Catégorie : Des arts en général

  • Malévitch, le retour à la figure

    Cet article a été traduit en néerlandais dans le catalogue Kazimir Malevich – De jaren van de figuratie, Assen, Drents Museum, 2014-2015

    Malévitch – Le retour à la figure

     

    Kazimir Malévitch pratique de façon générale une écriture de camouflage consistant à dire ce qu’il n’a pas l’air de dire. C’est vrai dans ses textes (ainsi du réalisme, de l’économie, de Dieu…), c’est vrai dans son écriture picturale. Dans son testament laissé à Berlin en 1927, Malévitch prévoit son emprisonnement (il sera réel en 1930 et accompagné de tortures)[1] et même sa mort, et sous-entend, sans le dire explicitement, que s’il défend en 1927 l’art autrement que lorsqu’il était « sous des influences révolutionnaires », ce sera à son corps défendant. Cela se produire d’ailleurs en 1932, lors de l’exposition à Léningrad des « Artistes de la République fédérative socialiste soviétique de Russie pendant les 15 dernières années» qui suivit le décret du parti communiste supprimant tous les groupements artistiques isolés, au profit d’une seule Union contrôlée par le parti : Malévitch y présente quelques « architectones », sculptures architecturées et surmontées de figurines dans le style glorifiant les héros soviétiques – une façon de se préserver des représailles[2].

    Entre 1928 et 1934, le fondateur du suprématisme se remet intensément à la peinture et crée plus de deux cents oeuvres dont il est impossible d’établir aujourd’hui une chronologie exacte. On sait seulement que pour la rétrospective que lui consacrera la Galerie Trétiakov à Moscou en 1929, ainsi que pour la rétrospective à Kiev en 1930, Malévitch peindra une série de tableaux impressionnistes qu’il date du début du siècle et reprendra le thème paysan de 1912-1913 qu’il antidatera également[3]. Ces antidatations peuvent avoir procédé, dans ce cas, de la volonté de donner à son œuvre une évolution logique et non chronologique, de rétablir les maillons manquants – selon sa vision de l’histoire de l’art de Cézanne au Suprématisme. Mon hypothèse est que Malévitch a créé a posteriori un itinéraire artistique idéal – le sien – dont il a d’ailleurs éliminé la période symboliste et Modern Style. Le camouflage est ici d’ordre artistique[4].

    Mais il est aussi des toiles qui, si elles ont bien été exécutées entre 1928 et 1932, montrent un autre camouflage, à travers la peinture, témoignage poignant d’une protestation contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien non seulement contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre le peuple, en particulier contre les paysans, sous prétexte de « dékoulakisation », c’est-à-dire de lutte contre la paysannerie aisée et propriétaire de ses terres. C’est en 1928 qu’est lancé le premier plan quinquennal grâce auquel était définie une « ligne générale » qui ne souffrait aucune déviation, toute déviation étant immédiatement annihilée et extirpée. A partir de là, la Terreur s’installera dans toute l’Union soviétique, tout particulièrement dans le pays natal de Malévitch, l’Ukraine, comme principe permettant de préserver justement cette ligne générale.

     

    L’impressionnisme tardif

     

    La tentation est de penser que la nouvelle figuration que Malévitch a entreprise après 1927 a été imposée au peintre par suite des menaces pesant sur toute recherche d’avant-garde. Quoi qu’il en soit des motivations, il faut se garder de dire, comme cela a été fait pendant longtemps, que cette période post-suprématiste correspond à un retour « réactionnaire » à la figuration ou à une faiblesse sénile. Il y a une puissance et une robustesse dans ces toiles qui rappellent, dans une autre dimension, la puissance et la robustesse pré-suprématistes. S’il n’avait plus rien à dire, Malévitch aurait pu se livrer uniquement aux tâches utilitaires et nutritives. Il se trouve qu’il a éprouvé le besoin de peindre, de dire quelque chose à nouveau par le pinceau.

    L’artiste a réinterprété l’impressionnisme et le cubofuturisme de ses débuts, en maintenant souvent des dates anciennes. Malévitch a daté des œuvres peintes à la fin des années 1920 selon la culture picturale qu’elles représentaient et non selon leur date d’exécution. Ainsi le fameux Faucheur de la Galerie Trétiakov, qui était devenu une tarte à la crème iconographique, fut désormais daté de 1928-1929 et non de 1909. Et pourtant, Malévitch avait bien indiqué au bas du tableau « motif de 1909 »[5]. Des œuvres comme le Charpentier[6], les Moissonneuses[7] du Musée Russe ont été faites à la fin des années 1920. Les œuvres impressionnistes comme Sur le boulevard[8], voire la Fleuriste[9], soi-disant de 1903, Pommiers en fleurs[10], soi-disant de 1904, la Jeune fille sans travail[11], soi-disant de 1904, toutes au Musée Russe ou les Deux sœurs de la Galerie Trétiakov, ont été peintes de toute évidence de la fin des années 1920.

    Ces œuvres n’ont jamais été montrées à quelque exposition que ce soit avant 1910. Elles ne correspondent à rien de ce que nous connaissons comme œuvres impressionnistes, celles qui ont été emportées par Malévitch pour sa rétrospective de Varsovie et de Berlin en 1927.

    Ce ne sont pas des œuvres de jeunesse. Elles sont « trop belles pour être vraies ».

    A mon avis, comme je l’ai noté plus haut, Malévitch s’est refait un itinéraire créateur selon un ordre logique et non chronologique, chose qu’il avait réalisée dans sa lecture de l’évolution de l’art, de l’Impressionnisme au Suprématisme. Dans ses œuvres impressionnistes comme les Deux sœurs, Malévitch maîtrise la gamme colorée avec brio. Cette gamme peut être appelée « slave » avec ses associations de mauve et de jaune ocre, de vert et de rose, même si l’on sent dans cette œuvre des impulsions venues du Renoir de La grenouillère qui se trouvait dans la célèbre collection de Morozov[12]. Le blanc chante sous le soleil et est émaillé de touches à peine perceptibles de jaune et de carmin. La légèreté, l’impondérabilité de la touche n’est possible qu’après le suprématisme. Le tableau est divisé en au moins cinq rangées horizontales sur lesquelles s’inscrivent les figures humaines dont certaines, comme les « deux sœurs » sont installées au milieu, dominant par leur proportion et leur verticalité, comme dans les trois Baigneuse[13] du Musée Russe. C’est un procédé constant des œuvres post-suprématistes. Quand on compare ces œuvres impressionnistes tardives avec l’impressionnisme du début, on constate une structure construite, tendant à la géométrie qui se conjugue aux touches impressionnistes nerveusement posées. Le suprématisme est cité dans la robe rouge de la Fleuriste, dans les rectangles du banc de Jeune fille désoeuvrée et, en général, dans l’amas des maisons du Paysage hivernal du Museum Ludwig. Dans le Jardin en fleurs (Galerie Trétiakov), comme dans toutes les autres toiles avec arbres et maisons (Pommiers fleuris[14], Pommiers en fleurs, Champs[15] du Musée Russe), les troncs et les branches des arbres ne sont pas noyés dans le fond pictural. Ils sont plantés distinctement, créant des zones bien délimitées. Souvent, les murs et les toits offrent des surfaces géométriques qui se ressentent à l’évidence du suprématisme.

     

     

     

    Retour au cubofuturisme primitiviste

     

    Malévitch revient à son cycle de la campagne des années 1910. Son impressionnisme tardif prend parfois des allures naturalistes comme dans les Moissonneuses du Musée Russe[16]. Mais toute une série d’œuvres (Le faucheur de la Galerie Trétiakov ; À la datcha[17], Garçonnet – Van’ka[18], du Musée Russe, etc.) reprend les motifs cubofuturistes anciens (Matin au village après la tempête de neige) pour les insérer dans une structure qui tient compte des acquis du suprématisme. Ainsi, la structure est bâtie à partir de bandes colorées pour le fond et de surfaces simplifiées pour le corps des personnages [Jeunes filles dans un champ]. On note comme invariant la station verticale de ceux-ci qui occupent l’espace principal du tableau. Avec le suprématisme, l’image de l’homme et l’image du monde s’étaient rejointes dans un même rythme. Dans le post-suprématisme, l’homme se tient face à l’Univers dont les rythmes colorés le traversent. La ligne d’horizon est basse. Il n’y a pas de modelage réel de la couleur.

    Le retour de Malévitch à la figure d’après 1927 est en fait une synthèse où le sans-objet (bespredmetnost’) vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui semble à nouveau envahir tout l’univers malévitchien [Femme au râteau, Paysanne]. Comme si Malévitch, lui, l’anti-constructiviste de toujours, avait prévu les conséquences perverses de l’idéologie constructiviste, à savoir l’optimisme utopique selon lequel l’homme parviendrait à maîtriser la nature grâce au progrès et à la technologie. Pour Malévitch, l’homme est la nature. Il ne peut pas la vaincre. Il doit se couler en elle. Cette nouvelle nature que Malévitch annonce dans ses toiles post-suprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Malévitch semble ici rejoindre le penseur laïque chrétien Nikolaï Fiodorov pour qui, en effet, il faut inverser le mouvement qui s’est accentué avec la sauvagerie du capitalisme, qui fait que la campagne est engloutie de plus en plus par la ville, alors que c’est la campagne qui doit vaincre la ville.

    Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas une défense d’une situation socio-politique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du repos éternel, peut venir le mieux au jour. On voit ce qui sépare ce retour malévitchien à la figure et au monde de la nature (retour qui a eu lieu après le resourcement de l’artiste dans son Ukraine natale) des kolkhoziens travestis en personnages de peinture d’icône chez les partisans de Myxajlo Bojčuk, les boïtchoukistes. C’est eux que Malévitch vise en 1930 dans l’almanach ukrainien Avant-Garde :

    « Les artistes qui sont passés […] sur la voie de la peinture monumentale […] se transportent dans le monde des antiques catacombes, et l’artiste, « sans douter de rien », revêt notre contemporanéité des formes de la peinture monumentale des formes de monastère […] Ignorant les voies de la peinture moderne du XXe siècle, les artistes vont vers le XVe siècle. » [19]

    Le visage du peintre Klioune avait fourni à Malévitch entre 1909 et 1913 le sujet de différentes métamorphoses stylistiques (symbolistes, primitivistes géométriques, cubofuturistes, réalistes transmentales). Après 1927, il devient le visage paradigmatique du paysan, prenant comme structure de base des archétypes de la peinture d’icônes, en particulier du Pantocrator ou de la Sainte Face orthodoxe (« Christ Archeïropoiète »)[20]. Cet emprunt d’une structure de base empruntée à certaines icônes n’est pas, comme chez les boïtchoukistes, une « tricherie avec les siècles », selon l’expression d’Apollinaire à leur propos[21], mais l’utilisation moderne de « cette forme de la culture supérieure de l’art paysan »[22]:

    « A travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes. »[23]

    La Tête de paysan du Musée Russe[24] s’inscrit sur les bandes multicolores des champs et de l’espace. Les paysannes peuplent la bande verte dans des postures rappelant le cubofuturisme. L’espace est peuplé par des avions et une volée d’oiseaux à l’horizon au-dessus d’églises orthodoxes. Les rayures polychromiques abstraites se réfèrent à une vision aérienne des champs, comme c’est le cas dans Paysan dans un champ[25] du Musée Russe. C’est l’ultime affirmation malévitchienne de la présence cosmique qui émerge à travers tous les contours de l’homme et de la nature. Le suprématisme avait fait sauter toute circonscription réaliste. Le post-suprématisme restaure la configuration visible tout en maintenant les exigences du « monde en tant que sans-objet ». L’artiste continuait ainsi à inventer une nouvelle figure de l’homme au cœur du « repos éternel du monde ».

