Catégorie : Des arts en général

  • SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

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     SAMUEL ACKERMAN ET LE DIALOGUE PICTURAL AVEC

    LE SACRÉ ET LE POÉTIQUE

    « La poésie ne s’impose pas, elle s’expose »

    Paul Celan (26.3.69)[1]

     

     

     

       Les liens de Samuel Ackerman avec Israël, la Terre Sainte, se sont noués tout d’abord dans l’imprégnation, à travers la liturgie, les textes, la méditation, de la Tradition juive dans son Ukraine natale, dans cette région des Carpates aux limites des mondes slaves, hongrois et tsiganes. L’artiste y a développé au cours des années 1970 toute une esthétique florale disant le monde dans des paraboles non figuratives dont la beauté vient d’un art consommé du dessin, d’une inspiration formelle issue en partie de l’art populaire houtsoule et du Vroubel kiévien[2]Le contact charnel avec la terre d’Israël, dès les années 1980, permit au peintre d’élargir sa vision picturale et de l’incarner dans une nouvelle lumière et un nouvel espace. Il                           poursuit, certes encore, son exploration de la floraison du                 monde et ses méditations en lignes symboliques et couleurs d’une très grande complexité, héritage de Vroubel, voire de Filonov, alternant avec des œuvres à l’iconographie beaucoup plus minimale, héritage du suprématisme de Malévitch qui est cité à plusieurs reprises. Le dialogue avec ce dernier n’a jamais cessé et l’on trouve des variations multiples du vocabulaire malévitchien : Красная заповедь , par exemple, mêle la « courbe de l’Univers» de Supremus N° 58 du Musée national russe et la répète, l’associant à la croix noire sur laquelle s’inscrit une autre métonymie malévitchienne de l’Univers, la «larme» de Супрематизм N° 55 du Musée de Krasnodar, transformée par Samuel Ackerman en tête de mort, faisant de cette oeuvre une synthèse suprématiste-alogiste. Cette même «courbe de l’Univers» à laquelle Malévitch donne dans une esquisse le nom polonais russifié de «targe, bouclier» [тарча][3] se retrouve dans Надсолнух (néologisme typiquement khlebnikovien, comme les aime le peintre[4]). Dans Супрематическая гора чаш comme dans Чаша лик, Радуга всекрасного ou Супрематические чаши, les éléments suprématistes sortent d’un calice, forme que l’artiste a privilégiée et utilisée dans de nombreuses variations. Ce calice, avec toutes les implications qu’il contient dans l’imaginaire judéo-chrétien, a été emprunté par Samuel Ackerman au calice de l’icône emblématique de l’art russe, la Trinité de l’Ancien Testament de saint André Roubliov, aujourd’hui à la Galerie nationale Trétiakov.

    Cette icône a fait l’objet de la part de l’artiste carpatorusse d’un dialogue sous la forme d’une performance sur la terre d’Israël en 1980. Le sujet est judéo-chrétien par excellence, puisqu’il figure de manière symbolique «l’hospitalité d’Abraham», telle qu’elle est rapportée dans la Genèse (XVIII, 1-16) : trois hommes se présentent au Patriarche aux chênes de Manré – c’est «Yahvé [qui] se fait voir», dit le texte biblique, et Abraham se prosterne devant eux en leur donnant le nom d’Adonaï. La Tradition chrétienne a vu dans cette apparition des trois «voyageurs» l’image de Dieu en trois personnes, Elohim (c’est sous ce nom au pluriel que Dieu parle à Abraham dans le premier livre de l’Ancien Testament).

    Ce passage de la Bible est donc partagé par la Tradition juive et la Tradition chrétienne. Un artiste, aussi profondément juif par tous les aspects de sa vie et de son art, que Marc Chagall a fait une interprétation personnelle de cet épisode dans plusieurs oeuvres sur ce sujet : les huiles gouachées sur papier pour l’illustration de la Bible en 1931 (Abraham prosterné devant les trois Anges, Abraham recevant les trois Anges, Nice, Musée National Message Biblique Chagall, ou les toiles Abraham et les trois Anges, version de 1940, coll.part., et celle de 1960-1966, Nice, Musée National Message Biblique Chagall). Chagall reprend dans son style primitiviste, celui du loubok russien, l’interprétation de l’iconographie chrétienne, à savoir l’égalité en forme et en dignité des trois anges.

    Pour Samuel Ackerman, dont la poétique est à l’opposé, puisque son art refuse la figuration mimétique des êtres et du monde, même si çà et là il parsème ses surfaces picturales de personnages (lui-même, sa femme, ses filles), plutôt des pictogrammes en filigrane que de véritables «portraits». Ce sont ce que Marcel Cohen a appelé des «pictogrammes-signes», des «dessins qui sont parlants», qui «portent en eux-mêmes leurs significations.»[5] Le seul élément qui relie l’appropriation des thèmes judéo-chrétiens chez Chagall (souvenons-nous des dizaines de ses tableaux avec la Crucifixion[6]) et chez Samuel Ackerman, c’est la volonté de judaïser ou de rejudaïser des thèmes vétérotestamentaires que l’art chrétien a abondamment illustrés, alors que l’art juif, à cause de l’interdiction mosaïque, par peur d’idolâtrie, n’a pas développé systématiquement avant la seconde moitié du XIXe siècle de représentations plastiques.[7]

    Et pourtant, depuis l’arche d’alliance aux extrêmités de laquelle des chérubins en or déployaient leurs ailes et l’ombraient (Nb, XXV, 18-20), depuis, à l’ère chrétienne, les fresques de Doura-Europos (245 après J.C.), les                         enluminures de plusieurs manuscrits hébraïques au Moyen                 Age, la possibilité de représentations plastiques, autres qu’ornementales, n’avait cessé de se manifester. Le XXe siècle a vu l’épanouissement des peintres et des sculpteurs juifs qui ont participé aux mouvements esthétiques les plus divers. Il y eut même, au début des années 1920, des tentatives de faire apparaître un art national juif, que ce soit dans la Kulturlige à Kiev et à Moscou, ou encore à Berlin.[8]

    Pour en revenir à Samuel Ackerman et à sa performance à Jérusalem à partir de l’icône de la Trinité de l’Ancien Testament de Roubliov, cette performance s’inscrit, d’une certaine façon, dans cette histoire de l’appariement des sujets chrétiens vétérostestamentaires à une vision juive. On trouve une démarche identique chez le poète de Czernowitz, Paul Celan, avec lequel Samuel Ackerman mène un dialogue intense. Souvenons-nous de la poésie «Du sei wie du» [Toi, sois comme toi][9] qui mêle un verset d’Isaïe (LX, 1) dans la version en vieil allemand de Maître Eckhart à l’allemand moderne et termine par l’hébreu transcrit en lettres latines «kumi ori» [Lève-toi, illumine-toi]. Comme l’écrit John Felstiner : «Le poème de Celan part d’un mystique allemand qui prêche Isaïe, passe par un poète juif renouant son lien, et finit sur une image de la parole elle-même, étayant les ténèbres.»[10]

    Il va sans dire que , sans se détacher le moins du monde, en quoi que ce soit, de sa tradition et de sa foi, Samuel Ackerman ne cherche aucunement à occulter ou à subvertir le message iconique pour lequel, au contraire, il manifeste, en tant qu’homme, le plus grand respect et, en tant que peintre, la plus grande admiration. Samuel Ackerman est un homme de son temps, tout en étant nourri des expériences picturales, religieuses, mystiques, poétiques du passé. C’est donc un dialogue qui s’est instauré entre lui et l’oeuvre sacrée de Roubliov. Le choix de Jérusalem est délibéré : il s’agissait de faire revenir la Trinité sur un lieu symbolique, celui de l’accueil de l’étranger. Pour l’artiste juif, Jérusalem représente précisément l’accueil de l’Autre. La performance, comme le montrent les oeuvres qui en ont découlé et les photographies, voyait le déploiement d’un rouleau sur lequel sont découpés des plans monochromes gouachés. Ces rouleaux sont sur la terre désertique, ocre, prête toujours, dans sa nudité, à être caressée par les souffles spirituels; l’artiste est debout, exerçant une cérémonie sacerdotale. Au début le rouleau est fermé. La première partie est un champ d’or – la lumière hiérosolomytaine; la deuxième partie s’enroule en laissant voir l’or; la troisième ligne se découpe en trois gouaches; la quatrième fait apparaître le quadrilatère (le Temple) de la terre de Jérusalem; le dessin du triangle sur le rouleau, l’autel et la coupe sont des éléments de l’icône de Roubliov que Samuel Ackerman reprend de façon récurrente, dans de multiples variations, tout au long de sa création; enfin, dans la dernière partie, le rouleau s’est réenroulé à partir des deux extrêmités, indiquant le carrefour des routes menant à Beer Sheba et à Bethléem. Beer Sheba est le lieu du pacte d’Abraham, le père des croyants, «là où il crie le nom de Yahvé, El’Olim, l’Él de pérennité» (Genèse, XXI, 33); Betthléem – c’est, pour les juifs, le lieu de la sépulture de Rachel, et c’est, pour les chrétiens, la terre de Judée d’où est sorti le Bon Pasteur.

     

     

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    A partir de 1984, Samuel Ackerman est à Paris où il vit et travaille aujourd’hui, sans cesser de retourner régulièrement en Israël. Son espace intellectuel, toujours nourri des textes bibliques et de leur herméneutique juive, s’est confronté à la vie artistique mouvementée, contradictoire, exacerbée, sujette à des modes, de la capitale française où sont concentrées toutes les impulsions venues des quatre coins du monde. Il poursuit ici sa propre vision du monde, tout en maintenant un dialogue permanent avec des artistes, des écrivains ou des poètes, avec lesquels il se sent des affinités, en particulier avec Malévitch, Beuys, Benjamin et surtout Paul Celan.

    Коллекционер Беньямин rappelle le séjour du critique allemand à Moscou où «il acquiert de nombreux jouets pour enfants, de spécimens en bois faits à la main, provenant de tous les pays de l’Union soviétique et qu’il chine sur les marchés et dans les échoppes»[11]. Il est clair que Samuel Ackerman trouve là matière pour son iconographie qui aime emprunter au mode de l’enfance toute une panoplie de signes picturaux, en particulier le motif du landau revient avec insistance, ou bien celui du nichoir à étourneau, de l’éventail. Le livre-dépliant Осеменение déploie tout le vocabulaire hiéroglyphique ackermanien : le landau, l’éventail, la dent-de-lion qui, en éventail, dissémine, sous le souffle du vent-excitation, sa semence, laquelle croît et finit en livre. Notons la convergence avec l’association par Paul Celan de l’inconscient à l’enfance : un poème du recueil Fadensonnen [Soleils de fil] ne dit-il pas:

     Die Wahrheit, angeseilt an

    die entäußerten Traumrelikte

    kommt als ein Kind

    über den Grat

     [La vérité, encordée aux

    reliquats oniriques désextériorisés

    vient tel une enfant

    sur la ligne de crête][12]

     

    Dans plus de deux cents gouaches et huiles Samuel Ackerman a mené ce dialogue pictural d’une très forte originalité avec la poésie célanienne. Et cela de façon tout à fait autre que ce même dialogue qui est incarné dans toute une partie de la création du peintre allemand contemporain Anselm Kiefer. Anselm Kiefer a l’habitude de parsemer des oeuvres aux formats gigantesques de graffitis avec des citation écrites en cursive, allant de l’iconoclasme byzantin historique à Vélimir Khlebnikov. Les liens entre ces inscriptions et l’oeuvre peinte sont assez lâches et souvent arbitraires. Leur seule motivation est l’intérêt intellectuel de Kiefer pour la poésie, la philosophie, la théologie, voire la sociologie. Lui, l’Allemand aryen de culture catholique, s’est hardiment confronté à une pensée poétique ancrée à la fois dans la tradition allemande et la tradition juive. Il va de soi qu’Anselm Kiefer n’a pas pu se mouler dans tous les aspects herméneutiques de l’auteur de Die Niemandsrose [La rose de personne] ou de Sprachgitter [Grille de parole]. Parfois, il se contente de purs graffitis tirés de Lichtzwang [Contrainte de lumière] ou de Mohn und Gedächtnis [Le pavot et la mémoire]. Il privilégie la sublime Todesfuge qui lui permet d’en transcrire les éléments sémantiques et lexicaux avec son arsenal habituel de médiums puisés directement dans la nature ou dans la physiologie humaine : charbon, cendre, terre, sable, branches, fagots, métal, gomme-laque, paille, cheveux humains. Il s’agit d’une interprétation allemande, dans le style des grandes mythologies germaniques, des subtilités et de la polysémie elliptique de Paul Celan. Cela paraît évident quand on constate qu’il traite picturalement de la même façon le cycle issu de la Todesfuge et celui des Maîtres chanteurs wagnériens[13]. On comprend qu’avec cette série obsessionnelle, Anselm Kiefer veut démontrer non seulement l’horreur de la Shoah, mais aussi la culpabilité allemande. Et, en fait, comme l’a écrit Daniel Arasse, «Kiefer continue Celan pour son propre compte.»[14]

    Ce qui est, certes, le cas aussi de Samuel Ackerman qui n’illustre aucunement les poésie de Paul Celan, mais dialogue de façon congéniale avec un créateur qui vient de la même terre et du même complexe religieux juif que lui. Alors qu’Anselm Kiefer fait dans le gigantisme naturaliste non-figuratif, Samuel Ackerman est plutôt du côté de la picturologie d’un Paul Klee, créant sur des surfaces relativement restreintes (ce qui correspond aux espaces poétiques minimalistes de Celan) des univers chaque fois se suffisant à eux-mêmes et lourds de la multiplicité non seulement formelle mais également symbolique. Un exemple suffira à comprendre la spécificité de l’art ackermanien. La place de la végétation est très importante chez Paul Celan. Anselm Kiefer utilise ou bien des graines de tournesol ou bien de la paille ou bien du bronze et du plomb (Pour Paul Celan – Ukraine); Samuel Ackerman fait de certaines plantes des pictogrammes qui sont des traces calligraphiques et qui se transforment en différentes formes symboliques : la fleur de pissenlit (la dent-de-lion) qui s’éparpille au vent, le tournesol qui peut se faire bâton-bourdon des pasteurs bibliques ou des pèlerins d’aujourd’hui[15], ou telle herbe dont la tige se termine en étoile, le Maguen David, le Bouclier de David, auquel manque une branche, celle qui sera restaurée à la venue du Messie. Samuel Ackerman transcrit en signes aériens tout ce que comporte le mot récurrent chez Celan de «Halm» – tige frêle, délicate, fragile, promise à la caducité.

    Samuel Ackerman n’a pas besoin de «se judaïser» comme Kiefer : ce qui le relie à Paul Celan, c’est le lien charnel avec la Tora. On pourrait dire comme Peter Mayer dans son article «Alle Dichter sind Juden», reprenant l’épigraphe que Paul Celan a mis en russe comme épigraphe de sa poésie Und mit dem Buch aus Tarussa [Et avec le livre venu de Taroussa] du recueil Die Niemandsrose la célèbre phrase de Marina Tsvétaïéva «Все поэты жиды», à partir d’un vers de Marina Tsvétaïéva[16] : «Le juif construit des parallèles, il voit tout dans des concordances […] Le poète s’assimile à un savant rabbin qui mentionne pour chaque passage de la Tora toutes les 49 significations»[17].

    On pourrait dire la même chose pour les tableaux de Samuel Ackerman où s’entremêlent concordances et corrélations avec la Tradition juive, se conjuguant souvent à des allusions transparentes ou cryptées à la création d’autres artistes, surtout Malévitch ou Beuys. Il y a dans Samuel Ackerman du rabbi : chaque oeuvre est complexe, parfois obscure, appelant au commentaire et au déchiffrement ( l’ Entzifferung de Jakob Boehme), chaque oeuvre est un microcosme. Toute la création ackermanienne, et cela est un trait qui justifie tout son travail à partir de la pensée poétique de Paul Celan, est dialogique et intertextuelle[18].

    Les références explicites de Samuel Ackerman à Paul Celan transposent en langage pictural les images poétiques de l’auteur de la Todesfuge, de Fadensonnen [Нити солнца], de Atemwende [Поворот дыхания], de Sprachgitter. La poésie Schiboleth a trouvé, de façon privilégiée, un écho dans l’iconographie de Samuel Ackerman : l’épisode du livre des Juges (XII, 5-6) où le mot «shibolèt» -épi, est déformé en «sibolèt» et provoque la mort. La parole est le lieu par excellence de l’existence et de la difficulté de son authenticité. Le poème commence ainsi :

     

    Mitsamt meinen Steinen,

    den großgeweinten

    hinter den Gittern

     schleiften sie mich

     

    [Au milieu de mes pierres,

    grandement pleurées

    derrière les grilles

     ils m’ont traîné][19]

     

    Le sujet de la grille se transforme ches Ackerman en barrière, le plus souvent de bois (comme en Russie et en Ukraine). C’est la clôture, les barreaux, les barbelés. Un commentateur français a noté : «La grille matérialise la séparation originelle dans le poème Schiboleth; on est coupé du ‘marché’, transporté dans l’ordre des mots, les ‘pierres’, dans une tonalité et suivant un rythme scandés par la division.[20]» Le bois revient comme leitmotiv dans plusieurs gouaches de la série célanienne : Нерест солнца, Притча оград, У прорастающей тени, Равновесие сплетенного. Le bois est associé à la pierre, par exemple dans Каменная весть, Тень исцелания, Поспешная тень.

