Catégorie : Des arts en général
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Typologie du symbolisme russe
Pour une typologie du symbolisme russe dans les arts plastiques
Le Symbolisme russe n’a jamais été intégré en Occident à l’histoire générale du Symbolisme européen[1]. Toute l’Europe est à la toute fin du XIXe siècle et au tout début du XXe dominée par le Symbolisme et la Russie y a apporté une contribution importante. La difficulté provient de ce que le symbolisme est souvent mêlé à l’Art Nouveau (que l’on appelle en Russie « style moderne »), à tel point que l’on a tendance à confondre les deux. Il convient donc de bien distinguer ce qui revient au style moderne dont une des caractéristiques stylistiques est l’utilisation de la courbe sinueuse du corps humain et de la flore. Le symbolisme peut se servir de cet élément sinueux, mais il le met au service d’une vision du monde où le mystère, la fièvre de l’imagination, la quête de l’inconnu et de l’insaisissable sont des ingrédients obligés.
Pour ce qui est de l’art russe, nous pouvons observer que si le symbolisme « idéologique », voire « thématique », est présent dans presque tous les styles de l’art du premier quart du XXe siècle, il existe cependant un style symboliste original, pendant une période très courte, grosso modo les années 1900.
Dès les années 1890, le réalisme sociopolitique qui avait dominé la vie artistique russe pendant trente ans ne correspondait plus aux aspirations de la jeune génération qui cherchait à sortir du provincialisme artistique, privilégiait la quête de la Beauté universelle sur la mission didactique et sociale de l’art.[2]
Ainsi, à l’intérieur même du réalisme engagé « ambulant », des artistes de talent se dégagèrent de son style photographique et de l’esprit sociodidactique. Ainsi Isaac Lévitane créa certains paysages pleins d’échos silencieux et de non-dits, comme son célèbre Au-dessus du repos éternel de la Galerie Trétiakov. De la même façon, l’Ambulant Kouindji peint des paysages étonnants, souvent nocturnes, qui sont comme un écho des poésies de Tiouttchev, « le grand poète des forces nocturnes »[3] :
Et la vision claire et vivante
Surgit en un rêve très ancien
Dans la vision nocturne étrange,
Il lit l’héritage du destin[4]
On peut parler d’un « protosymbolisme » dans lequel on pourrait mettre aussi des peintres proches des Nazaréens ou des Préraphaélites comme Pavel Joukovski (par ex., son aquarelle A la mémoire de Böcklin). Fait partie de ce « protosymbolisme » une partie de l’œuvre de Viktor Vasnetsov, réaliste ambulant de la plus pure eau, mais qui autour des années 1890 donne des visions théâtrales et mélodramatiques du folklore paganoslave ou européen (Ossian). Pour les fresques de la cathédrale Saint-Vladimir à Kiev il transforme l’héritage byzantin dans le goût fin de siècle, avec accentuation de l’ornementation florale sinueuse. Il faut signaler l’œuvre religieuse de Nestérov autour de 1900 qui connut une grande fortune. Son caractère idyllique, la suavité de sa palette en font, mutatis mutandis, un émule orthodoxe de Puvis de Chavannes et de Maurice Denis.
Parmi les artistes issus du réalisme ambulant qui annoncent une nouvelle esthétique, il y a Iéléna Poliénova dont les aquarelles sur des thèmes religieux (1896-1898) dépassent les particularités de l’Art Nouveau international en créant des visions fantastiques, musicales. Musique et peinture dialoguent également chez le peintre et compositeur lituanien Ciurlionis. Dans ce « protosymbolisme », je mettrai aussi Maria Yakountchikova, proche de façon générale du style moderne, mais dont l’œuvre fit l’objet d’un article retentissant du poète et peintre Maximiliane Volochine dans la revue symboliste moscovite Viessy [La Balance] en 1905, dans lequel est souligné précisément « le symbolisme des formes de Maria Yakountchikova ».
