Catégorie : De l’art russe

  • Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand  et ses liaisons avec l’Italie et la France (article de 2004)

    Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand  et ses liaisons avec l’Italie et la France

     

     

    Lorsque, récemment, j’ai écrit un article intitulé « Kandinsky – un artiste russe en Allemagne et en France »1, j’ai bien précisé qu’il ne s’agissait pas dans mon esprit d’un problème de nationalisme étroit. D’ailleurs Kandinsky, même si les circonstances de la vie l’obligèrent à prendre la nationalité allemande en 1928 (il est donc resté citoyen russe jusqu’à l’âge de 62 ans), puis la française en 1939, manifestant ainsi une authentique citoyenneté du monde, fut généralement perçu comme un Russe ou « d’origine russe ». Et pourtant on constate dans la réception de son œuvre, jusqu’à aujourd’hui, des fluctuations quant à la dominante des traditions nationales qui s’y font voir, faussant parfois les perspectives. Il s’agit, je le répète, non d’un problème ethnique, mais, ce qui est me semble-t-il le sujet du colloque présent, d’un problème des interférences, des dialogues, des Auseinandersetzungen , des osmoses qui s’opérent entre les cultures, les histoires, les mouvements d’idées, parfois les élans politiques.  Le cas de Kandinsky est particulièrement exemplaire car ce Russe, ethniquement mâtiné un peu de Sibérien et un peu d’Allemand balte, est intellectuellement, philosophiquement, esthétiquement, littérairement, au cœur de trois cultures : la russe de base, l’allemande adoptée et intégrée et, dans une moindre mesure, la française qu’il pratiquera, si l’on peut dire, comme tout homme russe cultivé de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème. Durant tout le XIXème siècle, en effet, l’élite russe parlait et écrivait, dans la majorité des cas, en français. Il suffit de citer, entre beaucoup d’autres exemples, les textes écrits en français par le grand poète Tiouttchev2, du penseur orthodoxe Khomiakov3, du penseur de l’anarchie Bakounine4, voire de Tourguéniev5. N’oublions pas que l’amie de Kandinsky, un temps compagne de Jawlensky, Marianne Werefkin (Marianna Vladimirovna Vériovkina) a tenu, au début du XXème siècle son journal intime Lettres à un inconnu en un français excellent5.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de Dostoïevski qui marqua, de façon indélébile, les esprits russes et européens de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Camus avait sans doute raison d’affirmer que le prophète du XIXème siècle n’avait pas été Marx mais Dostoïevski. D’ailleurs si Sartre ne l’a pas reconnu expressis verbis, l’essentiel de son œuvre théâtrale, son filigrane, ne sont-ils pas dostoïevskiens ? En tout cas, les idées de Dostoïevski dominent la pensée russe au tournant du XIXème et du XXème siècles, en particulier celles qui concernent le destin de la Russie en Europe, qui sont incarnées dans le personnage de Versilov dans le roman de 1875 L’Adolescent et surtout dans le discours de 1880 sur Pouchkine.

    Versilov, dans L’Adolescent, est le représentant de l’intelligentsia russe, pénétrée par l’esprit de la pensée philosophique russe ; il cristallise en lui les traits de la noblesse russe portant en elle « l’inquiétude d’un malaise perpétuel » (Baudelaire), celle, aussi, des intellectuels russes attirés par l’Occident, parfois par le catholicisme. Par la bouche de Versilov, Dostoïevski, si prompt par ailleurs à dénoncer l’Europe petite-bourgeoise, mercantile, qui a trahi l’héritage chrétien, montre la grandeur incomparable de l’Europe Occidentale et l’importance qu’elle a pour un Russe :

    « Pour un Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie […] o, plus encore. Il est impossible de plus aimer la Russie que je l’aime moi-même, mais je ne me suis jamais fait des reproches parce que Venise, Rome, Paris, étaient le trésor de leur science et de leur art, que toute leur histoire m’est plus chère que la Russie. O, ces vieilles pierres étrangères, ces miracles du vieux monde, ces éclats de miracles saints, sont chers au cœur des Russes; et même ils nous sont plus chers qu’à eux-mêmes […] Seule la Russie vit non pas pour elle-même mais pour la pensée, et […] c’est un fait notable que cela fait déjà un siècle que la Russie vit résolument non pour elle-même mais pour la seule Europe. »7

    Dostoïevski a mis dans la bouche de Versilov ses idées les plus secrètes sur l’Europe. Pour lui, l’homme russe est l’homme universel (vsietchéloviek) et l’homme le plus libre parmi les Européens. Voici ce que dit Versilov : « [Les Européens] ne sont pas libres, nous le sommes. Moi seul, promenant en Europe mon spleen russe (toska), étais alors libre…[…] Chaque Français peut servir non seulement sa chère France mais aussi l’humanité, uniquement à la condition de rester français au plus haut degré, il en est de même pour l’Anglais et pour l’Allemand. seul le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant que ne soit fait le bilan universel, a reçu déjà la capacité de devenir russe au plus haut degré, seulement quand précisément  il est au plus haut degré européen […] En France je suis français, avec les Allemands – allemand, avec les Grecs anciens – grec, et par là même je suis un vrai Russe et suis au plus haut degré utile à la Russie car j’expose sa pensée primordiale. »8 Par conséquent, « l’idée russe suprême », ce sera, exprimé dans les termes du célèbre discours de Dostoïevski sur Pouchkine en 1880, « la conciliation universelle des idées » (vsieprimiriénié ideï), c’est-à-dire la capacité de contenir, grâce à la communion universelle (sobornost’), tout l’héritage de la culture mondiale.

    On peut dire que Kandinsky se situe dans cette lignée de Russes européens qui ont conjugué en eux diverses cultures.

    Il est question ici de quatre pays européens : France, Russie, Allemagne, Italie.

    Kandinsky est un écrivain allemand, son recueil poétique Klänge, ses mémoires Rückblicke, son théâtre, font partie du patrimoine allemand d’avant la Première Guerre mondiale. Cela est reconnu largement.9

    Mais le Russe Kandinsky est aussi, je n’ose dire « prioritairement », en tout cas « naturellement », « organiquement » un écrivain russe – ce qui est jusqu’ici pratiquement méconnu et que je m’efforce, depuis quelque temps déjà, de faire admettre auprès de mes collègues russes.

    Pour ce qui est de la France, les rapports de Kandinsky à notre pays ont toujours existé et ont été très forts, que ce soit dans l’évolution de son impressionnisme et de son fauvisme avant 1910, ou bien dans les presque dix années, entre 1933 et sa mort en 1944, de son séjour en France. Il s’est même voulu un poète français et il s’est essayé dans ce domaine. Il a illustré Tristan Tzara et René Char, il a eu des contacts chaleureux avec André Breton.10 En tout cas, il manie avec beaucoup de talent la langue française et pouvait écrire dans une enquête de 1921 pour l’Académie de Russie des Sciences de l’Art [RAKHN – Rossiiskaya akadémiya khoudojestviennykh naouk] à Moscou : « Je parle et j’écris l’allemand et le français »11.

    L’Italie va intervenir aussi dans la vie de Kandinsky, relativement tardivement, mais ses rapports avec Marinetti et les futuristes italiens, que traduisent, iconographiquement, ses œuvres d’avant 1914 (on le sait, Kandinsky a délibérément ignoré la discipline cubiste), se concrétisent après 1930 par des voyages en Italie et des contacts directs.

    De toute évidence, France, Allemagne et Italie ont été les pays qui ont le plus marqué Kandinsky, leur culture esthétique ou philosophique a donné cette tonalité si originale à la culture esthétique et philosophique russe fondamentale de l’auteur de Über das Geistige in der Kunst/O doukhovnom v iskousstvié.

    Voici ce qu’écrivait son premier grand biographe Will Grohmann : « Sa foi inconditionnelle dans toutes choses humaines et artistiques et sa croyance à l’invulnérabilité de l’esprit, il les a apportées de Russie, et il est resté russe jusqu’à sa mort, bien qu’aussi profondément lié par le sang et par l’esprit avec l’Europe Occidentale qu’avec l’Asie […]

    [Ses amis] ont senti derrière la vie et l’activité la grandeur d’un solitaire qui, attiré par l’Europe et par sa problématique, est néanmoins demeuré étranger, pour autant d’amitié et de déférence qu’on ait pu lui témoigner. Il était attaché à la religion grecque orthodoxe et à la foi dans sa patrie, il continuait de lire les classiques russes, aimait la musique russe. »12

    Prenons les unes après les autres les interférences des diverses cultures européennes avec la culture russe de Kandinsky.

    Tout d’abord, l’Allemagne.

    La chose est assez bien connue. Kandinsky se disait « mi-allemand », « tellement russe et pourtant non-russe » – cela s’adressait à sa compagne, son élève, la peintre allemande Gabriele Münter dont il ne se sépara que pendant la Première Guerre mondiale. Devant Gabriele Münter, selon les moments, il mettait en avant sa part de « germanité » ou sa part de « russité ». Le 14 octobre 1910 – à un moment où il est en train de rédiger la version russe de Über das Geistige in der Kunst à partir d’un manuscrit allemand écrit à Murnau avec l’aide de Gabriele Münter – c’est l‘Urtext du célèbre traité13 – il adresse à Gabriele Münter, de Moscou, les paroles suivantes :

    « Aber wie russisch und doch unrussisch ich mich fühle! Wie manches mich beinahe zum Weinen stimmt und manches mein Herz stärker zu pochen zwingt. Wie anders ist das Volk. Warum ist hier das Leben intensiver und packender? »14

    La grand-mère maternelle de Kandinsky était balte et lui lisait des contes en allemand. Il a reçu dans un milieu moscovite bourgeois une éducation où la langue et la culture allemandes ont été déterminantes – comme ce fut le cas pour le Balte Eisenstein.

    Il semble, cependant, que dans sa prose théorique allemande il y ait des gaucheries qui montrent, comme le dit Will Grohmann, qu’il est « un Russe écrivant en allemand » :

    « Dans tous les textes de Kandinsky, on trébuche souvent sur des expressions pas toujours claires et il n’est pas exempt de contradictions. »15

    En revanche, l’écrivain de théâtre et le poète allemands – là les licences sont permises, la gaucherie devient une vertu – ont été et sont appréciés. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil Klänge [Sonorités] et des compositions pour la scène Der gelbe Klang [La sonorité jaune] (1912) et Violett [« Le rideau violet » dans la version russe] (1914). Les dadaïstes zurichois ont déclamé les poèmes en prose de Kandinsky. Le peintre, et lui-même poète, Hans/Jean Arp  a écrit de belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. En voici un extrait :

    « A travers le mugissement et le tumulte de ces mondes, je pouvais encore, en prêtant attentivement l’oreille, entendre tintinnabuler les villes-champignons de la Russie, brillantes et bariolées. Kandinsky me racontait que son aïeul était arrivé en Russie au trot d’un petit coursier constellé de clochettes, venant d’une de ces montagnes enchantées de l’Asie, toutes en porcelaine. Il n’est pas douteux que l’aïeul avait légué à Kandinsky de profonds secrets. « Anno dada » des poésies de Kandinsky furent récitées pour la première fois au Cabaret Voltaire à Zurich, et le public les accueillit par des hurlements préadamites […].

    « Résonances » [c’est ainsi que le bilingue Arp traduit « Klänge »], le recueil poétique de Kandinsky est un des livres extraordinaires et grands. […] Kandinsky s’est livré dans ces poèmes aux recherches spirituelles les plus rares. De « l’être à l’étant pur » il a fait surgir à la lumière des beautés que jamais personne n’avait encore contemplées. »16

    Voici un poème en prose, tiré de ce recueil, qui est la version – mot pour mot – de l’original russe:

     

     

     

    Pestryj lug

    Na lugu, na kotorom ne bylo travy, no byli tol‘ko cvety, cvety neobyknovenno pestrye, sidelo v nitočku pjat‘ čelovek. Šestoj stojal v storone.

    Pervyj skazal:

    « Kryša krepka…Krepka kryša… »

    « krepka »…

    Posle nekotorogo vremeni vtoroj :

    « Ne trogajte menja : ja vspotel… …

    « Ja poteju… Da! »

    I potom tretij : « Ne čerez stenu!

    « Ne čerez stenu! Net! »

    A Četvertyj :

    « Zrejuščij plod!! »

    Posle dolgogo molčanija pjatyj zakričal rezkim golosom.

    « Razbudite ego! Sdelajte ego glaza bol‘šimi! Ved‘,

    « s gory katitsja kamen‘! Kamen‘, kamen‘, kamen‘,

    « kamen‘!… … …S gory!……

    « On katitsja vniz!…… Sdelajte ego uši žadnymi!

    « O, sdelajte ego glaza bol‘šimi! Sdelajte ego

    « nogi dlinnymi! Dlinnymi, dlinnymi……nogi!!

    Šestoj, stojaščij v storone, kriknul korotko i sil‘no:

    « Molčanie! »

     

    Bunte Wiese

     

    Auf einer Wiese, auf der kein Gras war, sondern nur Blumen, die höchst bunt waren, sassen in gerader Linie fünf Männer.

    Ein sechster stand seitwärts.

    Der erste sagte:

    « Das Dach ist fest… Ist fest das Dach…Fest… »

    Nach einer Weile sagte der zweite :

    « Rühr mich nicht an : Ich schwitze…Schwitzen tu ich

    …Ja!

    Und dann der dritte :

    « Nicht über die Mauer!

    Nicht über die Mauer! Nein! »

    Der Vierte aber :

    « Reifende Frucht! »

    Nach langem Schweigen, schrie der fünfte mit greller Stimme:

    « Weckt ihn! Macht ihm die Augen gross!

    Es rollt ein Stein vom Berge.

    Ein Stein, ein Stein, ein Stein, ein Stein vom Berge!…

    Er rollt herunter!… Macht ihm die Ohren gierig!

    Oh macht ihm die Beine lang! Lang, lang… die Beine! »

    Der sechste, der seitwärts stand schrie auf kurz und stark:

    « Schweigen! »

     

    Il est souvent difficile de décider, dans les versions russes et allemandes des poèmes en prose de Klänge/Zvouki, quel est le texte écrit en premier. Ici, cependant, on peut, à certains indices, penser que le premier jet a été en russe : l’expression idiomatique « v nitočku » [en file droite] ne paraît pas être une traduction de « in gerader Linie » mais cette dernière expression allemande semble bien être la 

    traduction explicative du russe. De même, le jeu de la suffixation verbale, très typique pour le russe, dans « ja vspotel…ja poteju » [Je suis en nage…je transpire] est, me semble-t-il, traduit là aussi de manière explicative, avec quelque bizarrerie du point de vue de la norme allemande: « ich schwitze…schwitzen tu ich »

    A propos de Klänge, je voudrais citer un des derniers brillants commentateurs de ce recueil, Jean-Christophe Bailly : « Il ne s’agit pas seulement de textes singuliers mais d’une avancée de la prose moderne comme de la modernité vers cette prose que les romantiques d’Iéna, les premiers, établirent en tant que l’avènement sans cesse à venir de la littérature. Discrète, cette avancée est pourtant considérable et Kandinsky a envers les mots la même attitude et, pourrait-on dire, le même étonnement qu’envers les signes picturaux. »17

    Je n’ai extrait qu’une faible partie des transferts entre la Russie portée par Kandinsky et le monde allemand. On pourrait faire ici des développements, qui sont cependant assez bien connus, du travail du peintre, de l’écrivain et du théoricien au Bauhaus, où il apporte l’expérience qu’il avait acquise en Russie soviétique entre 1918 et son départ en 1922 : il crée en 1920 à Moscou l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), et l’Académie de Russie des Sciences de l’Art (Rakhn), que nous avons mentionnée plus haut, et il est un des initiateurs en 1919, toujours à Moscou, du premier « musée d’art moderne » au monde, le Musée de la Culture picturale [Muzej živopisnoj kul’tury]

    Dans sa lettre envoyée de Weimar le 9 novembre 1922 à Piotr Kogan, directeur de l’Académie de Russie des Sciences de l’Art, il dit « vouloir mettre en rapport l’Académie avec le Bauhaus, où [il fait tout] pour introduire un travail scientifique expérimental, ce qui doit bientôt être possible »18 Et le 9 novembre de la même année, il déclare au même Piotr Kogan : « Souvent, j’ai une forte envie de venir à Moscou. Mais ici, je fais œuvre utile. Je ne perds pas l’espoir d’organiser ici une Section de l’    Académie. Il y a peu de temps, j’ai parlé de cette question avec des Japonais qui se sont montrés intéressés. Nous nous déploierons avec le temps dans le monde entier. J’ai établi un contact avec l’Amérique. »19 Et plus loin il ajoute :  » Nos camarades sont si gentils que de temps à autre ils me donnent des nouvelles très détaillées des travaux de l’Académie. Les moindres nouvelles la concernant me réjouissent au plus haut point. »20

    Malheureusement, la situation en Russie soviétique ne permettra pas d’établir des liens et cela s’aggravera après la mort de Lénine en 1924, quand le stalinisme réduira petit à petit toutes les tendances expérimentales et novatrices dans les arts pour finir par les supprimer. Pendant un quart de siècle, Kandinsky n’aura cessé d’être un passeur entre la Russie et l’Allemagne : il veut faire connaître en Russie les meilleurs artistes.  On notera ses efforts, en particulier, pour propager en Russie l’œuvre d’Arnold Schönberg et pour faire connaître  et propager en Allemagne ce qui se faisait de mieux en Russie, que ce soit les peintres symbolistes et Jugendstil du « Monde de l’art » [Mir iskousstva], ou en invitant les primitivistes futuristes de Moscou à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912 : Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, David et Vladimir Bourliouk; Kandinsky traduit dans l’almanach Der Blaue Reiterle brillant paradoxaliste Vassili Rozanov (Impressions d’Italie), le poète Kouzmine, l’essai de David Bourliouk « Die ‘Wilden’ Russlands ». Quand, en 1913, il est question de publier en russe son Über das Geistige in der Kunst, aux éditions moscovites « Iskousstvo », il en profite pour essayer de réaliser une version russe d’une revue allemande qu’il projette, mais qui ne voit pas le jour, sans doute à cause de la Première Guerre mondiale.

     

    ++++++++++++++++++++++++++++++++

     

    Si le poète et écrivain allemand a donc été et est apprécié, ce n’est malheureusement pas le cas du poète et écrivain russe Kandinsky. Faute d’éditions suffisamment significatives de ses textes russes, faute aussi d’une certaine myopie des chercheurs russes qui ont tendance à ne privilégier que le théoricien et le penseur et à négliger, partant, l’écrivain. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur de O doukhovnom v iskousstvié [Du Spirituel dans l’art], de Zvouki [Sonorités], de Fioliétovaya zanavies’ [Le rideau violet] ou de Stoupiéni [Etapes] ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que son travail d’écriture ait été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, style qu’il aurait élaboré de façon consciente. Ainsi le directeur de la revue moderniste de Saint-Pétersbourg, Sergueï Makovski, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst qu’il vient de terminer à Moscou en 1910, ne l’édite pas devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte. Il écrit de Saint-Pétersbourg le 30 septembre 1910 à Gabriele Münter : « Makowsky wollte m<eine> Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm. »21

    Les gaucheries ou les expressions qui ne correspondent pas à la norme sont dans la plupart des cas voulues par Kandinsky qui avait la volonté de faire plier la langue à ce qu’il souhaitait lui faire dire – c’est le même Kunstwollen qui préside à sa démarche picturale. Certains critiques trouvent dans sa prose poétique russe des tournures allemandes. Peut-être. Ce qui est sûr, pour moi en tout cas, c’est que son écriture littéraire russe est aussi particulière et originale que son écriture picturale.

    Par toute sa complexion intellectuelle, Kandinsky fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque ancienne, la métaphysique allemande, la spiritualité à dominante orthodoxe, qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores, le goût aussi pour l’onirisme alogique, qui en font, toutes proportions gardées, un précurseur du dadaïsme, voire du surréalisme.

    Mais, dans sa volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes, il va jusqu’aux expérimentations des poètes cubofuturistes russes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh. Kroutchonykh va chercher des exemples de poésie « zaoum », c’est-à-dire au-delà de la raison et de l’entendement, dans la glossolalie des sectaires russes, comme ce flagellant Varlaam Chichkov dont est cité le langage extatique:

    « Nosoktos lessontos foutr liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchéréssaabtro oulmiri oumilissantrou. »22

    Voici un exemple de poésie de Kandinsky où tous les mots commencent par « ou-« , et où le sens est complétement absurde :

     

    Oumiestny oum (tsviéty bez  zapakha »[ Un esprit à sa place (fleurs sans parfum)]

     

     

    [transcription phonétique:]

     

    Ouda ouiédinionnaya oupala outrom.

    Outka oukhnoula ouksousnym oukoussom.

    Oukha oukhoudchilas’ ougarnym ouglom.

    Ouj oujinal oubitym ougriom.

    Ourod oudaril ouzkim outiougom.

    Ounylo oulitsa oudavila oura.

     

    [traduction littérale :]

     

    La ligne à pêche isolée est tombée ce matin.

    Le canard poussa des « ouf » sous la morsure vinaigrée.

    La soupe de poisson empira sous l’enfumement du coin.

    La couleuvre soupa d’une anguille tuée.

    L’affreux a frappé d’un étroit fer à repasser.

    Morose, la rue a étouffé un « hourrah ».

     

    Voici un « sonnet » inédit daté du 10 mai 1914 :

     

    Sonet

     

    Kukumismatičeskaja spiral‘

    Labusalutičeskaja parabola nikak ne najdët ni golovy svoej, ni xvosta.

    Lavrentij, naudandra, lumuzuxa, direkeka! Diri – Keka! Di-ri-ke-ka!

     

    [traduction littérale :]

    La spirale koukoumismatique

    La parabole laboussaloutique ne trouvera pas du tout ni sa tête, ni sa queue.

    Lavrenti, naoudandra, loumouzoukha, dirékéka ! Diri – Kéka ! Di- ri – ké – ka !23

    Ces recherches onomatopéiques ne sont pas d’ailleurs le propre des futuristes en Russie. Rappelons-nous que le théoricien du Symbolisme, le poète et romancier Andreï Biély a publié en 1922 à Berlin un ouvrage appelé précisément Glossolalie.

    Est-ce que Kandinsky ne pourrait pas adhérer à la formulation suivante, prise au hasard dans le texte inspiré de Biély :

    « Il est en nous une conscience du son, tel un nouveau-né, elle ouvre à peine les yeux sur l’infini du monde amorphe qui se dresse.

    L’amorphe me regarde et me jette une miette de mot banal. Mais je ne suis ni ignorant ni barbare. Simplement je ne suis pas Hellène, je suis né Scythe au monde des consonances, je commence seulement à m’appréhender dans ce nouveau monde qui s’offre, sphère en tourmente, aux mille yeux, sur lui centré. Cette sphère, ce monde, c’est ma bouche. Les sons la traversent. Ce sont des remous de chaleurs aériennes, de nébuleuses : nuls sons distincts. »24

     

    +++++++++++++++++++++++++++++

     

     

    Pour ce qui est des rapports de Kandinsky à la France, ils ont été constants. Et très tôt. Kandinsky expose régulièrement aux Salons d’automne entre 1904 et 1907 et est l’objet de nombreuses critiques plutôt louangeuses (en particulier de Roger Marx). Il habite Paris ou à Sèvres en 1906 et 1907, avec Gabriele Münter. Surtout, Les Tendances Nouvelles, organe officiel illustré de l’Union Internationale des Beaux-Arts, de Lettres, des Sciences et de l’Industrie (patronné par Paul Adam, Auguste Rodin et Vincent d’Indy), publient entre 1906 et 1909 trente-trois bois gravés de Kandinsky. D’autre part, cent neuf œuvres de l’artiste russe font sensation à l’exposition « Le Musée du Peuple », organisée à Angers en 1907 par le rédacteur des Tendances Nouvelles, Alexis Mérodack-Jeaneau (est montré le célèbre tableau La  vie mélangée[intitulé ici La confusion des races])25.

