’art russe des origines à Pierre le Grand, op.cit., p. 316, 317, 318

    [20] Voir un bref résumé de la question en français dans : Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Age d’Homme, 1990, p. 266-273

    [21] М. А. Ильин, «Каменное зодчество конца 20 века», в кн. История русского искусства, М., т. 4, 1959, c. 217 sqq

    [22] М. А. Ильин,  «Связи русского, украинского и белорусского искусства во второй половине 17 в.», Вестник московского университета, 1954, N° 7, c. 75-89

    [23] Voir le livre, quelque peu chaotique mais donnant de précieuses informations, de Irina Akimova, Pierre Souvtchinsky. Parcours d’un Russe hors frontière, P., L’Harmattan, 2011

    [24] Pierre Souvtchinsky, Un siècle de musique russe (1830-1930). Glinka, Moussorgsky, Tchaïkowsky, Strawinsky (éd. Frank Langlois), Actes Sud, 2004, p.210

    [25] Voir : Ю.С. Асєєв, Мистецтво Киïвскоі Русі. Архітектура. Мозаïки. Фрески. Іконостас. Декоратівно-ужиткове мистецтвo, Киïв, 1989, et :

    Lioudmila Miliaeva, L’icône ukrainienne. XIe-XVIIIe s.. Des sources byzantines au baroque, Bournemouth/Saint-Pétersbourg, Parkstone/Aurora, 1996 (les reproductions sont d’excellente qualité)

     

     

    24 Selon mes informations, il y a bien eu une tentative des commissaires de l’exposition du Louvre pour obtenir de l’Ukraine des documents et des oeuvres. On comprend que l’Ukraine n’ait pas voulu s’associer à une entreprise d’usurpation par la Fédération de Russie, avec la complicité enthousiaste de la partie française, du label ou, comme l’on dit aujourd’hui dans la Russie en voie de modernisation, du brand «Sainte Russie»…

     

     

    [27] Larissa Kukuškina, «Святая Русь в Третьяковке : в ЦАО открылась уникальная выставка» («Sainte Rous’» à la Trétiakov : dans la Région administrative centrale de Moscou s’est ouverte une exposition unique],   ЦАО Информ. Интернет-издание Центрального административного округа Москвы, 27.05.2011

    [28] Sur le point de vue ukrainien concernant la Rus’, voir W. Kosyk, Le millénaire du christianisme en Ukraine (988-1988), P., Publications de l’Est Européen, 1987)

    [29] Cвятая Русь. Археoлогия. Иконопись. Лицевые рукописи. Лицевое шитьё. Храмовая утварь, Шедевры русского искусства X-XIX веков, op.cit., p. 4-5

     

  • LE LOBBY ANTI/RUSSE OÙ S’ABREUVENT LES ACTIVISTES DE TOUT POIL

    Le lobby anti-poutine/anti-russe qui fournit aux journalistes activistes de tout poil les informations à diffuser devient de plus en plus manifeste : si on lit le papier de Jégo sur « le Kremlin englué dans la corruption » on voit qu’il précède de trois jours le rapport du « bureau spécial » américain pour le commerce, que je reproduis ci-dessous. Encore une fois, qui s’est donné le mot? On voit où sont puisées les informations des journalistes type Jégo, laquelle, dans ce même papier, affirme que le sommet des BRICS à Durban était « raté », sans doute a-t-elle mal lu l’éditorial du « Monde » sur « le bric à brac » des BRICS et n’en a-t-elle   retenu que le titre humoristique-malveillant. Il n’y a pas que la littérature et l’art que Jégo lit mal…

    Je voudrais citer ici le courrier d’un ami  français, lettré et grand connaisseur des pays slaves, qui partage sa vie entre la Russie et la France, à propos de ma dernière philippique contre le journalisme activiste anti-russe. Je tais son nom pour ne pas l’entraîner personnellement dans mon indignation, mais je le cite pour ne pas me sentir seul dans cette dénonciation :

