Catégorie : Des arts en général

  • « GEORGES YAKOULOV » par JEAN-CLAUDE et VALENTINE MARCADÉ

     

    JEAN-CLAUDE et VALENTINE MARCADÉ

    DES LUMIÈRES DU SOLEIL

    AUX LUMIÈRES DU THÉÂTRE : GEORGES YAKOULOV*

    À M. Raphaël Khérumian, Initiateur de la Société des Amis de Georges Yakoulov.

    Bien que Yakoulov ne soit jamais allé jusqu’aux limites extrêmes de l’abstraction, ses recherches dans le domaine de la forme et de la philosophie de l’art le placent cependant parmi les créateurs les plus inventifs de l’art russe d’avant-garde. Sa vie tumultueuse est inséparable de sa création. Un de ses articles est signé « Le Condottiere » et en effet il fut un personnage de la Renaissance pour qui ont compté les aventures amoureuses, les libations, la vie dangereuse, la bohème. Même son art chaotique garde le souci de la forme incarnée, de la chair des choses. Ce passionné fut sensible à tout ce qu’il y avait d’essentiel et d’original dans les recherches esthétiques de son époque. S’il n’a pas été un meneur de jeu entre 1907 et 1914 en Russie, s’il a laissé ce soin aux infatigables David Bourliouk et Michel Larionov, c’est qu’il n’était pas tenté par ce rôle, car sa devise était :

    « Être soi-même et être à part », « être toujours seul et unique »[1].

    Il n’en reste pas moins vrai que Yakoulov a participé par ses œuvres picturales et théoriques au bouillonnement général des arts en Russie au début du xxe siècle et après la révolution de 1917 son nom est devenu un symbole de l’art « de gauche », cible des conservateurs.

    * La transcription des noms d’artistes russes connus sous une orthographe précise en Occident reproduit textuellement cette dernière (par exemple, Kandisky, Chagall). La transcription internationale est réservée aux autres cas et aux notes.

     

     

    1. Des soleils diurnes de l’Orient AUX SOLEILS NOCTURNES DES VILLES

    Georges Bogdanovitch Yakoulov est né en 1884 à Tiflis dans une ancienne famille arménienne de culture russe. Cette appartenance à deux cultures marquera toute la pensée du peintre qui durant toute sa vie sera en quête d’un art où la vision du monde orientale s’unit aux réalisations techniques de l’Occident. Il parle lui-même de son «atavisme asiatique », « auquel était étranger le réalisme européen, mais duquel était proche le symbolisme qui a ouvert […] un large horizon au fantastique décoratif »[2]. Dès sa plus jeune enfance il se livra à la peinture, tout en refusant de se plier aux règles des écoles. Cela lui valut d’être par deux fois exclu d’établissements scolaires : de l’Institut Lazarev à Moscou et de l’École de Peinture, Sculpture et Architecture où il était entré en 1900 et pour laquelle il ne présenta pas les travaux de contrôle obligatoires :

    « Passionné par l’improvisation, je rejetais tout enseignement et l’influence de l’expérience d’autrui. »[3]

    Son service militaire passé au Caucase et sa participation à la guerre russo-japonaise (1903-1905) le firent entrer en contact avec la nature orientale et extrême-orientale et avec une culture particulièrement riche et antique. La nature caucasienne et mandchoue laissera une trace indélébile sur ses conceptions esthétiques, car il comprend alors que « c’est précisément le caractère de la lumière qui est la base du style recherché »[4]. Il étudie l’art graphique chinois et les particularités des paysages de la Chine et aboutit à la conclusion que la couleur de la lumière solaire détermine dans chaque pays la spécificité de sa civilisation et de sa culture. C’est à son retour d’Extrême-Orient en 1905 que Yakoulov crée sa théorie de l’origine des styles dont il fit un exposé en 1906-07 à la Société de libre Esthétique de Moscou, qu’il lut en 1913 à Robert Delaunay lors de son séjour à Louveciennes, puis en 1914 au cabaret artistique Le Chien errant (Brodjašcaja sobaka) à Saint-Pétersbourg. D’après ses propres indications[5], son article « Le soleil bleu », paru en 1914 dans l’almanach Al’cion, est un fragment de cette « théorie des soleils ». Yakoulov y établit « l’interdépendance de la couleur, de la forme, de la matière, de la ligne, de la pensée, du son, de la structure de la nature et de l’art, du goût, de la capacité de voir »[6]. Dans sa vision le Soleil tient la première place. C’est de l’action réciproque du soleil, de la lune et de l’air que se forme le prisme lumineux. Les rayons du soleil, l’air, le ciel, l’eau, la nature et l’homme, les animaux et les plantes, tous sont unis par un seul mouvement, par le prisme de la lumière :

    «L’essence est dans le rythme de ce prisme, dans les oscillations entre la saturation et la transparence, sans le passage dans le prisme d’une autre couleur. »[7]

    Le Soleil gouverne la nature tout entière. Il y a des lois échappant à l’homme, mais auxquelles l’homme ne peut échapper, qui règlent les paysages, les formes des êtres vivants et leurs créations :

    « La conscience manifestée dans l’art d’un homme de tel ou tel tempérament, de telle ou telle race est due à la force fatale qui a donné l’énergie de connaître et qui a enfermé cette connaissance ; cette force c’est le Soleil. »[8]

    La nature donne donc au peintre ses couleurs (la gamme du spectre solaire, la coloration des plantes et des animaux), à l’architecte et au sculpteur ses formes (le contour des montagnes, les animaux et les plantes), mais Yakoulov ne considère pas cela à la manière des réalistes qui cherchent à copier la nature. Pour lui c’est la nature elle-même, dirigée par le Soleil, qui à l’intérieur de l’homme le détermine, le pousse à créer telles formes plutôt que telles autres. Pour faire comprendre sa pensée le peintre a recours à des aphorismes pleins d’humour :

    « Est-ce que les pyramides égyptiennes ne seraient pas absurdes en Chine et les pagodes chinoises auraient-elles un sens à Florence ? »

    ou bien :

    « Le Chinois par la construction rythmique de son corps est proche de son cheval, comme l’Assyrien du sien et l’homme-arabe du cheval-arabe. »[9]

    II y a donc plus de ressemblance entre un animal et un homme d’une même civilisation qu’entre deux hommes ou deux animaux de civilisations différentes. C’est dire que la lumière du soleil a créé des types de formes variables selon la façon dont elle éclaire telle ou telle partie de la terre :

    « Si le soleil de Moscou est blanc, le soleil de la Géorgie rose, le soleil de l’Extrême-Orient bleu et celui de l’Inde jaune, c’est que de toute évidence le soleil est cette force qui meut les planètes autour de lui, communiquant à chacune d’elles son propre rythme (le caractère du mouvement), sa propre cadence (la vitesse de ce mouvement) et une voie commune sur son orbite (celle d’un seul thème fondamental dans la multiplicité des formes matérielles et spirituelles). »[10]

    Le peintre n’est donc pas un démiurge tout-puissant et libre qui crée une autre réalité, comme c’est le cas pour Kandinsky ou pour Malévitch. Il est limité dans son action, il est Hé par la Nécessité de la natura naturans, il ne peut créer qu’en obéissant inconsciemment aux énergies solaires. Cependant chaque culture fait naître des créateurs qui captent de façon originale et toujours différente ces données immédiates du monde visible, car « en dehors de sa propre manière de ressentir il n’a jamais existé et ne saurait exister de peintre »[11].

    C’est que « l’homme porte en lui une Chimère son tempérament »[12]. Ce tempérament a des pulsations diverses et est soumis aussi à un certain déterminisme qui est celui de son milieu et de son époque. L’esthétique de chaque culture est fondée, d’après Yakoulov, sur la loi de l’inertie puisqu’il ne lui appartient pas de modifier ce qui est dicté par la nature. Selon cette loi le peintre doit accommoder sa vision innée des choses, comme le font des myopes ou des presbytes qui doivent pour mieux voir rapprocher ou éloigner les objets. « La loi de l’inertie c’est le goût », ajoute Yakoulov[13]. On le voit, le peintre aborde le problème de la création d’un point de vue philosophique et cosmogonique. Il veut ainsi déterminer le rôle de l’art moderne :

    « Briser les cercles des cultures et faire d’elles un nouveau cercle, comme l’a fait la Renaissance, voilà la tâche de notre époque ; ainsi sera relié le lien rompu des temps, en créant en opposition à la Renaissance européenne une Renaissance orientale. »[14]

    C’est donc le problème des lumières solaires qui est pour Yakoulov le point de départ de toutes les recherches esthétiques. Ses observations des vibrations lumineuses en Mandchourie entre 1903 et 1905, son étude des théories des différents peuples et en particulier de l’art graphique chinois l’amènent à son premier chef-d’œuvre, Les courses (Skački) (1905)[15], qui attira sur lui l’attention. Dans cette aquarelle le peintre voulut rendre le mouvement frénétique de la foule d’un champ de courses moscovite en utilisant l’impression que lui avait faite le typhon qui souffle pendant des mois en Mandchourie dans un rythme tourbillonnant.

    « Réunissant cette impression avec l’impression de clarté de vitre donnée par le terrain vert des courses, par l’allure des chevaux, je construisis une composition des courses d’un mouvement (baroque) tourbillonnant, d’un graphisme linéaire chinois, avec la transparence d’aquarelle, propre au spectre humide de la Chine. »[16]

    Cette œuvre est remarquable pour l’époque, non pas tant par son style « asiatique » pour lequel l’Europe s’engouait alors, ni par le raffinement de son dessin qui trahit une influence française, mais par la composition en spirale où les moments successifs d’une scène de courses sont fixés en un seul mouvement, annonçant les recherches postérieures des futuristes et des simultanéistes.

    Yakoulov continue à approfondir son style en étudiant au Caucase les rythmes de la mer, le mouvement du disque solaire, des oiseaux et des animaux, les variations de leur couleur et en s’imprégnant de l’histoire des mythologies orientales. Le résultat de cette quête sera une série de tableaux coloristes, linéaires, à thème urbain[17], présentés à la première exposition de l’avant-garde russe à Moscou en 1907, Στέφανος[18] où s’affirmèrent pour la première fois David Bourliouk, Mikhail Larionov, Natalia Gontcharova et Léopold Survage (connu alors comme Stürzwage). Toute cette période jusqu’en 1907 a été appelée par le peintre lui-même « décorative et symboliste, orientale et asiatique »[19]. Il faut noter que l’orientalisme de Yakoulov est différent de celui des peintres occidentaux. Il exprime une nécessité organique et non pas un besoin d’ornementation.

    Mais le peintre ne se contente pas du succès acquis par sa peinture orientale. Il cherche plus loin et l’étape suivante de son œuvre marque un tournant décisif. Sans renier les principes du dessin linéaire, du coloris auxquels il était attaché jusqu’ici, il se met à «européaniser » son style en introduisant l’espace tridimensionnel de la peinture italienne et des sujets héroïques inspirés de la poésie classique russe. Ce sont les tableaux-vitraux Il était un pauvre chevalier (Žil na světe rycar’ bednyj…), d’après la ballade de Pouchkine et Mon âme est sombre, d’après une poésie de Lermontov. Dans la première œuvre (col. Mme Larionov) on remarque certains tics du «style moderne» européen qui gâtent la somptuosité des couleurs et le beau mouvement du cheval central. Pour donner une base solide à sa nouvelle orientation Yakoulov se rend en Italie en 1910 (Rome, Florence, Venise, Sienne, Padoue).

    « En étudiant les musées et les villes je vérifiais mon sentiment de la lumière et du style qui s’était formé en Orient. »[20]

    À son retour à Moscou il montre alors une série de toiles à l’exposition du « Monde de l’Art » renouvelé[21]. Elles sont marquées par un caractère monumental, quelque peu apprêté, dans un style héroïque et visionnaire. Le combat (Boj) (1912) est historiquement, sinon esthétiquement, une toile importante pour comprendre les nouvelles tendances du peintre ; la même spirale tourbillonnante qui rythmait Les courses de 1905 sillonne ici le tableau, mais avec l’acquisition du volume, de la perspective et de l’espace à trois dimensions.

    Ces nouveaux travaux de Yakoulov rencontrent la désapprobation générale. En cette année 1912 il est bien considéré comme un peintre « de gauche » (lisez : « d’avant-garde »), mais il ne fait partie d’aucun groupement idéologique, ni de La Rose bleue/Golubaja roza (aux tendances symbolistes), ni du Monde de l’Art/Mir iskusstva (tourné vers le passé), ni du Valet de Саrrеаu/Bubnovyj valet (résolument cézannien), ni de l’Union de la Jeunesse /Sojuz molodëži (cubo-futuriste), ni du groupe futuriste, néo-primitiviste et rayonniste de Larionov et de Gontcharova. Ses conceptions esthétiques ne répondaient nullement aux aspirations de ces associations. Pour Yakoulov, nous l’avons vu, le monde est une totalité qui n’a ni présent, ni passé, ni avenir. Il est tout simplement de toute éternité. Les tentatives des naturalistes de reproduire la réalité du moment, aussi bien que celles des « passéistes » du « Monde de l’Art », ou que celles des futuristes et des annonciateurs d’ères nouvelles lui paraissaient vaines, car le vrai artiste doit retrouver, guidé par son tempérament et par son goût, les formes primordiales qui sont les mêmes depuis la Création. Yakoulov reste étranger à l’esprit de chapelle qui régnait au sein de chacun des nombreux mouvements d’avant-garde. 11 reproche aux futuristes leur individualisme de style européen qui leur fait complètement oublier « la sensation de la terre, la sensation du mode de vie existant »[22] et leur oppose l’art primitiviste d’un Niko Pirosmanašvili qui a su garder toute la saveur et la truculence de l’existence à travers une forme personnelle. Malgré son admiration constante pour Picasso auquel il consacrera un article en 1926 dans la revue Ogonëk (n° 2) il lui rend hommage pour avoir mis en lumière « une nouvelle perspective propre à notre époque », il estime cependant que Picasso n’a pas l’esprit synthétique, qu’ « il a bien deviné l’état visuel de son époque, sa nature physiologique, mais qu’il ignore la nature psychologique du monde contemporain ». D’ailleurs la peinture européenne d’avant-garde et ses tenants russes ont le défaut pour Yakoulov de centrer uniquement leur recherche sur la forme en laissant de côté l’expression d’un thème organiquement lié à elle[23]. Enfin un autre grief formulé par le peintre contre ses contemporains russes, c’est la production en série qui a commencé avec les cézannistes du Valet de Carreau et continué avec les futuristes et les cubo-futuristes[24]. Pour toutes ces raisons Yakoulov dans ces années capitales pour l’art du xxe siècle (1912-13) fait cavalier seul. Il garde cependant une place de premier plan dans l’art russe d’avant-garde, comme en témoigne l’article de David Bourliouk, traduit en allemand par Kandinsky, dans l’almanach du Blaue Reiter (1912), intitulé « Die Wilden Russlands » où sont énumérés tous les mouvements qui en Russie ont porté le coup de grâce au naturalisme. Yakoulov est mentionné à part et à propos du Café chantant Bourliouk note « l’emploi de plusieurs points de vue (ce que l’on connaît depuis longtemps en architecture comme une loi mécanique), la conciliation de la représentation perspectiviste avec la surface de base, c’est-à-dire l’emploi de plusieurs surfaces ». Ce texte, malgré son style confus, nous permet de conclure qu’en 1912 Yakoulov était considéré par ses confrères russes comme un peintre de renom ayant sa propre manière de représenter la réalité. A cette époque s’étaient conciliés les différents éléments de sa vision esthétique : l’étude des lumières solaires, le dessin linéaire chinois, l’espace à trois dimensions, la ligne en spirale qui est la marque générale de toutes ses œuvres.

    C’est donc comme peintre affirmé que Yakoulov se rend à Paris en 1913. Ce n’est pas un hasard si parmi les nombreux peintres de la capitale française il se lie d’amitié précisément avec Robert Delaunay qui « cherchait à résoudre les problèmes du mouvement, de la lumière, de la couleur, de la rythmique et de la cadence […] et qui était l’héritier direct de la tendance coloriste française qui, à commencer par Delacroix, à travers les premiers impressionnistes jusqu’à Signac, avait son origine dans l’école vénitienne de peinture»[25]. Yakoulov passe tout l’été chez les Delaunay à Louveciennes. Il fait part à Delaunay de sa théorie sur l’origine des styles fondée sur les lumières solaires. Les deux artistes se livrèrent à des discussions passionnées et à des expériences sur la décomposition du spectre lumineux, la densité des couleurs juxtaposées, les théories de Chevreul, le simultanéisme, l’art asiatique. Aussi ne doit-on pas s’étonner de ce que ces conversations et ces travaux de l’été 1913 aient porté leurs fruits. La Composition abstraite, offerte par Mme Sonia Delaunay au Musée national d’Art moderne de Paris, est une illustration des préoccupations communes de cette période. M. Michel Hoog dit à son sujet que « la couleur a ici une sorte d’éclat visionnaire d’un dynamisme et d’une intensité jaillissante»[26]. Mais ce travail de laboratoire sur les effets de la lumière ne permit pas à Yakoulov, de son propre aveu, de se consacrer entièrement à la peinture urbaine à laquelle il avait l’intention de se livrer. En effet un autre problème s’était posé à lui, celui de la lumière artificielle des villes, ce soleil nocturne des cités modernes qui impose au peintre des voies nouvelles. Il constate que l’œil de l’homme contemporain a perdu le sentiment de la nature et se trouve « sous une cloche à glaces vers laquelle sont dirigés les rayons des réverbères électriques multicolores ».

    « Et les parois du verre avec ses reflets, ainsi que la lumière trompeuse qui vibre, déforment la forme qu’a donnée à ce qui vit le Soleil et la seule chose dans l’époque contemporaine qui la relie au passé, c’est le rythme (c’est-à-dire la substance du mouvement), mais sa cadence est tout autre. »[27]

    C’est à cette tâche, l’essai de découvrir les lois de cette « nouvelle lumière » urbaine, reflet artificiel de la lumière solaire, que s’attachera désormais Yakoulov. Pendant l’été 1913 le peintre ne put faire que deux toiles dans cette optique : Monte-Carlo (Musée national d’Erevan) et Bar Olympia (Galerie Tret’jakov à Moscou). Sur son chemin de retour à Moscou il s’arrête à Berlin où il prend part aux côtés de Delaunay au premier Salon d’automne organisé par le Sturm. Puis revenu dans la capitale-mère de la Russie il peint une série de tableaux coloristes qui achèvent dans le domaine de la peinture de chevalet ses recherches. L’aquarelle Paysage urbain (ancienne coll. R. Khérumian[28]) nous permet de juger de la maîtrise de l’artiste qui allie la calligraphie chinoise aux variations colorées de l’orphisme. Au dos de cette œuvre Yakoulov a écrit : « Principe du mouvement dans une composition, translucidation des objets » (Princip dviženija v kompozicii, oprozračivanie predmetov), montrant son souci constant de capter le rythme d’une scène et de faire apparaître la luminosité spécifique de ses éléments.

    En collaboration avec le poète Bénédikt Livchits et le compositeur Arthur Lourié, Yakoulov fait paraître un manifeste traduit en italien et en français : L’Occident et nous (My i Západ). Apollinaire le publia dans le Mercure de France du 16 avril 1914, avec une seule phrase ironique de commentaire pour souligner le caractère macaronique de la traduction française. Les propositions de ce manifeste ont été inspirées par le peintre, selon le témoignage qu’en donne P. Livchits dans ses mémoires L’archer à un œil et demi (Polutoraglazyj strelec)[29]. On a affaire ici à une attaque en règle contre l’Occident qui est attiré par l’Orient, mais est incapable organiquement de le comprendre. D’après ce texte « tout l’art de l’Europe est territorial », c’est-à-dire limité dans l’espace géographique, alors que l’art doit être fondé sur des éléments cosmiques.

    « L’art de l’Occident est l’incarnation de la conception du monde géométrique, conception se dirigeant de l’objet au sujet ; l’art de l’Orient est l’incarnation de la conception du monde algébrique, conception se dirigeant du sujet à l’objet. »

    Tout cela n’est pas très clair et l’abus du vocabulaire philosophique n’aide guère à éclairer notre lanterne. On comprend bien que pour Yakoulov l’art de l’Occident fait le chemin inverse du véritable art oriental, en partant du particulier pour arriver au général, alors que l’Orient part du général pour atteindre le particulier. Nous pouvons confirmer cette interprétation par un autre texte du peintre :

    « Je suis allé de l’Orient à l’Occident, alors que les Européens sont allés de l’Occident vers l’Orient. Je suis parti du tapis-ornement pour arriver à l’expression figurative d’un thème, alors que les Européens sont partis d’une forme illustrative pour arriver à une ornementation non-figurative. »[30]

    II est significatif pour Yakoulov qu’il ait signé ce manifeste avec un compositeur et un poète et non pas avec des peintres comme Larionov et Gontcharova dont les positions anti-occidentalistes sont bien connues. Il faut replacer L’Occident et nous dans le contexte historique de l’année 1914 quand la visite de Marinetti en Russie mit sens dessus dessous la vie artistique des deux capitales. C’est l’époque des «réponses à Marinetti », des proclamations provocantes et des manifestations où la majorité des artistes russes rejetaient tout lien de parenté avec le futurisme italien. La guerre de 1914 interrompit l’activité de Yakoulov, car il fut appelé sur le front et blessé. Pendant la période qui précède les révolutions de 1917 il se trouve en convalescence à Taškent. On peut dire qu’à ce moment-là il est arrivé au terme de ses recherches dont lui-même donnait cette définition :

    « Dans l’ensemble mes travaux se sont édifiés sur les analyses des méthodes d’art chinois et des méthodes des Maîtres du Moyen Âge italien, pour aboutir à une nouvelle méthode asio-européenne et pour exprimer le monde contemporain avec sa nouvelle culture urbaine. »[31]

     

    1. De l’architecture théâtrale AUX SYMPHONIES COLORÉES DU THÉÂTRE

     

    La peinture de chevalet tiendra après 1914 de moins en moins de place dans l’œuvre de Yakoulov. Il va se tourner vers d’autres problèmes que la vie elle-même impose. Dans les années 1917-20 l’avant-garde russe proclame à qui veut bien l’entendre que l’ère de la peinture de chevalet est finie (cf. Malévitch). Yakoulov explique sociologiquement le caractère périmé de celle-ci dans les dix premières années de la révolution :

    « La peinture de chevalet c’est l’art dans son application pratique au ‘foyer familial ‘, au bien-être ‘, pour l’embellissement des intérieurs.

    Un art pour la vie personnelle de l’homme […]


    L’époque de la révolution qui a déclassé pour une grande part Гintelligentsia ‘ et la ‘ bourgeoisie ‘ qui ne savaient qu’organiser le ‘ bien-être ‘ de leurs ‘ appartements’ a déclassé de façon très nette la forme de la peinture de chevalet en reportant le centre des tâches de l’art sur le front décoratif (ornement des places, théâtre, club, livres, affiches). »[32]

    On ne doit donc pas s’étonner de voir Yakoulov entre 1917 et 1918 se lancer dans une activité artistique et sociale répondant aux besoins du moment. Tout d’abord il se voit confier en 1917, à la suite d’un concours, la transformation et la décoration du Pittoresque, café de style 1900 sur le Kuzneckij Most à Moscou. Il était bien placé pour mener à bien ce travail, car déjà de 1907 à 1910, il avait été amené à décorer des salles de fête à Moscou. En particulier son arrangement d’une taverne caucasienne (duhan) à la Soirée des Écrivains russes en 1907 lui permit d’appliquer pour la première fois « la méthode des décors architecturaux au lieu des décors panoramiques, picturaux »[33]. C’est à ces travaux que pensaient Larionov et Gontcharova quand ils citaient Yakoulov parmi ceux qui entre 1906 et 1909 en Russie «avaient posé les nouveaux problèmes du décor théâtral qui aboutirent en 1913-14 à une nouvelle conception, plus tard baptisée constructivisme théâtral ‘ »[34]. Il s’agissait pour le café Pitorresque de résoudre un problème complexe.