    Dans Gespräch im Gebirg [Entretien dans la montagne], ce poème en prose faisant dialoguer le Je et le Tu, comme dans d’autres poésies comme Sprachgitter, Engführung [Strette] ou Schiboleth, Paul Celan revient avec insistance sur le motif des dalles et de la pierre qui «renvoient, par métonymie, au lieu originel de l’inhumanité»[21].

    Citons encore :

     Gras auseinandergeschrieben. Die Steine weiß,

    mit den Schatten der Halme

     [Herbe épelée. Les pierres blanches,

    avec les ombres des tiges][22]

     

    Ou encore :

                          

    Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen

     

    [Les dalles. Là-dessus

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur][23]

     

    Ou encore :

     «Auf dem Stein bin ich gelegen, damals, du weißt, auf den Steinfliesen; und neben mir, da sind sie gelegen, die andern, die wie ich waren, die andern, die anders waren als ich und genauso, die Geschwisterkinder.»

     [J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu le sais, sur des dalles de pierre; et à mes côtés, là, ils sont couchés, les autres, qui étaient comme moi, les autres qui étaient autrement que moi et exactement pareils, les fils de mes frères et soeurs.][24]

     

    Cette communion universelle des êtres humains, au-delà de toutes les spécificités ethniques, religieuses ou philosophiques, traduite par le motif de la pierre dont sont faits les chemins de la vie et de la mort, revient également comme leitmotiv dans le cycle célanien de Samuel Ackerman. Rappelons aussi la coutume juive de déposer des pierres sur les tombes.

    À la dalle de pierre est associée l’image de l’ ombre :

     

    Und die Sterne, die du häuftest,

    die du häufst :

    wohin werfen sie die Schatten,

    und wie weit?

    Und der Wind, der drüber hinstreicht,

    und der Wind :

    rafft er dieser Schatten einen,

    mißt er ihn dir zu?

     

                 [Et les pierres que tu entassais,

    que tu entasses :

    où jettent-elles leurs ombres,

    et à quelle distance?

    Et le vent qui passe dessus,

    et le vent ,

    raffle-t-il de ces ombres une seule,

    la manque – pour toi?][25]

     

    Dans Беременные тени, l’ombre est celle de Yahvé qui couvre le premier artiste Bésalél (Exode, XXXI); dans Поспешная тень, l’ombre de la dalle est en avant et annonce les Tables de la loi (la «schwebende Stein-Ikone»[la pierre-icône en suspension][26]). De même Нерест тени peut être lu à la lumière de la poésie de Paul Celan, tirée du recueil Atemwende :

     In den Flüssen nördlich der Zukunft

    werf ich das Netz aus, das du

    zögernd beschwerst

    mit von Steinen geschriebenen

    Schatten

     

    [Dans le cours d’eau au nord de l’avenir

    je jette le filet que toi

    hésitant tu alourdis

    d’ ombres

    de pierres écrites][27]

     

    La couleur verte utilisée par Samuel Ackerman a la même ambivalence que chez Paul Celan qui dit dans Espenbaum [Le tremble]:

     

    Löwenzahn, so grün ist die Ukraine.

    Meine blonde Mutter kam nicht heim.

    [Dent-de-lion, si verte est l’Ukraine.

    Ma blonde mère n’y est pas revenue.][28]

     

    Les assemblages variés de pierre trouvent une expression particulièrement forte dans Видящая ладонь où sont réunis pierre, ombre, dalle, éléments végétaux, Paris et Notre-Dame, les bouquinistes des bords de Seine, et – en filigrane – l’autoportrait du peintre. Comme nous l’avons noté plus haut, l’artiste n’a pas refusé la représentation de personnages, mais ce sont plutôt des empreintes que de véritables portraits. Il en est ainsi des autoportraits dans beaucoup d’oeuvres de Samuel Ackerman. Ainsi, dans Цыганское qui est comme un écho de la poésie de Paul Celan Flimmerbaum [Arbre de scintillement] du recueil Die Niemandsrose :

    […]

    es war

    eine Freiheit

    Wir schwammen […]

    Ich schwamm für uns beide. Ich schwamm nicht.

    Der Flimmerbaum schwamm […]

    Weißt du noch, daß ich sang?

    Diese –

    o dieseDrift. […]

     

    [C’était

    une liberté

    nous nagions […]

    je nageais pour nous deux. Je ne nageais pas

    L’arbre de scintillement nageait […]

     Sais-tu encore que je chantais?

    Cette –

    ô cette dérive.][29]

     

    La plupart des représentations de Samuel Ackerman sont obliques. J’y vois, là encore, une connivence avec le Paul Celan de Sprachgitter, déjà cité :

    Schräg, in der eisernen Tülle,

    der blakende Span.

    Am Lichtsinn

    Errätst du die Seele […]

     Die Fliesen. Darauf,

    dicht beieinander, die beiden

    herzgrauen Lachen : zwei

    Mundvoll Schweigen

     

    [Oblique, dans le bec de fer,

    le copeau fumant.

    Au sens de la lumière

    Tu devines l’âme […]

    Les dalles. Là-dessus,

    pressées l’une contre l’autre, les deux

    flaques gris-coeur :

    Deux

    Bouche Pleine Silence.][30]

     

    Chaque oeuvre de Samuel Ackerman est un poème polysémique dont le vocabulaire s’est élargi au contact de la poésie célanienne. C’est souvent une prairie diaprée de fleurs et de frondaisons. Dans de multiples variations, on rencontre les boucliers tronqués du Maguen David et des bâtons bibliques; le zigzag de fleuves mythisés, faisant rejoindre le Boug ukrainien où tout a commencé pour Paul Celan (В тени Пауля Целана) et la Seine où il est venu s’abîmer; les tournesols, parfois coupés, tels de la cendre; les sites parisiens et Bethléem…

    Dans beaucoup de tableaux il utilise les lettres de l’alphabet hébraïque. Nourri de la littérature herméneutique et de Gershom Scholem, il sait que l’alphabet hébraïque est «celui dont Dieu s’est servi pour la Création du monde : ‘Ce sont les vingt-deux lettres-éléments : Dieu les dessina, les tailla, les pesa, les combina et les échangea, et c’est d’elles qu’il créa l’âme de toute la création et de tout ce qui fut créé depuis lors’»[31] Cela est dit dans le poème de Paul Celan Hüttenfenster [Fenêtre de cabanes] où tout l’Univers est embrassé, non seulement juif, de Vitebsk au «ghetto et Eden», mais aussi non-juif (l’alpha est associé à l’aleph) :

     schreitet

    die Buchstaben ab und der Buchstaben sterblich-

    unsterbliche Seele,

    geht zu Aleph und Jud und geht weiter,

     baut ihn, den Davidschild, läßt ihn

    aufflammen, einmal,

     läßt ihn erlöschen – da steht er,

    unsichtbar, steht

    bei Alpha und Aleph, bei Jud,

    bei den andern, bei

    allen : in

    dir,

    Beth, – das ist

    das Haus, wo der Tisch steht mit

    dem Licht und dem Licht.

     

    [il passe en revue

    les lettres et des lettres mortelle-

    immortelle l’âme,

    va jusqu’à aleph et youd et continue

     il le bâtit, le bouclier de David, il le laisse

    flamboyer, parfois,

     il le laisse s’éteindre – il se tient là,

    invisible, il se tient

    auprès d’alpha, auprès de youd,

    auprès des autres,

    auprès de toutes-de tous : en

    toi,

    beth – c’est

    la maison où est dressée la table avec

     la lumière et la lumière.][32]

    Aleph est le première lettre de l’alphabet hébraïque et youd est la lettre initiale du nom imprononçable (le tétragramme) de Yahvé. Samuel Ackerman fait remarquer que le youd est présent phonétiquement dans le mot russe люд et ses diverses dérivations. La lettre beth est la lettre initiale de la Bible (Béréchit) et signifie «maison»[33], ce qu’ expose la toile de Samuel Ackerman Начало avec la perspective inversée de la table. Le peintre utilise également d’autres lettres hébraïques : le tsadik (par exemple, dans Колесница цвета-света, où il joue sur la lettre russe venue de l’hébreu «ц»), le chin qui a donné lieu au «ш» russe et qui, à l’origine, est une lettre égyptienne stylisée à partir de trois tiges de papyrus.

                                                                                   

     

     

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    L’oeuvre de Samuel Ackerman est belle au-delà de la complexité de ses significations symboliques. Ses livres-dépliants sont de véritables joyaux, des poèmes-objets dans la tradition avangardiste russe du premier quart du XXe siècle, une joie pour l’oeil et pour l’esprit. L’artiste y déroule sa vision extatique du monde, c’est sa hagada personnelle, peuplée de ses pictogrammes-héroglyphes préférés. Ainsi, les différentes pages du dépliant Осанна. Желтый улов sont traversées par l’aubépine et reprennent des images tirées du recueil célannien Die Niemandsrose, dédié «au souvenir d’Ossip Mandelstam» : Notre-Dame, Saint-Julien le Pauvre, côtoient les lettres hébraïques.

    Samuel Ackerman célèbre la Création et appelle à la contemplation esthétique. Son oeuvre a la beauté des enluminures et respire une grande confiance dans la créature, malgré les horreurs de l’Histoire.

     

    Jean-Claude Marcadé

    Le Pam, juin 2008

     [1] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, Frankfurt am Main, Suhrkam, 1983, tome III, p. 181

    [2] Je me permets de renvoyer à mon article «Samuel Ackerman or the Blossoming of the World» (en anglais et en français) dans le catalogue Samuel Ackerman. Habits de la terre. Garments of the Earth. Munkacs, Jérusalem, Paris, Paris, Galerie Le Minotaure, 2007

    [3] Sur le dessin de l’esquisse de Supremus N° 58, de l’ancienne collection Khardjiev,                                                               aujourd’hui au Stedelijk Museum d’Amsdterdam, on peut lire de la main de                 Malévitch : «Цветoвая тарча в движении, основанном на оси черной контрцветовой плоскости» [ cf. catalogue KazimirMalevich. Drawings from the collection of the Khardzhiev-Chaga Art Foundation, Amsterdam, SMA Cahiers 9, 1997, p. 39]

    [4] Sur les néologismes khlebnikoviens et leur traduction en allemand par Paul Celan, voir : Христина Иванович, « Языковые утопии Велимира Хлебникова» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1, Москва-Иерусалим, Мосты культуры/Гешарим, 2004, с. 220 – 247

     [5] Marcel Cohen, L’Écriture, Paris, Éditions sociales, 1953, p. 16

    [6] Notons que chez Paul Celan «les scènes évocatrices de la crucifixion sont autant de préfigurations du destin des Juifs [comme chez Chagall – JCM]», John E. Jackson, in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, 2004, p. 211

    [7] Un des premiers artistes juifs à avoir représenté des sujets juifs et chrétiens a été le sculpteur russe Mark Antokolski qui, lui aussi, a d’une certaine mesure judaïsé la figure du Christ. Antokolski a été salué par le critique Vladimir Stassov comme «первый из всех евреев» à avoir osé se mesurer «с другими смертными», В.В. Стасов, «Двадцать пять лет русского искусства» [1882-1883], in Избранные сочинения в трех томах, М., Искусство, 1952, т. 2, с. 488. Dans sa monographie sur Antokolski, parue en 1906, Stassov en appelle, sur l’exemple du sculpteur russe, à un art national juif.

    [8] Cf. Jüdische Künstler in der gegenwärtigen russischen Kunst, Berlin, 1922. Voir                                                                  aussi le catalogue Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-garde Art 1912-1928 (éd. Ruth Apter-Gabriel), Jérusalem, The Israel Museum, 1988 (une abondante bibliographie est donnée)

    [9] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 327

                      [10] John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, Paris, cerf, 1986, p.77 ; voir aussi le commentaire de cette poésie par John E. Jackson «La main qui ouvrira ce livre…», in Paul Celan, Poèmes, Paris, José Corti, op.cit., p. 236-239

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             [11] Tilla Rudel, Walter Benjamin. L’Ange assassiné, Paris, Mengès, 2006, p. 115

    [12] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 138

     [13] Sur le sujet, voir le livre remarquable d’Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, Paris, Regard, 2006

    [14] Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Paris, Regard, 2001, p. 140, cité ici d’après Andréa Lauterwein, Anselm Kiefer et la poésie de Paul Celan, op.cit., p. 21

    [15] Paul Celan opère de telles transformations, par exemple, la béquille se fait cep de vigne dans «Die Winzer» [Les vignerons], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 140

     [16] Dans le Poème de la fin [Поэма конца, 1924], Marina Tsvétaïéva termine le chant 12 par ce quatrain :

    Гетто избранничества! Вал и ров

    По – щади не жди!

    В сем христианнейшем из миров

    Поэты – жиды

    [Ghetto des élites! Au trou! Tiens!

    Pas de pitié! Que des gifles!

    En ce monde-ci hyperchrétien

    Les poètes sont des Juifs!], traduction française d’Eve Malleret dans : Marina Tsvétaïéva, Le Poème de la montagne. Le Poème de la fin. Поэма горы. Поэма конца, Lausanne, L’Age d’Homme, 1984 (édition bilingue).

    Sur l’épigraphe de Paul Celan pris à ce vers de Marina Tsvétaïéva, voir : Христина Иванович, «„Все поэты – жиды„. Целановские прочтения стихов Марины Цветаевой» в сб. Пауль Целан. Материалы, исследования, воспоминания (составитель и редактор Лариса Найдич), том 1,op.cit., с. 205-220

    [17] Peter Mayer, «Alle Dichter sind Juden», in Germanisch-Romanische monatschrift, 1973, N° 28, p. 32-55, cité ici d’après Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, Чернівці, 2005, с. 19

    [18] Voir le livre essentiel de Петро Рихло, Поетіка діалогу. Творчість Пауля Целана як інтертекст, cité supra

    [19] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 131

     [20] Jean Bollack, «Paul Celan sur la langue. Le poème Sprachgitter et ses interprétations», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 96

    [21] Stéphane Mosès, «Quand le langage se fait voix. Paul Celan : Entretien dans la montagne», in Contre-jour. Études sur Paul Celan. Colloque de Cerisy édité par Martine Broda, op.cit., p. 129

     [22] «Engführung» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 197

     [23] «Sprachgitter», in ibidem, p. 167

    [24] «Gespräch im Gebirg», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome III, p. 171-172

     [25] «Und das schöne» [Et la belle <chevelure>], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 115

     [26] «Ungewaschen, ungeschminkt» [Non lavé, non fardé], in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 333

     [27] Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome II, p. 14

     [28] «Espenbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 19. Allusion à la disparition de la mère de Paul Celan dans un camp nazi.

     [29] «Der Flimmerbaum», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 233-234

     [30][30] «Sprachgitter», in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 167

     [31] Sepher Yetsirah, dans D. Maclagan, La Création et ses mythes, Paris, Seuil, p. 30

    [32] «Hüttenfenster» in Paul Celan, Gesammelte Werke in fünf Bänden, op.cit. tome I, p. 278

     [33] Voir le commentaire du poème de Paul Celan par John Felstiner, «Langue maternelle, langue éternelle.La présence de l’hébreu», op.cit., p.69-70

  • ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη

    ХРИСТОС ВОКСРЕСЕ! Христос Воскрес! Χριστος Ανεστη!

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  • Exposition de Samuel Ackerman à Kiev (ouverture le 23 avril)

    Самуїл Аккерман. Виставка «Покажи свою рану».

     

    Відкриття виставки відбудеться у Галереї ART 14,

    23 квітня 2015 о 18:00 за адресою:

    Київ, пров. Михайлівський, 14, тел. 067 4666800

    Розклад роботи галереї дивіться на сторінці Art 14 у Facebook.

     

     

    Галерея ART 14 представляє виставку паризького художника Самуїла Аккермана. Творча доля автора щільно пов’язана з Україною, бо художник народивя та жив в Ужгороді. Пізніше переїхав до Ізраїлю, а у 1984 році оселився у Парижі.

    Як пише відомий французький мистецтвознавець Жан-Клод Маркаде: «кожен твір Самуїла Акермана – це полісемантична поема, живописний словник якої збагачується зв’язком із поезією… У багатьох варіаціях зустрічаються щити Давіда, біблійні посохи; лінії міфічних річок, я яких сполучаються український Буг, де все почалося для Пауля Целана [улюбленого поета автора] і Сена, якою [для Целана] все закінчилося; соняшники, іноді зрізані, чорні зерна яких інколи нагадують попіл; паризькі місця, Віфлеєм…

    Самуїл Акерман урочисто вітає Творіння і закликає до естетичного споглядання світу. Його твори насичені красою середньовічних мініатюр і сповнені глибокою вірою у людину, що існує у тіні Бога, незважаючи на жахи історії».

    Основу експозиції, що представлена у галереї ART 14, складає цикл гуашей. Вони створені, як зазначає автор, на тему роздумів «о шляхах мистецтва, де виникає проблема оригіналу, пам’яті, традиції, що оновлює майбутнє життєспроможності тканини буття. Центральна робота «Магогам», є паліндромом могили Тео і Вінсента Ван Гога, що квітне під тривожним небом світу, чорним вітражем ліжка бога, якого прогнали, і сосудів слова-орнаменту, що у своєму сплетінні навіяний віршем «Глеки» Пауля Целана».