     » […]je te remercie de m’avoir transmis la volée de bois vert que tu viens d’administrer aux russophobes professionnels qui ne cessent de désinformer l’opinion de manière  » consciente et organisée », car ils savent parfaitement ce qu’ils font, ce sont tout simplement  des agents de propagande de la nouvelle idéologie-néo- libéralo-mondialiste que j’ai personnellement en horreur. Ils sont les porteurs du nouveau virus totalitaire bien plus sournois que le précédent parce qu’il se sert des valeurs mêmes qu’il n’a de cesse de détruire. […]
    PS Il y a les journalistes véreux, mais il y a surtout  un clan, un  » lobby » comme on dit, constitué d’agents d’influence autrement dangereux car ils transmettent la rage et déclenchent des catastrophes dont les conséquences sont incalculables, comme les guerres d’Irak, d’Afghanistan, de Lybie, de Syrie etc..Et ils font le lit de l’islamisme radical…La Russie est depuis longtemps dans leur collimateur, <un ami très cher> me faisait remarquer que même pendant la guerre froide ce n’était pas le  » soviétisme » qui était visé, mais bien la Russie orthodoxe…d’ailleurs, aujourd’hui après la fin du communisme on se demande quels peuvent être les objectifs de l’OTAN sinon la domination du monde et en premier lieu la destruction du monde slave et orthodoxe qui est un obstacle à la propagation de la nouvelle idéologie du démocratisme totalitaire… »

    MOSCOU, 2 avril – RIA Novosti
    Sur le même sujet
     La corruption constitue la principale entrave à l’intensification des investissements étrangers dans l’économie russe, affirme un rapport réalisé par le bureau du représentant spécial américain pour le commerce et publié lundi.

    « Le gouvernement russe a fixé comme priorité [de sa politique] l’amélioration du climat d’investissement. Or, les investisseurs américains et d’autres pays étrangers continuent à considérer que la corruption dans les transactions commerciales et bancaires constitue une barrière aux investissements », indique le document.

    Malgré la mise en place en 2008 du Conseil de lutte contre la corruption, « les progrès réalisés dans ce domaine restent insignifiants », soulignent les auteurs du rapport.

    Le rapport de l’ONG Transparency international a classé en 2012 la Russie à la 133e place sur 178 du classement mondial de la perception de la corruption.

  • Les bobos russe contre Viktor Pélévine

    La satire de la situation de l’opposition disparate (des nationalistes aux communistes) russe provoque l’ire des bien-pensants.

    Cette critique rappelle celle qui a fait rage dans la Russie de la seconde moitié du XIXe siècle, en particulier à l’égard des romans dits « anti-nihilistes » (les meilleurs étant ceux de Tourguéniev, de Dostoïevski, de Leskov, de Pissemski), accusant ceux-ci de caricaturer toute une partie des opposants au régime…

     

    ТЕКСТ КОММЕНТАРИИ: 9
    Бэтман около ноля
    Андрей Архангельский: Виктор Пелевин создал собственных «Утомленных солнцем — 2»

    Уйдя от мира и людей, Виктор Пелевин (на фото) так и не смог освободиться от диктата рынка
    Фото: Opale / Eastnews
    Виктор Пелевин создал собственных « Утомленных солнцем – 2 » — новый роман « Бэтман Аполло »
    Андрей Архангельский
    Для начала Пелевин разыграл СМИ: все четыре куска из романа, опубликованные до его выхода (« Известия », « Огонек », « Сноб » и « Афиша »), создавали впечатление, что новая книга будет посвящена прошлогодним протестам — их критическому разбору на социологическом и ментальном уровне. Почти в ужасе зачитывал эти отрывки в эфире « Эха Москвы » Александр Плющев. Все приготовились к страшному, но выяснилось, что куски эти составляли примерно 0,3 процента от содержания всей книги. Конечно, Пелевин никогда не грешил буквализмом, но тут он совершил еще большую ошибку: со всем высокомерием, на какое способен, в новом романе он демонстрирует, насколько происходившее в 2012 году не имело никакого отношения к вечности, в которой он пребывает. Автор даже жалуется судьбе — ах, если бы я умел любить ваши иллюзии, как любите их вы. Я был бы с вами — если бы ваши иллюзии не были так ничтожны.