     

    La bâtisse offerte à l’ingéniosité du peintre était recouverte d’une verrière posée sur une armature métallique. Yakoulov réussit à faire entrer ces éléments, en soi hideux, dans la composition d’ensemble qu’il conçut encore une fois selon le modèle des décors chinois. Les carrés de verre et leur carcasse métallique furent tranfigurés par des formes abstraites avec des éléments suspendus qui tournaient. De la sorte il réussit le tour de force, avec des moyens très réduits, de faire ressortir les valeurs esthétiques d’un cadre peu favorable en apparence, par la géométrie nette et précise des fenêtres et le jeu des plans. Le thème général qui a guidé l’artiste était celui de la ville. On ne peut plus juger du chatoiement des verrières car il ne reste plus rien du café Pittoresque et à son emplacement s’élèvent aujourd’hui les murs de béton sans âme de l’Union des Peintres soviétiques. Nous avons cependant les témoignages des contemporains et surtout des esquisses dont celle de la collection R. Khérumian ou encore celle appartenant à Mme Lili Brik à Moscou qui a figuré à l’exposition « L’art d’agitation des masses des premières années de la révolution » à la Galerie Tret’jakov en 1967. Pour l’exécution de son projet Yakoulov fit appel à des peintres et des sculpteurs. Les mobiles métalliques furent réalisés par Gološčapov, « le seul qui sût représenter un thème pictural dans des formes architecturales »[35]. Pour peindre les verrières selon ses esquisses il fut aidé par Osmerkin[36]. Le lustre était en fer-blanc et représentait une immense grappe de cônes superposés; c’est le sculpteur Bromirskij qui l’exécuta. Le peintre Rybnikov fit le panneau se trouvant au-dessus de l’estrade ; celle-ci avait la forme d’un tambour avec sur ses côtés deux panneaux représentant des nègres en frac. Dans tout cet ensemble qu’un critique a appelé « la gare du monde contemporain » sont résumés tous les postulats du constructivisme (plans superposés, éléments mobiles, agencement ingénieux de formes géométriques) et ceux des conceptions scénographiques de Yakoulov. Le café Pittoresque ouvrit ses portes le 30 janvier (12 février selon le calendrier grégorien) 1918 et devint rapidement le lieu préféré du milieu artiste. Les futuristes, avec Majakovskij en tête, en furent les principaux habitués. C’est là que Yakoulov rencontra le poète Esenin qui devint par la suite son ami intime. Le Pittoresque prit un nom plus révolutionnaire et s’appela Le Coq rouge (Krasnyj petuh). Des pièces de théâtre y furent montées (L’inconnue /Neznakomka de Blok et, avec les décors de Yakoulov. Le perroquet vert de Schnitzler en octobre 1918 pour célébrer le premier anniversaire de la révolution d’Octobre) ; Yakoulov y organisa aussi sa première grande exposition personnelle en 1921. Après le Pittoresque il entreprit en 1919 l’arrangement d’un autre café L’Étable de Pégase (Stojlo Pegasa), l’ancien cabaret des célèbres clowns Bim-Bom sur la

    rue Tverskaja, qui fut au début des années 1920 le poste de commandement des imaginistes et le lieu de rédaction de leur revue (4 numéros) L’hôtel de ceux qui voyagent dans le Beau (Gostinica putešestvujuščih v prekrasnom) . A cette époque Yakoulov avait à choisir entre deux mouvements artistiques qui croisaient leurs lances de façon retentissante : le futurisme dominé par Majakovskij et l’imaginisme naissant dominé par Esenin. On connaît les préventions du peintre pour le futurisme, même russe. Son amitié avec Esenin, sa vision propre du monde ont déterminé son choix et il signa le manifeste de l’imaginisme en 1919. Celui-ci groupait des poètes (Serge Esenin, Vadim Šeršenevič, Anatole Marienhof et Alexandre Kusikov) et des peintres (Georges Yakoulov et Boris Erdman) : ils refusaient le langage sans âme des chantres de la civilisation industrielle et mécanique ; pour les imaginistes il fallait créer « l’image », c’est-à-dire sauvegarder le contenu émotionnel et affectif de la perception artistique. C’est ce que Yakoulov affirme en parlant de la nécessité pour le vrai peintre d’incarner dans des images les thèmes de la vie contemporaine. Il reproche aux futuristes d’avoir une conception purement extérieure, impersonnelle et puérile du mouvement:

    « La tentative des futuristes de doter un chien qui court de quarante pattes est naïve et ne fait pas pour autant avancer le chien, mais en ne donnant pas l’image d’un chien qui court, elle témoigne de son incompréhension de la loi fondamentale de l’art pictural, la loi de l’Immobilité. »[37]

    Yakoulov se contredirait-il, lui pour qui la spirale est l’expression maxi male de la tension linéaire, pour qui le dynamisme est un élément essentiel de la création ? Non, car il ne faut pas perdre de vue sa philosophie propre selon laquelle « la nature est constante et uniforme et les thèmes et la philosophie de l’art sont uniques dans leurs formes tant que l’homme a deux yeux et non pas trois, tant que la composition de l’œil, sa structure ne changent pas »[38]. Ce n’est donc pas par une démultiplication des formes en mouvement que, selon Yakoulov, on peut rendre le mouvement (comme chez les futuristes italiens ou dans Le rémouleur/Točil’ščik de Malévitch), mais en traduisant l’idée du mouvement, son image, sa tension interne :

    « II n’y a pas et il ne peut y avoir de mouvement se suffisant à soi-même en dehors des émotions qu’il provoque. »[39]

    Les deux Sulky de la collection R. Khérumian (dont l’un a été montré à la remarquable petite exposition de la Galerie Chauvelin à Paris au printemps 1969 : « Quelques aspects de l’avant-garde russe ») et Le combat d’un tigre avec un cheval de la Galerie Tret’jakov indiquent bien la spécificité du dynamisme yakoulovien. Ces œuvres peintes sur contre-plaqué utilisent une gamme de couleurs très sobre, en dégradé, à la manière des estampes chinoises. Le rythme de la scène est rendu, non par une décomposition du mouvement, mais par une déformation, parfois une brisure des lignes et une disposition ingénieuse des taches de couleur. Au futurisme Yakoulov oppose l’imaginisme qui doit arriver à créer une image universelle de la vie contemporaine, ce qui n’a été fait par aucun des mouvements d’avant-garde :

    « Ainsi Picasso qui a créé une pensée théorique capitale (le cubisme) n’a pas pu donner l’image de la femme idéale qui déterminât son époque, comme la Vénus [de Milo] la Grèce, la Madone le Moyen Age, Mona Lisa la Renaissance florentine, enfin les Parisiennes de Renoir le milieu du XIXe siècle. »[40]

    Visiblement Yakoulov ne pouvait accepter l’idée qu’au xxe siècle une telle image fût impensable. Lui-même d’ailleurs n’a jamais pu réaliser cette tâche, et pour cause. Car le peintre du xxe siècle, surtout le peintre russe pris dans le tourbillon des premières années de la révolution, était appelé à participer à la construction d’une nouvelle civilisation.

    En 1918-20 le peintre travaille au projet de l’immense Stade rouge qui devait être construit à l’emplacement de l’actuel Stade Lénine à Moscou. D’après les esquisses on peut juger des dimensions grandioses de ce temple du sport qui a la munificence de Piranese. Son œuvre majeure dans le domaine de l’architecture est sans aucun doute le Monument aux 26 Commissaires de Bakou (Pamjatnik 26-i komissaram) (fusillés par les Anglais) en 1923 ; celui-ci devait se dresser au centre de la capitale de ГAzerbaïdjan. Ce projet fut plébiscité à Bakou même et à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels de Paris en 1925 reçut le premier prix hors concours. Le Monument aux 26 Commissaires de Bakou est comme la réponse de Yakoulov à la fameuse Tour de la IIIe Internationale (Bašnja Ill-emu Internacionalu) de Tatlin. Bien qu’il soit l’un des initiateurs du constructivisme, Yakoulov encore une fois n’accepte pas ce mouvement une fois formé à cause de son matérialisme qui l’empêche de traduire l’âme des choses. Si la Tour de Tatlin évoquait bien la spirale si chère à Yakoulov, comportant à l’intérieur un arbre sur lequel se tenaient un cylindre, un cube, un cône, toutes ces figures tournant à des vitesses différentes, le Monument aux 26 Commissaires de Bakou voulait résoudre le problème du mouvement par la tension interne et l’organisation structurale de lignes et de volumes immobiles. Ce devait être une image symbolique de la révolution : 1) par l’absence de symétrie et d’équilibre, car l’équilibre est statique, alors que la révolution est tout dynamisme et envolée ; 2) par la spirale qui est la formule de l’équilibre rompu au nom de l’envolée ; 3) par des gradins qui montrent la continuité et la progression du processus révolutionnaire ; 4) par la verticalité qui montre la hauteur et l’ampleur de l’envolée révolutionnaire[41]. Avec ses formes asymétriques, déroulées avec force, c’est une véritable Ziggourat moderne destinée à la commémoration des héros. Et en effet le Monument aux 26 Commissaires de Bakou a ses sources dans l’art asiatique, en particulier dans l’étonnant minaret hélicoïdal de Samara, la Malwiyya.

     

    De 1918 à sa mort en 1928 l’activité de Yakoulov se portera délibérément vers le théâtre. Tout son tempérament artistique le portait vers ce domaine :

    « Mon attitude envers la vie est la même que mon attitude envers le théâtre. »[42]

    D’autre part dans son désir de participer au tourbillon de la vie sous toutes ses formes il ne pouvait que se tourner vers ce mode d’expression qui joue au début de la révolution un rôle considérable comme moyen éducatif des masses. Le règne des toiles de fond peintes, des arbres en paille, des rochers en carton était terminé. A présent chaque pièce était jouée dans un décor construit, fait d’éléments praticables et créant un milieu architectural nouveau. Certes avant la révolution plusieurs coups de bélier avaient été portés par les meilleurs hommes de théâtre de l’époque à la vieille scène avec toutes ses lois (Meyerhold, Tairov, etc.), mais avec la révolution ce sera une explosion de mises en scène architecturales ; sans aucun doute Yakoulov a été dans ce domaine un initiateur. On a pu parler même dans les années 20 de la « yakoulovisation » des théâtres[43].

    Le premier spectacle pour lequel il fit des décors construits, L’échange de Claudel au Théâtre Kamernyj de Tairov en 1918 à Moscou, marque la première date de ce que l’on appelle le constructivisme théâtral qui dérive droit de la décoration du café Pittoresque. La scène plate cède la place à un espace étendu en hauteur et en profondeur, avec différents plans organisés à l’aide de passerelles, de ponts, d’escaliers, de gradins, de plateaux suspendus. De plus dans L’échange Yakoulov essaie un principe qui aura de l’avenir, celui de compléter les données picturales par l’emploi de ce qu’il appelle « la peinture lumineuse » (svetopis’) par opposition à « la peinture colorée » (cvetopis’). Cette peinture lumineuse c’est l’utilisation de tout un jeu de lumières qui peuvent à tout instant transformer l’édifice scénique dans de multiples variations. C’est cet emploi d’un clavier lumineux qu’il introduira avec bonheur de façon systématique dans sa mise en scène de l’opéra de Wagner Rienzi à l’Opéra Zimin à Moscou en 1923. Un critique a parlé à cette occasion d’une véritable « symphonie de lumière »[44].

    Yakoulov collabora comme décorateur à la mise en scène de plus de vingt-six spectacles, aussi bien à Moscou qu’en province et même à Paris (Le pas d’acier/Stal’noj skok). De plus il travailla à des esquisses de décors et de costumes pour un certain nombre de spectacles qui ne furent pas réalisés (Hamlet, Le roi Lear, Mystère-Bouffe, etc.). On peut dire qu’il a touché à tous les genres dramatiques depuis la tragédie jusqu’à l’opérette, en passant par l’opéra héroïque et le ballet, en marquant toujours ses créations de sa griffe inimitable. Chacune d’elles était une date et provoquait des débats passionnés.

    En 1918-19 Yakoulov est professeur aux Vhutemas (Ateliers Supérieurs d’art et de technique) qui avaient remplacé l’ancienne Académie des Beaux-Arts de Petrograd et l’École de Peinture, Sculpture et Architecture de Moscou où enseignèrent, entre autres, Kandinsky et Malévitch. Il y dirigea un atelier expérimental d’art théâtral décoratif. Il y forma plusieurs élèves avec lesquels il organisa au printemps 1919 une exposition de leur travail collectif. Cette même année il présente au public sa mise en forme décorative de Mesure pour mesure de Shakespeare au Théâtre d’État Pokazatel’nyj à Moscou. Il utilise un seul décor fait d’une construction scénique à plusieurs plans, ce qui permettait le déroulement d’une action continue et, ce qui a toujours été le souci constant du peintre, «l’introduction du temps dans l’espace »[45]. Toute la scène était bâtie de manière concentrique autour d’un plateau central et d’un proscenium d’où partaient des routes menant au Palais du duc, au monastère, aux quartiers pauvres, reliés entre eux par des passerelles. Le spectateur pouvait suivre sans interruption l’action de la pièce dans ses moindres déroulements. Le principe de la mise en scène de Mesure pour mesure est, on le voit, « simultanéiste ». L’action principale se déroulait sur le plateau central, carrefour des routes, vrai forum où s’affrontaient « le sublime et le bas, l’héroïque et le vil»[46]. Le même symbolisme guide le peintre dans les costumes. Il se représente Angelo « comme l’aiguille lourde d’un carillon de tour » et l’habille de la couleur framboise, « couleur des sommets lointains qui languissent au coucher de soleil »[47]. « Isabelle est un croissant de lune qui monte dans le ciel bleu. »[48] Elle est habillée de blanc. Les repaires de Lucio, Perespela, du bourreau et du bouffon ce sont les passerelles tordues, au rythme saccadé. Si Yakoulov s’interdit d’empiéter sur le domaine propre au metteur en scène, celui de la conception générale et philosophique de la pièce, il donne cependant une interprétation toute personnelle des thèmes qui lui sont proposés, comme on peut en juger par sa réflexion sur son travail :

    « La pièce se déroule harmonieusement depuis le matin jusqu’au soir à travers l’agitation absurde de la vie et la lutte de la passion avec la pureté, du couchant languissant avec le croissant argenté de la lune. La passion et la langueur sont exprimées dans les décors par les couleurs framboise et rouge dans le Palais et par des spirales, car la spirale est l’expression graphique de la tension maximale du mouvement de la ligne. »[49]

    Yakoulov continue à collaborer au Théâtre Kamernyj où en 1920 il monte avec Tairov un capriccio d’après E. T. A. Hoffmann, Princesse Brambilla. L’action se passait aussi dans un seul décor coupé par des paravents et des étendards dont le seul jeu transformait la scène au gré des situations. Tout en obéissant aux principes nouveaux, Princesse Brambilla appartenait encore à l’art d’un visionnaire. C’était la féerie du carnaval et des cascades de taches multicolores qui se déroulent en tourbillon, où tout est saturé de couleur et de mouvement. Princesse Brambilla eut un succès éclatant et mit le peintre à la pointe de la vie théâtrale russe. C’est pourquoi Meyerhold qui s’apprêtait à ouvrir un nouveau théâtre voulut s’assurer son concours. En 1920 les deux artistes préparèrent la création de Mystère-Bouffe de Majakovskij et de Rienzi de Wagner. Yakoulov fit les maquettes de ces deux spectacles, exécuta les esquisses pour les costumes et les accessoires. Mais leur collaboration en resta là. Rienzi ne put être joué, car le théâtre de Meyerhold fut fermé provisoirement par Lunačarskij et Mystère-Bouffe, montré de manière épisodique à Petrograd, ne fut jamais présenté à Moscou. Si Yakoulov a pu hésiter un moment entre les deux protagonistes de l’art théâtral des années 1920, Tairov et Meyerhold, son choix se fixa définitivement du côté de Tairov dont les conceptions lui étaient plus proches. Alors que Meyerhold voulait rompre consciemment avec les somptuosités théâtrales pour ne s’attacher qu’aux formes et aux rythmes dépouillés, à la traduction de la vie par des procédés techniques (bio-mécanique),

    Tairov, lui, voulait montrer toute la féerie et la magie d’un spectacle complet. Par son tempérament « baroque » Yakoulov devait opter vers cette forme de théâtre charnel et inspiré, plutôt que vers l’ascétisme et la nudité expressionnistes du théâtre meyerholdien. Dans Mystère- Bouffe il a fait passer le souffle de ses recherches coloristes de 1913-14 sur le spectre solaire et du café Pittoresque, en mettant l’accent sur le caractère cosmique de la pièce. Dans Rienzi qui attirait Meyerhold par son contenu révolutionnaire, l’intention du peintre était d’en faire un symbole de l’héroïsme romantique de la révolution. Dans les costumes on sent tout ce qu’il a retenu de son voyage en Italie en 1910, en particulier de Carpaccio. Rienzi qui fut joué, comme nous l’avons vu, plus tard en 1923 dans une autre mise en scène que celle de Meyerhold, résume les expériences de constructions, de lumière et de couleurs qui déterminent l’œuvre théâtrale de Yakoulov. Comme dans la maquette d’ Œdipe- Roi (monté en 1921 au Théâtre Pokazatel’nyj), dans Rienzi le peintre édifia une architecture de caractère monumental, insérée profondément dans tout l’espace de la salle de théâtre, de la scène aux fauteuils des spectateurs qui prenaient la place du chœur antique.

    Après cette collaboration éphémère avec Meyerhold, l’artiste reprend son activité au Théâtre Kamernyj où il participera en 1921 et 1922 à deux spectacles retentissants : Signor Formica d’après E. T. A. Hoffmann et Giroflé- Girofia, l’opérette de Lecoq. Pour Signor Formica il fit une construction « excentrique », dans laquelle le mouvement pouvait naître à n’importe quel endroit de la scène sans nuire à l’ensemble, grâce à des éléments mobiles évoquant des silhouettes ou des contours schématiques qui devaient s’adapter aux divers aspects de l’œuvre de Hoffmann : tragique, mélodramatique et grotesque. Le peintre souligne que Hoffmann a puisé son inspiration dans la peinture et la musique. Aussi doit-il être interprété dans un style pictural et mélodique. D’autre part, d’après lui, « la seconde particularité de Hoffmann est sa passion pour l’art graphique, en particulier pour l’art graphique des silhouettes du Français Callot »[50]. Ce n’est donc pas un hasard si les esquisses des personnages de Signor Formica ressemblent étrangement aux dessins de ce dernier. La critique futuriste, qui sans doute ne pouvait pardonner à Yakoulov de s’être rangé aux côtés d’un théâtre trop éclectique et d’être un des protagonistes de l’imaginisme, attaqua violemment ses décors, en lui reprochant de n’avoir pas su rendre l’esprit hoffmannien.
Avec Giroflé- Girofia le peintre inaugure une série de travaux consacrés à l’opérette (La belle Hélène en 1924 au Théâtre d’État Pokazatel’nyj ; L’île verte en 1925 au Théâtre de l’Opérette). Yakoulov s’est expliqué sur l’intérêt que présentait un genre théâtral en soi mineur. Il appelle Giroflé-Girofla et La belle Hélène « un carnaval d’ordre destructeur »[51]. En effet jusqu’ici l’opérette n’était que la vulgarisation de l’engouement des petits bourgeois pour les thèmes antiques, qui se traduisait avant la révolution dans les réclames (poudre de beauté Léda, lampe électrique Saturne, cabinets particuliers des restaurants de style égyptien ou pompéien, etc.).

    « C’est dans cette familiarité sans gêne avec le classicisme qu’est le credo de l’esprit petit-bourgeois. »[52]

    Aussi l’opérette qui était jusqu’ici l’art d’une certaine classe doit devenir « le feuilleton musical de l’actualité », une satire des vestiges de la vulgarité bourgeoise. Avec l’œuvre de Lecoq, Yakoulov et Tairov réussirent à créer un spectacle total où le rythme des ensembles, la parole, le son et les lignes du décor se fondaient en un tourbillon endiablé. L’emploi d’éléments mobiles, transformables à volonté (chaises, tables, paravents, volets), de spirales, de cercles et d’arcs, les costumes bariolés font de cette mise en scène un monument de la bouffonnerie et de la comédie musicale.

    Tous ces spectacles du Théâtre Kamernyj, étourdissants de couleurs, au rythme frénétique, étaient une sorte de compensation théâtrale en face de la misère et de la faim qui régnaient en Russie au début des années 1920. On ne doit pas oublier dans quelles conditions étaient préparés ces festins de couleurs et de lumières, quand pour tout salaire il était fréquent que l’on donnât aux artistes des pommes de terre, de la farine ou des œufs. Mais cela ne faisait qu’aiguiser l’enthousiasme et la foi des hommes de théâtre qui ont réussi en quelques années ce que n’avait pu et ne pourra réussir un théâtre de rassasiés. Dans la pléiade des peintres- décorateurs qui ont marqué le théâtre russe de la période révolutionnaire (Ljubov’ Popova, Alexandra Exter, Alexandre Vesnin, I. Nivinskij, les frères Stenberg, etc.), Yakoulov fut le seul qui ait été véritablement un théoricien, qui ait eu une philosophie théâtrale, fondée sur sa philosophie de l’art en général. « Certains créent une mode ‘, d’autres portent ce qui est à la mode », écrit le peintre[53]. Il est certain que Yakoulov était de la trempe des « créateurs de mode ».

    Mais le génie créateur de Yakoulov n’en resta pas là. En 1923 il travaille pour le Théâtre juif hébraïque de Moscou, Habima, il monte Le Juif éternel (Věčnyj žid) (traduction russe au Juif errant) de Pinskij. Le thème juif préoccupera l’artiste qui monte à Гex-Théâtre Korch la farce tragique de Kaiser La veuve juive (Evrejskaja vdova) (1923) et plus tard Le marchand de Venise de Shakespeare (1926, Théâtre d’État d’Arménie à Erevan et 1928, Théâtre d’État de Biélorussie à Minsk). Des humoristes mirent dans la bouche de l’artiste des aphorismes piquants, genre dont il était friand :

    « Moïse a fait sortir les juifs d’Egypte. Moi je les ai fait sortir de leurs ghettos. »[54]

    Ou bien :

    « En peignant les décors du Juif éternel j’ai créé la peinture juive et je ne suis pas comme Chagall qui a toujours marché à ma suite » [jeu de mots entre le nom de Chagall et le verbe russe Šagal qui veut dire « il marchait »][55].

    Le but de son travail Yakoulov le voyait dans la lutte contre la représentation caricaturale de ce qu’il appelle « la juiverie petite-bourgeoise » pour créer une image du Juif-Homme éternel. Dans cet esprit, il veut s’opposer aux conceptions de l’autre Théâtre Juif yiddish de Moscou, dirigé par Granovskij, pour lequel Chagall avait fait des décors lors de son ouverture en 1920. Ce théâtre avait un répertoire uniquement en yiddisch, alors que Habima pour lequel travaille Yakoulov offrait des pièces en hébreu. Si le juif est intéressant ce n’est pas par sa misère, ses persécutions, ses infirmités, mais par l’exaltation, la richesse, la productivité et la force de son génie «auquel le monde doit la Bible et toutes les images universelles qui ont nourri pendant des siècles l’Europe au même titre que la culture hellénique »[56]. Il oppose la tragédie grecque « idéale », « bio-mécanique », où l’homme est le jouet de l’ Ανάγκη), « un grain de poussière cosmique », à la tragédie juive, « réelle », « psycho-mécanique », où se manifeste la liberté de l’homme qui désire arrêter la course du soleil comme Josué, où l’homme qui a eu la vision de Dieu peut sauver son temple et son peuple de la destruction.

    Le travail de Yakoulov pour le Théâtre Juif fut le premier pas vers un élargissement de son activité dans les autres cultures de l’Union soviétique. Personne, mieux que cet Arménien, ne pouvait désirer la pénétration des conquêtes esthétiques russes dans le nouvel État multi national. C’est la raison pour laquelle il participera jusqu’à sa mort à la vie culturelle de la Biélorussie, de ГAzerbaïdjan, de la Géorgie et, bien entendu, de l’Arménie, montant des spectacles, faisant des conférences, aidant les jeunes, dirigeant leurs travaux, écrivant des articles et même exécutant en 1927 les décors du film géorgien Les Amazones du poète Tabidzé, qui ne put être réalisé à cause de son prix de revient. L’œuvre qui couronna à l’étranger les recherches yakouloviennes est ce Pas d’acier que Diaghilev lui avait commandé en 1925 et qui fut monté à Paris aux Ballets russes en 1927. Yakoulov est l’auteur non seulement de la construction scénique et des décors, mais aussi du livret et du titre qui symbolisait le bond en avant implacable de la Russie révolutionnaire. Le ballet pour lequel Prokofiev avait fait la musique était divisé en deux actes : l’époque où l’on détruit et déforme l’Ancien Régime et  » L’usine en marche » qui montre l’enthousiasme des révolutionnaires pour le travail collectif. Ce « ballet industriel » se substituait chez Diaghilev aux « cygnes mourants » et devait résumer aux yeux de l’Europe les conquêtes du constructivisme russe. Les décors utilisaient des échelles, des plates-formes, des roues qui tournaient, des transmissions, des marteaux de toutes dimensions dont le bruit se fondait avec l’orchestre, des signaux lumineux qui oscillaient, clignotaient et éclataient de feux et de couleurs. On a parlé à cette occasion de « constructivisme décérébralisé », de l’influence de Meyerhold et des décors mécanistes de Ljubov’ Popova pour Le cocu magnifique de Crommelynck (1922). Mais nous avons vu que l’auteur de L’échange (1918), de Princesse Brambilla (1920) ou de Giroflé- Girofia (1922) était opposé à un tel constructivisme et il est clair que dans Le pas d’acier il a voulu encore une fois animer de l’intérieur les formes mécaniques par le jeu des lumières, les unir étroitement aux personnages de façon à créer une image globale de la Russie en marche. Les recherches scénographiques du Pas d’acier ne manquèrent pas de laisser leurs traces dans plusieurs réalisations ultérieures (Les temps modernes de Chaplin ; Nucléa d’Henri Pichette et Alexandre Calder, 1952 ; L’éloge de la folie de M. Constant, R. Petit et Tinguely, 1967).