     

    Покажи свою рану

    Основу выставки составляет цикл гуашей, написанных на тему путей искусства, где стоит проблема оригинала, памяти традиции, обновляюшей будущее жизнеспособности ткани жизни.

    Центральная работа «Магогам», палиндром цветущей могилы Тео и Винсента Ван Гог над тревожным небом мира, черным витражем кровати изгнанного бога и сосудов сплетенного слова-орнамента, навеянного стихом «Кувшины» Пауля Целана.

    Цель произведений выставки – трансплантация визуального мира Другого на образы наших вер.

    Щит Авраама – открытая заповедь принятия Другого, память города Ниневии, возможности пророчества растения-Надсолнуха, жук Кикоин, снявший тень с печального пророка Ионы, солнце зеленому городу, спасение – ИсцеланиЯ.

    Самуил Аккерман, Париж, апрель 2015

  • С Благовещением Пресвятой Богородицы!

    С Благовещением Пресвятой Богородицы!

     

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  • Jean-Claude Marcadé, LES REPRÉSENTATIONS DU CHRIST

    gvoskr

    LES REPRÉSENTATIONS DU CHRIST,

    par Jean-Claude Marcadé

    Le Christ est devenu au cours des vingt siècles de christianisme la pierre angulaire de la représentation du divin ou de réalités spirituelles, voire métaphysiques. Dans les trois derniers siècles du Ier millénaire, la crise violente de l’iconoclasme a conduit les Églises à élaborer une théologie de l’image qui justifie la figuration du Dieu-Homme. La tradition iconographique, s’appuyant sur un consensus dogmatique ecclésial, s’est fixée dans l’Orient orthodoxe et s’y est perpétué jusqu’à aujourd’hui; en revanche dans l’Occident catholique romain elle a été petit à petit transformée au profit des différents courants et individualités qui se sont manifestés selon les cultures et les époques.
    Après le concile de Trente, les deux traditions des figurations christologiques se sont définitivement établies: l’orientale fondée sur des canons et une technique très stricts, totalement distincte de la peinture «profane»; l’occidentale où la peinture religieuse, qui n’est pas séparée de la peinture en général, a valeur d’édification.
    Le Christ, au cours des siècles, est devenu l’exemple de l’idéal humain, et dans chaque pays il est représenté avec les traits anthropologiques nationaux.
    À partir du XVIIIe siècle, sous la poussée de la sécularisation de plus en plus forte de la culture, le sujet du Christ aura tendance à être utilisé par les artistes chrétiens ou non chrétiens, comme un thème parmi d’autres. Le Christ, dépouillé de ses éléments figuratifs multiséculaires, reste comme métonymie de la souffrance humaine et de l’espérance dans l’Esprit.

    1.  De la possibilité de représenter le divin

    La division entre Occident et Orient dans le monde chrétien s’est établie, pour une part importante, à partir de la question de l’image, en premier lieu de l’image du Fils de Dieu. Issu du judaïsme pour lequel toute image est interdite, parce que susceptible de provoquer l’idolâtrie, mais évoluant dans le monde gréco-romain où il y a une profusion de représentations de dieux et de demi-dieux, le christianisme, jusqu’au Ve siècle, développera de façon diffuse et quelque peu anarchique un art avec des images représentant le Christ, Marie, les saints d’une manière «réaliste» ou symbolique (croix, agneau, cep). Les cultes des morts en Égypte, à Rome et en Syrie eurent une grande influence sur la formation de l’iconographie chrétienne de façon générale. Jusqu’au concile iconoclaste de Constantinople en 754, convoqué par Constantin V Copronyme, il n’y eut pas de doctrine ecclésiale concernant les images sacrées. On constate en effet que certains fidèles les rejettent, d’autres les acceptent. L’iconographie du Christ s’établit peu à peu. Avant le IVe siècle, ce ne sont que des représentations didactiques, pourrait-on dire, des épisodes de la vie de Jésus; puis après le Ier concile œcuménique de Nicée, en 325, au fur et à mesure que le christianisme se fait de plus en plus officiel, apparaissent les scènes de la Passion ou encore la figuration du Christ-Roi.
    Au IVe siècle, saint Basile le Grand peut affirmer que «l’honneur rendu à l’image se rapporte au prototype». Les empereurs byzantins se servent des images sacrées, surtout de celle du Christ, pour exprimer et propager des idées religieuses et politiques. L’Église, elle, ne se prononça pas de façon universelle. On note, au IVe siècle, des rejets de toute représentation du divin ou du sacré sur les murs des églises (synode local d’Elvire en Espagne, entre 305 et 312; lettre d’Eusèbe à Constantia, sœur de l’empereur Constantin; textes de saint Épiphane de Chypre…). En revanche, le concile Quinisexte (in Trullo), tenu à Constantinople en 691, affirme dans le canon 82 qu’il faut représenter le Christ non sous la forme symbolique de l’agneau, telle qu’elle existait surtout en Occident, mais «selon son aspect humain». Face à l’interdit de l’image divine et sacrée chez les juifs et les musulmans qui ne cessaient de polémiquer contre l’idolâtrie chrétienne, les Pères du Quinisexte opposent à ce qu’ils considèrent comme des religions de la Loi, une religion de la Grâce.
    Mais l’empereur Léon III fait détruire en 726, sur la Grande Porte de bronze de son palais l’icône du Christ et la remplace par une croix avec une épigramme affirmant que «l’empereur ne peut admettre une figure (eïdos) du Christ sans voix et sans souffle» et que les Écritures s’opposent à toute image du Christ selon sa nature humaine. C’est le début de la guerre contre les icônes qui provoquèrent entre les «vénérateurs des images» (iconodoules) et les «briseurs des images» (iconoclastes) des querelles et des luttes sanglantes qui durèrent sous le règne de Léon III l’Isaurien (717-740) et celui de son fils Constantin V Copronyme (741-775). Le premier concile iconoclaste de 754, tenu à Constantinople dans le palais de Hiera, déclara hérétique la fabrication et la vénération des icônes en général. En 764, Constantin V Copronyme fit détruire dans le Milion la fresque des six conciles œcuméniques et la remplaça par une représentation des jeux de l’hippodrome et de son cocher préféré!
    Face aux positions des iconoclastes, qui s’appuyaient sur des interprétations théologiques très subtiles, l’Église «orthodoxe» dut, à son tour, élaborer une théologie de l’icône où la représentation du Christ était rendue possible par son Incarnation. Saint Jean Damascène, au VIIe siècle, fut le premier grand théologien des images sacrées, qui justifie ainsi la possibilité de figurer le Dieu-Homme: «Lorsque Celui qui existe de toute éternité dans la forme de Dieu, s’est dépouillé en assumant la forme d’esclave, devenant ainsi limité dans la quantité et la qualité, ayant revêtu la marque (charakter) de la chair, alors figure-Le sur une planche et expose à la vue de tous Celui qui a voulu apparaître.»
    Il y eut entre 780 et 815 une pause et un retour aux pratiques iconophiles. C’est alors que put se tenir, à Nicée, le VIIe concile œcuménique en 787 qui consacra dogmatiquement le culte des images: «Celui qui se prosterne devant l’icône se prosterne devant l’hypostase de celui qui est inscrit en elle.»
    Mais l’empereur Léon V l’Arménien réunit en 815 un deuxième concile iconoclaste dans la cathédrale Sainte-Sophie, présidé par le patriarche Théodote. Ce n’est qu’en 843 que fut rétabli définitivement dans l’Église «le triomphe de l’orthodoxie», c’est-à-dire de la vénération des icônes. La justification théologique de la représentation du divin fut établie par le saint higoumène du monastère du Stoudion, Théodore, et surtout par le patriarche Nicéphore. Pour le Stoudite, le Christ est descriptible dans son Hypostase tout en restant indescriptible dans sa divinité. Un des arguments originaux de saint Nicéphore est de faire de l’icône une matrice où vient reposer l’Indescriptible, de la même façon que Dieu le Fils est descendu dans le sein de la Vierge.
    L’Orient orthodoxe maintiendra fidèlement la tradition issue du VIIe et dernier concile œcuménique de Nicée, avec des canons iconographiques admis par toute la communauté ecclésiale. L’Occident catholique ne voudra voir dans l’image, de façon générale, qu’une vertu de pédagogie religieuse et la représentation du Christ y fluctue au gré des courants esthétiques et des artistes, sans pratiquement d’autres limites que celle de la morale ecclésiale.

    2. L’image du Christ dans l’histoire sacrée

    Les Saintes Faces

    À partir de la fin du VIe siècle apparaissent dans le monde byzantin des représentations du Christ «non faites de main d’homme» (acheiropoïètes), des «Saintes Faces» qui furent portées à la tête des armées comme gage de victoire dans les guerres contre les Perses, tels le labarum (étendard) constantinien ou le vexille (signe de la victoire) romain. L’archétype du Christ acheiropoïète est, sur la base des témoignages et de la tradition ecclésiale orthodoxe, cette image imprimée sur un linge (le mandylion) par le Christ lui-même. Ce linge avait été rapporté au roi d’Édesse, Abgar, pour le guérir de sa lèpre, par le peintre Hannan, qui avait été envoyé pour faire le portrait du Sauveur et n’y était pas parvenu. Cette «image non faite de main d’homme» fut emmurée pour la soustraire à la destruction des païens. Cet archétype est attesté dans la ville d’Édesse à partir de la fin du VIe siècle jusqu’à 944, date où l’Acheiropoïète fut apportée triomphalement à Constantinople après avoir été achetée par les empereurs Constantin Porphyrogénète et Romain Ier. Après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, on perd sa trace.
    Les copies de la Sainte Face se sont multipliées. Parmi elles on pourrait peut-être compter l’image imprimée sur le Saint Suaire de Turin. Les plus anciens exemplaires sont Le Sauveur Acheiropoïète de l’école de Novgorod (XIIe s.) et celui de Rostov-Souzdal (XIIIe s.) de la galerie Trétiakov à Moscou, ou encore la Sainte Face de la cathédrale de Laon (XIIe-XIIIe s.). Au XXe siècle, le Mandylion à la Sainte Face du moine Grégoire Krug (1969, ermitage du Saint-Esprit, Le Mesnil-Saint-Denis) témoigne de façon éclatante de la permanence du sujet.
    Parallèlement, dans l’Église occidentale, se développe le thème du voile de Véronique, à partir d’une légende remontant au IVe siècle selon laquelle Véronique (déformation de «vera icona») aurait essuyé avec un linge le visage du Christ marchant vers le Golgotha. La face du Christ serait restée imprimée sur ce linge. Ce Suaire de sainte Véronique (sans doute une œuvre serbe du XIIIe siècle) se trouve à Saint-Pierre de Rome. Cet archétype est à l’origine de multiples copies, depuis le panneau du Maître de la sainte Véronique qui représente cette dernière tenant le Suaire (Alte Pinakothek, Munich) jusqu’à la virtuose Sainte Face gravée au burin en 1649 par Claude Mellan ou la vigoureuse Sainte Face de Rouault (1933, Musée national d’art moderne, Paris).

    Deux images du Christ

    L’image du Dieu-Homme qui s’est perpétuée à travers des récits souvent apocryphes fut, au cours des siècles, l’expression de l’idéal des hommes selon les époques et les cultures. Il y eut certainement une transmission orale de l’aspect physique du Christ historique dont témoigne un apocryphe des premiers siècles du christianisme, la Lettre de Lentulus: Lentulus, consul de Tibère et supérieur du procurateur romain Ponce Pilate, se serait trouvé en Palestine au moment du procès de Jésus et aurait envoyé une missive à Rome dans laquelle le Christ est ainsi décrit: «Cet homme est de haute taille, d’aspect élancé; sa face est sévère et pleine de vertus […] Ses cheveux sont de la couleur du vin; ils tombent jusqu’aux oreilles en boucles sombres; des oreilles aux épaules, ils sont ondulés et brillants; des épaules à la ceinture, ils se répartissent en deux comme chez les Nazaréens. Son front est haut et pur; son visage lisse et légèrement vermeil; son allure est douce et caressante, son nez et sa bouche sont irréprochables; sa barbe est épaisse, de la même couleur que ses cheveux; ses yeux sont bleu clair.»
    Cette description a été interprétée selon les critères esthétiques de chaque époque, depuis la Renaissance jusqu’aux nazaréens, aux préraphaélites et à Maurice Denis, en passant par la production stéréotypée du style saint-sulpicien, qui a son équivalent dans l’Orient orthodoxe dans sa production d’icônes kitsch à partir du XIXe siècle.
    Au cours des deux mille ans de représentations du Christ on peut, sommairement, partager celles-ci en deux orientations. D’un côté, «le plus beau des enfants des hommes» qui «triomphe par l’éclat attrayant de sa beauté», selon un psaume de David. Origène, saint Grégoire de Nysse, saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostome défendent cette conception. Au VIIe siècle, saint Jean Damascène définissait ainsi la beauté divine du Sauveur: «Taille élevée, sourcils abondants, œil gracieux, nez bien proportionné, chevelure bouclée, attitude légèrement courbée, teint distingué, barbe noire, visage ayant la couleur du froment comme celui de la Vierge, doigts longs, voix sonore, parole suave.»
    À l’opposé, des théologiens du IVe siècle, comme saint Cyrille, évêque de Jérusalem, ou saint Basile le Grand, se référaient plutôt à la description du Messie faite par Isaïe: «Le Fils de l’Homme est sans beauté et sans éclat, nous l’avons vu et nous l’avons méconnu. C’était un objet de mépris, le dernier des hommes, un homme de douleurs et connaissant l’infirmité.»
    Cette oscillation entre un «beau Dieu» (celui de la sculpture gothique) et un Christ souffrant (celui, par exemple de Grünewald) se retrouve constamment depuis les premières catacombes jusqu’à la fin du XXe siècle.

    3. L’art chrétien primitif

    Les catacombes

    Les débuts de l’art chrétien que nous connaissons remontent à la fin du IIe et au début du IIIe siècle. On trouve quelques peintures funéraires dans les diverses catacombes du sous-sol romain, ces cimetières chrétiens qui étaient de vraies cités souterraines (outre Rome, on en trouve à Naples, en Sicile, à Malte, en Tunisie et en Égypte). Les premières représentations pariétales assimilent l’imagerie païenne, suivent les modèles gréco-romains. Avant le milieu du IVe siècle, la plupart des épisodes de la vie du Christ sont des illustrations de sa vie publique, de ses miracles; il n’y a pas de représentation de la Passion, ni de la Royauté du Christ. De façon générale, les œuvres paléochrétiennes ne reflètent pas l’angoisse de la mort ni les drames du monde. Le Christ prend les traits mythiques d’Orphée (qui est descendu aux enfers comme lui), d’un jeune homme enseignant ou du Bon Pasteur (Catacombes des Saints-Pierre-et-Marcellin, Rome, seconde moitié du IIIe siècle, et de Saint-Callixte, IIIe siècle), selon Ézéchiel (XXXIV, 12): «Comme un pasteur passe en revue son troupeau quand il est au milieu de ses brebis dispersées, je passerai en revue mes brebis», repris par saint Jean: «Je suis le bon pasteur» (X, 11). Le Bon Pasteur a les traits de l’Hermès grec. On trouve aussi le Christ-Hélios sous les traits de Phébus conduisant un attelage (Grottes vaticanes, Rome, fin du IIIe siècle). On adopta également une iconographie à la fois symbolique et emblématique et non «hiérohistorique» (c’est-à-dire se référant à une histoire sacrée selon la terminologie d’Henry Corbin): ainsi, le poisson, l’agneau, la colombe, le cep, sont-ils les emblèmes christologiques par excellence. L’acrostiche du mot grec ichthus (poisson) permet de lire: «Jésus-Christ fils de Dieu, Sauveur». On retrouve le Poisson-Christ partout: sur les fresques (Chapelle A2 de la catacombe Saint-Callixte, IIe siècle), sur les sarcophages, les vases, les amulettes. Le poisson se transforme parfois en dauphin, l’animal qui avait sauvé le poète Arion des abîmes. L’agneau pascal remplace aussi pendant des siècles l’image directe du Dieu-Homme, de la même façon que la colombe qui deviendra par la suite le symbole du Saint-Esprit. À partir du texte de saint Jean (XV, 5): «Je suis le cep, vous êtes les sarments», on put figurer, à la fois comme décor et comme emblème, des motifs issus de la vigne. La croix latine, elle, n’apparaîtra que dans la première moitié du IVe siècle. Ainsi, avant les premières définitions dogmatiques du Christ, l’art chrétien s’en tient à une iconographie sobre dans le trait et la couleur, visant au symbolique et à l’abstrait, en contradiction avec l’esthétique naturaliste dominante à cette époque.