    Il est bien connu également que Kandinsky mettra en avant la peinture française – Cézanne, Matisse, Delaunay. Avec Robert Delaunay, il est même en rapport étroit avant 1914 et on trouve des échos d’ »orphisme » dans plusieurs œuvres.26

    Comme je l’ai brièvement mentionné au début, Kandinsky après 1933 rencontre les artistes parisiens, mais aussi les poètes, en particulier Breton. Il est marqué par l’iconographie surréaliste de Miro, lui dont la poétique picturale et littéraire alogique des années 1910 avait annoncé une nouvelle révolution mentale et esthétique.27 Breton aurait pu voir dans le « principe de la  Nécessité Intérieure » (printsip Vnoutrénneï Niéobkhodimosti / das Prinzip der Inneren Notwendigkeit), proclamé par Kandinsky dès 190928 une idée qui annonçait sa propre « dictée de la pensée ». Mais le pape du Surréalisme aurait dû fermer les yeux, lui l’athée militant, devant la visée spirituelle de Kandinsky pour qui l’artiste « doit se détourner du corporel pour servir le spirituel« 29. D’ailleurs Breton, s’il avait connu les idées métaphysiques des tenants de l’avant-garde russe – Kandinsky et Malévitch étant les personnalités les plus saillantes – se serait étranglé d’indignation, lui qui, à propos de la célèbre phrase de Braque « la règle corrige l’émotion » – pouvait s’écrier : « Il doit encore y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous »30, lui qui s’est fâché avec Lacan et l’a voué aux gémonies pour avoir osé se marier à l’église!…Mais les interférences, n’est-il pas vrai?  – se font souvent sur des malentendus.

    Je voudrais conclure ce trop rapide survol de « Kandinsky et la France » en rappelant que Kandinsky a écrit quelques poèmes en prose en français. En voici deux exemples :

     

    LE FOND

     

    Une longue ficelle ne faisait que des noeuds.

    Tant mieux.

    La question funeste dans ce cas est restée juqu’à la toute dernière minute sans réponse :

    Où est le premier nœud ?

    Il me vient une idée audacieuse :

    Le premier nœud n’est nulle part.

    Autrement : je suppose

    La longue ficelle a commencé du commencement par le deuxième nœud.

    Ce serait simple :

    Alors le deuxième nœud serait le premier.

    Le quatrième serait le troisième.

    Le cinquième le quatrième.

    Soyez assez aimable pour me croire.

    Mais voici une difficulté :

    Où se trouve le deuxième nœud?

    Alors il serait bien possible que ce fût le troisième nœud qui soit le premier.

    Alors le quatrième serait le deuxième.

    Le cinquième serait le troisième.

    Et le sixième le quatrième.

    L’heureuse solution!

    Un obstacle :

    Uù se trouve le troisième nœud?

    Et alors :

    Le tout dernier nœud de cette toute dernière minute – quel est son numéro?

    C’est ainsi que la philosophie et les hautes mathématiques se rencontrent dramatiquement.

    La tête est silencieuse.

    Le cœur se tait.

    Mais voilà quelqu’un derrière la porte…

    Entrez!31

     

    Paris, en juillet 1938

     

     

    Voici un  second exemple de poème en prose kandinskyen en français, daté de « Paris Mars 1939 »35 :

     

    LE SOURD QUI ENTEND

     

    Comment dois-je raconter cette histoire ?

    Elle est bien simple – C’est pourquoi elle est compliquée.

    La simplicité – Voilà la difficulté.

    Les choses les plus simples sont toujours les plus compliquées.

    Et inversement.

    Si je vous dis : au bord d’une grande route se trouve une petite pierre.

    Et que pensez-vous : est-ce simple ou compliqué?

    Et que pensez-vous, qu’est-ce qui augmente – la simplicité ou la complication.

    Si je vous dis : une petite pierre se trouve au bord d’une grande route?

    J’ai mon opinion à moi.

    Le plus simple et le plus compliqué serait de dire :

    ROUTE-PIERRE. (Et après quelques secondes) GRANDE-PETITE.

    C’est de l’impressionnisme spirituel.

    Répétez encore une fois (une fois suffit)

    ROUTE-PIERRE (sept secondes) GRANDE-PETITE.

    La simplicité embrasse la complication.

    Et inversement.

    Il faudrait seulement avoir de l’oreille.

    Arrêtez-vous un instant sur la grand-route, et regardez un instant la petite pierre.

    Regardez avec l’oreille.

    Le sourd le comprend mieux encore.

     

    +++++++++++++++++++++++++++

     

    Il est évident que, pour un peintre, l’Italie ne peut être qu’une patrie spirituelle. Kandinsky a séjourné à plusieurs reprises dans ce pays. En décembre 1905, il écrit au peintre Fiodor Roehrberg que sa prochaine adresse est « Milano Poste restante »36.

    C’est surtout après 1930 que l’Italie deviendra un lieu privilégié pour les visites et les vacances. Mais un fait remarquable des interférences russo-germano-italiennes chez Kandinsky, c’est le fait que Über das Geistige in der Kunst est traduit en italien dès  1922 par Di Cesaro, mais ne paraîtra à Rome qu’en 1940.

    D’autre part, « les relations amicales entre Marinetti et Kandinsky s’expliquent par la fidélité de Kandinsky à un mouvement antérieur à 1914 [le futurisme], très proche de l’avant-garde russe. De plus, le futurisme est le seul mouvement capable de concurrencer à Paris le tout-puissant cubisme. Il y a également les connivences idéologiques entre les futuristes et Kandinsky, ainsi qu’une indiscutable offensive de séduction de la part de l’artiste pour obtenir de Rome ou de Venise une grande rétrospective.

    La technique de sable mêlé à la peinture, adoptée par Kandinsky à son arrivée [à Paris] est conforme au discours de l’art mural que tiennent Fillia et Enrico Prampolini. »37

    Il est évident que ce qui attirait Kandinsky dans l’Italie fasciste, ce n’est aucunement la politique37bis, mais le fait qu’il y avait là un ensemble magnifique d’abstraction dont les tenants voyaient en lui un des pionniers de cette nouvelle forme d’art au XXème siècle37ter. « Le peintre italien Prampolini l’appelle le Giotto de notre temps et il entend ainsi : le renouvellement de la peinture par Kandinsky »38

     

    Une interview de Kandinsky paraît dans Il Lavoro fascista du 28 juillet 1934, où il n’est question que d’art :

    « Le fait mystérieux de l’art abstrait […] l’apparente au mystique. […] Je suis certain que le sentiment mystique trouvera son expression à l’avenir dans une forme abstraite.

                         -Je doute cependant que ce soit l’avis de Sa Sainteté Pie X, partisan du concret, y compris en art [dit l’interviewer]

     Le peintre sourit légèrement, mais il s’empresse de déclarer :

                        – Personnellement, je ne pratique pas ce que l’on appelle l’art sacré. Et je n’aspire pas non plus à la représentation de la nature […] L’art, selon moi, n’est que le développement d’idées déterminées, de même que dans la nature les êtres sont le développement définitif de germes déterminés. »39

    Répondant au livre du défenseur de l’abstraction dans l’Italie du début des années 1930, Carlo Belli, Kn, paru à Milan en 1935, dans lequel l’auteur proposait une « interpretazione dell’arte astratta […] nel senso neo-platonico cristiano di una belleza ideale »40 et  rattachait, en particulier, l’abstraction de Kandinsky au symbolisme, l’auteur de Du Spirituel dans l’art s’inscrit en faux contre cette étiquette de symboliste :

    « On a affirmé assez souvent que je m’occupe dans ma peinture ‘des états de mon âme’ et que je fais des ‘portraits’ de cet état.

    C’est vraiment une grave erreur ! Je n’ai jamais eu l’intention de faire de pareils portraits et non plus de faire de la peinture ‘symboliste’. Si je dis que ‘l’angulo acuto manifesta calore, quello retto fredezza’ etc., j’opère avec les formes et les couleurs sans jamais penser à vouloir faire des récits – soit des récits symboliques.

    Chaque forme a une forme spéciale et un ‘contenu’ spécial, parce qu’ elle est un être vivant, comme toutes les formes de l’univers. Mais ça serait tout – à – fait faux de penser à ce contenu quand on travaille ou quand on regarde une toile.

    Je mange les bananes parce que je les aime manger, mais non parce que elles possèdent une quantité exactes de vitamines.

    Je prends la couleur jaune et je lui donne une forme non parce qu’elle est un ‘colore terrestre di forza espansiva’, mais parce que j’aime en ce moment de la mettre sur la toile et lui donner une forme.

    J’ai dit depuis très longtemps que mon rêve unique est de faire de la epinture [sic] qui est un être vivant…e basta! »41

     

     

    +++++++++++++++++++++++++++++++++++

     

     

    Sur l’exemple de Kandinsky, écrivain russe et allemand, on peut voir une osmose s’opérer, des modes de pensée, des cultures s’interpénétrer et s’enrichir. A cette configuration russo-allemande de base vient s’ajouter l’apport français qui est fait à la fois d’interférences culturelles et d’une volonté d’intégrer la strate linguistique française à son mode d’expression verbal. Dans le cas de l’Italie, il s’agit simplement d’aller à la rencontre des sources byzantines, des sources renaissantes et des sources de l’abstraction.

    Je me suis attaché à l’écrivain Kandinsky. Il faudrait faire un autre exposé, du point de vue des transferts quadrangulaires picturaux, l’imprégnation du Jugendstil, l’impressionnisme et le fauvisme français, l’exemple du pandynamisme futuriste italien, l’accueil du biomorphisme et du surréalisme dans le milieu des années 1930.

    C’est aussi dans la métamorphose de ces diverses strates esthétiques en une œuvre idiolectique que Kandinsky apparaît comme une figure paradigmatique des transferts culturels européens.

     

     

    1 Catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 11-18 ; version anglaise abrégée : « Vasilii Kandinsky, a Russian Artist in Germany and France », dans : Experiment (Los Angeles, Charles Schlacks, Jr.), 2002, vol. 8, p. 23-31

    2 Voir, par exemple, « La Papauté et la Question romaine », Revue des Deux Mondes, t. V, 1er janvier 1850; sur les écrits politiques de Tiouttchev en français, voir : Litératournoïé nasliedsto.Tom dévianosto sed’moï : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev [L’Héritage littéraire, tome 97 : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev], Moscou, Naouka, 1988, livre I, p. 183-255 (beaucoup de documents, en particulier les lettres, sont données dans l’original français)

    3  « Le plus russe et le plus remarquable des théologiens ne pouvait pas imprimer ses ouvrages en Russie, dans sa langue maternelle ; la censure ecclésiastique ne permettait pas de les imprimer. Et les ouvrages de théologie de Khomiakov ont paru à l’étranger en langue française. […] Les œuvres théologiques de Khomiakov furent traduites ensuite en langue russe » (Nicolas Berdiaev, Khomiakov, Lausanne, L’Age d’Homme, 1988, p. 61-62) . Voir aussi : A. Gratieux, « La défense de l’Eglise. Les brochures polémiques en français », in A.S. Khomiakov et le mouvement slavophile, Paris, Cerf, 1939, t. II, p. 125 sq.

    4 Cf. Les œuvres de Michel Bakounine, 6 volumes, Paris, Stock, 1895, 1903, 1908, 1910, 1911, 1913

    5 De très nombreuses lettres de Tourguéniev sont en français, voir les treize volumes de lettres dans ses Œuvres complètes en vingt-quatre volumes, Moscou-Léningrad, 1961-1968 (les lettres en français sont données dans l’original)

    6  Voir : Marianne Werefkin, Lettres à un inconnu , Paris, Klincksieck, 1999 (édition et présentation de Gabrielle Dufour-Kowalska)

    7 F.M. Dostoïevski, Œuvres complètes (en russe), Paris, Bibliotéka « Illioustrirovannoï Rossii », 1933, t. XV, p. 137-138

    8 Ibidem, p. 137

    9  Sur la fortune du poète allemand Kandinsky, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », dans le catalogue Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 152 sqq. (version italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzota, 1997, p. 31 sqq. Parmi les éditions récentes de Klänge, voir celle, bilingue, préfacée par Jean-Christophe Bailly : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hanneforth et Jean-Christophe Bailly), Paris, Christian Bourgois, 1987. Les pièces de théâtre (les « compositions pour la scène ») de Kandinsky et ses écrits sur le théâtre (en russe et en allemand, avec traduction française) ont été publiés par Jessica Boissel : Kandinsky, Du théâtre, Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro- Cologne, DuMont Schauberg, 1998

    10 Voir :Georgia Illetschko, Kandinsky und Paris. Die Geschichte einer Beziehung, Munich-New York, Prestel, 1997

    11  RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 941, inventaire 10, unité de conservation, 267, p. 5

    12 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1959, p. 9

    13 Le dossier de cette première version allemande comportant une copie de copiste en gothique, des pages manuscrites de Gabriele Münter et de Kandinsky, des pages dactylographiées – le tout formant le texte in extenso -, se trouve dans les archives du Lenbachhaus à Munich.

    14 « Oh, comme je me sens à la fois russe et pourtant non-russe ! Combien de choses me mettent en état presque de pleurer et combien de choses forcent mon cœur à battre plus fort. Comme le peuple est autre ici. Comment se fait-il que la vie soit aussi plus intense et plus prenante ? » (Archives du Lenbachhaus)

    15 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, op.cit., p. 92

    16 Jean Arp, « Kandinsky le poète », in :Wassily Kandinsky (éd. Max Bill), Paris, 1951, p. 90

    17 Kandinsky, Klänge, op.cit., p. 8

    18 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237

    19 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237, inventaire 1, unité de conservation 56, feuille 2 verso

    20 Ibidem, feuille 3 verso

    21 Archives du Lenbachhaus, Munich

    • Kroutchonykh, in :Vzorval’ [Explosant] (1913), cité ici d’après Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen (Hrsg. Vadimir Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 61; dans sa Déclaration du mot comme tel [Déklaratsiya slova kak takovogo] (1913), Kroutchonykh donne encore un exemple glossolalique du flagellant Chichkov :

                             « namos pamos bagos »…

    « ghérézone drovolmirié zdrouvoul

    « drémilié  tchérézondro fordeï »

                             in : ibidem, p. 67

    23 Les poèmes en prose russes se trouvent dans les Archives Kandinsky du Centre Georges Pompidou

    24 André Biély, Glossolalia (1922), cité ici dans la traduction de Catherine Prigent : André Biély, Glossolalie, Caen, Nous, 2002, p. 37

    25 Voir : Christian Derouet, « Basile Kandinsky et Les Tendances Nouvelles à Angers en 1907 », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 139-147

    26 A ce sujet, je me permets de renvoyer à mon article « Robert Delaunay et la Russie », dans le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914 De l’Impressionnisme à l’Abstraction, Paris, Centre Georges Pompidou, 1999, p. 71-72

    27  Voir Vivian Endicott Barnett, « Kandinsky und die Naturwissenschaft : Die Einführung biologischer Motive in der Pariser Periode », dans le catalogue Elan Vital oder das Auge des Eros. Kandinsky, Klee, Arp, Miro, Calder, Munich, Haus der Kunst, 1994, p. 39-55

    28 V.V. Kandinsky,  » Sodierjanié i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Miejdounarodnaya khoudojestviennaya vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Troudy vsiérossiiskogo siezda khoudojnikov [Actes du Congrès  des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    29 V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’) [Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    30   André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    31 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    35 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    36 Lettre de Kandinsky à F.I. Roehrberg, du 2 décembre 1905 – RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 769, inventaire 1, unité de conservation 431, fonds K.V. Kandaourov,

    37 « Le second futurisme et l’appel de l’Italie », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984 (par les soins de Jessica Boissel et de Christian Derouet), p. 360

    37bis Je voudrais rapporter ici les propos de Janine Bouissounouse, qui rendit visite en tant que journaliste (« farouchement antifasciste »), à Marinetti en 1932 : »C’est curieux, pendant tout le temps que j’ai passé avec Marinetti, je n’ai pas eu l’impression, une minute, d’écouter un fasciste. Il parlait une autre langue, il semblait ignorer les slogans. Il recréait le fascisme, le sublimait, il en faisait sa chose.

    Pendant la guerre, je me promenais un jour dans Paris avec Montherlant. Comme d’habitude, il rêvait tout haut. Il divaguait. A un certain moment, il m’a dit que la Croix du Christ était le symbole de la mort, et la croix gammée, le symbole de la vie. Je n’ai pas considéré Montherlant comme un nazi. Lui, comme Marinetti, était en marge du réel, ce qu’il disait, c’était de la littérature. » Janine Bouissounouse, « Rencontre avec Marinetti », dans Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’homme,1982, p. 576

    37ter Voir Nathalie Vernizzi, « Gli sviluppi della pittura astratta in Italia fra le due guerre », dans son livre Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, Milan, Vanni Scheiwiller, 1994, p. 193-274

    38 Will Grohmann, op.cit.

    39 « Lettres de Paris. Le peintre Kandinsky et ses idées sur l’art » (traduit par François-Michel Gathelier), dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, op.cit., p. 360

    40 Nathalie Vernizzi, Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, op.cit., p. 220

    41 La lettre de Kandinsky à Carlo Belli, écrite en 1935 en français (la syntaxe et l’orthographe sont celles de l’original) est publiée par Nathalie Vernizzi dans son ouvrage cité plus haut Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, p. 220-221

    1

  • Le bleu de Sarian

     

    Martiros SARIANE, Auprès d’un grenadier, détrempe/carton, 34, 6 x 52, 5, 1907

     

    Cette œuvre du peintre arménien Martiros Sariane (1880-1972) fut d’abord intitulée Motif oriental ; elle présente une scène paradisiaque, à la fois intemporelle et incarnée dans un paysage caucasien. Au centre, un grenadier rappelant l’« Arbre de Vie » de la Genèse, inondé de soleil avec des oiseaux et un chevrier dont la chèvre se délecte des feuilles du grenadier. Tout respire l’harmonie de l’homme, des animaux et de la nature avec une dominante bleue, récurrente dans toute la création de l’artiste, provenant des miniatures iconiques arméniennes. De larges stries rythmiques multicolores, qui sont un trait distinctif de la peinture de Sariane, créent un puissant dynamisme de l’ensemble. Ce tableau fut montré lors de l’exposition symboliste moscovite « La Rose bleue » en 1907. Elle tranchait avec les évanescences et les brumes picturales de la majorité des peintres de ce mouvement. Elle en fit tout de même partie, non seulement à cause de son bleu, mais surtout à cause de la musicale picturalité de sa poétique. Cette œuvre est « fauve » par la violence des contrastes et son laconisme primitiviste.

     

    Le bleu de Sariane

    Récemment vient de paraître un beau livre sur la couleur bleue, livre sur des points essentiels, cependant, contestable.

    Ce livre de Michel Pastoureau s’intitule Bleu. Histoire d’une couleur. L’auteur affirme, dès le début, que « la couleur n’est pas tant un phénomène naturel qu’une construction culturelle complexe […] La couleur est d’abord un fait de société. »[1]. Et Michel Pastoureau d’insister : « C’est la société qui ‘fait ‘ la couleur, qui lui donne sa définition et son sens, qui construit ses codes et ses valeurs, qui organise ses pratiques et détermine ses enjeux. Ce n’est pas l’artiste ou le savant ; encore moins l’appareil biologique de l’être humain ou le spectacle de la nature. Les problèmes de la couleur sont d’abord et toujours sociaux parce que l’être humain ne vit pas seul mais en société. »[2]. Voire ! Certes notre historien sociologue retrace de façon très détaillée et érudite l’histoire du bleu, qui fut une « couleur discrète » du paléolithique au Xe siècle car « fabriquée et maîtrisée tardivement. »[3], elle devient à partir du XIe siècle « une couleur à la mode, une couleur aristocratique et même déjà la plus belle des couleurs selon certains auteurs. »[4].

    Le livre est passionnant et instructif au plus haut point mais à cause de son européocentrisme dominant, qui ne dissimule pas un gallocentrisme triomphant, il s’avère n’être que partiel et partial alors qu’il prétend à l’universalité de ses conclusions.

    Tout le monde issu de la culture byzantine est pratiquement ignoré.

    Pourquoi ai-je fait ce long préambule ? Je voudrais mettre ma réflexion présente, consacrée à un grand peintre du XXe siècle, l’Arménien Martiros Sariane, sous le signe du bleu – en effet, cette couleur me paraît une des dominantes essentielles de la palette Sariane. Il y a un « bleu Sariane » comme il y a un « bleu Vermeer », un « bleu Matisse » ou un « bleu Yves Klein ». Je vais tâcher de le montrer en retraçant l’itinéraire créateur de Sariane.

    Mais avant d’en venir à notre héros, j’aimerais encore revenir sur cette question de la couleur qu’a soulevée Michel Pastoureau, à savoir qu’elle ne serait qu’un produit social. Pour ce qui concerne l’art, cela a pu être vrai aux époques où il y a eu une symphonie, c.à.d. des rapports harmonieux entre société et artistes.

    Or on constate depuis les débuts des Temps modernes, c’est-à-dire depuis les commencements du capitalisme, un hiatus entre la société – donc les artistes – et le pouvoir issu de cette société. L’individualisme s’est exacerbé et toute adhésion collective a été perdue au profit de pulsions individuelles. Et c’est là que la thèse de Michel Pastoureau ne tient pas. Est-ce que le blanc dans la série des Blancs sur blanc de Malévitch en 1917-1918 est un fait de société ? Il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour l’affirmer.

    Et aujourd’hui, le noir-lumière de Soulages – est-ce une construction culturelle complexe ? Billevesées !

    Si nous tomberions totalement d’accord pour dire que la couleur a des implications psychologico-physiologiques et physico-philosophiques qui varient selon les cultures, il n’en est pas moins vrai que les grands artistes peuvent intégrer la symbolique des couleurs propre à leur culture, soit qu’il s’agisse d’un choix délibéré, soit qu’il s’agisse d’injonctions irrépressibles de ce que Kandinsky appelait la nécessité intérieure, et là la mémoire plastique joue un rôle de premier plan.

    Et ici je m’inscris en faux contre le sociologisme de type marxien qui affirmerait que l’être social détermine l’être conscient.

    La mémoire plastique se nourrit de ce que l’œil a perçu dès la petite enfance : d’une certaine géographie des paysages, d’une lumière solaire toujours différente selon les régions du globe, de la polychromie des champs, de l’environnement quotidien etc…

    Et qu’est-ce qu’a perçu Sariane ? Il nous l’a raconté dans ses mémoires. Sa petite enfance et son adolescence se sont passées dans les grands espaces méridionaux entre la mer d’Azov et le fleuve Don, là où les célèbres cosaques du Don, ces Ukrainiens russifiés, avaient leur Etat.

    La ville de Nakhitchévan où est né Sariane en 1880 était, on pourrait dire, une enclave arménienne au milieu de populations multiethniques où dominaient cependant les Russes et les Ukrainiens. Nakhitchévan se trouvait en face de Rostov, de l’autre côté du fleuve Don, et formait avec cette dernière une seule entité administrative. Dès le début, Sariane synthétisera en lui les cultures russe et arménienne. L’enfance de Sariane dans un milieu paysan fut heureuse. C’est sans aucun doute à cette époque « où l’univers s’ouvrit devant [lui] avec toutes ses merveilles »[5] que l’on doit le constant enchantement, l’exaltation et la jouissance dont est imprégnée son œuvre picturale d’un bout à l’autre, œuvre dont l’intention est de « créer de la joie. ».

    La nature est donc d’un bout à l’autre de l’itinéraire créateur de Sariane le lieu par excellence où la vie vivante vient au jour, où s’originent les rythmes et les mystères du monde.

    Le peintre s’exclame : « La sensation de la vie n’est-elle déjà pas le bonheur ?

    La vie de la nature est étonnante et mystérieuse. Une graine germe dans la terre, grandit, fleurit en son temps, donne naissance à de nouvelles graines et de ce fait ne meurt pas. Tel est aussi l’homme. Il ne meurt pas car il est la nature même. Le comprendre, c’est connaître l’immortalité, source d’inspiration pour l’homme.