    Après le succès du Pas d’acier Yakoulov avait l’intention de faire à Paris une exposition rétrospective de son œuvre. A cette fin il avait emporté avec lui un grand nombre de ses tableaux et esquisses. Mais il ne put réaliser son projet, car il fut rappelé in extremis en Union soviétique et les tableaux restèrent à Paris[57]. En décembre 1928 il meurt de la tuberculose sans qu’ait pu avoir lieu la commémoration solennelle de ses 25 ans d’activité artistique. Parmi les membres du Comité international qui devait fêter Yakoulov on trouve Picasso, Prokofiev, Diaghilev, Léger, R. Delaunay, Tairov, Lunačarskij, Stanislavskij, le sénateur de Monzie et le président de la Fédération soviétique transcaucasienne Eliava. Le commissaire à l’Éducation nationale Lunačarskij prit la parole pour souligner l’importance du message de Yakoulov qui a su concilier l’esthétique orientale et les techniques européennes d’avant- garde et pour demander de ne pas oublier les leçons du peintre. Un Comité fut créé sous la présidence d’honneur de Lunačarskij pour perpétuer la mémoire de Yakoulov au début 1929. On décida de conserver son atelier, 10, rue Sadovaja, qui fut le rendez-vous du monde artistique moscovite dans les années 20 et d’en faire un atelier expérimental portant son nom pour les jeunes artistes arméniens séjournant dans la capitale de l’Union soviétique. On décida d’autre part de rassembler tous les travaux du peintre, aussi bien ses tableaux, ses maquettes, ses esquisses, que ses nombreux écrits sur l’art. On devait publier ces derniers dans un recueil posthume, préparer une monographie et organiser une exposition rétrospective de son œuvre.
Toutes ces résolutions sont restées des vœux pieux. Jusqu’à présent [en 1972], il n’existe pas une seule monographie de Yakoulov ; la première exposition rétrospective, d’ailleurs incomplète, n’a eu lieu qu’en 1967 à Erevan ; son atelier sert de domicile à un de ses élèves peu scrupuleux… Ses articles se trouvent dispersés dans diverses revues des années 1920, tandis qu’un grand nombre de manuscrits restent encore inédits quand par bonheur ils n’ont pas disparu. Étrange destin que celui de cet artiste appelé de son vivant « Georges le Magnifique », dont la vie fut une épopée, dont chaque œuvre trouvait un écho dans la vie de son temps, dont le style pictural, philosophique et littéraire provoquait l’admiration par son côté inattendu, incisif, à nul autre pareil, et dont l’œuvre est dispersée çà et là dans les musées d’Europe et d’U.R.S.S., dans les collections particulières, dans des archives. On croirait se pencher sur quelque anonyme du xve siècle, tellement il est difficile de retrouver la trace étincelante de cet artiste qui fut d’une négligence extrême à l’égard de ses travaux. On ne peut arriver à faire l’inventaire précis de son héritage pictural qu’approximativement, par des comparaisons et l’étude de ses écrits, car lui-même ne datait ni ne signait ses œuvres. Il était le contraire d’un archiviste ou d’un homme de cabinet. Son terrain était celui du champ de bataille et de la lutte

    « II faut aller résolument vers soi-même, avec seule fin d’y trouver le courage pour en finir avec soi-même, avec cet abject sentiment de conservation qui cherche appui dans la reconnaissance d’autrui ou, pour parler comme les petits-bourgeois, dans la carrière d’artiste. »[58]

    Depuis cinq ans Yakoulov commence petit à petit à réapparaître dans les expositions d’art russe. Il faut espérer que dans un proche avenir il reprendra la place qui lui est due comme peintre et théoricien dans le kaléidoscope éblouissant de l’art russe d’avant-garde.

    Paris, 1969-1971.

     

     POST-SCRIPTUM

    Родился будущий художник в армянской семье в Тбилиси. Его отец, Богдан Галустович Якулян был адвокат, но довольно рано умер, и в 1893 году мать, взяв с собой детей, переехала в Москву. Старший брат известный адвокат А. Б. Якулов и средний тоже адвокат Я. Б. Якулов (1875—1933). Здесь Георгий поступил в Лазаревский институт восточных языков. В основном жил в интернате. В 1901 году он твердо решил, что хочет быть художником и два месяца занимался в мастерской К. Ф. Юона. Вскоре он поступил в Московское училище живописи, ваяния и зодчества. За пропуски экзаменов в 1903 году был отчислен и вскоре взят в армию. Служил на Кавказе, Участвовал в русско-японской войне. В бою под Харбином получил ранение и вскоре вернулся в Москву. В 1905 году Георгий приступил к самостоятельному художественному творчеству. Многие свои произведения он представлял на московских выставках «Союза русских художников» и «Мира искусства». В марте 1913 года был приглашен обществом «Kunstverein» (Дрезден) на выставку акварелистов, в которой участвовал вместе с Д. И. Митрохиным. Круг «Голубой розы» содействовал молодому художнику.

    Якулов в своих творческих поисках прибегал к авангардизму, ритмика его творений становилась более беспокойной, а формы и краски приобретали всё больше динамики.

    Художник работал над оформлением некоторых московских кафе («Питтореск», открывшееся в Пассаже Сан-Галли и после революции именоваашееся «Красный петух» в 1916—1917, «Стойло Пегаса» в 1919)[3]. Якулов воплощал в жизнь свои футуристические композиции, постепенно складывая положения своей теории «разноцветных солнц». Он призывал использовать цвет не только в декоративных целях, но в самостоятельной драматической роли, чтобы цвет воздействовал как бы изнутри образа. Считается, что эта теория, окончательно оформленная в 1912 году, могла оказать некоторое влияние на беспредметный симультанизм С.Делоне-Терк и Р.Делоне во Франции.

    Так же активно помогал в оформлении сцен театра. Его сценография вобрала в себя традицию «живописного театра», экстравагантного картинного зрелища, с новым ощущением универсально-конструктивных возможностей сцены.

     Дамой была жена художника Наталья Юльевна Шифф (та самая Зойка из « Зойкиной квартиры » М.Булгакова) – хозяйка « художественного » салона на Никитском бульваре и первая российская манекенщица. Ее же прочат и в прообразы Геллы из романа « Мастер и Маргарита ». Многие жители дома 10 по Большой Садовой помнили, как эта экзотическая женщина с пышными рыжими волосами и ослепительно белой кожей, нередко «перекрикивалась», высунувшись из окна своей квартиры, с Якуловым, мастерская которого находилась во дворе этого же дома.

    NOTES

     [1] 1. « Dnevnik hudožnika. čelovek tolpy » (Le journal d’un peintre. L’homme de la foule), Žizn’ iskusstva, 2, 1924, pp. 9-10 ; 3, 1924, pp. 7-9. Cet article a été traduit en français dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov (147, rue L.-M. Nordmann, Paris-i3e), 2, mars 1969. Les citations de cet article sont tirées de cette traduction ; ici, p. 20.

    [2] « Moj žiznennyj puť » (La route de ma vie), Večernjaja Moskva, 29 décembre 1938.

    [3] Ibid.

    [4] « Avtobiografija » (Autobiographie), in Catalogue de l’Exposition rétrospective de Georges Yakoulov, Erevan, 1967, p. 46.

    [5] « Moja kontrataka » (Ma contre-attaque), Ermitaž, 7, 1922, p. 11.

    [6] Ibid.

    [7] « Goluboe solnce » (Le soleil bleu), Al’cion, I, 1914, p. 233.

    [8] « Ars Solis. Sporady cvetopisca » (Ars solis. Sporades d’un peintre de la couleur), Gostinica putešestvujuščih v prekrasnom, 1, 1922. Cet article a été traduit dans Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, op.cit., 1, mai 1967 – sous le titre « La définition de soi ».

    [9] Ibid.


    [10] Ibid.


    [11] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 18.

    [12] « Ars Solis », art. cit.


    [13] Ibid.


    [14] Ibid.

    [15] Exposé pour la première fois en 1906 à la Société des Peintres de Moscou, reproduit dans la revue La Toison d’Or, 6, 1907, p. 18, et acheté par la Galerie Tret’jakov en 1919.

     [16] « Avtobiografija », art. cit.

     [17] L’homme de la masse (Čelovek massy), Les coqs (Petuhi), Suhumi sous la neige (Suhumi pod snegom), Dans le jardin Ermitage (V sadu Ermitaž), Symphonie arabe (Arabskaja simfonija), Portrait de femme (Ženskij portrét).

     [18] C’était l’appellation du recueil du poète symboliste Valerij Brjusov qui était fait d’une guirlande de poèmes (venok). Il y eut une seconde exposition en 1908 à Saint-Pétersbourg qui portait cette fois le nom. russe Venok-Stefanos.

     [19] « Avtobiografija», art. cit.


    [20] Ibid.


    [21] La dernière exposition du Monde de l’Art (Mir iskusstva), organisée par Djagilev, eut lieu à Saint-Pétersbourg en 1906 ; en 1910, sous l’égide de Benua (Alexandre Benois), de Rerih (Roerich) et de Somov, un groupement portant ce nom sera formé et organisera des manifestations annuelles à Saint-Pétersbourg et à Moscou jusqu’en 1917.

     [22] « Niko Pirosmanašvili », Zarja vostoka, 1439, mars 1927.

     [23] « Bloknot hudožnika » (Le bloc-notes d’un peintre) ; un extrait en a paru dans la revue Rampa, 8, 1924, p. 4.

     [24] Cf. « Iz dnevnika hudožnika » (Extrait du journal d’un peintre), Zrelišča, 69, 1923.

     [25] « Avtobiografija », art. cit., p. 49.


    [26] « La composition abstraite de Georges Yakoulov », in N. et D. éd. par la Société des Amis de G. Y., op. cit., 1, p. 4.


    [27] « Konspekt » (Notes), manuscrit inachevé de 1913 dont l’original se trouve dans les archives de M. Raphaël Khérumian à Paris (Publié dans le livre de Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971)

     [28] Le Paysage urbain est reproduit dans : Jean-Claude Marcadé, Le futurisme russe. 1907-1917 : aux sources de l’art du XXème siècle, Paris, Dessain & Tolra, 1989

    [29] 1933, Leningrad, éd. Pisateli ; trad. fr. Lausanne, éd. L’Âge d’Homme, 1971.

    [30] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 20.

     [31] A. Tairov,  » Georgij Jakulov « , Iskusstvo, 1-2, 1929 ; trad, in N. et D. éd. par la Société des Amis de G. Y., op. cit., 2, p. 14.

     [32] « Stankovaja živopis’ i sovremennyj mir » (La peinture de chevalet et le monde contemporain) (ms. inédit dont une copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov).

     [33] A. Tairov, art. cit., p. 13.


    [34] Les ballets russes, Belvès, éd. P. Vorms, 1955, P- 31

     [35] « Avtobiografija », dans la variante inédite dont la copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov.

     [36] Dans le catalogue de l’exposition « Tatlin » à Stockholm (1968), il y a une photographie du café Pittoresque dont la décoration est attribuée faussement à Tatlin.

     [37] « Iz dnevnika hudožnika », art. cit

    [38] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 17,

    [39] Ibid.

     [40] « Niko Pirosmanašvili », art. cit.

     [41] « Pamjati 26-i » (À la mémoire des Vingt-Six » (ms. inédit dont une copie se trouve dans les archives de la Société des Amis de Georges Yakoulov).

     [42] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art. cit., p. 21.

     [43] 2. C’est le titre d’un article du poète imaginiste Vadim Šeršenevič dans la revue Zrelišča, 23, 1923, pp. 14-15, signé de son pseudonyme «Pingvin».

     [44] L. Sabaneev, « Rienci v Teatre Zimina » (Rienzi au Théâtre Zimin), Teatr i muzyka, 8, 1923.

     [45] 1. « Princip postanovki Mery za meru. Beseda s G. Jakulovym » (Le principe de la mise en scène de Mesure pour mesure. Conversation avec G. Yakoulov), Vestnik teatra, 47,1919, pp. 11-12.


    [46] M. Zagorskij, « Mera za meru » (Mesure pour mesure), ibid., 45, pp. 8-9.

    [47] « Princip postanovki Mery za meru », art. cit.

    [48] Ibid.


     [49] Ibid.

     [50] 1. « Sin’ or Formika v Kamernom teatre (Iz besed s postanovščikami) » (Signor Formica au Théâtre de Chambre. Extrait des conversations avec les metteurs en scène), Ekran, 31, 1922, p. 5.

     [51] « Jakulov razgovarivaet o meščanstve » (Yakoulov parle de l’esprit petit-bourgeois), Novaja rampa, 2, 1924, pp. 6-7.

     [52] Ibid.

     [53] « Iz dnevnika hudožnika », art. cit.

     [54] Uejting, « V Moskve, na dispute » (À Moscou, à un débat contradictoire), Siluety (Silhouettes), Odessa, 14, 1923, pp. 3-4.

     [55] 3. Pingvin [pseudonyme de Šeršenevič], « Ešče odin otčetlivyj otčët — O sude nad sezonom) » (Encore un compte rendu détaillé À propos du jugement porté sur la saison), Zrelišča, 44, 1923, pp. 6-7.

     [56] « Ex Oriente lux. Věčnyj žid » (Ex Oriente lux. Le Juif éternel), ibid.

     [57] 1. Une partie se trouvait en 1972 chez M. Raphaël Khérumian, une autre chez Mme Larionov à Paris.

     [58] « Dnevnik hudožnika. Čelovek tolpy », art.cit., pp. 22-23.

  • Traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle

     

     Quelques remarques sur les traits distinctifs de l’École ukrainienne dans le premier quart du XXe siècle 

    L’apport de l’École ukrainienne à l’intérieur de ce que nous avons pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe » est considérable. On le sait, le « futurisme russe » est né en Ukraine dans la propriété de la famille Bourliouk dans le gouvernement de Tauride. Tous ceux qui ont visité ces lieux autour de 1910 sont, d’une manière ou d’une autre, liés étroitement à l’Ukraine : Bénédikt Livchits, Khlebnikov, Larionov, Tatline. De nombreux protagonistes de l’art de gauche manifestent des impulsions qui proviennent de ce territoire qui, sous le tsarisme, on appelait Petite Russie : outre les visiteurs des Bourliouk mentionnés plus haut, on doit nommer ici, entre autres, Malévitch, Alexandra Exter, Baranoff-Rossiné, Sonia Delaunay…

    Je voudrais commencer ma communication en rappelant la très importante, sinon par la taille, du moins par sa résonance, exposition de Mykhaïlo Boïtchouk et de son école « byzantiniste », à Paris, au Salon d’automne de 1910. Je noterai, d’un côté, la réaction qu’elle a suscitée chez le poète et critique d’origine mi italienne- mi polonaise, Guillaume Apollinaire et, d’un autre côté , celle du grand critique et historien de l’art Yakov Tugendhold.

    Voici ce qu’écrit le 19 mars 1910 Guillaume Apollinaire :

    « Passons à l’École de rénovation byzantine qui groupe trois peintres : Boïtchouk, Kasperowitch et Mlle Segno. L’ambition de ces artistes est de maintenir intactes les traditions de la peinture religieuse dans la Petite Russie.

    Ils réussissent pleinement et leurs travaux sont d’un byzantinisme accompli. Ils ont également appliqué la simplicité, les fonds d’or, le fignolage de leur art à de petits tableaux plus modernes : La Gardeuse d’oie, L’Architecte, La Liseuse, Idylle etc. Le malheur est que, se confinant volontairement dans le pastiche, ils ne soient pas encore assez adroits pour y adapter un personnage moderne et malgré toute leur bonne volonté quand ils peignait un monsieur à faux-col, tout le byzantinisme disparaît et il reste la peinture un peu maladroite de Petits Russiens qui ont tout à apprendre de la peinture moderne, bien différente et plus difficile en somme que celle des icônes des cathédrales de l’Ukraine. »[1]

    Il est intéressant de noter que Yakov Tugendhold, au contraire d’Apollinaire, considère comme étant plutôt réussis les travaux des boïtchoukistes qui utilisent précisément la poétique de la peinture d’icônes ukrainienne pour représenter des sujets contemporains et critique leur peinture religieuse. Voici ce qu’il écrit en août 1910 dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon :

    « Ce qui est seulement indiqué et annoncé en peinture par les jeunes ‘primitivistes’ français [dans le Salon des Indépendants] – est montré en tout logique (même si c’est avec un talent moindre), dans les œuvres exposées des Russes, des Petits Russiens et des Polonais. Comme toujours, et en tout, les Slaves vont directement au bout des choses. Les artistes français, malgré tout leur traditionalisme, restent en fait des anarchistes incorrigibles. Les Slaves, eux, dans leur soif de communier à l’éternel et au collectif, en arrivent à l’imitation directe des traditions historiques, en faisant peut-être plier le ressort du côté opposé.

    Nous voulons parler, avant tout, du groupe des Petits Russiens et des Polonais qui travaillent sous la direction de M. Boïtchouk (Galicie). Amoureux passionnément des antiquités ukrainiennes, ils rêvent de ‘la renaissance de l’art byzantin’ (comme cela est dit dans le catalogue) et utilisent le style et la technique des icônes en bois pour rendre les sujets évangéliques et les portraits contemporains. Parmi les travaux de cette catégorie, sont intéressants L’Automne et La Bergère de Boïtchouk qui sait faire se tresser le rythme égyptien et l’immobilité byzantine, Idylle et les paysages de Mme Seghno (Varsovie), l’étude de Mme Nalépinska (Varsovie) et une bagatelle de Kaspérovitch (Tchernigov). Ces petites planches dorées peintre à la tempera sont visiblement des projets pour de grandes œuvres : tout ce groupe rêve de peinture murale, de fresque et de mosaïque qui soient fondues dans un ensemble architectural. Au milieu de l’anarchie et de la bacchanale qui dominent dans l’exposition des Indépendants, on sent, dans les efforts conjugués de ce groupe restreint, quelque chose de sérieux et de grand – la nostalgie d’un style monumental, d’une création anonyme et collective, d’une peinture qui soit le secret professionnel des artisans et des moines. C’est ainsi que, s’étant nourris de Cézanne et de Gauguin, ayant absorbé les conquêtes de l’Occident, l’âme slave retourne à son bien populaire et séculier de toujours.

    Cependant, il y a un énorme danger devant ces jeunes ‘byzantinistes’ – celui d’une impasse des canons ecclésiaux et d’un style tout prêt, l’impasse dans laquelle se sont embourbés Nestérov et Vasnetsov. L’âme du peuple ukrainien, à ce qu’il nous paraît, s’est incarnée de façon plus libre et éclatante dans les contes et les mythes, dans les ornements et les miniatures, dans les objets des koustari et le loubok archaïque, que dans les icônes figées par l’Église. S’il est possible de jeter un pont depuis la contemporanéité jusqu’aux rives lointaines du passé, c’est justement vers les forces élémentaires de la création populaire de mythes qui, par bonheur, n’est pas encore morte chez nous. »[2]

    Je voudrais encore citer la rectification d’Apollinaire, après sa première critique de l’utilisation par les boïtchoukistes des procédés de la peinture d’icônes pour représenter des scènes de genre. En avril 1911, dans un autre article, il affirme que  le « néo-byzantin Boïtchouk, qui emplit l’an dernier les ‘Indépendants’ de ses peintures et de celles de ses élèves », a permis peut-être aux Français d’en tirer profit, en rappelant « que les peintres aussi bien que les poètes peuvent bien tricher avec les siècles. Et Mallarmé ne s’est point trompé en le disant »[3].

    Je mentionne ces réflexions au début du XXe siècle sur la spécificité de l’art ukrainien pour les étendre jusqu’à l’analyse de quelques traits distinctifs, précisément de la veine artistique ukrainienne à l’intérieur des mouvements d’avant-garde dans l’Empire Russe des années 1910 et dans l’Union Soviétique des années 1920.

    Je commencerai par des remarques générales.

    Chaque pays fait naître des artistes qui sont marqués à jamais par la lumière du soleil propres à ce pays. Les théories du peintre arménien Georges Yakoulov sur l’ Ars Solis sont à cet égard très fécondes pour comprendre les processus de la création picturale du point de vue de la lumière.[4]

    Mais les artistes d’un pays donné sont également marqués par les contours de ses paysages. Je renvoie ici au livre pionnier de Liliane Brion-Guerry, Cézanne et l’expression de l’espace (Paris, Albin Michel, 1966).

    Ils sont marqués aussi par les formes et les couleurs de l’environnement (architecture, tissus, objets quotidiens, rituels folkloriques ou religieux etc.), par la tissure religieuse-culturelle qui imprègne sa pensée depuis l’enfance. C’est un tel complexe qui détermine la spécificité d’un art « national » et qui fait qu’un artiste travaillant à l’âge adulte dans un autre pays que son pays natal, se distingue totalement des créateurs du pays d’adoption. Il suffit de prendre, entre mille exemples, le Gréco ou Picasso.

    Certes, il y a des périodes où un style international a tendance à effacer ces distinctions. Ainsi le Picasso du cubisme analytique (1910-1912) a tendance à se faire « français » autant que Braque. Ou, puisque nous sommes dans l’art ukrainien, Ermilov, dans son constructivisme, a tendance à se faire plus « européen ». Mais si les distinctions s’amenuisent, elles ne disparaissent pas. Qui penserait faire de Picasso un peintre français, bien qu’il ait passé la majorité de sa vie créatrice en France ? Tout juste appartient-il à l’histoire de la peinture française. Et Kandinsky, n’est-il pas un peintre russe en Allemagne et en France ? Et est-il indifférent de le savoir et de le dire – non pas pour des raisons étroitement nationalistes, mais pour mieux comprendrez leur œuvre, à moins de se contenter d’une lecture horizontale des productions artistiques en les supposant venue vers nous comme des bouteilles jetées à la mer. Archipenko, David et Vladimir Bourliouk, Sonia Delaunay, Andreenko, et beaucoup d’autres, en exil à l’étranger, n’ont cessé de revendiquer leurs racines ukrainiennes. Il s’agit là, à n’en pas douter, d’une composante essentielle de leur art, tellement les artistes originaires d’Ukraine sont marqués par l’espace, la lumière, la gamme des couleurs et les formes de l’art populaire, un des plus riches au monde. Le livre de Valentine Marcadé, Art d’Ukraine (Lausanne, L’Âge d’homme, 1990) a apporté la démonstration d’une « École ukrainienne » qui ne se définit pas par des pseudo-critères socio-biologiques ou l’appartenance à telle ou telle religion (encore que l’Orthodoxie sous sa forme constantinopolitaine ou gréco-catholique soit ici une composante majeure), mais par une série de traits distinctifs dont le plus constant, dans la littérature et dans les arts, est l’hyperbolisme : et ici, nous pourrions citer aussi bien Kotliarevsky, Gogol, Zochtchenko ou Ostap Vychnia, que Tatline, Malévitch, Alexandra Exter et tous les primitivistes du XXe siècle, jusqu’à aujourd’hui.

    L’espace est un élément primordial de la pensée picturale. Et l’espace ukrainien, c’est la vasteté de la steppe, la totale liberté du mouvement et de l’esprit : n’oublions pas l’origine étymologique turco-tatare du mot « cosaque » qui désigne l’homme libre, indépendant, l’aventurier, le nomade. Ici, pas de joug tatare, pas d’imprégnation du despotisme asiatique. Et tous les artistes enracinés à un moment ou à un autre dans la terre ukrainienne, abreuvés à ses valeurs éternelles – depuis la culture de Tripolié au IIIe millénaire – ont senti ce besoin d’aller au-delà des limites.

    Regardez la vie de Tatline, de Kharkiv à Odessa, se libérant de la tutelle parentale, s’engageant comme mousse sur la flotte de la Mer Noire : n’est-il pas comme ce cosaque proverbial qui, voyant les immenses étendues de la steppe à perte de vue, s’écrie : « Bissova tisnota ! », c’est-à-dire : « Par le diable, on étouffe ici ! » Et Tatline qui projette une nouvelle tour de Babel qui suivra les rythmes solaires et lunaires. Tatline qui, nouvel Icare, voudra que le corps de l’homme vainque la pesanteur du monde et épouse le vol de l’oiseau.

    Le Moscovite Kandinsky, qui a passé son enfance et son adolescence à Odessa et qui a contribué plus tard, à partir de Munich, à faire de la célèbre ville de la mer Noire un des lieux où l’avant-garde européenne s’est illustrée, en particulier, les deux Salons organisés par le sculpteur Vladimir Izdebsky en 1910 et 1910-1911. Le catalogue qui fut édité lors du 2ème Salon avec des textes de Kandinsky, de Koulbine, de Revel, de Schönberg et autres, fut, sans aucun doute, le banc d’essai et le modèle pour l’almanach Der blaue Reiter que Kandinsky et Franz Marc éditèrent à Munich en 1912. Même chez Kandinsky on trouve l’aspiration à un espace immense, illimité, cosmique. Et cela ne lui vient-il pas de la conscience d’appartenir à un territoire démesuré – les contrées sans borne de la Sibérie d’où venait sa famille paternelle, autant que les steppes ukrainiennes de son enfance. Nina Kandinsky aimait raconter l’anecdote d’une conversation entre Kandinsky et Paul Klee, dans laquelle ce dernier disait :

    « Tu as derrière toi et en toi des terres sans bornes, c’est pour cela que tes toiles débordent, alors que moi, j’ai les cantons suisses, c’est pourquoi je fais de petits tableaux parcellés. »

    Apocryphe ou non, cette anecdote rend bien compte de l’importance de l’espace géographique qui entre dans la conscience picturale de tout artiste dès sa naissance.

    Et Malévitch ! Malévitch qui écrira de mars à juin 1918 17 articles dans le journal moscovite Anarkhiya :

    « Nous sommes comme une nouvelle planète sur la voûte bleue du soleil éteint, nous sommes les confins d’un monde absolument nouveau, nous déclarons tous les objets inconsistants » (28 mars 1918)

    Ou encore :

    « Le drapeau de l’anarchie est le drapeau de notre  ‘moi’ et notre esprit, tel le vent libre, fera frissonner ce que nous possédons de créateur dans les espaces de l’âme. » (30 mars 1918)

    Nestor Makhno est bien un phénomène ukrainien et il faudra bien écrire son histoire sans les déformations grossières, bolcheviques ou droitières, qui la grèvent encore aujourd’hui.