Le grand fondateur du Symbolisme russe est sans conteste Mikhaïl Vroubel qui fut un grand artiste de dimension universelle avant la pléiade des avant-gardistes des années 1910 et 1920. Vroubel est le premier symboliste romantique de la Russie. Avant la naissance du symbolisme littéraire, qui remonte en Russie au début des années 1890, Vroubel a exécuté à l’église Saint-Cyrille d’Alexandrie de Kiev des peintures murales hallucinées, en particulier celles de la Pentecôte. Il était un génie tourmenté, soumis à des crises psychiques profondes qui aboutiront au basculement dans la folie entre 1906 et sa mort en 1910.
Alexandre Blok prononça le discours funèbre lors des obsèques au cimetière du monastère Novodiévitchi à Moscou : « Qu’est-ce que le génie ? Nuit et jour nous nous interrogeons et nous rêvons, nuit et jour un vent sourd souffle de ces autres mondes, nous apportant des bribes de murmures et de paroles prononcées dans une langue inconnue ; l’essentiel nous échappe. Est génial celui qui a peut-être su discerner dans les murmures du vent une phrase entière dont il a assemblé et inscrit les mots. »[5]
Nous avons là un résumé de l’esthétique symboliste : les autres mondes, des murmures, une langue inconnue. Dans l’œuvre de Vroubel se trouvent tous les éléments thématiques et iconographiques qui font le Symbolisme. Sa série d’huiles, d’aquarelles qu’il consacre entre 1890 et 1902 au récit en vers du poète romantique Lermontov Le Démon est une des efflorescences les plus fortes de ce démonisme si cher à la décadence fin de siècle que ce soit dans le Lucifer de Stuck, les gravures de Max Klinger, les anges déchus d’Odilon Redon, voire les visions sataniques de Félicien Rops. Le démonisme de Vroubel n’a rien à voir avec le culte de l’ » esprit mauvais « , de Satan. Comme l’écrit le directeur de la revue d’art moderniste Apollon, Sergueï Makovski : « Le démonisme de Vroubel est actif […] ; il porte la marque du génie de Byron, la révolte de Lucifer. D’où son entraînement vers la luxuriance, le caractère aigu des mouvements, celui, anguleux, des contours et l’ardeur des couleurs étincelantes. Le symbolisme de Vroubel passe à l’extase religieuse. »[6].
Le style proprement symboliste se manifeste dans la profusion linéaire qui, à la différence du « style moderne », a tendance à perturber les contours, à les disperser, à syncoper. À la différence de la linéarité sinueuse de l’Art Nouveau, chez Vroubel les lignes se fondent dans les brouillards, les labourages, les irisations de la facture impressionniste. Dans la série des « Lilas », la végétation devient une « plate-bande picturale », perd le statut de figuration mimétique, annonçant à un demi-siècle de distance l’abstraction lyrique.
L’autre père fondateur du Symbolisme pictural est Viktor Borissov-Moussatov mort en 1905 à l’âge de 35 ans. Si Vroubel donnait au symbolisme russe des visions incandescentes, aux limites de la raison, avec des plongées dans les paroxysmes d’une imagination fiévreuse, Borissov-Moussatov, lui, déroule ses élégies où les femmes sont les personnages presque uniques de méditations sur la vie, la mort, l’écoulement du temps, le néant.
Autour de Borissov-Moussatov se groupèrent entre 1903 et 1905 un groupe de jeunes artistes originaires comme lui de Saratov et qui le reconnaissaient comme maître : Pavel Kouznetsov, Outkine, le sculpteur Matvéïev. À eux se joignirent l’Arménien Sariane[7], Sapounov, Soudieïkine, Arapov et quelques autres. C’est ainsi que fut organisée en mai-juin 1904 une exposition qui portait un nom très symboliste, « Alaya roza » [La rose écarlate] . Ces artistes récidivèrent en organisant en mars 1907, cette fois-ci à Moscou, une exposition qui portait également une appellation hautement symbolique et symboliste « La Rose Bleue ».[8] C’est à partir d’elle que l’on peut parler d’un style symboliste russe original dans les arts plastiques. Il n’y avait pas que les sujets qui relevaient du symbolisme (les lacs de fées, les roses endormies, les mirages, les hermaphrodites, les jeunes gens androgynes, les naissances de Satan, les cadavres, les vieilles femmes livides, les mélancolies et autres anges de tristesse…), il y avait également ce style nouveau qui portait à son maximum d’intensité les profusions vroubéliennes, emplissant, saturant de pictural toute la surface du tableau, et le vaporeux mélodique, ce sfumato issu de l’impressionnisme, si typique, de Borissov-Moussatov. Pavel Kouznetsov représente le mieux jusqu’en 1910 la ligne symboliste de « La Rose bleue ». La dématérialisation du monde sensible qu’avaient inaugurée l’Impressionnisme et le Post-impressionnisme est menée ici à son intensité maximale. Chez le Kouznetsov d’A la fontaine, il y a du Turner, du Whistler, du Monet des vues de Londres ou des cathédrales de Rouen, mais aussi quelque chose d’Eugène Carrière, le tout transfiguré dans une atmosphère fugitive où se mêle la lumière qui, chez les symbolistes russes de façon majoritaire, est une lumière tamisée, la lumière crépusculaire, cette lumière incertaine qui précède la nuit et qui n’est plus le jour ; cela peut être aussi la lumière obscure de l’inconscient.