    У каждого Наполеона бывает свое Ватерлоо: Пелевин на этот раз создал собственных « Утомленных солнцем – 2 » и хотел он ровно того же, что Михалков,— добра. Каждый творец живет по законам придуманной им вселенной, укрепляя гнездышко повествования веточками собственных идей. До тех пор, пока они скрыты от читателя или зрителя, гнездо прочно — пусть бы веточки были и не совсем надежными. Но однажды творец хочет нас познакомить со своей кухней, с тем, как устроена его вселенная, и здесь творцу, как правило, изменяет чувство меры. Михалков хотел поделиться самым сокровенным, масштабным, как ему казалось, озарением — что Россию хранит Бог. Пелевин точно так же лелеял знание о том, что все тлен, что в России ничего не изменится и что люди вообще так себе материальчик. В обоих случаях поражает дистанция между объективной ценностью таких идей и субъективной уверенностью творца в собственной прозорливости.

    Ключом к роману может служить цитата « производимое человеческим умом страдание может быть поистине бесконечным ». Автор без особого рвения произвел апгрейд прошлого романа Empire V (2006), вернув вампира Раму, его подругу Геру и весь предыдущий понятийный аппарат — « баблос », « красную жидкость » и прочее. Вампиры — это хорошо, пока они служат ключом для открытия каких-то новых тайн. Когда-то первые пелевинские 150-200 страниц читались на одном дыхании — они были написаны небом, выражаясь высокопарно; теперь Пелевин начинает с теории. Сюжета нет, если не считать бессмысленных и в общем-то просто уже скучных превращений, перемещений и воплощений одного и того же во что-то не менее то же самое, с самопародирующей частотой. Ощущение, что все прежние тексты Пелевина положили в специальную электронную мясорубку, точнее, словорубку, и новый роман состоит из красноватого фарша, претенциозно названного хозяйкой дискурса « Бэтман Аполло ». Набор своих идей Пелевин примеряет теперь к материалу прошлогодних протестов, ровно так же, как Михалков хотел приладить свою искусственную теорию к материалу войны. Эта искусственность теории, пытающейся усидеть верхом на брыкающейся практике, сразу дает о себе знать.

    « Протест — это средство усилить гламур и дискурс ».

    « Моральное негодование — это техника, с помощью которой можно наполнить любого идиота чувством собственного достоинства ».

    « Гражданский протест — это технология, которая позволяет поднять гламур и дискурс на недосягаемую нравственную высоту ».

    « Протест — разновидность потребления напоказ и бесплатный гламур для бедных ».

    Наконец, « делать ничего не надо ».

    Раз уж автору всюду мерещится технология, вспомним и мы о технологии. Вспомним о главной литературной сенсации 2012 года: впервые за семь-восемь лет в « Эксмо » НЕ вышла новая книга Пелевина (обычно это случалось в ноябре-декабре). Правило, которому издательство и автор следовали неукоснительно. Что заставило нарушить? По слухам, это не было связано с творчеством. Допустим, это так. Но, зная творческий метод Пелевина (писать с учетом главных общественно-политических трендов прошедшего года), надо сказать, что ему было бы очень невыгодно выпускать книгу в конце 2012 года. Понятно, что она была бы о протестах; но Пелевину нужна была завершенная история, а она все никак не завершалась. Отношение Пелевина к митингам и протестам вполне традиционно, оно соответствует настроениям большинства россиян. Но напиши такую книгу Пелевин в ноябре, получилось бы, что он выступает на одной стороне с создателями фильма « Анатомия протеста » и Аркадием Мамонтовым. А Пелевину, несмотря на всю его надмирность, в такой компании явно оказаться не хотелось. Зато спустя три-четыре месяца, когда рассерженные слегка разочаровались, такую книгу вполне можно было выпускать.

    Пелевинское мировоззрение — апология скептически-цинического разума — было востребовано лет 15, и даже полезно — как прививка постсоветскому обществу. Пелевин на самом деле чувствовал тут себя как рыба в воде: в ситуации релятивизма, жлобства, консюмеризма, в обстановке аморальной однородности и монотонности. Следуя в целом циническому тренду, он оказывался — благодаря своему уму и таланту — еще и в выигрышной позиции « самый свободный среди рабов ». Он ко всему добавлял щепоть лирики и надежды — что мы, мол, могли бы быть лучше. Эта модель была характерна еще для двух знаковых людей эпохи — Земфиры и Бориса Гребенщикова. Они тоже практиковали « самосовершенствование » и проповедовали тезис о том, что будто бы возможно как-то жить « вне политики », оставаясь « свободными внутри ». Они всяко дистанцировались от образа русского интеллигента, но тем не менее были носителями самого застарелого интеллигентского комплекса: ощущения родной страны как чужой, не принадлежащей тебе (именно отсюда проистекает их любимое убеждение, что « в России ничего не изменится »). В этом пункте русский интеллигент удивительно сходится с русским обывателем. Пелевин, БГ или Земфира, несмотря на весь их могучий талант и продвинутость, близки в одном: в абсолютно дремучей совковости жизненных установок.