    Malévitch encore et sa création du Suprématisme, nouvel espace interplanétaire, nouveau ciel et nouvelle Terre :

    « J’ai troué l’abat-jour bleu des limitations colorées, je suis sorti dans le blanc, voguez à ma suite, camarades aviateurs, dans l’abîme, j’ai établi les sémaphores du suprématisme.

    J’ai vaincu la doublure du ciel coloré : après l’avoir arrachée, j’ai  mis les couleurs dans un sac et j’y ai fait un nœud. Voguez ! L’abîme libre blanc, l’infini sont devant vous.»[5]

    Et l’on sait que Malévitch a eu la vision prémonitoire des satellites autour de la Terre, des spoutniks, qui se déplacent sur orbite entre Terre et Lune en ayant tracé leurs nouvelles voies.[6]

    Dans la période post-suprématiste, après 1928, lors de ce que Dmytro Horbatchov appelle avec justesse la « réukraïnisation » de Malévitch, l’espace est celui des champs polychromes à partir d’une vue aérienne, il est également celui de la jonction des bandes multicolores horizontales, venues, comme l’a bien montré Dmytro Horbatchov, des motifs les plus archaïques sur les tissus ukrainiens, et le ciel immense, sans fond, abyssal.

    Sonia Delaunay, née à Odessa comme Sara Stern et ayant vécu sa petite enfance à Gradijsk au bord du Dniepr, bien qu’installée définitivement à Saint-Pétersbourg chez son oncle maternel Terk à partir de l’âge de 7 ans, a revendiqué l’Ukraine comme source de toute son activité ultérieure. Voici comment débutent ses mémoires : 

    « Je suis née la même année que Robert Delaunay, sous le même soleil, à quelques trois milles verstes près.

    1. Les souvenirs d’une petite fille qui vit dans les plaines d’Ukraine restent des souvenirs de couleurs gaies. Elle va chercher son père à l’heure des repas par un chemin creusé entre deux murs de neige trois fois plus haut qu’elle.

    Autour, les maisons blanches, longues et basses, semblent incrustées comme des champignons. Bientôt l’hiver disparaît et éclate un soleil joyeux sur l’horizon, à l’infini.

    Poussent les pastèques et les melons. Les tomates ceinturent de rouge les fermes, et de grandes fleurs de soleil jaunes aux cœurs noirs éclatent dans le ciel bleu, léger, très haut. Gaîté, équilibre, confiance en la vie, dans la bonne terre noire. Passent les petites charrettes, les chevaux nerveux et rapides qu’on attelle l’hiver aux traîneaux à clochettes joyeuses. Tout est immense, infini, mais un infini amical, plein d’une gaîté à la Gogol, un autre enfant du Pays. »[7]

    En lisant ce texte, nous comprenons mieux l’originalité de Sonia Delaunay dans son organisation picturale de l’espace. La confrontation avec son mari Robert Delaunay éclaire encore plus le propos. Alors que Robert crée des constructions colorées aux unités délimitées, – presque comme dans les jardins à la française –, souvent avec des rythmes sériels, Sonia trace des courbes inachevées, des spirales qui ne commencent ni ne finissent, des soleils aux contours indécis. Que ce soit la prose poétique truculente de Blaise Cendrars, les affiches simultanées, les marchés du Portugal, les revêtements des objets de l’environnement, Sonia Delaunay les revêt d’un rythme coloré dansant, souple, capricieux, fuyant toute délimitation.

    Cela est aussi un élément de l’esthétique d’Alexandra Exter dont j’ai, ailleurs, souligné le caractère baroque qui lui vient, sans aucun doute possible, de l’Ukraine. La spirale ample et généreuse, la création d’unités colorées aux facettes chatoyantes comme sur un cristal ou un diamant taillés, l’élan romantique, – voilà les traits dominants de la poétique d’Alexandra Exter, aussi bien dans ses œuvres de chevalet qu’au théâtre (par exemple, Roméo et Juliette au Théâtre de chambre de Taïrov en 1921), ou au cinéma (les costumes tout en tournoiements constructivistes d’ Aélita de Protazanov en 1924). On pourrait encore citer la série d’œuvres abstraites qui déroulent des « couleurs en mouvement » entre 1918 et 1920 où le tourbillon des formes colorées, très proche du travail théâtral de l’artiste, est une synthèse des cultures picturales cubofuturistes et suprématistes avec l’accent mis sur l’énergie foisonnante de la construction. La lumière-couleur vient du centre du tableau et s’épanouit, comme des profondeurs, sur l’ensemble de la structure picturale.

    Le spécialiste des avant-gardes russe et ukrainienne et du théâtre Guéorgui Kovalenko a écrit de nombreux articles et livres sur Alexandra Exter, mais les deux volumes qu’il a consacrés en 2010 à la grande artiste kiévienne sont une somme sur l’activité de celle-ci à Kiev, à Moscou, à Paris, à Odessa pendant la première moitié du XXe siècle. La monographie de Kovalenko sur Exter est le fruit d’incessantes recherches dans les archives de Moscou, d’Ukraine, de France et de Slovaquie. Les racines ukrainiennes de la création d’Exter y sont analysées dans toute leur ampleur. Je voudrais ici citer Kovalenko à propos des toiles d’Exter qui font apparaître les rythmes colorés et la dynamique des couleurs :

    « Dans les abstractions d’Exter se fait entendre une pure mélodie lyrique – cela est tellement évident dans chacune des « Dynamiques colorées ».

    Ses origines ne font aucun doute. D’un côté, à travers la foi intellectuelle dans la logique de la nouvelle peinture et dans ce que cette peinture, selon les propos de Rodtchenko, est naturelle, dans la mesure où elle « prévoit l’avenir », – ce qui perce, c’est l’émotion nostalgique de la jeunesse kiévienne, des impressions reçues de l’art populaire ukrainien qui n’ont jamais quitté l’artiste.

    Il faut regarder attentivement ces œuvres et l’on pourra voir ceci : les figures dentelées rappellent les découpes des calices des fleurs, les courbures des bandes étroites, les lignes souples de leurs tiges, tout cela étant caractéristique des peintures murales paysannes ; les triangles, les trapèzes et les losanges, leurs angles et les rapports des côtés entre eux, leurs proportions et les rythmes spatiaux – ces échos des ornements ukrainiens sont évidents ; et, bien entendu, la vie de la couleur – surabondante, débridée, sonore – comme si la structure même de l’âme des maîtres populaires avait été héritée par une artiste du XXe siècle, encline à tout vérifier algébriquement.»[8]

    Cette tendance au baroque, nous la rencontrons chez des artistes ukrainiens aussi divers qu’Archipenko, que Baranoff-Rossiné (la fameuse sculpture de 1913, Symphonie N° 1, en bois et carton polychromés avec coquilles d’œufs du MoMA – ou toutes les variations figuratives et abstraites avec le ruban de Möbius). Ou encore le cubofuturiste Bogomazov, même Andreenko (par exemple, son collage Composition héroïque de 1926), alors que son « cubisme constructiviste » des années 1920 a tendance à s’internationaliser.

    On comprendra mieux encore la spécificité ukrainienne dans la création de nouveaux espaces picturaux, si on la compare, de ce point de vue, avec l’organisation spatiale dans les œuvres d’artistes cent pour cent russes. Le plus russe sans doute des peintres de l’art de gauche russe, n’est-ce pas Filonov ? On a fait remarquer à propos de la spiritualité orthodoxe russe qu’elle tire son originalité de la géographie grand-russe et tout particulièrement du développement de son monachisme dans le cadre de ses immenses forêts. Klioutchevski insiste sur ce point, en soulignant que la majorité des monastères de la Thébaïde du Nord sont créés dans les forêts de l’Outre-Volga dans les environs de Kostroma, de Yaroslavl, de Vologda.[9]

    Il serait, à ce propos, possible d’interpréter l’obsession philosophique de la liberté chez le Kiévien Berdiaev, et son anti-monachisme, comme inconsciemment conditionnés par les espaces de son enfance…

    Chez Filonov, on note l’enchevêtrement, l’inextricabilité des unités colorées, leur impénétrabilité, la diffusion disséminée, oblique, tamisée, nocturne de la lumière. L’espace ici est tout sauf ouvert sur l’illimité avec l’ambition de l’enserrer dans les mailles du pictural.

    Et si à présent nous prenons, entre mille exemples, l’ « icône » païenne de Maria Siniakova, Ève ( 1916), nous sommes frappés non seulement par la liberté du corps (Maria Siniakova était adepte du nudisme, comme sa compatriote Sonia Delaynay), mais encore par la liberté de l’espace. La structure de base de l’aquarelle est bien celle des icônes biographiques ecclésiales (une figure centrale de saint avec autour des compartiments (kleïma) représentant les épisodes marquants de sa vie), mais chez Maria Siniakova, les compartiments avec des scène érotiques sont ouverts vers l’extérieur, ne sont pas enfermés dans un cadre rigide. Les influences de la miniature persane, de la gamme colorées de l’art populaire ukrainien, du néo-primitivisme de Larionov sont ici rassemblées en une image picturale totalement originale.

    Et le suprématisme de la Russe Lioubov’ Popova, si on la compare à celui de son fondateur Malévitch, n’offre-t-il pas un espace qui retient fermement les formes, les accroche au support du tableau, alors que les quadrilatères ou les cercles de Malévitch sont autant de planètes en état de suspension, prêtes à tout moment à l’envol.

    Sonia Delaunay a souligné l’apport de l’Ukraine pour sa gamme colorée :

    « Je suis attirée par la couleur pure. Couleurs de mon enfance, de l’Ukraine. Souvenirs de noces paysannes de mon pays où les robes rouges et vertes, ornées de nombreux rubans, volaient en dansant. »[10]

    Les surfaces picturales de Sonia Delaunay tourbillonnent de couleurs éclatantes. L’association bleu-jaune, couleurs nationales de l’Ukraine, est très fréquente. Comme chez Alexandra Exter, en particulier dans de nombreuses toiles de la fin des années 1910. Ou chez Malévitch, par exemple dans deux tableaux suprématistes sur contreplaqué de lin des années 1920, ou sur le Charpentier du Musée national russe de Saint-Pétersbourg.

    Sonia Delaunay affectionne également les jaunes d’or qui sont comme une danse symphonique de tournesols. Verts et carmins, rouges et bleus, jaunes et noirs, bleus profonds et verts se livrent chez Sonia Delaunay à des rotations, à des chatoiements, à des rondes pleines de jubilation solaire.

    Chez Archipenko, en particulier dans ses sculpto-peintures de 1914-1917, ou chez Ermilov, par exemple dans son huile sur bois Arlequin (1923-1924), ou dans son relief sur bois Guitare (1926) – le jaune tournesol est la note fondamentale aux harmoniques variés. On retrouve cette couleur qui est la quintessence non seulement de la fleur à pétales jaunes si caractéristique du paysage ukrainien, mais aussi des champs de blé à perte de vue et de la lumière solaire, aussi bien chez un Bogomazov que chez un Meller, entre autres. Bien plus tard, loin de sa terre natale, Mané-Katz traduira cette force colorée jaune dans on magnifique Paysage d’Ukraine (1957).

    Chez Maria Siniakova, dans ses aquarelles des années 1910, on assiste à la même exubérance coloriste, à la même gaité des teintes vives. L’esthétique naïve des jouets, des étoffes, des fleurs des champs est souveraine. Le néo-primitivisme russe et ukrainien s’est emparé de l’ornement décoratif et l’a transformé en pure picturalité. C’est que dans l’ornement distribué sur les carreaux de faïence des poêles, les ustensiles quotidiens, les tissus, il y a des rythmes qui viennent du lus profond de la nature. Là aussi, l’utilisation par les Ukrainiens du décorativisme diffère de celui des Russes. Chez les Russes Natalia Gontcharova, Olga Rozanova, Filonov, Machkov, le motif ornemental est ample, massif, véhément, monumental. Chez Sonia Delaunay, Alexandra Exter, Maria Siniakova, Vadim Meller, David et Vladimir Bourliouk ou Hanna Sobatchko-Chostak, l’ornementation est rutilante, scintillante, surabondante, excentrique. Vient à la mémoire le poème que le comte Alexeï Konstantinovitch Tolstoï, descendant du dernier hetman d’Ukraine, le comte Kirill Razoumovski, a dédié à ce pays et dont la première strophe dit :


    « Connais-tu le pays où tout respire l’abondance

    Où les rivières coulent plus pures que l’argent

    Où la brise berce l’herbe de la steppe

    Où les fermes sont noyées dans les cerisaies

    Où dans les vergers les arbres ploient

    Sous le poids des fruits jusqu’au sol

     

     

     

     

     

    «Ты знаешь край, где всё обильем дышит,

    Где реки льются чище серебра,

    Где ветерок степной ковыль колышет,

    В вишнёвых рощах тонут хутора,

    Среди садов деревья гнутся долу

    И до земли висит их плод тяжёлый? (…) »


    Dans cet hymne à l’Ukraine, il n’y a presque aucune mention de couleurs des paysages et du mode de vie. Seul un distique dans une strophe fait allusion aux couleurs nationales :


    Tu connais le pays où les champs d’or


    Sont émaillés de l’azur des

    bleuets

     

    «Ты знаешь край, где нивы золотые

    Испещрены лазурью васильков»[11]

     


    Profusion et opulence de la nature, des arts populaires, des formes et des couleurs picturales, se conjuguent à un humour hyperbolique, à un goût de l’énorme plaisanterie, de rire homérique. Rire colossal des cosaques zaporogues écrivant une lettre ordurière au Sultan turc dans les célèbres tableaux de l’Ukrainien Riépine, et – dans sa descendance – rire gigantesque de Khlebnikov (Ukrainien du côté maternel) dans son « poème sur une syllabe Zakliatie smiekhom (Conjuration par le rire). Je me souviens de la façon dont le poète et sculpteur russe Alexeï Khvostenko lisait cette poésie khlebnikovienne avec les accents extrêmes colossaux des cosaques zaporogues…

    Larionov, lui aussi Ukrainien du côté maternel et ayant passé son enfance à Tiraspol en Bessarabie, avait « un caractère exubérant et enjoué, tout méridional », dit son élève et biographe Tatiana Loguina, qui ajoute : 

    « Attaché […] à sa magnifique liberté […], [Larionov] aura du mal à se faire à la vie de la capitale. A ‘L’Institut[12] Voskressensky’ il est l’élève le plus indiscipliné, mais aussi celui qui connaît le plus grand nombre de farces et d’histoires. »

    Ce goût des facéties, du burlesque, de la mystification et de la provocation se manifestera dans son œuvre comme dans ses interventions dans la vie des arts russes avant 1914 où Larionov dispute le leadership à David Bourliouk, dont toute la complexion et la manière d’être sont entièrement enracinées dans son Ukraine natale.

    Rappelons ici l’appellation provocante de l’exposition organisée à Moscou en 1912, « La Queue d’âne » : c’était une allusion à l’accrochage organisé par les adversaires de la modernité au Salon des Indépendants des tableaux peints avec la queue de l’âne Bon Lolo, présentés comme les œuvres d’un peintre italien inconnu Boronali. Cet incident est mentionné dans l’article de Riépine, consacré au premier Salon d’Izdebsky, venu d’Odessa à Saint-Pétersbourg. Je voudrais citer ici in extenso ce passage qui fait apparaître les passions contradictoires qui agitaient les arts de Russie autour de 1910 :

    « ‘Cézanne !’ : la meilleure réponse à cette sorte de peinture – l’instantané d’un âne qui peint avec sa queue un tableau.

    Le lecteur a vu vraisemblablement cet instantané.

    On avait attaché à la queue un pinceau, avait placé sous la queue une palette avec des couleurs et une toile. On avait nourri l’âne avec quelque friandise : de plaisir, il agitait la queue et c’est ainsi que sortit de cette queue un tableau de Cézanne.

    • Quoi-a-a !? – déclare avec aplomb l’esprit du cynisme (le Diable), après avoir relevé cyniquement la tête. J’obligerai la presse – cette grande puissance – à trompéter la gloire de cet art dans le monde entier : viendront des milliardaires d’Amérique, ils paieront des sommes folles pour cette marchandise produite facilement et rapidement. Nous rejetterons tout ce qui auparavant nous était cher et nous nous prosternerons devant mes barbouilleurs de l’ordre de la queue d’âne !… A Moscou, déjà plusieurs se sont prosternés.

    • Il semble que par arriération vous vous imaginiez que les Moscovites continuent à manger des cochons savants et des rossignols qui chantent magnifiquement ? – Vous vous trompez, maintenant ils collectionnent des matisses. »[13]

    N’est-ce pas là également un exemple d’hyperbolisme ukrainien ?

    Et « le père du futurisme russe », l’Ukrainien David Bourliouk, n’a-t-il pas écrit de son côté en 1913 un pamphlet intitulé Les Benois gueulards et le nouvel art national russe. Causerie de MM. Bourliouk, Benois et Riépine sur l’art, dans lequel il rejette radicalement toutes les formes jusqu’ici existante, défendant le droit à l’expérimentation, réfutant toutes les autorités autres que « la nature et moi », et exigeant que la Russie cesse d’être « la province artistique de la France ».

    Et que dire de la propension au canular, à la mystification démesurée chez Tatline dans la légende-conte apocryphe de sa visite rocambolesque de l’atelier de Picasso à Paris en 1913, alors que cette visite a eu lieu une seule fois en mars 1914. Anatoli Strigaliov nous en a donné tous les détails et toutes les variantes.[14] N’avons-nous pas affaire ici à ce « quelque chose qui n’existe pas chez les gens (chtcho sé také, chtcho na lioudex néma), typiquement ukrainien ?

    Dans les sculpto-peintures d’Archipenko ou dans l’œuvre sculptée pré-dadaïste de Baranoff-Rossiné entre 1913 et 1915, dans le Malévitch de la toile Réserviste de premier rang (Ratnik pervogo razriada, 1914, MoMA) avec sa moustache provoquante et le thermomètre collé à un endroit précis de l’anatomie du guerrier, là où la température peut subir des fluctuations au gré des émotions…, de Éclipse partielle<Composition avec Mona Lisa> (1914, Musée national russe) avec le geste iconoclaste contre la Joconde, voire dans les appellations de certaines toiles suprématistes comme Réalisme d’une paysanne en deux dimensions (Le « Carré rouge » du Musée national russe), ou encore Réalisme pictural d’un garçonnet avec son sac à dos – masses colorées en deux dimensions [Jivopisnyi réalizm mal’tchika s rantsem-krassotchnyïé massy v dvoukh izméréniyakh], c’est-à-dire le « Carré rouge et le carré noir sur fond blanc » du MoMA !

    Nous avons là le caractère débridé, sans retenue, allant au-delà des limites, teinté d’humour, qui distingue, pour une grande part, l’esprit ukrainien des autres.

     

     

    L’étude de l’École Ukrainienne au XXe siècle est encore dans ses commencements. Il existe encore trop d’idées fausses, préconçues, partiales, émotionnelles. Il faut sortir l’art ukrainien de la nébuleuse grand-russe dans laquelle il est encore trop souvent noyé pour des raisons de politique, ou tout simplement d’ignorance. L’École Ukrainienne d’avant-garde a une histoire glorieuse sur son propre sol, depuis 1908 et l’exposition « Zvéno » (Le Maillon) à Kiev, organisée par Alexandra Exter et David Bourliouk[15], jusqu’à la parution entre 1928 et 1930 de la revue de Kharkiv Nova guénératsiya, dirigée par le grand poète panfuturiste Mykhayl’ Semenko . Mais il ne faudrait pas oublier l’apport spécifiquement ukrainien dans les avant-gardes russe et européenne. Ma communication se veut une contribution au travail d’information et de recherche qui reste à faire.

     


     

     

    [1] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, 1991,   t. II, p. 140

    [2] Yakov Tugendhold, « Pis’mo iz Parija », Apollon, 1910, N°8, Khronika, p. 1j

    [3] Guillaume Apollinaire, Œuvres en prose complètes, op.cit., p. 321

    [4] Voir les textes de Yakoulov et la bibliographie de son œuvre dans les quatre Notes et Documents de la Société des Amis de Georges Yakoulov (réd. Raphaël Khérumian et Jean-Claude Marcadé), Paris, 1967-1975

    [5] Catalogue de l’exposition « Bespredmietnost’ i Souprématizm », Moscou, 1919

    [6] K. Malévitch, Souprématizm. 34 rissounka, Vitebsk, 1920

    [7] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, Paris, Robert Laffont, 1978, p. 11

    [8] Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, Moscou, Moskovski mouzieï sovrémiennogo iskousstva, 2010, t. I, p. 176 (en russe et en anglais)

    [9] Cf. V. O. Klioutchevski, Pravoslavie v Rossii, Prédanie.ru, 2000

    [10] Sonia Delaunay, Nous irons jusqu’au Soleil, op.cit., p. 17

    [11] В сознании украинцев, в течение веков, «синий цвет истолковывался как чистое небо, мир и покой; золотой – как зарницы на ясном небе, пшеничное поле».

    [12] Tatiana Loguine, Gontcharova et Larionov. Cinquante ans à Saint-Germain-des-prés, Paris, Klincksieck, 1971, p. 10

    [13] « “Сезанн!”: на эту манеру живописи лучший ответ – моментальная фотография с осла, написавшего хвостом картину.

    Читатель, вероятно, видел этот моментальный снимок.

    Ослу привязали к хвосту кисть, подставили под хвост палитру с красками и холст. Осла кормили чем-то лакомым: от удовольствия он махал хвостом, и вышла из-под хвоста его картина Сезанна.

    • Что-o-o?! – нагло подняв голову, самоуверенно заявляет дух цинизма (Дьявол). Я заставляю прессу – великую силу –трубить этому искусству славу на весь мир: приедут миллиардеры из Америки, будут платить сумасшедшие деньги за этот, легко и скоро производимый товар. Мы выбросим все бывшее дорогим для нас, и вы поклонитесь моим мазилам ордена ослиного хвоста!.. В Москве уже некоторые поклонились.

    • Вы, кажется, по отсталости, воображаете, что те москвичи все ещё едят учёных свиней и очаровательно поющих соловьёв? – Ошибаетесь, теперь они коллекционируют матиссов».

    1. Riépine, « Salon Izdiebksogo », Birjévyié viédomosti, 14 (27) mai 1910, repris dans : Andreï Kroussanov, Rousski avangard, t. I, livre 1, Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 175-176

    [14] Cf. A. Strigaliov, « O poïezdkié Tatlina v Berlin i Parij », Iskousstvo, 1989, N° 2 et 3 ; Anatoli Strigalev, « Berlin-Paris-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914) », Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Paris, Centre Georges Pompidou, N° 47, printemps 1994, p. 7-23

    [15] Cf. Georgy Kovalenko, Aleksandra Exter, op.cit., t. I, p.

  • Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand et ses liaisons avec l’Italie et la France

    Kandinsky, citoyen du monde : l’écrivain russe et allemand et ses liaisons avec l’Italie et la France

     

     

    Lorsque, récemment, j’ai écrit un article intitulé « Kandinsky – un artiste russe en Allemagne et en France »1, j’ai bien précisé qu’il ne s’agissait pas dans mon esprit d’un problème de nationalisme étroit. D’ailleurs Kandinsky, même si les circonstances de la vie l’obligèrent à prendre la nationalité allemande en 1928 (il est donc resté citoyen russe jusqu’à l’âge de 62 ans), puis la française en 1939, manifestant ainsi une authentique citoyenneté du monde, fut généralement perçu comme un Russe ou « d’origine russe ». Et pourtant on constate dans la réception de son œuvre, jusqu’à aujourd’hui, des fluctuations quant à la dominante des traditions nationales qui s’y font voir, faussant parfois les perspectives. Il s’agit, je le répète, non d’un problème ethnique, mais, ce qui est me semble-t-il le sujet du colloque présent, d’un problème des interférences, des dialogues, des Auseinandersetzungen , des osmoses qui s’opérent entre les cultures, les histoires, les mouvements d’idées, parfois les élans politiques. Le cas de Kandinsky est particulièrement exemplaire car ce Russe, ethniquement mâtiné un peu de Sibérien et un peu d’Allemand balte, est intellectuellement, philosophiquement, esthétiquement, littérairement, au cœur de trois cultures : la russe de base, l’allemande adoptée et intégrée et, dans une moindre mesure, la française qu’il pratiquera, si l’on peut dire, comme tout homme russe cultivé de la seconde moitié du XIXème siècle et du début du XXème. Durant tout le XIXème siècle, en effet, l’élite russe parlait et écrivait, dans la majorité des cas, en français. Il suffit de citer, entre beaucoup d’autres exemples, les textes écrits en français par le grand poète Tiouttchev2, du penseur orthodoxe Khomiakov3, du penseur de l’anarchie Bakounine4, voire de Tourguéniev5. N’oublions pas que l’amie de Kandinsky, un temps compagne de Jawlensky, Marianne Werefkin (Marianna Vladimirovna Vériovkina) a tenu, au début du XXème siècle son journal intime Lettres à un inconnu en un français excellent5.