    L’art byzantin

    Le IVe siècle voit le christianisme triompher en 380 comme religion officielle de l’Empire romain; Constantinople, fondée en 324, devient, à la fin du siècle, lors de la séparation définitive de l’Orient et de l’Occident, la capitale de l’Empire byzantin; les deux premiers conciles œcuméniques, celui de Nicée en 325 et celui de Constantinople en 381, permettent de fixer la manière de représenter le Christ: il est l’image de Dieu le Père («Celui qui M’a vu a vu le Père», Jn, XIV, 9); les Pères de l’Église, comme Basile de Césarée, Jean Chrysostome, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse, développent, précisent, amplifient la doctrine christologique. L’art byzantin chrétien a rayonné pendant les mille années de l’histoire de Byzance qui se termine par la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, mais continue de se manifester dans tous les pays où se maintient encore la culture orthodoxe (Grèce, Russie, Ukraine, Serbie, Roumanie, Arménie, Syrie, Égypte, Éthiopie).
    C’est à partir du IVe siècle que s’établirent les canons, admis par l’ensemble de l’Église, des représentations du Christ. Le concile œcuménique d’Éphèse en 431, comme celui de Chalcédoine en 451, confirmèrent contre Nestorius, les partisans d’Arius et les monophysites que le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme, et la place de Marie comme Mère de Dieu (Théotokos) dans l’économie divine. Ainsi peut-on voir dans l’église Sainte-Marie-Majeure, à Rome, tout un cycle d’images soulignant la divinité de l’Enfant et l’importance théologique de Sa Mère.
    Au XIIe siècle, apparaît le sujet de l’Amnos (l’Agneau) montrant le Christ-Enfant couché sur la patène et offert au sacrifice sur l’autel.
    Le «Christ trônant», le «Christ vainqueur» tenant une croix à longue hampe, qui existait sur les sarcophages du milieu du IVe siècle, devient le «Pantocrator», le Souverain de l’Univers qui bénit le monde et est placé sous les voûtes des coupoles centrales (Sainte-Sophie de Constantinople, fin du IXe siècle). L’analogie entre l’empereur, chef du pouvoir spirituel et temporel, et le Roi céleste permet à l’image du Pantocrator de connaître une grande fortune: on la trouve à Sainte-Sophie de Kiev, à l’église de Nea Moni à Chios, à la cathédrale de Cefalù en Sicile ou à l’église de Daphni, en Grèce. La glorification du pouvoir impérial est illustrée par la mosaïque de la tribune sud de Sainte-Sophie de Constantinople, où l’on voit le Christ trônant entre l’empereur Constantin Monomaque et l’impératrice Zoé.
    Un thème fréquent aux XIe et XIIe siècles est celui de la Communion des apôtres où l’on voit, tantôt le Christ au centre (mosaïque du XIe siècle dans l’église de la Vierge-des-Chaudronniers à Thessalonique), tantôt un Christ dédoublé distribuant d’un côté le pain et de l’autre le vin (ce sujet sera largement utilisé par la suite, comme par exemple dans l’Epitaphios, broderie du XIVe siècle, musée Benaki, Athènes).
    Autre sujet qui se fait insistant à partir du XIe siècle, celui de la Déisis, l’imploration, où un Christ trônant est entouré de la Mère de Dieu et de saint Jean le Précurseur (le Baptiste) qui tendent les mains vers lui en signe d’intercession pour le monde (détail du Triptyque dit d’Harbaville, ivoire de la fin du Xe siècle, musée du Louvre; détail de la mosaïque du Jugement dernier, XIIe siècle, cathédrale de Torcello). La Déisis se trouve généralement au-dessus des portes royales des iconostases orthodoxes.
    L’originalité de l’art byzantin provient de ce qu’il a conjugué l’art oriental (Asie Mineure, Syrie, Perse), dont il est principalement issu, et l’art hellénique.
    Plusieurs tendances iconologiques coexistent dans l’art byzantin de façon générale: la tendance «mondaine» (caractère officiel, impérial, narratif, humaniste, psychologique, pittoresque) et la tendance théologique-liturgique. Les matériaux principalement utilisés sont, outre la pierre et le bois, l’ivoire (parmi les beaux exemplaires du Xe siècle, Le Christ couronnant Romanos et Eudoxie, Bibliothèque nationale, Paris; Le Christ enseignant, Museum of Art, Cleveland; La Crucifixion, Kestner-Museum, Hanovre ou Le Christ Pantocrator, musée des Beaux-Arts, Lyon) et la mosaïque qui connaît alors un essor considérable. Le Christ de la frise en mosaïque qui déroule les épisodes de sa vie à Saint-Apollinaire-Neuf, à Ravenne, (VIe siècle) se caractérise par le réalisme du visage et la somptuosité du vêtement (or, argent, cristaux, marbre, porphyre, nacre).
    À partir du IXe siècle, le Pantocrator domine un programme iconologique qui tient compte de la liturgie et des développements de la théologie. Il est monumental, son regard embrasse le monde, il est hiératique, sévère, en dehors du temps (chapelle Palatine, Palerme).
    Les principales mosaïques où le Christ est le personnage central, en particulier dans les «Crucifixions», les «Descentes aux enfers» (ou Anastasis), se trouvent à Saint-Marc de Venise, à Sainte-Sophie de Kiev, à Daphni (en Grèce de façon générale), en Sicile. À partir du XIVe siècle, le Christ Pantocrator perd son expression austère qui se fait plus familière (coupole de Fétijé-Djami à Constantinople).
    L’image du Christ occupe aussi une place centrale dans les miniatures qui illustrent les livres sacrés, dans l’art des émaux et le travail des métaux.
    Dans ces différentes représentations, l’anatomie et la perspective sont délibérément ignorées. Le Christ byzantin, démesurément grandi, dépasse les figures qui l’entourent. C’est un Christ de majesté, triomphant, qui – même sur la Croix – ne trahit pas les affres du supplice mais semble au contraire porter le gibet où il est cloué. C’est un Christ de la Rédemption et de la Résurrection.

    4. L’art préroman et roman

    L’époque carolingienne du VIIIe et du IXe siècle fut un moment très important de l’évolution des arts en Occident. La monarchie franque voulait s’identifier à l’idéal impérial antique et favorisa une floraison artistique qui, sur plusieurs points, s’opposait à la tradition byzantine. Sous Charlemagne, commence à se creuser le fossé qui séparera l’Empire romain d’Occident et celui d’Orient. On ne favorisa pas seulement les innovations théologiques (le «filioque» par exemple, qui ajoute dans le Credo latin la mention du Fils comme origine, à l’égal du Père, de la personne du Saint-Esprit) mais également les spécificités esthétiques de ce que l’on a appelé «la Renaissance carolingienne» qui se signala par un retour aux sources classiques romaines, en conservant cependant beaucoup de traits de l’art byzantin, le tout étant renouvelé par les traditions locales irlandaises, anglo-saxonnes, mérovingiennes, qui introduisirent des réseaux linéaires complexes ignorés jusque-là (Le Christ victorieux, plat d’ivoire, fin du VIIIe siècle, musées royaux d’Art et d’Histoire, Bruxelles; Le Christ bénissant du Calice de Tassilo, vers 770, trésor de l’abbaye de Kremsmünster). Sur les manuscrits, les bronzes, les ivoires, les plaques de métal ou de pierre, s’inscrivent des thèmes qui apparaissent à ce moment-là en Occident. Ainsi de l’image du Christ mort sur la Croix (Crucifixion, plaque en bronze doré d’Athlone, VIIIe siècle, Musée national de Dublin; Initiale T du Sacramentaire de Gellone, fin du VIIIe siècle, Bibliothèque nationale, Paris). Ainsi de l’image du Christ sortant du tombeau (la «Résurrection»), de l’iconographie du «Jugement dernier» qui se fixe à cette époque (Saint-Jean de Müstair; abbaye de Saint-Gall). Un thème très fréquent également est celui de la Majestas Domini (Sacramentaire de Charles le Chauve, vers 870, Bibliothèque nationale, Paris).
    La conjonction des éléments chrétiens traditionnels et des éléments populaires indigènes conduit à une esthétique qui allie une certaine rusticité au raffinement subtil de l’ornementation. La réforme liturgique carolingienne, à partir de 769, visant à imposer un «ordre romain», se reflète dans les évangéliaires, psautiers et bibles alors réalisés. Le plus célèbre est l’Évangéliaire de Godescalc (781-783, Bibliothèque nationale, Paris), dans lequel le Sauveur a l’aspect d’un jeune homme blond, imberbe, aux yeux grands ouverts sur le monde, proche du Christ de l’abside de San Vitale à Ravenne . La couleur vert olive et brune des enluminures de ce manuscrit contraste avec la polychromie byzantine. Parmi les autres évangéliaires, notons ceux de Lorsch (Bibliothèque vaticane, Rome, et Victoria and Albert Museum, Londres) et de Saint-Médard de Soissons.
    Dans le prolongement de l’art carolingien, l’Occident chrétien connaît aux XIe et XIIe siècles un nouvel essor artistique où viennent s’inscrire des courants anciens (antiques, paléochrétiens, byzantins en Italie et en Provence) ou des influences mésopotamiennes et perses par l’intermédiaire de l’art musulman (Espagne et provinces méridionales).
    Dans le décor sculpté dans la pierre ou le bois, dans la peinture murale, dans le vitrail, dans les métaux précieux et l’orfèvrerie, dans l’ivoire, le Christ est omniprésent. Il est au centre du courant mystique des monastères: Christ en majesté (linteau de Saint-Genès-des-Fontaines, 1020-1021; plaque du déambulatoire de Saint-Sernin de Toulouse; partie centrale du tympan représentant le Jugement dernier à la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, vers 1120; devant d’autel en bois peint, fin du XIe et début du XIIe siècle et fresque de l’église de Tahull, 1123, Museo de Arte de Cataluña, Barcelone), Christ trônant (tympan de la Porte de Gallus de la cathédrale de Bâle, fin du XIIe siècle), ou représenté dans les épisodes de sa vie (Ascension du tympan de la face sud de l’église Saint-Sernin de Toulouse, vers 1100; Tentation du Christ de l’abbaye Saint-Martin à Plaimpied, première moitié du XIIe siècle; Le Christ envoyant les apôtres prêcher l’Évangile du tympan de l’église Sainte-Madeleine de Vézelay ; «Descentes de Croix»: chapiteau polychrome de Saint-Nectaire, tympan d’Oloron-Sainte-Marie, bas-relief du cloître de Silos, en Castille, XIIe siècle).
    Dans L’Arrestation du Christ (fresque de Vic, XIIe siècle) le hiératisme des formes ne contredit pas le dynamisme de la scène, un dynamisme non descriptif mais qui traverse la structure architectonique de la scène, ce qui est traduit par les mouvements en éventail des robes du Christ et de Judas, confrontés aux spirales des corps des soldats et de la frise ornementale du bas de la composition.
    Vers l’an 1000, le monde chrétien vit dans une permanente angoisse de fin du monde. Le Christ-Juge suprême de l’humanité égarée est récurrent. À l’église Sainte-Foy de Conques (XIe-XIIe siècles) on peut lire: «Pécheurs, si vous ne réformez vos mœurs, sachez que vous subirez un jugement redoutable». À côté de cette iconographie eschatologique, on trouve un Christ attentif aux souffrances des hommes (par exemple sur le tympan central de Saint-Gilles-du-Gard, 1125-1145) ou plein de légèreté et de grâce comme dans L’Apparition du Christ à Marie-Madeleine sur un chapiteau de la cathédrale d’Autun auquel la beauté des plis du vêtement donne un rythme musical et aérien.
    Il y eut, selon les aires géographiques, une étonnante diversité de conceptions dans la figuration du Christ. Le Christ en gloire catalan de Saint-Clément de Tahull est représenté comme un homme du peuple au visage allongé, avec des traits très accusés, des sourcils brutalement dessinés, un nez fort et droit, des yeux grands et noirs, des cheveux et une barbe ondulés. En Bourgogne, le Christ manifeste un total abandon, une douceur infinie, une noble sérénité (bois polychrome du milieu du XIIe siècle, Louvre, le Christ de Vézelay, XIIe siècle). Le Christ germanique a un aspect plus réaliste, il est marqué par sa mission tragique (par exemple, le Christ en bois des XIe-XIIe siècles du Kunstmuseum de Düsseldorf, ou celui du Landesmuseum für Kunst-und Kulturgeschichte de Münster).
    Sur la Croix, le Christ, le plus souvent, semble – conformément à la tradition orientale – porter l’instrument de son supplice, les mains sont ouvertes et dressées vers le haut (Christ en croix, bois polychromé, XIIe siècle, église d’Arlet (Haute-Loire); Christ-majesté de Cruilles, XIIe siècle, musée diocésain de Gérone; Christ en croix du tympan de l’église d’Escunau en Espagne, XIIe siècle). Mais on constate l’apparition de crucifixions où le corps du Christ se fait plus affaissé et où les mains sont tournées vers le bas en signe d’accablement, avec – dans plusieurs cas – des gouttes de sang suintant du visage et de tout le corps supplicié (Christ en croix, bois polychromé, fin du XIIe siècle, musée d’Innsbruck; Torse du Christ du Reliquaire de Pépin, début du XIIe siècle, trésor de Sainte-Foy de Conques; Christ de Saint-Léonard, XIIe siècle, musée de Valère, Sion).
    D’une manière générale, les christs romans frappent par leur harmonie entre humain et divin. Leurs yeux, tantôt grands ouverts sur une autre réalité, tantôt fermés, plus en signe de méditation que de mort, disent l’éternité.

    5. Le Christ dans l’art gothique

    Dès la fin du XIIe siècle les représentations du Christ se font à la fois plus intellectuelles et plus anthropocentriques. Le XIIIe siècle est dominé par la pensée de saint Thomas d’Aquin, issue d’Aristote et de saint Augustin. Des éléments rationalistes et humanistes transforment l’orientation eschatologique des siècles précédents. Le XIIIe siècle a surtout développé les cycles de l’Enfance (La Nativité du jubé de la cathédrale de Chartres avec un Christ-Enfant harmonieux, richement emmailloté) et de la Passion-Résurrection, donnant peu de place au cycle de la vie publique du Sauveur, résumée aux scènes du Baptême dans le Jourdain, des Noces de Cana, de la Tentation et de la Transfiguration.
    L’innovation la plus marquante est celle du «beau Dieu» qui répond à l’idéal de l’homme éclairé par le savoir, l’intelligence, le rayonnement intérieur. Aux portails des cathédrales, à Amiens, Reims, Chartres, Paris, le «beau Dieu» exprime la douceur, la fermeté et la noblesse. Le plus souvent, comme à Amiens, il foule aux pieds le lion et le dragon, bénit de la main droite et tient de la gauche l’Évangile.
    On retrouve les mêmes traits de pure harmonie dans le bel ensemble en pierre du Christ et Saint Jean (env. 1330, Staatliche Museen, Berlin) où se manifeste une grande tendresse humaine dans le geste affectueux de Jésus sur l’épaule du «disciple bien-aimé» dont la tête repose, en total abandon, sur la poitrine du Maître.
    Les enluminures des livres d’heures et des psautiers, qui ont connu une grande fortune au XIIIe siècle, proposent de nombreuses figurations de cette nature: Le Christ apparaissant à Marie-Madeleine dans le Psautier de Blanche de Castille (1230, bibliothèque de l’Arsenal, Paris), Onction du corps du Christ du Psautier d’Ingeburge (vers 1200, au musée de Chantilly).
    La percée de nombreuses fenêtres dans les murs des cathédrales favorise l’épanouissement de l’art du vitrail et tous les sujets touchant au Christ sont représentés avec un grand raffinement (Couronnement d’épines à la Sainte-Chapelle de Paris, vers 1250; Vitrail de la Passion dans la cathédrale de Bourges, vers 1210-1215; Le Christ en majesté et la Crucifixion de la cathédrale d’Auxerre, vers 1220…).
    Le XIVe siècle poursuivra dans cette voie et verra s’imposer l’iconographie du «Couronnement de la Vierge», qui était apparue vers 1250 (Chartres, Paris, Senlis, Laon, Mantes, Braine, Corbie) où le Christ bénit solennellement sa Mère (idéalisée et très rajeunie à partir de cette époque).
    On note que l’expression du Christ dans les «Crucifixions» se fait plus «humaine», plus proche des souffrances réelles d’un supplicié. Dans Le Dévot Christ de la cathédrale de Perpignan (1329) les ravages causés par une longue agonie sont soulignés avec réalisme. On retrouve ces christs douloureux, au corps décharné, en Suède (Calvaire de Tvéta) en Norvège (Le Christ en Croix de Trudheim), en Allemagne (Le Christ sur une Croix fourchue de Gösfeld, vers 1340).
    De façon générale, le christ gothique se libère peu à peu du hiératisme intemporel des christs romans, se veut plus «vraisemblable», plus «naturel» dans les proportions, les attitudes, les gestes, dans les drapés des vêtements, plus amples et variés.