    C’est avec cette foi que j’ai traversé la vie, ‘grenier’ de toute mon histoire »[6].

    La steppe ! La steppe d’Azov. La maison familiale en pisé, couverte de roseaux, était « isolée du monde, seule dans la steppe. »[7], « pas une demeure aux alentours. Rien que l’horizon et la steppe à perte de vue, si belle dans sa solitude et son austérité. On voyait se dessiner au loin, sur des collines, les silhouettes de deux moulins à vent, l’un au sud-ouest, dans le village russe de Stavrino, l’autre au nord-est, près du bourg ukrainien de Kouzminki. Et combien y en avait-il dans le village arménien de Tchaltyr !… »[8].

    Ou encore ce passage, consacré à un berger et à son troupeau : « Le globe incandescent du soleil planait au-dessus de l’horizon, le ciel prenait des teintes pourpres. Les versants des collines se teignaient de coulées d’or rougeâtre qui contrastaient avec le bleu violet des dépressions déjà noyées d’ombre. La brume d’un gris lacté s’harmonisait étrangement avec le martèlement sourd du troupeau en marche. Le brouillard s’épaississait, s’étendaient les ténèbres, et tout se noyait enfin dans un bleu presque uniforme. La haute silhouette du pâtre devenait presque indiscernable. »[9].

    Ces textes nous permettent de comprendre quelques éléments essentiels de la poétique de Sariane : l’isolement des objets sur l’espace pictural et leur silhouettage.

    Le grand critique russe Nikolaï Pounine qui fut, entre autres, à la fin des années 1920 le directeur du Musée National Russe de Léningrad, avait noté ce trait :  « Sariane est un novateur. Il fait partie des peintres européens qui, dès le dernier quart du XIXe siècle, se sont mis en quête, au-delà des limites de l’art européen, de nouvelles traditions, d’un nouveau langage, de formes pour exprimer de nouveaux sentiments qui n’étaient pas connus ni compréhensibles pour le vieux monde européen classique. Sariane, comme eux, est un chercheur et un découvreur de voies. Dans toute sa création, il y a l’acuité et l’audace de ce qui est représenté. Il y a chez Sariane une particularité qui marque presque tous ses travaux : le jaillissement en silhouette… C’est en cela, et non dans la couleur, comme pensent beaucoup, qu’est celé cet élément de mystère, d’hypnotisme, ‘magique’, qui fait sortir Sariane des rangs des artistes ayant du talent et une culture de la forme. »

    Revenons aux mémoires de Sariane pour y trouver encore quelques clefs qui nous donneront un meilleur accès à la contemplation de ses tableaux. « La steppe ressemblait à un immense tapis de fleurs. Mais le plus beau c’étaient les papillons, rouges, jaunes, orangés, bleus, blancs, petits et grands. »[10].

    Les différents bleus s’opposent souvent dans les descriptions écrites du peintre arménien aux différentes nuances de jaune. Et cela se retrouve comme un leitmotiv dans ses tableaux.

    Sariane reçoit une solide formation professionnelle en peinture et en dessin à Moscou à l’Ecole de Peinture, Sculpture et Architecture entre 1897 et 1904, où il eut, entre autres, comme professeur Korovine, l’adepte en Russie de l’impressionnisme venu des bords de la Seine, et Sérov qui, lui, fut un des meilleurs représentants au début du XXe siècle du « style moderne », appellation russe pour ce que nous nommons en France « art nouveau ». L’impressionnisme allié au style moderne, puis au symbolisme, fut le terreau sur lequel entre 1900 et 1910 s’est formée la future avant-garde russe. Sariane note que les « ambulants » (c’est-à-dire les réalistes engagés qui avaient démocratisé l’art russe à partir de 1863) « étaient [au tout début du XXe siècle] passés de mode […] L’influence de l’impressionnisme français qui pénétrait en Russie marquait de plus en plus les peintres de Moscou. L’impressionnisme insuffla dans l’art un courant d’air frais et ouvrit de vastes perspectives à la nouvelle génération de peintres. »[11].

    Sariane participa en 1904 et 1910 à toutes les expositions importantes qui marquèrent le renouveau de l’art pictural en Russie, dont Diaghilev et sa revue Mir iskousstva,  qui exista de 1899 à 1904, furent les initiateurs dans leur rejet du réalisme engagé et de l’académisme.

    Sariane, lui-même, dans ses mémoires écrit que la « sénescente Académie [Impériale des Beaux-Arts] de Saint-Pétersbourg reposait sur ses lauriers »[12].

    Deux expositions marquèrent l’apparition relativement éphémère, entre 1900 et 1910, d’un style symboliste russe original : « La rose écarlate » [Alaïa roza] à Saratov en 1904 et « La rose bleue » [Goloubaïa roza] à Moscou en 1907. Sariane y participa avec sa série des « Contes et rêves » utilisant la technique de l’aquarelle ou de la détrempe. Notons tout de suite que Sariane n’aura guère recours à la peinture à l’huile jusqu’en 1919. C’est la détrempe (la tempera) qui domine. Rappelons que la technique a tempera, à la détrempe, fut utilisée dans toute l’Europe médiévale jusqu’aux environs de 1500 où elle fut remplacée par la peinture à l’huile dont l’invention est prêtée aux frères Van Eyck vers le milieu du XVe siècle.

    Ce médium était constitué d’un mélange de couleurs et de jaune d’œuf, de colle diluée dans l’eau, d’un liquide adhésif obtenu soit par la cuisson de bouts de parchemin soit par du jus de figue. La peinture d’icônes en Russie jusqu’à aujourd’hui utilise le médium de la détrempe. Rappelons-nous que le savant Père Pavel Florenski, dans une de ses grandes synthèses qu’aimaient les penseurs de la première moitié du XXe siècle, opposait les cultures catholique, protestante et orthodoxe en se référant à leurs cultures picturales dominantes respectives. Ainsi la culture catholique issue de la Renaissance est celle de la peinture à l’huile qui serait « plus apte à reproduire les données sensorielles du monde »[13]. Il y a, pour Florenski, une relation entre les sonorités de l’orgue et de la peinture à l’huile. « Les touches grasses, la chatoyance des tons de cet art sont liées à la richesse de la musique de l’orgue. Ces couleurs et ces sons ont quelque chose de solide et de charnel. »[14].

    La gravure expliquerait – toujours selon Florenski – la culture protestante. « Si la peinture à l’huile est l’expression de la sensorialité, la gravure, elle, s’appuie sur la rationalité, construisant l’image de l’objet à partir d’éléments n’ayant rien de commun avec celui-ci […] La gravure est un schéma de l’image, elle est construite uniquement selon les lois de la logique, lois de l’identité, de la contradiction et du tiers exclu et, dans ce sens, elle s’apparente fort à la philosophie allemande. L’une comme l’autre s’assigne comme tâche de réédifier ou de déduire le schéma de la réalité, à l’aide seulement de l’affirmation ou de la négation privées de données, tant spirituelles que sensorielles c’est-à-dire de créer tout ex nihilo »[15].

    Quant à la technique iconographique, celle de la tempera, « elle s’explique – écrit Florenski – par l’exigence d’exprimer la métaphysique concrète du monde. »[16]

    À l’époque de Sariane, la tempera était commercialisée depuis que le baron von Pereira en avait introduit en 1893 la recette qui consistait en couleurs ne comportant aucune substance grasse et huileuse.

    La série des « Contes et rêves » est tout à fait dans l’esprit du symbolisme pictural russe, tel que ses amis Pavel Kouznetsov ou Piotr Outkine l’avaient fait triompher.

    Il s’agit d’une poétique issue de l’impressionnisme dans la juxtaposition de zones colorées aux contours imprécis sans d’autre souci que l’harmonie des couleurs, on pourrait dire une musicalité des couleurs. Les êtres et les choses sont entourés d’un halo, le paysage imaginaire y est représenté à l’aide de plages colorées en demi-teintes, créant une atmosphère onirique lyrique. L’impressionnisme est remplacé par un système pictural qui n’est plus en quête d’une figuration illusionniste de l’espace réel mais qui crée, à l’aide de la mémoire plastique, un nouveau paysage. Le vaporeux qui fut un des éléments utilisés avec prédilection par les peintres symbolistes russes, est chez Sariane d’une grande discrétion et est plus dans la lignée de Corot et de Whistler que d’Eugène Carrière. Déjà la force de la couleur distingue très fortement Sariane des évanescences et de la mollesse fluide caractéristiques des œuvres des protagonistes de la « Rose bleue ».

    Dans ces collisions de bleu violet et de rouge (Le roi et sa fille), de bleu-indigo, de violet et de vert dans   Conte oriental, on sentait l’influence de la miniature arménienne qui culmina aux XIIe-XIIIe siècles et dont l’énergie des couleurs et des formes se retrouve dans l’imaginaire plastique de tout artiste arménien à quelque détour que ce soit de sa création.

    Cela est particulièrement net dans la production de Sariane à partir de 1907. C’est à ce moment, on peut le dire, qu’il rompit définitivement avec l’esthétique de la « Rose bleue » qui poussait la dématérialisation de la chair du monde jusqu’au maniérisme. Le critique Sergueï Makovski,  directeur de la revue moderniste Apollon, avait dénoncé en 1909 le danger de ce symbolisme où « la victoire de l’esprit sur la chair devient une rupture dangereuse de l’équilibre. La représentation de la nature a beau être ‘dématérialisée’, la peinture ne saurait devenir incorporelle. Dans la peinture, il doit y avoir de la chair et, plus que cela, le squelette doit être là, sinon elle est menacée par la possibilité de se liquéfier, de disparaître dans les fumées du fantastique. »

    Makovski sera écouté des coryphées du symbolisme pictural russe : après 1910, Pavel Kouznetsov, Milioti, Soudieïkine ou Outkine changeront leur manière, abandonneront les nébulosités antérieures et adopteront un style de représentation aux contours bien affirmés.

    Sariane n’aura pas besoin des leçons de Makovski pour quitter les préciosités alexandrinistes du symbolisme. Dès 1905, avec la détrempe Charmes du soleil, l’artiste arménien se trouve en phase avec le fauvisme qui est en train de se manifester auprès du public européen. Sariane a inventé son propre fauvisme avant même que ce courant ne se soit répandu dans toute l’Europe. Dans l’exposition du Musée d’Art Moderne de la ville de Paris sur « le fauvisme ou l’épreuve du feu » en 2000, il y avait un exemple encore plus extraordinaire, c’est celui de Maliavine, un peintre naturaliste russe qui peignit vers 1905 une série de « Paysannes » aux châles et aux jupes bigarrés et tourbillonnants, dans une marqueterie sauvage où la dominante était le rouge. Maliavine avait seulement reproduit sur un tableau la violence criarde des tissus qu’aimaient les gens du peuple. De même que Sariane transcrivait dans le langage de la peinture la violence des paysages écrasés par la lumière solaire.

    Le poète Maximiliane Volochine, qui écrivit un très beau texte sur Sariane en 1913 dans la revue Apollon, a constaté à juste titre que Sariane alliait le synthétisme de Gauguin aux formes traditionnelles de l’art oriental.

    Il faut sans aucun doute inscrire Sariane dans le sillage du fauvisme européen où il côtoie Renoir, Matisse ou Braque dans les deux Salons organisés en 1908 et 1909 à Moscou par la revue symboliste La Toison d’or. Je ne pense pas qu’il y ait eu une influence décisive des fauves français sur Sariane. Je crois que Sariane s’est développé parallèlement aux Fauves et que l’exemple des Fauves l’a conforté dans sa conception et sa pratique de la peinture. En somme – comme c’est souvent le cas dans les arts – plus que d’influence, il faut parler d’impulsions, en l’occurrence des impulsions de Cézanne, de Gauguin et de Van Gogh.

    Le fauvisme de Sariane se conjugue à une structure primitiviste du tableau et cette combinaison fauvisme-primitivisme qui existe aussi chez ses contemporains comme Matisse ou, en Russie, Pavel Kouznetsov ou Pétrov-Vodkine, est totalement originale et donne à l’œuvre de Sariane une tonalité inconnue ailleurs. Nous avons cité au début la notation de Nikolaï Pounine  au sujet de la façon dont Sariane silhouette objets  et personnages. Pounine y voit même la vraie originalité de Sariane, plus même que sa gamme colorée, pourtant si inédite. Cette mise en silhouette est la structure de base du tableau sur laquelle viennent se greffer les données purement picturales. Cette primitivisation du tableau avait triomphé au 3ème Salon de La Toison d’or en 1909-1910 avec l’intrusion du néo-primitivisme de Larionov et de Natalia Gontcharova qui bouleversa de fond en comble tous les principes – séculairement admis par l’enseignement académique – qui présidaient à la conception et à la pratique du tableau de chevalet : désormais l’icône, l’image populaire – le loubok – l’enseigne de boutique, et tous les produits de l’art populaire, contribuèrent à repenser la structure du tableau.

    Prenons Chaleur d’été, chien courant. Il n’y a presque rien de représenté : seules de larges courbes dessinent un mont aux nuances jaunes sur lequel s’inscrit un animal noir indéfinissable (un cheval paissant peut-être) ; un arbre et une portion d’arbre marquetés de noir et de brun-jaune, également indéfinissables, penchés l’un vers l’autre par leur sommet, forment une sorte de voûte que l’on devine ; la forme étirée du chien, toute noire, avec le seul trait brisé  rouge de la langue ; les ombres bleues horizontales de l’arbre entier et du chien, mêlées de façon la plus antinaturaliste mais la plus efficace qui soit tandis qu’une traînée bleu-vert verticale est là comme équivalent de l’ombre de la moitié d’arbre. La lumière solaire  ne vient pas de l’extérieur, elle est partout, elle irradie de partout.

    Je n’ai présenté ici qu’une facette de l’art de Sariane. Mais les caractéristiques que j’ai essayé de montrer à travers les paysages de Sariane se retrouvent dans tous les autres genres auxquels il s’est adonné, natures-mortes et portraits.  S’il a peint avec prédilection l’Orient et surtout son Arménie, il n’est pas un peintre local.

    Ce que j’appellerai son fauvisme primitiviste ou – si l’on veut son primitivisme fauve – est un apport idiolectique à l’art universel. Dans le concert européen des arts novateurs du premier quart du XXe siècle, il se distingue, bien entendu, par une gamme colorée d’une particulière véhémence dans les contrastes – transcription du prisme propre aux régions inondées par l’incandescence solaire.

    Également par le laconisme des formes qui, par leur pouvoir de suggestion, sont des équivalents purement picturaux de la réalité, qui ne représentent pas le monde extérieur dans ses aspects éphémères mais dans son intemporalité. Il n’y a pas d’exotisme de type ethnographique chez Sariane. Ses paysages, ses personnages, ses natures-mortes sont l’expression du bonheur de peindre, ils disent le monde non par la narration mais par le jaillissement des couleurs et des formes opéré par le pinceau de l’artiste.

    Bien entendu, les impulsions données par la miniature persane contribuent à différencier l’œuvre de Sariane par rapport au fauvisme européen. Mais, selon moi, c’est surtout la miniature arménienne qu’il faut convoquer non seulement dans la construction de plusieurs tableaux des années 1910 mais surtout dans cette prédominance du bleu par quoi j’ai commencé mon exposé. En effet, le bleu est une dominante de la miniature arménienne. Un bleu très soutenu, très intense – comme chez Sariane. Et ce bleu utilisé par le peintre arménien dans toutes les nuances possibles est bien différent des bleus anémiés des autres peintres de la « Rose Bleue ».

    Jean-Claude Marcadé

    Antibes, 2003

    [1]Michel Pastoureau, bleu – histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2000, p. 7

    [2] Ibidem, p. 9-10

    [3] Ibidem, p. 13

    [4] Ibidem, p.  49

    [5]Martiros Sarian, Fragments de ma vie, Moscou, Progrès, 1976,  p. 25

    [6] Ibidem, p. 25

    [7] Ibidem, p. 28

    [8] Ibidem, p. 26

    [9] Ibidem, p.  31

    [10] Ibidem, p. 29

    [11] Ibidem, p.  66

    [12] Ibidem, p.  68

    [13] Père Paul Florensky, « L’iconostase » [1922], in : La Perspective inversée suivie de L’Iconostase, Lausanne , L’Age d’Homme, 1992, p. 175

    [14] Ibidem, p.  168

    [15] Ibidem, p.  170-171

    [16] Ibidem, p.  175

  • « Whose Malevich? Why Malevich? » par Vita SUSAK

    Vita Susak

    Whose Malevich? Why Malevich?

    Abstract

    Vita SUSAK

    Independant researcher

    Memoriart33-45 Association, Bern (CH)

    vita.susak@gmail.com

    page2image49935488 page2image49935872

    Just half a century ago, Malevich’s name was familiar to very few people. On a wave of international interest to the avant-garde, he became a world-famous artist. Kazimir Malevich (1879–1935) was born into a Polish family in Kyiv and created the Black Square (1915) in Moscow. These are the most important facts that today allow three countries (Poland, Ukraine and Russia) to consider him as their “own” artist. Art historians and curators actively research Malevich’s work, usually arguing that he belongs to the culture they themselves represent.

    This paper gives a brief overview of the discovery of Malevich in the West and of his late recognition in the USSR. It also deals with the growth of his popularity since the early 1980s, and provides examples of the current use of his name and work in cultural-political narratives. Malevich’s legacy has gone far beyond art history to become iconic in each of the three countries. Today the abstract visual language unseats realistic images due to its universal nature; pure abstract forms become incorporated with their three-dimensional configurations into urban spaces. Million-dollar prices at auctions encourage counterfeits, resulting in some huge scandals. Suprematist language is employed in a very broad range: from the tragic to the entertaining. Malevich becomes a “trump card” in national “decks.” It is precisely the international meaning of Malevich’s ideas that has caused national “competition” for this author.

    Keywords: Malevich, abstract art, national identity, cultural and memory politics, Ukraine, Poland, Russia. Résumé

    Connu de très peu de gens il y tout juste un demi-siècle, Kazimir Malévitch (1879-1935) est aujourd’hui un artiste à la renommée mondiale. Né dans une famille polonaise à Kiev, Malévitch évitch a créé son célèbre Carré Noir (1915) à Moscou. Tels sont les faits les plus importants qui permettent aujourd’hui à trois pays — la Pologne, l’Ukraine et la Russie — de le considérer comme leur « propre » artiste. Ainsi, les historiens de l’art et les commissaires d’expositions qui lui consacrent leurs recherches tendent majoritairement à démontrer que Malévitch appartient à la culture qu’ils représentent eux-mêmes.

    Cet article propose tout d’abord un aperçu de la découverte de Malévitch en Occident et de sa reconnaissance tardive en URSS, ainsi que de la croissance de sa popularité dès les années 1980. Il fournit ensuite des exemples actuels d’utilisation de son nom et de son œuvre dans les narrations politico-culturelles. L’héritage de Malévitch a dépassé les cadres de l’histoire de l’art, et Malevitch est devenu une icône dans ces trois pays. Aujourd’hui, le langage visuel abstrait détrône les images réalistes en raison de son approche universelle ; les formes purement abstraites s’intègrent avec leurs configurations tridimensionnelles dans les espaces urbains. Les prix de plusieurs millions de dollars aux enchères encouragent les contrefaçons, ce qui génère d’énormes scandales. Le langage suprématiste est utilisé dans une très large gamme allant du tragique au divertissement. Malévitch est perçu comme un « atout » dans les « jeux de cartes » nationaux. C’est précisément la signification internationale de ses idées qui a provoqué une « compétition » nationale autour de son nom.

    Mots-clés : Malévitch, art abstrait, identité nationale, politique culturelle et mémorielle, Ukraine, Pologne, Russie.

    This article does not contain a new attempt at explaining Black Square, nor does it offer unambiguous answers to the questions that constitute its title. It is an observation on the use of works of art and the names of their creators by national and state institutions in their own cultural-historical narratives. The example of Malevich, the avant-gardist, who attached no importance to national issues in art demonstrates the paradoxical, ambivalent connection between the national and the international. The greater the international significance, the greater the desire to “claim” the name for one’s own national culture. No one is going to fight for an artist engrossed in ethnic subjects. But for a master who turned the entire art world on its head, the competition continues.

    The name of Kazimir Malevich (1879, Kyiv–1935, Leningrad) has been “widely known” for hardly more than half a century. After his death, the creator of Suprematism was “officially” forgotten in the Soviet Union and “for the next fifty years he was a non-person” (Douglas 2007, ii). The West saw Malevich’s works at exhibitions in Warsaw and Berlin in 1927, and once again at the famous show Cubism and Abstract Art organised by Alfred H. Barr, Jr. at the Museum of Modern Art in New York in 1936 (Barr 1936, 215–216, nos. 147–160). The director of MoMA visited Europe and saw Malevich’s works at the Hannover Landesmuseum (formerly Provinzialmuseum) in 1935. Barr bought two paintings by Malevich for 200 dollars, transporting them wrapped around his umbrella through the Netherlands to the US (Andersen 1970). Already in the mid-1930s, this prominent American art historian understood the significance of Malevich’s legacy:

    In the history of abstract art, Malevich is a figure of fundamental importance. As a pioneer, a theorist, and an artist he influenced not only a large following in Russia but also, through Lissitzky and Moholy-Nagy, the course of abstract art in Central Europe (Barr 1936, 126).

    Then the silence lasted almost until the end of the 1950s.

    In 1957, the exhibition Predecessors of Abstract Art in Poland [Précurseurs de l’art abstrait en Pologne] was held at Galerie Denise René in Paris, where works by Malevich and four Polish abstractionists were displayed (Précurseurs 1957). Malevich’s paintings were not being exhibited in Paris for the first time (three of his Cubist compositions were shown at the Salon des Indépendants in 1914), but it was the first time he had been placed in the context of Polish avant-garde (Turowski 2002, 220–223; Luba 2017, 60–74). The decisive push in the (re) discovery of Suprematism was the purchase of Malevich’s works and archives by the Stedelijk Museum in Amsterdam in 1958. This was the part of the artist’s oeuvre that he entrusted to the architect Hugo Häring, who helped Malevich appear at the Berlin exhibition in 1927 and kept the collection during World War II. By the next year, 1959, Malevich exhibitions were being held in Switzerland and the United Kingdom.

    Franz Meyer, the director of the Kunsthalle and Marc Chagall’s son-in-law, curated a solo Malevich show in Bern (Meyer 1959). Apparently, Chagall accepted it, forgiving Malevich the Vitebsk incident, when he had invited Malevich to teach at the Vitebsk Art School in 1919, and later as a result of their differing views, was forced to resign his post and move to Moscow in 1920 (Lampe 2018). Six months later, a Malevich exhibition was held in London at the Whitechapel Gallery. Camilla Gray wrote the preface to the catalogue. She made a few errors on some biographical facts, but she was absolutely aware of Malevich’s value. Gray compared him to Kandinsky and Mondrian, and put him at precisely the same level as “historic pioneers whose ideas extended the field of painting” (Gray 1959, 10–11). At that time, she was just 23 years old, did not have a special art education, and had only begun to collect material for her famous book The Great Experiment: Russian Art, 1863–1922 (London 1962). In 1964, the young director of the Kunsthalle in Bern and future curator of the landmark shows Live in Your Head: When Attitudes Become Form (1969) and Happening and Fluxus (1970), Harald Szeemann, exhibited Malevich together with Duchamp, accentuating the fact that Suprematism and ready-mades were the two key discoveries of twentieth- century art (Szeemann 1964). Malevich’s legacy began to be actively “in use” by Western artists.

    The 1970s publication of four volumes of the artist’s texts in English by Troels Andersen (Malevich 1968–1978) and their French translation by Jean- Claude Marcadé (Malévitch 1974–1994) made available his heritage for Western researchers. At this time Black Square (1915) was still “sleeping,” hidden in the store rooms of the Tretyakov Gallery. It was shown for the first time in the West at the exhibition Paris-Moscow in 1979; this was the second Black Square done by Malevich in 1929 (Paris-Moscow 1979, 155).