    Ici, je voudrais faire un excursus du côté de Dostoïevski qui marqua, de façon indélébile, les esprits russes et européens de la fin du XIXème et du début du XXème siècles. Camus avait sans doute raison d’affirmer que le prophète du XIXème siècle n’avait pas été Marx mais Dostoïevski. D’ailleurs si Sartre ne l’a pas reconnu expressis verbis, l’essentiel de son œuvre théâtrale, son filigrane, ne sont-ils pas dostoïevskiens? En tout cas, les idées de Dostoïevski dominent la pensée russe au tournant du XIXème et du XXème siècles, en particulier celles qui concernent le destin de la Russie en Europe, qui sont incarnées dans le personnage de Versilov dans le roman de 1875 L’Adolescent et surtout dans le discours de 1880 sur Pouchkine.

    Versilov, dans L’Adolescent, est le représentant de l’intelligentsia russe, pénétrée par l’esprit de la pensée philosophique russe; il cristallise en lui les traits de la noblesse russe portant en elle « l’inquiétude d’un malaise perpétuel » (Baudelaire), celle, aussi, des intellectuels russes attirés par l’Occident, parfois par le catholicisme. Par la bouche de Versilov, Dostoïevski, si prompt par ailleurs à dénoncer l’Europe petite-bourgeoise, mercantile, qui a trahi l’héritage chrétien, montre la grandeur incomparable de l’Europe Occidentale et l’importance qu’elle a pour un Russe :

    « Pour un Russe, l’Europe est aussi précieuse que la Russie […] o, plus encore. Il est impossible de plus aimer la Russie que je l’aime moi-même, mais je ne me suis jamais fait des reproches parce que Venise, Rome, Paris, étaient le trésor de leur science et de leur art, que toute leur histoire m’est plus chère que la Russie. O, ces vieilles pierres étrangères, ces miracles du vieux monde, ces éclats de miracles saints, sont chers au cœur des Russes; et même ils nous sont plus chers qu’à eux-mêmes […] Seule la Russie vit non pas pour elle-même mais pour la pensée, et […] c’est un fait notable que cela fait déjà un siècle que la Russie vit résolument non pour elle-même mais pour la seule Europe. »7

    Dostoïevski a mis dans la bouche de Versilov ses idées les plus secrètes sur l’Europe. Pour lui, l’homme russe est l’homme universel (vsietchéloviek) et l’homme le plus libre parmi les Européens. Voici ce que dit Versilov : « [Les Européens] ne sont pas libres, nous le sommes. Moi seul, promenant en Europe mon spleen russe (toska), étais alors libre…[…] Chaque Français peut servir non seulement sa chère France mais aussi l’humanité, uniquement à la condition de rester français au plus haut degré, il en est de même pour l’Anglais et pour l’Allemand. seul le Russe, même à notre époque, c’est-à-dire bien avant que ne soit fait le bilan universel, a reçu déjà la capacité de devenir russe au plus haut degré, seulement quand précisément il est au plus haut degré européen […] En France je suis français, avec les Allemands – allemand, avec les Grecs anciens – grec, et par là même je suis un vrai Russe et suis au plus haut degré utile à la Russie car j’expose sa pensée primordiale. »8 Par conséquent, « l’idée russe suprême », ce sera, exprimé dans les termes du célèbre discours de Dostoïevski sur Pouchkine en 1880, « la conciliation universelle des idées » (vsieprimiriénié ideï), c’est-à-dire la capacité de contenir, grâce à la communion universelle (sobornost’), tout l’héritage de la culture mondiale.

    On peut dire que Kandinsky se situe dans cette lignée de Russes européens qui ont conjugué en eux diverses cultures.

    Il est question ici de quatre pays européens : France, Russie, Allemagne, Italie.

    Kandinsky est un écrivain allemand, son recueil poétique Klänge, ses mémoires Rückblicke, son théâtre, font partie du patrimoine allemand d’avant la Première Guerre mondiale. Cela est reconnu largement.9

    Mais le Russe Kandinsky est aussi, je n’ose dire « prioritairement », en tout cas « naturellement », « organiquement » un écrivain russe – ce qui est jusqu’ici pratiquement méconnu et que je m’efforce, depuis quelque temps déjà, de faire admettre auprès de mes collègues russes.

    Pour ce qui est de la France, les rapports de Kandinsky à notre pays ont toujours existé et ont été très forts, que ce soit dans l’évolution de son impressionnisme et de son fauvisme avant 1910, ou bien dans les presque dix années, entre 1933 et sa mort en 1944, de son séjour en France. Il s’est même voulu un poète français et il s’est essayé dans ce domaine. Il a illustré Tristan Tzara et René Char, il a eu des contacts chaleureux avec André Breton.10 En tout cas, il manie avec beaucoup de talent la langue française et pouvait écrire dans une enquête de 1921 pour l’Académie de Russie des Sciences de l’Art [RAKHN – Rossiiskaya akadémiya khoudojestviennykh naouk] à Moscou : « Je parle et j’écris l’allemand et le français »11.

    L’Italie va intervenir aussi dans la vie de Kandinsky, relativement tardivement, mais ses rapports avec Marinetti et les futuristes italiens, que traduisent, iconographiquement, ses œuvres d’avant 1914 (on le sait, Kandinsky a délibérément ignoré la discipline cubiste), se concrétisent après 1930 par des voyages en Italie et des contacts directs.

    De toute évidenc, France, Allemagne et Italie ont été les pays qui ont le plus marqué Kandinsky, leur culture esthétique ou philosophique a donné cette tonalité si originale à la culture esthétique et philosophique russe fondamentale de l’auteur de Über das Geistige in der Kunst/O doukhovnom v iskousstvié.

    Voici ce qu’écrivait son premier grand biographe Will Grohmann : « Sa foi inconditionnelle dans toutes choses humaines et artistiques et sa croyance à l’invulnérabilité de l’esprit, il les a apportées de Russie, et il est resté russe jusqu’à sa mort, bien qu’aussi profondément lié par le sang et par l’esprit avec l’Europe Occidentale qu’avec l’Asie […]

    [Ses amis] ont senti derrière la vie et l’activité la grandeur d’un solitaire qui, attiré par l’Europe et par sa problématique, est néanmoins demeuré étranger, pour autant d’amitié et de déférence qu’on ait pu lui témoigner. Il était attaché à la religion grecque orthodoxe et à la foi dans sa patrie, il continuait de lire les classiques russes, aimait la musique russe. »12

    Prenons les unes après les autres les interférences des diverses cultures européennes avec la culture russe de Kandinsky.

    Tout d’abord, l’Allemagne.

    La chose est assez bien connue. Kandinsky se disait « mi-allemand », « tellement russe et pourtant non-russe » – cela s’adressait à sa compagne, son élève, le peintre allemand Gabriele Münter dont il ne se sépara que pendant la Première Guerre mondiale. Devant Gabriele Münter, selon les moments, il mettait en avant sa part de « germanité » ou sa part de « russité ». Le 14 octobre 1910 – à un moment où il est en train de rédiger la version russe de Über das Geistige in der Kunst à partir d’un manuscrit allemand écrit à Murnau avec l’aide de Gabriele Münter – c’est l‘Urtext du célèbre traité13 – il adresse à Gabriele Münter, de Moscou, les paroles suivantes :

    « Aber wie russisch und doch unrussisch ich mich fühle! Wie manches mich beinahe zum Weinen stimmt und manches mein Herz stärker zu pochen zwingt. Wie ander ist das Volk. Warum ist hier das Leben intensiver und packender? »14

    La grand-mère maternelle de Kandinsky était balte et lui lisait des contes en allemand. Il a reçu dans un milieu moscovite bourgeois une éducation où la langue et la culture allemandes ont été déterminantes – comme ce fut le cas pour le Balte Eisenstein.

    Il semble, cependant, que dans sa prose théorique allemande il y ait des gaucheries qui montrent, comme le dit Will Grohmann, qu’il est « un Russe écrivant en allemand » :

    « Dans tous les textes de Kandinsky, on trébuche souvent sur des expressions pas toujours claires et il n’est pas exempt de contradictions. »15

    En revanche, l’écrivain de théâtre et le poète allemands – là les licences sont permises, la gaucherie devient une vertu – ont été et sont appréciés. Hugo Ball fut un des propagateurs du recueil Klänge[Sonorités] et des compositions pour la scène Der gelbe Klang [La sonorité jaune] (1912) et Violett [Le rideau violet] (1914). Les dadaïstes zurichois ont déclamé les poèmes en prose de Kandinsky. Le peintre, et lui-même poète, Hans/Jean Arp a écrit de belles pages sur l’art du poète allemand Kandinsky. En voici un extrait :

    « A travers le mugissement et le tumulte de ces mondes, je pouvais encore, en prêtant attentivement l’oreille, entendre tintinnabuler les villes-champignons de la Russie, brillantes et bariolées. Kandinsky me racontait que son aïeul était arrivé en Russie au trot d’un petit coursier constellé de clochettes, venant d’une de ces montagnes enchantées de l’Asie, toutes en porcelaine. Il n’est pas douteux que l’aïeul avait légué à Kandinsky de profonds secrets. « Anno dada » des poésies de Kandinsky furent récitées pour la première fois au Cabaret Voltaire à Zurich, et le public les accueillit par des hurlements préadamites […].

    « Résonances » [c’est ainsi que le bilingue Arp traduit « Klänge »], le recueil poétique de Kandinsky est un des livres extraordinaires et grands. […] Kandinsky s’est livré dans ces poèmes aux recherches spirituelles les plus rares. De « l’être à l’étant pur » il a fait surgir à la lumière des beautés que jamais personne n’avait encore contemplées. »16

    Voici un poème en prose, tiré de ce recueil, qui est la version – mot pour mot – de l’original russe:


     

     

    Pestryj lug

    Na lugu, na kotorom ne bylo travy, no byli tol‘ko cvety, cvety neobyknovenno pestrye, sidelo v nitočku pjat‘ čelovek. Šestoj stojal v storone.

    Pervyj skazal:

    « Kryša krepka…Krepka kryša… »

    « krepka »…

    Posle nekotorogo vremeni vtoroj :

    « Ne trogajte mena : ja vspotel… …

    « Ja poteju… Da! »

    I potom tretij : « Ne čerez stenu!

    « Ne čerez stenu! Net! »

    A Četvertyj :

    « Zrejuščij plod!! »

    Posle dolgogo molčanija pjatyj zakričal rezkim golosom.

    « Razbudite ego! Sdelajte ego glaza bol‘šimi! Ved‘,

    « s gory katitsjq kamen‘! Kamen‘, kamen‘, kamen‘,

    « kamen‘!… … …S gory!……

    « On katitsja vniz!…… Sdelajte ego uši žadnymi!

    « O, sdelajte ego glaza bol‘šimi! Sdelajte ego

    « nogi dlinnymi! Dlinnymi, dlinnymi……nogi!!

    Šestoj, stojaščij v storone, kriknul korotko i sil‘no:

    « Molčanie! »

     

    Bunte Wiese

     

    Auf einer Wiese, auf der kein Gras war, sondern nur Blumen, die höchst bunt waren, sassen in gerader Linie fünf Männer.

    Ein sechster stand seitwärts.

    Der erste sagte:

    « Das Dach ist fest… Ist fest das Dach…Fest… »

    Nach einer Weile sagte der zweite :

    « Rühr mich nicht an : Ich schwitze…Schwitzen tu ich

    …Ja!

    Und dann der dritte :

    « Nicht über die Mauer!

    Nicht über die Mauer! Nein! »

    Der Vierte aber :

    « Reifende Frucht! »

    Nach langem Schweigen, schrie der fünfte mit greller Stimme :

    « Weckt ihn! Macht ihm die Augen gross!

    Es rollt ein Stein vom Berge.

    Ein Stein, ein Stein, ein Stein, ein Stein vom Berge!…

    Er rollt herunter!… Macht ihm die Ohren gierig!

    Oh macht ihm die Beine lang! Lang, lang… die Beine! »

    Der sechste, der seitwärts stand schrie auf kurz und stark:

    « Schweigen! »

     

    Il est souvent difficile de décider, dans les versions russes et allemandes des poèmes en prose de Klänge/Zvouki, quel est le texte écrit en premier. Ici, cependant, on peut, à certains indices, penser que le premier jet a été en russe : l’expression idiomatique « v nitočku » [en file droite] ne paraît pas être une traduction de « in gerader Linie » mais cette dernière expression allemande semble bien être la traduction explicative du russe. De même, le jeu de la suffixation verbale, très typique pour le russe, dans « ja vspotel…ja poteº » [Je suis en nage…je transpire] est, me semble-t-il, traduit là aussi de manière explicative, avec quelque bizarrerie du point de vue de la norme allemande : « ich schwitze…schwitzen tu ich »

    A propos de Klänge, je voudrais citer un des derniers brillants commentateurs de ce recueil, Jean-Christophe Bailly : « Il ne s’agit pas seulement de textes singuliers mais d’une avancée de la prose moderne comme de la modernité vers cette prose que les romantiques d’Iéna, les premiers, établirent en tant que l’avènement sans cesse à venir de la littérature. Discrète, cette avancée est pourtant considérable et Kandinsky a envers les mots la même attitude et , pourrait-on dire, le même étonnement qu’envers les signes picturaux. »17

    Je n’ai extrait qu’une faible partie des transferts entre la Russie portée par Kandinsky et le monde allemand. On pourrait faire ici des développements, qui sont cependant assez bien connus, du travail du peintre, de l’écrivain et du théoricien au Bauhaus, où il apporte l’expérience qu’il avait acquise en Russie soviétique entre 1918 et son départ en 1922 : il crée en 1920 à Moscou l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), et l’Académie de Russie des Sciences de l’Art (Rakhn), que nous avons mentionnée plus haut, et il est un des initiateurs en 1919, toujours à Moscou, du premier « musée d’art moderne » au monde, le Musée de la Culture picturale [Muzej živopisnoj kul’tury]

    Dans sa lettre envoyée de Weimar le 9 novembre 1922 à Piotr Kogan, directeur de l’Académie de Russie des Sciences de l’Art, il dit « vouloir mettre en rapport l’Académie avec le Bauhaus, où [il fait tout] pour introduire un tavail scientifique expérimental, ce qui doit bientôt être possible »18 Et le 9 novembre de la même année, il déclare au même Piotr Kogan : « Souvent, j’ai une forte envie de venir à Moscou. Mais ici, je fais œuvre utile. Je ne perds pas l’espoir d’organiser ici une Section de l’  Académie. Il y a peu de temps, j’ai parlé de cette question avec des Japonais qui se sont montrés intéressés. Nous nous déploierons avec le temps dans le monde entier. J’ai établi un contact avec l’Amérique. »19 Et plus loin il ajoute :  » Nos camarades sont si gentils que de temps à autre ils me donnent des nouvelles très détaillées des travaux de l’Académie. Les moindres nouvelles la concernant me réjouissent au plus haut point. »20

    Malheureusement, la situation en Russie soviétique ne permettra ps d’établir des liens et cela s’aggravera après la mort de Lénine en 1924, quand le stalinisme réduira petit à petit toutes les tendances expérimentales et novatrices dans les arts pour finir par les supprimer. Pendant un quart de siècle, Kandinsky n’aura cessé d’être un passeur entre la Russie et l’Allemagne : il veut faire connaître en Russie les meilleurs artistes. On notera ses efforts, en particulier, pour propager en Russie l’œuvre d’Arnold Schönberg et pour faire connaître et propager en Allemagne ce qui se faisait de mieux en Russie, que ce soit les peintres symbolistes et Jugendstil du « Monde de l’art » [Mir iskousstva], ou en invitant les primitivistes futuristes de Moscou à l’exposition « Der Blaue Reiter » en 1912 : Larionov, Natalia Gontcharova, Malévitch, David et Vladimir Bourliouk; Kandinsky traduit dans l’almanach Der Blaue Reiter le brillant paradoxaliste Vassili Rozanov (Impressions d’Italie), le poète Kouzmine, l’essai de David Bourliouk « Die ‘Wilden’ Russlands ». Quand, en 1913, il est question de publier en russe son Über das Geistige in der Kunst, aux éditions moscovites « Iskousstvo », il en profite pour essayer de réaliser une version russe d’une revue allemande qu’il projette, mais qui ne voit pas le jour, sans doute à cause de la Première Guerre mondiale.

     

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    Si le poète et écrivain allemand a donc été et est apprécié, ce n’est malheureusement pas le cas du poète et écrivain russe Kandinsky. Faute d’éditions suffisamment significatives de ses textes russes, faute aussi d’une certaine myopie des chercheurs russes qui ont tendance à ne privilégier que le théoricien et le penseur et à négliger, partant, l’écrivain. On n’a pas admis, et l’on continue à ne pas admettre que l’auteur de O doukhovnom v iskousstvié [Du Spirituel dans l’art], de Zvouki [Sonorités], de Fioliétovaya zanavies’ [Le rideau violet] ou de Stoupiéni [Etapes] ait pu avoir une écriture tout à fait personnelle et que son travail d’écriture ait été pour lui plus qu’un violon d’Ingres. Kandinsky s’est voulu en effet, d’un bout à l’autre de sa création, mais tout particulièrement entre 1909 et 1915, un écrivain à part entière. Il n’a cessé d’écrire des textes critiques, de la poésie, des pièces de théâtre, des essais philosophiques et théoriques. Il l’a fait surtout en russe et en allemand. Il est clair que dans la langue russe il trouvait son expression organique naturelle. Sa langue russe est riche, c’est celle d’un homme de grande culture, émule d’un Rémizov, d’un Biély ou d’un Rozanov, d’un artiste qui manie de façon personnelle la métaphore, les tournures imagées, les divers registres lexicaux et stylistiques. Et cela donne quelquefois des étrangetés langagières qui ont pu heurter et peuvent encore heurter aujourd’hui, car on n’attend pas du peintre Kandinsky qu’il puisse avoir un style à lui, style qu’il aurait élaboré de façon consciente. Ainsi le directeur de la revue moderniste de Saint-Pétersbourg, Sergueï Makovski, à qui Kandinsky propose la version russe de Über das Geistige in der Kunst qu’il vient de terminer à Moscou en 1910, ne l’édite pas devant le refus de Kandinsky d’accepter une rédaction de son texte. Il écrit de Saint-Pétersbourg le 30 septembre 1910 à Gabriele Münter : « Makowsky wollte m<eine> Broschüre bei sich drucken, aber auch hier ist meine Sprache ein Hindernis dazu. Ich will aber nichts ändern. So was finde ich dumm. »21

    Les gaucheries ou les expressions qui ne correspondent pas à la norme sont dans la plupart des cas voulues par Kandinsky qui avait la volonté de faire plier la langue à ce qu’il souhaitait lui faire dire – c’est le même Kunstwollen qui préside à sa démarche picturale. Certains critiques trouvent dans sa prose poétique russe des tournures allemandes. Peut-être. Ce qui est sûr, pour moi en tout cas, c’est que son écriture littéraire russe est aussi particulière et originale que son écriture picturale.

    Par toute sa complexion intellectuelle, Kandinsky fait partie du courant symboliste russe, marqué par la culture grecque ancienne, la métaphysique allemande, la spiritualité à dominante orthodoxe, qui n’exclut pas le regard porté vers les ésotérismes, le goût d’une rhétorique saturée d’images, de symboles, de métaphores, le goût aussi pour l’onirisme alogique, qui en font, toutes proportions gardées, un précurseur du dadaïsme, voire du surréalisme.

    Mais, dans sa volonté de briser la routine de la langue, au risque de heurter les habitudes, il va jusqu’aux expérimentations des poètes cubofuturistes russes comme Khlebnikov ou Kroutchonykh. Kroutchonykh va chercher des exemples de poésie « zaoum », c’est-à-dire au-delà de la raison et de l’entendement, dans la glossolalie des sectaires russes, comme ce flagellant Varlaam Chichkov dont est cité le langage extatique:

    « Nosoktos lessontos foutr liss natroufountrou kressfiré kréssentré. Fert tchéréssaabtro oulmiri oumilissantrou. »22

    Voici un exemple de poésie de Kandinsky où tous les mots commencent par »ou-« , et où le sens est complétement absurde :

     

    Oumiestny oum (tsviéty bez zapakha »[ Un esprit à sa place (fleurs sans parfum)]

     

     

    [transcription phonétique:]

     

    Ouda ouiédinionnaya oupala outrom.

    Outka oukhnoula ouksousnym oukoussom.

    Oukha oukhoudchilas’ ougarnym ouglom.

    Ouj oujinal oubitym ougriom.

    Ourod oudaril ouzkim outiougom.

    Ounylo oulitsa oudavila oura.

     

    [traduction littérale:]

     

    La ligne à pêche isolée est tombée ce matin.

    Le canard poussa des « ouf » sous la morsure vinaigrée.

    La soupe de poisson empira sous l’enfumement du coin.

    La couleuvre soupa d’une anguille tuée.

    L’affreux a frappé d’un étroit fer à repasser.

    Morose, la rue a étouffé un « hourrah ».

     

    Voici un « sonnet » inédit daté du 10 mai 1914 :

     

    Sonet

     

    Kukumismatičeskaja spiral‘

    Labusalutičeskaja parabola nikak ne najdet ni golovy svoej, ni xvosta.

    Lavrentij, naudandra, lumuzuxa, direkeka! Diri – Keka! Di-ri-ke-ka!

     

    [traduction littérale :]

    La spirale koukoumismatique

    La parabole laboussaloutique ne trouvera pas du tout ni sa tête, ni sa queue.

    Lavrenti, naoudandra, loumouzoukha, dirékéka! Diri – Kéka! Di- ri – ké – ka!23

    Ces recherches onomatopéiques ne sont pas d’ailleurs le propre des futuristes en Russie. Rappelons-nous que le théoricien du Symbolisme, le poète et romancier Andreï Biély a publié en 1922 à Berlin un ouvrage appelé précisément Glossolalie.

    Est-ce que Kandinsky ne pourrait pas adhérer à la formulation suivante, prise au hasard dans le texte inspiré de Biély :

    « Il est en nous une conscience du son, tel un nouveau-né, elle ouvre à peine les yeux sur l’infini du monde amorphe qui se dresse.

    L’amorphe me regarde et me jette une miette de mot banal. Mais je ne suis ni ignorant ni barbare. Simplement je ne suis pas Hellène, je suis né Scythe au monde des consonances, je commence seulement à m’appréhender dans ce nouveau monde qui s’offre, sphère en tourmente, aux mille yeux, sur lui centré. Cette sphère, ce monde, c’est ma bouche. Les sons la traversent. Ce sont des remous de chaleurs aériennes, de nébuleuses : nuls sons distincts. »24

     

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    Pour ce qui est des rapports de Kandinsky à la France, ils ont été constants. Et très tôt. Kandinsky expose régulièrement aux Salons d’automne entre 1904 et 1907 et est l’objet de nombreuses critiques plutôt louangeuses (en particulier de Roger Marx). Il habite Paris ou à Sèvres en 1906 et 1907, avec Gabriele Münter. Surtout, Les Tendances Nouvelles, organe officiel illustré de l’Union Internationale des Beaux-Arts, de Lettres, des Sciences et de l’Industrie (patronné par Paul Adam, Auguste Rodin et Vincent d’Indy), publient entre 1906 et 1909 trente-trois bois gravés de Kandinsky. D’autre part, cent neuf œuvres de l’artiste russe font sensation à l’exposition « Le Musée du Peuple », organisée à Angers en 1907 par le rédacteur des Tendances Nouvelles, Alexis Mérodack-Jeaneau (est montré le célèbre tableau La vie mélangée[intitulé ici La confusion des races])25.

    Il est bien connu également que Kandinsky mettra en avant la peinture française – Cézanne, Matisse, Delaunay. Avec Robert Delaunay, il est même en rapport étroit avant 1914 et on trouve des échos d’ »orphisme » dans plusieurs œuvres.26

    Comme je l’ai brièvement mentionné au début, Kandinsky après 1933 rencontre les artistes parisiens, mais aussi les poètes, en particulier Breton. Il est marqué par l’iconographie surréaliste de Miro, lui dont la poétique picturale et littéraire alogique des années 1910 avait annoncé une nouvelle révolution mentale et esthétique.27 Breton aurait pu voir dans le « principe de la Nécessité Intérieure » (printsip Vnoutreinneï Niéobkhodimosti / das Prinzip der Inneren Notwendigkeit), proclamé par Kandinsky dès 190928 une idée qui annonçait sa propre « dictée de la pensée ». Mais le pape du Surréalisme aurait dû fermer les yeux, lui l’athée militant, devant la visée spirituelle de Kandinsky pour qui l’artiste « doit se détourner du corporel pour servir le spirituel« 29. D’ailleurs Breton, s’il avait connu les idées métaphysiques des tenants de l’avant-garde russe – Kandinsky et Malévitch étant les personnalités les plus saillantes – se serait étranglé d’indignation, lui qui, à propos de la célèbre phrase de Braque « la règle corrige l’émotion » – pouvait s’écrier : « Il doit encore y avoir une quelconque idée de Dieu là-dessous »30, lui qui s’est fâché avec Lacan et l’a voué aux gémonies pour avoir osé se marier à l’église!…Mais les interférences, n’est-il pas vrai? – se font souvent sur des malentendus.

    Je voudrais conclure ce trop rapide survol de « Kandinsky et la France » en rappelant que Kandinsky a écrit quelques poèmes en prose en français. En voici deux exemples :

     

    LE FOND

     

    Une longue ficelle ne faisait que des neouds.

    Tant mieux.

    La question funeste dans ce cas est restée juqu’à la toute dernière minute sans réponse :

    Où est le premier nœud?

    Il me vient une idée audacieuse :

    Le premier nœud n’est nulle part.