    6. Les icônes russiennes et russes

    Du XIIe au XIVe siècle, moment où se forme la Moscovie, première étape de la future Russie, puis de l’Empire russe, les maîtres grecs dominent la production iconographique de la «Rouss kiévienne» à partir du XIIe siècle. Bien entendu, l’art russien est une branche de l’arbre byzantin, mais, dès le début, il propose une image moins sévère, moins sombre de l’icône du Christ, comme on peut le constater dans une œuvre comme Le Christ aux cheveux d’or du Kremlin (XIIe siècle), plein de lyrisme et de suavité spirituelle. De même la Sainte Face de l’école de Vladimir-Souzdal (XIIe siècle, galerie Trétiakov, Moscou) baigne dans une lumière dorée, les proportions sont harmonieuses comme les ondulations de la chevelure et de la barbe, les yeux légèrement décalés manifestent dans la sérénité la divino-humanité.
    À partir du «Christ en majesté» de la Déisis qui surmonte l’iconostase, cette barrière couverte de rangées d’icônes séparant les fidèles du sanctuaire qui se consolide de façon spécifique en Russie moscovite du XIVe siècle au XVIe siècle, on en est arrivé à sa figuration emblématique sous la forme d’un ange de feu, incarnation de la Sophia divine. De tels sujets théologiques apparaissent en Moscovie dès le XIVe siècle: Le Grand Prêtre, L’Œil toujours vigilant, Le Fils unique, Le Verbe de Dieu, L’Œil de la fureur, etc.
    L’image du Christ diffère selon les écoles (Novgorod, Pskov, Tver, Rostov-Souzdal, Moscou). Il suffit de comparer les œuvres des trois illustres peintres de la grande époque de l’icône russe: le Pantocrator (1378) dans la fresque du Sauveur à la cathédrale de la Transfiguration de Théophane le Grec, à Novgorod, garde des accents byzantins avec une violente et nerveuse expression de la touche picturale; en revanche, quelques années plus tard, Le Sauveur de Zvénigorod (vers 1400, galerie Trétiakov, Moscou) d’Andreï Roublev reflète un type anthropologique d’homme russe qui exprime l’harmonie et la sérénité. Dans cette icône est concentré tout l’idéal de beauté de l’homme russe. Tout en observant les proportions des volumes, Roublev resserre les yeux, le nez, la bouche, ce qui donne un caractère à la fois austère, mystique et lyrique à son œuvre; l’icône de la Crucifixion de Maître Denis [Dionissii] (vers 1500, galerie Trétiakov, Moscou) manifeste un art gracieux, élégant, délicat à la limite du maniérisme.
    On trouve le tracé linéaire du corps, au lieu du modelé régulier, avec des coloris éclatants et une fraîcheur toute «paysanne» dans des œuvres comme La Descente de croix (école du Nord, fin du XVe siècle, galerie Trétiakov, Moscou), ou bien La Cène (école du Nord, fin du XVe siècle, musée d’Art russe, Kiev).
    Peu à peu l’influence italianisante (la manière «franque») avec l’introduction de l’illusionnisme perspectiviste et du mimétisme réaliste vient rompre l’équilibre miraculeux qu’avait maintenu l’icône russe jusqu’au XVIe siècle. L’archiprêtre vieux-croyant Avvakoum fulmine contre les figures du Christ chez Simon Ouchakov (Sauveur Acheiropoïète, 1678, galerie Trétiakov, Moscou), qui a un caractère plus douceâtre, plus charnel aussi que toutes les représentations du passé: «Dieu a permis la prolifération d’une peinture d’icônes fautive en Russie […] On représente le Sauveur Emmanuel avec un visage bouffi, une bouche vermeille, des cheveux bouclés, des bras et des muscles épais, et son aspect général est celui d’un Allemand, à cela près que l’on n’a pas attaché de sabre à sa ceinture.» (Protopope Avvakoum)
    L’écrivain Nicolas Leskov a souligné en plein XIXe siècle, en opposition avec l’art religieux occidental et sa variante réaliste russe, l’absence de tout sensualisme dans la représentation orthodoxe russe de la face du Christ qui «a une expression mais point de passions […] Ses traits sont à peine indiqués mais l’impression qu’on en a est complète. Il a, c’est vrai, un air quelque peu paysan mais malgré cela vénération lui est due» (Au bout du monde, 1875).
    Le retour à la tradition russienne ou russo-byzantine se fera au XXe siècle. Le moine Grégoire Krug (1908-1969) a créé de nombreuses images du Christ: leur tonalité brune et la vigueur expressive du trait, dans la lignée de Théophane le Grec, s’y allient à une extrême harmonie du visage du Sauveur dont l’humanité bienveillante nous permet d’avoir un certain accès au divin. À l’ermitage du Saint-Esprit au Mesnil-Saint-Denis, on peut admirer des icônes et des fresques représentant le Christ, exécutées dans les années 1960 par Grégoire Krug: Le Mandylion à la Sainte Face (1969), le Pantocrator, La Descente aux enfers (Anastasis), Ne te lamente pas sur moi, Mère. Ici, comme l’écrit Mahmoud Zibawi dans L’Icône. Sens et histoire, «au sein d’un monde sécularisé, la Byzance spirituelle retrouve [son] souffle irénique».

    7.  La naissance de l’humanisme

    À la fin du XIIIe siècle, en Italie, l’esthétique dominante venue de Byzance, commence à être transformée, dans la représentation du Christ aussi, par un souci de plus de réalisme et d’expression psychologique. C’est ainsi que le Crucifix peint par Cimabue (musée des Offices, Florence), comme celui de l’église San Domenico, à Arezzo (1260-1265), est fait de pathétique et de recherche plastique. Son disciple, Giotto, a illustré la vie et la passion du Christ dans la chapelle des Scrovegni à Padoue , imposant une vision du Sauveur plus «sociologique», plus narrative aussi dans son lyrisme. Ami de Dante, Giotto s’intéresse dans ses représentations à l’expression des sentiments humains.
    Les figures du Christ du dominicain Fra Angelico sont remarquables par la richesse de la polychromie, la délicatesse des coloris, la beauté céleste des traits (fresques du couvent San Marco, à Florence ).
    À Sienne, Duccio di Buoninsegna, tout en restant fidèle au hiératisme mystique byzantin, en assouplit cependant les modelés et introduit une gamme colorée personnelle (L’Incrédulité de saint Thomas, La Dormition de la Vierge, début du XIVe siècle, musée de l’Œuvre de la cathédrale de Sienne)
    Entre le XIIIe et le XVe siècle, les images du Christ produites par les nombreuses écoles italiennes sont le reflet d’une époque riche en grands poètes, en philosophes, en théologiens et en érudits. Le Christ a un aspect noble, impassible, des traits réguliers, des habits aux couleurs harmonieuses. C’est un Christ adapté à la nature chatoyante, au climat tempéré, à la lumière transparente de l’Italie centrale. On trouve ces traits de grâce, d’élégance, de délicatesse, chez Simone Martini, ami de Pétrarque. Dans La Vierge et l’Enfant du Palais communal de Sienne (1315), l’Enfant est un bambino blond qui bénit d’une main et tient un rouleau dans l’autre. Chez les frères Pietro et Ambrogio Lorenzetti, ou chez Masaccio dans sa Crucifixion (XVe siècle, musée de Capodimonte, Naples) où l’expression d’apaisement du Crucifié contraste avec les attitudes et les expressions de profond désespoir de la Vierge, de saint Jean et de Marie-Madeleine.
    Chez Piero della Francesca (Le Baptême du Christ, National Gallery, Londres, La Flagellation du Christ , Galerie nationale des Marches, Urbin, La Résurrection du Christ , Palais communal de Borgo San Sepolcro), le Christ s’humanise certes, son corps est modelé, mais il garde conceptuellement de l’héritage byzantin le refus du narratif anecdotique ou sensualiste pour ne laisser apparaître que l’élément d’éternité.
    L’art provençal a produit deux chefs-d’œuvre du gothique tardif: La Pietà d’Avignon (vers 1457, Louvre) et Le Couronnement de la Vierge (vers 1454, Louvre) d’Enguerrand Quarton. Chez ce dernier les deux personnages aux traits identiques qui couronnent la Vierge sont à la fois le Père et le Fils, ils incarnent la beauté, la bonté, l’harmonie. Quant au Christ de La Pietà d’Avignon, son corps supplicié irradie l’espérance de la vie éternelle et de la résurrection plutôt que l’horreur d’une mort ignominieuse.
    Dans les livres d’heures du XVe siècle, ceux des frères Limbourg (musée Condé de Chantilly), de Jean Fouquet (Livre d’heures d’Étienne Chevalier), ou du Maître des Heures de Rohan (Bibliothèque nationale de France), le Christ est paré de tous les feux polychromes d’un art décoratif raffiné et subtil.
    Dans la tapisserie aussi le thème du Christ est élaboré avec une grande variété et beaucoup de raffinement (fils d’or et d’argent mêlés à la laine). On peut citer ici L’Apparition du Christ à Marie-Madeleine dans l’église de La Chaise-Dieu ou encore Le Christ assis devant l’autel aux sept chandeliers d’or (XIVe siècle) dans l’Apocalypse d’Angers avec sa vision ésotérique et eschatologique.
    Dans les pays flamands, après le caractère dramatique de La Descente de Croix de Rogier Van der Weyden (Prado), se forma une image d’un Jésus familier, proche des humbles et moins des grands théoriciens de la théologie. Ce Christ des petites gens incarne l’aspiration d’hommes solides, laborieux, qui unissaient le Rédempteur à leur vie de tous les jours, lui faisant partager leurs malheurs et leurs joies pendant les temps difficiles de l’invasion étrangère. Il en est ainsi dans La Cène de Dieric Bouts (1464-1467), ou Les Noces de Cana (vers 1500-1510) de Gerard David.
    Du Christ de Bosch émanent pureté et innocence face aux grimaces de la comédie humaine (Christ portant sa croix de l’Escurial, Le Christ aux outrages, le Christ entre Adam et Ève dans le panneau central du Jardin des délices (Prado) ou le Christ au centre de la Table des péchés capitaux (vers 1489, Prado).
    Dans La Montée au Calvaire de Bruegel l’Ancien (1564), l’aventure tragique du Fils de l’Homme apparaît comme un fait banal perdu au milieu des occupations de la vie quotidienne que cet événement ne vient pas interrompre.
    Dans les pays germaniques, le Christ est représenté le plus souvent comme affreusement éprouvé par les souffrances de la Passion. Son corps est couvert de plaies d’où ruisselle abondamment le sang. Il ploie sous le poids de la Croix et les coups de ses bourreaux. Il en ainsi du Couronnement d’épines du Maître de la Passion de Karlsruhe ou de la Crucifixion de Hans Schäufelein. La scène de la crucifixion est rendue avec une violence extrême dans le Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (vers 1510). Les mains et les pieds crispés et convulsés, les gouttes de sang réparties sur le corps comme des taches de lèpre donnent de la tragédie du Calvaire une image saisissante de réalisme. Quant au Christ au tombeau de Holbein le Jeune, il exhibe un corps en train de se décomposer. Après avoir vu cette œuvre en 1867, Dostoïevski s’est exclamé: «Devant un tel tableau on peut perdre la foi.»

    8. Du triomphe de l’humanisme à la sécularisation de l’image du Christ

    Pendant la Renaissance, la tradition du Christ-icône a tendance à être supplantée par une représentation d’un Christ-tableau religieux. On revient à l’idéal de la beauté antique en opposition à la prétendue obscurité du Moyen Âge. Le Christ est plus proche d’un philosophe du Banquet de Platon dans La Cène de Léonard de Vinci que du Jésus de l’Évangile. La Tête du Christ de Michel-Ange est celle d’un jeune dieu, son Christ du Jugement dernier rappelle un Jupiter ou quelque dieu païen dans toute sa splendeur athlétique. Avec la Renaissance, l’artiste ne s’inscrit plus en effet dans la tradition des canons figuratifs définis par le dogme ou admis par toute la communauté ecclésiale.
    Le Christ est placé dans des paysages mi-réels mi-fantastiques, comme dans Christ priant dans le jardin de Mantegna (musée des Beaux-Arts de Tours). On cherche l’illusion de la réalité par l’emploi systématique de la perspective dite «scientifique». Le génie individuel interprète selon ses propres critères esthétiques et philosophiques le sujet christologique. Raphaël souligne la beauté surnaturelle du Sauveur et sa suprême sagesse, par exemple dans La Dispute du Saint-Sacrement. Si les Vierges de Léonard, de Raphaël ou de Botticelli sont de jeunes et jolies Madones, l’Enfant qu’elles tiennent ressemble fort à Cupidon (La Madone Sixtine, La Madone du Grand-Duc, La Belle Jardinière de Raphaël, ou La Vierge aux rochers de Léonard, La Madone à la grenade ou La Vierge trônant avec les saints de Botticelli). C’est le cas aussi de La Madone au Rosier de Bernardino Luini (vers 1525, pinacothèque de Brera, Milan).
    Chez les peintres vénitiens, on trouve le même souci d’offrir la vision d’un Christ au corps gracieux, aux modelés féminins et rappelant même – dans La Lamentation sur le Christ mort de Carpaccio – quelque Orphée exténué. Pour Véronèse (Jésus et le Centurion, Les Noces de Cana, La Cène chez Lévi), ou pour Tintoret (La Femme adultère devant le Christ) le Christ s’inscrit dans le pittoresque d’une narration mi-biblique mi-historique, dans un décor d’architectures à colonnes et dalles en marbre, accompagné de personnages vêtus de riches étoffes. L’irréalisme d’un Christ évangélique à la tunique lumineuse au milieu d’un paysage vibrant de vérité marque une œuvre comme La Transfiguration de Giovanni Bellini (Galerie nationale de Capodimonte, Naples).
    De façon générale, à partir de la Renaissance, s’installe une image du Christ comme personnage principal d’une histoire théâtrale restituée dans sa couleur locale, ce qui permet de faire valoir la virtuosité de la technique picturale.
    En Espagne, le Greco donne à son Jésus portant la croix un regard halluciné, mystique, tout irradié de lumière. Démesurément allongé comme dans l’Espolio de la cathédrale de Tolède, le corps du Christ est dans une position extatique, une main sur la poitrine et la tête renversée vers le ciel. Cet allongement des formes se fait maniériste dans une œuvre comme La Très-Sainte-Trinité du Prado (1577-1579). Le mysticisme baroque du Greco se traduit tout particulièrement dans La Résurrection du Christ (1605-1610, Prado) où la verticalité du corps nu du Sauveur flotte dans un état d’apesanteur. La théâtralité des œuvres du Greco est animée d’un souffle visionnaire .
    Dans Le Christ gisant du sculpteur Gregorio Hernández (début du XVIIe siècle, Musée national de Sculpture, Valladolid), le réalisme du sang coagulé, de la bouche et des yeux mi-ouverts dans le figement de la mort, atteint un vrai pathétique. Dans La Flagellation et Le Christ en croix de Velázquez, il ne reste que le théâtral. Ni Zurbarán, ni Murillo ne sauront retrouver la vision d’un Christ inspiré. Il faut attendre Goya, par exemple dans L’Arrestation du Christ, pour avoir une conception du Fils de l’Homme comme symbole des souffrances de la condition humaine, annonçant ainsi les interprétations du XXe siècle.
    C’est à Rembrandt que revient, au XVIIe siècle, d’avoir créé une image à la fois humaine et mystique du Rédempteur. Son œuvre Les Pèlerins d’Emmaüs avec son jeu d’ombres et de lumières en est le meilleur témoignage. Dans ses eaux-fortes ou ses burins, le Christ est omniprésent: dans Le Golgotha par exemple ou Les Trois Croix, c’est toujours la victoire de la lumière sur les ténèbres. Ce souffle religieux peut sembler se perdre dans les formes tumultueuses et pathétiques de la Pietà ou de L’Érection de la Croix de Rubens.
    En France, pendant le Grand Siècle, la plupart des artistes en vue produisent des christs de commande, académiques et fades du point de vue de l’expression religieuse, bien que toutes les ressources d’une bonne technique soient mises à l’œuvre (Poussin, Le Sueur, Le Brun, Vouet). Deux peintres cependant se distinguent à cette époque par leur interprétation mystique de la figure de Jésus. Chez Philippe de Champaigne , il n’y a aucune recherche de l’effet mais une austérité spirituelle qui nous rappelle les liens du peintre avec les jansénistes de Port-Royal. Chez Georges de La Tour, le Nouveau-Né du musée de Rennes, comme L’Adoration des bergers du Louvre contiennent à la fois une saisissante réalité et une spiritualité profonde dont l’essence mystique vient de l’Enfant emmailloté vers lequel converge la lumière.
    Au XIXe siècle, les christs d’Ingres, de Delacroix, de Chassériau, de Carrière ne sont que des exercices de style. Ils ne sont, spirituellement parlant, que les ombres des christs antérieurs. Quant à l’abondante production saint-sulpicienne, elle donne des représentations du Christ stéréotypées, totalement affadies et sans aucune vigueur ni esthétique ni théologique.
    Odilon Redon (Le Christ du Sacré-Cœur) ou le très beau Christ jaune de Gauguin (1889, Albright Art Gallery, Buffalo) possèdent une touche mystique moderne empreinte de primitivisme; chez Maurice Denis, dont la thématique chrétienne est une part essentielle de l’œuvre, s’ajoute une note d’idyllisme.
    En Russie, les réalistes engagés «ambulants» de la seconde moitié du XIXe siècle interprètent le Christ à la lumière des lectures sociopolitiques des évangiles. Dans Le Christ au désert de Kramskoï (galerie Trétiakov), c’est un intellectuel solitaire et abandonné de tous qui est représenté. Pourtant une voie royale avait été tracée par Alexandre Ivanov, auteur d’une académique Apparition du Christ au peuple (galerie Trétiakov), dans l’imposant cycle d’aquarelles intitulé Esquisses bibliques, le monument le plus important depuis Rembrandt consacré à l’interprétation des sujets de l’Écriture; dans soixante-huit aquarelles de cette série, le Christ apparaît sous un aspect à la fois humaniste, mystique et visionnaire.
    Il revient à Nicolas Gay (1831-1894), interprète des idées de Tolstoï sur le Christ – considéré comme l’homme le plus sublime qui ait jamais existé mais pas comme Dieu – d’avoir accentué, dans un naturalisme vigoureux, le caractère déformé et horrible du corps supplicié sur la Croix (voir, par exemple, la Crucifixion du musée d’Orsay).