    Active exploration of Malevich in the Soviet Union started after the exhibition Moscow-Paris (1981), on the wave of perestroika and general interest in the Russian avant-garde. The avant-garde pushed socialist realism into the background, as was literally shown in Malevich Country, 1985 (oil on canvas, 137.2 × 177.8 cm

    private collection, Moscow) by Russian-American artist Aleksandr Kosolapov.

    He overlaid the canonical socialist realist image Stalin and Voroshilov in the Kremlin, 1938 by Aleksandr Gerasimov with the inscription “Malevich,” written in red English block letters. In another composition, Malevich-Marlboro, 1997 (acrylic on canvas, 122 × 108 cm, Moscow Museum of Modern Art), Kosolapov “conclusively transformed the real Malevich into a universal sign of symbolic exchange, a trademark” (Karasik 2007, 335). The name “Malevich”, similar to “Marlboro”, expensive cigarettes that went on sale in the Soviet Union in the 1980s, became a “status symbol,” a peculiar password that meant “I am familiar with the new free life, with the avant-garde in art as well” (See Figure 1). The Russian specialist and publisher of Malevich’s texts Aleksandra Shatskikh aptly noticed that “around the centenary of Malevich’s birth (1979), a whole ‘Malevich industry’ was launched” (Shatskikh 2007, 317). Even today, a vulgarised, simplified perception and serious philosophic reflections trail behind this name in two long trains.

    In 2007, in the Hamburg Kunsthalle, there was an exhibition Das Schwarze Quadrat. Hommage an Malewitsch that displayed works by Malevich’s students and colleagues, such as El Lissitzky, Aleksandr Rodchenko, and by the top figures of the post-war abstract art —Lucio Fontana, Yves Klein, Jean Tinguely, Günter Uecker, Richard Serra, Samuel Beckett, Bruce Nauman, the Irwin group and others (Gaßner 2007).

    Founded in 1983, the Slovenian group Irwin carried out a performance in Moscow in 1992, The Black Square on the Red Square, as a sign of respect to the forefather of Suprematism. It was a square of black cloth, 22 meters on each side that covered the main square of the Russian capital. In the Soviet Union, and later in Russia, Malevich provoked artistic reflections from non-conformists and conceptualists. As early as 1982, Il’ya Kabakov wrote an ironic text Not Everyone Will Be Taken into the Future, published in the underground journal A-YA. “A great, epoch-making picture” appeared in his imagination:

    1913. Europe. A high mountain. Not even a mountain, but a kind of plateau. A small knot of grim people is standing at the very edge of the plateau, where it falls away like a sliced-off piece of cheese. Before them, right at their feet, where the land, going downhill, breaks off, a sea of mist is spread out. How are they to go forward and to where? Behind the group of leaders stands frightened, huddled humanity, at a respectful distance in order not to interfere with the conference. What will be the leadership’s decision? Silence. A great historical moment.

    If one draws close, trembling all over, to the small, elevated meeting, there, among the other great helmsmen, one sees Malevich. Calm. Self-controlled. Fully prepared for the immense responsibility that has fallen to his lot…. To sum up:

    But only a few will be taken — the best. Those whom the headmaster chooses — he

    knows whom (Kabakov 2017 [1982], 190).

    In 1988, a documentary The Black Square was filmed on the basis of Olga Sviblova’s script, in which the artists Il’ya Kabakov, Erik Bulatov, Anatoliy Zverev, Vadim Sidur, and Vladimir Yakovlev speak about Malevich’s influence on their work. In 2007, the Russian Museum in Saint Petersburg organised the exhibition Adventures of the Black Square that collected some of the most interesting variations on the theme made by Russian artists (Карасик, Горячева 2007). Discussions are still ongoing, caused by the publication of Boris Groys’s book Gesamtkunstwerk Stalin (Groys 1988), in which he showed how avant-garde ideas were used to shape totalitarian art in the USSR.

    There are several paradoxes within Malevich, just as with the avant-garde in general. Avant-gardists promoted the inherent worth, the self-sufficient value of art. At the same time, they produced a great number of texts, theories, and manifestos explaining what was supposed to be self-sufficient. They were not interested in issues of national identity. Malevich’s aesthetic radicalism inspired many Western abstractionists who, like Malevich (who called himself “earthian” [землянит]) found that the issue of national identity (in art) was not offundamental importance. But over time researchers have successfully subdivided the main trends onto “national shelves”: French Cubism, German Expressionism, Italian Futurism. In the context of humanity divided into national states, the achievements and individuals internationally renowned in science, economics, and art become very important. This is a property of collective psychology —the need for “imagined communities” to be proud of their representatives. They are like trump cards in the national “decks.”

    Kazimir Malevich was born into a Polish family in Kyiv and created his Black Square in Moscow. These are the basic facts that allow three contemporary states, Poland, Ukraine, and Russia, to consider him their “own” artist. There is certainly also the period of his stay in Vitebsk, which left traces in the artistic life of Belarus and had an impact on the Jewish students of UNOVIS (Turowski 2010). Art historians and philosophers actively research Malevich, usually arguing that he belongs to the culture they themselves represent.

    It was in Moscow and Saint Petersburg that Malevich developed his own theory of Suprematism. There, he also painted his key paintings and wrote major theoretical works in Russian. He undoubtedly remains a central figure of the Russian avant-garde. The Blue Noses group from Novosibirsk (founded in 1999)

    put him ahead of Chagall and Kandinsky in their Russian March, History of Russia from Rurik to Putin [Русский Марш (История России от Рюрика до Путина)], 2011 (photoprint, 170 × 120 cm, Tsukanov Family Foundation, London) (See Figure 2).

    However, Malevich came from an ethnically Polish family, of which his name Kazimierz is sufficient proof. In 1922, his student Władislaw Strzemiński, in the article “Notes on Russian Art” [O sztuce rosyjskiej – Notatki] wrote: “Malevich is not the first preeminent Pole in Russian art (e.g. Orłowski, Vrubel)1” (Strzemiński 2002, 275).

    In 1927, after Malevich’s sojourn in Warsaw, the Polish poet and art critic Tadeusz Peiper added:

    Polish artists are overcome with melancholy at the thought that the Pole Malevich is not here working at their side. After all, our artistic life is not exactly rich with artists of his calibre; his collaboration could give new impetus to Polish art and could provide valuable support. We miss Malevich… The sadness that our countryman comes to us only as a guest stifles our voices! Malevich should not just visit us! Malevich should not just visit us! (Peiper 2002, 664).

    Much later, in the mid-1970s, Helena Syrkus shared her memories about Malevich’s visit to the Polish capital:

    A sturdy, broad-shouldered figure, thick dark bangs brushed off his forehead. His face looked so similar to me to late portraits of Mickiewicz that when we needed to find Malevich in the crowd of travellers arriving at the platform at the main railway station in Warsaw, I approached him without hesitation, even though I had no idea what he looked like (Syrkus 1976, 149).

    Eventually, a book would be published in 2002 by Polish-French art historian Andrzej Turowski, Malewich in Warsaw [Malewicz w Warszawie], which included a detailed Polish genealogy of the Malewicz family. In 2004 at a conference in New York, the Ukrainian-American professor Myroslava Mudrak presented an essay in response, “Malevich and his Ukrainian Contemporaries,” where she noted that “a volume comparable to Turowski’s, but dedicated to a closer documentation of Malevich’s activities in Ukraine, has yet to be written” (Mudrak 2007, 82). The most important work in “Ukrainising” Malevich has been done by Kyiv scholar Dmytro Horbachov. Thanks to his publications Peasant Malevich [Малевич мужицький] (1993), Malevich’s Kyiv Triangle [Киевский треугольник Малевича] (2000), and “We Were Both Ukrainians”: Malevich

    1 Aleksander Orłowski, 1777–1832 —a Polish artist who worked from 1802 on in Russia, where he became a pioneer of lithography; Mikhail Vrubel (Wróbel), 1856–1910, a well-known representative of the Russian Modern style, whose paternal grandfather was a Pole.

    and Ukraine [“Він та я були українці.” Малевич та Україна] (2006), academic discourse has received a considerable number of archives documents, letters, and memoirs from relatives and students confirming Malevich’s multiple connections and contacts with Ukraine (Горбачов 2006). The title We Were Both Ukrainiansis a quotation from the artist’s autobiography in which he described his walks for summer sketches with artist Lev Kvachevskiy in Kursk in 1897–1898 (Горбачов 2006, 26). In his memoirs, Malevich also emphasized that his artistic vision of the world was shaped under the influence of the Ukrainian village. The French specialist Jean-Claude Marcadé actively underlines the significance of Ukrainian landscapes and folk art on the artist’s journey to Suprematism. The parallels provided the basis for the design of a Ukrainian version of Marcadé’s book on Malevich published by Rodovid Press in Kyiv (Маркаде 2013). In this edition, Malevich’s original works are reproduced in combination and comparison with the geometrical ornaments of Ukrainian folk art, the strong and pure colours of folk carpets and embroideries. The discovery of drafts of lectures Malevich gave at the Kyiv Art Institute in 1928–1930 and their recent publication have also enriched what is known of the artist’s Kyiv period (Filevska 2017).

    Malevich and his provocative Black Square have gone far beyond art history to become iconic in each of these three countries. There have been some successful initiatives here. In 2008, Jerzy Onuch, then the director of the Polish Institute in Kyiv, initiated the biannual Malevich Award to acknowledge young Ukrainian artists (under 40). As the Polish Institute’s site says, “The Malevich Award is an opportunity to call to mind the contributions of Poles associated with Ukraine in the formation of world cultural heritage.” The winner is selected by an international jury. The artist receives a monetary award and the opportunity for a residence in the Centre for Contemporary Art at Ujazdowski Castle in Warsaw. Previous recipients include the truly interesting Stas Volyazlovs’kiy, Zhanna Kadyrova, and Mykyta Kadan.

    There are also cases of competition. In 2016, Natalia Zabolotna, then the director of the Mystets’kyy Arsenal, initiated the request of the Ukrainian government to change the name of Boryspil International Airport in Kyiv to Kazimir Malevich International Airport. According to her reasoning, “Taking his name for the largest national gateway for tourists would be a spectacular (and effective!) cultural re-appropriation that could help foreign visitors associate Ukraine with the artistic avant-garde that changed the entire cultural trajectory of the present” (Заболотна 2017) (See Figure 3). Other candidates —Hetman Ivan Mazepa and aircraft designers Igor’ Sikorskiy and Oleh Antonov— were also suggested. Eventually, online voters selected Ivan Mazepa, yet the airport

    management decided to stick with the old name of Boryspil.

    At the same time, in Moscow, the Federal Agency for Tourism ran an all- Russian competition for the “tourist brand of Russia.” The goal was to develop symbols “consisting of recognisable images and associations that come from the word ‘Russia.’” From over a thousand proposals, the jury selected ten brand concepts which it submitted to online voting. In November 2017, a Suprematist map of Russia won (Tourist Brand of Russia 2018) (See Figure 4). What is most striking is not the yellow circle of Kaliningrad, or the blue one of Lake Baikal, but rather a small quadrangle with the caption “Crimea.” Zabolotna sadly and indignantly stated that “Russians used our idea a year and a half later” and that “Ukraine has again lost part of its globally significant cultural heritage to Russia” (Заболотна 2017).

    The language of Suprematism —rhythmically arranged geometric shapes of bright, saturated colours— is used in contemporary cultural politics, whether on a poster for a concert of chamber music Villa Musica at Potocki Palace in Lviv (September 20, 2018), in a TV advertisement for a jazz festival in Katowice (November 21–25, 2018) (See Figure 5), or in the announcement for L’ automne du Gl be, a cultural program at the Russian Society of Art Lovers Gl be in Paris (November 4–26, 2018). In late November 2018, in Moscow, in the new Tretyakov gallery on Krymskiy Val (precisely where the first version of Black Square was exhibited), a closed premiere of an opera by Il’ya Demutskiy, For the Black Square [Для Чёрного квадрата], was presented. In 2018 in Ukraine, the first screening of a documentary by Dmytro Dzhulay, Malevich: Ukrainian Square [Малевич. Український квадрат], took place; the same year another documentary, Malevich: Born in Ukraine [Малевич: народжений в Україні], was shot by Fresh Production Group (creative producer Tetyana Filevska). A Malevich biography by Ihor Kolyada was published in the series, Famous Ukrainians (Коляда 2018). At the private School of the Free and Mindful in Lviv, pupils are awarded funny money with Malevich’s portrait on it, similar to the portraits of artists on Swiss banknotes (Cf. Figure 6). Malevich is accompanied by Andy Warhol, whose mother had Ukrainian roots, but not by the customary poets Taras Shevchenko or Ivan Franko. The circle of established people-symbols is broadened to include new heroes. The school is pointing the children toward contemporary international role models.

    Malevich’s works are often used to illustrate publications about the Holodomor, or terror famine of 1932–1933. The artist was aware of the tragic events in Ukraine, and they are reflected in his drawings and in his later “camouflage”

    works. His compositions have been chosen for the covers of two publications from the Harvard Ukrainian Research Institute (Graziosi, Hajda and Hryn 2014; Flier and Graziosi 2017).

    Malevich is employed in a very broad range: from the tragic to the entertaining. In Lviv, there is a night club called Malevich reformatted from the former Soviet Myr (Peace) cinema (Cf. Figure 7). Entire exhibition projects are dedicated to Malevich. At the Kyiv Museum of Folk Art, Yuriy Solomko exhibited porcelain boots that were soldier-like and Suprematist at the same time. His implication was that Malevich developed the basis for Suprematism during World War I. According to Solomko, the boots are crushing past “Baroque epochs” and “transforming them into the mud under the sole of history” (Спецпроект Юрiя Соломка 2018). One would not dare suggest what prevails in the latter —kitsch, freeloading on the name, or creative metaphor. However, there are also some exquisite aesthetic projects in the area of fashion design, such as the “dress pictures” Kyiv couturier Fedir Vozianov made on the basis of Malevich’s universal symbols. They were shown in October 2018 in Paris as part of the project Le Guide Parisien de l’Avant- garde Ukrainienne.

    I could offer many more examples, but one should think about why the founder of Suprematism is so popular in each of these cultural environments. There is another artist who belongs to three narratives. Henryk Siemiradzki (1842–1903) was born near Kharkiv into a Polish family. Upon finishing the Saint Petersburg Academy of Fine Arts, he made a brilliant career for himself as an academist painter. He has large paintings exhibited in the Russian Museum in Saint Petersburg and the National Museum in Kraków; his famous curtain adorns the stage of the Lviv National Opera house (See Figure 8). The debate around Siemiradzki’s identity is ongoing, from comments in newspapers to discussions at conferences. To be honest, Siemiradzki is stronger than Malevich as master of drawing and multi- figure compositions, but few people actually know Siemiradzki outside Poland, Russia, or Ukraine. The work of this academist is valued by the conservative part of society in these countries. Malevich is known all over the world. Malevich was a thinker. The courage and radicalism of his ideas have become symbols of mobility, innovation, and exceptionality. Using his visual language immediately implies one is an advocate for a modern and dynamic society.

    It must be admitted that the use of the formal language of Suprematism has become international, and for many it has nothing to do with “national” desires for Malevich’s “return” to the Russian, Ukrainian or Polish context, especially for artists and designers from other countries. These issues remain significant in the

    sphere of cultural policy, ideology, and (re)construction of art history in each of

    these three Slavic countries.

    In the second half of the twentieth century, abstract visual language unseated realistic images due to its universal nature. It could be used to speak about the future, the past, and the timeless —about the laws of the universe, and mass tragedies and catastrophes experienced by humanity. Pure forms and colours become signs and symbols not only as images on surfaces (paintings, posters, big screens). They are incorporated with their three-dimensional configurations into urban spaces. The Holocaust Memorial in Berlin includes 2711 grey concrete slabs, or stelae, of different heights that embody the huge scale of violence. The National September 11 Memorial presents two black pools on the former site of the Twin Towers, reminiscent of Malevich’s black quadrangle. The monument to the 96 victims of the Smolensk air crash in Warsaw is a 6-meter long stone triangle which ends in a staircase referring to an airstair (See Figure 9).

    One of the reasons Malevich is so popular is his deceptive comprehensibility. Ingenious and deep in his theories, he is also laconic and simple (compared to Siemiradzki, for instance) in his visual implementation. Simplicity is genius but there is another side to it. Who would not be able to paint the Black Square? Million-dollar prices at auctions encourage counterfeits, resulting in some huge scandals. One of the most recent took place in 2017 when the exhibition Russian Modernism opened at the Museum of Fine Arts in Ghent. It displayed some pieces from the collection of Igor and Olga Toporovskiy. The most surprising pieces were Malevich “artefacts” —a decorated spinning wheel and Suprematist chest that had never been known to any specialists. An open letter from experts forced the closure of the exhibition (Шкуренок 2018). The museum director Catherine de Zegher was suspended from her position. I am not sure the real author will ever be identified, but he or she should be given credit for being bold. He or she must have been captivated by the mystifications of Malevich and furthered the cause.

    Malevich never got a chance to try his hand at cinema, but he truly realised its capacity. In a short text from 1929, “Painterly Laws in the Problems of Cinema,” he analysed films by Sergei Eisenstein and Dzyga Vertov. In Vertov’s Man with a Movie Camera [Человек с киноаппаратом], Malevich found “a tremendous number of elements (frames) of a specifically Cubo-Futurist nature,” “motion itself, dynamics itself,” “its tendency to de-objectify the city centre” (Malevich 2002 [1929], 155, 158–159). He even wrote a screenplay for a Suprematist film, but it was not until 2018 that an attempt to bring his ideas to life was made by the authors of the documentary Malevich: Born in Ukraine.

    In terms of his radicalism, which brought changes to twentieth-century art, Malevich can be compared to Caravaggio and his light and shadow revolution in transitioning from the Renaissance to the Baroque. Shatskikh, who compiled the 5-volume Russian edition of Malevich’s works, believes that “the study and positioning of the Suprematist philosophy is a task for the twenty-first century” (Shatskikh 2007, 327). In December 2018, there was an international symposium entitled Malevich’s Vision of Politics held at Dijon University. The above- mentioned cases offer grounds to expect another conference to take place with the possible title of Using Malevich in Politics.Lest we forget, Malevich has been “known to everyone” for only 50 years. It is unknown how long he is going to stay in the spotlight, probably, until another global reformer appears in art. It is precisely the international meaning of Malevich’s ideas that has caused national “competition” for this author.Illustrations

    Bibliographical references

    Andersen, Troels. 1970. Malevich, Catalogue raisonné of the Berlin exhibition 1927. Amsterdam: Stedelijk Museum.

    Douglas, Charlotte, and Christina Loder (eds). 2007. Rethinking Malevich. Proceedings of a Conference in Celebration of the 125th Anniversary of Kazimir Malevich’s Birth. London: Pindar Press.

    Filevska, Tetyana. 2017. Kazimir Malevich. Kyiv Period 1928–1930. Kyiv: Rodovid.
    Flier, Michael S., and Andrea Graziosi. 2017. The Battle for Ukrainian: A Comparative

    Perspective. Cambridge, MA: Harvard Papers in Ukrainian Studies.
    Gaßner, Hubertus, dir. 2007. Das Schwarze Quadrat. Hommage an Malewitsch. Katalog der

    Ausstellung, Hamburger Kunsthalle. Hamburg: Hatje Cantz Verlag.

    Gray, Camilla. October–November 1959. “Introduction.” In Kasimir Malevich (1878– 1935), an exhibition organised in association with the Stedelijk Museum, 4–11. London: Whitechapel Art Gallery.

    Groys, Boris. 1988. Gesamtkunstwerk Stalin. München-Wien: Carl Hanser Verlag.

    Graziosi, Andrea, Liubomyr A. Hajda, and Halyna Hryn. 2014. After the Holodomor: The Enduring Impact of the Great Famine on Ukraine. Cambridge, MA: Harvard Papers in Ukrainian Studies.

    Hulten, Pontus (dir.). 1979. Paris-Moscou : 1900–1930. Exhibition catalogue. Paris: Centre Georges Pompidou.

    Kabakov, Ilya. 2017 [1982]. “Not Everyone will be taken into the Future.” In Ilya and Emilia Kabakov, Not Everyone will be taken into the Future (Catalogue of the Exhibition, Tate Modern), edited by Juliet Bingham, 189. London: Tate Publishing.

    Karasik, Irina. 2007. “Extending Malevich in Russian Contemporary Art.” In Rethinking Malevich, edited by Ch. Douglas and Ch. Loder, 328–351. London: Pindar Presspage12image49838336

    Lampe, Angela (dir.), 2018. Chagall, Lissitzky, Malévitch, l’avant-garde russe à Vitebsk,

    1918–1922. Exhibition Catalogue. Paris: Centre Pompidou.

    Luba, Iwona. 2017. Awangarda w CBWA. Wystawy Katarzyny Kobro i Władysława Strzemińskiego, Henryka Stażewskiego, Marii Ewy Łunkiewicz-Rogoyskiej w 1956–1969, 60–74. Warszawa: Zachęta.

    Malevich, Kazimir. 1968–1978. Essays on art. Vol.1–4, edited by Troels Andersen. Copenhagen: Borgen Verlag.

    Malévitch, Kazimir. 1974–1994. Écrits Vol.1–4, edited by Jean-Claude Marcadé. Lausanne: L’ Âge d’Homme.

    Malevich, Kazimir. 2002 [1929]. “Painterly Laws in the Problems of Cinema,” transl. Cathy Young [Originally published as “Zhivopisnie zakony v problemakh kino,” Kino i Kultura, 1929, n° 7–8]. In Malevich and Film, edited by Margarita Tupitsyn, 147–159. New Haven and London: Yale University Press.

    Marcadé, Jean-Claude. 1990. Malévitch. Paris : Casterman.
    Meyer, Franz. 1959. Kasimir Malevich (1878–1935). Kleinere Werkgruppen von Pougny,

    Lissitzky und Mansourov. Exhibition Catalogue. Bern: Kunsthalle.
    Mudrak, Myroslava. 2007. “Malevich and His Ukrainian Contemporaries.” In Rethinking

    Malevich, edited by Douglas Ch. and Loder Ch., 82–120. London: Pindar Press.

    Peiper, Tadeusz. 2002 [1927]. “Malevich in Poland,” transl. Steven Lindberg [Originally published as “Malewicz w Polsce,” Zwrotnica, 1927, n° 11]. In Between Worlds. A Sourcebook of Central European Avant-Gardes, 1910–1930, edited by Timothy O. Benson and Éva Forgács, 664. Cambridge, MA and London: MIT Press.

    Przyboś, Julian, and Jean Cassou (eds). 1957. Précurseurs de l’art abstrait en Pologne: Malewicz, Kobro, Strzeminski, Berlewi, Stazewski. Exhibition catalogue, Paris: Galerie Denise Paré.

    Shatskikh, Aleksandra. 2007. “Aspects of Kazimir Malevich’s Literary Legacy: a Summary.” In Rethinking Malevich, edited by Douglas Ch. and Loder Ch., 317–327. London: Pindar Press.

    Strzemiński, Władislaw. 2002 [1922]. “Notes on Russian Art,” transl. Wanda Kemp-Welch [Originally published as Strzeminski “O sztuce rosyjskiej – Notatki,” Zwrotnica, 1922, n° 3]. In Between Worlds. A Sourcebook of Central European Avant-Gardes, 1910–1930, edited by Timothy O. Benson and Éva Forgács, 272–280. Cambridge, MA and London: MIT Press.

    Syrkus, Helena. 1976. “Kazimierz Malewicz.” In Rocznik historii sztuki, t. XI, 147–158. Warszawa: PAN.

    Szeemann, Harald. 1964. “Zur Ausstellung.” In Marcel Duchamp, Wassily Kandinsky, Kasimir Malewitsch, Josef Albers, Tom Doyle Exhibition. Kunsthalle: Bern.