A ces moments privilégiés de demi-obscurité et de nuit est lié le thème du rêve traité par tous les artistes de « La Rose bleue ». Un trait commun du symbolisme pictural est de rechercher l’indéfinissable, l’ineffable, l’indicible. Il y parvient par une facture « musicale » comme cela apparaît dans les œuvres de Vassili Milioti autour de 1907 qui sont toutes vibrantes d’ondulations diaprées.
Et là on voit la différence entre cette esthétique symboliste de « La Rose bleue», totalement originale dans le concert des arts européens, et l’esthétique à dominante « sécessionniste » du « Monde de l’art » .
Prenons, par exemple, le célèbre Terror antiquus de Bakst qui nous renvoie à la passion des poètes et des écrivains russes pour l’Antiquité grecque, en particulier de Viatcheslav Ivanov qui a fait de cette œuvre un paradigme du symbolisme du « Monde de l’art ». Stylistiquement, Terror antiquus appartient à l’Art nouveau, avec des traits néo-classiques affirmés. Viatcheslav Ivanov voit dans l’Aphrodite du tableau la déesse de la Destinée « célébrant on ne sait quelle affirmation indéterminable de la vie au milieu de la ruine des forces vitales qui en sont tombées amoureuses. »
Beaucoup d’artistes ont donc utilisé le symbolisme comme élément iconographique et thématique dans des œuvres qui, par le style, vont au-delà de toutes les variantes d’Art Nouveau. C’est le cas de Pétrov-Vodkine dont le tableau Sur la berge (1908, Musée national russe, Saint-Pétersbourg) est une paraphrase personnelle des Jeunes filles au bord de la mer de Puvis de Chavannes (1879, Musée d’Orsay). Il s’y ajoute un goût de la frise très proche de Hodler. Quant au Rêve de 1910 (Musée national russe), il est une interprétation moderne du Songe du cavalier de Raphaël de la National Gallery de Londres. Ce tableau fut vitupéré par le réaliste ambulant Répine, tandis qu’Alexandre Benois y voit une parabole de la Beauté rose, jeune, timide, maladive, et de la Laideur puissante, bronzée, pleine de santé (les deux personnages féminins), qui accompagnent éternellement la création androgyne (l’adolescent nu)… .
Chez les « Russes de Munich » (Marianne Werefkin, Jawlensky, Kandinsky, Bekhteïev) qui baignent dans le Jugendstil et le fauvisme allemand, la charge symboliste est essentielle, avec la volonté de figurer les formes et les couleurs tirées de l’âme.
Il faut dire que les futurs avant-gardistes de la Russie comme Malévitch ou Filonov ont eu une phase stylistique symboliste, et que toute leur œuvre est par ailleurs imprégnée de symbolique[9].
On peut trouver partout du symbolique en art et cette notion est très extensible. Mais le Symbolisme, en Russie comme ailleurs, est un moment historique qui a eu un commencement et une fin. On peut dire qu’il commence en Russie autour de 1890 et finit en 1914 comme mouvement collectif.