     

    Les Portraits. Les stigmatisés. Visages sans visage

     

    Les nombreux portraits que Malévitch fit à la fin de sa vie se partagent entre des représentations de personnes réelles et celles de figures emblématiques. Pour cette période, Malévitch a utilisé l’appellation de « Supro Naturalisme »[26]. Son aspiration était donc de faire intervenir le suprématisme dans une structure de base « naturaliste » [Jeunes filles dans un champ, Deux figures]. On note d’ailleurs que le naturalisme prend de plus en plus le pas sur le suprématisme à partir de 1933. Il s’agit ici d’un essai d’adaptation du suprématisme à la culture picturale « réaliste », exigée de façon de plus en plus insistante par le régime, ou plutôt d’une tentative pour transfigurer le naturalisme par le suprématisme.[27]

    Cela donne des œuvres tout à fait singulières, dans le concert de l’art néo-réaliste européen de la fin des années 1920 et du début des années 1930. A part le hiératisme des poses, on est frappé par l’exotisme de l’habillement dont l’artiste vêt ses personnages réels ou imaginaires. Ce sont des vêtements totalement inédits, inventés pour l’homme d’une société à venir. Le critique Pounine, comme la femme de l’artiste, ont l’habit des suprématistes. Les visages imaginaires sont au-delà du réalisme, comme dans Jeune fille à la barre rouge (Galerie Trétiakov, 1932) avec les ailes rouges d‘un Séraphin d’icône derrière sa tête[28]) ou Travailleuse[29] avec l’absence-présence d’un enfant, de l’Enfant. Les portraits de personnes réelles, malgré leur réalisme, ne cherchent pas à donner une image psychologique, mais une vision intemporelle. Dans le même temps, les années 1930-1934 sont marquées par un réalisme plus naturaliste comme les derniers portraits de sa mère, de sa fille Ouna, de sa femme ou de son ami le peintre réaliste Pavlov, ou encore le Forgeron de 1933. Mais l’œuvre peut-être la plus étonnante, la plus émouvante aussi, marquée du sceau du tragique et de la grandeur, c’est l’Autoportrait[30] de 1933. La structure de base de ce tableau est l’archétype iconographique de la Mère de Dieu Hodighitria, c’est-à-dire de la Théotokos faisant un geste de la main vers son Fils, vers la Voie ; elle est « Hodighitria », celle qui montre le Chemin, la Voie. Eh bien, Malévitch a pris ce moule iconographique pour se représenter. Il n’y a là aucune ironie futuriste, dont l’artiste était par ailleurs friand. Juste cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre. Il s’est naturellement identifié à Celui qui montre la Voie, il s’est, pour mieux dire, approprié ce modèle métaphorique : et la Voie, le Chemin vers lequel Malévitch montre et qui n’est évidemment pas figuré, comment ne pas penser que c’est ce monde sans-objet auquel il a œuvré et qui est symbolisé par un petit carré noir dans un carré, signature de plusieurs œuvres de cette époque. L’écartement du pouce par rapport aux autres doigts donne le contour d’un carré. La structure est géométrique (les triangles blancs du col, noirs du vêtement supérieur, contrastent avec le rythme des raies vertes). L’alternance du vert et du rouge est une constante de la gamme malévitchienne. Le tragique et la grandeur de cet autoportrait proviennent de ce geste qui désigne l’Absence. De plus l’habit imaginé de la Renaissance dont s’est revêtu l’artiste est celui du Réformateur, d’un Jan Hus par exemple. Cette image que Malévitch nous a laissée à la fin de sa vie résume tout ce que Malévitch avait la conscience d’avoir apporté à l’histoire du pictural, avec un sentiment plus aigu de l’incompréhension, de la solitude, de la déréliction, le sentiment aussi que l’homme est réduit à un geste.

    Cette pensée de l’Absence était celle du Suprématisme qui reconnaissait le monde vidé d’objets comme manifestation de la vraie réalité. Dans le post-suprématisme, c’est l’absence de la vraie réalité qui émerge dans une expression désespérément tragique. La vraie réalité est désignée mais, désormais, elle échappe à l’homme.

    La compassion de Malévitch pour la paysannerie opprimée et, à travers elle, pour l’homme russe et ukrainien bafoué est exprimée dans le dessin du Stedelijk Museum d’Amsterdam où l’on voit un personnage en posture d’orant, sans barbe (ayant donc perdu tout signe de dignité humaine), portant la croix orthodoxe sur son visage, ses mains et ses pieds, gravée comme le sceau du martyre à l’image des Stigmates catholiques. Le visage de l’homme est désormais marqué, soit par la faucille et le marteau socialistes (la vie civile), soit par la croix (la vie spirituelle), soit par le cercueil noir (le monde sans-objet) [Paysanne]. De multiples griffonnages montrent obsessionnellement l’homme réduit à des signes, devant sa tombe ou à côté de maisons d’où toute vie est partie, jusqu’à cet Homme qui court (MNAM) situé entre l’épée du monde social et la souffrance. Les personnages crucifiés se font de plus en plus insistants. Dès 1918, d’après le témoignage d’Antoine Pevsner, la croix hantait le fondateur du Suprématisme :

    « Lors de l’enterrement de son élève préférée [Olga Rozanova] […] Malévitch, qui marchait à l’avant-garde avec un drapeau noir sur lequel était cousu un carré blanc, était impressionnant. Près du cimetière, je m’approchai de lui. Il portait de longues bottes en feutre beaucoup trop grandes pour lui. Son corps semblait s’y noyer jusqu’au ventre. Avec les grosses larmes qui s’accumulaient sur son visage amaigri, cela lui donnait une allure tragique et pitoyable. Quand il me vit, il me dit tout bas : Nous serons tous crucifiés. Ma croix je l’ai déjà préparée. Tu l’as sûrement remarquée dans mes tableaux. »[31]

    Un regard superficiel pourrait voir dans les dernières œuvres de Malévitch une « peinture métaphysique », voire symboliste. Si cela est vrai dans une perspective iconologique, il faut admettre que, picturologiquement, on a affaire ici à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique.

    A côté de titres indiquant brièvement le sujet (Suprématisme dans les contours d’une paysanne <Femme au râteau>[32] (Galerie Trétiakov), Jeunes filles aux champs[33] Sportifs[34]), on trouve par exemple dans Torse (Protoformation de l’image nouvelle) les notations «problème couleur, forme et contenu », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste. Sur beaucoup de ces toiles, les personnages se tiennent droit devant un horizon de champs colorés en larges bandes. L’historien de l’art ukrainien Dmytro Horbatchov, qui a étudié ce qu’il appelle la « réukraïnisation » de Malévitch, a montré les sources ukrainiennes de beaucoup d’éléments figuratifs de la période post-suprématiste du peintre ; par exemple, dans les bandes colorées de plusieurs œuvres il y a une impulsion qui a été donnée par les tabliers si particuliers des femmes ukrainienne. Les personnages sont toujours représentés frontalement ; aucune allusion à un geste de travail comme dans la période « primitiviste » ou cubofuturiste.

    Bien que Malévitch soit Polono-Ukrainien d’origine, toute sa complexion intellectuelle et philosophique est imprégnée de la sensibilité métaphysique russe. S’il nie Dieu, ce n’est pas au nom de l’athéisme[35], mais du Dieu « sans-objet » (bien proche du Deus absconditus de la théologie apophatique) :

    « Ainsi cet acteur a un but, ce sont les rayons d’engloutissement, le rayon noir. Son authenticité s’y éteint, sur le prisme il n’y a qu’une petite bande noire, comme une petite fente, par laquelle nous ne voyons que les ténèbres inaccessibles à quelque lumière que ce soit, ni au soleil ni à la lumière du savoir. Dans ce noir se termine notre spectacle après avoir caché ses nombreuses faces parce qu’il n’a pas de face authentique. » [36]

    Pour Malévitch la culture aussi bien capitaliste que socialiste est radicalement mal orientée. Toute sa pensée est tournée vers l’idée qu’il faut travailler à de nouveaux fondements pour la culture, dont la visée ne doit pas être le bien-être matériel à tout prix mais le monde sans-objet ou le repos éternel.

    Il en appelle ainsi à un dénudement et non à l’accumulation sauvage. C’est ainsi qu’il crée cette série de « Visages sans visage», comme si cette annonce d’une nouvelle ère était encore bien obscure. Ici aussi, Dmytro Horbatchov a vu une réinterprétation à partir des poupées-chiffons ukrainiennes qui jouent un rôle magique dans la représentation populaire.

    La grande figure vêtue de blanc, au visage, aux mains et aux jambes noires sur un ciel aux bandes obliques hachurées de bleu et de blanc a été baptisée « Paysanne »[37]. En fait elle dépasse toute caractérisation sociologique. Elle est l’humanité, une figuration de l’Homme, de tout homme, Malévitch en particulier. Son visage est constitué par un cercueil noir, montrant, comme dans de nombreux dessins de cette époque, le tragique de la vie.

    Le tableau Pressentiment complexe. Torse vêtu d’une chemise jaune[38] accentue le caractère de déréliction de l’homme « jeté dans le monde ». Le thème de la maison sans fenêtres apparaît. C’est la prison dans laquelle est désormais enfermé l’homme dans la société totalitaire. Malévitch a pu dire qu’il ne faisait pas de visage parce qu’il ne voyait pas l’homme de l’avenir, ou plutôt que l’avenir de l’homme était une énigme insondable. Les références christiques ont une forte présence, souvent camouflée, dans le post-suprématisme. Nous l’avons vu avec le séraphin de la Jeune fille à la barre. Dans Pressentiment complexe. Torse vêtu d’une chemise jaune on peut noter une parenté iconologique avec l’icône de la Dormition de Théophane le Grec. Et encore, le Charpentier nous fait nous souvenir que c’était le métier du Christ.

    Bientôt, l’homme sans visage va perdre ses bras, comme si le « pressentiment » se faisait tragique. On a l’impression que toutes ces figures sans bras sont dans une camisole de force, ligotées, sans possibilité d’action. Les trois Paysans[39], comme Torse. Figure au visage rose[40], sont livrés à un pouvoir extérieur à eux. Les hommes ne sont plus que des mannequins mutilés. Malévitch a été sans doute le seul peintre qui ait montré la situation dramatique russe et ukrainienne au moment de la collectivisation forcée qui s’est traduite, en 1932-1933, par un génocide par la faim, le Holodomor, faisant plusieurs millions de victimes dans la seule Ukraine.

    La création post-suprématiste de Malévitch est d’une richesse inouïe. Elle n’est pas encore totalement décryptée et analysée dans la littérature critique. Cela demandera à l’avenir un grand travail herméneutique

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    janvier 2014

    [1] Cf. Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Marseille, Images en manoeuvres, 1994, p. 226 sqq.

    [2] Ibidem, p. 251-252; сf. les catalogues Malevich, Barcelone, La Pedrera, 2006, p. 213-237 (en anglais, castillan et catalan)

    [3] Cf. Charlotte Douglas, Malevich, New York, Harry H. Abrams, 1994, p. 34-40

    [4] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Malévitch le Perturbateur », Galeries Magazine, N° 29, février-mars 1989, p. 84-89 (en français et en anglais)

    [5] Charlotte Douglas, « Malevich’s Painting – Some Problems of Chronology », in : Soviet Union/Union Soviétique, Arizona State University, vol. 5, Part 2, 1978, p. 301-326 ; de la même : « Sur quelques œuvres tardives de Malévitch », Malévitch Cahier I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, p.185-191.

    1. Nakov, dans son Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, Paris, Adam Biro, 2002, ne signale pas que l’inscription « motif de 1909 » sur Le faucheur de la Galerie Trétiakov est peint sur le recto (et non au verso !) de la toile, en bas à droite, à la suite de la signature (F-268, p. 113). En revanche, sur l’exemple de cette indication de Malévitch à propos de plusieurs œuvres tardives de Malévitch, Nakov a étendu ce principe « motif de telle année-variante tardive » à toute une série d’œuvres tardives, même lorsque l’on ne trouve de façon évidente aucun « motif » qui précède (l’auteur du catalogue raisonné confond « motif » et « sujet »)

    [6] Malevich in the State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions (sous la direction de Evgenija Petrova et alii), N° 34, p. 334

    [7] Ibidem, N° 31, p. 333. Dans Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné , cette toile est commentée de façon arbitraire comme « motif de 1911, version1928-1929 » (F-254, p. 109), dans la rubrique « Forme monumentale et couleur expressive » ( ?!), alors qu’un tel motif iconographique n’existe pas et qu’a existé seulement au début des années 1910 le sujet des « femmes moissonnant » avec diverses autres iconographies.