    Однако это циническое мировоззрение, такое удобное, после 2012 года перестало быть актуальным: оно перестало « работать ». И тот же БГ это почувствовал: недаром решил затворничать. Беспросветный цинизм прошлого сменился убеждением в том, что никто, кроме нас, с ситуацией не разберется; отсюда же возникло и ощущение, что страна — несмотря ни на что — все-таки принадлежит нам. Есть подозрение, что эта установка окажет сильнейшее влияние на всю дальнейшую русскую культуру. Эпоха уже изменилась; но творцы наши таковы, что они не могут или не хотят в это поверить. Поверить — это же риск, особенно у нас. Пелевину по-хорошему нужно было бы все прошлое порвать, выбросить, написать нечто новое, совершенно другое; выйти из себя, сойти с ума — что угодно, только не мятое продолжение « всем полюбившейся истории ». В такие времена от главного писателя современности ждут прыжка — в бердяевском или сартровском духе, неважно,— чтобы выйти за пределы дурного круга. Но для такого прыжка нужна воля и вера. Их у Пелевина не оказалось, что, конечно, жаль. А если нет прыжка, приходится ходить по тому же кругу, путаться в собственных же конструкциях.

    Приключилась довольно странная вещь: читатель Пелевина за год стал мудрее Пелевина, он его перерос, как становится мудрее человек благодаря уникальному жизненному опыту. За год его читатель превратился в гражданина. Протесты были, кроме прочего, еще и попыткой вырваться за границы консюмеризма, отыскать вещи, которые не продаются и не покупаются. Сформировать — пусть наивно — новые ценности. А Пелевин остался на прежних позициях, традиционных и архаичных: все равно всему, ничего не изменится, народишко дрянь, подайте же чашу забытья.

    Показательна в этом смысле разница между Пелевиным и Сорокиным, который уже два года молчит. Потому что действительность, как он говорил в интервью « Огоньку », настолько саморазоблачительна, что высмеивать ее бессмысленно. Россия сама себя высмеивает. А потому писателю сейчас нужно помолчать, если нечего сказать. Вот Пелевин не может не писать. У него договор с дья… то есть с издательством, которое ждет от него романа, похожего на то, что было раньше. Круг замкнулся. Пелевин сам себя загнал в эту ловушку. Потому что рынок в первую очередь заинтересован в том, чтобы писатель не менялся; тот самый рынок, который писатель высмеивает в каждом своем романе, на самом деле гораздо циничнее любого Пелевина.

    И вот писатель вынужден писать скучнейший роман, полный сознательных самоповторов, напоминающий литературу для подростков. Который лучше всего описывается языком аннотаций, которые обращаются к читателю на ты: « Рама и Гера — молодые вампиры; впрочем, их волнуют те же вопросы, что и тебя: как найти свою любовь? ответят ли тебе взаимностью? Как сохранить свои чувства? Ответы ты найдешь в новой книге Виктора Пелевина… »

    Между тем роман посвящен боли. У Сэмюэла Беккета, на которого Пелевин ссылается, тоже был мрачный период: к этому времени относятся романы « Моллой », « Малон умирает » и « Безымянный » (1950-е годы) — чтение не для слабонервных. Но в те же годы появилась и вещичка « В ожидании Годо ». И 10 лет спустя нобелевский комитет писал так: « пессимизм Беккета содержит в себе такую любовь к человечеству, которая лишь возрастает по мере углубления в бездну мерзости и отчаяния, и, когда отчаяние кажется безграничным, выясняется, что сострадание не имеет границ ». Разница в том, что Беккет при всей его боли как-то вот умел сострадать человеку, а у Пелевина по мере усиления боли растет только презрение к человечеству и жалость к себе. Пелевин прав, говоря, что в обществе консюмери страдание, затушеванное и замаскированное, становится только выпуклее. Что мир всегда питался страданием, причем вызывать страдание гуманными способами даже выгоднее, чем негуманными. Мысль, вполне достойная мастера, но выражена она в такой форме, такими средствами, что от боли только смех один.