    “Tourist brand of Russia – in the style of Suprematism.” 2018. Art Investment Russia. https:// artinvestment.ru/en/news/ artnews/20181207_Suprematic_brand_of_Russia.html.

    Turowski, Andrzej. 2002. Malewicz w Warszawie: Rekonstrukcje i symulacje, Kraków: Towarzystwo Autorów i Wydawców Prac Naukowych “University.”

    Turowski, Andrzej. 2010. “Żydowski Malewich.” In Polak, Żyd, Artysta. Tożsamość a Awangarda, edited by Jaroslaw Suchan, 80–94. Łodz: Muzeum Sztuki w Łodzipage13image49838720 page13image49838912page13image49839104page13image49839296

    Горбачов, Дмитро, i Олександр Найден. 1993. “Малевич Мужицький.” In Хроніка-2000,

    n° 3–4, 210–231. Київ: Український письменник.

    Горбачев, Дмитрий. 2000. “Киевский треугольник Малевича (Пимоненко – Бойчук – Богомазов).” In Поэзия и живопись. Сборник трудов памяти Н. И. Харджиева. Под ред. Михаила Мейлаха и Дмитрия Сарабьянова, 203–212. Москва: Языки русской культуры.

    Горбачов, Дмитро (уклад.). 2006. “Він та я були українці.” Малевич та Україна. Київ: Сім студія.

    Заболотна, Наталя. 2017. “Росія продовжує культурний наступ. Україна заперечень не має.” Українська правда. https://life.pravda.com.ua/columns/2017/12/5/227797/.

    Карасик, Ирина, и Татьяна Горячева. 2007. Приключения черного квадрата. Санкт- Петербург: Palace Editions.

    Коляда, Ігор. 2018. Казимир Малевич. Харків: Фоліо.

    Маркаде, Жан-Клод. 2013. Малевич. Київ: Родовід.

    “Премія Малевича – 2018.” 2018. Польський інститут, Київ. http://www.polinst.kyiv.ua/ event1271.html.

    “Спецпроект Юрія Соломка ‘Малевич. ХХ століття’”. 2018. ArtUkraine. http://artukraine. com.ua/n/specproekt-yuriya-solomka-malevich-khkh-stolittya.

    Шкуренок, Наталия. 2018. “Константин Акинша: Подделки русского авангарда принимают катастрофические масштабы.” The Art Newspaper Russia. http://www. theartnewspaper.ru/posts/5679/.

    page14image49872064 page14image49872256page14image49872448 page14image49872640 page14image49839872 page14image50020352 page14image50020544page14image50020736 page14image50020928

    page15image51568512 page15image51568400

    Figure 1 Alexander Kosolapov, Malevich-Marlboro, 1997.

    Figure 2 Blue Noses Group. Russian March. The History of Russia from Rurik to Putin, 2011 (Fragment).

    Figure 3

    Screenshot of a presentation of a project to rename the Boryspil international airport in Kyiv after Malevich, 2016.

    page15image50022464 page15image51573776page15image51573888

    Figure 4

    Screenshot of a Suprematic Brand of Russia, 2017.

    page15image50023040

    page16image50023232 page16image51569856page16image51575456

    Figure 6

    Funny money for the pupils at a Lviv private school, 2017.

    Figure 7

    Malevich night club in Lviv, 2018.

    Figure 5

    Polish TV commercial for a Jazz festival in Katowice, November 2018.

    page16image51569520 page16image50024000

     

    page17image49812736 page17image51411952

    Figure 8

    Siemiradzki Henrik, Right section of the Lviv stage curtain (History, Tragedy, Comedy), 1900 (Fragment).

    page17image51408592

    Figure 9

    Monument to the victims of 2010 Smolensk crash in Warsaw, 2018. Black granite. Author: Jerzy Kalina

  • Dora Kogan et Garry Faïf (début des années 1990)

    En rangeant mes archives, j’ai trouvé cette lettre de la grande historienne de l’art russe Dora Kogan me disant qu’elle ne pouvait pas assister, en raison de son état de santé, au Colloque international Pevsner que j’organisais au Musée Rodin en 1992, ainsi que la magnifique photographie de Dora Kogan  avec le sculpteur et architecte Garry Faïf.

  • Interview de Jean-Claude Marcadé par Romaric Gergorin en 2020

    Interview de Jean-Claude Marcadé par Romaric Gergorin

    Cette interview a paru, en version courte, dans The Art Newspaper de novembre 2020, p. 26-27

    Je publie ici l’interview dans sa version intégrale

     

    t

    Comment vous êtes-vous passionné par la Russie, ses arts et sa littérature, alors que votre frère Bernard est spécialisé dans l’art moderne et contemporain européen ?

    Ma passion pour la Russie s’est manifestée dès la 4ème au Lycée Montesquieu de Bordeaux. J’avais fait de l’allemand et du latin depuis la 6ème et faisais du grec comme troisième langue. À cette époque, en 1950, on nous a proposé de faire en extra une autre langue  étrangère. Nous avions le choix entre l’arabe (peut-être aussi le chinois, mais je n’en suis pas sûr) et le russe. J’ai choisi le russe, allez savoir pourquoi. Peut-être sous l’influence de mon milieu familial, non pas de mes parents qui étaient socialistes, fans de Léon Blum, mais mon oncle paternel, chez qui je passais toutes mes vacances scolaires dans mon petit village landais de naissance, Mouscardès, était un militant communiste qui avait chassé de la mairie son propre oncle de droite. Je me souviens des discussions acharnées dans la maison familiale entre parents qui dénonçaient le rôle du parti communiste au tout début de la guerre de 1939 et le pacte Molotov-Ribbentrop et ceux qui en faisaient l’éloge – on se quittait fâchés pour de bon…Je constate, amusé, plus d’un demi-siècle après, le retour de cette querelle entre la Russie d’aujourd’hui et ses adversaires occidentaux.
    Je me souviens d’une conversation qui m’avait marqué quand mon oncle m’avait vanté les performances de la Russie soviétique, en me disant que dans les espaces glacés du Nord de celle-ci on pouvait faire pousser du blé, du maïs…

    L’événement, cependant, n’est pas dans ce contexte primitivement idéologique familial, mais c’est l’apparition dans mon horizon de la Russe Valentina Vassutinsky qui  était assistante du professeur de russe au Lycée Montesquieu. Ce fut vraiment l’Ereignis de ma vie. Elle avait 40 ans, venait de Paris, était d’une famille émigrée, elle nous  a tout de suite séduits par sa bonne humeur, son caractère affectueux, son humour, l’exotisme de toute sa personne. Elle nous apprenait les chants russes populaires, nous faisait écouter de la musique classique. C’est un monde merveilleux qui s’est ouvert à moi, tout un univers qui tranchait avec une certaine grisaille de  mon milieu petit-bourgeois, issu de la paysannerie, lequel a cependant rendu mon enfance et mon adolescence heureuses en me faisant goûter la simplicité et la beauté de la vie, au-delà des duretés et des âpretés de ce monde que je n’idéalise pas. Mon père était avant la guerre un musicien populaire, ayant un petit orchestre de trois personnes qui faisait danser la jeunesse gasconne lors des fêtes patronales qui étaient organisées partout dans nos régions. Lui-même jouait de la clarinette, du saxophone et de l’accordéon. Ma mère avait été institutrice. Elle lisait beaucoup.

    Revenons à l’Ereignis, à Valentina, qui huit ans plus tard devait devenir ma femme. Elle nous réunissait chez elle à Bordeaux le samedi, nous les lycéens qui le voulaient et aussi des étudiants de la faculté des lettres de Bordeaux où elle professait aussi. Elle nous régalait de pirojki, de toutes sortes de gâteaux, nous faisait entendre de la musique classique. Une véritable amitié s’est installée entre Valentine et moi, que déjà elle appelait « Vania », « Vanioucha ». Elle m’a initié à la musique, aux arts plastiques. Par exemple, je l’ai rencontrée en 1953 au Grand-Théâtre de Bordeaux lors de la représentation du Ring des Nibelungen sous la direction de Knappertsbusch. J’avais pris un billet au Paradis pour les quatre opéras (cela coûtait 1 franc et il fallait arriver 4 ou 5 heures avant l’ouverture des portes pour être sûr d’avoir une place avec une « bonne vue » sur la scène); je retrouvais Valentine à l’entracte de La Valkyrie, elle avait pris un parterre pour cet opéra et Siegfried. Je me souviens aussi d’avoir écouté à ses côtés un mémorable Quintette avec clarinette de Brahms, joué par l’Octuor de Berlin. J’ai vu aussi avec elle des expositions de grande qualité qui ont fait ma première éducation artistique.

    Ayant quitté Bordeaux pour Paris en 1955, Valentina Dmitrievna resta ma correspondante principale à qui je confiais mes pensées les plus personnelles, par exemple, sur mes rencontres amoureuses; elle m’envoyait régulièrement de magnifiques cartes postales en russe qu’elle signait parfois « Votre mère surnaturelle »… Finalement, un jour de l’été 1958, sans que ni l’un ni l’autre ne nous y attendions, nous nous unîmes charnellement. À l’automne, je quittais la khâgne du Lycée Montaigne à Bordeaux pour celle du Lycée Henri IV comme pensionnaire. Valentine (devenue déjà pour moi « Lialia ») y était assistante du tout jeune agrégé de russe Nikita Struve et  elle était ma correspondante que je rejoignais dans sa mansarde de la rue des Arcades dès que j’en avais la permission…Ayant raté le concours à l’École Normale Supérieure, je terminai en 1961 une licence ès lettres (français, latin, grec) à la Faculté des Lettres de Bordeaux, puis passai le CAPES  de lettres classiques en 1962. Parallèlement je me préparais à l’agrégation de russe que je terminai comme premier des garçons en 1965.

    Valentine travaillait avec Pierre Francastel à une thèse du 3ème cycle sur l’art russe depuis les Ambulants jusqu’à la première avant-garde (ce qui a donné son livre devenu classique Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971). Nous avons travaillé ensemble à ce projet, j’allais avec elle aux cours de Francastel qui maniait un français d’une grande pureté, efficacité et non jargonnant, nous avons visité les ateliers d’artistes encore vivants, témoins de cette époque, avons écrit quelques articles ensemble.

    Pour ma part, je préparais une thèse d’État à la Sorbonne sur l’écrivain Leskov dont Valentine m’avait dit toute l’importance.

    Voilà quelques éléments des débuts de ma passion pour la Russie

     

    Vous avez écrit un livre et organisé des expositions à Madrid, Barcelone et Bordeaux sur le symbolisme russe qui, précédant les avant-gardes, innove déjà dans la radicalité. Comment voyez-vous ce mouvement dont les peintres sont moins connus en Europe que ses écrivains apparentés comme Biély, Brioussov, Blok, Khlebnikov ou que des compositeurs influencés par son esprit comme Scriabine, Lourié, Prokofiev ?

     

    L’exposition du Symbolisme russe pictural avait été initiée d’abord à Madrid et à Barcelone. Je n’ai été appelé à participer, en tant que conseiller scientifique, qu’à son organisation à la belle Galerie des beaux-arts de Bordeaux (commissaire général François Ribemont, commissaire de l’exposition Françoise Garcia) en 2000. Je crois avoir eu la possibilité  dans la présentation, dans le catalogue, puis dans le colloque que j’ai organisé avec Dominique Jarrassé et John Malmstad (voir Le Dialogue des arts dans le Symbolisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008), de montrer l’existence d’un symbolisme pictural russe original dans le concert des arts européens autour de 1900. Ce fait était ignoré dans toutes les études et les expositions, noyé qu’il était dans le « style moderne » (comme les Russes appellent l’Art Nouveau), celui, par exemple, sécessionniste, du Monde de l’art (Mir iskousstva) de Diaghilev et d’Alexandre Benois. Je crois avoir réussi à montrer que les vraies bases du style symboliste russe se trouvent chez le génial visionnaire Vroubel (1856-1910), le grand artiste de dimension universelle avant la pléiade des avant-gardistes. Stylistiquement, l’oeuvre de Vroubel est marquée par la profusion linéaire qui perturbe, disperse, syncope les contours des éléments figuratifs; la linéarité de l’Art Nouveau se fond dans des brouillards, des labourages, des irisations, des visions incandescentes aux limites de la raison. L’autre fondateur du symbolisme pictural est Viktor Borissov-Moussatov (1870-1905) qui interprète l’impressionnisme dans des touches vaporeuses, entourant les êtres et les choses dans un halo mystérieux. Ce sont des élégies, où les femmes sont les personnages presque uniques, des méditations sur la vie et la mort, l’écoulement du temps, le néant.

    C’est autour de Vroubel et de Borissov-Moussatov que se forma un groupe de jeunes « peintres de la rêverie » qui organisèrent en 1904 à Saratov l’exposition au titre symboliste « La Rose écarlate », puis en 1907 à Moscou l’exposition pionnière « la Rose bleue » qui consacre un style symboliste russe. Paviel Kouznetsov (1878-1968) a été son plus important représentant entre 1904 et 1910. Il noie alors ses sujets dans des brumes, poussant la dématérialisation du monde sensible, inaugurée par l’Impressionnisme, à son intensité maximale : tout y est transfiguré dans une atmosphère fugitive où se mêle une lumière tamisée crépusculaire, cette lumière incertaine qui précède la nuit et qui n’est plus le jour (« l’heure exquise »). Au thème de la lumière est lié celui du rêve largement exploité, par exemple par les sculpteurs Anna Goloubkina et Alexandre Matvéïev, par le peintre Pétrov-Vodkine.  Un trait commun du symbolisme pictural est la recherche de l’indéfinissable, de l’ineffable, de l’indicible. Malévitch a connu une période stylistique symboliste entre 1907 et 1911 avec sa « Série jaune » tendant à la monochromie et une thématique christo-bouddhique à la Redon.

    Vous avez, tout au long de vos travaux, travaillé à préciser ce qui était confondu et mal connu dans les avant-gardes russes qui commencent avec le néo-primitivisme en 1907, mouvement qui regarde vers les cultures anciennes et populaires pour se projeter en avant tout en empruntant à Gauguin, Cézanne et Van Gogh. Que retenez-vous de ce paradoxe de l’avant-garde qui se nourrit de la culture paysanne et du folklore naïf et ancestral ?

     

    Là aussi, le mouvement capital qu’est le Néo-primitivisme  en Russie et en Ukraine à partir de 1907, avec l’exposition « Στέφανος » à Moscou, devenue « Viénok«  (La guirlande) à Saint-Pétersbourg en 1909 et portant le nom de « Le maillon » à Kiev en 1908, a été ignoré jusqu’à une date récente dans les expositions occidentales. Cela a été criant avec Le Primitivisme dans l’art du XXème siècle présentée par William Rubin au MoMa en 1984, où l’apport russe était totalement absent.

    J’ai plusieurs fois écrit que ce qui intrigue, fascine, séduit et trouble le public occidental dans les arts novateurs venus de l’Empire Russe, puis de l’URSS du premier tiers du XXe siècle, c’est que toutes les cultures picturales pionnières venues de Paris, de Munich et de Milan (impressionnisme, Nabis, fauvisme, cubisme, futurisme) ont été immédiatement transformés sur le sol russe car elles se sont conjuguées à une tradition séculaire locale, celle de l’icône, de l’art populaire (plateaux, carreaux de faïence, broderies, moules de pains d’épices, sculptures sur bois des izbas, dentelles, indiennes, jouets, planches de rouet, images populaires xylographiées (les loubki), enseignes de boutique…

    Contre le raffinement thématique  et idéologique du Symbolisme, contre l’éclectisme du style moderne et, bien entendu contre le réalisme-naturalisme à thèse des Ambulants dans la seconde moitié du XIXe siècle, commencent à paraître, à partir de 1907, des textures et des thèmes consciemment primitifs, grossiers, triviaux, mais d’une expressivité et d’une énergie vigoureuses – sur les toiles des frères ukrainiens David et Vladimir Bourliouk, de Mikhaïl Larionov et de Natalia Gontcharova. Ce qui s’appellera le Néo-primitivisme puisa dans l’art des enfants autant que dans toutes les créations de l’artisanat populaire, renouvelant toutes les conceptions des beaux-arts : laconisme, multi-perspectivisme, sujets tirés du monde provincial, humour.

     

    Pouvez-vous expliquer ce qu’est l’art de gauche que vous avez fait connaître et en quoi se distinguent, dans les avant-gardes, l’école de Saint Pétersbourg, celle de Moscou et celle d’Ukraine ?

     

    Ce que l’on continue à appeler par commodité, comme un brand, « avant-garde russe », est une de ces dénominations dans l’histoire de l’art qui sont accidentelles, inadéquates (par exemple, Impressionnisme, Fauvisme, Cubisme). En fait, les novateurs de l’Empire Russe des années 1910 professaient un art de gauche et ce, sans connotation directement politique. C’est seulement après la révolution bolchevique d’Octobre 1917 qu’il y eut une identification avec la révolution socio-politique. Cet art de gauche était stigmatisé par les adversaires de toute modernité. Il comprenait des cultures picturales très diverses, du primitivisme à l’abstraction en passant par le cubo-futurisme. Il y avait plusieurs « écoles » hétérogènes qui contredisent une seule attribution à la seule tradition artistique russe. Cette russification, puis soviétisation de l’art de gauche des années 1910-1920 s’est encore accentuée après la chute de l’URSS en 1991 et l’indépendance de plusieurs républiques ex-soviétiques, dont la plus importante, l’Ukraine, qui pendant 300 ans, depuis le XVIIe siècle, avait formé un corps soudé à la Moscovie-Russie, ce qui n’avait pu faire disparaître la permanence de revendications identitaires ukrainiennes, ne serait-ce que par l’oeuvre poétique universelle, du poète national Taras Chevtchenko au XIXe siècle.

    Avant 1917, on peut distinguer trois écoles dans les arts de l’Empire russe : une école de Saint-Pétersbourg à tendance rétrospectiviste, tournée vers les grandes périodes artistiques européennes, souvent graphique, représentée, pour une part, par « Le Monde de l’art », tournée aussi vers la vie mystérieuse parfois angoissante de la ville moderne (Filonov, Pougny);  une école de Moscou, plus patriarcale dans son ethos général, plus décorative, plus axée sur son propre passé asiatique, sur son folklore; enfin, l’école ukrainienne se distingue fortement dans le mouvement général novateur d’avant 1917 (après 1917, il y aura une avant-garde ukrainienne spécifique dans le cadre de l’URSS) : il suffit d’énumérer les noms des artistes qui sont ukrainiens ou enracinés dans l’Ukraine : Archipenko, Alexandra Exter, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Larionov, Malévitch, Tatline; leur sens de la vastitude spatiale impliquant la liberté totale du mouvement (Malévitch, Tatline) , la lumière avec une prédilection pour la gamme solaire (Larionov, Sonia Delaunay), une appétence baroque (Archipenko, Alexandra Exter)…

    On pourrait raffiner en mettant en avant d’autres écoles qui font partie de ce massif appelé « avant-garde russe » et que les artistes appelaient art de gauche : une école juive (Chagall, le premier Lissitzky); une école de l’Orient russe (arménienne avec Yakoulov ou Sariane, géorgienne avec Pirosmani ou Kirill Zdanévitch); l’école de l’Asie Centrale (kazakhe, ouzbèque, turkmène, tadjike)qui est magnifiquement représentée dans le musée des beaux-arts de Noukous, la capitale autonome du Karakalpakstan, dont la regrettée Véronique Schilz avait montré de belles oeuvres à Caen en 1998 (voir le catalogue Les Survivants des Sables rouges. Art russe du Musée de Noukous. Ouzbékistan 1920-1940, Caen, L’Inventaire, 1998)

    Vous avez traduit avec votre épouse les mémoires du poète Bénédikt Livchits qui raconte de l’intérieur la formidable émulation artistique de ces années d’expérimentation, et dont le titre, « L’archer à un œil et demi » fait référence aux scythes. Les références slaves sont-elles sous-estimées dans cette aventure moderne ?

     

    Le livre de mémoires du poète et théoricien kiévien Bénédikt Livchits montre en fait le caractère eurasien du continent multinational qu’a été l’Empire Russe, puis l’URSS, ce qui est encore le cas, pourrait-on dire, de la Fédération de Russie aujourd’hui. Le continent russe est pour Bénédikt Livchits « une partie organique de l’Orient », les artistes russes sont des Asiates, ils ont « une secrète affinité avec le matériau », sentent le matériau « dans l’état où on l’appelle la substance du monde« .

    Dans le seul titre L’Archer à un oeil et demi il y a la revendication, juste ou non, de l’originalité asiatique de l’art de Russie par rapport à l’Europe. Le sauvage cavalier, guerrier et archer scythe « a tourné son visage en arrière (lisons : « vers l’Orient ») et de la moitié de son oeil il a jeté un regard vers l’Occident ». Cette formulation, certes partiale, est polémique et tend à minorer le rôle de Marinetti et du futurisme italien, ce qui n’est évidemment pas le cas…Malévitch reconnaissait Picasso et Marinetti, c’est-à-dire le Cubisme et le Futurisme comme les deux plus importants pôles novateurs du début du XXe siècle.

    Vous avez souvent dissipé les confusions entre le suprématisme – mouvement d’essence spirituelle, issu du cubisme pour aller vers l’abstraction radicale, né dans l’Empire russe en 1913 – et le constructivisme reposant sur une vision matérialiste qui commence en URSS en 1920. Le suprématisme a-t-il votre préférence et vous semble-t-il aujourd’hui réévalué ?

     

    Oui, je lutte depuis près d’un demi siècle contre cette confusion, entretenue dans plusieurs pays, en particulier en Allemagne, entre suprématisme et constructivisme, car le constructivisme est devenu, lui aussi, un brand, comme l’avant-garde russe, et on y fourre tout.
    Le suprématisme, né en décembre 1913 avec les décors de Malévitch pour l’opéra cubo-futuriste de Matiouchine La Victoire sur le Soleil, triomphera dans la célèbre exposition pétersbourgeoise « 0, 10″ au tout début de 1916. Il sera, dès le début, antagoniste de l’ »abstraction concrète » des reliefs et contrereliefs de Tatline, apparus au tout début de 1915, qui opéraient avec des matériaux réels dans un espace réel.

    La dénomination « constructivisme » est utilisée pour la première fois au monde en 1921 dans les débats de l’Institut de la culture artistique (INKHOUK), fondé par Kandinsky en 1920 à Moscou; c’est précisément contre Kandinsky et son orientation spiritualiste que les constructivistes soviétiques se sont dressés, mais aussi contre le suprématisme malévitchien dont « la phénoménologie apophatique » (c’est-à-dire, la volonté de faire apparaître le non-être qui est la vérité du monde) était devenue incompréhensible à ses premiers adeptes, comme Lioubov Popova ou Rodtchenko qui deviendra le leader du constructivisme soviétique, lequel combat l’art pur, incarné par le tableau de chevalet.

    Le Monument à la IIIème Internationale, élaboré par Tatline en 1919-1920 servit d’emblème à ce mouvement. La réduction de l’objet à une carcasse prenait comme principe  constructif la ligne.

    Je ne pense pas que le Suprématisme soit réévalué de nos jours, tellement l’art dominant est devenu de plus en plus physiologiste et racontant des histoires. Cet art est plus symptomatique de l’état circonstanciel d’une époque qu’intemporel et universel. Au fond, c’est la résurgence du naturalisme engagé de la fin du XIXe siècle dans des formes évidemment « modernes », mais cette modernité ressemble à celle de Zuta, la « lycéenne moderne » dans Ferdydurke de Gombrowicz…

    Et pourtant le Suprématisme, s’il n’est pas toujours évalué à sa juste mesure, reste cependant un pôle majeur de l’évolution universelle de l’art, malgré l’essai de reléguer sa force de commotion dans un état de latence, voire de le rabaisser dans les musées au niveau d’arts de moindre importance conceptuelle ou novatrice…

     

    Avant de plonger dans l’abstraction, Malévitch eut une période symboliste que vous avez contribué à faire connaître. Est-elle selon vous une étape essentielle de l’artiste et pourquoi voulut-il l’effacer de son parcours ?