    [8] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 56, p. 344

    [9] Ibidem, N° 66, p. 350

    [10] Ibidem, N° 59, p. 346

    [11] Ibidem, N° 57, p. 345

    [12] Nikolaj Xardžiev aimait rapporter que Malévitch s’intéressait à la fin des années 1920 à la culture picturale de Renoir, cf. Jean-Claude Marcadé, « Nikolai Khardzhiev, Knight of the Avant-Garde », in : A Legacy Regained : Nikolai Khardzhiev and the Russian Avant-Garde (sous la direction de Evgenija Petrova et alii), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2002, p. 60

    [13] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 62, p. 347

    [14] Ibidem, N° 58, p. 345

    [15] Ibidem, N° 60, p. 346

    [16] Ibidem, N° 3I, p. 331

    [17] Ibidem, N° 28, p. 330

    [18] Ibidem, N° 26, p. 329

    [19] Kazimir Malévitch, «L’architecture, la peinture de chevalet et la sculpture » [1930], in Écrits, t. I, traduit du russe et de l’ukrainien, et présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Allia, 2015, p. 594. Il est intéressant de noter que le célèbre critique Jakov Tugendhold avait, au contraire, loué sans détours le byzantinisme de l’école de Bojčuk, voir : Ja. Tugendhold, «Pis’mo iz Pariža » [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17

    [20] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in catalogue Kasimir Malewitsch, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 94-119 (en allemand et en anglais) ; texte en français dans Malévitch Cahier 1, Lausanne, L’Âge d’homme, 1983

    [21] Guillaume Apollinaire, « Le Salon des Indépendants », L’Intransigeant, 22 avril 1911, in : Œuvres complètes, Paris, Gallimard-La Pléiade, t. II, 1991, p. 321.

    [22] Kazimir Malévitch, «Glavy iz avtobiografii xudožnika » [Chapitres de l’autobiographie de l’artiste] [1933], in : Malevič Kazimir Malévitch pratique de façon générale une écriture de camouflage consistant à dire ce qu’il n’a pas l’air de dire. C’est vrai dans ses textes (ainsi du réalisme, de l’économie, de Dieu…), c’est vrai dans son écriture picturale. Dans son testament laissé à Berlin en 1927, Malévitch prévoit son emprisonnement (il sera réel en 1930 et accompagné de tortures)[1] et même sa mort, et sous-entend, sans le dire explicitement, que s’il défend en 1927 l’art autrement que lorsqu’il était « sous des influences révolutionnaires », ce sera à son corps défendant. Cela se produire d’ailleurs en 1932, lors de l’exposition à Léningrad des « Artistes de la République fédérative socialiste soviétique de Russie pendant les 15 dernières années» qui suivit le décret du parti communiste supprimant tous les groupements artistiques isolés, au profit d’une seule Union contrôlée par le parti : Malévitch y présente quelques « architectones », sculptures architecturées et surmontées de figurines dans le style glorifiant les héros soviétiques – une façon de se préserver des représailles[2].

    Entre 1928 et 1934, le fondateur du suprématisme se remet intensément à la peinture et crée plus de deux cents oeuvres dont il est impossible d’établir aujourd’hui une chronologie exacte. On sait seulement que pour la rétrospective que lui consacrera la Galerie Trétiakov à Moscou en 1929, ainsi que pour la rétrospective à Kiev en 1930, Malévitch peindra une série de tableaux impressionnistes qu’il date du début du siècle et reprendra le thème paysan de 1912-1913 qu’il antidatera également[3]. Ces antidatations peuvent avoir procédé, dans ce cas, de la volonté de donner à son œuvre une évolution logique et non chronologique, de rétablir les maillons manquants – selon sa vision de l’histoire de l’art de Cézanne au Suprématisme. Mon hypothèse est que Malévitch a créé a posteriori un itinéraire artistique idéal – le sien – dont il a d’ailleurs éliminé la période symboliste et Modern Style. Le camouflage est ici d’ordre artistique[4].

    Mais il est aussi des toiles qui, si elles ont bien été exécutées entre 1928 et 1932, montrent un autre camouflage, à travers la peinture, témoignage poignant d’une protestation contre la politique de plus en plus coercitive menée par le pouvoir stalinien non seulement contre les intellectuels et les artistes, mais aussi contre le peuple, en particulier contre les paysans, sous prétexte de « dékoulakisation », c’est-à-dire de lutte contre la paysannerie aisée et propriétaire de ses terres. C’est en 1928 qu’est lancé le premier plan quinquennal grâce auquel était définie une « ligne générale » qui ne souffrait aucune déviation, toute déviation étant immédiatement annihilée et extirpée. A partir de là, la Terreur s’installera dans toute l’Union soviétique, tout particulièrement dans le pays natal de Malévitch, l’Ukraine, comme principe permettant de préserver justement cette ligne générale.

     

    L’impressionnisme tardif

     

    La tentation est de penser que la nouvelle figuration que Malévitch a entreprise après 1927 a été imposée au peintre par suite des menaces pesant sur toute recherche d’avant-garde. Quoi qu’il en soit des motivations, il faut se garder de dire, comme cela a été fait pendant longtemps, que cette période post-suprématiste correspond à un retour « réactionnaire » à la figuration ou à une faiblesse sénile. Il y a une puissance et une robustesse dans ces toiles qui rappellent, dans une autre dimension, la puissance et la robustesse pré-suprématistes. S’il n’avait plus rien à dire, Malévitch aurait pu se livrer uniquement aux tâches utilitaires et nutritives. Il se trouve qu’il a éprouvé le besoin de peindre, de dire quelque chose à nouveau par le pinceau.

    L’artiste a réinterprété l’impressionnisme et le cubofuturisme de ses débuts, en maintenant souvent des dates anciennes. Malévitch a daté des œuvres peintes à la fin des années 1920 selon la culture picturale qu’elles représentaient et non selon leur date d’exécution. Ainsi le fameux Faucheur de la Galerie Trétiakov, qui était devenu une tarte à la crème iconographique, fut désormais daté de 1928-1929 et non de 1909. Et pourtant, Malévitch avait bien indiqué au bas du tableau « motif de 1909 »[5]. Des œuvres comme le Charpentier[6], les Moissonneuses[7] du Musée Russe ont été faites à la fin des années 1920. Les œuvres impressionnistes comme Sur le boulevard[8], voire la Fleuriste[9], soi-disant de 1903, Pommiers en fleurs[10], soi-disant de 1904, la Jeune fille sans travail[11], soi-disant de 1904, toutes au Musée Russe ou les Deux sœurs de la Galerie Trétiakov, ont été peintes de toute évidence de la fin des années 1920.

    Ces œuvres n’ont jamais été montrées à quelque exposition que ce soit avant 1910. Elles ne correspondent à rien de ce que nous connaissons comme œuvres impressionnistes, celles qui ont été emportées par Malévitch pour sa rétrospective de Varsovie et de Berlin en 1927.

    Ce ne sont pas des œuvres de jeunesse. Elles sont « trop belles pour être vraies ».

    A mon avis, comme je l’ai noté plus haut, Malévitch s’est refait un itinéraire créateur selon un ordre logique et non chronologique, chose qu’il avait réalisée dans sa lecture de l’évolution de l’art, de l’Impressionnisme au Suprématisme. Dans ses œuvres impressionnistes comme les Deux sœurs, Malévitch maîtrise la gamme colorée avec brio. Cette gamme peut être appelée « slave » avec ses associations de mauve et de jaune ocre, de vert et de rose, même si l’on sent dans cette œuvre des impulsions venues du Renoir de La grenouillère qui se trouvait dans la célèbre collection de Morozov[12]. Le blanc chante sous le soleil et est émaillé de touches à peine perceptibles de jaune et de carmin. La légèreté, l’impondérabilité de la touche n’est possible qu’après le suprématisme. Le tableau est divisé en au moins cinq rangées horizontales sur lesquelles s’inscrivent les figures humaines dont certaines, comme les « deux sœurs » sont installées au milieu, dominant par leur proportion et leur verticalité, comme dans les trois Baigneuse[13] du Musée Russe. C’est un procédé constant des œuvres post-suprématistes. Quand on compare ces œuvres impressionnistes tardives avec l’impressionnisme du début, on constate une structure construite, tendant à la géométrie qui se conjugue aux touches impressionnistes nerveusement posées. Le suprématisme est cité dans la robe rouge de la Fleuriste, dans les rectangles du banc de Jeune fille désoeuvrée et, en général, dans l’amas des maisons du Paysage hivernal du Museum Ludwig. Dans le Jardin en fleurs (Galerie Trétiakov), comme dans toutes les autres toiles avec arbres et maisons (Pommiers fleuris[14]Pommiers en fleursChamps[15] du Musée Russe), les troncs et les branches des arbres ne sont pas noyés dans le fond pictural. Ils sont plantés distinctement, créant des zones bien délimitées. Souvent, les murs et les toits offrent des surfaces géométriques qui se ressentent à l’évidence du suprématisme.

     

     

     

    Retour au cubofuturisme primitiviste

     

    Malévitch revient à son cycle de la campagne des années 1910. Son impressionnisme tardif prend parfois des allures naturalistes comme dans les Moissonneuses du Musée Russe[16]. Mais toute une série d’œuvres (Le faucheur de la Galerie Trétiakov ; À la datcha[17]Garçonnet – Van’ka[18], du Musée Russe, etc.) reprend les motifs cubofuturistes anciens (Matin au village après la tempête de neige) pour les insérer dans une structure qui tient compte des acquis du suprématisme. Ainsi, la structure est bâtie à partir de bandes colorées pour le fond et de surfaces simplifiées pour le corps des personnages [Jeunes filles dans un champ]. On note comme invariant la station verticale de ceux-ci qui occupent l’espace principal du tableau. Avec le suprématisme, l’image de l’homme et l’image du monde s’étaient rejointes dans un même rythme. Dans le post-suprématisme, l’homme se tient face à l’Univers dont les rythmes colorés le traversent. La ligne d’horizon est basse. Il n’y a pas de modelage réel de la couleur.

    Le retour de Malévitch à la figure d’après 1927 est en fait une synthèse où le sans-objet (bespredmetnost’) vient traverser des hommes représentés dans des postures d’éternité. On remarquera la place du monde paysan qui semble à nouveau envahir tout l’univers malévitchien [Femme au râteauPaysanne]. Comme si Malévitch, lui, l’anti-constructiviste de toujours, avait prévu les conséquences perverses de l’idéologie constructiviste, à savoir l’optimisme utopique selon lequel l’homme parviendrait à maîtriser la nature grâce au progrès et à la technologie. Pour Malévitch, l’homme est la nature. Il ne peut pas la vaincre. Il doit se couler en elle. Cette nouvelle nature que Malévitch annonce dans ses toiles post-suprématistes prend à nouveau la forme incarnée du monde paysan que la pensée constructiviste avait tendance à trouver réactionnaire. Malévitch semble ici rejoindre le penseur laïque chrétien Nikolaï Fiodorov pour qui, en effet, il faut inverser le mouvement qui s’est accentué avec la sauvagerie du capitalisme, qui fait que la campagne est engloutie de plus en plus par la ville, alors que c’est la campagne qui doit vaincre la ville.