    Autrement : je suppose

    La longue ficelle a commencé du commencement par le deuxième nœud.

    Ce serait simple :

    Alors le deuxième nœud serait le premier.

    Le quatrième serait le troisième.

    Le cinquième le quatrième.

    Soyez assez aimable pour me croire.

    Mais voici une difficulté :

    Où se trouve le deuxième nœud?

    Alors il serait bien possible que ce fût le troisième nœud qui soit le premier.

    Alors le quatrième serait le deuxième.

    Le cinquième serait le troisième.

    Et le sixième le quatrième.

    L’heureuse solution!

    Un obstacle :

    Uù se trouve le troisième nœud?

    Et alors :

    Le tout dernier nœud de cette toute dernière minute – quel est son numéro?

    C’est ainsi que la philosophie et les hautes mathématiques se rencontrent dramatiquement.

    La tête est silencieuse.

    Le cœur se tait.

    Mais voilà quelqu’un derrière la porte…

    Entrez!31

     

    Paris, en juillet 1938

     

     

    Voici un second exemple de poème en prose kandinskyen en français, daté de « Paris Mars 1939 »35 :

     

    LE SOURD QUI ENTEND

     

    Comment dois-je raconter cette histoire?

    Elle est bien simple – C’est pourquoi elle est compliquée.

    La simplicité – Voilà la difficulté.

    Les choses les plus simples sont toujours les plus compliquées.

    Et inversement.

    Si je vous dis : au bord d’une grande route se trouve une petite pierre.

    Et que pensez-vous : est-ce simple ou compliqué?

    Et que pensez-vous, qu’est-ce qui augmente – la simplicité ou la complication.

    Si je vous dis : une petite pierre se trouve au bord d’une grande route?

    J’ai mon opinion à moi.

    Le plus simple et le plus compliqué serait de dire :

    ROUTE-PIERRE. (Et après quelques secondes) GRANDE-PETITE.

    C’est de l’impressionnisme spirituel.

    Répétez encore une fois (une fois suffit)

    ROUTE-PIERRE (sept secondes) GRANDE-PETITE.

    La simplicité embrasse la complication.

    Et inversement.

    Il faudrait seulement avoir de l’oreille.

    Arrêtez-vous un instant sur la grand-route, et regardez un instant la petite pierre.

    Regardez avec l’oreille.

    Le sourd le comprend mieux encore.

     

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    Il est évident que, pour un peintre, l’Italie ne peut être qu’une patrie spirituelle. Kandinsky a séjourné à plusieurs reprises dans ce pays. En décembre 1905, il écrit au peintre Fiodor Roehrberg que sa prochaine adresse est « Milano Poste restante »36.

    C’est surtout après 1930 que l’Italie deviendra un lieu privilégié pour les visites et les vacances. Mais un fait remarquable des interférences russo-germano-italiennes chez Kandinsky, cest le fait que Über das Geistige in der Kunst est traduit en italien dès 1922 par Di Cesaro, mais ne paraîtra à Rome qu’en 1940.

    D’autre part, « les relations amicales entre Marinetti et Kandinsky s’expliquent par la fidélité de Kandinsky à un mouvement antérieur à 1914 [le futurisme], très proche de l’avant-garde russe. De plus, le futurisme est le seul mouvement capable de concurrencer à Paris le tout-puissant cubisme. Il y a également les connivences idéologiques entre les futuristes et Kandinsky, ainsi qu’une indiscutable offensive de séduction de la part de l’artiste pour obtenir de Rome ou de Venise une grande rétrospective.

    La technique de sable mêlé à la peinture, adoptée par Kandinsky à son arrivée [à Paris] est conforme au discours de l’art mural que tiennent Fillia et Enrico Prampolini. »37

    Il est évident que ce qui attirait Kandinsky dans l’Italie fasciste, ce n’est aucunement la politique37bis, mais le fait qu’il y avait là un ensemble magnifique d’abstraction dont les tenants voyaient en lui un des pionniers de cette nouvelle forme d’art au XXème siècle37ter. « Le peintre italien Prampolini l’appelle le Giotto de notre temps et il entend ainsi : le renouvellement de la peinture par Kandinsky »38

     

    Une interview de Kandinsky paraît dans Il Lavoro fascista du 28 juillet 1934, où il n’est question que d’art :

    « Le fait mystérieux de l’art abstrait […] l’apparente au mystique. […] Je suis certain que le sentiment mystique trouvera son expression à l’avenir dans une forme abstraite.

                         -Je doute cependant que ce soit l’avis de Sa Sainteté Pie X, partisan du concret, y compris en art [dit l’interviewer]

    Le peintre sourit légèrement, mais il s’empresse de déclarer :

                       – Personnellement, je ne pratique pas ce que l’on appelle l’art sacré. Et je n’aspire pas non plus à la représentation de la nature […] L’art, selon moi, n’est que le développement d’idées déterminées, de même que dans la nature les êtres sont le développement définitif de germes déterminés. »39

    Répondant au livre du défenseur de l’abstraction dans l’Italie du début des années 1930, Carlo Belli, Kn, paru à Milan en 1935, dans lequel l’auteur proposait une « interpretazione dell’arte astratta […] nel senso neo-platonico cristiano di una belleza ideale »40 et rattachait, en particulier, l’abstraction de Kandinsky au symbolisme, l’auteur de Du Spirituel dans l’art s’inscrit en faux contre cette étiquette de symboliste :

    « On a affirmé assez souvent que je m’occupe dans ma peinture ‘des états de mon âme’ et que je fais des ‘portraits’ de cet état.

    C’est vraiment une grave erreur! Je n’ai jamais eu l’intention de faire de pareils portraits et non plus de faire de la peinture ‘symboliste’. Si je dis que ‘l’angulo acuto manifesta calore, quello retto fredezza’ etc., j’opère avec les formes et les couleurs sans jamais penser à vouloir faire des récits – soit des récits symboliques.

    Chaque forme a une forme spéciale et un ‘contenu’ spécial, parce que elle est un être vivant, comme toutes les formes de l’univers. Mais ça serait tout – à – fait faux de penser à ce contenu quand on travaille ou quand on regarde une toile.

    Je mange les bananes parce que je les aime manger, mais non parce que elles possèdent une quantité exactes de vitamines.

    Je prends la couleur jaune et je lui donne une forme non parce qu’elle est un ‘colore terrestre di forza espansiva’, mais parce que j’aime en ce moment de la mettre sur l toile et lui donner une forme.

    J’ai dit depuis très longtemps que mon rêve unique est de faire de la epinture [sic] qui est un être vivant…e basta! »41

     

     

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    Sur l’exemple de Kandinsky, écrivain russe et allemand, on peut voir une osmose s’opérer, des modes de pensée, des cultures s’interpénétrer et s’enrichir. A cette configuration russo-allemande de base vient s’ajouter l’apport français qui est fait à la fois d’interférences culturelles et d’une volonté d’intégrer la strate linguistique française à son mode d’expression verbal. Dans le cas de l’Italie, il s’agit simplement d’aller à la rencontre des sources byzantines, des sources renaissantes et des sources de l’abstraction.

    Je me suis attaché à l’écrivain Kandinsky. Il faudrait faire un autre exposé, du point de vue des transferts quadrangulaires picturaux, l’imprégnation du Jugendstil, l’impressionnisme et le fauvisme français, l’exemple du pandynamisme futuriste italien, l’accueil du biomorphisme et du surréalisme dans le milieu des années 1930.

    C’est aussi dans la métamorphose de ces diverses strates esthétiques en une œuvre idiolectique que Kandinsky apparaît comme une figure paradigmatique des transferts culturels européens.

     

     

    1 Catalogue Kandinsky et la Russie, Martigny, Fondation Pierre Gianadda, 2000, p. 11-18; version anglaise abrégée : « Vasilii Kandinsky, a Russian Artist in Germany and France », dans : Experiment (Los Angeles, Charles Schlacks, Jr.), 2002, vol. 8, p. 23-31

    2 Voir, par exemple, « La Papauté et la Question romaine », Revue des Deux Mondes, t. V, 1er janvier 1850; sur les écrits politiques de Tiouttchev en français, voir : Litératournoié nasledsto.Tom dévianosto se »moï : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev [L’Héritage littéraire, tome 97 : Fiodor Ivanovitch Tiouttchev], Moscou, Naouka, 1988, livre I, p. 183-255 (beaucoup de documents, en particulier les lettres, sont données dans l’original français)

    3 « Le plus russe et le plus remarquable des théologiens ne pouvait pas imprimer ses ouvrages en Russie, dans sa langue maternelle; la censure ecclésiastique ne permettait pas de les imprimer. Et les ouvrages de théologie de Khomiakov ont paru à l’étranger en langue française.[…] Les œuvres théologiques de Khomiakov furent traduites ensuite en langue russe » (Nicolas Berdiaev, Khomiakov, Lausanne, L’Age d’Homme, 1988, p. 61-62) . Voir aussi : A. Gratieux, « La défense de l’Eglise. Les brochures polémiques en français », in A.S. Khomiakov et le mouvement slavophile, Paris, Cerf, 1939, t. II, p. 125 sq.

    4 Cf. Les œuvres de Michel Bakounine, 6 volumes, Paris, Stock, 1895, 1903, 1908, 1910, 1911, 1913

    5 De très nombreuses lettres de Tourguéniev sont en français, voir les treize volumes de lettres dans ses Œuvres complètes en vingt-quatre volumes, Moscou-Léningrad, 1961-1968 (les lettres en français sont données dans l’original)

    6 Voir :Marianne Werefkin, Lettres à un inconnu , Paris, Klincksieck, 1999 (édition et présentation de Gabrielle Dufour-Kowalska)

    7 F.M. Dostoïevski, Œuvres complètes (en russe), Paris, Bibliotéka « Illioustrirovannoï Rossii », 1933, t. XV, p. 137-138

    8 Ibidem, p. 137

    9 Sur la fortune du poète allemand Kandinsky, je me permets de renvoyer à mon article « L’écriture de Kandinsky », dans le catalogue Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 152 sqq. (version italienne : « La scrittura di Kandinsky », in : Kandinsky, Milan, Mazzota, 1997, p. 31 sqq. Parmi les éditions récentes de Klänge, voir celle, bilingue, préfacée par Jean-Christophe Bailly : Kandinsky, Klänge (poèmes traduits de l’allemand par Inge Hanneforth et Jean-Christophe Bailly), Paris, Christian Bourgois, 1987. Les pièces de théâtre (les « compositions pour la scène ») de Kandinsky et ses écrits sur le théâtre (en russe et en allemand, avec traduction française) ont été publiés par Jessica Boissel : Kandinsky, Du théâtre,Über das Theater, O teatre, Paris, Adam Biro- Cologne, DuMont Schauberg, 1998

    10 Voir : Georgia Illetschko, Kandinsky und Paris. Die Geschichte einer Beziehung, Munich-New York, Prestel, 1997

    11 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 941, inventaire 10, unité de conservation, 267, p. 5

    12 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1959, p. 9

    13 Le dossier de cette première version allemande comportant une copie de copiste en gothique, des pages manuscrites de Gabriele Münter et de Kandinsky, des pages dactylographiées – le tout formant le texte in extenso -, se trouve dans les archives du Lenbachhaus à Munich.

    14 « Oh, comme je me sens à la fois russe et pourtant non-russe! Combien de choses me mettent en état presque de pleurer et combien de choses forcent mon cœur à battre plus fort. Comme le peuple est autre ici. Comment se fait-il que la vie soit aussi plus intense et plus prenante? » (Archives du Lenbachhaus)

    15 Will Grohmann, Vassily Kandinsky. Sa vie, son œuvre, op.cit., p. 92

    16 Jean Arp, « Kandinsky le poète », in : Wassily Kandinsky (éd. Max Bill), Paris, 1951, p. 90

    17 Kandinsky, Klänge, op.cit., p. 8

    18 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237

    19 RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 237, inventaire 1, unité de conservation 56, feuille 2 verso

    20 Ibidem, feuille 3 verso

    21 Archives du Lenbachhaus, Munich

    22 Kroutchonykh, in : Vzorval’ [Explosant] (1913), cité ici d’après Die Manifeste und Programmschriften der russischen Futuristen (Hrsg. Vadimir Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 61; dans sa Déclaration du mot comme tel [Déklaratsiya slova kak takovogo] (1913), Kroutchonykh donne encore un exemple glossolalique du flagellant Chichkov :

                             « namos pamos bagos »…

    « ghérézone drovolmirié zdrouvoul

    « drémilié tchérézondro fordeï »

                             in : ibidem, p. 67

    23 Les poèmes en prose russes se trouvent dans les Archives Kandinsky du Centre Georges Pompidou

    24 André Biély, Glossolalia (1922), cité ici dans la traduction de Catherine Prigent : André Biély, Glossolalie, Caen, Nous, 2002, p. 37

    25 Voir : Christian Derouet, « Basile Kandinsky et Les Tendances Nouvelles à Angers en 1907 », in : Kandinsky, Paris, RMN, 1997, p. 139-147

    26 A ce sujet, je me permets de renvoyer à mon article « Robert Delaunay et la Russie », dans le catalogue Robert Delaunay. 1906-1914 De l’Impressionnisme à l’Abstraction, Paris, Centre Georges Pompidou, 1999, p. 71-72

    27 Voir Vivian Endicott Barnett, « Kandinsky und die Naturwissenschaft : Die Einführung biologischer Motive in der Pariser Periode », dans le catalogue Elan Vital oder das Auge des Eros. Kandinsky, Klee, Arp, Miro, Calder, Munich, Haus der Kunst, 1994, p. 39-55

    28 V.V. Kandinsky,  » Sodierjanié i forma » [Le contenu et la forme], dans l’almanach 1909-1910. Salon 2. Miejdounarodnaya khoudojestviennaya vystavka, Odessa, 1909, p. 15-16 [Traduction en français, castillan et catalan dans les catalogues Le Symbolisme russe, El Simbolismo ruso, El Simbolisme rus, Bordeaux, Madrid, Barcelone, 2000-2001]. Voir aussi : V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], dans le recueil Troudy vsiérossiiskogo siezda khoudojnikov [Actes du Congrès des artistes de toute la Russie],Pétrograd, t. I, 1914, p. 47-76

    29 V.V. Kandinsky, O doukhovnom v iskousstvié (jivopiss’)[Du Spirituel dans l’art (peinture)], op.cit., p. 48

    30  André Breton, Le surréalisme et la peinture [1928], New York, 1945, p. 34

    31 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    35 Archives Kandinsky, Centre Georges Pompidou

    36 Lettre de Kandinsky à F.I. Roehrberg, du 2 décembre 1905 – RGALI [Archives nationales de Russie, Moscou], fonds 769, inventaire 1, unité de conservation 431, fonds K.V. Kandaourov,

    37 « Le second futurisme et l’appel de l’Italie », dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984 (par les soins de Jessica Boissel et de Christian Derouet), p. 360

    37bis Je voudrais rapporter ici les propos de Janine Bouissounouse, qui rendit visite en tant que journaliste (« farouchement antifasciste »), à Marinetti en 1932 : »C’est curieux, pendant tout le temps que j’ai passé avec Marinetti, je n’ai pas eu l’impresion, une minute, d’écouter un fasciste. Il parlait une autre langue, il semblait ignorer les slogans. Il recréait le fascisme, le sublimait, il en faisait sa chose.

    Pendant la guerre, je me promenais un jour dans Paris avec Montherlant. Comme d’habitude, il rêvait tout haut. Il divaguait. A un certain moment, il m’a dit que la Croix du Christ était le symbole de la mort, et la croix gammée, le symbole de la vie. Je n’ai pas considéré Montherlant comme un nazi. Lui, comme Marinetti, était en marge du réel, ce qu’il disait, c’était de la littérature. » Janine Bouissounouse, « Rencontre avec Marinetti », dans Présence de Marinetti, Lausanne, L’ Âge d’homme,1982, p. 576

    37ter Voir Nathalie Vernizzi, « Gli sviluppi della pittura astratta in Italia fra le due guerre », dans son livre Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, Milan, Vanni Scheiwiller, 1994, p. 193-274

    38 Will Grohmann, op.cit.

    39 « Lettres de Paris. Le peintre Kandinsky et ses idées sur l’art » (traduit par François-Michel Gathelier), dans le catalogue Kandinsky, Paris, Centre Georges Pompidou, 1984, op.cit., p. 360

    40 Nathalie Vernizzi, Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, op.cit., p. 220

    41 La lettre de Kandinsky à Carlo Belli, écrite en 1935 en français (la syntaxe et l’orthographe sont celles de l’original) est publiée par Nathalie Vernizzi dans son ouvrage cité plus haut Razionalismo lirico. Ricerca sulla pittura astratta in Italia, p. 220-221

  • САМУИЛ АККЕРМАН: ЖИВОПИСНЫЙ ДИАЛОГ С САКРАЛЬНЫМ И ПОЭТИЧЕСКИМ

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     САМУИЛ АККЕРМАН: ЖИВОПИСНЫЙ ДИАЛОГ С САКРАЛЬНЫМ И ПОЭТИЧЕСКИМ

     

    «La poésie ne s’impose pas, elle s’expose.»

    Пауль Целан (26.3.69)[1]

     Первые связи Самуила Аккермана со священной землей Израиля завязались через насыщение литургией, писаниями, раздумьями над иудейской традицией на его родной Украине, в этой карпатской местности на стыке славянского, венгерского и цыганского миров. Здесь в 1970-ых годах художник разработал целую «флоральную» эстетику, повествующую о мире в беспредметных притчах, красота которых идет от искусства, настоенного на узоре, от формального вдохновения, источником которого послужили частично гуцульское народное искусство, частично Врубель киевского периода.[2] Физический контакт с землей Израиля, начиная с 1980-ых годов, позволил художнику расширить живописное видение и воплотить его в новом свете и новом пространстве. Он, вне сомнения, еще продолжает свои исследования цветения мира и размышления в символических линиях и цветах удивительной сложности – наследие Врубеля, и даже Филонова, – чередующихся с произведениями значительно более минимальной иконографии, наследием супрематизма Малевича, цитируемого неоднократно. Диалог с ним никогда не прекращался, и многочисленные вариации живописного словаря Малевича мы обнаруживаем, например, в Красной заповеди, в которую вовлекается «кривая мира» из Супремуса N° 58, находящегося в Государственном Русском музее; она повторяется в сочетании с черным крестом, в который вписана еще одна малевичевская метонимия вселенной, «слеза» из Супрематизма N° 55 Краснодарского музея, преображенная Самуилом Аккерманом в череп, и, таким образом, превращающая это произведение в синтез супрематизма и алогизма. Та же «кривая мира», которую Малевич именует в одном из набросков руссифицированным польским словом «тарча»,[3] появляется в Надсолнухе (типично хлебниковский неологизм, совсем во вкусе художника[4]). В Супрематической горе чаш, как и в Чаше-лике, Радуге всекрасного или Супрематических чашах, супрематические элементы выходят из чаши, любимой художником формы, которую он использовал в многочисленных вариациях. Эту чашу, со всеми подтекстами, которыми она наделена в иудейско-христианском образном представлении о мире, Самуил Аккерман заимствовал из иконы, символизирующей все русское искусство, Троицы Ветхозаветной преподобного Андрея Рублева, находящейся в Государственной Третьяковской галерее.

    В 1980 году эта икона стала предметом диалога карпаторусского художника в форме акции на земле Израиля. Сюжет иудео-христианский в полном смысле этого слова, поскольку он символически изображает «гостеприимство Авраама», как оно поведано в Книге Бытия (18:1-16): три мужа явились патриарху у дубравы Мамре – это «явился Господь», говорится в библейском тексте, и Авраам поклонился им до земли и назвал их Владыка (Адонай). Христианская Традиция увидела в этом явлении трех «странников» образ Бога в трех ипостасях, Элохим (под этим именем во множественном числе Господь говорит с Авраамом в первой книге Ветхого Завета).

    Таким образом, этот фрагмент Библии делят между собой иудейская и христианская Традиции. Глубоко иудейский во всех аспектах своей жизни и искусства художник, Марк Шагал дал очень личную интерпретацию этого эпизода в многочисленных ему посвященных произведениях: в серии гуашей-иллюстраций к Библии 1931 года (Авраам, поклоняющийся трем ангелам; Авраам, принимающий трех ангелов, Ницца, Национальный музей Библейского послания Марка Шагала, или холсты Aвраам и три ангела, вариант 1940 года, частное собрание, и вариант 1960-1966 годов, Ницца, Национальный музей Библейского послания Марка Шагала). Шагал обращается в своем примитивистском стиле, близком русскому лубку, к христианской иконографической интерпретации, а именно: равенству трех ангелов по своей форме и сущности.

    Поэтика Самуила Аккермана отталкивается от противоположного, поскольку его искусство отрицает миметическую фигуративность существ и мира, даже если то здесь, то там он населяет свои картины персонажами (сам художник, его жена, дочери), это скорее едва намеченные пиктограммы, чем истинные «портреты», – то, что Марсель Коэн назвал «знаками-пиктограммами», «говорящими рисунками», которые «несут значение сами в себе».[5] Единственный элемент, связывающий выбор иудео-христианских тем у Шагала (вспомним десятки его картин с распятием[6]) и у Самуила Аккермана, – это стремление иудаизировать или ре-иудаизировать ветхозаветные темы, столь полно проиллюстрированные христианским искусством, в то время как иудейское искусство, из-за моисеева запрета, под страхом идолопоклонничества, не дало систематической их разработки в пластических изображениях вплоть до второй половины XIX-го века.[7]

    И однако, еще со времен ковчега, по обоим концам которого золотые херувимы простирали вверх свои крылья, покрывая его (Исх. 25:18-20), а в христианскую эру – фресок Дура-Еуропос (245 н.э.), иллюстраций из многочисленных средневековых иудейских рукописей, возможность пластических изображений, и не только орнаментальных, не прекращала напоминать о себе. XX-ый век стал свидетелем расцвета иудейских художников и скульпторов, принявших участие в самых разнообразных эстетических движениях. В начале 1920-ых годов были даже предприняты попытки создания национального иудейского искусства, будь то под эгидой Культурлиги Киева, Москвы, или Берлина.[8]

    Но вернемся к Самуилу Аккерману и его иерусалимской акции, отталкивающейся от иконы Троицы Ветхозаветной Рублева. Эта акция определенным образом вписывается в историю сближения христианских ветхозаветных сюжетов с иудейским мировоззрением. Этот же процесс обнаруживается и у поэта из Черновиц, Пауля Целана, с которым Самуил Аккерман ведет напряженный диалог. Вспомним стихотворение «Du sei wie du» [Tы, будь как ты][9], в котором стих Исайи (Ис. 60:1) в старонемецком варианте Мейстера Экхарта перемежается с современным немецким языком и заканчивается ивритом, транскрибированным латиницей: «kumi ori» [Восстань, воссияй]. Как пишет Джон Фелстинер, «Стихотворение Целана отталкивается от немецкого мистика, проведующего Исайю, обращается к иудейскому поэту, возобновляющему свою связь с традицией, и заканчивается образом самого слова, держащего мрак[10]

    Само собой разумеется, что ни в чем не отрываясь от мира, от своей традиции, от своей веры, Самуил Аккерман нисколько не пытается скрыть или подорвать идею иконы, к которой, нaоборот, он проявляет самое глубокое уважение как человек, и как художник – самое глубокое восхищение. Самуил Аккерман принадлежит своему времени, будучи при этом вскормлен на живописных, религиозных, мистических, поэтических опытах прошлого. Между ним и сакральным произведением Рублева устанавливается диалог. Выбор Иерусалима преднамеренный: речь идет о том, чтобы вернуть Троицу в символическое место, место встречи странника. Для иудейского художника Иерусалим представляет собой именно встречу Другого. Акция, как свидетельствуют созданные на ее основе произведения и снимки, заключалась в развертывании свитка, на котором вырезаны одноцветные гуашевые плоскости. Этот свиток лежит на охряной земле пустыни, в своей обнаженности готовой предаться ласкам духовного дуновения; художник стоя совершает священнический обряд. В начале свиток свернут. Первая часть – это золотое поле, иерусалимский свет; вторая часть сворачивается, оставляя на виду золото; третья линия разрезается на три гуаши; в четвертой появляются четырехугольник (Храм) земли Иерусалимской, рисунок треугольника на свитке, престол и чаша – элементы иконы Рублева, к которым Самуил Аккерман возвращается в многочисленных вариациях, на протяжении всего своего творчества; и наконец, в последней части свиток заново свернут с двух концов, указывающих на перекресток дорог, ведущих в Вирсавию и Вифлеем. Вирсавия – место союза Авраама, отца верующих, где он «призвал имя Господа, Бога вечного» (Быт. 21:33); Вифлеем – для иудеев – место гроба Рахили, а для христиан – земля Иудейская, из которой вышел Добрый пастырь.

     

     

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    В Париже Самуил Аккерман с 1984 года. Здесь он живет и работает сегодня, непрестанно при этом возвращась в Израиль. Его интеллектуальное пространство, постоянно обогащаемое библейскими текстами с их иудейской герменевтикой, столкнулось с художественной жизнью французской столицы, сконцентрировавшей в себе все импульсы, пришедшие со всех четырех концов света, с жизнью бурлящей, противоречивой, обостренной, подверженной различным модам. Здесь он преследует свое собственное видение мира, продолжая при этом постоянный диалог с близкими ему по духу художниками, писателями и поэтами, в особенности с Малевичем, Йозефом Бойсом, Вальтером Беньямином и, главным образом, Паулем Целаном.