     

    Au tout début des années 1910, Malévitch a pris conscience que la vraie dimension de la révolution artistique du XXe siècle avait commencé avec Monet, Van Gogh et Cézanne qui ont permis de faire naître le Cubisme, le Futurisme, l’abstraction non-figurative, ce qui conduira à sa propre abstraction radicale sans-objet, le Suprématisme. C’est pourquoi il a mis entre parenthèses toutes les variétés d’Art Nouveau, de Symbolisme et de Fauvisme qu’il avait lui-même pratiquées entre 1907 et 1911. Ainsi, il a occulté, mais non détruit, toute cette production passionnante qui a été redécouverte en 1988, lors de la première grande rétrospective Malévitch au Stedelijk Museum d’Amsterdam.

    J’ai écrit un article en russe, intitulé « La force du symbolique chez l’anti-symboliste Malévitch », car si le peintre ukrainien a refusé le côté illustratif, stylisé, littéraire, voire ésotérique du Symbolisme, toute son oeuvre a une forte charge symbolique, tout en restant dans la sphère de l’abstraction sans-objet. Quand il revient à la figure en 1928, en quête d’une nouvelle forme suprématiste (qu’il appelle « supro-naturaliste), il opère une synthèse entre le sans-objet, les contours iconiques et la polychromie, avec de fortes connotations symboliques…

    Quels sont les fondements métaphysiques et religieux de Malévitch qui l’ont poussé vers l’abstraction, la recherche du « monde sans objet » ?

    Vous achevez de traduire pour les éditions Allia un grand ensemble d’écrits posthumes de Malévitch. Avez-vous découvert des éléments nouveaux ? Peut-on voir Malévitch comme un Heidegger sauvage, avec des textes comme « Dieu n’est pas détrôné » ?

    Malévitch procède non par mouvements évolutifs, mais par illuminations successives. On a souvent écrit que le surgissement du Quadrangle noir dans le blanc (appelé communément « Carré noir sur fond blanc ») était un aboutissement du cubisme. Pour moi, il s’agit d’un saut dans l’inconnu. Malévitch n’est pas un historien de l’art. Il est tout d’abord un créateur. Ce  n’est qu’en 1919-1920, à Vitebsk, qu’il fut pris par une frénésie d’écriture. La correspondance avec le célèbre historien de la littérature et philosophe de la culture Mikhaïl Guerchenzon marque un tournant. Dans le second tome des Écrits que je prépare pour les éditions Allia, seront traduites toutes les lettres de Malévitch à Guerchenzon. Ce second tome présentera un choix des textes posthumes du peintre.  On y verra l’artiste ukrainien pris d’une sorte de délire extatique pour essayer de cerner l’être du monde au-delà de tous ses étants. Dieu n’est pas détrôné, paru de son vivant en 1922, est une petite partie de cette pensée en état de fusion, une pensée sauvage et peu préoccupée de grammaire et de ponctuation, pratiquant joyeusement l’anacoluthe et l’hypallage, maniant l’humour et parfois l’ironie, ne donnant qu’extrêmement rarement  ses sources, ses lectures, prétendant même de n’avoir lu de Schopenhauer que le titre de son opus magnum Die Welt als Wille und Vorstellung et que cela lui avait suffi pour contester la pensée du philosophe allemand. […] Il est vain de vouloir à tout pris chercher quelles lectures auraient nourri sa pensée. Il a dit lui-même en 1920 qu’il s’était retiré dans le domaine, nouveau pour lui de la pensée et se proposait d’exposer, dans la mesure de ses possibilités « ce qu’il apercevrait dans l’espace infini du crâne humain ».

    Le philosophe Emmanuel Martineau a écrit un ouvrage pionnier en 1977, Malévitch et la philosophie, où il croit déceler que la pensée malévitchienne se situe dans le même questionnement qui sera celui de Heidegger et a placé son oeuvre peinte et écrite sous l’égide d’une « phénoménologie apophatique ». Récemment, le philosophe  Olivier Camy a organisé à Dijon un colloque international autour de « La politique de Malévitch » qui a essayé de situer le rapport  éventuel entre la création artistique et la pensée politique du peintre ukrainien. Olivier Camy a tendance à orienter la pensée malévitchienne du côté du néo-platonisme.

    Étant donné que Malévitch a poussé sa recherche noétique « dans les circonvolutions de son cerveau » à son maximum d’ébullition et d’excitation, il a retrouvé, selon moi, des idées qui ont pu être trouvées depuis que l’homme pense. C’est pourquoi on pourra rencontrer des connivences avec tel ou tel penseur du passé (par exemple, je cite au hasard, avec la Nada de Jean de la Croix ou avec la dénonciation de l’imagination, source de toutes les erreurs, de Blaise Pascal…).

    Sérieusement, je pense qu’il faudrait étudier les liens évidents qui unissent le Suprématisme et la pensée extrême-orientale, par exemple le taoïsme et le zen.

     

    Le père Paul Florensky que certains considèrent comme le Pascal ou le Léonard de Vinci russe a écrit La Perspective inversée, l’ouvrage de référence de David Hockney. En quoi cette critique de la représentation des arts occidentale est-elle révolutionnaire ? Florensky, comme son ami l’écrivain Vassili Rozanov, peu connu en France, sont parmi les figures les plus singulières de la pensée russe et semblent occuper une place de choix dans vos prédilections littéraires. Avaient-ils des liens avec les arts russes ?

    Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette question très vaste…

     

    Vous étudiez les icônes russes, et vous avez traduit avec votre épouse les mémoires du moine Grégoire Krug peintre d’icônes. Votre passion pour les icônes se confond-t-elle avec votre passion pour la religion orthodoxe ?

     

    Je suis d’origine catholique, ai milité aux Lycées de Bordeaux (Montaigne) et de Paris (Henri IV) dans les JEC. J’ai rejoint l’Orthodoxie lors de mon mariage religieux en 1966. J’ai eu le sentiment, non de renier le Catholicisme mais de revenir d’une certaine façon aux sources de celui-ci. J’ai été séduit par la beauté de la liturgie orthodoxe, un Gesamtkunstwerk, comme ne s’y est pas trompé Kandinsky. Nous étions amis du grand iconographe, le moine Grégoire Krug, et c’est tout naturellement que nous avons traduit quelques uns de ses écrits qui montrent que l’icône n’est pas un art répétitif et monotone, mais, tout en restant dans le consensus ecclésial, est d’un grand dynamisme formel et théologique.

    Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Leskov sur lequel vous avez fait une thèse qui a été traduite en russe? Ce grand écrivain contemporain de Tolstoï dont le chef d’œuvre « Vers nulle part » reste méconnu. En quoi l’alliance de conte oral, le skaz, la critique des idéaux révolutionnaires et ses descriptions de la vie russe en font un écrivain dont la modernité est redécouverte ?

    Leskov est à part dans la littérature russe. À la différence des ses grands contemporains Tourguéniev, Dostoïevski, Gontcharov, Tolstoï, sa puissance novatrice s’est portée en grande partie sur l’archaïsme formel apparent, la perfection du travail sur le verbe, l’architecture de ses récits en mosaïque et capriccio. Cela en fait le maître de la narration russe moderne, comme ne s’y sont pas trompés, entre autres, Thomas Mann qui a parlé de lui comme d’un « erstaunlicher Fabulierer » ou Walter Benjamin, auteur en 1936 d’un article pionnier sur l’écrivain russe, « Der Erzähler » (traduit par l’auteur lui-même en français par « Le narrateur », et  par Gandillac par « Le conteur »).

    On peut dire qu’avant Tchekhov, Leskov est le plus grand nouvelliste de la littérature russe.

    Il est extraordinairement « moderne » car il préfigure toutes les recherches du XXe siècle pour briser les conventions architecturales du roman, devenu, surtout avec Dostoïevski, un ersatz de la tragédie.

    Après avoir participé à l’exposition sur la collection Chtchoukine, vous collaborez à l’exposition de la collection Morozov à la Fondation Vuitton présentée en octobre. Quelle est la singularité de cette collection ?

    Je n’ai pas le temps de répondre à cette question

    Que retenez-vous des dessins d’Eisenstein sur lesquels vous avez co-écrit un ouvrage ?

    Je n’ai pas le temps de répondre

     

    Vous contribuez au rayonnement d’Antoine Pevsner et d’André Lanskoy. Les avez-vous connus ? Si oui, quels souvenirs en gardez-vous ? Comment présenter la profonde originalité de ces deux artistes ?

    Je n’ai pas le temps de répondre

    Quels souvenirs gardez-vous du compositeur et chef d’orchestre Igor Markevitch et du poète Vadim Kozovoï, que vous avez bien connu ?

    Je n’ai pas le temps de répondre

     

    Vous maintenez des liens étroits en Russie et en Ukraine. Comment voyez-vous l’antagonisme entre ces deux pays frères qui demeurent incompris en France ?

     

    J’ai un amour profond de la Russie mais j’ai toujours partagé cet amour avec l’Ukraine que je n’ai jamais confondue avec la Russie, même si leur histoire fut commune pendant trois siècles. Sans doute, cela est dû au fait que ma femme, Valentine, était Ukrainienne russophone.

    J’ai salué l’indépendance de l’Ukraine après la chute de l’URSS.

    Dans mes écrits, je n’ai jamais cessé de souligner la part qui revient à ce pays, grand comme la France, une part spécifique, malgré ce qu’affirment la plupart des élites russes. L’Ukraine et la Russie sont deux pays, sinon frères, du moins cousins. Les Russes ne comprennent pas les Ukrainiens en pensant qu’ils sont un même peuple qu’eux.

    J’ai lutté, avant les événements tragiques d’aujourd’hui contre l’agression culturelle russe qui avait et a tendance, je l’ai dit plus haut, à tout russifier, comme elle le faisait au XIXe siècle. Cela sur le plan culturel, sur lequel je me tiens. Je ne me prononce pas sur la politique, mais je regrette l’amateurisme des gouvernants de l’Ukraine indépendante qui veulent éliminer du pays la langue russe qui est la langue maternelle d’une grande majorité (ce qui lui a fait perdre, pour une grande part, la Crimée et menace de lui faire perdre le Donbass); le jeune président Volodymyr Zélensky est lui-même russophone, comme le montre sa carrière antérieure d’acteur. Je regrette aussi le rejet, parfois la haine pour tout ce qui est russe de certains Ukrainiens, sous l’influence des ultra-nationalistes ukrainiens de l’Ouest au tropisme polonais et germanique, ce qui renforce encore le raidissement culturel de la Russie.

    Le fait qu’il y ait eu 300 ans de vie commune (du XVIIe au XXe siècles) ne dément pas le fait que le territoire occupé par l’Ukraine aujourd’hui est celui d’un peuple qui a pu avoir sur son sol des cultures différentes à des moments différents, mais qui a toujours revendiqué sa différence, sans oublier qu’elle a apporté à la Moscovie, puis à la Russie,  des Lumières dans les domaines de l’architecture, de la musique, de la théologie, des sciences humaines, dont l’historiographie culturelle russe cherche aujourd’hui à minimiser, voire à occulter l’importance.

    Les affirmations russes que le territoire occupé aujourd’hui par l’Ukraine ne lui permet pas de se réclamer de son glorieux passé médiéval, celui de la Rous’ de Kiev, car le nom d’Ukraine n’existait pas, oublient que le nom de Russie (Rossiya) n’existait pas non plus en langue russe, ce nom est apparu au XVIIIe siècle avec Pierre Ier et l’Empire Russe successeur de la Moscovie. En simplifiant : avant la France, il y avait la Gaule, eh bien avant l’Ukraine, il y avait la Rous’ de Kiev, et avant la Moscovie, puis la Russie, il y avait la Rous’ de Novgorod et des villes du Nord. Pour comprendre la spécificité identitaire de l’Ukraine au moment où, au XVIIe siècle, elle se rattache à la Moscovie,   il faut lire le livre du cartographe normand Guillaume Levasseur de Beauplan qui publia en 1650 une Description d’Ukranie qui sont plusieurs provinces du royaume de Pologne contenues depuis les confins de la Moscouie, jusques aux limites de la Transilvanie, ensemble leurs mœurs, façons de vivre et de faire la guerre.

    VROUBEL; VISION. D’ÉZÉCHIEL
    MALÉVITCH, LE TRIOMPHE DU CIEL
  • La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich, 2016

    Fundación Proa (Buenos Aires), novembre 2016

    La aventura pictórica y filosófica de Kasimir Malévich

     

    Jean-Claude Marcadé

    Kasimir Malévich nació en Kiev, Ucrania, en el seno de una familia mitad polaca mitad ucraniana, y fue bautizado en la iglesia católica de la ciudad[1]. El artista destacó en sus escritos autobiográficos la influencia indeleble que la naturaleza ucraniana[2] había ejercido sobre él. El arte naif que empleaban los campesinos para decorar las khaty (casas populares de Ucrania), los pyssanky (huevos pintados) y los iconos, considerados «la forma superior del arte campesino», constituyó su primera academia «silvestre»[3].

    Entre 1896 y 1905 el pintor en ciernes reside en Kursk, Rusia, donde, con un grupo de artistas aficionados, dedica sus ratos de ocio a una serie de estudios que, según sus propias palabras, evolucionan desde el realismo inspirado en el pintor de género ucraniano Mykola Pymonenko (1862-1912) y sobre todo en Repin (1844-1930), el artista más importante del movimiento realista comprometido de los Ambulantes, hacia el impresionismo. Este período de formación, que se prolongará hasta 1910, nos es prácticamente desconocido. Sólo sabemos que a partir de 1905 Malévich se instala definitivamente en Moscú, donde se inicia profesionalmente en la técnica pictórica en el taller de Fiodor Roehrberg, pintor originario de Kiev. Se entrega entonces al impresionismo y pinta directamente de la naturaleza (como Larionov en aquellos años[4]): «Me gustaba mucho la naturaleza en primavera, en abril y a principios de mayo. Ya no estudiaba y trabajaba en un manzanar, cerca de una casita que había alquilado por doce rublos al mes. Este jardín era mi verdadero taller»[5]. Malévich es contundente: el impresionismo le enseñó que «lo esencial no era pintar fenómenos u objetos al detalle, sino que residía en una factura (o una textura) pictórica pura, y en la única relación de toda mi energía con los fenómenos, con la cualidad pictórica que poseían. Toda mi obra se asemejaba a la de un tejedor que elabora una tela con una textura sorprendentemente pura»[6].

    Malévich permanecerá fiel a esta base impresionista a lo largo de toda su carrera, incluso en los estilos en principio más alejados, surgidos de las lecciones del arte geométrico de Cézanne entre 1912 y 1914 (gusto por los degradados, por las luminiscencias en contraste con zonas sombreadas), incluso cuando aborde el suprematismo, donde la textura blanca de los fondos está animada por los surcos ondulados que traza el pincel en su vaivén.

    Uno de los escasos ejemplos de arte impresionista de esta época inicial, que Malévich se llevó consigo a Berlín, es La mujer del periódico (hoy en el Stedelijk Museum, Amsterdam[7]), pintado hacia 1905-1906 cuando frecuentaba el taller de Roehrberg, su primera verdadera escuela de aprendizaje. Tenía veintiséis años. El periódico que el personaje femenino tiene sobre sus rodillas lleva escrito en cirílico el título «Kursk» (que corresponde sin duda a las primeras letras del periódico Kurskiyé Gubernskiyé Viédomosti [Noticias del Gobierno de Kursk]). El pintor contó que la ciudad de Kursk, adonde había llegado en 1896 procedente de Kiev para trabajar en una compañía ferroviaria, ocupaba un «lugar destacado» en su biografía[8]. Pinta como aficionado fuera de las horas de trabajo, crea un círculo artístico en el que se integran compatriotas ucranianos como los pintores Loboda o Kvachevski («Ambos éramos ucranianos»[9]). No queda rastro alguno de esta época en la que afirmaba hallarse bajo la influencia del realismo de los Ambulantes Chichkin y Repin. En 1906 le influye sobre todo Monet, cuya obra pudo contemplar en la Colección Shchukin en Moscú (en un texto sobrecogedor relata la impresión que le produjeron las dos Catedrales de Rouen [mañana y atardecer]). Para él, Monet «hace crecer la pintura que se alza sobre los muros de la catedral. No eran las luces y las sombras su principal objetivo, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz»[10]. Si esta influencia es particularmente sorprendente en La iglesia de la Colección Costakis (Museo de Arte Moderno de Tesalónica[11]) o en los dos Paisajes del Museo Estatal Ruso de San Petersburgo[12], en La mujer del periódico de Amsterdam ésta se conjuga en connivencia con la poética de Bonnard. Los toques impresionistas juegan con las unidades coloreadas del mantel blanco, de la blusa y la falda rosa y malva del personaje y del objeto que pende del árbol con amplias pinceladas que dan lugar a relaciones cromáticas audaces («los súbitos estallidos de un color franco» en Bonnard): «Algo a lo que llamábamos luz se ha convertido en algo tan estanco como cualquier material»[13].

    A estos años de tanteo (1905-1909) pertenece una serie de dibujos y gouaches, muy parecidos a bocetos de taller (retratos, paisajes, viñetas decorativas), que oscilan entre el realismo, la caricatura, el primitivismo, el simbolismo y el Art Nouveau. Hasta 1910-1911 Malévich se nutre de una inspiración simbolista, tomando prestados los temas literarios y las formas estilizadas comunes a los artistas de Mir Iskusstva (El Mundo del Arte) de San Petersburgo o de la Rosa Azul de Moscú. Expone en varias ocasiones (1907, 1908, 1909) en la Asociación de Artistas de Moscú, donde coincide con figuras de vanguardia como Kandinsky, Larionov, Burliuk o Morgunov.

    Sabemos que tras su participación en el Primer Salón de Moscú, en 1911[14], no volvió a exhibir en vida sus obras de estilo simbolista o «moderno» (en Rusia se denomina «estilo moderno» a lo que en otros lugares se conoce como Art Nouveau, Jugendstil, Secessionstil o Modern Style [N. T.: modernismo en España]). Por aquel entonces, las había agrupado en tres ciclos: «Serie de los amarillos», «Serie de los blancos» y «Serie de los rojos». Léase, tres variantes estilísticas del simbolismo ruso entre 1900 y 1910: un estilo que mezclaba la estética nabi con las de Carrière, Whistler, Vrubel y Borisov-Musatov[15]; un estilo francamente «moderno», surgido sobre todo del movimiento peterburgués del Mundo del Arte, y un estilo primitivista-fauvista.

    La primera exhibición documentada de obras simbolistas del artista tuvo lugar en la XVIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1908. Se trata de las aguadas El triunfo del cielo y La oración (ambas en el Museo Estatal Ruso), caracterizadas por la tendencia a la monocromía amarilla. Si por su espíritu místico-esotérico se las puede relacionar con las obras de los pintores de la Rosa Azul que destacan en la escena artística moscovita entre 1904 y 1907, la elección del fondo amarillo-oro constituye un desafío a este movimiento y expresa la voluntad de distanciarse de él. Por otra parte, no se trata de una elección inocente, como se descubre en el Primer Salón de Moscú, en 1911, en el que el artista polaco-ucraniano-ruso pone punto final a su aventura simbolista, de la que ya se ha alejado con sus envíos al primer Valet de Carreau de 1910-1911 en Moscú y a la Unión de la Juventud de San Petersburgo en los meses de abril y mayo de 1911, en los que ya despunta un poderoso estilo primitivista fauvista. Es en el Primer Salón de Moscú donde expone las series amarillas, blancas y rojas antes mencionadas.

    Lo realmente importante aquí es el «movimiento del color», que tiene su origen en el impresionismo, pero que se amolda a estructuras estilísticas distintas en cada una de las tres series. En la «Serie de los amarillos», nos hallamos ante el estilo simbolista original, predominante en los pintores de la Rosa Azul. En la «Serie de los blancos», nos las vemos con el Art Nouveau que domina en el Mundo del Arte. Finalmente, en la «Serie de los rojos», encontramos un estilo primitivista fauvista en el que está presente una iconografía de tipo simbolista.

    La «Serie de los amarillos» es un buen ejemplo de estilo simbolista. El elemento vegetal se halla omnipresente en todas las obras que la integran. Ya no nos encontramos ante una naturaleza de tipo impresionista (la reproducción directa), sino ante un paisaje imaginario, una síntesis simbólica de una vegetación universal, de un crecimiento universal cuyo ritmo coloreado y formal revela la pintura; la tradición de los nabis se replantea a la luz de la estética del Extremo Oriente. Por otro lado, este color amarillo dominante que explica por qué Malévich no fue aceptado en la Rosa Azul, este color que tiene una fuerte consonancia budista, es también un analogon (equivalente) pictórico de la luz solar, pero de la luz de un sol interior que irradia todo el espacio, que surge de todas partes, sin generar claroscuros, sin proyectar sombras. El amarillo se diluye en dorados, en enrojecimientos. Se trata de un espacio icónico, pero no en el sentido de un icono ortodoxo litúrgico, sino más bien en el de un lienzo al cual le habría sido otorgado el estatuto de imagen esencial, no mimética, de la realidad sensible, que alcanzara el corazón de la realidad mundana, puesto que se alimentaría de las raíces de las apariencias. Conjugar elementos plásticos o conceptuales provenientes de iconos y del arte del Extremo Oriente constituye una síntesis profundamente original con respecto a la tradición francesa, y en particular con la síntesis cristiano-budista lograda por Odilon Redon. Los Cristos de Redon tienen el rostro pensativo, recuerdan al de Buda (suponen un precedente de las magníficas Santas Faces de Cristo de Jawlensky). Se ha destacado a menudo este elemento extremo oriental, sobre todo japonizante, en las obras de Redon, y es una de las filiaciones que habría que buscar en la «Serie de los amarillos» de Malévich. Igualmente, la envoltura floral, los personajes inmersos en una vegetación matizada y lujuriante, forma parte de la herencia de Redon, cuya deuda con Rodolfo Bresdin es bien conocida (Théodore de Banville señaló el carácter cósmico del paso de la planta al mundo animal en la obra de Bresdin: «La transición entre la vida vegetal y la animal se nos escapa al igual que ocurre entre la vida animal y la divina».

    Hay que puntualizar que Malévich procedía de una cultura pictórica marcada, entre los siglos xix y xx, por Vrubel. En las obras de Vrubel, los personajes despuntan, emanan de parterres floridos. Malévich lleva el panteísmo, ya muy presente en Redon o en Vrubel, a su máxima intensidad. Esta fusión de seres y del florecimiento del mundo se manifiesta particularmente en Estudio para un fresco, que representa un «bosque sagrado»[16] y que debió de ser una de las tres obras expuestas en 1911 en la «Serie de amarillos» con el título de «Santos». En mi opinión, las otras dos obras a las que podría aplicarse esta denominación son El triunfo del cielo[17] y Autorretrato[18].

    El «bosque sagrado» está en la línea de Redon en lo que respecta al estilo, y en la de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, en lo relativo al espíritu. Esta aguada representa una patética escena semejante a la de los discípulos de Cristo en los «descendimientos». El cuerpo inerte emerge de la floración y su cabeza se pierde entre los troncos esbeltos de árboles no reales, «simbólicos». Recordemos lo que Mariana Werefkin (Marianna Vladimirovna Veriovkina) escribió a principios de la década de 1910: «El objeto “árbol” no existe, pero la palabra “árbol” sí existe y a ella va unido el concepto de algo que no existe […]. Hay un árbol, y otro, y otro, pero el árbol en sí no existe. Existe empero la palabra “árbol”, y es el símbolo de todo lo que se asemeja a un árbol»[19].