    Bien entendu, cette défense de la campagne n’est pas une défense d’une situation socio-politique ou d’une classe sociale en tant que telle. La campagne est le lieu où la nature, en tant que physis, en tant que site de l’éclosion du monde, du sans-objet, du repos éternel, peut venir le mieux au jour. On voit ce qui sépare ce retour malévitchien à la figure et au monde de la nature (retour qui a eu lieu après le resourcement de l’artiste dans son Ukraine natale) des kolkhoziens travestis en personnages de peinture d’icône chez les partisans de Myxajlo Bojčuk, les boïtchoukistes. C’est eux que Malévitch vise en 1930 dans l’almanach ukrainien Avant-Garde :

    « Les artistes qui sont passés […] sur la voie de la peinture monumentale […] se transportent dans le monde des antiques catacombes, et l’artiste, « sans douter de rien », revêt notre contemporanéité des formes de la peinture monumentale des formes de monastère […] Ignorant les voies de la peinture moderne du XXe siècle, les artistes vont vers le XVe siècle. » [19]

    Le visage du peintre Klioune avait fourni à Malévitch entre 1909 et 1913 le sujet de différentes métamorphoses stylistiques (symbolistes, primitivistes géométriques, cubofuturistes, réalistes transmentales). Après 1927, il devient le visage paradigmatique du paysan, prenant comme structure de base des archétypes de la peinture d’icônes, en particulier du Pantocrator ou de la Sainte Face orthodoxe (« Christ Archeïropoiète »)[20]. Cet emprunt d’une structure de base empruntée à certaines icônes n’est pas, comme chez les boïtchoukistes, une « tricherie avec les siècles », selon l’expression d’Apollinaire à leur propos[21], mais l’utilisation moderne de « cette forme de la culture supérieure de l’art paysan »[22]:

    « A travers l’art de l’icône, je compris le caractère émotionnel de l’art paysan, que j’aimais auparavant, mais dont je n’avais pas élucidé la portée et que j’avais découvert d’après l’étude des icônes. »[23]

    La Tête de paysan du Musée Russe[24] s’inscrit sur les bandes multicolores des champs et de l’espace. Les paysannes peuplent la bande verte dans des postures rappelant le cubofuturisme. L’espace est peuplé par des avions et une volée d’oiseaux à l’horizon au-dessus d’églises orthodoxes. Les rayures polychromiques abstraites se réfèrent à une vision aérienne des champs, comme c’est le cas dans Paysan dans un champ[25] du Musée Russe. C’est l’ultime affirmation malévitchienne de la présence cosmique qui émerge à travers tous les contours de l’homme et de la nature. Le suprématisme avait fait sauter toute circonscription réaliste. Le post-suprématisme restaure la configuration visible tout en maintenant les exigences du « monde en tant que sans-objet ». L’artiste continuait ainsi à inventer une nouvelle figure de l’homme au cœur du « repos éternel du monde ».

     

    Les Portraits. Les stigmatisés. Visages sans visage

     

    Les nombreux portraits que Malévitch fit à la fin de sa vie se partagent entre des représentations de personnes réelles et celles de figures emblématiques. Pour cette période, Malévitch a utilisé l’appellation de « Supro Naturalisme »[26]. Son aspiration était donc de faire intervenir le suprématisme dans une structure de base « naturaliste » [Jeunes filles dans un champDeux figures]. On note d’ailleurs que le naturalisme prend de plus en plus le pas sur le suprématisme à partir de 1933. Il s’agit ici d’un essai d’adaptation du suprématisme à la culture picturale « réaliste », exigée de façon de plus en plus insistante par le régime, ou plutôt d’une tentative pour transfigurer le naturalisme par le suprématisme.[27]

    Cela donne des œuvres tout à fait singulières, dans le concert de l’art néo-réaliste européen de la fin des années 1920 et du début des années 1930. A part le hiératisme des poses, on est frappé par l’exotisme de l’habillement dont l’artiste vêt ses personnages réels ou imaginaires. Ce sont des vêtements totalement inédits, inventés pour l’homme d’une société à venir. Le critique Pounine, comme la femme de l’artiste, ont l’habit des suprématistes. Les visages imaginaires sont au-delà du réalisme, comme dans Jeune fille à la barre rouge (Galerie Trétiakov, 1932) avec les ailes rouges d‘un Séraphin d’icône derrière sa tête[28]) ou Travailleuse[29] avec l’absence-présence d’un enfant, de l’Enfant. Les portraits de personnes réelles, malgré leur réalisme, ne cherchent pas à donner une image psychologique, mais une vision intemporelle. Dans le même temps, les années 1930-1934 sont marquées par un réalisme plus naturaliste comme les derniers portraits de sa mère, de sa fille Ouna, de sa femme ou de son ami le peintre réaliste Pavlov, ou encore le Forgeron de 1933. Mais l’œuvre peut-être la plus étonnante, la plus émouvante aussi, marquée du sceau du tragique et de la grandeur, c’est l’Autoportrait[30] de 1933. La structure de base de ce tableau est l’archétype iconographique de la Mère de Dieu Hodighitria, c’est-à-dire de la Théotokos faisant un geste de la main vers son Fils, vers la Voie ; elle est « Hodighitria », celle qui montre le Chemin, la Voie. Eh bien, Malévitch a pris ce moule iconographique pour se représenter. Il n’y a là aucune ironie futuriste, dont l’artiste était par ailleurs friand. Juste cet humour grave qui le caractérise tout au long de son œuvre. Il s’est naturellement identifié à Celui qui montre la Voie, il s’est, pour mieux dire, approprié ce modèle métaphorique : et la Voie, le Chemin vers lequel Malévitch montre et qui n’est évidemment pas figuré, comment ne pas penser que c’est ce monde sans-objet auquel il a œuvré et qui est symbolisé par un petit carré noir dans un carré, signature de plusieurs œuvres de cette époque. L’écartement du pouce par rapport aux autres doigts donne le contour d’un carré. La structure est géométrique (les triangles blancs du col, noirs du vêtement supérieur, contrastent avec le rythme des raies vertes). L’alternance du vert et du rouge est une constante de la gamme malévitchienne. Le tragique et la grandeur de cet autoportrait proviennent de ce geste qui désigne l’Absence. De plus l’habit imaginé de la Renaissance dont s’est revêtu l’artiste est celui du Réformateur, d’un Jan Hus par exemple. Cette image que Malévitch nous a laissée à la fin de sa vie résume tout ce que Malévitch avait la conscience d’avoir apporté à l’histoire du pictural, avec un sentiment plus aigu de l’incompréhension, de la solitude, de la déréliction, le sentiment aussi que l’homme est réduit à un geste.

    Cette pensée de l’Absence était celle du Suprématisme qui reconnaissait le monde vidé d’objets comme manifestation de la vraie réalité. Dans le post-suprématisme, c’est l’absence de la vraie réalité qui émerge dans une expression désespérément tragique. La vraie réalité est désignée mais, désormais, elle échappe à l’homme.

    La compassion de Malévitch pour la paysannerie opprimée et, à travers elle, pour l’homme russe et ukrainien bafoué est exprimée dans le dessin du Stedelijk Museum d’Amsterdam où l’on voit un personnage en posture d’orant, sans barbe (ayant donc perdu tout signe de dignité humaine), portant la croix orthodoxe sur son visage, ses mains et ses pieds, gravée comme le sceau du martyre à l’image des Stigmates catholiques. Le visage de l’homme est désormais marqué, soit par la faucille et le marteau socialistes (la vie civile), soit par la croix (la vie spirituelle), soit par le cercueil noir (le monde sans-objet) [Paysanne]. De multiples griffonnages montrent obsessionnellement l’homme réduit à des signes, devant sa tombe ou à côté de maisons d’où toute vie est partie, jusqu’à cet Homme qui court (MNAM) situé entre l’épée du monde social et la souffrance. Les personnages crucifiés se font de plus en plus insistants. Dès 1918, d’après le témoignage d’Antoine Pevsner, la croix hantait le fondateur du Suprématisme :

    « Lors de l’enterrement de son élève préférée [Olga Rozanova] […] Malévitch, qui marchait à l’avant-garde avec un drapeau noir sur lequel était cousu un carré blanc, était impressionnant. Près du cimetière, je m’approchai de lui. Il portait de longues bottes en feutre beaucoup trop grandes pour lui. Son corps semblait s’y noyer jusqu’au ventre. Avec les grosses larmes qui s’accumulaient sur son visage amaigri, cela lui donnait une allure tragique et pitoyable. Quand il me vit, il me dit tout bas : Nous serons tous crucifiés. Ma croix je l’ai déjà préparée. Tu l’as sûrement remarquée dans mes tableaux. »[31]

    Un regard superficiel pourrait voir dans les dernières œuvres de Malévitch une « peinture métaphysique », voire symboliste. Si cela est vrai dans une perspective iconologique, il faut admettre que, picturologiquement, on a affaire ici à un espace iconique où tout est transpercé par la couleur, élément révélateur de la vraie dimension, de la véritable mesure des choses. La couleur est pure, rigoureuse, laconique.

    A côté de titres indiquant brièvement le sujet (Suprématisme dans les contours d’une paysanne <Femme au râteau>[32] (Galerie Trétiakov), Jeunes filles aux champs[33] Sportifs[34]), on trouve par exemple dans Torse (Protoformation de l’image nouvelle) les notations «problème couleur, forme et contenu », qui suggèrent les intentions avant tout picturales de l’artiste. Sur beaucoup de ces toiles, les personnages se tiennent droit devant un horizon de champs colorés en larges bandes. L’historien de l’art ukrainien Dmytro Horbatchov, qui a étudié ce qu’il appelle la « réukraïnisation » de Malévitch, a montré les sources ukrainiennes de beaucoup d’éléments figuratifs de la période post-suprématiste du peintre ; par exemple, dans les bandes colorées de plusieurs œuvres il y a une impulsion qui a été donnée par les tabliers si particuliers des femmes ukrainienne. Les personnages sont toujours représentés frontalement ; aucune allusion à un geste de travail comme dans la période « primitiviste » ou cubofuturiste.

    Bien que Malévitch soit Polono-Ukrainien d’origine, toute sa complexion intellectuelle et philosophique est imprégnée de la sensibilité métaphysique russe. S’il nie Dieu, ce n’est pas au nom de l’athéisme[35], mais du Dieu « sans-objet » (bien proche du Deus absconditus de la théologie apophatique) :

    « Ainsi cet acteur a un but, ce sont les rayons d’engloutissement, le rayon noir. Son authenticité s’y éteint, sur le prisme il n’y a qu’une petite bande noire, comme une petite fente, par laquelle nous ne voyons que les ténèbres inaccessibles à quelque lumière que ce soit, ni au soleil ni à la lumière du savoir. Dans ce noir se termine notre spectacle après avoir caché ses nombreuses faces parce qu’il n’a pas de face authentique. » [36]

    Pour Malévitch la culture aussi bien capitaliste que socialiste est radicalement mal orientée. Toute sa pensée est tournée vers l’idée qu’il faut travailler à de nouveaux fondements pour la culture, dont la visée ne doit pas être le bien-être matériel à tout prix mais le monde sans-objet ou le repos éternel.

    Il en appelle ainsi à un dénudement et non à l’accumulation sauvage. C’est ainsi qu’il crée cette série de « Visages sans visage», comme si cette annonce d’une nouvelle ère était encore bien obscure. Ici aussi, Dmytro Horbatchov a vu une réinterprétation à partir des poupées-chiffons ukrainiennes qui jouent un rôle magique dans la représentation populaire.

    La grande figure vêtue de blanc, au visage, aux mains et aux jambes noires sur un ciel aux bandes obliques hachurées de bleu et de blanc a été baptisée « Paysanne »[37]. En fait elle dépasse toute caractérisation sociologique. Elle est l’humanité, une figuration de l’Homme, de tout homme, Malévitch en particulier. Son visage est constitué par un cercueil noir, montrant, comme dans de nombreux dessins de cette époque, le tragique de la vie.

    Le tableau Pressentiment complexe. Torse vêtu d’une chemise jaune[38] accentue le caractère de déréliction de l’homme « jeté dans le monde ». Le thème de la maison sans fenêtres apparaît. C’est la prison dans laquelle est désormais enfermé l’homme dans la société totalitaire. Malévitch a pu dire qu’il ne faisait pas de visage parce qu’il ne voyait pas l’homme de l’avenir, ou plutôt que l’avenir de l’homme était une énigme insondable. Les références christiques ont une forte présence, souvent camouflée, dans le post-suprématisme. Nous l’avons vu avec le séraphin de la Jeune fille à la barre. Dans Pressentiment complexe. Torse vêtu d’une chemise jaune on peut noter une parenté iconologique avec l’icône de la Dormition de Théophane le Grec. Et encore, le Charpentier nous fait nous souvenir que c’était le métier du Christ.