    Коллекционер Беньямин напоминает о поездке немецкого художественного критика в Москву, где «он приобретает множество сделанных вручную деревянных детских игрушек со всех краев Советского Союза, игрушек, которые он скупает на рынках и в лавках»[11]. Ясно, что именно здесь Самуил Аккерман черпает материал для своей иконографии, которая зачастую заимствует у мира детства полный арсенал живописных знаков: с особой настойчивостью повторяется мотив детской коляски, или скворечника и веера. Его раскладная книга Осеменение раскрывает иероглифический словарь Аккермана: детская коляска, веер, одуванчик, несомый дыханием ветра-возбуждения и веером рассеивающий свое семя, которое растет и становится книгой. Отметим совпадение с Паулем Целаном в ассоциировании бессознательного с детством. В стихотворении из сборника Fadensonnen [Нити солнц] говорится:

     

    Die Wahrheit, angeseilt an

    die entäußerten Traumrelikte

    kommt als ein Kind

    über den Grat[12]

     

    Более чем в двухстах гуашах и маслах Самуил Аккерман ведет глубоко оригинальный живописный диалог с поэзией Целана. И делает он это принципиально иначе, чем современный немецкий художник Ансельм Кифер в том же диалоге, воплощенном в большой части его работ. Свои произведения гигантских форматов Ансельм Кифер обычно усыпает граффити с цитатами, написанными от руки и идущими, исторически, от византийского иконоборчества до Велимира Хлебникова. Связь между этими надписями и собственно живописным произведением достаточно ослаблена и зачастую произвольна. Ее единственной мотивировкой является интеллектуальный интерес Кифера к поэзии, философии, богословию, даже социологии. Арийский немец католической культуры, он смело вступил в диалог с поэтической мыслью, укоренившейся одновременно в немецкой и иудейской традициях. Само собой разумеется, что Ансельм Кифер не мог взять за образец все герменевтические аспекты автора Die Niemandsrose [Роза – Никому] или Sprachgitter [Решетка языка]. Иногда он удовлетворяется чистыми граффити, заимствованными из Lichtzwang[13] или Mohn und Gedächtnis [Мак и память]. Он выделяет величественную Фугу смерти, которая позволяет ему отразить семантические и лексические элементы привычным арсеналом материалов, почерпанных непосредственно из природы или человеческой физиологии: уголь, пепел, земля, песок, ветви, хворост, метал, гуммилак, солома, человеческие волосы. Тонкостям и эллиптической полисемии Пауля Целана Кифер дает немецкую интерпретацию в стиле великих германских мифологий. Это кажется очевидным, когда констатируешь, что он использует один и тот же живописный подход к циклу, созданному на основе Фуги смерти, и циклу, выросшему из вагнеровских Майстерзингеров.[14] Становится ясно, что этой навязчивой серией Ансельм Кифер стремится показать не только ужасы холокоста, но и вину немцев. И действительно, как писал Даниэль Арасс, «Кифер становится преемником Целана ради самого себя».[15]

    Это, безусловно, касается и Самуила Аккермана, который ничуть не иллюстрирует поэзию Пауля Целана, но вступает в диалог с близким ему по духу поэтом, происхождением из той же земли и того же иудейского религиозного комплекса, что и он сам. В то время как Ансельм Кифер работает в направлении беспредметного нефигукативного натуралистического гигантизма, Самуил Аккерман скорее близок пиктурологии Пауля Клее (его трактовке самой поверхности при помощи живописных средств): он создает на относительно небольших плоскостях (соответствующих минималистическому поэтическому пространству Целана) целые миры, которые каждый раз самодостаточны и насыщены множественностью не тольно формальной, но и символической. Достаточно привести один пример, чтобы понять специфику искусства Аккермана. В поэтике Пауля Целана значительное место занимает растительность. Ансельм Кифер использует то семечки подсолнуха, солому, то бронзу и свинец (Pour Paul CelanUkraine [Паулю Целану – Украина]); а Самуил Аккерман превращает отдельные растения в пиктограммы, которые являются каллиграфическими следами и приобретают различные символические формы: развеивающийся на ветру одуванчик, подсолнух, который может стать посохом библейских пастырей или сегодняшних паломников,[16] или травинка, стебель которой заканчивается звездой Маген Давид, щитом Давида, без одной ветви, той, которая будет восстановлена с приходом Мессии. Самуил Аккерман переводит в воздушные знаки все, что содержит часто повторяющееся у Целана слово «Halm» [соломинка] – хрупкий, нежный, слабый стебель, утрачивающий силу.

    Самуил Аккерман не нуждается в «само-иудаизации», как Кифер: с Паулем Целаном его связывает физическая связь с Торой. Можно сказать, как Петер Майер в его статье «Alle Dichter sind Juden», повторяя известный эпиграф, «Все поэты жиды», который Пауль Целан поставил в начале своего стихотворения Und mit dem Buch aus Tarussa [С книгой из Тарусы вместе] из сборника Die Niemandsrose [Роза – Никому] и который является вариацией известного стиха Марины Цветаевой из ее стихотворения Поэма конца[17]]: «Иудей строит параллели, он все видит в согласовании […] Поэт уподобляет себя ученому раввину, упоминающему для каждого фрагмента Торы все 49 значений»[18].

    То же можно сказать и о картинах Самуила Аккермана, в которых сплетены совпадения и связи с иудейской Традицией, зачастую сопряженные с явными или скрытыми намеками на творчество других художников, в особенности Малевича или Бойса. У Аккермана есть нечто раввинское: каждое его произведение сложное, порою с затемненным смыслом, требующее комментария или расшифровки (lEntzifferung у Якоба Беме), каждое его произведение – микрокосм. Все его творчество – и эта черта служит оправданием всей его работе с поэтической мыслью Пауля Целана – диалогично и интертекстуально[19].

    Непосредственные ссылки Самуила Аккермана на Пауля Целана переводят на язык живописи поэтические образы автора Todesfuge [Фуги смерти], Fadensonnen [Нитей солнц], Atemwende [Поворота дыхания], Sprachgitter [Решетки языка]. Стихотворение Schibboleth [Шибболет] особым образом отразилось в иконографии Самуила Аккермана: во фрагменте из Книги Судей Израилевых (Суд. 12:5-6) слово «шибболет» – колос – деформировано в «сибболет» и становится причиной смерти. Слово является истинным местом жизни и трудности ее подлинности. Стихотворение начинается так:

     

    Mitsamt meinen Steinen,

    den großgeweinten

    hinter den Gittern

     schleiften sie mich[20]

     

    Сюжет решетки превращается у Аккермана в изгородь, чаще всего деревянную (как в России и на Украине). Это ограда, (тюремная) решетка, колючая проволока. Один французский комментатор заметил: «В стихотворении Schibboleth [Шибболет] решетка обозначает первоначальное разделение; мы отрезаны от ‘договора’, перенесены в порядок слов, камней, в тональности и ритме, скандируемых делением.»[21] Дерево становится лейтмотивом многих гуашей из целановской серии: Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Дерево сравнивается с камнем, например в Каменной вести, Тени исцелания, Поспешной тени.

    В Gespräch im Gebirg [Разговор в горах], этом стихотворении в прозе, в котором в диалог вступают Я и Ты, как и в других стихотворениях, таких как Sprachgitter [Решетка языка], Engführung [Стретта] или Schibboleth [Шибболет], Пауль Целан с настойчивостью возвращается к мотиву каменных плит и камня, которые «метонимически отсылают к первоначальному месту бесчеловечности»[22].

     

    Процитируем еще:

     

    Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,

    mit den Schatten der Halme[23]

     

    Или еще:

                       

    Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen[24]

     

    Или еще:

     

    «Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»[25]

     

    Эта всеобщая общность людей, вне пределов каких бы то ни было этнических, религиозных или философских особенностей, переданная мотивом камня, которым вымощены дороги жизни и смерти, возникает как лейтмотив и в целановском цикле Самуила Аккермана. Напомним также об иудейском обычае класть камни на могилу.

    С каменной плитой ассоциируется образ тени:

     

    Und die Steine, die du häuftest,

    die du häufst:

    wohin werfen sie die Schatten,

    und wie weit?

     

    Und der Wind, der drüber hinstreicht,

    und der Wind:

    rafft er dieser Schatten einen,

    mißt er ihn dir zu?[26]

     

    В Беременных тенях, тень – это тень Господа (Яхве), покрывающая первого художника Веселеила (Исх. 31); в Поспешной тени, выделяется тень каменной плиты, указывающая на Скрижали закона («schwebende SteinIkone» [парящая камень-икона][27]). Так же и Нерест тени может быть прочитан в свете стихотворения Пауля Целана из сборника Atemwende [Поворот дыхания]:

     

    In den Flüssen nördlich der Zukunft

    werf ich das Netz aus, das du

    zögernd beschwerst

    mit von Steinen geschriebenen

    Schatten[28]

     

    Зеленый цвет, который использует Самуил Аккерман, наделен той же амбивалентностью, что и у Пауля Целана, который говорит в Espenbaum [Осина, ты листвой во тьме белеешь…]:

     

    Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Meine blonde Mutter kam nicht heim.[29]

     

    Разнообразные ассамбляжи из камня находят особенно сильное выражение в Видящей ладони, в которой собраны воедино камень, тень, каменная плита, растительные элементы, Париж и Нотр-Дам, букинисты с набережной Сены и – лишь эскизно намеченный – автопортрет художника. Как отмечалось выше, художник не отказался от изображения персонажей, но это скорее следы, чем истинные портреты. То же можно сказать и об автопортретах во многих произведениях Самуила Аккермана. Так, в Цыганском, в котором отразилось стихотворение Пауля Целана Flimmerbaum [Дерево в огоньках] из сборника стихов Die Niemandsrose [Роза – Никому]:

     

    […]

    es war

    eine Freiheit

    Wir schwammen […]

    Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.

    Der Flimmerbaum schwamm […]

     

    Weißt du noch, daß ich sang?

    Diese –

    o dieseDrift. […][30]

     

    В большинстве своем образы Самуила Аккермана скрытые. И в этом тоже видится своего рода молчаливый сговор с уже цитировавшимся Sprachgitter [Решетка языка] Пауля Целана:

     

    Schräg, in der eisernen Tülle,

    der blakende Span.

    Am Lichtsinn

    Errätst du die Seele […]

     

    Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen : zwei

    Mundvoll Schweigen[31]

     

    Каждое произведение Самуила Аккермана это многозначное стихотворение, чей словарь расширился от прикосновения к поэзии Целана. Зачастую, это луг, расцвеченный цветами и листьями. В многочисленных вариациях встречаются усеченные щиты Маген Давида и библейские посохи; изгибы мифических рек, в которых сходятся украинский Буг, где все началось для Пауля Целана (В тени Пауля Целана), и Сена, в которую он бросился; подсолнухи, иногда разрезанные, парижские места и Вифлеем…

    Во многих своих полотнах он использует буквы ивритского алфавита. Вскормленный на герменевтической литературе и на Гершоме Шолеме, он знает, что именно алфавит иврита «Господь использовал для сотворения мира: ‘Это двадцать две буквы-элемента: Бог их начертил, выточил, взвесил, сложил вместе и поменял местами, и из них Он сотворил душу всего творения и всего, что было создано с тех пор’».[32] Об этом говорится в стихотворении Пауля Целана Hüttenfenster [Окно хижины], в котором объята вся вселенная, не только иудейская, от Витебска до «гетто и Эдема», но и не-иудейская (альфа ассоциируется с алефом):

     

    schreitet

    die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-

    unsterbliche Seele,

    geht zu Aleph und Jud und geht weiter,

     

    baut ihn, den Davidschild, läßt ihn

    aufflammen, einmal,

     

    läßt ihn erlöschen – da steht er,

    unsichtbar, steht

    bei Alpha und Aleph, bei Jud,

    bei den andern, bei

    allen : in

    dir,

     

    Beth, – das ist

    das Haus, wo der Tisch steht mit

    dem Licht und dem Licht. [33]

     

    Алеф – первая буква ивритского алфавита и иуд – первая буква непроизносимого имени (тетраграмматона) Яхве. Самуил Аккерман отмечает, что иуд фонетически присутствует в русском слове люд и его разнообразных производных. Буква бет – начальная буква Библии (Берешит) и означает «дом»[34], что раскрывается в картине Самуила Аккермана Начало со столом в обратной перспективе. Художник также использует и другие буквы иврита: цади (например, в Колеснице цвета-света, в которой он играет с русской буквой «ц», пришедшей из иврита), шин, от которой произошло русское «ш» и которая, изначально, была египетской буквой, стилизованной при помощи трех стеблей папируса.

                                                                    

     

     

    XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

     

     

     

    Произведения Самуила Аккермана прекрасны и вне их сложных символических значений. Его раскладные книги – настоящие жемчужины, поэмы-объекты в традиции русского авангарда первой четверти XX-ого века, радость глазу и духу. В них художник разворачивает свое экстатическое видение мира, это его личная агада, населенная его излюбленными иероглифами-пиктограммами. Так, отдельные страницы раскладной книги Осанна. Желтый улов пронизаны шиповником и вводят образы, заимствованные из сборника стихов Целана Die Niemandsrose [Роза – Никому], посвященного «памяти Осипа Мандельштама»: Нотр Дам, Сен-Жульен ле Повр, соседствуют с буквами иврита.

    Самуил Аккерман чествует Творение и призывает к эстетическому созерцанию. Его произведения наделены красотой иллюстрированных рукописей и дышат глубокой верой в человека, вопреки ужасам истории.

     

    Жан-Клод Маркадэ

    Le Pam, июнь 2008 г.

     

    [1] “Поэзия больше не наставляет, она себя представляет.” Пауль Целан 26.3.69. (Пер. Т. Баскаковой). Paul Celan, Gesammelte Werke in nf nden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181.

    [2] Позволю себе сослаться на свою статью «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (по-английски и по-французски) в каталоге Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007.

    [3] На рисунке Супремус N° 58 из бывшей коллекции Харджиева, ныне в коллекции Амстердамского музея Стеделик, рукой Малевича отмечено: «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [см. каталог Kazimir Malevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39].

    [4] О неологизмах Хлебникова и их переводе на немецкий язык Паулем Целаном см. Христина Иванович, «Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247.

    [5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16.

    [6] Отметим, что у Пауля Целана «сцены, отсылающие к распятию, являются также прообразом судьбы иудеев [как и у Шагала – Ж.-Кл.М.]», John E. Jackson, в Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211.

    [7] Одним из первых иудейских художников, изобразивших иудейские и христианские сюжеты, был русский скульптор Марк Антокольский, который тоже в определенной степени иудаизировал фигуру Христа. Художественный критик Владимир Стасов приветствовал Антокольского как «первого из всех иудеев», посмевшего помериться силами «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], в Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. В посвященной Антокольскому монографии, опубликованной в 1906 году, Стасов на примере русского скульптора призывает к национальному иудейскому искусству.

    [8] См. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. См. также каталог Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (ed. Ruth Apter-Gabriel), Jerusalem, The Israel Museum, 1988 (в котором дается обширная библиография).

    [9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327.

    [10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle. La présence de l’hébreu», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, Cerf, 1986, p. 77; см. также комментарий Джона Е. Джексона к данному стихотворению: John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», в Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

    [11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115.

    [12] Русский перевод отсутствует. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138.

    [13] Русский перевод отсутствует.

    [14] На эту тему см. замечательную книгу Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006.

    [15] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, цит. по Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21.

    [16] У Пауля Целана происходят подобные превращения: например, в «Die Winzer» [Виноградари] костыль становится виноградной лозой. См. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140.

    [17] В Поэме конца (1924) Марина Цветаева заканчивает 12-ую часть стих такой строфой: «Гетто избранничеств! Вал и ров. / По— щады не жди! / В сем христианнейшем из миров / Поэты — жиды!». Об эпиграфе Пауля Целана, заимствованном у Марины Цветаевой, см.: Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, op.cit., с. 205-220.

    [18] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», в Germanisch-Romanische monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, здесь цитируется по Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19.

    [19] См. значительную книгу Петра Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, цит. выше.

    [20] “С камнями моими, / выплаканными / за решетками, // втащили они меня […]”(Шибболет) Пер. Л. Жданко-Френкель. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131.

    [21] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96.

    [22] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», в Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129.

    [23] Трава, раздельными буквами. Камни, белые, / с тенями стеблей […]” (Стретта). Пер. О. Седаковой. «Engführung» в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197.

    [24] Каменные плиты, и на них / друг к другу близко эти оба / смешка, сереющие сердце […]” (Решетка языка). Пер. М. Белорусца. «Sprachgitter», в ibidem, p. 167.

    [25] Знаешь, на камне лежал я тогда, на каменных плитах; подле меня лежали они, те другие, что были, как и я, другие, что были другими, чем я, и точно такими же, сестрами, братьями […]” (Разговор в горах). Пер. М. Белорусца. «Gespräch im Gebirg», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172.

    [26] “А камни, что ты грудил, / что ты грудишь: / они куда отбрасывают тени, / далеко ли? // А ветер, что по ним проходит, / а вот ветер: / выхватывает он из тех теней одну, / ее предназначает для тебя?” (А те волосы). Пер. М. Белорусца. «Und das schöne», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115.

    [27] «Ungewaschen, unbemalt…» [Неумыты, неприкрашены …], в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333.

    [28] “В реках северней будущего / я забрасываю сети, а ты / медлишь их отяжеляя, / тенями / в записи камней.” (В реках северней будущего…) Пер. М. Белорусца. Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14.

    [29] “Молочай, как Украина зеленеет. / Мама моя русая не пришла домой.” (Осина, ты листвой во тьме белеешь…) Пер М. Белорусца. «Espenbaum», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Намек на гибель матери Пауля Целана в концентрационном лагере.

    [30] “Им была / та свобода. / Мы плыли. […] // Я плыл за обоих. Не плыл. / Дерево в огоньках плыло. […] // А ты знаешь о том, что я пел? // Этот – / о этот дрейф” (Дерево в огоньках). Перевод А. Глазовой. «Der Flimmerbaum», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234.

    [31] “В железном светце, криво, / чадящая лучина. / ты по светлосути лишь / узнаешь душу[…] // Каменные плиты, и на них / друг к другу близко эти оба / смешка, сереющие сердце, / два выема- / рта полных молчанья” (Решетка языка). Пер. М. Белорусца. «Sprachgitter», в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167.

    [32] Sepher Yetsirah, в D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30.

    [33] “Проходит / буквы, смертно-бессмертную / душу их, / движется к алефу и йуду / и движется дальше, // строит его, Давидов щит, велит ему / вспыхнуть однажды, // велит ему погаснуть – он тут высится, / высится незрим / близ альфы и алефа, близ йуда, / близ других, / близ всех: / в тебе, // бет – это / Дом, где стоит стол, где // тот светоч и этот.” (Окно хижины) Пер. М. Белорусца. «Hüttenfenster» в Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278.

    [34] См. комментарий Джона Фелстинера к стихотворению Пауля Целана: John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle. La présence de l’hébreu», op.cit., p. 69-70.

  • SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

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     SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC

    LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

    « La poésie ne s’impose pas, elle s’expose »

    Paul Celan (26.3.69)[1]

     

     

     

       Les liens de Samuel Ackerman avec Israël, la Terre Sainte, se sont noués tout d’abord dans l’imprégnation, à travers la liturgie, les textes, la méditation, de la Tradition juive dans son Ukraine natale, dans cette région des Carpates aux limites des mondes slaves, hongrois et tsiganes. L’artiste y a développé au cours des années 1970 toute une esthétique florale disant le monde dans des paraboles non figuratives dont la beauté vient d’un art consommé du dessin, d’une inspiration formelle issue en partie de l’art populaire houtsoule et du Vroubel kiévien[2]Le contact charnel avec la terre d’Israël, dès les années 1980, permit au peintre d’élargir sa vision picturale et de l’incarner dans une nouvelle lumière et un nouvel espace. Il                           poursuit, certes encore, son exploration de la floraison du                 monde et ses méditations en lignes symboliques et couleurs d’une très grande complexité, héritage de Vroubel, voire de Filonov, alternant avec des œuvres à l’iconographie beaucoup plus minimale, héritage du suprématisme de Malévitch qui est cité à plusieurs reprises. Le dialogue avec ce dernier n’a jamais cessé et l’on trouve des variations multiples du vocabulaire malévitchien : Красная заповедь , par exemple, mêle la « courbe de l’Univers» de Supremus N° 58 du Musée national russe et la répète, l’associant à la croix noire sur laquelle s’inscrit une autre métonymie malévitchienne de l’Univers, la «larme» de Супрематизм N° 55 du Musée de Krasnodar, transformée par Samuel Ackerman en tête de mort, faisant de cette oeuvre une synthèse suprématiste-alogiste. Cette même «courbe de l’Univers» à laquelle Malévitch donne dans une esquisse le nom polonais russifié de «targe, bouclier» [тарча][3] se retrouve dans Надсолнух (néologisme typiquement khlebnikovien, comme les aime le peintre[4]). Dans Супрематическая гора чаш comme dans Чаша лик, Радуга всекрасного ou Супрематические чаши, les éléments suprématistes sortent d’un calice, forme que l’artiste a privilégiée et utilisée dans de nombreuses variations. Ce calice, avec toutes les implications qu’il contient dans l’imaginaire judéo-chrétien, a été emprunté par Samuel Ackerman au calice de l’icône emblématique de l’art russe, la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Roubliov, aujourd’hui à la Galerie nationale Trétiakov.

    Cette icône a fait l’objet de la part de l’artiste carpatorusse d’un dialogue sous la forme d’une performance sur la terre d’Israël en 1980. Le sujet est judéo-chrétien par excellence, puisqu’il figure de manière symbolique «l’hospitalité d’Abraham», telle qu’elle est rapportée dans la Genèse (XVIII, 1-16) : trois hommes se présentent au Patriarche aux chênes de Manré – c’est «Yahvé [qui] se fait voir», dit le texte biblique, et Abraham se prosterne devant eux en leur donnant le nom d’Adonaï. La Tradition chrétienne a vu dans cette apparition des trois «voyageurs» l’image de Dieu en trois personnes, Elohim (c’est sous ce nom au pluriel que Dieu parle à Abraham dans le premier livre de l’Ancien Testament).

    Ce passage de la Bible est donc partagé par la Tradition juive et la Tradition chrétienne. Un artiste, aussi profondément juif par tous les aspects de sa vie et de son art, que Marc Chagall a fait une interprétation personnelle de cet épisode dans plusieurs oeuvres sur ce sujet : les huiles gouachées sur papier pour l’illustration de la Bible en 1931 (Abraham prosterné devant les trois Anges, Abraham recevant les trois Anges, Nice, Musée National Message Biblique Chagall, ou les toiles Abraham et les trois Anges, version de 1940, coll.part., et celle de 1960-1966, Nice, Musée National Message Biblique Chagall). Chagall reprend dans son style primitiviste, celui du loubok russien, l’interprétation de l’iconographie chrétienne, à savoir l’égalité en forme et en dignité des trois anges.

    Pour Samuel Ackerman, dont la poétique est à l’opposé, puisque son art refuse la figuration mimétique des êtres et du monde, même si çà et là il parsème ses surfaces picturales de personnages (lui-même, sa femme, ses filles), plutôt des pictogrammes en filigrane que de véritables «portraits». Ce sont ce que Marcel Cohen a appelé des «pictogrammes-signes», des «dessins qui sont parlants», qui «portent en eux-mêmes leurs significations.»[5] Le seul élément qui relie l’appropriation des thèmes judéo-chrétiens chez Chagall (souvenons-nous des dizaines de ses tableaux avec la Crucifixion[6]) et chez Samuel Ackerman, c’est la volonté de judaïser ou de rejudaïser des thèmes vétérotestamentaires que l’art chrétien a abondamment illustrés, alors que l’art juif, à cause de l’interdiction mosaïque, par peur d’idolâtrie, n’a pas développé systématiquement avant la seconde moitié du XIXe siècle de représentations plastiques.[7]

    Et pourtant, depuis l’arche d’alliance aux extrêmités de laquelle des chérubins en or déployaient leurs ailes et l’ombraient (Nb, XXV, 18-20), depuis, à l’ère chrétienne, les fresques de Doura-Europos (245 après J.C.), les                         enluminures de plusieurs manuscrits hébraïques au Moyen                 Age, la possibilité de représentations plastiques, autres qu’ornementales, n’avait cessé de se manifester. Le XXe siècle a vu l’épanouissement des peintres et des sculpteurs juifs qui ont participé aux mouvements esthétiques les plus divers. Il y eut même, au début des années 1920, des tentatives de faire apparaître un art national juif, que ce soit dans la Kulturlige à Kiev et à Moscou, ou encore à Berlin.[8]

    Pour en revenir à Samuel Ackerman et à sa performance à Jérusalem à partir de l’icône de la Trinité de l’Ancien Testament de Roubliov, cette performance s’inscrit, d’une certaine façon, dans cette histoire de l’appariement des sujets chrétiens vétérostestamentaires à une vision juive. On trouve une démarche identique chez le poète de Czernowitz, Paul Celan, avec lequel Samuel Ackerman mène un dialogue intense. Souvenons-nous de la poésie «Du sei wie du» [Toi, sois comme toi][9] qui mêle un verset d’Isaïe (LX, 1) dans la version en vieil allemand de Maître Eckhart à l’allemand moderne et termine par l’hébreu transcrit en lettres latines «kumi ori» [Lève-toi, illumine-toi]. Comme l’écrit John Felstiner : «Le poème de Celan part d’un mystique allemand qui prêche Isaïe, passe par un poète juif renouant son lien, et finit sur une image de la parole elle-même, étayant les ténèbres.»[10]

    Il va sans dire que , sans se détacher le moins du monde, en quoi que ce soit, de sa tradition et de sa foi, Samuel Ackerman ne cherche aucunement à occulter ou à subvertir le message iconique pour lequel, au contraire, il manifeste, en tant qu’homme, le plus grand respect et, en tant que peintre, la plus grande admiration. Samuel Ackerman est un homme de son temps, tout en étant nourri des expériences picturales, religieuses, mystiques, poétiques du passé. C’est donc un dialogue qui s’est instauré entre lui et l’oeuvre sacrée de Roubliov. Le choix de Jérusalem est délibéré : il s’agissait de faire revenir la Trinité sur un lieu symbolique, celui de l’accueil de l’étranger. Pour l’artiste juif, Jérusalem représente précisément l’accueil de l’Autre. La performance, comme le montrent les oeuvres qui en ont découlé et les photographies, voyait le déploiement d’un rouleau sur lequel sont découpés des plans monochromes gouachés. Ces rouleaux sont sur la terre désertique, ocre, prête toujours, dans sa nudité, à être caressée par les souffles spirituels; l’artiste est debout, exerçant une cérémonie sacerdotale. Au début le rouleau est fermé. La première partie est un champ d’or – la lumière hiérosolomytaine; la deuxième partie s’enroule en laissant voir l’or; la troisième ligne se découpe en trois gouaches; la quatrième fait apparaître le quadrilatère (le Temple) de la terre de Jérusalem; le dessin du triangle sur le rouleau, l’autel et la coupe sont des éléments de l’icône de Roubliov que Samuel Ackerman reprend de façon récurrente, dans de multiples variations, tout au long de sa création; enfin, dans la dernière partie, le rouleau s’est réenroulé à partir des deux extrêmités, indiquant le carrefour des routes menant à Beer Sheba et à Bethléem. Beer Sheba est le lieu du pacte d’Abraham, le père des croyants, «là où il crie le nom de Yahvé, El’Olim, l’Él de pérennité» (Genèse, XXI, 33); Betthléem – c’est, pour les juifs, le lieu de la sépulture de Rachel, et c’est, pour les chrétiens, la terre de Judée d’où est sorti le Bon Pasteur.