    El triunfo del cielo es un ejemplo paradigmático del panteísmo pictórico de Malévich, en general próximo al de los simbolistas rusos. Una divinidad —Buda y Cristo a la vez— forma un árbol-cosmos; la divinidad que abarca el cosmos transfigurado es sustituida en la iconografía plástica ucraniana por el tema del Árbol de la Vida como elemento central del cuadro (por ejemplo en Árbol y dríadas, de la antigua Colección N. Manoukian) y por la Virgen de la Misericordiaque acoge a la humanidad bajo su manto, un tema también presente en los iconos ucranianos. Se observa también el sincretismo de la sinaxis (reunión) de los santos en los iconos ortodoxos con el tema de los mil budas, por ejemplo en el arte de Extremo Oriente, caracterizado por el ritmo de los nimbos. En cuanto al Autorretrato, muestra al personaje emergiendo de ramificaciones arborescentes y de la sinaxis de los «elegidos». Veremos que en la «Serie de los rojos» serán las escenas eróticas las que rondarán al pintor. Recolección de fruta, en la antigua Colección Khardjiev, parece un «bosque sagrado». Exhibida en la XVIIª Exposición de la Asociación de Artistas de Moscú, en 1909-1910, su iconografía nos permite descubrir una tendencia filosófico-esotérica en la línea de los nabis, sobre todo de Maurice Denis, quien, precisamente en 1909 se había trasladado a Moscú para instalar los paneles decorativos de La historia de Psique en el palacete del mecenas y coleccionista Morozov; la realización pictórica de la obra, por el contrario, revela un trazo primitivista, una monocromía y una poética floral en la línea de Redon. La oración está mucho más imbuida del «estilo moderno», en particular las ondas del pelo de la figura, que actúan como una metonimia de la cabeza sumida en la meditación; pero la tendencia a la monocromía, el espíritu panteísta de la unión del hombre inmerso en la naturaleza se nutren del mismo simbolismo que las demás obras de la “Serie de los amarillos”.

    En la «Serie de los blancos», por el contrario, nos hallamos ante una estética más próxima al movimiento peterburgués del Mundo del Arte, como, por ejemplo, en Bodas y Sociedad pornográfica con sombreros de copa (Museo Ludwig de Colonia), Descanso. Sociedad con sombreros de copa (Museo Estatal Ruso), Ciudad pequeña (Museo Nacional Radishchev de Saratov) o Sociedad en un parque[20] (antigua Colección Khardjiev). El estilo de la «Serie de los blancos» recuerda a la estética gráfica «secesionista» del Mundo del Arte. Los temas, tratados con ironía y sarcasmo, proceden de la vida contemporánea e incluyen situaciones triviales (el hombre que orina en Descanso. Sociedad con sombreros de copa), próximas a las del «arte de izquierdas» ruso que empezaba a mostrarse por aquellas fechas en exposiciones como «Stephanos-Vienok-La Guirlande», de 1907-1908.

    El Árbol preside el centro de la acuarela inacabada Sociedad pornográfica con sombrero de copa; se yergue a la orilla del «río de la vida» (el «paso del agua» como en el Jardín de las delicias del Bosco), tal como lo describe el último capítulo del Apocalipsis. El misticismo de Malévich se inscribe en la atmósfera general de la Rusia de la época, en la que imperan las ansias religiosas, teosóficas, antroposóficas, esotéricas, incluso ocultistas.

    Obras cargadas de simbolismo, pero que apuntan claramente hacia el primitivismo fauvista, conforman la «Serie de los rojos». Entre los amarillos y los rojos, una obra de transición, Epitaphios, en la Galería Tretiakov. Se trata de un Santo Sudario, en eslavo Plachtchanitsa, una tabla pintada que representa el cuerpo de Cristo, que se expone y es venerada en la Iglesia ortodoxa el Viernes Santo. Malévich transforma el tema tradicional en una imagen más bien próxima a modelos budistas, si bien la iconografía se inspira directamente en los trabajos de Vrubel para la iglesia de San Cirilo de Alejandría, en Kiev, en los años 1880. Una vez más destaca la floración universal que envuelve el cuerpo.

    El rojo domina el gouache Árboles y dríadas. Nos hallamos en este caso ante una síntesis de la tradición griega, la tradición bíblica del Árbol de la Vida y la del «árbol de las iluminaciones» característica de Extremo Oriente. El misterio del cosmos se manifiesta en la unión de los principios masculino (el árbol-falo) y femenino (la matriz en el centro del árbol). Al igual que en el arte budista, lo sagrado es al mismo tiempo místico y está impregnado de erotismo catártico. El contraste entre el rojo y el verde es típico del arte tibetano antiguo.

    El Autorretrato de la Galería Tretiakov está impregnado del mundo nabi. Mientras que el mundo de la santidad rondaba el Autorretrato de la «Serie de los amarillos», aquí el artista aparece rodeado por un enjambre de mujeres desnudas, en diversas posturas. Su mirada, como ocurre casi siempre en sus retratos, no se dirige hacia ningún lugar concreto; aquejado por un leve estrabismo, el artista mira hacia el interior.

    Así pues, Malévich pagó su tributo al simbolismo más puro durante tres o cuatro años; y no se trata de un «error de juventud», pese a que el fundador del suprematismo será un enconado detractor del simbolismo ilusionista y descriptivo. Toda la obra de Malévich bebe de las fuentes si no del simbolismo (entre 1907 y 1911) cuando menos de lo simbólico, entendido como revelación de la pura sensación del mundo a través de los colores en su quintaesencia en el sin-objeto suprematista e incluso en el retorno post-suprematista a la figura.

    A partir de 1910 la obra de Malévich experimenta un cambio. El artista participa en la primera exposición en Moscú del Valet de Carreau (Sota de Diamantes), un círculo de pintores divididos entre el cezannismo de Piotr Konchalovski, Ilia Machkov o Aristark Lentulov, y el neoprimitivismo de Mijail Larionov y de Natalia Goncharova, que pretendía recuperar las fuentes del arte popular nacional[21]. Malévich trabaja por aquel entonces en grandes gouaches que denotan la influencia de Goncharova, pero también la de Gauguin, Matisse, Picasso y Braque (había tenido la oportunidad de contemplar obras de los pintores vanguardistas franceses en los salones del Toisón de Oro, en Moscú, en 1908 y 1909, y en las colecciones de los marchantes moscovitas Iván Morozov y Serguei Shchukin[22]).

    El conjunto, que incluye los dos Autorretratos del Museo Estatal Ruso y de la Galería Tretiakov, y el ciclo del Stedelijk Museum de Amsterdam —Bañista, Los enceradores de suelos, El pedicuro (en los baños), Hombre llevando un saco, Jardinero, En el bulevar—, es único por su ejecución y su gama de colores. Guy Habasque fue uno de los primeros críticos que valoró estos gouaches en su justa medida y demostró que, a partir de este momento, el artista se había liberado de todas sus dudas anteriores: «El tema ahora es sólo un pretexto, un punto de partida, el soporte de una composición ante todo plástica. Utiliza el color de manera totalmente instintiva y con una fuerza brutal e incluso casi agresiva. Los colores dominantes son cálidos, al parecer con una preferencia por el rojo, por los tonos intensos y saturados. El dibujo, voluntariamente esquemático y muy marcado, sigue siendo realista, pero adopta un rol esencialmente rítmico. No hay líneas rectas, en efecto, sino amplias curvas que se oponen asimétricamente y recorren el cuadro en toda su extensión»[23].

    No insistiré en las filiaciones «cezannianas», «matissianas» y «picassianas», transformadas por la estructura primitivista de las que ya he hablado en otras ocasiones.[24] Como es sabido, el neoprimitivismo ruso se dio a conocer en el III Salón de del Toisón de Oro en Moscú, en 1909[25], siendo Larionov y Goncharova sus principales artífices. El neoprimitivismo suponía el renacimiento de la frescura naif, el dinamismo y el vigoroso esquematismo de los grabados populares rusos (lubok), de los rótulos, de los moldes de pastelería, de los juguetes, etc. La desintelectualización de la pintura se conjugaba con una desintelectualización de los temas. En 1911-1912, Malevitch sigue la estela de Larionov y sobre todo de Goncharova, de la que toma prestados los amplios contornos y los colores lisos a lo Gauguin, la rudeza de las líneas y el hieratismo bizantino, en particular en el dibujo de los ojos. Los había seguido en su escisión de los «cezannianos» rusos del Valet de Carreau en 1911 y participará enteramente en la aventura del neoprimitivismo. Con el grupo de Larionov expone sus gouaches en la Unión de la Juventud de San Petersburgo, en abril de 1911, y en el Oslinyi Khvost (Rabo del Asno) en Moscú, en marzo de 1912[26].

    Si bien Larionov fue el detonante, no sólo en el caso de Malévich sino en todos los innovadores rusos de los años 1910, parece que fue Goncharova quien más influyó en el autor de Portadora de cubos (Stedelijk Museum, Amsterdam) para encontrar su propio camino. Nikolai Khardjiev transcribe: «Natalia Goncharova y yo trabajábamos sobre todo en el ámbito de la vida social. Cada una de nuestras obras tenía un contenido: nuestros personajes, pese a estar representados a la manera primitivista, respondían a un ámbito social. Ahí radicaba nuestro desacuerdo de principios con el Valet de Carreau, cuya línea se remontaba a Cézanne»[27].

    Las obras de Malévich eran tan originales y tan diferentes de las de los demás neoprimitivistas rusos, y esta diferencia se incrementó tanto a medida que la producción del artista se enriquecía con nuevas propuestas plásticas, que la ruptura con el grupo de Larionov se produjo al año siguiente, en 1913. En una recopilación de textos editada por este último Varsanofii Parkine (seudónimo del poeta Valentin Parnakh) escribe: «K. Malévich cubre una pared con amplias acuarelas de colores chillones, embadurnados, de figuras insípidas, carentes de expresión, con este estilo polaco sin valor tan abundante en las obras de Vrubel».[28]

    En realidad, los charcos coloreados que «embadurnan» las superficies pintadas constituyen lo pictórico como tal: las «manchas de color se mueven» y «crecen infinitamente»[29] formando «avalanchas de tonos» surgidos de la mente en ebullición del pintor[30].

    Entre 1911 y 1913 Malévich elabora sin duda el ciclo más impresionante que jamás se haya dedicado a la vida campesina; en él ocupa un lugar privilegiado la representación popular de la vida religiosa ortodoxa[31]. El artista aúna el esquematismo y el laconismo naïf del neoprimitivismo con los principios del precubismo «cezanniano» (tratamiento estereométrico de las formas y construcción no ilusionista del espacio). La siega del centeno, El leñador, Rostro de una joven campesina (Stedelijk Museum, Amsterdam), Mañana en el campo después de la tormenta (Solomon R. Guggenheim Museum, Nueva York) son el resultado de la puesta en práctica del célebre precepto de Cézanne en la carta que envía a Emile Bernard el 15 de abril de 1904: «Reproducir la naturaleza mediante el cilindro, la esfera, el cono, todo dispuesto en perspectiva […]. Para nosotros, los hombres, la naturaleza es más profunda que en su superficie». Sabemos la fortuna que esta declaración tuvo entre los pintores cubistas. Podemos decir que la interpretación que de ella hace Malévich es totalmente original respecto a la de los pintores franceses con la que algunos críticos la han querido comparar (las obras de Picasso y de Braque de 1907-1909 o los Desnudos en el bosque[o Leñadores] [1910] de Léger). Lo que, en 1911, Louis Vauxcelles denominó «tubismo» de Léger, no guarda sino una relación superficial con los elementos iconográficos que intervienen en la estructura de los cuadros de Malévich en 1912. La diferencia capital entre el pintor ruso y los pintores franceses reside en que el primero parte de una estructura de base primitivista, la del lubok, el rótulo de tienda, el icono, en tanto que los franceses añaden elementos procedentes de las artes primitivas a una estructura de base «civilizada», «cezanniana». Por tanto, el pintor ruso emprende el camino inverso al de los pintores franceses.

    Sin embargo, si bien Malévich mantuvo la estructura de base de sus cuadros primitivistas anteriores, también aplicó a pies juntillas el principio «cezanniano» de la simplificación cilíndrica, esférica y cónica, dando lugar a una mutación iconográfica total. Pese a que los contornos de los personajes, los objetos, los motivos paisajísticos son perfectamente reconoscibles, nos hallamos, de hecho, ante un nuevo realismo, que el pintor calificó de «transmental» (zaumnyi). En efecto, si bien los elementos de referencia (campesinos, cubos, hachas, casas, troncos, haces, gestos) no presentan ninguna ambigüedad semántica y semiótica, su representación en el lienzo ya no responde a las leyes del «sentido común» y de la lógica visual, sino a las de la «creación intuitiva», más allá del sentido común y de la lógica. Oponiendo la razón, que desarrolla lógicamente formas utilitarias para el uso cotidiano, a la intuición, como manifestación del subconsciente, el pintor escribe: «La creación intuitiva es subconsciente y no tiene un objetivo ni una respuesta concreta […] El sentimiento intuitivo ha encontrado una nueva belleza en los objetos: la energía de las disonancias resultante del encuentro de dos formas»[32]. Y añade: «La forma intuitiva debe salir de la nada»[33].

    La gama de colores utilizada distingue totalmente al autor de Recolección  del centeno de los artistas franceses de su época. Alrededor de 1910, Braque y Picasso habían reducido su paleta a unos pocos ocres, marrones, grises y negros. El pintor ruso, por el contrario, heredero de una tradición eslava de arte popular multicolor (particularmente en su Ucrania natal), cubre los elementos geométricos de sus cuadros con toda suerte de matices rojos, rosas, naranjas, bermellones, azules de Prusia, verdes, índigos, malvas, blancos y negros. Un verdadero universo del color que, pese a ser aplicado con determinación y energía, se mantiene en una vibración constante que integra, como ya hemos destacado, la herencia impresionista merced a degradados sutiles y al juego de luces y sombras. A su vez, genera un contraste vigoroso entre la rigidez sacra y estática de los gestos, fijados en la inmovilidad del instante, y los deslizamientos, los desplazamientos dinámicos de los volúmenes geométricos ensamblados como las ruedas de una máquina, recubiertos con pintura metalizada. Es la primera síntesis del cubismo y el futurismo.

    Hasta 1913 Malévich se mantiene fiel a la figura, cuyo contorno primitivista de base mantiene, sin cesar de interpretarlo en diferentes estilos. Se entiende a la perfección cómo pudo pasar en unos meses del «realismo transmental» (Retrato perfeccionado de Ivan Vass. Kliunkov [Museo Estatal Ruso]) a lo que denominó «realismo cubofuturista» (Retrato de Matiuchin [Galería Tretiakov]). En los dibujos para el retrato de Matiuchin, así como en el lienzo, la legibilidad de la representación se oscurece al máximo. Aquí y allá aparecen elementos decorativos (un fragmento de cráneo, un teclado, partes de un piano, etc.), pero su distribución ya no se corresponde con ninguna figuración «reconocible». Nos hallamos ante un equivalente semiótico, un sistema de signos dispuestos únicamente en función de las leyes internas del cuadro. Estamos en pleno cubofuturismo, pues la estructura sólidamente construida se fusiona con la interpenetración de los objetos y del hombre (según los principios y la práctica del futurismo italiano, en concreto de Boccioni y de Balla hacia 1912).

    El año 1913 es especialmente fecundo para Malévich. Con los poetas y teóricos del futurismo ruso Velimir Khlebnikov y Alexei Kruchenij, trabaja en las recopilaciones litografiadas Los tres (Troïé) y Juego en el infierno (Igra v adu). Su concepción del espectáculo Victoria sobre el sol, una ópera de Matiuchin basada en un prólogo de Khlebnikov y un libreto de Kruchenij, en diciembre de 1913, marca un punto de inflexión en la evolución de las artes del siglo xx. Desde el punto de vista escénico es el primer espectáculo cubista del mundo, y es también la primera obra teatral enteramente futurista. En definitiva, supone, para Malévich, la primera etapa hacia el suprematismo. Dice al respecto el poeta Benedikt Livchits: «En los límites de la caja escénica, la estereometría pictórica nacía por vez primera; un sistema rígido de volúmenes reducía a la mínima expresión los elementos del azar impuesto desde el exterior por el movimiento de los cuerpos humanos. Los haces de los faros fragmentaban estos cuerpos, que perdían alternativamente brazos, piernas, la cabeza, ya que para Malévich no eran sino cuerpos geométricos sometidos a la descomposición en elementos y a la completa desagregación en el espacio pictórico. La única realidad existente era la forma abstracta que había engullido, sin dejar nada, toda la vanidad mundana de Lucifer»[34]. También en los bocetos de Victoria sobre el solaparece por vez primera el «cuadrado negro», en concreto en el apunte del personaje del Enterrador, cuyo cuerpo forma un cuadrado[35]. Este «embrión de todas las posibilidades»[36] culminará en 1915 en el «suprematismo de la pintura». En las telas de 1913-1914, las superficies cuadrangulares invaden el espacio. Pero triunfa el «alogismo» —una nueva denominación de la «transmentalidad» (zaum) con la que calificó sus obras de 1912. A principios de 1913 escribe a Matiuchin: «Hemos llegado al rechazo del sentido y de la lógica de la antigua razón, pero tenemos que esforzarnos en conocer el sentido y la lógica de la nueva razón que se ha manifestado, el más allá de la razón si se quiere; comparativamente, hemos llegado a la transmentalidad (zaumnost´) […] Empiezo a entender que en lo transmental también rige una ley estricta que justifica el derecho a la existencia de los cuadros»[37]. El triunfo del «alogismo» en las pinturas de Malévich en 1913-1914 se confirma en una serie de obras que podríamos denominar «programáticas». La pintura pierde definitivamente su estatuto de representación del mundo sensible gracias a un «gesto» que introduce el absurdo. Así, en Vaca y violín (Museo Estatal Ruso) una vaca destruye la imagen del violín, el objeto figurativo por excelencia del cubismo; una cuchara de madera auténtica aparecía encolada en el sombrero de Uninglés en Moscú (Stedelijk Museum), confrontando de manera irónica el objeto material, útil, con lo pintado; una reproducción de la Gioconda pegada y tachada con dos cruces en Eclipse parcial con Mona Lisa (antigua Colección Leporskaia) reduce este eidolon de la expresión figurativa del arte del Renacimiento a un objeto de trueque (bajo la imagen de la Gioconda, un recorte de periódico anuncia: «Piso en venta en Moscú»). Sobre la tela, escrito a pincel, leemos: «Eclipse parcial». Con la presentación del Cuadrángulo negro rodeado de blanco en la «Última exposición futurista: 0.10», en Petrogrado a finales de 1915, el eclipse de los objetos es total. Cuadrángulo se exhibió colgado del ángulo superior del muro, al igual que el icono central del «hermoso rincón rojo» (krasny ugol) en todas las casas ortodoxas eslavas. No se podría expresar mejor, esotéricamente, el carácter icónico del «suprematismo de la pintura», nombre con el que Malévich bautizó su iconostasis pictórica en la «Última exposición futurista: 0.10». Si seguimos la progresión de los cuadriláteros en las obras de 1913-1914, observamos que todos los cuadros sin excepción están «saturados» de formas. Respecto a éstas, las formas puras, desnudas del cuadrilátero, del círculo y de la cruz, que en lo sucesivo ocuparán las superficies suprematistas, llaman la atención por su minimalismo.

    La práctica poética «transmental» de Klebnikov y la teoría de la reducción de la palabra al sonido-letra de Kruchenij tuvieron un papel significativo en el paso que Malévich obligó a dar a su pintura hacia la reducción minimalista al color «solo», y primero al blanco y al negro, es decir, a la absorción y a la difusión de la gama prismática. «Contemporáneo del naciente formalismo, Malévich estuvo profundamente sometido a su influencia. Así, el blanco sobre blanco deriva de una reflexión sobre el color como tal, que hace juego con el verbo como tal de Khlebnikov, convertido en el sonido como tal de Jakobson […] A esto hay que añadirle el problema de la factura, la pintura concebida en su especificidad material […]. Pero lo que predomina sobre todo en el procedimiento de Malévich es la exigencia básica del formalismo: la reducción a las unidades mínimas.»[38]

    Sin embargo, si este movimiento «formalista» ha tenido un papel capital en la evolución pictórica de Malévich, su itinerario filosófico llevará al pintor a afirmar que el arte no es un procedimiento más o menos refinado para conformar los materiales, sino la apertura al ser no-figurativo, sin-objeto, cuya exigencia, al ser reconocido, altera completamente la vida. Para Malévich, que desarrollará su filosofía en numerosos escritos[39], el único mundo vivo es el mundo sin-objeto (mir kak bespredmietnost´). Afirmando la primacía de la quinta dimensión (la economía), definirá el suprematismo en sus diversos estadios, estático y dinámico, como una manifestación estrictamente (económicamente) pictórica de la naturaleza en tanto que physis, el lugar del ser, de la vida, de esta Nada que el pintor libera en la tela. Pues el acto creador no es mimético, sino un «acto puro», que capta la excitación universal del mundo, el Ritmo, allí donde desaparecen todas las representaciones figurativas del tiempo y del espacio y donde sólo subsiste la excitación, esta «llama cósmica» «sin número, sin precisión, sin tiempo, sin espacio, sin estado absoluto ni relativo».[40] Del Cuadrángulo negro de 1915 al Blanco sobre blanco (el Cuadrado blanco sobre fondo blanco del MoMA) de 1917, el espacio del mundo emerge a través del «semáforo del color en su abismo infinito»[41]. Habiendo alcanzado el cero con el «cuadrado negro», es decir, la Nada como «esencia de la diversidad», el «mundo sin-objeto», Malévich explora más allá del cero los espacios de la Nada.

    La abstracción suprematista, pues, sólo reconoce un universo, el del abismo del ser. Si la no-figuración abstracta de Kandinsky es aún dualista-simbolista, si la abstracción neo-plástica de Mondrian es un sistema de equivalencias pictóricas semióticas, el sin-objeto de Malévich supone la destrucción radical del puente que tienden sobre el «gran abismo» la metafísica y el arte tradicionales (Kant), y separa el mundo accesible a la razón del que no lo sería. La sensación (ochtchutchénié) del único mundo real, del mundo sin-objeto (bespredmietny mir), quema todos los vestigios de formas en los dos polos del suprematismo, el «cuadrado negro» y el «cuadrado blanco». Una serie de cuadros suprematistas de vivos y contrastados colores se sitúa entre estos dos polos. En este caso, los colores no son equivalentes psicológicos artificialmente (culturalmente) establecidos; Malévich se opone al simbolismo de los colores (el de Kandinsky, por ejemplo). Los signos mínimos a los que recurre, y que nunca son enteramente geométricos, deben diluirse, disolverse, en el «movimiento coloreado». La superficie coloreada es, en efecto, la única «forma viva real», pero como el color «mata el tema», lo que finalmente cuenta en el cuadro es el movimiento de las figuras coloreadas.

    Durante diez años, entre 1916 y 1926, Malévich es uno de los protagonistas del arte de izquierdas ruso. Participa en debates, polemiza con tradicionalistas como Alexandre Benois[42], con los constructivistas-produccionistas[43] tras la revolución de 1917, anima grupos suprematistas en Petrogrado y Moscú (1916-1918), Vitebsk (1919-1922), Petrogrado-Leningrado (1922-1927), difunde su experiencia sin descanso y crea una arquitectura utópica (arquitectones, planites, etc.)[44]. Malévich escribe mucho: panfletos («Los vicios secretos de los académicos»[45]), manifiestos en el periódico moscovita Anarquía en 1928, artículos de opinión[46], pero sobre todo, y con gran empeño, textos teóricos y filosóficos —muy pocos fueron publicados en vida del artista—, que no fueron comprendidos por sus contemporáneos y que causaron gran indignación entre los adversarios marxistas-leninistas del suprematismo. Malévich fue violentamente atacado en el número 7 de la revista marxista Petchat´i revolyutsiya [Prensa y revolución], en 1922, por Boris Arvatov, uno de los teóricos marxistas más autorizados del arte constructivista-produccionista, quien calificó el hermoso artículo «De la poesía»[47], de 1919, de «palabrería de iletrado». En la misma revista, el oscuro I. Kornitskii definió el folleto De Cézanne al suprematismo, publicado en Moscú en 1920 en las ediciones oficiales de la Sección de Artes Plásticas (IZO), como «un amasijo de frases ineptas». Arvatov arremetía también contra el tratado Dios no ha sido destronado. El Arte, la Iglesia, la Fábrica: «El lenguaje es ininteligible y revela no sé que mezcla patológica y maníaca de ventrílocuo; es el de un degenerado que se imagina que es un profeta».