Jean-Claude Marcadé
Mai 2005
[1] A ma connaissance, c’est dans le livre de Michael Gibson sur le Symbolisme (Cologne, Taschen, 1997) que, pour la première fois, le Symbolisme pictural russe est présenté visuellement dans le mouvement symboliste mondial sans que, dans le texte, il y ait un historique des événements artistiques russes s’y rapportant et, surtout, sans la présence de reproductions de ce qui apparaît comme un style symboliste spécifiquement russe, à savoir celui de « La Rose bleue ». Si des peintres symbolistes de première importance comme Pavel Kouznetsov ou Borissov-Moussatov sont absents, il y a dans cette publication des œuvres de Vroubel, Bakst, Zamiraïlo, Diénissov, Sérov, Pétrov-Vodkine, Kandinsky, Filonov, Ciurlionis.
[2] Voir à ce sujet Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe. 1863-1914, Lausanne, L’Age d’Homme, 1972 , p.79 sq.
[3] N. Berdiaev, Le Nouveau Moyen Âge [1924], Lausanne, L’Âge d’Homme, 1985, p. 52
[4] F. Tiouttchev, « Svataya notch’… » [Nuit sainte…], 1848-1850
[5] Alexandre Blok, Œuvres en prose, Lausanne, L’Âge d’Homme, p. 237 (trad. Jacques Michaut)
[6] S. Makovski, Stranitsy khoudojestviennoy kritiki [Pages de critique d’art], Moscou, 1909, p. 99
[7] Voir le catalogue Sarian. Au pays du soleil volant, Antibes-Musée Picasso, RMN, 2003
[8] Pour les détails et l’analyse du phénomène « symbolisme russe », pour une bibliographie et une anthologie des textes fondateurs, je renvoie au catalogue Le Symbolisme russe, Musée des Beaux-Arts de Bordeaux, 2000.
[9] Sur la période symboliste des futurs avant-gardistes Kandinsky, Malévitch, Filonov, je renvoie à mon article « Le Symbolisme russe dans les arts plastiques », dans le catalogue Le Symbolisme russe, op.cit., p. 16-17
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Ritmo, rostos, texturas: Sabine Buchmann no Brasil
Ritmo, rostos, texturas: Sabine Buchmann no Brasil
«Minha obra inteira é comparável à obra do tecelão que tece um pano com uma textura surpreendentemente pura” (Malévitch)
Os antigos mestre chineses realizavam uma escrita que era pintura.
Para os chineses, pois, escrita e pintura são coisas idênticas.
O monge e pintor chinês Shitao, conhecido como o “Abóbora Amarga”, escreveu que um único traço marcando uma superfície branca podia representar o Universo.
Na contemporaneidade, igualmente, Sabine Buchmann, se insere nesta linhagem.
Uma boa parte de sua obra é marcada pelo minimalismo rítmico. E nisto ela assume a influência decisiva do Suprematismo de Malevitch e de sua redução às formas primevas.
Na realização desta performance brasileira, Sabine Buchmann insere o ritmo do desenho-pintura na cadência dos corpos dos atores que apresentam os quadros colados em seus corpos sobre tecidos vermelhos, brancos e negros, as cores do Suprematismo de Malevitch.
Os participantes seguem um ritual sagrado como o de uma oferenda, com uma troca de quadros vivos, seguida de seus afastamento e desaparecimento da cena.
Parábola do corpo como tela.
Parábola da osmose natureza (o corpo)-cultura (escrita-pintura).
Parábola do aparente, do visível e da passagem à invisibilidade.
Parábola da presença/ausência.
E o que permanecerá deste ato?
Tudo o que for essencial do ritmo: rostos ligeiramente delineados, faces com contornos lacônicos, ao mesmo tempo tão simples e tão complexos em suas diversas possibilidades de interpretação.
Rostos humanos, para além de todo psicologismo, na variedade das expressões.
Mas também: templos do ser humano, lugares sagrados da visão e do pensamento.
O pictural, isto é, a organização do espaço num certo contexto e numa certa ordem.
O pictural se inscreve na textura, quer dizer, numa trama, num tecido.
Sabine Buchmann fabricou pessoalmente, a partir de folhas de legumes ou de árvores, os papéis que lhe servem de suporte nesta apresentação. Esta tessitura orgânica vegetal faz nascerem vibrações fibrosas, superfícies vivas, territórios originais.
Sabine Buchmann é uma ordenadora das diferentes facetas do mistério do mundo: conciliadora da Arte e da Vida.