    9. Le Christ au XXe siècle

    Jung remarque que le Christ symbolise le moi et qu’il est une projection du moi. C’est ce qui caractérise d’une façon générale l’iconographie du Christ au XXe siècle.
    Dans les mouvements fauviste et expressionniste, Emil Nolde, en Allemagne, et Georges Rouault, en France, créeront des images du Sauveur d’une grande force. Chez Nolde, c’est le Galiléen, le Sémite, qui nous renvoie à un temps originel. Chez Rouault, le Christ prend sur ses épaules le mystère des douleurs de l’humanité qui lui crie «Miserere!».
    À la fin des années 1920, le peintre russo-ukrainien Malévitch reviendra à des images christiques avec ses têtes de paysan qui tiennent de l’Acheiropoïète et du Pantocrator. Quant à Jawlensky, il donnera une série de visages du Christ réduits à quelques traits ou à de larges touches dans ses Méditations. Chez lui, la face du Christ est à la fois croix et fenêtre s’ouvrant sur le monde spirituel. Le catholique «tridentin» Dalí a plusieurs fois abordé le sujet du Christ, parfois même de façon blasphématoire. Son Christ de Saint-Jean-de-la-Croix, qui reprend un dessin cursif du grand mystique d’Avila, porte sur sa nuque, tel un nouvel Atlas, le monde entier.
    Quant à Chagall, il a figuré la crucifixion dans plus de trente œuvres; pour lui, le Christ est un prophète juif qui symbolise la souffrance de son peuple.
    Dans la seconde moitié du XXe siècle, le Christ deviendra un thème qui sera exploité par les peintres croyants ou non croyants. Chez le catholique Zadkine ou dans la Crucifixion en métal (1960) conçue en Union soviétique par le sculpteur orthodoxe Maxime Arkhanguelski, il y a le souci de perpétuer dans les formes de la modernité l’image toujours vivante du Christ.
    Un rôle capital fut joué en France par la revue L’Art sacré des pères dominicains Regamey et Couturier entre 1937 et 1954, qui firent appel aux artistes novateurs de leur temps sans considération d’appartenance religieuse. La Crucifixion de Matisse, comme le dialogue Bacon-Picasso sur ce sujet, sont la marque, sinon d’une adhésion à une foi précise, du moins du respect pour une forme esthético-spirituelle porteuse d’une vérité humaine provenant du plus profond de la culture européenne. Chez l’Allemand Eugen Schönebeck (Crucifixion, 1963, coll. Dr Rabe, Berlin; Sans titre (Crucifixion), 1963, Berlinische Galerie, Berlin), ou bien chez l’Espagnol Antonio Saura, il ne s’agit pas de la tradition chrétienne ou d’autoportraits christiques, mais d’un témoignage venant du tréfonds de la communauté humaine. Dans les dernières décennies du XXe siècle, on note la présence insistante du thème christologique chez de jeunes artistes comme Jean-Michel Alberola dans son cycle Étudier le corps du Christ ou chez Robert Combas dans de nombreuses petites sculptures ou dans des peintures comme la Crucifixion avec les deux larrons; chez l’artiste catholique ou chez l’agnostique, le thème du Crucifié est celui de l’identification à la Passion de l’Artiste lui-même et, à travers elle, celui de la condition humaine.

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    The SquARe, The CiRCle, The CRoSS, The BlACk ANd The whiTe

    or

    the Suprematist Emergence of the Space of the World

                     and

    Complex Presentiment

     

    Jean-Claude Marcadé

    The canvases Black Square, Black Circle and Black Cross assemble the fundamental forms of Suprematism. Malevich painted them for the ‘XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia’ in 1924. They were sent to the Soviet Pavilion and presented in the catalogue as numbers 111-Suprematismo : forma quadrata, 112 – Suprematismo : forma di croce, and 113 – Suprematismo : forma rotonda.1 Malevich also sent five drawings of ‘Suprematism in Architecture’, in particular, designs for buildings in interplanetary space (the planits).

     

    An ‘icon of my time’

     

    Malevich first made the iconic nature of these pieces explicit when he hung his black square, then titled Quadrangle, high in the corner between the two picture walls at the ‘0.10’ exhibition showing ‘Suprematism of Painting’, like the central icon of the Beautiful (or Red) Corner (krasny2 ugol) found in the main room of Orthodox homes in Russia.

    It is significant that this first black square should become a conceptual reference point of almost mythic status throughout the 20th century. In his account of the ‘0.10’ exhibition, Alexandre Benois saw it as ‘a black square in a white frame.’3 To which Malevich retorted that it was ‘a naked icon without a frame.’4 Again, here we can observe the iconic aspect of the ‘Black Square’, for the ecclesial icon has no frame or, rather, the ‘frame’ is painted around the image, inside the panel. Of course, when Malevich speaks of an ‘icon’ he does not mean that it is an ‘Orthodox’ work, but that the Suprematist painting makes visible what is beyond the sensible world, as the Orthodox icon does, but with the resources and aims of painting. This reality beyond the world, its prototype, is the ‘world as objectless, or eternal rest.’5

     

     

    ‘I have transfigured myself into the zero of forms’6


     

    The point of Black Square, Black Cross, Black Circle and the canvases shown in ‘0.10’ was to reduce the representation of the world of objects to the ‘zero of forms’ but this ‘zero of forms’ was a step towards the beyond: ‘I have transfigured myself into the zero of forms, and have gone beyond the zero towards cre- ation, that is, to Suprematism, to the new painterly realism, to the non-figurative.’7 All the innovators of the 1910s in Russia oppose figurative art, which ‘repeats’ and ‘copies’ the world of objects, and non-figurative, abstract or object-free art, which creates a new vision of the sensorial world, or a new space without objects, with no object other than itself.

     

    ‘Contemporary life is now quadrangular’8


     

    None of Malevich’s squares is an exact geometrical square. For the German edition of his texts published in 1927 (Die gegenstandslose Welt), the painter drew a Black Square in pencil, on which he wrote, in Russian: ‘First Suprematist element with a quadrangular appearance whose equiangularity is not strictly geometrical. It was born in 1913. It is the basic element, the evolution of which has spawned two basic elements, the circle and the cruciform element.’9

    1 Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue Raisonné of the Berlin Exhibition 1927, Stedelijk Museum, Amsterdam, 1970, p. 163.

    2 Krasny, which now means beautiful, originally meant red.–Trans.

    3 Alexandre Benois, ‘La dernière exposition futuriste’ [9/21 January 1916], in Kazimir Malévitch, Écrits,Allia, Paris, to appear in October 2015, Annexes, p. 615. This is why the ‘black square’ was sometimes seen as a monochrome. Cf. Jean-Claude Marcadé, ‘De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXe siècle (1915-1921),’ in exhibition catalogue, La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 ff.

    4 Kazimir Malevich, letter to Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1993, p. 46: ‘I have only a naked icon without a frame.’ (like my pocket), the icon of my time.’

    5 Cf. Kazimir Malevich, The World as the Objectless or Eternal Rest. Translated from: Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trans. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    6 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism, the New Painterly Realism, Petrograd, 1916. Translation in Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, Reaktion Books, 1998.

    7 Kazimir Malevich, From Cubism to Suprematism. In his letter of 29 May 1915 to Mikhail Matyushin, Malevich wrote: ‘We are planning to bring out a review […] Given that in it we intend to reduce everything to zero, we have therefore decided to call it Zero. And we ourselves will later go beyond zero.’ In Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1979, p. 181. This review project was not carried through, even if all the materials were in place by 1916 for a collection titled Supremus, publication of which was prevented by the revolutionary events of 1917. See the history and reconstitution of this volume in Aleksandra Shatskikh, Kazimir Malevich i obshchestvo Supremus [Kazimir Malevich and the Supremus Society], Tri kvadrata, Moscow, 2009, and English shortcut variant : Black Square, Yale University Press, New Haven and London, 2012.

    8 ‘It is hard to fit contemporaneity into a triangle, for today its life is quadrangular’ (note from the 1920s). 9 Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit (ed. Britta Tanja Dümpelmann), Hatje Cantz, Ostfildern/Basel Kunstmuseum, 2014, p. 107.

     

    Aboveall, Malevich affirms quadrangularity as such, contrasting it with triangularity which, over the centuries, had always represented the divine. Manifestly, the problem for Suprematism was not one of geometry (as was sometimes the case with proto-Cubist Cézannism), but of the pictorial as such and, for Suprematism, the pictorial meant a coloured plane, absolute planarity. The dimen- sion of this planarity was the fifth dimension, or economy.

    As we know, in his concern with the pure creative act, Malevich was led to ‘reject the spiritual content of the contents as belonging to the green world of meat and bones,’10 and to state in his 1923 Suprematist Mirror that ‘the world as human distinctions […] = 0’ inasmuch as ‘The essence of distinctions is the world as objectless.’11 The image of man and the image of the world, which began to interpenetrate in ‘transmental realism’ were finally dissolved in the black of the Square. The absolute faceless face. The impenetrable face. In 1920 he wrote that ‘busy penetrating the mystery the black space of the square,’ that black space had ‘become the form of the new face of the Suprematist world, of its raiment and its spirit’: ‘I see in it what men once saw in the face of God, and all Nature infused the appearance of its image, like that of man; and if someone from hoary antiquity penetrated the mysterious face of the black square, perhaps they would not have perceived what I see in it.’12

     

    ‘Suprematism was born in 1913’

     

    The ‘black square’ is present in 1913 in the costumes and sets that Malevich designed for Matyushin’s opera Victory over the Sun (with a prologue by Khlebnikov and libretto by Kruchonykh), and most obviously in the costume of the Gravedigger, whose body consists of a black square (the form is repeated like an armband on the character’s two arms). Moreover, Victory over the Sun conceptually manifests what would be the position of black in Malevich’s colour system. In the libretto the light of the sun is seen as lighting up the ghosts of the real. This accounts for one of the meanings of Black Square: it is the dark side of the world that has swallowed up in the shadows of Nothingness the false light given by the sun. True light is therefore not the light of the sun but the light that emanates from the depths of the objectless. If, formally, the Black Square attacked ‘the founding principle of painting,’ by limiting itself to the ‘ultimate components that designate spatialisation,’13 then conceptually it revealed a new, non-naturalist face, making the pictorial its place of realisation.

     

    ‘The energies of black and white’

     

    One could hardly be further from Parisian research into colour during the same years. Chevreul’s work met with no echoes in

    10 Kazimir Malevich, On New Systems in Art, Vitebsk, 1919. Translated from French in Écrits, op. cit., p. 245. 11 Kazimir Malevich, The Suprematist Mirror, Petrograd, 1923. In Crone, op. cit., p. 197. 12 Letter from K. Malevich to Pawel Ettinger dated 3 April 1920 (in Polish), Malevich o sebe [Malevich by Himself] (I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscow: RA, 2004, vol. I, p. 125. 13 Dora Vallier, ‘Malévitch et le modèle linguistique en peinture,’ Critique, May 1975.

    aesthetic debates about colour in Russia. For Malevich, colour was an energy that wells up from the material. As he wrote in 1920: ‘The main thing in Suprematism are its two foundations, the energies of black and white. Black and white that serve to cast light on the form of the action; all I saw was the purely utilitarian need of economic reduction. That is why everything coloured is eliminated.’14 If Malevich rejected retinal painting, he did not do so in the same way as his contemporary, Duchamp, who sought to replace painting with productions arising from a conceptual type of decision-making. As a Russo-Ukrainian, Malevich was an heir of icon painting. ‘The square is a living, royal infant15 full of life. It is the first step of pure creation in art.’16 Having bestowed iconic status on the easel painting, he presents it as ‘manifestation, energy, light with a spiritual essence.’17 The whole of Malevich’s colourist poetics is elaborated out of sensation: ‘one should rather speak of the correspondence of colour to sensation than its correspondence to form.’18 The black of the square, the circle and the cross can thus be interpreted as the unassailable shadows of apophatic mysticism.

     

    The Black Circle

     

    The second basic element of Suprematism is the Black Circle, obtained by rotating the square. Curiously, enough, the first Black Circle, made in 1915, does not appear in the famous photograph of the ‘Suprematism of Painting’ section at the ‘0.10’ exhibition, nor is it mentioned by name in the catalogue. Nor does it appear in any of the photographs of exhibitions put on during Malevich’s lifetime.19 According to the drawing Malevich made for his Bauhaus book in 1927, this was the ‘second ele- ment of Suprematism,’ ‘a basic element of 1913 Suprematism.’20 The Black Circle evokes the metaphor/metonym of the eclipse of the sun explored in the alogical works of 1914, before the creation of the Square-Circle-Cross trinity.21 In all the drawings showing this form, the Black Circle is seen in a state of levitation; it has just crossed the white space of the canvas and is heading into the infinite beyond. It can be said that the Black Circle is the starting point for all the complex polychrome Suprematist works, in which the geometrised forms are seen in a state of suspension on the white canvas, at once static and dynamic. The painter places them at a phase of their movement that is between their arrival and the moment where the traversal will begin. This decentred position appears in the 1918 White Square (MoMA), which, one could say, is the emblem of the ‘White on White’ series. Where the Black Square and Black Cross occupy a central position on the canvas, the Black Circle, by its ascending movement, announces the same movement in the White Square.

     

    The Black Cross

     

    According to Malevich’s caption for a drawing from 1927, the Black Cross is ‘the third basic Suprematist element.’22 It is also the second Suprematist form to be derived from the Square, after the Black Circle. It featured in the foundational exhibition ‘0.10’. From a formal viewpoint, the Black Cross is constructed around the intersection at the centre of two rectangularly extended planes. As with the Black Square we will note that once again here the geometry is not exact. There is a slight curve to the axes that injects dynamism into the stability of this cruciform architecture on the white space of the canvas. Like the Square and the Circle, the Cross shows a tensional equilibrium between static and dynamic. Nothing seems to be moving and, at the same time, everything is ready to launch out or collapse. This recalls Zeno of Elea’s assertion that the flying arrow is motionless.

    The Black Cross is at once the body of the world and a face, the face of the world. It is a universal primary form, but it is impossible for us not to also see it as a reference to the importance of the cross in Christian culture. In the manuscript from 1927 about the ‘different phases in the development of Suprematism’ the painter shows the ‘development of the cruciform element of cosmic, mystic sensations’ in a series of sketches.23 In the late second century, Irenaeus of Lyon affirmed the cosmic dimension of the cross in his Proof of the Apostolic Preaching, maintaining that the Word of God pervades Creation ‘encompasses both its length and breadth and height and depth – for by God’s word everything is disposed and administered – the Son of God was also crucified in these, imprinted in the form of a cross on the form of the Universe.’24

     

    14 Kazimir Malevich, Suprematism 34 Drawings, Vitebsk, 1920, trans- lated from Écrits, op. cit., p. 251.

    15 Note that the Russian word used here for ‘child’ is mladiénets, which is a literary word, used in particular with reference to icons of the Christ Child.

    16 Kazimir Malevich, From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, quoted in John Golding, Visions of the Modern, University of California Press, 1995, p. 177.

    17 Cf. Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916], in: La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trans. and annotations: Françoise Lhoest], L’Âge d’Homme, Lausanne, 1992, p. 14. Nikolai Tarabukin notes that in the masterpieces of the School of Novgorod (14th-15th century) colour is ‘saturated, extraordinarily saturated and energetic.’ N. Tarabukin, Filosofiya ikony [Philosophy of the Icon] [1916], Moscow, 1999, p. 129.

    18 Kazimir Malévitch, Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575 Translation in Gilles Néret, Malevich, Taschen, 2003, p. 51.

    19 The Black Circle was first shown publicly as the illustration for the short treatise From Cubism and Futurism to Suprematism: The New Realism in Painting, reproduced back to front. It entered the collection of Matyushin, and was later acquired by Nikolaï Khardzhiev, from whom it passed, via the Gmurzynska gallery, into another private collection.

    20 In Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927) the drawing, now held at the Kunstmuseum in Basel, is reproduced, reversed from left to right, on p. 68. See the only original in: Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 108. 21 The words ‘partial eclipse’ are painted on the two canvases An Englishman in Moscow (Stedelijk Museum, Amsterdam) and Composition with Mona Lisa (Russian Museum, Saint Petersburg).

    22 Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 109.

    23 Facsimile in Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris: Thalia, Paris, 2006, v. 2, p. 213.

    24 § 34. Translation by Joseph P. Smith, Paulist Press, 1978.