    Bientôt, l’homme sans visage va perdre ses bras, comme si le « pressentiment » se faisait tragique. On a l’impression que toutes ces figures sans bras sont dans une camisole de force, ligotées, sans possibilité d’action. Les trois Paysans[39], comme Torse. Figure au visage rose[40], sont livrés à un pouvoir extérieur à eux. Les hommes ne sont plus que des mannequins mutilés. Malévitch a été sans doute le seul peintre qui ait montré la situation dramatique russe et ukrainienne au moment de la collectivisation forcée qui s’est traduite, en 1932-1933, par un génocide par la faim, le Holodomor, faisant plusieurs millions de victimes dans la seule Ukraine.

    La création post-suprématiste de Malévitch est d’une richesse inouïe. Elle n’est pas encore totalement décryptée et analysée dans la littérature critique. Cela demandera à l’avenir un grand travail herméneutique

     

     

    Jean-Claude Marcadé

    janvier 2014

    [1] Cf. Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Marseille, Images en manoeuvres, 1994, p. 226 sqq.

    [2] Ibidem, p. 251-252; сf. les catalogues Malevich, Barcelone, La Pedrera, 2006, p. 213-237 (en anglais, castillan et catalan)

    [3] Cf. Charlotte Douglas, Malevich, New York, Harry H. Abrams, 1994, p. 34-40

    [4] Cf. Jean-Claude Marcadé, « Malévitch le Perturbateur », Galeries Magazine, N° 29, février-mars 1989, p. 84-89 (en français et en anglais)

    [5] Charlotte Douglas, « Malevich’s Painting – Some Problems of Chronology », in : Soviet Union/Union Soviétique, Arizona State University, vol. 5, Part 2, 1978, p. 301-326 ; de la même : « Sur quelques œuvres tardives de Malévitch », Malévitch Cahier I, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1983, p.185-191.

    1. Nakov, dans son Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné, Paris, Adam Biro, 2002, ne signale pas que l’inscription « motif de 1909 » sur Le faucheur de la Galerie Trétiakov est peint sur le recto (et non au verso !) de la toile, en bas à droite, à la suite de la signature (F-268, p. 113). En revanche, sur l’exemple de cette indication de Malévitch à propos de plusieurs œuvres tardives de Malévitch, Nakov a étendu ce principe « motif de telle année-variante tardive » à toute une série d’œuvres tardives, même lorsque l’on ne trouve de façon évidente aucun « motif » qui précède (l’auteur du catalogue raisonné confond « motif » et « sujet »)

    [6] Malevich in the State Russian Museum, Saint-Pétersbourg, Palace Editions (sous la direction de Evgenija Petrova et alii), N° 34, p. 334

    [7] Ibidem, N° 31, p. 333. Dans Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné , cette toile est commentée de façon arbitraire comme « motif de 1911, version1928-1929 » (F-254, p. 109), dans la rubrique « Forme monumentale et couleur expressive » ( ?!), alors qu’un tel motif iconographique n’existe pas et qu’a existé seulement au début des années 1910 le sujet des « femmes moissonnant » avec diverses autres iconographies.

    [8] Malevich in the State Russian Museumop.cit., N° 56, p. 344

    [9] Ibidem, N° 66, p. 350

    [10] Ibidem, N° 59, p. 346

    [11] Ibidem, N° 57, p. 345

    [12] Nikolaj Xardžiev aimait rapporter que Malévitch s’intéressait à la fin des années 1920 à la culture picturale de Renoir, cf. Jean-Claude Marcadé, « Nikolai Khardzhiev, Knight of the Avant-Garde », in : A Legacy Regained : Nikolai Khardzhiev and the Russian Avant-Garde (sous la direction de Evgenija Petrova et alii), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2002, p. 60

    [13] Malevich in the State Russian Museumop.cit., N° 62, p. 347

    [14] Ibidem, N° 58, p. 345

    [15] Ibidem, N° 60, p. 346

    [16] Ibidem, N° 3I, p. 331

    [17] Ibidem, N° 28, p. 330

    [18] Ibidem, N° 26, p. 329

    [19] Kazimir Malévitch, «L’architecture, la peinture de chevalet et la sculpture » [1930], in Écrits, t. I, traduit du russe et de l’ukrainien, et présenté par Jean-Claude Marcadé, Paris, Allia, 2015, p. 594. Il est intéressant de noter que le célèbre critique Jakov Tugendhold avait, au contraire, loué sans détours le byzantinisme de l’école de Bojčuk, voir : Ja. Tugendhold, «Pis’mo iz Pariža » [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17

    [20] Cf. Valentine Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in catalogue Kasimir Malewitsch, Cologne, Galerie Gmurzynska, 1978, p. 94-119 (en allemand et en anglais) ; texte en français dans Malévitch Cahier 1, Lausanne, L’Âge d’homme, 1983

    o sebe. Sovremmeniki o Maleviče. Pis’ma. Dokumenty. Vospominanija. Kritika [Malévitch sur lui-même. Les contemporains sur Malévitch.Lettres. Documents, Mémoires. Critique] (sous la direction de I.A. Vakar et T.N. Mixienko), Moscou, RA, 2004, t.1, p. 28

    [23] Ibidem

    [24] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 29, p. 331

    [25] Ibidem, N° 23, p. 328

    [26] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 42, p. 337 et N° 77, p. 355

    [27] Il y a toute une étude encore à faire sur la distinction que semble faire Malévitch dans ses écrits entre «natura» (la Nature «profonde», quelque chose comme la natura naturans) et «priroda» (la nature en tant que telle, quelque chose comme la natura naturata)

    [28] Cet élément de feu se retrouve dans Tête de jeune fille. Esquisse, Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 87, p. 359

    [29] Ibidem, N° 94, p. 362

    [30] Ibidem, N° 98, p. 364

    [31] Antoine Pevsner, « Rencontre avec Malévitch dans la Russie d’après 1917 », Aujourd’hui, art et architecture, N° 15, décembre 1957, p. 4-5

    [32] Dans Kazimir Malewicz. Catalogue raisonné , op.cit., PS-181, p. 389, cette œuvre, pourtant dénommée par l’artiste lui-même au dos de la toile, est arbitrairement, sans la moindre justification, appelée « Transformation suprématiste d’une paysanne »…

    [33] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 42, p. 337 (c’est une des toiles où Malévitch a inscrit au dos «Supro Naturalizm»

    [34] Ibidem, N° 68, p. 352

    [35] Cf. E.F. Kovtoune, « Kazimir Malevič i poslednee stixotvorenie Xlebnikova » [Kazimir Malévitch et la dernière poésie de Khlebnikov], Mera, N° 2/94, Saint-Pétersbourg, 1994, p. 83 sqq.

    [36] K. Malévitch,  » Tsvet i svet » [La lumière et la couleur] [1923], in : Sobranie sočinenij v pjati tomax, Moscou « Gileja », 2003, t. 4, p. 272

    [37] Malevich in the State Russian Museum, op.cit., N° 72, p. 353

    [38] Ibidem, N° 84, p. 358

    [39] Ibidem, N° 21, p. 326

    [40] Ibidem, N° 37, p. 335

  • LESKOV, « Le Voyageur enchanté »[1873] (traduction de Victor Derély en 1892)

    LESKOV, « Le Voyageur enchanté » (traduction de Derély en 1892)Début du Voyageur enchanté de Leskov, l’apparition d’Ivan Fliaguine

    […] C’était un voyageur qui faisait route avec nous depuis Konévetz, sans qu’aucun des autres passagers se fut encore aperçu de sa présence. Jusqu’à ce moment il avait gardé le silence et nul n’avait fait la moindre attention à lui, mais alors tous le regardèrent, surpris, sans doute, de ne l’avoir pas remarqué plus tôt. D’une taille colossale, cet homme avait un teint basané, un visage ouvert et d’épais cheveux frisés auxquels l’âge avait donné la couleur du plomb. Il portait la soutanelle des novices, avec la large ceinture de cuir en usage dans les monastères, et sa tête était coiffée d’un haut bonnet de drap noir. Était-ce un novice ou un profès ? Il aurait été impossible de le dire, car, en déplacement et même chez eux, les moines de ces îles sont loin de porter toujours la calotte et se contentent le plus souvent du bonnet. Notre nouveau compagnon de voyage qui, comme la suite nous l’apprit, était un personnage fort intéressant, paraissait avoir dépassé de quelques années la cinquantaine, mais c’était, dans toute l’acception du mot, un hercule : son extérieur rappelait le héros naïf et débonnaire des légendes russes, le vieil Ilia Mourometz, tel que celui-ci figure dans le beau tableau de Verechtchaguine et dans le poème du comte A.-K. Tolstoï. Il ne semblait guère fait pour porter la soutane ; on se l’imaginait plutôt chevauchant à travers bois, des chaussures de tille aux pieds, et humant paresseusement « l’odeur de la résine et de la fraise dans la sombre forêt de pins ».

    Mais, nonobstant cette bonhomie et cette simplicité, il ne fallait pas être fort perspicace pour découvrir en lui un homme ayant beaucoup vu et, comme on dit, « beaucoup vécu ». Parfaitement à l’aise en société, son attitude était aussi exempte de timidité que de sans-gêne, et ce fut d’une agréable voix de basse qu’il prit la parole :

    — Tout cela ne signifie rien, laissa-t-il négligemment tomber, mot par mot, de dessous ses épaisses moustaches retroussées à la hussarde. — Je n’admets pas votre opinion que les suicidés ne seront jamais pardonnés dans l’autre monde. Et quant à croire qu’il est inutile de prier pour eux, c’est aussi une erreur, car il y a un homme qui peut, de la façon la plus simple et avec la plus grande facilité, améliorer leur position.

    On lui demanda quel était cet homme qui savait améliorer les affaires des suicidés après leur mort.

    — Je vais vous le dire, répondit l’hercule en soutane. — Il y a dans l’éparchie de Moscou un petit prêtre de campagne, — un fieffé pochard qui a été sur le point d’être interdit, — eh bien ! c’est lui qui s’occupe d’eux.

    — Comment donc savez-vous cela ?

    — Mais je ne suis pas seul à le savoir ; la chose est connue de tout le monde dans l’arrondissement de Moscou, attendu que l’éminentissime métropolite Philarète a lui-même été mêlé à cette affaire.

    Il y eut un instant de silence, puis quelqu’un observa que tout cela était assez sujet à caution.

    Le moine ne s’offensa nullement de cette remarque.

    — Oui, reprit-il, — au premier abord, en effet, cela semble peu croyable. Et qu’y a-t-il d’étonnant à ce que vous en doutiez, quand Son Éminence elle-même a longtemps refusé d’y ajouter foi ? Mais ensuite, ayant acquis des preuves certaines du fait, le métropolite a vu qu’il était impossible de le contester, et il y a cru.