Jean-Claude Marcadé
Brasília/Vargem bonita, 30/10/2014
(Tradução SidneyBarbosa)
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Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art
Rodtchenko, un infatigable découvreur de nouveaux pays de l’art
Curieusement, bien que Rodtchenko n’ait jamais complètement disparu de la scène artistique de son vivant et après sa mort, la documentation le concernant est très morcelée. Jusqu’à la fin de l’Union soviétique en 1990, ses écrits ou les textes sur lui étaient expurgés de tout ce qui pouvait ternir l’image qui permettait de le publier ou de l’exposer en URSS et à l’étranger, l’image d’un artiste soviétique qui, malgré les péripéties de la politique culturelle du parti communiste, était un représentant éminent de la culture soviétique. Malgré les importantes monographies, celle, pionnière, mais autocensurée, de German Karginov en 1975, et celle, très fouillée et indispensable de Sélim Khan-Magomédov au début de la péréstroïka en 1986, beaucoup d’éléments manquaient, des omissions volontaires empêchaient d’avoir une vue complète de l’itinéraire créateur du chef du Constructivisme soviétique. Tout cela a été comblé par la suite, après la chute de l’URSS, avec le concours actif de la fille de Rodtchenko et de Varvara Stépanova et de son petit-fils Alexandre Lavrentiev. Et à présent, alors que la Russie nouvelle a acquis la liberté d’expression, nous attendons le catalogue raisonné d’une oeuvre extrêmement abondante et polyvalente, voire une monographie qui nous livrera, enfin, un Rodtchenko multiple, non-monolithique, contrasté, qui toute sa vie aura possédé la passion de créer et aura constamment renouvelé son acte créateur.
Les débuts
C’est en 1916, il a 25 ans, que commence à s’affirmer Alexandre Rodtchenko comme un des protagonistes de l’art de gauche russe, de ce que l’on a pris l’habitude d’appeler « l’avant-garde russe ». Ce fut à l’occasion d’une exposition programmatique, organisée à Moscou par Tatline et portant les noms de « Exposition futuriste ‘Magasin’ ». [1] Tatline, qui venait de s’opposer à Pétrograd au suprématisme de Malévitch, décide de réunir au centre de Moscou, dans deux pièces d’un magasin vide de la rue Pétrovka (d’où le nom de l’exposition) plusieurs des peintres avant-gardistes qui s’étaient révélés à Pétrograd et à Moscou tout au long de l’année 1915. Malévitch y participe sans aucune oeuvre suprématiste. C’était le cubofuturisme dans toute sa spécificité russe qui dominait chez Lioubov Popova, Véra Pestel, Nadiejda Oudaltsova, la Parisienne Marie Vassilief, Liev Bruni (qui montre « un tonneau de ciment éventré et une vitre traversée par une balle »[2]), Alexandra Exter.
Cependant, face au cubofuturisme, l’abstraction se manifestait de façon éclatante avec les compositions synthétiques-statiques de 1914 et les reliefs et contre-reliefs angulaires de 1915-1916 de Tatline.Contre la peinture suprématiste qu’il jugeait « non-professionnelle »¹, Tatline avait créé une « abstraction concrète », consistant en l’assemblage des matériaux les plus divers (aluminium, fer, bois, cuir, verre…), assemblage qui, à la différence des constructions en papier, tôle, fil de fer, bois, carton de Picasso et de Braque en 1912-1913, qui ont donné l’impulsion initiale, ne cherche pas à représenter un objet, mais est « pure » présentation texturelle de matériaux dans leur aspect brut[3]. À part les variétés de reliefs tatliniens, l’exposition « Magasin » comprenait six « Reliefs de verre » de Sofia Dymschitz-Tolstaïa dans la droite ligne de cette « abstraction concrète » de Tatline ; leur totale originalité venait de ce que Sofia Dymschitz-Tolstaïa avait remplacé la toile ou le bois, traditionnels comme support, par le verre et le métal en forme de boîte.
Et, à côté de ces deux formes d’abstraction qui créaient des objets inédits, étaient montrés 6 travaux sur papier d’un jeune inconnu des scènes artistiques des capitales, Rodtchenko, travaux eux aussi totalement abstraits, puisqu’ils ne représentaient que des jeux de ligne. C’était la première apparition d’oeuvres du jeune provincial de 25 ans.