     

    The order of presentation of the three basic Suprematist forms

     

    The three fundamental Suprematist forms were presented by the painter himself in two different ways. The Black Square, Black Circle and Black Cross were first placed side by side in that order in a little book lithographed at Vitebsk in 1920, Suprematism, 34 Drawings. They reappeared in 1926 as part of the magnificent created by the painter for the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad. The three canvases framed a big ‘Suprematism in Architecture’ drawing representing a planit, that is, a futuristic house in the cosmos, and titled ‘The Pilot’s Planit.’25 The drawing was placed on a sloping plane, receding towards the top, as if moving upwards in interplanetary space – the plan- ets on this occasion being the Black Square at lower left, the Black Circle in the top middle and the Black Cross at bottom right. The order of procession here was different from the one Malevich had proposed in 1923-24 for the hanging of his three paintings in Venice. The Black Cross emerges from an extension of the square along the horizontal and vertical axes, forming a perpendicular crossing, and its rotation then engenders the Black Circle.26 The Black Circle then becomes the culmination of the movement of the Universe, of ‘cosmic thought’, of the suns, of the starry sky, of comets and all the ‘objects’ that ‘cast out on the infinite path of the objectless.’27 This aspect is very clearly shown in a relief made by Malevich with the Unovis collective in Vitebsk in 1921.28 showing the curve of the Universe surrounding a black circle, shadows of Nothing, of the objectless, of non-being, over which hover arkhitektons, while small Suprematist planits are scattered in the white space. This universe of Malevichian ‘geometrical imaginaries’ is in turn framed by four black forms that can be read, clockwise, as a black triangle, which for Suprematists is the woodcutter’s wedge, a salient corner indicating the way towards the black square, a black cross and, finally, a black circle.

    The Black Square, Black Circle, and Black Cross are both iconoclastic and the foundations of a new iconicity: the world of objects is denied as illusory and phantasmal, but the black and white are absorption and diffusion of light, and this light/colour is now the place where the ‘world without object or eternal rest’ is manifested.

    25 See the reproduction of the installation in In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (ed. Yevghénia Pétrova), Palace Editions, Saint Petersburg: 2000, p. 111. The original drawing used to enlarge the installation at the GHINGKhUK is at the Stedelijk Museum in Amsterdam, cf. Troels Andersen, op. cit., p. 105, No. 87.

    26 On the transformation of the basic forms of planar Suprematism (Square, Cross, Circle) at the Venice exhibition of 1924, see Patrick Vérité, ‘Sur la mise en place du système architectural de Malevič,’ Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    27 Kazimir Malevich, God Is Not Overthrown, 1922. See Écrits, op. cit., §§ 9, 12, 13, p. 315, 318-320.

    28 Unovis Collective, Suprematist Relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo, reproduced in: Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern Art, Thames and Hudson, New York, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269.

    29 For a summary of the questions raised by Malevich’s antedating of his post-Suprematist works, see Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, Images en Manœuvres, Marseille, 1994, p. 234 ff.

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    Complex Presentiment

     

    On the back of the canvas titled Complex Presentiment is a hand- written inscription: ‘K. Malewicz. Complex Presentiment 1928–32. The composition coalesced out of elements of the sensation of emptiness, of loneliness, of the exitlessness [besvykhodnosti] of life. 1913. Kuntsevo.’ This work was not displayed in an exhi- bition before its inclusion in a 1987 show in Tokyo. No doubt it seemed subversive in pre-Perestroika USSR. The immediately striking thing about the inscription is the obvious antedating that traces the painting’s theme back to 1913 and to Kuntsevo, a place outside Moscow where the artist spent his summer holidays between 1913 and 1917. Throughout his artistic career, Malevich practised a form of camouflage. This is true of his texts (on ‘real- ism’, the ‘economy’, ‘God’, etc.) and, more particularly, starting in the late 1920s and with the inception of Stalin’s terror, he pictori- ally rewrote his creative development for his retrospectives in Moscow (Tretyakov Gallery) in 1929 and Kiev in 1930.29

    In the case of canvases that, like Complex Presentiment, are totally new creations, with no precedents, his camouflage is poignant testimony to the increasingly coercive policies pur- sued by Soviet power against intellectuals and artists, but also against the people, and in particular the peasantry, on the pre- text of ‘dekulakization,’ that is, the struggle against the wealthier, land-owning peasantry. As of 1928, the Terror spread throughout the entire Soviet Union, and especially Malevich’s homeland of Ukraine, where the Famine–Genocide (Holodomor) took millions of lives in 1932–33.

    Malevich was, in the etymological sense of the word, a martyr, a victim of the oppression inflicted on the Soviet Union in the second half of the 1920s. The dates inscribed on the back of Complex Presentiment indicate that it was painted in around 1932. 1928 was the beginning of the tragic period that led this Polo-Ukraino-Russian painter to his death in 1936, at the age of 56. In 1926 the State Institute for Artistic Culture (GINKhUK) in Leningrad, which Malevich directed, was closed. Then, in 1927, his one and only trip abroad, to Poland, land of his paternal ancestors, and to Germany, was suddenly curtailed and he was subject to constant harassment and even arrested and imprisoned in 1930. Some witnesses claim that he was tortured. Malevich had left his paintings and manuscripts in Berlin, with a note in which he anticipated ‘the eventuality of my death or life imprisonment’. His letters from the early 1930s reveal his torment. He tells several of his correspondents that he can paint only portraits. Death was increasingly present in his psychic life and in his work (crucified man, coffins, etc.). Haunted by Mayakovsky’s suicide in April 1930, he quotes from the poet’s letter of farewell: ‘The love boat has crashed on the everyday.’
Malevich did not stop painting. He offered new developments, reaffirming the essence of Suprematism in ‘the deployment of colour and its weakening through the dependency of dynamic tensions.’30 He tried desperately to find work in a research laboratory but was systematically denied any kind of activity by the Stalinist authorities. This tragic dereliction of man ‘cast into the world’ is manifest in this absolute masterpiece that is Complex Presentiment. It introduces Malevich’s motif of the windowless red house. This is the prison in which man in totalitarian society is now confined. Malevich once said that he did not do faces because he could not see the man of the future, or rather, because man’s future was an unfathomable enigma. In these faceless faces, Malevich is conveying the sensation of emptiness. There is something lunar in this tilted oval underscored by the crescent shape of the beard.
References to Christ are strongly present, often camouflaged, in many of the post-Suprematist paintings.31 Starting in the watershed year of 1930, the world of the peasantry becomes Malevich’s main subject. The hieratism of icon painting is expressed in the actions and poses, which have a typically Orthodox sacral character. In Complex Presentiment the character is a peasant, not as a representative of a given sociological segment of society, but as a paradigm of man before eternity. The blouse, typical of the peasant world in Russia, is not a precise model (the artist was photographed wearing one in Kursk in around 1906). His hands hang down by his sides, a posture that was de rigueur in Orthodox services. This pose can be found in many other masterpieces from 1930-33.

    The whole of this last period is under the sign of what has been called the ‘re-Ukrainisation of the artist.’32 Blue and yellow, the Ukrainian national colours appear in the horizontal stripes, which echo the motifs on traditional Ukrainian clothes and carpets. Complex Presentiment presents the paradigm of humanity faced with the enigma of its destiny, embodied in the tragic contemporary situation, both personal and national, and, beyond that, before the mystery of the nature of being. This is especially evident if we compare the position of this Malevichian character with the verticality of the Christ in the icon of the Dormition of the Mother of God, attributed to Theophanes the Greek (14th century, Tretyakov Gallery). In Malevich the colour yellow, which is also that of the Christ in the icon, is heightened, creating a solar contrast with the crepuscular ensemble of the painting. The range of colours – yellow, blue, indigo, red – is quintessentiated from the scale of colours in the icons of the Russian schools of the 14th and 15th centuries. This iconic character is further heightened by the light, which pierces the surface of the canvas. It is not natural light, but an emanation of this timeless space that radiates out towards the viewer.33

     

    30 Letter from Malevich to L. M. Antokolski, 15 June 1931.

    31 Cf. Valentine Marcadé, ‘Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch’, Malévitch. Cahier 1, L’Âge d’homme, Lausanne, 1983, p. 7-16.

    32 Cf. in French, Dmytro Gorbatchov, L’Art en Ukraine, Musée des Augustins, Toulouse, 1993, pp. 24-25.

    33 On light in icons, cf. Egon Sendler, The Icon: Image of the Invisible. Elements of Theology, Aesthetics and Technique, Oakwood Publications, 1999.

     

    Translation Charles Penwarden

     



  • Les clefs d’une passion (Malévitch)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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    Le Carré, le Cercle, la Croix, le Noir et le Blanc – ou le

    surgissement suprématiste de l’espace du monde

    par Jean-Claude Marcadé

     

    Les toiles Carré noir, Cercle noir, Croix noire sont les formes de base du suprématisme. Malévitch les a peintes en vue de la « XIV Esposizione Internationale d’Arte de la città di Venezia » en 1924. Elles furent envoyées au Pavillon de l’URSS et figurent dans le catalogue sous les numéros 111-Suprématismo : forma quadrata ; 112 – Suprematismo : forma di croce ; 113 – Suprematismo : forma rotonda[1]. Malévitch avait également envoyé cinq dessins du « suprématisme dans l’architecture », tout particulièrement les projets de bâtiments dans l’espace interplanétaire (les « planites »)[2].

    Ces trois œuvres fondamentales du suprématisme ont été exécutées pour l’exposition vénitienne car les trois toiles archétypiques, présentées en 1915 à la « Dernière exposition futuriste de tableaux O, 10 » à Pétrograd, n’étaient plus disponibles : le Quadrangle noir était entré dans les collections du premier musée d’art moderne au monde, le Musée de la Culture Picturale, créé à Moscou en 1918 ; le Cercle noir et la Croix noire appartenaient au peintre, musicien, compositeur, théoricien des arts plastiques et de la musique, Mikhaïl Matiouchine.

    La pratique dans la peinture d’icônes, consistant à créer des représentations apographiques[3] à partir des archétypes se vérifie avec le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire de 1923.

    « L’icône de mon temps »[4]

     

    Malévitch avait de façon explicite manifesté le caractère iconique, en tout premier lieu du carré noir, lorsque, lors de l’exposition « 0, 10 », il avait accroché cet archétype, alors appelé Quadrangle, en haut de l’encoignure des deux cimaises du « suprématisme de la peinture », comme l’icône centrale du Beau Coin Rouge (Krasny ougol) dans la pièce principale des croyants orthodoxes russiens. Cette œuvre, entrée à la Galerie Trétiakov en 1929, a perdu ses qualités picturales originelles.[5] Non seulement, elle fit partie des réserves interdites du musée moscovite, mais, même après la chute de l’URSS, les restaurateurs s’opposaient formellement à tout transport en dehors de la Galerie. Une exception a été faite (sans doute ne se renouvellera-t-elle jamais plus) pour la première exposition consacrée entièrement au suprématisme au Salomon R. Guggenheim Museum de New York en 2003[6].

    Il est significatif que ce premier carré noir ait été tout au long du XXème siècle une référence conceptuelle quasi mythologique. L’appellation courante « Carré noir sur fond blanc » n’est pas un titre donné par Malévitch, mais une description qu’il en a faite selon la traduction de la traduction allemande de son livre aux Cahiers du Bauhaus en 1927 : « Le carré = la sensation, le champ blanc = le Rien hors de cette sensation »[7]. Or, à la suite de cette formulation, Malévitch explicite sa pensée dans des passages non traduits en allemand: « Le carré dans son encadrement blanc était déjà la première forme de la sensation sans-objet. Les bords blancs, ce ne sont pas des bords qui encadrent le carré noir, mais ils sont seulement la sensation du désert, la sensation du non-être, dans lequel l’aspect de la forme carrée apparaît comme le premier élément sans-objet de la sensation. » On le voit le blanc est à la fois encadrement et espace de la sensation du non-être. Dans son compte-rendu de l’exposition « O,10 », Alexandre Benois voit bien « un carré noir dans un cadre blanc »[8]. Et nous avons noté plus haut que Malévitch lui rétorque : « Je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre » ; là encore on décèle le côté iconique du « Carré noir », car l’icône ecclésiale n’a pas de cadre, celui-ci étant peint autour de l’image, à l’intérieur de la planche[9]. Bien entendu, lorsque Malévitch parle d’ « icône », il veut dire, non pas qu’il s’agit d’une œuvre « orthodoxe », mais que le tableau suprématiste fait apparaître l’au-delà du monde sensible, comme l’icône orthodoxe, mais avec les moyens et la visée de la peinture. Cet au-delà du monde sensible, son prototype, c’est le « monde sans-objet ou le repos éternel »[10].

     

     

     

    « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes»[11]

     

    Il s’agissait avec le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir et les toiles des cimaises de l’exposition « O, 10 » d’une réduction de la représentation du monde des objets au « zéro des formes », mais ce « zéro des formes » est une étape pour aller au-delà : « Je me suis transfiguré dans le zéro des formes et suis allé au-delà du zéro vers la création, c’est-à-dire le Suprématisme, vers le nouveau réalisme pictural, vers la création sans-objet. »[12] Pour Malévitch, la mise à zéro « des laideurs naïves et des copies de la nature » est donc « le premier pas de la création en art »[13]. Tous les novateurs russes des années 1910 opposent l’art figuratif, qui « répète », « copie » le monde des objets, à l’art non figuratif, abstrait ou sans-objet, qui crée une nouvelle vision du monde sensible ou bien un nouvel espace sans objets, sans autre objet que lui-même.

     

    « La vie contemporaine est à présent quadrangulaire»[14]

     

    Aucun carré de Malévitch n’est un carré exactement géométrique. Pour l’édition allemande de 1927 (Die gegenstandslose Welt), le peintre a exécuté un Carré noir, dessin au crayon sur lequel il a inscrit en russe la mention : « Premier élément suprématiste d’aspect quadrangulaire, dont l’équiangularité n’est pas strictement géométrique. Il est né en 1913. Il s’agit de l’élément de base, de l’évolution duquel sont issus deux éléments de base, voir le cercle et l’élément cruciforme. »[15]

    Malévitch affirme avant tout la quadrangularité comme telle, l’opposant à la triangularité qui, au cours des siècles, avait toujours représenté le divin. À l’évidence, le problème du suprématisme n’est pas un problème de géométrie (comme cela a pu être le cas avec le cézannisme protocubiste), c’est le problème du pictural en tant que tel et le pictural, c’est pour le suprématisme la surface plane colorée, la planéité absolue ; la dimension de cette planéité est la cinquième dimension ou économie.

    L’image de l’homme et l’image du monde, qui s’ étaient interpénétrées à partir du « réalisme transmental », se sont définitivement dissoutes dans le noir du « Carré ». Visage sans visage absolu. Face impénétrable. En 1920, il écrit qu’ « occupé à pénétrer le mystère de l’espace noir du carré », cet espace noir « est devenu la forme de la nouvelle face du monde suprématiste, de son habit et de son esprit » : « Je vois en lui ce que naguère les hommes voyaient dans le visage de Dieu, et toute la nature a imprégné son image dans son apparence, pareillement à celle de l’homme ; et si quelqu’un, venu de l’antiquité chenue, avait pénétré le visage mystérieux du carré noir, peut-être aurait-il aperçu ce que je vois en lui. »[16]

     

     « Le suprématisme naît en 1913 »

     

    Dans un texte, écrit en Allemagne en 1927, pour expliciter les « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre insiste une nouvelle fois sur les origines de son mouvement : « On doit considérer l’année 1913 comme la naissance du suprématisme. La première forme suprématiste a été la forme de la cellule quadrangulaire que l’on a appelée dans la communauté humaine ‘carré’.» Et de dessiner un carré contenant un quadrangle noir entouré de blanc[17]. Beaucoup d’encre a été dépensée pour dire que la première apparition publique du « Carré noir » et sa réalisation comme tableau datait de 1915. C’est un fait. Mais c’est aussi un fait que le « Carré noir » est bien présent en 1913 dans les costumes et les décors exécutés par Malévitch pour l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le Soleil (prologue de Khlebnikov et livret de Kroutchonykh), en particulier de façon particulièrement patente dans le costume du Fossoyeur dont le corps est fait d’un carré noir, cette forme se répétant comme un brassard sur les deux bras du personnage. De plus La Victoire sur le Soleil manifeste conceptuellement ce que sera la place du noir dans le système coloriste malévitchien. Dans le livret, la lumière du soleil est considérée comme éclairant des fantômes du réel. D’où un des sens du « Carré noir » : il est la face noire du monde qui a englouti dans les ténèbres du Rien la fausse lumière que donne le soleil. La vraie lumière n’est donc pas celle du soleil mais celle qui émane du tréfonds du sans-objet.

    Si, formellement, le Carré noir s’attaquait « au principe qui fonde la peinture », en s’en tenant « aux composantes ultimes qui désignent la spatialisation »[18], conceptuellement, il révélait une nouvelle face, non naturaliste, elle faisait du pictural son lieu de réalisation.