    Les passagers manifestèrent le désir de connaître cette singulière histoire et, sans se faire prier, le moine commença le récit suivant :

    — À ce qu’on raconte, un doyen écrivit un jour à l’éminentissime vladyka [Ce mot qui signifie maître ou seigneur est un titre donné en Russie aux membres du haut clergé.] que le desservant de telle paroisse avait des habitudes d’intempérance qui le rendaient indigne d’exercer le ministère ecclésiastique. Cette dénonciation n’était que trop fondée. Le vladyka cita l’accusé à comparaître devant lui à Moscou, procéda à une enquête et, s’étant convaincu que ce prêtre était réellement un ivrogne, il se décida à l’interdire. Le pope en conçut un violent chagrin, il cessa même de boire et ne fit plus que se lamenter : « À quelle extrémité me vois-je réduit ! pensait-il ; maintenant je n’ai plus qu’à me tuer ! c’est la seule chose qui me reste à faire : alors, du moins, le vladyka aura pitié de ma malheureuse famille, il me nommera un successeur en lui imposant l’obligation d’épouser ma fille et de nourrir mes orphelins. » Bref, il résolut d’en finir avec la vie et fixa un jour pour l’accomplissement de son sinistre projet ; mais comme, au fond, c’était un brave homme, il se dit : «Allons, c’est bien, je vais mourir, mais je ne suis pas un animal : j’ai une âme, — où ira-t-elle après ma mort ? » Et, à partir de ce moment, sa tristesse devint encore plus amère. Sur ces entrefaites, le vladyka rendit une sentence d’interdiction contre le pope reconnu coupable d’ivrognerie. Peu après, en sortant de table, le prélat prit un livre, alla se coucher sur un divan, et bientôt le sommeil s’empara de lui. Dormait-il ou était-il seulement assoupi ? Quoi qu’il en soit, il lui sembla tout à coup voir s’ouvrir la porte de sa cellule. « Qui est là ? » cria-t-il, pensant que c’était un laquais qui venait lui annoncer une visite. Mais, au lieu d’un domestique, s’offrit à ses yeux un vénérable religieux en qui son Éminence reconnut aussitôt le révérend père Serge.

    — C’est toi, très saint père Serge ? demanda le vladyka. — C’est moi, Philarète, serviteur de Dieu, fit le visiteur.

    — Que veut ta pureté de mon indignité ? reprit le métropolite.

    Et le saint vieillard de répondre :
    — Je viens solliciter une grâce.
    — À qui m’ordonnes-tu de l’accorder ?

    Le moine nomma alors le pope qui avait été interdit pour cause d’ivrognerie, puis la vision s’évanouit. « À quel ordre de faits rapporter cela ? se demanda à son réveil le vladyka : est-ce un simple rêve, une hallucination, ou une apparition surnaturelle ?» Après avoir longuement examiné cette question, il estima dans sa haute sagesse qu’il avait été seulement le jouet d’un songe. Était-il admissible, en effet, que le père Serge, observateur si rigide de la règle monastique, pût s’intéresser à un prêtre oublieux des devoirs de son état ? Ainsi en jugea le métropolite ; il laissa donc l’affaire suivre son cours naturel et vaqua à ses occupations ordinaires jusqu’à l’heure où il avait coutume de se coucher. Mais à peine se fut-il endormi qu’il eut une nouvelle vision, et celle-ci le rendit encore plus perplexe que la première. Imaginez-vous un bruit terrible… si terrible qu’aucune parole ne pourrait en donner une idée… Au galop défile une foule innombrable de chevaliers ; leurs armures sont vertes, ainsi que les plumes de leurs casques, et leurs montures ressemblent à des lions qui seraient noirs. Un chef au visage hautain les précède ; il est équipé comme eux et tient en main un drapeau où, sur un fond sombre, se détache un serpent ; tous galopent dans la direction qu’il leur indique en agitant cet étendard. Tandis que le vladyka contemple avec stupeur un tel spectacle, l’orgueilleux commandant crie à sa troupe : « Tourmentez-les, à présent, ils n’ont plus d’intercesseur ! » et il passe au galop, suivi de ses guerriers ; derrière eux, comme une bande d’oies maigres au printemps, se traînent des ombres lamentables qui toutes inclinent tristement la tête devant le vladyka et lui disent d’une voix pleine de larmes : « Fais-lui grâce ! — seul il prie pour nous. » Sitôt levé, le métropolite envoya chercher le desservant ivrogne et lui demanda comment et pour qui il priait. Celui-ci, en présence de son supérieur, perdit contenance : « Vladyka, balbutia-t-il, j’officie selon le rite ». Mais, pressé de questions par le prélat, il finit par avouer : « Pardonnez-moi, dit-il ; ayant moi-même une âme faible et me sentant porté au suicide, je prie toujours à l’offertoire pour ceux qui ont mis fin à leur vie et sont morts dans l’impénitence ». À ces mots, le vladyka comprit ce qu’étaient ces ombres qu’il avait vues défiler en rêve, pareilles à des oies maigres ; il ne voulut pas réjouir les démons qui avaient hâte de les torturer, et il bénit le pope. « Va, lui dit-il, et ne pèche plus, mais continue à prier comme par le passé », et il le réintégra dans le ministère ecclésiastique. Eh bien ! un tel homme peut toujours être utile aux gens qui rejettent le fardeau de la vie, car, infatigable dans l’accomplissement de son auda- cieuse mission, il ne cessera pas d’importuner pour eux le Créateur, et celui-ci devra leur pardonner.

    — Pourquoi donc le devra-t-il ?
    — Parce qu’il est écrit : « Frappez et l’on vous ouvrira » ; lui-même a ordonné cela et sa parole est immuable.

    — Un mot, s’il vous plaît : n’y a-t-il que ce prêtre moscovite qui prie pour les suicidés ?

    — Je ne sais, en vérité, comment répondre à cette question. Il ne faut pas, dit-on, prier Dieu pour eux, attendu que ce sont des révoltés ; mais il y a peut-être des gens qui en jugent différemment et qui ne leur refusent pas leurs prières. Au monastère de la Troïtza, le lundi de la Pentecôte, si je ne me trompe, il est même permis à tout le monde de prier pour eux. On récite à cette occasion des prières particulières. Ces prières sont admirables, très touchantes ; je crois que je ne me fatiguerais jamais de les entendre.

    — Et on ne peut pas les dire les autres jours ?— Je n’en sais rien. Il faut demander cela aux érudits ; ceux-là, je pense, doivent le savoir ; moi, comme ce n’est pas mon affaire, je n’ai jamais eu lieu de m’en informer.—Mais, pendant la célébration des offices, vous n’avez jamais remarqué que ces prières fussent dites les jours ordinaires ?— Non, je ne l’ai pas remarqué ; du reste, ici mon témoignage n’a pas grande importance, car j’assiste rarement aux offices.— Pourquoi cela ?— Mes occupations m’en empêchent,— Vous êtes prêtre, ou diacre ?— Non, je ne suis pas encore engagé dans les ordres, je porte seulement l’habit religieux.— En tout cas, vous êtes moine ?— N… oui ; en général, c’est ainsi qu’on me considère.[…]

  • « DE CHAGALL À MALÉVITCH – LA RÉVOLUTION DES AVANT-GARDES » À MONACO

    QUELQUES IMAGES D’AMATEUR DE LA MAGNIFIQUE EXPOSITION DE JEAN-LOUIS PRAT AU GRIMALDI FORUM DE MONACO (12 JUILLET-6 SEPTEMBRE 2015)

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  • Michel Leiris à Metz

    L’exposition consacrée à l’ethnologue et essayiste d’art Michel Leiris au Centre Pompidou de Metz est passionnante (commissariat-Marie-Laure Bernadac et al.) , non seulement par les peintures et dessins qui sont présentés, mais aussi par la richesse de la documentation (lettres, catalogues, photographies, projections cinématographiques…). On peut voir des oeuvres rarement montrées d’André Masson, de Wilfredo Lamm et même de Francis Bacon ou de Pablo Picasso. Même si je ne partage guère l’esthétisation des « tueurs de taureaux » (l’expression est de Leiris), l’ensemble du travail de l’auteur de L’âge d’homme est impressionnant.

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  • Tolstoï représenté par les artistes russes, ses contemporains

    Tolstoï représenté par les peintres, ses contemporains

    kramskoy, Yasnaya poliana
    Kramskoï

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    0006-006-L.N.Tolstoj-v-kabinete-sobstvennogo-doma-v-KHamovnikakh-v-Moskve-za
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Naum Aronson, T. 1901
    Nikolaï Gay

     

     

     

     

     

     

    Troubetskoi, T.à cheval 1899
    Paolo Trubetzkoy

     

     

    Ilia Gintsburg, buste de T. dans le musée Gorki à N.N.
    Ilia Guintsbourg

     

     

     

     

     

     

     

    lRiépine, T. A sa table ronde de trvail1891
    Riépine

     

     

     

     

     

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    Léonide Pasternak

     

     

     

     

                                                                                                           

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Riépine
    Riépine

     

     

     

     

    Nestérovportret-l.n.tolstogo, 1907.-1907
    Niestérov

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Riépine

     

     

     

     

     

     

     

     

    Unknown-1
    Narkiz Bounine
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    Canova

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Jusqu’à ses quarante cinq ans, on ne connaît aucun portrait de Tolstoï, seulement quelques photographies. Le premier tableau qui représente l’auteur de Guerre et paix est, en 1873, celui du peintre ambulant Ivan Kramskoï, célèbre en son temps pour ses portraits d’écrivains, de compositeurs et de personnalités de la seconde moitié du XIXème siècle, mais aussi, en 1872, d’un Christ au désert (Galerie Trétiakov) qui n’est pas celui des icônes orthodoxes : ce n’est pas le Dieu-Homme, mais le Fils de l’Homme, un penseur du XIXème siècle, plongé dans une profonde méditation solitaire. Cela allait bien dans le sens des idées chrétiennes de Tolstoï.

    C’est le collectionneur et mécène Paviel Trétiakov qui avait commandé dès 1869 ce portrait. Tolstoï a refusé de poser pendant quatre années, au bout desquelles il consentit de le faire, à condition que Kramskoï peignît deux tableaux, un pour Trétiakov, l’autre pour Yasnaya         Poliana. Kramskoï, qui fut le penseur le plus éclairé et convaincant du mouvement réaliste des « Ambulants » (peredvijniki), avait la conviction que rien ne pouvait remplacer une vision intégrale du visage humain mieux qu’une représentation picturale.

    Les séances eurent lieu du 6 septembre au 3 octobre 1873[1], journellement avec une interruption lorsque l’écrivain partit à la chasse. Il semblerait que Tolstoï n’aurait posé que pour la tête et que la blouse, elle, aurait été mise sur un mannequin pour être peinte.

    Le tableau commandé par Trétiakov ne fut pas montré dans aucune des expositions régulières des Ambulants. Le critique Vassili Stassov regrettait cela et fit tout pour que le portrait de Kramskoï soit exposé à l’Exposition Universelle de Paris en 1878; il obtint l’accord de Tolstoï qui se refusait auparavant à ce que son portrait soit montré au public. Voici comment Stassov commente l’oeuvre de Kramskoï :

    « Est-ce que quelqu’un des Européens, à Paris, chérira autant que nous ce tableau, tout d’abord comme une représentation du comte Tolstoï et, en second, en tant que chef-d‘oeuvre de Kramskoï? Là-bas, ils ne connaissent pas les créations du comte Tolstoï, là-bas, ils n’ont aucune idée de ce que sont Sébastopol, Guerre et paix, Enfance et adolescence, cela veut dire que le portrait de cet auteur ne leur dira rien du tout. Mais nous! Qui, là-bas, examinera, comme nous, la virilité des traits du visage de ce portrait, bien qu’ils ne soient guère beaux et soient même, au premier abord, ordinaires! Qui, comme nous, retrouvera l’intelligence et le talent, atteignant parfois le génie, dans les yeux de cet homme? Eh quoi? Comme sur commande, Mr. Kramskoï a peint là son meilleur portrait, a mis au monde sa meilleure création et ce qui ne lui a pas réussi pendant longtemps, la maîtrise de la couleur, le talent d’un beau coloris puissant et frappant, voilà que soudain ils se sont retrouvés chez lui d’on ne sait où et ont acquis une note puissante, inattendue, telle qu’on la rencontre chez les plus grands portraitistes du XVIIème siècle. Celui qui regardera distraitement et avec indifférence ce tableau, pensera : c’est quelque serrurier, un ouvrier en blouse avec des mains calleuses – un point c’est tout. Mais regardez plus attentivement – et devant vous s’ouvrira une nature profonde, complexe, talentueuse, pleine d’énergie et de forces. Mr. Kramskoï a saisi toute l’âme intérieure et la complexion de cet homme […], y ajoutant ici une couleur d’une force et d’une beauté admirables. »[2]