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  • L’ignorance de l’Ukraine dans « Le Monde » (et pas seulement)

    Je retrouve ce que j’écrivais au « Monde » au sujet de Mme Tymochenko le 17 octobre 2011, et de l’exposition du Louvre « Sainte Russie » (8 avril 2010) :

    Il est parfaitement légitime, selon moi également, de venir au secours de l’ancienne première ministre ukrainienne, Mme Tymochenko. Faut-il pour autant dévoiler à cette occasion les orientations antirusses du « Monde »? L’Ukraine, comme la Géorgie, n’intéressent les Européens et les Américains que lorsqu’ils sont antirusses. Le papier de M. Smolar,  consacré au fils Glücksmann, dont les seuls titres sont d’être fils de, époux de, conseiller de et d’avoir une belle gueule (décidément « Le Monde » est sensible au physique des personnes – c’est « Gala »…!). Evidemment, toujours rien sur l’opposition à l’actuel cyclothymique chef d’Etat. Pour en revenir à l’Ukraine, le peu de cas que vous faites de ce grand pays qui n’a jamais connu jusqu’ici que des embryons d’Etat, est manifeste. Je ne citerai que deux faits : la translittération des noms ukrainiens est russe; il serait bon, pour soutenir l’Ukraine contre les prétentions de la Russie, de manifester son identité précisément au niveau de sa langue, souvent méprisée par l’élite grand-russe. « Le Monde » a fait l’éloge de l’exposition « Sainte Russie » au Louvre qui était l’histoire non de la Russie, mais de la Rouss depuis ses origines à Kiev juqu’à Pierre Ier, à partir duquel apparaît le nom actuel de Russie; cette histoire était illustrée par de magnifiques documents et icônes. L’Ukraine n’existait pas (comme non plus la Biélorussie), ni dans l’exposition, ni dans le catalogue où même le mot « ukrainien » était banni…Il y a du travail à faire dans l’équipe du « Monde » pour approfondir l’histoire multiséculaire de l’Ukraine et de son statut particulier par rapport à la Russie.
    jean-claude marcadé

    On encense une exposition comme « Sainte Russie »  au Louvre, qui, certes, présente un magnifique ensemble de peinture d’icônes, mais dont le parcours se veut historique et non esthétique (aucun sort n’est fait aux diverses écoles qui sont aussi spécifiques que, par exemple, les diverses écoles italiennes) et, de ce fait, est une falsification de l’histoire, au seul profit de la Russie impériale, soviétique et actuelle. « Sainte Russie » est une expression religieuse orthodoxe et slavophile. Avant Pierre Ier, il y eut les Etats féodaux de la Rous’ et, à partir du XIVe siècle, la Moscovie devint l’Etat dominant.  Le mot russe pour Russie est « Rossiya » qui n’apparaît qu’au début du XVIe siècle et qui ne devient  le terme officiel pour désigner l’Empire Russe qu’à partir de Pierre Ier, dit le Grand. C’est dire que l’expression française « Sainte Russie » est un glissendo que la Russie d’aujourd’hui visiblement continue de perpétuer, se voulant la seule héritière de la Rous’ kiévienne, et le Louvre, par ignorance, par incompétence ou par soumission à l’historiographie, hier soviétique, aujourd’hui russe, sans doute aussi par souci d’attirer le chaland par un titre  bling-bling, a pris cette appellation qui, de plus, ne correspond en rien au propos de l’exposition, sauf qu’il s’agit d’art chrétien. L’ironie de l’histoire, c’est que les media, si prompts à soutenir l’Ukraine anti-russe et pro-américaine, l’ont ici reléguée aux oubliettes avec cette affaire de « Sainte Russie » dont les Ukrainiens sont, pourtant, jusqu’au XIVe siècle les héritiers directs. Autre ironie, la France laïque a tout fait pour que l’on ne célèbre pas le baptême de Clovis, et voilà que l’on célèbre la Sainte Russie, tout en dénonçant la collusion de l’Eglise et du pouvoir…