     

     

    « Les énergies du noir et du blanc »

     

    On ne pouvait davantage s’opposer aux recherches parisiennes contemporaines sur la lumière. Les travaux de Chevreul n’ont aucun écho dans les débats esthétiques sur la couleur en Russie. La couleur est pour Malévitch une énergie qui sourd du matériau. Il écrit en 1920 : « La chose principale dans le suprématisme, ce sont les deux bases – les énergies du noir et du blanc. Noir et blanc qui servent au dévoilement de la forme de l’action ; j’ai en vue seulement la nécessité purement utilitaire économique ; c’est pourquoi tout ce qui est coloré est éliminé. »[19] Si Malévitch refuse la peinture rétinienne, il ne le fait pas comme son contemporain Duchamp qui vise à remplacer la peinture par des productions issue d’une décision de type conceptuel. En tant que Russo-Ukrainien, Malévitch est l’héritier de la peinture d’icônes. « Le carré est un enfant[20] royal. C’est le premier pas de la création pure en art. »[21] Ayant donné au tableau de chevalet le statut d’icône, il en fait apparaître l’aspect « manifestation, énergie, lumière d’essence spirituelle »[22] de celle-ci. De même, Nikolaï Taraboukine note que dans les chefs-d’œuvre de la peinture d’icônes, « le coloris souligne le détachement qui s’opère dans la conception iconique, en l’éloignant et non en le rapprochant de la nature. »[23] Toute la poétique coloriste malévitchienne s’élabore à partir de la sensation : « Il faut parler de la correspondance de la couleur à la sensation plutôt qu’à la forme »[24]. On peut ainsi interpréter le noir du carré, du cercle et de la croix comme celui des ténèbres inexpugnables de la mystique apophatique.

     

     

    Le Cercle noir

     

    Le deuxième élément de base du suprématisme, c’est le Cercle noir, obtenu par la rotation du carré. Curieusement, le premier Cercle noir de 1915 n’apparaît pas sur la célèbre photographie des cimaises du « Suprématisme de la peinture » à l’exposition « O, 10 » et ne figure pas explicitement dans le catalogue. De la même façon, ce Cercle noir de 1915 ne se retrouve sur aucune des photographies des expositions organisées du vivant de Malévitch.[25] D’après le dessin exécuté par Malévitch pour son livre du Bauhaus en 1927, il s’agit du « deuxième élément du suprématisme », « élément de base du suprématisme 1913 » [26]. Dans le manuscrit, écrit à Berlin en 1927 pour le cinéaste dadaïste Hans Richter, Le Film scientifique d’art – la peinture et les problèmes architecturaux »[27], Malévitch indique que « le mouvement du carré donne le cercle dans diverses colorations » ; pour ce qui est du cercle noir, « il devient décentré ». Le Carré noir renvoie à la métaphore-métonymie de l’éclipse de soleil qui se déploie dans les oeuvres alogistes de 1914, qui précédent la création de la trinité Carré-Cercle-Croix[28]. Le Cercle noir, dans tous les dessins qui existent avec la même forme, est en état de lévitation, il vient de traverser l’espace blanc de la toile pour aller dans l’au-delà infini. On peut dire que le Cercle noir est le point de départ de toutes les œuvres complexes polychromes du suprématisme. En effet, les formes géométrisées se trouvent sur la toile blanche en état de suspension, à la fois statique et dynamique : elles sont situées par le peintre à un point de leur mouvement entre leur arrivée à ce point et le moment où commencera la poursuite de cette traversée. Une telle position décentrée apparaît dans le Carré blanc de 1918 (MoMA) qui est, pourrait-on dire, l’emblème de la série des « Blancs sur blanc ». Alors que le carré noir et la croix noire occupent une place centrale sur la toile, le Cercle noir, dans son mouvement ascensionnel vers le haut annonce le même mouvement dans le Carré blanc.

     

    La Croix noire

     

    La Croix noire est, selon Malévitch sur le dessin de 1927, « le troisième élément de base, cruciforme, du suprématisme »[29] et elle est, après le Cercle noir, la seconde forme suprématiste issue du Carré. Elle était présente à l’exposition fondatrice « O, 10 » et cette forme archétypique se trouve aujourd’hui au MNAM. D’un point de vue formel, la Croix noire est construite à partir du croisement en leur milieu de deux plans en extension rectangulaire. Comme dans le Carré noir, on remarquera qu’ici non plus il ne s’agit pas de géométrie exacte. Il y a une légère courbure des axes qui dynamise la stabilité de cette architecture cruciforme sur l’espace blanc de la toile. Comme dans le Carré et dans le Cercle, il y a dans la Croix un équilibre tensionnel entre statique et dynamique. Rien ne paraît bouger et en même temps tout est prêt à s’élancer ou à s’abîmer. Comme chez Zénon d’Élée pour qui la flèche lancée ne bouge pas.

    La Croix noire est à la fois corps du monde et visage, visage du monde. C’est une forme primaire universelle, mais on ne peut s’empêcher d’y voir également une référence à la place qu’a la croix dans la culture chrétienne. Dans le manuscrit de 1927 consacré aux « différentes phases du développement du suprématisme », le peintre montre par une série de croquis « le développement de l’élément cruciforme des sensations cosmiques, mystiques »[30] . Irénée de Lyon, dès la fin du IIème siècle, dans sa Démonstration de la prédication apostolique affirme les dimensions cosmiques de la croix, car le Verbe du Père soutient la Création « dans sa longueur et sa largeur et dans sa hauteur et sa profondeur (cf. Éphésiens 3, 18). En effet, c’est le Verbe du Père qui domine sur l’Univers. C’est à cause de cela que le Fils de Dieu a été cloué sur le bois de la croix selon ces quatre dimensions. En effet, il se trouvait déjà comme imprimé en forme de croix dans l’Univers » (§ 34).

     

    L’ordre de présentation des trois formes de base du suprématisme

     

    Les trois formes fondamentales du suprématisme ont pu être présentées par le peintre lui-même de deux façons différentes.

    Le Carré noir, le Cercle noir, la Croix noire ont été pour la première fois mis côte à côte dans cet ordre dans le petit livre lithographié à Vitebsk en 1920 Le Suprématisme, 34 dessins. On les retrouve dans la magnifique installation qu’a proposée le peintre à l’Institut National de la Culture artistique (Ghinkhouk) de Léningrad en 1926. Les trois toiles encadrent un grand dessin du « suprématisme dans l’architecture », représentant un planite, c’est-à-dire une maison du futur dans le cosmos. Ce dessin est désigné comme Planite d’un pilote[31]. Ce dessin est placé sur un plan incliné du haut vers le bas comme se déplaçant dans un espace interplanétaire, les planètes étant ici, en bas à droite, le Carré noir, en haut au milieu, le Cercle noir et, en bas à gauche, la Croix noire.

    Mais Malévitch avait assigné un ordre de procession différent de celui qu’il avait proposé auparavant, et cela en 1923-1924 en vue de l’accrochage de ses trois tableaux de base à Venise.   C’est ainsi que sur un dessin, l’artiste a indiqué que les trois toiles devaient être exposées à la verticale dans l’ordre suivant : le Carré noir, la Croix noire, le Cercle noir. Ainsi, Malévitch lui-même a indiqué un nouveau vecteur de déploiement des trois éléments de base du suprématisme. Dès 1920, en liaison avec l’évolution du suprématisme plan vers le suprématisme architectonique, « la droite suprématiste » est mise en avant. C’est ainsi qu’en 1927, à Berlin, dans son projet de film pour Hans Richter, cette « droite volumique »[32] « se ramasse en carré », formant « deux colonies » : une « colonie crucifère », laquelle, dans sa rotation, forme un cercle.[33] C’est toujours le Carré noir qui est à la base du développement, à travers l’étape des « objets volumo-constructions suprématiste »[34] vers ce que le peintre appelle l’ architectonie. À partir de l’extension du carré, en un plan horizontal et un plan vertical mis en croisement perpendiculaire, naît la Croix noire, laquelle engendre, par rotation, le Cercle noir. Le Cercle noir devient alors l’aboutissement du mouvement de l’Univers, de « la pensée cosmique », des soleils, du ciel étoilé, des comètes, tous ces « objets » qui « s’élancent sur la voie infinie du sans-objet »[35]. Cet aspect est très bien montré dans un relief, réalisé par le collectif malévitchien de Vitebsk en 1921[36], où l’on voit la courbe de l’Univers qui entoure un cercle noir, ténèbres du Rien, du sans-objet, du non-être, sur lequel planent des « architectones », tandis que dans l’espace blanc sont éparpillées de petites « planètes » suprématistes. Cet Univers des « imaginaires géométriques » malévitchiens, est à son tour encadré par quatre formes noires qui se lisent, en suivant le mouvement des aiguilles d’une montre, comme un triangle noir, qui est pour les suprématistes le coin du bûcheron, un angle saillant qui indique la voie vers le carré noir, suivi de la croix noire et aboutissant au cercle noir.

     

     [1] Cf. Troels Andersen, Malevich. Catalogue raisonné of the Berlin exhibition 1927, Stedelijk Museum Amsterdam, 1970, p. 163

     [2] Cf. Troels Andersen, Ibidem : les dessins sont numérotés dans le catalogue de 346 à 351 et portent les appellations : Supremo-planit, Chino-planit, Suprematismo in architectura, Futuro-planit, Planit di aviatore, Planit di un sanatorio. Sur le passage des formes de base du suprématisme plan (Carré, Croix, Cercle), lors de l’exposition de Venise en 1924, voir : Patrick Vérité , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », Revue des Études Slaves, Paris, LXXII/1-2, 2000, p. 191-212.

    [3] Cf. le grec apographè, apographikos dans le Bailly, sens III

    [4] Kazimir Malévitch, Lettre à Alexandre Benois [1916], in K. Malévitch, Le Miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1993, p. 46 : « Moi, je n’ai qu’une seule icône toute nue et sans cadre (comme ma poche), l’icône de mon temps. »

    [5] Malévitch avait lui-même tenté de nettoyer la toile pour sa rétrospective à la Galerie Trétiakov en 1929. N’étant pas arrivé à un résultat satisfaisant, il peignit une troisième toile, aux mêmes dimensions que l’archétype (80 x 80 cm), appelée Carré noir qui se trouve toujours à la Trétiakov..

    [6] Cf. Matthew Drutt, Kazimir Malevich. Suprematism, New York, Guggenheim Museum, 2003, p. 118-119

    [7] Kazimir Malewitsch, Die gegenstandslose Welt, München, Albert Lang, 1927, p. 74 : « le champ » est une surinterprétation, quant au « Rien » (das « Nichts »), c’est un faux-sens caractérisé, puisqu’en russe on a « non-être » (niébytiyé) . Dans la nouvelle traduction allemande, parue dans le catalogue du Fonds Malévitch au Kunstmuseum de Bâle, le sens de « sur fond blanc » est encore plus accentué : « Das Quadrat auf weissem Grund ist selbst die Form, die der Empfindung der Wüste des Nichseins entspringt », alors que Malévitch dit : « Le carré sur blanc (kvadrat na bielom) est la forme qui découle de la sensation du désert du non-être», voir : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, réd. Britta Tanja Dümpelmann, Hatje Cantz Verlag, Ostfildern/Basel, Kunstmuseum, 2014, p. 192

    [8] Alexandre Benois, « La dernière exposition futuriste »[9/21 janvier 1916], in : Kazimir Malévitch, Écrits, Paris, Allia, t. I, 2014, Annexes, p. 615. C’est pourquoi le « carré noir » a pu être compris comme un monochrome –  cf. Jean-Claude Marcadé, « De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921) », in catalogue La Couleur seule, Lyon, 1988, p. 63 sqq.

    [9] À propos du cadre en tant que parergon du tableau de type européen, voir le commentaire détaillé d’un extrait du § 14 de La Critique de la faculté de juger de Kant, par Jacques Derrida, La Vérité de la peinture, Paris, Flammarion, 1978, p. 62 sqq.

    [10] Cf. Kazimir Malévitch, Le Suprématisme. Le monde sans-objet ou le repos éternel (trad. Gérard Conio), CH-Gollion, Infolio, 2011.

    [11] Kazimir Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Pétrograd, 1916], in Écrits, op.cit., p. 43

    [12] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural [Moscou, 1916], in Écrits, op.cit., p. 65-66 Dans sa lettre du 29 mai 1915 à Mikhaïl Matiouchine, Malévitch écrit : « Nous projetons de faire paraître une revue […] Étant donné que nous avons l’intention d’y réduire tout au zéro, nous avons donc décidé de l’appeler Zéro. Et nous mêmes, après, passerons au-delà du zéro », in Malévitch. Actes du Colloque International tenu au Centre Pompidou, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1979, p. 181. Le projet de créer une revue n’a pas été réalisé, même si tous les matériaux avaient été réunis dès 1916 pour un recueil intitulé alors Supremus qui ne put paraître à cause des événements révolutionnaires de 1917. Voir l’histoire et reconstitution de ce recueil : Alexandra Chatskikh, Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Kazimir Malévitch et la société Supremus], Moscou, Tri kvadrata, 2009 ; en anglais, Aleksandra Shatskikh, Black Square, New Haven and London, Yale University Press, 2012

     [13] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, ibidem

    [14] « La contemporanéité peut difficilement tenir dans le triangle, car sa vie à présent est quadrangulaire » ( Note des années 1920)

    [15] Das grundliegende suprematistische Element. Das Kvadrat (1927, Kunstmuseum Basel), in : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.107

    [16] Lettre de K. Malewicz à Pawel Ettinger du 3 avril 1920 (en polonais), Malévitch o sébié [Malévitch par lui-même] (éd. I. Vakar, T. Mikhiyenko], Moscou, RA, 2004, t. I, p.125

    [17] Kazimir Malévitch Souprématizm. Momienty iégo razvitiya [ Le Suprématisme. Les phases de son évolution], facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, Paris, Thalia, 2006, tome 2, p. 60

    [18] Dora Vallier, « Malévitch et le modèle linguistique en peinture », Critique, mai 1975

    [19] Kazimir Malévitch, Le Suprématisme 34 dessins [Vitebsk, 1920], in Écrits, op.cit., p. 251

    [20] Notons que le mot russe utilisé ici pour « enfant » est mladiénets qui fait partie du vocabulaire littéraire et est, en particulier, employé pour désigner dans la peinture d’icônes l’Enfant-Christ.

    [21] Kazimir Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, op.cit., p. 66

    [22] Père Paul Florensky, L’Iconostase [1916] in : La Perspective inversée suivi de l’Iconostase (trad. Et annotations de Françoise Lhoest), Lausanne, L’Âge d’Homme, 1992, p. 145

    [23] N. Taraboukine, Filosofiya ikony [La philosophie de l’icône] [1916], Moscou, 1999, p. 129. Dans les chefs-d’œuvre de l’École de Novgorod (XIV-XV s.) Taraboukine constate que la couleur y est « saturée, extraordinairement sonore et énergique » (Ibidem)

    [24] Kazimir Malévitch,  Essai pour déterminer l’interdépendance de la couleur et de la forme en peinture [Kharkiv, 1930], in Écrits, op.cit., p. 575

    [25] Le Cercle noir apparaît publiquement pour la première fois comme illustration du petit traité Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, reproduit tête-bêche. Puis il est entré dans la collection de Matiouchine, puis dans celle de Nikolaï Khardjiev, d’où il est passé, via la Galerie Gmurzynska, dans une collection privée.

    [26] Dans Die gegenstandslose Welt (Munich, 1927), le dessin, qui se trouve aujourd’hui au Kunstmuseum de Bâle, est reproduit inversé de gauche à droite, p. 68 ; voir l’original dans : Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.108

    [27] Facsimilé du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, die handschrift der maler und bildhauer, Bâle, 1976

    [28] Sur les deux toiles Un Anglais à Moscou (Stedelijk Museum, Amsterdam) et Composition avec Mona Lisa (Musée Russe, Saint-Pétersbourg) est peint en toutes lettres « Éclipse partielle ».

    [29] Kasimir Malewitsch, Die Welt als Ungegenständlichkeit, op.cit., p.109

    [30] facsimilé dans Andréi Nakov, Malewicz le peintre absolu, op.cit., p. 213

    [31] Voir la reproduction de l’installation dans In Malevich’s Circle: Confederates Students Followers in Russian 1920s – 1950s (éd. Yevghénia Pétrova), Saint-Pétersbourg, Palace Editions, 2000, p. 111. Le dessin original qui a servi à l’agrandissement de l’installation au Ghinkhouk se trouve au Stedelijk Museum d’Amsterdam, Cf. Troels Andersen, op.cit., p. 105, N° 87

    [32] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporain » [1928], in Écrits, op.cit., p. 407

    [33] Voir le N° 1O, p. 3 du manuscrit dans : christophe czwiklitzer, op.cit. Voir l’analyse que fait de ce nouvel ordre des trois éléments de base du suprématisme , « Sur la mise en place du système architectural de Malevič », op.cit., p. 193 sqq.

    [34] Kazimir Malévitch, Lettre de Malévitch à la rédaction d’ « Architecture contemporaine », op.cit., p. 407 Cette formulation est explicitée et développée par Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des ‘objets-volumo-constructions suprématistes’ », Les Cahiers du Mnam, N° 65, Automne 1998, p. 39-53

    [35] Kazimir Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique [1922], in Écrits, op.cit., §§ , 9, 12, 13, p. 315, 318-320

    [36] Unovis Collective, Suprematist relief, 1921, Kröller-Müller Museum, Otterlo ; reproduit dans : Leah Dickerman, Inventing Abstraction 1910-1925. How A Radical Idea Changed Modern art, New York, Thames and Hudson, The Museum of Modern Art, 2012, p. 269,

    [37] Cf. Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Jacqueline Chambon, p. 214