    Dans son compte-rendu de l’Exposition Universelle parisienne de 1878, Stassov mentionne cependant que le romancier et critique Edmond Duranty (le défenseur avec Champfleury du réalisme) avait écrit : « Mr. Kramskoï, sur un ton pesant, mais avec une forte expressivité, a rendu le type slave dans le portrait du célèbre écrivain russe, le comte Tolstoï. »[3]

    Après Kramskoï, c’est Nikolaï Gay qui eut la possibilité d’exécuter un portrait de Tolstoï; cela eut lieu en 1884 à Moscou dans la maison de l’écrivain aux Khamovniki. L’oeuvre fut acquise par Trétiakov[4]. Gay avait rencontré Tolstoï au tout début des années 1880, c’est-à-dire précisément au moment où s’opérait un tournant radical dans la pensée et la pratique de l’auteur de Исповедь [Ma Confession] en 1881 avec, pour faire court, son affirmation d’une « démocratie paysanne », son attachement au « simple peuple travailleur qui fait la vie » et son éloignement de la Tradition ecclésiale orthodoxe. Le portrait de Nikolaï Gay montre l’écrivain Tolstoï dans son cabinet dans une activité de tension méditative soulignée par l’atmosphère nocturne où seuls sont éclairés le visage, la main et les feuillets du manuscrit du traité В чём моя вера? [Quelle est ma foi?]. Dans une lettre du 6 février 1884, le peintre écrit :

    « Je suis allé à Moscou où j’ai vécu trois semaines, j’y suis allé pour voir mon cher Liev Nikolaïévitch Tolstoï et faire son portrait auquel je pensais depuis longtemps, mais que je ne pouvais exécuter. Je suis heureux d’avoir pu le faire enfin. Dans ce portrait, j’ai rendu tout ce qu’il y a de plus précieux dans cet homme admirable. »

    On le sait, à partir de cette rencontre, Nikolaï Gay a produit une série étonnante de représentations du Christ dans la ligne de la pensée évangélique tolstoïenne pour qui le Fils de l’Homme n’est pas le Fils de Dieu, mais l’homme le plus sublime qui ait jamais existé. Tolstoï n’hésite pas à prétendre que « Gay est le seul dans le monde entier à avoir trouvé la véritable solution du christianisme »[5].

    C’est à la même époque, en 1880, que le maître du réalisme, Ilia Riépine commença à fréquenter Tolstoï. Ce fut une amitié de trente ans. Dans ses mémoires Далёкое близкое, il rapporte ses promenades dans Moscou avec l’écrivain:

    « Nous allions très loin le long des interminables boulevards de Moscou, sans remarquer les distances : Liev Nikolaïévitch parlait beaucoup et de façon tellement captivante.

    Ses réflexions passionnées et au plus haut point radicales provoquaient chez moi une telle excitation que je ne pouvais pas ensuite dormir, ma tête tournait à cause de ses jugements implacables sur les formes périmées de la vie.

    Mais l’endroit le plus douloureux pour moi dans ses négations, c’était la question de l’art : il rejetait l’art. »[6]

    Riépine a réalisé plus de 70 représentations de Tolstoï. C’est en 1887 qu’il exécuta les deux premiers portraits lors d’un séjour à Yasnaya Poliana : l’un montre l’écrivain à sa table de travail (il en fit cadeau à la famille de l’écrivain); l’autre – assis dans un fauteuil. La comtesse Sofia Andréïevna jugeait que dans Tolstoï à sa table de travail, « les yeux de Liev Nikolaïévitch étaient peints de façon si admirablement juste, comme dans aucun autre portrait de Tolstoï de ce même Riépine ou d’autres artistes »[7].

    Le tableau n’a demandé que trois séances de poses (13-15 août 1887). Riépine a donné un aspect monumental à son modèle qui est âgé alors de 59 ans. La gamme colorée est très réduite. Sur ses genoux – l’Évangile. C’est le Tolstoï sur le chemin de la quête d’une authenticité chrétienne qui se lit sur cette représentation.

    C’est la même année 1887 que Riépine inaugure une série de dessins et de toiles montrant le maître de Yasnaya Poliana se livrant aux travaux des champs, en particulier – labourant.

    Le portrait de Riépine Tolstoï les pieds nus, montré à une exposition ambulante en 1901, suscita un autre tableau provocateur du peintre académique Narkiz Bounine (1856-1912); il s’agit de La pêche, exposée à la Société des artistes pétersbourgeois en 1903, qui montrait des pêcheurs avec un filet, certains d’entre eux ayant quitté leur pantalon pour entrer dans un réservoir d’eau et vêtus de leurs seules chemises. Parmi ces personnes aux jambes nues jusqu’à mi-cuisse, on pouvait reconnaître Tolstoï et Riépine. Ce fut un tollé général dans le public et les journaux. Un visiteur, le Kiévien Sémione Lioubochits, saisit un crayon et écrivit sur la toile « Мерзость » – Abomination! Saleté! Infamie! Il fut mis en prison pour six jours pour son action. Le fils de l’écrivain, Liev Lvovitch, fut indigné et adressa un télégramme à son père pour lui demander de faire ôter l’oeuvre de Narkiz Bounine de l’exposition. Parmi les nombreux articles qui relatèrent cet incident, voici un extrait tiré de la Gazette de Saint-Pétersbourg, datée du 21 février 1903 :

    « Il y a deux ans [donc en 1901], Riépine a exposé chez les Ambulants un portrait de L.N. Tolstoï où il représentait l’illustre écrivain pieds nus. On raconte que Tolstoï, ayant eu connaissance de son portrait, a écrit à Riépine : ‘Je vous remercie, Ilia Éfimovitch, qu’après m’avoir déchaussé vous m’ayiez laissé au moins mon pantalon.’ Si Tolstoï s’est adressé réellement à Riépine avec de tels mots, c’est que sans aucun doute il était mécontent de sa représentation sans ses bottes sur le tableau. Mais, en ce cas, que doit ressentir l’illustre écrivain, apprenant l’apparition dans une exposition d’un tableau où il figure pas seulement pieds nus, mais sans les accessoires les plus indispensables de la toilette de tout homme… Bref, il s’est trouvé un artiste qui, dans un tableau, a privé Tolstoï de ce que Riépine ne s’était pas décidé d’enlever de l’illustre écrivain […] L’auteur de l’oeuvre, Narkiz Bounine, a représenté l’ermite de Yasnaya Poliana au bord d’une rivière vêtu d’une simple chemise et, de plus, les jambes de Tolstoï sont dénudées par l’artiste au-dessus des genoux.

    Vraiment, comme c’est original? Mais ce n’est pas tout…

    L’artiste a visiblement trouvé qu’il était quelque peu gênant de faire poser seul Tolstoï dans un tel appareil et, à côté de lui, dans exactement le même appareil, il a représenté Ilia Éfimovitch Riépine. Peut-être était-ce par rapport à Riépine, une petite vengeance pour Tolstoï? Si tu as enlevé les bottes de Tolstoï, eh bien pour cela je t’enlèverai ton pantalon… »

    D’autres quotidiens pétersbourgeois manifestèrent aussi leur indignation devant l’indécence du tableau de Narkiz Bounine. Fiodor Sologoub, lui, réagit autrement. Répondant à un article des Nouvelles et la Gazette de la Bourse, il envoie une lettre à la rédaction dans laquelle il ironise sur les personnes fashionable qui ont été choquées par des jambes nues, et de conclure:

    « Mais pourquoi donc finalement, ne pas regarder ce tableau du point de vue symbolique et ne pas y voir, non pas de simples pêcheurs [рыбаки] et de simples filets, mais des pêcheurs qui pêchent l’Univers [ловцы, уловляющих вселенную]. Et si l’on se met sur ce point de vue, souvenons-nous que c’est dans les traditions de la peinture – de représenter les grands hommes dans des habillements pas tout à fait décents : Canova a bien représenté Napoléon sans aucun vêtement. »

    Riépine fit, à la suite de Nikolaï Gay, une sculpture du buste du grand homme en 1890.[8] Sur la recommandation de l’inévitable maître à penser du réalisme russe, Vladimir Stassov, c’est un sculpteur professionnel (ce que n’étaient ni Gay, ni Riépine), Ilia Guintsbourg, qui réalisera une cinquantaine de représentations sculpturales de l’écrivain. Disciple d’Antokolski, dont on sait dans quelle admiration Stassov tenait ce dernier, Ilia Guintsbourg, tout en restant réaliste, tient compte d’un certain frémissement que l’on pourrait qualifier d’impressionniste dans son traitement des surfaces sculptées.

    L’année 1899 (Tolstoï est âgé de 71 ans) vit la création des sculptures de l’Italo-Russe Paviel/Paolo Troubetzkoy, en particulier le célèbre Tolstoï à cheval qui reçut le grand-prix de l’Exposition Universelle de Paris en 1900 et fut acquis par le Musée du Luxembourg.[9] En mars 1899, Tolstoï s’était rendu tous les jours dans l’atelier de Troubetzkoy rue Miasnitskaya et avait posé à cheval. Il posera encore à cheval pour Troubetzkoy en 1903, cette fois à Yasnaya Poliana. [10]

    Parmi les travaux remarquables qui suivirent ceux de Troubetzkoy en 1899, il faut mentionner Naoum Aronson[11] qui vint spécialement à Yasnaya Poliana en juin 1901. Il fit d’abord le buste de Sofia Andréïevna, puis il réalisa 80 esquisses de Tolstoï lui-même et un buste en bronze, exposé en 19O2 à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Un autre excellent sculpteur, Nikolaï Andréïev, représenta l’écrivain (qui avait alors 77 ans) avec une grande force méditative, à Yasnaya Poliana pendant l’été 1905. On peut dire que si Tolstoï reprochait à Troubetzkoy de ne pas rendre « la vie de l’âme » (душевная жизнь), mais seulement l’expression des yeux, Nikolaï Andréïev a réussi à faire apparaître le caractère méditatif tourmenté de l’homme-Tolstoï.

    Pour revenir aux peintres, c’est Léonide Pasternak qui, à la suite de Riépine, a le plus représenté Tolstoï. Pasternak disait qu’il avait ainsi fixé plastiquement les souvenirs qu’il avait eu le bonheur de connaître lors des nombreuses visites à Yasnaya Poliana et aux Khamovniki. On pourrait caractériser la manière de ce peintre comme ayant un caractère réaliste, mais enveloppé dans un halo impressionniste avec une propension à exprimer une lumière nocturne qui lui donne un caractère symboliste que l’on trouve en France chez Eugène Carrière.[12] Un de ses tableaux les plus célèbres est celui de Tolstoï dans le cercle familial de 1901. Igor Grabar a noté que ce portrait de groupe faisait connaître l’ambiance dans laquelle vivait et travaillait le grand écrivain; le peintre-critique souligne l’expression du profil et de la nuque si caractéristiques et ajoute que cette oeuvre complète très bien l’iconographie tolstoïenne, même après les portraits de Kramskoï, de Riépine et de Gay.

    Quant à Léonid Pasternak lui-même, il a pu déclarer après la mort de Tolstoï qu’il ne savait pas pourquoi il avait mérité le bonheur donné par le destin, non seulement d’être le contemporain de cet homme de légende, mais aussi de le connaître personnellement, d’être chez lui, de converser avec lui, de le dessiner et de le peindre…

    Je terminerai ce panorama des représentations de Tolstoï par ses contemporains, par un tableau célèbre du non moins célèbre Mikhaïl Niestérov qui, entre autre, a illustré Les Cosaques. Niestérov a peint le portrait en une semaine, du 2 au 30 juillet 1907 (l’écrivain a donc 79 ans). Le peintre a pu déclarer que Liev Nikolaïévitch, tout en appréciant son portrait, ne se trouvait pas assez combatif, mais Niestérov a volontairement figuré un Tolstoï concentré, plongé en lui-même. Au contraire de Riépine, de Kramskoï et de Gay, Mikhaïl Niestérov ne fut pas impressionné par la rhétorique enflammée, dénonciatrice et prophétique du maître de Yasnaya Poliana, car il ne la découvrait pas. Il a voulu surtout faire apparaître un Tolstoï méditatif dans l’environnement de la nature qui enveloppait l’écrivain depuis son enfance. Niestérov fut le premier à peindre l’étang et l’allée de sapins de Yasnaya Poliana. Les sapins avaient été plantés, cinquante ans auparavant, par Liev Nikolaïévitch lui-même. Au-delà les izbas et la vue d’un champ. Selon le peintre, c’était là un coin caractéristique des propriétés de la Russie centrale. Tolstoï a posé vêtu d’une blouse de flanelle bleu-clair. C’est le début de la fin du jour, rappelant ce qu’un demi-siècle plus tôt, l’auteur de Enfance et adolescence écrivait sur le coucher de soleil en juin, sur les chatoiements bleuâtres, sur la canicule et les pépiements des moineaux, sur le soir, après la pluie, avec ses tonalités gris-sombre et vert sombre. Niestérov a su synthétiser dans son portrait cette atmosphère unique du paysage de Yasnaya Poliana.[13]

    Les exemples présentés ici montrent que l’on peut suivre grâce à ces portraits la chronique de la vie intellectuelle, laborieuse, intime d’un écrivain qui fut la conscience de la Russie et du monde.