     

     

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    A partir de 1984, Samuel Ackerman est à Paris où il vit et travaille aujourd’hui, sans cesser de retourner régulièrement en Israël. Son espace intellectuel, toujours nourri des textes bibliques et de leur herméneutique juive, s’est confronté à la vie artistique mouvementée, contradictoire, exacerbée, sujette à des modes, de la capitale française où sont concentrées toutes les impulsions venues des quatre coins du monde. Il poursuit ici sa propre vision du monde, tout en maintenant un dialogue permanent avec des artistes, des écrivains ou des poètes, avec lesquels il se sent des affinités, en particulier avec Malévitch, Beuys, Benjamin et surtout Paul Celan.

    Коллекционер Беньямин rappelle le séjour du critique allemand à Moscou où «il acquiert de nombreux jouets pour enfants, de spécimens en bois faits à la main, provenant de tous les pays de l’Union soviétique et qu’il chine sur les marchés et dans les échoppes»[11]. Il est clair que Samuel Ackerman trouve là matière pour son iconographie qui aime emprunter au mode de l’enfance toute une panoplie de signes picturaux, en particulier le motif du landau revient avec insistance, ou bien celui du nichoir à étourneau, de l’éventail. Le livre-dépliant Осеменение déploie tout le vocabulaire hiéroglyphique ackermanien : le landau, l’éventail, la dent-de-lion qui, en éventail, dissémine, sous le souffle du vent-excitation, sa semence, laquelle croît et finit en livre. Notons la convergence avec l’association par Paul Celan de l’inconscient à l’enfance : un poème du recueil Fadensonnen [Soleils de fil] ne dit-il pas:

     Die Wahrheit, angeseilt an

    die entäußerten Traumrelikte

    kommt als ein Kind

    über den Grat

     [La vérité, encordée aux

    reliquats oniriques désextériorisés

    vient tel une enfant

    sur la ligne de crête][12]

     

    Dans plus de deux cents gouaches et huiles Samuel Ackerman a mené ce dialogue pictural d’une très forte originalité avec la poésie célanienne. Et cela de façon tout à fait autre que ce même dialogue qui est incarné dans toute une partie de la création du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer. Anselm Kiefer a l’habitude de parsemer des oeuvres aux formats gigantesques de graffitis avec des citation écrites en cursive, allant de l’iconoclasme byzantin historique à Vélimir Khlebnikov. Les liens entre ces inscriptions et l’oeuvre peinte sont assez lâches et souvent arbitraires. Leur seule motivation est l’intérêt intellectuel de Kiefer pour la poésie, la philosophie, la théologie, voire la sociologie. Lui, l’Allemand aryen de culture catholique, s’est hardiment confronté à une pensée poétique ancrée à la fois dans la tradition allemande et la tradition juive. Il va de soi qu’Anselm Kiefer n’a pas pu se mouler dans tous les aspects herméneutiques de l’auteur de Die Niemandsrose [La rose de personne] ou de Sprachgitter [Grille de parole]. Parfois, il se contente de purs graffitis tirés de Lichtzwang [Contrainte de lumière] ou de Mohn und Gedächtnis [Le pavot et la mémoire]. Il privilégie la sublime Todesfuge qui lui permet d’en transcrire les éléments sémantiques et lexicaux avec son arsenal habituel de médiums puisés directement dans la nature ou dans la physiologie humaine : charbon, cendre, terre, sable, branches, fagots, métal, gomme-laque, paille, cheveux humains. Il s’agit d’une interprétation allemande, dans le style des grandes mythologies germaniques, des subtilités et de la polysémie elliptique de Paul Celan. Cela paraît évident quand on constate qu’il traite picturalement de la même façon le cycle issu de la Todesfuge et celui des Maîtres chanteurs wagnériens[13]. On comprend qu’avec cette série obsessionnelle, Anselm Kiefer veut démontrer non seulement l’horreur de la Shoah, mais aussi la culpabilité allemande. Et, en fait, comme l’a écrit Daniel Arasse, «Kiefer continue Celan pour son propre compte.»[14]

    Ce qui est, certes, le cas aussi de Samuel Ackerman qui n’illustre aucunement les poésie de Paul Celan, mais dialogue de façon congéniale avec un créateur qui vient de la même terre et du même complexe religieux juif que lui. Alors qu’Anselm Kiefer fait dans le gigantisme naturaliste non-figuratif, Samuel Ackerman est plutôt du côté de la picturologie d’un Paul Klee, créant sur des surfaces relativement restreintes (ce qui correspond aux espaces poétiques minimalistes de Celan) des univers chaque fois se suffisant à eux-mêmes et lourds de la multiplicité non seulement formelle mais également symbolique. Un exemple suffira à comprendre la spécificité de l’art ackermanien. La place de la végétation est très importante chez Paul Celan. Anselm Kiefer utilise ou bien des graines de tournesol ou bien de la paille ou bien du bronze et du plomb (Pour Paul Celan – Ukraine); Samuel Ackerman fait de certaines plantes des pictogrammes qui sont des traces calligraphiques et qui se transforment en différentes formes symboliques : la fleur de pissenlit (la dent-de-lion) qui s’éparpille au vent, le tournesol qui peut se faire bâton-bourdon des pasteurs bibliques ou des pèlerins d’aujourd’hui[15], ou telle herbe dont la tige se termine en étoile, le Maguen David, le Bouclier de David, auquel manque une branche, celle qui sera restaurée à la venue du Messie. Samuel Ackerman transcrit en signes aériens tout ce que comporte le mot récurrent chez Celan de «Halm» – tige frêle, délicate, fragile, promise à la caducité.

    Samuel Ackerman n’a pas besoin de «se judaïser» comme Kiefer : ce qui le relie à Paul Celan, c’est le lien charnel avec la Tora. On pourrait dire comme Peter Mayer dans son article «Alle Dichter sind Juden», reprenant l’épigraphe que Paul Celan a mis en russe comme épigraphe de sa poésie Und mit dem Buch aus Tarussa [Et avec le livre venu de Taroussa] du recueil Die Niemandsrose la célèbre phrase de Marina Tsvétaïéva «Все поэты жиды», à partir d’un vers de Marina Tsvétaïéva[16] : «Le juif construit des parallèles, il voit tout dans des concordances […] Le poète s’assimile à un savant rabbin qui mentionne pour chaque passage de la Tora toutes les 49 significations»[17].

    On pourrait dire la même chose pour les tableaux de Samuel Ackerman où s’entremêlent concordances et corrélations avec la Tradition juive, se conjuguant souvent à des allusions transparentes ou cryptées à la création d’autres artistes, surtout Malévitch ou Beuys. Il y a dans Samuel Ackerman du rabbi : chaque oeuvre est complexe, parfois obscure, appelant au commentaire et au déchiffrement ( l’ Entzifferung de Jakob Boehme), chaque oeuvre est un microcosme. Toute la création ackermanienne, et cela est un trait qui justifie tout son travail à partir de la pensée poétique de Paul Celan, est dialogique et intertextuelle[18].

    Les références explicites de Samuel Ackerman à Paul Celan transposent en langage pictural les images poétiques de l’auteur de la Todesfuge, de Fadensonnen [Нити солнца], de Atemwende [Поворот дыхания], de Sprachgitter. La poésie Schiboleth a trouvé, de façon privilégiée, un écho dans l’iconographie de Samuel Ackerman : l’épisode du livre des Juges (XII, 5-6) où le mot «shibolèt» -épi, est déformé en «sibolèt» et provoque la mort. La parole est le lieu par excellence de l’existence et de la difficulté de son authenticité. Le poème commence ainsi :

     

    Mitsamt meinen Steinen,

    den großgeweinten

    hinter den Gittern

     schleiften sie mich

     

    [Au milieu de mes pierres,

    grandement pleurées

    derrière les grilles

     ils m’ont traîné][19]

     

    Le sujet de la grille se transforme ches Ackerman en barrière, le plus souvent de bois (comme en Russie et en Ukraine). C’est la clôture, les barreaux, les barbelés. Un commentateur français a noté : «La grille matérialise la séparation originelle dans le poème Schiboleth; on est coupé du ‘marché’, transporté dans l’ordre des mots, les ‘pierres’, dans une tonalité et suivant un rythme scandés par la division.[20]» Le bois revient comme leitmotiv dans plusieurs gouaches de la série célanienne : Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Le bois est associé à la pierre, par exemple dans Каменная весть, Тень исцелания, Поспешная тень.

    Dans Gespräch im Gebirg [Entretien dans la montagne], ce poème en prose faisant dialoguer le Je et le Tu, comme dans d’autres poésies comme Sprachgitter, Engführung [Strette] ou Schiboleth, Paul Celan revient avec insistance sur le motif des dalles et de la pierre qui «renvoient, par métonymie, au lieu originel de l’inhumanité»[21].

    Citons encore :

     Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,

    mit den Schatten der Halme

     [Herbe épelée. Les pierres blanches,

    avec les ombres des tiges][22]

     

    Ou encore :

                          

    Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen

     

    [Les dalles. Là-dessus

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur][23]

     

    Ou encore :

     «Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»

     [J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu le sais, sur des dalles de pierre; et à mes côtés, là, ils sont couchés, les autres, qui étaient comme moi, les autres qui étaient autrement que moi et exactement pareils, les fils de mes frères et soeurs.][24]

     

    Cette communion universelle des êtres humains, au-delà de toutes les spécificités ethniques, religieuses ou philosophiques, traduite par le motif de la pierre dont sont faits les chemins de la vie et de la mort, revient également comme leitmotiv dans le cycle célanien de Samuel Ackerman. Rappelons aussi la coutume juive de déposer des pierres sur les tombes.

    À la dalle de pierre est associée l’image de l’ ombre :

     

    Und die Sterne, die du häuftest,

    die du häufst :

    wohin werfen sie die Schatten,

    und wie weit?

    Und der Wind, der drüber hinstreicht,

    und der Wind :

    rafft er dieser Schatten einen,

    mißt er ihn dir zu?

     

                 [Et les pierres que tu entassais,

    que tu entasses :

    où jettent-elles leurs ombres,

    et à quelle distance?

    Et le vent qui passe dessus,

    et le vent ,

    raffle-t-il de ces ombres une seule,

    la manque – pour toi?][25]

     

    Dans Беременные тени, l’ombre est celle de Yahvé qui couvre le premier artiste Bésalél (Exode, XXXI); dans Поспешная тень, l’ombre de la dalle est en avant et annonce les Tables de la loi (la «schwebende Stein-Ikone»[la pierre-icône en suspension][26]). De même Нерест тени peut être lu à la lumière de la poésie de Paul Celan, tirée du recueil Atemwende :

     In den Flüssen nördlich der Zukunft

    werf ich das Netz aus, das du

    zögernd beschwerst

    mit von Steinen geschriebenen

    Schatten

     

    [Dans le cours d’eau au nord de l’avenir

    je jette le filet que toi

    hésitant tu alourdis

    d’ ombres

    de pierres écrites][27]

     

    La couleur verte utilisée par Samuel Ackerman a la même ambivalence que chez Paul Celan qui dit dans Espenbaum [Le tremble]:

     

    Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Meine blonde Mutter kam nicht heim.

    [Dent-de-lion, si verte est l’Ukraine.

    Ma blonde mère n’y est pas revenue.][28]

     

    Les assemblages variés de pierre trouvent une expression particulièrement forte dans Видящая ладонь où sont réunis pierre, ombre, dalle, éléments végétaux, Paris et Notre-Dame, les bouquinistes des bords de Seine, et – en filigrane – l’autoportrait du peintre. Comme nous l’avons noté plus haut, l’artiste n’a pas refusé la représentation de personnages, mais ce sont plutôt des empreintes que de véritables portraits. Il en est ainsi des autoportraits dans beaucoup d’oeuvres de Samuel Ackerman. Ainsi, dans Цыганское qui est comme un écho de la poésie de Paul Celan Flimmerbaum [Arbre de scintillement] du recueil Die Niemandsrose :

    […]

    es war

    eine Freiheit

    Wir schwammen […]

    Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.

    Der Flimmerbaum schwamm […]

    Weißt du noch, daß ich sang?

    Diese –

    o dieseDrift. […]

     

    [C’était

    une liberté

    nous nagions […]

    je nageais pour nous deux. Je ne nageais pas

    L’arbre de scintillement nageait […]

     Sais-tu encore que je chantais?

    Cette –

    ô cette dérive.][29]

     

    La plupart des représentations de Samuel Ackerman sont obliques. J’y vois, là encore, une connivence avec le Paul Celan de Sprachgitter, déjà cité :

    Schräg, in der eisernen Tülle,

    der blakende Span.

    Am Lichtsinn

    Errätst du die Seele […]

     Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen : zwei

    Mundvoll Schweigen

     

    [Oblique, dans le bec de fer,

    le copeau fumant.

    Au sens de la lumière

    Tu devines l’âme […]

    Les dalles. Là-dessus,

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur :

    Deux

    Bouche Pleine Silence.][30]

     

    Chaque oeuvre de Samuel Ackerman est un poème polysémique dont le vocabulaire s’est élargi au contact de la poésie célanienne. C’est souvent une prairie diaprée de fleurs et de frondaisons. Dans de multiples variations, on rencontre les boucliers tronqués du Maguen David et des bâtons bibliques; le zigzag de fleuves mythisés, faisant rejoindre le Boug ukrainien où tout a commencé pour Paul Celan (В тени Пауля Целана) et la Seine où il est venu s’abîmer; les tournesols, parfois coupés, tels de la cendre; les sites parisiens et Bethléem…

    Dans beaucoup de tableaux il utilise les lettres de l’alphabet hébraïque. Nourri de la littérature herméneutique et de Gershom Scholem, il sait que l’alphabet hébraïque est «celui dont Dieu s’est servi pour la Création du monde : ‘Ce sont les vingt-deux lettres-éléments : Dieu les dessina, les tailla, les pesa, les combina et les échangea, et c’est d’elles qu’il créa l’âme de toute la création et de tout ce qui fut créé depuis lors’»[31] Cela est dit dans le poème de Paul Celan Hüttenfenster [Fenêtre de cabanes] où tout l’Univers est embrassé, non seulement juif, de Vitebsk au «ghetto et Eden», mais aussi non-juif (l’alpha est associé à l’aleph) :

     schreitet

    die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-

    unsterbliche Seele,

    geht zu Aleph und Jud und geht weiter,

     baut ihn, den Davidschild, läßt ihn

    aufflammen, einmal,

     läßt ihn erlöschen – da steht er,

    unsichtbar, steht

    bei Alpha und Aleph, bei Jud,

    bei den andern, bei

    allen : in

    dir,

    Beth, – das ist

    das Haus, wo der Tisch steht mit

    dem Licht und dem Licht.

     

    [il passe en revue

    les lettres et des lettres mortelle-

    immortelle l’âme,

    va jusqu’à aleph et youd et continue

     il le bâtit, le bouclier de David, il le laisse

    flamboyer, parfois,

     il le laisse s’éteindre – il se tient là,

    invisible, il se tient

    auprès d’alpha, auprès de youd,

    auprès des autres,

    auprès de toutes-de tous : en

    toi,

    beth – c’est

    la maison où est dressée la table avec

     la lumière et la lumière.][32]

    Aleph est le première lettre de l’alphabet hébraïque et youd est la lettre initiale du nom imprononçable (le tétragramme) de Yahvé. Samuel Ackerman fait remarquer que le youd est présent phonétiquement dans le mot russe люд et ses diverses dérivations. La lettre beth est la lettre initiale de la Bible (Béréchit) et signifie «maison»[33], ce qu’ expose la toile de Samuel Ackerman Начало avec la perspective inversée de la table. Le peintre utilise également d’autres lettres hébraïques : le tsadik (par exemple, dans Колесница цвета-света, où il joue sur la lettre russe venue de l’hébreu «ц»), le chin qui a donné lieu au «ш» russe et qui, à l’origine, est une lettre égyptienne stylisée à partir de trois tiges de papyrus.

                                                                                   

     

     

    XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX

    L’oeuvre de Samuel Ackerman est belle au-delà de la complexité de ses significations symboliques. Ses livres-dépliants sont de véritables joyaux, des poèmes-objets dans la tradition avangardiste russe du premier quart du XXe siècle, une joie pour l’oeil et pour l’esprit. L’artiste y déroule sa vision extatique du monde, c’est sa hagada personnelle, peuplée de ses pictogrammes-héroglyphes préférés. Ainsi, les différentes pages du dépliant Осанна. Желтый улов sont traversées par l’aubépine et reprennent des images tirées du recueil célannien Die Niemandsrose, dédié «au souvenir d’Ossip Mandelstam» : Notre-Dame, Saint-Julien le Pauvre, côtoient les lettres hébraïques.

    Samuel Ackerman célèbre la Création et appelle à la contemplation esthétique. Son oeuvre a la beauté des enluminures et respire une grande confiance dans la créature, malgré les horreurs de l’Histoire.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, juin 2008

     [1] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181

    [2] Je me permets de renvoyer à mon article «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (en anglais et en français) dans le catalogue Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007

    [3] Sur le dessin de l’esquisse de Supremus N° 58, de l’ancienne collection Khardjiev,                                                               aujourd’hui au Stedelijk Museum d’Amsdterdam, on peut lire de la main de                 Malévitch : «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [ cf. catalogue KazimirMalevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39]

    [4] Sur les néologismes khlebnikoviens et leur traduction en allemand par Paul Celan, voir : Христина Иванович, « Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247

     [5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16

    [6] Notons que chez Paul Celan «les scènes évocatrices de la crucifixion sont autant de préfigurations du destin des Juifs [comme chez Chagall – JCM]», John E. Jackson, in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211

    [7] Un des premiers artistes juifs à avoir représenté des sujets juifs et chrétiens a été le sculpteur russe Mark Antokolski qui, lui aussi, a d’une certaine mesure judaïsé la figure du Christ. Antokolski a été salué par le critique Vladimir Stassov comme «первый из всех евреев» à avoir osé se mesurer «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], in Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. Dans sa monographie sur Antokolski, parue en 1906, Stassov en appelle, sur l’exemple du sculpteur russe, à un art national juif.

    [8] Cf. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. Voir                                                                  aussi le catalogue Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (éd. Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1988 (une abondante bibliographie est donnée)

    [9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327

                      [10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, cerf, 1986, p.77 ; voir aussi le commentaire de cette poésie par John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             [11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115

    [12] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138

     [13] Sur le sujet, voir le livre remarquable d’Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006

    [14] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, cité ici d’après Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21

    [15] Paul Celan opère de telles transformations, par exemple, la béquille se fait cep de vigne dans «Die Winzer» [Les vignerons], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140

     [16] Dans le Poème de la fin [Поэма конца, 1924], Marina Tsvétaïéva termine le chant 12 par ce quatrain :

    Гетто избранничества! Вал и ров

    По – щади не жди!

    В сем христианнейшем из миров

    Поэты – жиды

    [Ghetto des élites! Au trou! Tiens!

    Pas de pitié! Que des gifles!

    En ce monde-ci hyperchrétien

    Les poètes sont des Juifs!], traduction française d’Eve Malleret dans : Marina Tsvétaïéva, Le Poème de la montagne. Le Poème de la fin. Поэма горы. Поэма конца, Lausanne, L’Age d’Homme, 1984 (édition bilingue).

    Sur l’épigraphe de Paul Celan pris à ce vers de Marina Tsvétaïéva, voir : Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1,op.cit., с. 205-220

    [17] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», in Germanisch-Romanische monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, cité ici d’après Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19

    [18] Voir le livre essentiel de Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, cité supra

    [19] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131

     [20] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96

    [21] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129

     [22] «Engführung» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197

     [23] «Sprachgitter», in ibidem, p. 167

    [24] «Gespräch im Gebirg», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172

     [25] «Und das schöne» [Et la belle <chevelure>], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115

     [26] «Ungewaschen, ungeschminkt» [Non lavé, non fardé], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333

     [27] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14

     [28] «Espenbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Allusion à la disparition de la mère de Paul Celan dans un camp nazi.

     [29] «Der Flimmerbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234

     [30][30] «Sprachgitter», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167

     [31] Sepher Yetsirah, dans D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30

    [32] «Hüttenfenster» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278

     [33] Voir le commentaire du poème de Paul Celan par John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», op.cit., p.69-70

  • ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη

    ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη!

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  • Exposition de Samuel Ackerman à Kiev (ouverture le 23 avril)

    Самуїл Аккерман. Виставка «Покажи свою рану».

     

    Відкриття виставки відбудеться у Галереї ART 14,

    23 квітня 2015 о 18:00 за адресою:

    Київ, пров. Михайлівський, 14, тел. 067 4666800

    Розклад роботи галереї дивіться на сторінці Art 14 у Facebook.

     

     

    Галерея ART 14 представляє виставку паризького художника Самуїла Аккермана. Творча доля автора щільно пов’язана з Україною, бо художник народивя та жив в Ужгороді. Пізніше переїхав до Ізраїлю, а у 1984 році оселився у Парижі.

    Як пише відомий французький мистецтвознавець Жан-Клод Маркаде: «кожен твір Самуїла Акермана – це полісемантична поема, живописний словник якої збагачується зв’язком із поезією… У багатьох варіаціях зустрічаються щити Давіда, біблійні посохи; лінії міфічних річок, я яких сполучаються український Буг, де все почалося для Пауля Целана [улюбленого поета автора] і Сена, якою [для Целана] все закінчилося; соняшники, іноді зрізані, чорні зерна яких інколи нагадують попіл; паризькі місця, Віфлеєм…

    Самуїл Акерман урочисто вітає Творіння і закликає до естетичного споглядання світу. Його твори насичені красою середньовічних мініатюр і сповнені глибокою вірою у людину, що існує у тіні Бога, незважаючи на жахи історії».

    Основу експозиції, що представлена у галереї ART 14, складає цикл гуашей. Вони створені, як зазначає автор, на тему роздумів «о шляхах мистецтва, де виникає проблема оригіналу, пам’яті, традиції, що оновлює майбутнє життєспроможності тканини буття. Центральна робота «Магогам», є паліндромом могили Тео і Вінсента Ван Гога, що квітне під тривожним небом світу, чорним вітражем ліжка бога, якого прогнали, і сосудів слова-орнаменту, що у своєму сплетінні навіяний віршем «Глеки» Пауля Целана».

     

    Покажи свою рану

    Основу выставки составляет цикл гуашей, написанных на тему путей искусства, где стоит проблема оригинала, памяти традиции, обновляюшей будущее жизнеспособности ткани жизни.

    Центральная работа «Магогам», палиндром цветущей могилы Тео и Винсента Ван Гог над тревожным небом мира, черным витражем кровати изгнанного бога и сосудов сплетенного слова-орнамента, навеянного стихом «Кувшины» Пауля Целана.

    Цель произведений выставки – трансплантация визуального мира Другого на образы наших вер.

    Щит Авраама – открытая заповедь принятия Другого, память города Ниневии, возможности пророчества растения-Надсолнуха, жук Кикоин, снявший тень с печального пророка Ионы, солнце зеленому городу, спасение – ИсцеланиЯ.

    Самуил Аккерман, Париж, апрель 2015

  • С Благовещением Пресвятой Богородицы!

    С Благовещением Пресвятой Богородицы!

     

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