Entre 1912 et 1915, à l’Ecole d’art de Kazan, la capitale du pays tatare, Rodtchenko dessine dans l’esprit du style moderne dominant en Russie (influence de Vroubel et d’Aubrey Beardsley)[4]. Son état d’esprit est romantique à souhait. Il écrit des vers et des contes qu’il signe comme « Léandre de Feu », sans doute en référence au héros grec alexandrin Léandros, amoureux de Héro, prêtresse d’Aphrodite, qu’il venait rejoindre à la nage, la nuit[5]. Le comble du romantisme est l’adjectif « de Feu », une allusion transparente au célèbre roman sur un sujet médiéval allemand de Valéri Brioussov Ognienny angel [L’Ange de Feu, 1908] où le héros est entraîné dans des aventures diaboliques d’envoûtement. Rodtchenko écrit d’ailleurs, à ce moment-là, dans des termes du mysticisme symboliste, du combat de Dieu et du Diable qui sont « les deux, ses ennemis »[6]. Il appelle Varvara Stépanova, sa condisciple de Kazan et sa future compagne, sa « Reine » (lui, il est le « Roi »), il lui écrit dans un délire d’images exotiques hindoues dans l’esprit de la pièce sanscrite de Kalidassa Chakountala avec laquelle Taïrov avait inauguré à Moscou son Kamerny téatr [Théâtre de chambre] en 1914[7]. Il appelle aussi Varvara « Nagouatta » et lui, signe « Anti ». Une vignette de 1913 et le Paysage dans le style oriental de 1914[8] témoignent de cet engouement.
Voilà donc une autre image que celle qu’a laissée l’historiographie de l’avant-garde russe, celle d’un leader pur et dur du Constructivisme soviétique. Cette dureté est pourtant annoncée, dès 1916, dans sa première exposition moscovite, avec les six compositions de lignes à l’encre de Chine, tirées au compas et à la règle. Quand s’est produit la rupture radicale avec le style moderne et son symbolisme échevelé ? Sa rencontre en 1914 à Kazan de Varvara Stépanova, qui deviendra sa compagne, qu’il épousera sur le tard et qu’il appellera son « moteur principal », malgré sa passion en 1933-1934 pour la photographe Evguénia Lemberg[9]. Il s’est senti, dès ce moment, appartenir à l’art de gauche, c’est-à-dire à un art non académique, non routinier, expérimental. Il y eut aussi l’événement que fut dans la ville de Kazan la conférence- débat, le 20 février 1914, des poètes cubofuturistes David Bourliouk, Maïakovski et Vassili Kamienski. Ces trois poètes, qui firent en 1913-1914 une tournée de conférences publiques à travers l’Empire Russe, étaient auréolés de scandale[10]. Maïakovski venait d’être exclu, ainsi que David Bourliouk, de l’Ecole de peinture, sculpture et architecture de Moscou ; il aimait arborer sa fameuse « blouse jaune », mais on le vit aussi avec une blouse rouge ou un smoking rose, brandissant quelquefois une cravache. Tout était bon pour provoquer le public : les images triviales et le lexique vulgaire de la poésie de David Bourliouk, les « flûtes des gouttières » ou les « barbiers peignant des oreilles » de Maïakovski, ou encore le « tango avec les vaches », « vers en béton armé » de Vassili Kamienski.