    Jean-Claude Marcadé

    avril 2015

     

     

    [1] Voici comment È. Babaïev rapporte l’arrivée de Kramskoï à Yasnaya Poliana : « Это было осенью 1873 года. Как раз в эти дни Толстой обдумывал и начинал писать «Анну Каренину». Ему ни с кем не хотелось видеться и разговаривать. «Я как запертая мельница», — сказал он о себе в письме к одному из своих знакомых. Крамской не застал Толстого дома. Художнику сказали, что Лев Николаевич куда-то отлучился. И Крамской пошел его разыскивать. Он спросил у работника, рубившего дрова:

    — Не знаешь ли, голубчик, где Лев Николаевич?

    Работник распрямился, взглянул на него внимательно и ответил:

    — А вам он зачем? Это я и есть.

    Так произошла встреча Толстого с Крамским », Э. Бабаев,

    Анна Каренина » Л. Н. Толстого, Moscou, 1978, p. 5

    [2] V.V. Stassov, « Péredvijnaya vystavka 1878 goda » [L’exposition ambulante de 1878], Izbrannyié sotchiniéniya, Moscou, 1952, t. I, p. 307

    [3] V.V. Stassov « Nachi itogui na vsiémirnoï vystavkié » [Notre bilan à l’Exposition Universelle], Izbrannyié sotchiniéniya, op.cit., p. 345

    [4] Nikolaï Gay fit également un buste de Tolstoï en 1890


    [5]
    Cf. Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe-1962-1914, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1971, p. 37; en russe, voir les actes du symposium international à l’occasion  de la grande rétrospective de Gay en  2014 à la Galerie nationale Trétiakov : Государственная Третьяковская галерея, Государственный институт искусствознания, Николай Ге Вектор судьбы и творчества. Материалы международной научной конференции Архивные публикации, Москва, 2014

    [6] « По бесконечным бульварам Москвы мы заходили очень далеко, совсем не замечая расстояний: Лев Николаевич так увлекательно и так много говорил.

    Его страстные и в высшей степени радикальные рассуждения взбудораживали меня до того, что я не мог после спать, голова шла кругом от его беспощадных приговоров отжившим формам жизни.

    Но самое больное место для меня в его отрицаниях был вопрос об искусстве: он отвергал искусство. » [Илья Репин, Далёкое близкое [Из моих общений с Л.Н. Толстым]

    [7] « B этом портрете глаза Льва Николаевича написаны так поразительно верно, как они не изображены ни на каком другом портрете Толстого — того же Репина или других художников. »

    [8] En fait, la première représentation sculpturale de Tolstoï fut réalisée en 1889 par le tout jeune sculpteur Konstantine Klodt (petit-fils du célèbre Piotr Klodt, auteur des chevaux de bronze du Pont Anitchkov à Saint-Pétersbourg), montrant l’écrivain en train de labourer; Tolstoï avait consenti à poser à cette occasion – mais l’ensemble est inspiré par les dessins et les toiles de Riépine sur ce sujet en 1887…

    [9] La sculpture de Troubetzkoy se trouve aujourd’hui au Musée d’Orsay sous le titre de Tolstoï montant Délire.

    [10] Paolo Troubetzkoy exécutera une dernière sculpture de Tolstoï en 1910, peu de mois avant la mort de l’écrivain.

    [11] Sur ce sculpteur, voir Dominique Jarrassé, « Naoum Aronson, un sculpteur symboliste russe à Paris », Le Dialogue des arts dans le symbolisme russe, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2008, p. 143-152

    [12] D’autre part, Léonid Pasternak a été un des meilleurs illustrateurs des oeuvres de Tolstoï. Outre Guerre et paix, il a, par exemple, exécuté 33 illustrations pour Résurrection en 1898, au moment où l’écrivain achevait son roman. Chaque illustration était montrée à l’auteur qui les a approuvées.

    [13] Cf. Alla Polossina, « L’art paysager dans la vie et l’oeuvre de Léon Tolstoï », Cahiers Léon Tolstoï 25, Paris, Institut d’Études Slaves, 2014, p. 73-88

     

  • Antoine Pevsner dans le nouvel accrochage du MNAM

    L’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner » (c/o Pierre Brullé, 25 rue de Tournon, 75006 Paris) a publié trois ouvrages :

    Pevsner Colloque, en 1993

    Catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté de Pevsner (d’Élisabeth Lebon et Pierre Brullé), en 2002

    Pevsner Cahier 1, en 2014

    Ces ouvrages peuvent être commandés à l’adresse de l’Association « Les Amis d’Antoine Pevsner »

    Dans le nouvel accrochage très stimulant des collections du MNAM Pevsner est bien représenté. Je regrette seulement que Malévitch soit, à nouveau, mis dans une nébuleuse, appelée « Constructivismes », alors que l’on sait que le fondateur du Suprématisme (mot dont le nom n’est même pas prononcé!) fut dans les années 1920 radicalement opposé au constructivisme soviétique (voir, en français, le livre de Sélim Khan-Magomédov –

    Sélim Khan Magomédov, L’Inkhouk. Naissance du constructivisme, CH-Gollion, Infolio, 2013 (traduit du russe par Françoise Pocachard-Apikian) (381 p.)

     

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  • Nicéphore le Patriarche de Constantinople (758-828)

    Les travaux de Marie-José Mondzain sur le saint patriarche Nicéphore  sont à lire et à relire :

    Nicéphore (758 – 828) : Discours contre les iconoclastes, Collection d’esthétique, Klincksieck, 1989 (ISBN 978-2-252-02669-4) (Traduction, présentation et notes par Marie-José Mondzain)

    L’Image naturelle, Le Nouveau commerce, 1995

    Image, icône, économie. Les Sources byzantines de l’imaginaire contemporain, Seuil, 1996 (ISBN 978-2-02-020867-3)

     

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  • Alexandre SOKOUROV

    Alexandre SOKOUROV

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    Alexandre Sokourov n’est peut-être pas l’homme le plus drôle de Russie (difficile autrement lorsqu’on réalise une « tétralogie sur le mal ») mais il est un grand cinéaste et audacieux.
    Avant Faust, Sokourov avait dressé les portraits d’Hitler, Lénine puis Hirohito. Ce dernier opus s’inspire librement de l’œuvre de Goethe. Telle est d’ailleurs la seule planche de salut lorsque le cinéma adapte un monument littéraire : l’appropriation totale, la largesse d’adaptation.

    Cyril Béghin a déjà beaucoup dit sur ce film dans Les cahiers du cinéma (n° 679 de juin 2012). Apporter de l’inédit sur une œuvre aussi difficile d’accès réclame de la prise de tête, fusion de connexions synaptiques à venir.
    Côté forme, le film ose tout : le vieux format 1.33 (image quasi carrée), les filtres de couleurs, les distorsions d’images, une musique dissonante. La forme est généreuse en angoisse et en enfermement. A noter que la direction photo est assurée par le français Bruno Delbonel (Amélie Poulain, Dark Shadows, Inside Llewyn Davis, …). Que ceux qui se froissent aisément à la vue du maniérisme cinématographique passent leur chemin.

    Le film débute classiquement avec un gros plan de la verge d’un cadavre, d’autant plus percutant avec ce format d’image plus étroit. Le ton est donné, on va s’entendre parler de la vie mais surtout de la mort et les blagues fuseront … avec parcimonie. En fait, nous assistons à l’autopsie menée par le professeur Faust, il cherche où réside l’âme. Faust est alors bien loin de la passion charnelle, il est tout à sa Science. Au commencement était la mort. Chez Sokourov (ou peut-être chez Sokourov lisant Goethe), la mort est la pierre d’achoppement originelle ; celle après quoi s’installe le déséquilibre existentiel, elle est un point de départ. Faust ne trouvant aucune trace corporelle de l’âme humaine, traine son désarroi existentiel jusqu’au cabinet de son père qui pour toute réponse lui propose une vie ascétique et vertueuse. Nouvel échec. Faust, affamé et sans le sou, est obligé de mettre au clou ses biens. Il se rend chez l’usurier Mauricius (adapté de Méphistophélès). Le diable est un usurier, un préteur sur gage « ce que j’ai ne m’appartient pas » et il ajoute plus loin « la Mort existe encore. Mais bientôt elle aura disparu. Certains sont déjà sur le chemin ».

    Chez Sokourov, Faust vient à Mauricius et non l’inverse comme chez Goethe. In fine, le seul moteur de la narration est la quête de sens de Faust. On entrevoie la thèse de Sokourov que seule la fin du film dévoile. Faust et Mauricius sont contraints de fuir la ville (les morts s’accumulant) dans les montagnes. Ici, devant le spectacle d’un geyser, Faust jubile enfin. Il s’émerveille du phénomène et exulte d’en comprendre le mécanisme, il assure même pouvoir reproduire un geyser dans son laboratoire. Bien qu’apparemment anodine cette scène est un déclic. Faust prend un virage radical en s’élevant au niveau de la Nature et même du Créateur. Faust en vient à assassiner Mauricius et ainsi à dompter la Mort. Faust qui manifeste au fil du film un intérêt décroissant pour la mort de ses congénères, cherche seulement − tout orgueil devant − à dépasser sa condition biologique. Il y a à cet endroit beaucoup de ponts à jeter avec le Caligula de Camus. La tyrannie nait de l’existence combinée de l’Absurde et de l’orgueil.

    Sokourov s’est donné une tâche audacieuse : portraitiser et expliquer le mal, plus précisément celui des dictatures du XXème siècle. Que vient alors faire Faust et son XIXème siècle par ici ? Dans cette tétralogie que Sokourov souhaite circulaire (que chaque film dialogue avec les autres), Faust apparait comme le dénominateur commun des trois premiers films. Sa thèse serait finalement que les monstres et monstruosités du XXème siècle sont nés de la crise existentielle du XIXème. Les tyrans sont des êtres refusant leur finitude, leur propre mort. En quelque sorte, Vladimir Ilitch Oulianov trouve le prolongement de son être en Lénine, pourfendeur de sa condition mortelle.
    Le Faust de Sokourov est un conte philosophique, genre suffisamment rare au cinéma pour justifier un visionnage. Le film est verbeux, plombant et Sokurov nous laisse pour alternative une vie ascétique faite d’abnégation et quelque peu sinistre. Pour les lecteurs de Cioran (plusieurs fois la naissance est décrite comme une tragédie, une damnation) et de Wittgenstein, pour ceux qui aiment une réalisation appuyée, foncez. Le film ne peut pas laisser indifférent, un monument de cinéma sur bien des points.
    Lorsque Darren Aronofsky remet le Lion d’Or à la Mostra de Venise en 2011, il explique son choix : « Certains films vous font pleurer, certains films vous font rire et certains films vous changent pour toujours après les avoir vus et celui-là en fait partie ».

    Maxime du Blog du Cinéma.

    GALERIE
    PUBLIÉ LE 28/10/2012 PAR AURÉLIEN POIRS