    Dios no ha sido destronado. El Arte, La Iglesia, La Fábrica (Vitebsk, 1922) es el último folleto publicado en vida del fundador del suprematismo. Se trata de uno de los textos filosóficos más trascendentales del siglo xx. Malévich, que carecía de formación académica, supo desarrollar, gracias a su talento, y a partir de conocimientos adquiridos aquí y allá (es probable que del Tertium Organum (1911) del teósofo Piotr Uspensky, tomara las ideas procedentes de Grecia, la India o Extremo Oriente), un pensamiento complejo, orientado hacia el cuestionamiento del ser, en busca de una nueva figura de Dios y de una nueva espiritualidad. Acerca de Dios no ha sido destronado… el filósofo Emmanuel Martineau, autor de Malévitch et la philosophie [Malévich y la filosofía][48], no ha dudado en escribir: «Así, ¿qué nos dice Malévich? La verdad del ser (y no la esencia de lo que es) como inobjetividad; la inefabilidad divina y la purificación posible de la relación entre el hombre y lo divino; las condiciones de un comunismo superior al humanismo del joven Marx; sobre todo: la libertad propia de la Nada, de una Nada en la que el hombre tiene que aprender a volar libremente. En otras palabras: el objetivo del pensamiento suprematista es exactamente el mismo que la fenomenología heideggeriana llevará más tarde a la palabra. Y resulta más sorprendente aún que, resumiendo de este modo las enseñanzas del pintor, no hayamos añadido nada a sus enunciados, ni ornado ni embellecido nada: pese a una más que probablemente escasa formación filosófica, pese a su desconocimiento de las condiciones históricas que concitaron la eclosión de la meditación de Heidegger, Malévich, consiguiendo lo máximo de lo mínimo, encuentra en diez años de reflexión solitaria el nombre propio de la cuestión suprema: la “Nada liberada”»[49].

    El libro de Malévich es de una riqueza inaudita y a día de hoy sólo ha dado lugar a los orígenes de una exégesis y una hermenéutica, en particular en los escritos de Emmanuel Martineau. Seguiremos al filósofo francés, para quien Dios no ha sido destronado… se sitúa en las regiones de la «teología espiritual en sentido amplio, patrística entre otras, incluida la teología negativa clásica» y de «la teología apofática del Dios inobjetivo, presuponiendo, además de un acceso experimental a la vida positiva de la Nada, un replanteamiento “fenomenológico” […] del significado de la apofasis como tal: esta última palabra sobre Dios culmina naturalmente en la cita de la retirada de Dios en el capítulo 32 de Dios no ha sido destronado, un motivo en el que entran, en un eco imperceptible, la palabra de Malévich, la palabra de Hölderlin y la palabra última de Nietzsche».[50]

    Para Malévich, la «puesta a cero» de las formas no es más que un trampolín que le llevará más allá del cero, a las regiones de la Nada liberada. Este «más allá» no es una trascendencia en el sentido tradicional sino que se halla inmerso en el mundo sin-objeto, la única realidad.

    Hay que citar aquí un extenso párrafo de la carta, hasta ahora inédita, que Malévich escribió a Mijail Gerchenzon el 11 de abril de 1920, precisamente cuando inicia su gran obra filosófica. Esta carta confirma, si fuera necesario, el antimaterialismo innato del pintor y su ambición de hacer del suprematismo pictórico y filosófico una nueva religión del espíritu, llamada a reemplazar todas las religiones, una «religión del acto puro»:

    «Ya no considero el suprematismo como pintor o como forma surgida de lo más profundo de mi mente, me enfrento a él como alguien externo que contempla un fenómeno. Durante muchos años, he estado ocupado en mi evolución con los colores y he dejado de lado la religión del espíritu. Han transcurrido veinticinco años, y ahora he vuelto, o he entrado, en el Mundo religioso; no sé por qué ha ocurrido. Frecuento las iglesias, observo a los santos y todo el mundo espiritual en acción, y he aquí que veo en mí, y quizá en el mundo entero, que ha llegado el momento de cambiar las religiones. He visto que al igual que la pintura se ha dirigido hacia la forma pura del acto, también el Mundo de las religiones se encamina hacia la religión del Acto Puro; todos los santos y los profetas recibieron este estímulo, pero no lo lograron porque se enfrentaban a la barrera de la razón que en todas las cosas ve objetivo y sentido, y todo el acto del Mundo religioso se ha estrellado contra los dos muros de la empalizada racional»[51].

    Los textos de Malévich permiten captar el alcance de su acto pictórico. Si Malévich empezó a escribir frenéticamente fue tanto para defender su sistema pictórico como por una necesidad ontológica de formular para el verbo lo que formulaba, en silencio, para lo pictórico. Los escritos de Malévich nos conducen por los meandros mismos de la creación en la que «pintar-escribir-pensar-ser» son posturas idénticas o semejantes. Son el fruto de una reflexión posterior a la obra realizada. A un tiempo defensa e ilustración del arte sin-objeto, nos ofrecen la versión filosófica de una práctica pictórica. Malévich no es un filósofo-teólogo profesional. Es un pintor que supo expresar en el discurso, con los medios verbales proporcionados por su entorno cultural, la necesidad filosófica del arte pictórico. Lo extraordinario, lo realmente único en la historia universal de las artes, es que Malévich no es un pintor-filósofo sino un gran pintor y un gran filósofo que supo plantear en términos filosóficos, a menudo, idiolécticos, y al mismo nivel que los grandes pensadores, la cuestión de la verdad del ser.

    El 22 de mayo de 1923 Malévich publica El espejo suprematista (Suprematitcheskoïe zierkalo), un credo en forma de manifiesto, que comprende ocho propuestas en las que de nuevo establece los fundamentos de su arte sobre una filosofía de la Nada: «El mundo como conjunto de las diversidades humanas es igual a cero […] La esencia de las diversidades es el mundo sin-objeto»[52]. Posteriormente, en un artículo publicado el 29 de mayo titulado «El tentempié» (Van´ka-vstan´ka), responde de un modo paródico al ideólogo marxista-ortodoxo S. Issakov, quien lo había acusado de «desviación teológica». Aludiendo a la fórmula de Marx según la cual el ser-consciente (das Bewusstsein) está determinado por el ser social (das gesellschaftliche Sein), escribe: «¿La conciencia determina la existencia o la existencia la conciencia? ¿La gallina viene del huevo o el huevo de la gallina? ¿Existe la existencia fuera de la conciencia o la conciencia fuera de la existencia? ¿Qué opina usted, camarada Issakov?»[53].

    Elegido director del Museo de la Cultura Pictórica de Petrogrado, el 15 de agosto de 1923, Malévich recibe el encargo de reorganizarlo. Este establecimiento, que había sido creado en 1921 y albergaba 257 obras de 69 artistas que representaban todas las corrientes «desde el impresionismo hasta el cubismo dinámico», constituía de hecho, con otro parecido en Moscú, el primer «museo de arte moderno» del mundo. Malévich decide ampliar las actividades y, con este objeto, lo transforma en el Instituto Nacional de la Cultura Artística (Inchuk), reservándose el derecho de dirigir la sección «Búsquedas formales y teóricas»; Matiuchin y Tatlin asumen, respectivamente, las secciones «Cultura orgánica» y «Cultura material»; Pavel Mansuroff, la «Experimental», y Filonov primero y más adelante Nikolaï Punin, la de «Ideología general».

    En 1927 el artista es autorizado a ir a Varsovia, y luego a Berlín, donde, en el marco de la «Grosse Berliner Kuntsausstellung» (del 7 de mayo al 20 de septiembre) se presenta una retrospectiva de su obra. Conoce a Schwitters, a Arp y a Moholy-Nagy e, invitado por Walter Gropius, visita la Bauhaus en Dessau. A finales de aquel año, aparece un volumen de sus escritos, Die gegenstandslose Welt, en la serie «Bauhausbücher». Viendo la precaria situación de la vanguardia en la Unión Soviética, deja sus cuadros y una importante selección de manuscritos inéditos en manos de unos amigos alemanes. El 30 de mayo redacta un testamento hológrafo sobre su obra escrita: «En el caso de que muera o de que me encarcelen definitivamente, y en el caso de que el propietario de estos manuscritos decidiera publicarlos, habrá que estudiarlos a fondo y, posteriormente, publicarlos en otro idioma; en efecto, como me encontré en su momento bajo influencias revolucionarias, podría haber en ellos fuertes contradicciones con mi manera de defender el Arte actual, es decir, en 1927. Estas disposiciones deben ser consideradas como las únicas válidas. K. Malévich, 30 de mayo de 1927. Berlín».

    A su regreso a la Unión Soviética, Malevich es arrestado varios días. Entre 1928 y 1934 vuelve a pintar intensamente. Durante estos seis años, pinta más de cien cuadros. Esta vuelta a la pintura de caballete, que había abandonado prácticamente entre 1919 y 1927 en favor de su labor pedagógica, de la creación de una «arquitectura artística» (los arquitectones) y de la formulación de su filosofía, sigue siendo un enigma. Retoma, en efecto, la temática del ciclo de los campesinos, y regresa formalmente a la figuración. Hay algo impresionante en la serie de estos «rostros sin rostro» con franjas de colores vivos, cuya gama ruso-ucraniana recuerda la de la mesa pascual ortodoxa, en estos paisajes campestres en los que la tierra y el cielo conforman un contraste pictórico sobrecogedor, en estos campesinos de hieráticas poses, atravesados por este sin-objeto, este no-ser universal que el suprematismo había hecho aparecer de manera tan enérgica entre 1915 y 1920. En ellos Malévich muestra que no ha renegado del suprematismo. En este postsuprematismo uno se entrega a un espacio icónico donde todo está impregnado por el color, elemento revelador de la verdadera dimensión, de la verdadera medida de las cosas. El color es puro, riguroso, lacónico. El parentesco con la pintura de iconos es aún más claro que en las obras anteriores a 1914. Algunas «cabezas de campesinos» descansan sobre una estructura de base tomada de los iconos de la Santa Faz (o Cristo aquerotipo) o del Pantocrator. Al lado del título que remite al tema (Mujer con rastrillo, Los deportistas, Mujeres en un campo), expresiones como «Composiciones coloreadas» sugieren las intenciones ante todo pictóricas del artista.

    El 15 de mayo de 1935 el artista muere en Leningrado.

    La singladura filosófico-pictórica de Malévich se inscribe en el ámbito de los grandes interrogantes del pensamiento universal, no sólo como punto culminante de la evolución estética europea a partir de Cézanne, sino también como un sistema ontológico que permite que la «verdad del ser» se revele.

    ——————————————————-

    [1] Hoy sabemos que Kasimir Severinovich Malévich nació el 12 de febrero de 1879 (y no en 1878 como afirmaba el propio artista). Su certificado de bautismo ha sido publicado en una obra reciente de gran relevancia por los documentos que recoge sobre su vida y su obra: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica] (a cargo de Irina Vakar y Tatiana Mikhienko), 2 tomos, RA, Moscú, 2004). Descubrimos, entre otras cosas, que Malévich era polaco, por parte de padre, un «noble hereditario». Su madre, según el testimonio de una hermana del artista, era de origen ucraniano y de religión ortodoxa; se llamaba Luzmila Galinovska y habría adoptado el nombre de Ludwika y quizá la religión católica al contraer matrimonio (no existen documentos que lo prueben, ya que el certificado de matrimonio, en la iglesia católica romana de Kiev, sólo menciona que los esposos eran feligreses de dicha parroquia).

    [2] Véase «Autobiography», en Malévich, Essays on Art, 1915-1923, ed. Troels Andersen, Nueva York, George Wittenborn, 1971, t. 2, pp. 147-154; el mismo texto en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, Galería Gmurzynska, Colonia, 1978, pp. 11-19, y en francés en K. Malévitch, Ecrits IV. La lumière et la couleur. Textes inédits de 1918 à 1926, L’Age d’Homme, Lausana, 1981, pp. 49-58; Dietstvo i younost’Kazimira Maliévitcha. Glavy iz avtobiografii khoudojnika [Infancia y adolescencia de Kasimir Malévich. Capítulos de la autobiografía del artista] (1933), en The Russian Avant-Garde, Almquist & Wiksell, Uppsala, 1976, pp. 85-129; el mismo texto en francés en: Malévitch. Colloque International, L’Age d’Homme, Lausana, 1979, pp. 153-168.

    [3] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 163.

    [4] Jean-Claude Marcadé, «De quelques impulsions méridionales dans l’œuvre de Larionov», en el catálogo Nathalie Gontcharova-Michel Larionov (a cargo de Jessica Boissel), Centre Georges Pompidou, París, 1995, pp. 195-196.

    [5] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 167.

    [6] Ibid.

    [7] Acerca de la colección del Stedelijk Museum de Amsterdam, véase el catálogo Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam (a cargo de Suzanne Pagé y Rudi Fuchs), Paris-Musées, París, 2003.

    [8] Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 161.

    [9] Ibid., p. 162.

    [10] K. Malévich, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [11] Angelica Zander Rudenstein, Russian Avant-Garde. The George Costakis Collection, Thames and Hudson, Londres, pp. 252, núm. 474.

    [12] Véase el catálogo razonado del Fondo Malévich del Museo Estatal Ruso: Kasimir Malevich in the State Russian Museum, Palace Editions, San Petersburgo, 2001, lám. 1 y 2 (el catálogo existe también en ruso y en sueco).

    [13] K. Malévich, «La lumière et la couleur» (a principios de los años 1920), en Ecrits IV. La lumière et la couleur, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 68.

    [14] Las obras de estilo simbolista y moderno fueron mostradas por vez primera en toda su amplitud en la memorable exposición holandesa-soviética de 1988-1989 en el Museo Estatal Ruso, en la Galería Tretiakov y en el Stedelijk Museum de Amsterdam. La Galería Jean Chauvelin había expuesto en 1977 Árboles y dríadas de la antigua Colección N. Manoukian; véase el catálogo Suprématisme, Galerie Jean Chauvelin, París, 1977, p. 115; la retrospectiva en el Centro Georges Pompidou en 1978 mostró también una serie de dibujos simbolistas y modernos pertenecientes a la antigua Colección Anna Léporskaya; véase: Malévitch. Colloque International, op. cit., núm. 21-36.

    [15] He intentado mostrar que existía verdaderamente un «estilo» simbolista ruso específico, distinto del simbolismo del art nouveau europeo y del simbolismo en el fauvismo; véase Jean-Claude Marcadé, «Le Symbolisme russe dans les arts plastiques», en el catálogo Le Symbolisme russe, Museo de Bellas Artes, Burdeos, 2000, pp. 11-17.

    [16] Véase el catálogo razonado Kasimir Malevich in the State Russian Museum, op. cit., núm. 5.

    [17] Ibid., núm. 4.

    [18] Ibid., núm. 6.

    [19] Marianne von Werefkin, «Causerie sur le symbole, le signe et sa signification dans l’art mystique» (1914), en L’année 1913. Les formes esthétiques et l’œuvre d’art à la veille de la première guerre mondiale, Klincksieck, París, 1971, t. 3, p. 203 (el texto ruso original apareció publicado en la revista rusa de Nueva York Novy Journal, núm. 85, 1955, pp. 115-122).

    [20] Véase la reproducción en Malévitch. Un choix dans les collections du Stedelijk Museum d’Amsterdam, op. cit., p. 69.

    [21] Véase Jean-Claude Marcadé, «The Russian Cézanneists-Fauvists-Neoprimitives of the Knave of Diamonds (1910s) and Western European Fauvists and Expressionists», en The Knaves of Diamonds in the Russian Avant-Garde, San Petersburgo, Palace Editions, San Petersburgo, 2004, pp. 21-26.

    [22] Véase la lista de exposiciones en el Toisón de Oro y de las obras de las colecciones de Morozov y de Shchukin en Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 271-295 y ss. En el tratado publicado en Vitebsk en 1919 O novykh sistemakh v iskousstvié [Acerca de los nuevos sistemas en el arte], Malévich destacó la importancia de la colección de pintura francesa de Serguei Shchukin en la vanguardia rusa así como las polémicas que suscitó: «Mientras visitaba la colección de S. Shchukin, pude ver cómo varias personas se acercaban a un Picasso y se esforzaban en reconocer a toda costa el motivo; como hallaban defectos en la pintura de Cézanne con respecto al modelo natural, decidieron que este pintor veía de manera primitiva y que pintaba bastamente. Acercándose a la Catedral de Rouen, de Monet, entrecerraban los ojos y se esforzaban en hallar los contornos de la catedral; pero como las manchas borrosas no reproducían nítidamente las formas, el guía comentó que había visto el cuadro anteriormente y que recordaba que estaba más definido; era evidente que había perdido color; al mismo tiempo, describía el embrujo y la belleza de la catedral. Propusieron entonces colgar una fotografía junto al cuadro, de modo que, como el pintor habría reproducido los colores y la fotografía el contorno, la ilusión de realidad sería completa. Pero nadie veía la pintura, nadie veía que las manchas coloreadas se movían, que crecían infinitamente: para ellos, Monet, al pintar esta catedral, se había esforzado en reflejar la luz y las sombras de las paredes. Sin embargo, no eran las luces y las sombras su principal preocupación, sino la pintura que se encontraba en la sombra y en la luz. Cézanne, Picasso y Monet perseguían lo pictórico como si fuera una madreperla», K. Malévitch, Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op. cit., p. 102.

    [23] Guy Habasque, «Documents inédits sur les débuts du Suprématisme», Aujourd’hui, septiembre de 1955.

    [24] Véase Jean-Claude Marcadé, Malévitch, Casterman, París, 1990, pp. 51 y ss.

    [25] Véase Valentine Marcadé, Le renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, L’Age d’Homme, Lausana, 1972, pp. 295-296.

    [26] Ibid, pp. 318 y 322.

    [27] N. Khardjiev, Maïakovski i jivopis’ [Maiakovski y la pintura], 1940, p. 359, citado a partir de Valentine Marcadé, op. cit., p. 205.

    [28] Varsanofii Parkine, Oslinyi khvost i Michen [El Rabo del Asno y la Diana], Moscú, 1913.

    [29] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art», op. cit., p. 102.

    [30] K. Malévitch, «De la poésie» (1919), Ecrits II. Le miroir suprématiste, L’Age d’Homme, Lausana, 1993, p. 74.

    [31] Véase Valentine Marcadé, «Le thème paysan dans l’oeuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch», Malévitch. Cahier I, L’Age d’Homme, Lausana, 1983, pp. 7-16 (el mismo texto en inglés y en alemán en Kasimir Malewitsch. Zum 100. Geburtstag, op. cit., y en ucraniano en la revista Soutchastnist’, núm. 2 [218], 1979, pp. 65-76).

    [32] K. Malévitch, «Du Cubisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural», (Petrogrado, 1915), en Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op. cit., pp. 40-41.

    [33] K. Malévich, «Du Cubisme et du Futurisme au Suprématisme. Le nouveau réalisme pictural» (Moscú, 1916), en Ibid. , p. 61.

    [34] Bénédikt Livchits, L’Archer à un oeil et demi, L’Age d’Homme, Lausana, 1971, p. 181.

    [35] Remito a mi artículo «La Victoire sur le Soleil ou le merveilleux futuriste comme nouvelle sensibilité», en la edición bilingüe de la ópera La Victoire sur le Soleil, L’Age d’Homme, Lausana, 1976, pp. 65-97 (el Enterrador aparece reproducido por vez primera en la p. 62).

    [36] K. Malévich, carta a Matiuchin en mayo de 1915, publicada en francés en: Malévitch. Colloque International, op. cit., p. 173; en alemán, en: Sieg über die Sonne, Akademie der Künste, Berlín, 1983, pp. 48-49.

    [37] K. Malévich, carta a Matiuchin del 3 de julio de 1913, en: Malévitch o sebié. Sovremenniki o Malevitchié. Dokumenty. Vospominaniya. Kritika [Malévich sobre sí mismo. Los contemporáneos sobre Malévich. Documentos. Recuerdos. Crítica], op. cit., t. 1, p. 53.

    [38] Dora Vallier, «Malévitch et le modèle lingüistique en peinture», Critique, núm. 334, marzo de 1975, París, pp. 294-295.

    [39] En ruso, destaca K. Malévitch, Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], Guiléïa, Moscú, 1995-2004; en inglés, K. Malevitch, Essays on Art (4 tomos, ed. de Troels Andersen), Borgen, Copenhague, 1968-1978; en francés, K. Malévitch, Écrits (4 tomos, ed. de Jean-Claude Marcadé), L’Age d’Homme, Lausana, 1974-1994; en italiano: K. Malevic, Scritti (ed. de Nakov), Feltrinelli, Milán, 1977; en alemán, K. Malewitsch , Die gegenstandslose Welt (trad. de A. van Riesen), Bauhausbücher, Munich, 1927; Suprematismus. Die gegenstandslose Welt (trad. de H. van Riesen), DuMont Schauberg, Colonia, 1962; K. Malevic, Gott ist nicht gestürzt. Schriften zu Kunst, Kirche, Fabrik(ed. De Aage A. Hansen-Löve), Hanser, Munich y Viena, 2004. [N. del T.: Una traducción en español está en preparación (ed. Marta Llorente)].

    [40] K. Malévich, Dieu n’est pas détrôné. L’Art, L’Eglise, La Fabrique, L’Age d’Homme, Lausana, 2002, párrafos 1 y ss.

    [41] K. Malévich, «Le Suprématisme», en Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 83.

    [42] Véase la carta de Malévich a Alexandre Benois en mayo de 1916 en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 44-48.

    [43] Véase, entre otras, la carta de Malévich a la redacción de la revista constructivista de arquitectura Sovrémiennaya Arkhitektoura en 1928 en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 112-113.

    [44] Véanse Patrick Vérité, «Malevic et l’architecture», Cahiers du MNAM, núm. 65, 1998; Patrick Vérité, «Sur la mise en place du système architectural», Revue d’Etudes slaves, núms. 1-2, 2000; Malévitch, peintures, dessins (textos de Jean Hubert Martin, Jacques Ohayon, Paul Pedersen, Chantal Quirot), Centre Georges Pompidou, París, 1980; véase también: Jean-Claude Marcadé, «Le Suprématisme de K. S. Malevic ou l’art comme réalisation de la vie», Revue des Etudes slaves; K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 61-77.

    [45] K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 48-99.

    [46] Ibid., pp. 49-61.

    [47] K. Malévich, «De la poésie», en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 73-82.

    [48] Emmanuel Martineau, Malévitch et la philosophie, L’Age d’Homme, Lausana, 1977. Este libro, a un tiempo «panfleto juvenil» y profunda reflexión sobre la abstracción, pretende sentar las bases de una «fenomenología apofática» a partir del pensamiento suprematista de Malévich.

    [49] Emmanuel Martineau, «Préface», en K. Malévich, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 9.

    [50] Ibid., p. 12.

    [51] K. Malévich, Carta a M. O. Gerchenzon del 11 de abril de 1920, en Sobranié sotchinénii v pyati tomakh [Obras en cinco tomos], op. cit., t. 1, p. 341.

    [52] K. Malévich, «Le miroir suprématiste», en Ecrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., pp. 96-97.

    [53] K. Malévich, «Le Poussah» [El tentempié], en Ibidem, p. 100.

  • Lettre de Valentine Marcadé à l’hebdomadaire « Ogoniok » en 1989

    Lettre de Valentine Marcadé à l’hebdomadaire « Ogoniok » en 1989

    (au sujet de l’ »emprunt » par un historien de l’art de 10 dessins de Malévitch de la Collection d’Anna Alexandrovna Léporskaya à Léningrad)