Rodtchenko fait, dès ce moment, tout son possible pour se mêler à la vague cubofuturiste. Il s’inscrit à l’Ecole des arts décoratifs Stroganov à Moscou, mais n’y reste que quelques mois. Il essaie de participer à l’exposition du « Monde de l’art » de 1915[11] – en vain. D’où ces mots désabusés à Varvara Stépanova : « je ne suis pas à nouveau dans l’exposition ! Que dois-je faire… La rage enfle… On veut me détruire…[…] Une vacillante tristesse en rêve… L’exposition… à Moscou, je n’y figure pas… On veut me détruire.[12] ». Les oeuvres créées à ce moment-là sont loin d’êtres négligeables. Le Portrait de N.A. Roudakov (Musée des beaux-arts de Tchéliabinsk, 1912) est d’une facture impressionniste-expressionniste avec des touches vertes, noires, rouges, jaunes, portées au couteau. Le jeune artiste s’exerce aussi de façon originale au cubofuturisme qui est le style dominant des arts russes des années 1910. Mais il ne s’y attarde pas. Deux huiles de ce style sont exposées à « Magasin », Deux figures et Danseuse. Dans Deux figures se manifeste le « rondisme » de Tatline, un cézannisme géométrique dont le trait distinctif est l’arrondi des formes. Quant à la Danseuse, elle est totalement non-figurative, sa lisibilité est réduite au minimum (quelques parties de corps y apparaissent dans un tourbillon de rythmes spiralés). Il s’agit d’une intensification du système iconographique de Lioubov Popova, en particulier de ses deux toiles Femme voyageant (Norton Simon Art Foundation, Pasadena) et Homme voyageant (Musée d’art moderne. Collection Costakis, Thessalonique). On note également une curieuse convergence avec le système plastique de Picabia (Danses à la source (1912), Catchas Catch Can (1913) (Philadelphia Museum of Art) et surtout La Source (1912, MoMA).
La comparaison de ces oeuvres avec les six dessins à la règle et au compas nous fait voir, non pas une continuité, mais une rupture radicale soudaine, sans que rien ne la laisse prévoir. Passage de la saturation des formes au minimalisme linéaire. Ce tournant fulgurant eut lieu à l’automne de 1915. L’artiste s’en effraie lui-même : Léandre écrit à Nagouatta : « Je me suis mis à présent au dessin, mais il n’y a pas dans ces dessins de visages humains, il n’y a rien en eux… Ils sont mon avenir. J’ai créé aujourd’hui des choses monstrueuses… Je serai le rival de Picasso dans la possession du diable… »[13] Cette dernière phrase montre que Rodtchenko réagissait aux événements marquants dans le monde des arts des deux capitales. Un de ces événements avait été en 1913-1914 le catalogue de la collection de l’industriel moscovite Chtchoukine avec ses 50 Picasso et les réactions de la critique artistique et philosophique. Ainsi, l’écrivain symboliste, fondateur de l’ « anarchisme mystique », Guéorgui Tchoulkov, dans le numéro de la revue moderniste Apollon consacré à la collection Chtchoukine, intitule son article « Les Démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française) » et il parle de Picasso comme du « porte-parole du démonisme pessimiste ». Pour lui, les tableaux de Picasso sont des « hiéroglyphes de Satan ». Ces expressions « démonique », « enfer » se retrouvent sous la plume de Berdiaev et de Boulgakov.Ce dernier ne se contente pas de nommer, à propos de Picasso, tous les démons, ceux de Gadara dans les Evangiles, de Goethe, de Pouchkine, de Lermontov, de Gogol ou de Dostoïevski, il va jusqu’à faire une analogie avec l’Antéchrist de Soloviev, il suggère même que, tel le héros de la nouvelle de Gogol Le portrait, Picasso pèche contre l’Esprit ![14]
Tout en restant encore dans les filets de la rhétorique verbale symboliste, Rodtchenko n’en produit pas moins une oeuvre révolutionnaire, une sorte de « cubofuturisme abstrait ». Certaines compositions tourbillonnantes sont comme une intensification de l’iconographie cosmique de Balla autour de 1913-1914. Sélim Khan-Magomédov résume l’importance des compositions graphiques de 1915-1916 : « La technique de Rodtchenko dans cette série de compositions abstraites est très proche du dessin géométrique. Toutes les oppositions sont planes, sans la moindre tentative de rendre le volume ou l’espace. Ces constructions graphiques se distinguent par l’exacte géométrie des contours et des lignes. Rodtchenko n’y utilise que deux figures géométriques élémentaires : la ligne droite et le cercle (ou la ligne courbe, l’arc de cercle). »[15]
Sans aucun doute, là est le premier jalon du futur constructivisme dont il annonce les principes : la réduction de la représentation à la stricte ligne.
1917-1918 : entre Malévitch et Tatline
Les choses vont se précipiter après cette première plongée dans l’effervescence artistique de Moscou. Et ce d’autant plus que les deux révolutions de Février et d’Octobre 1917 vont bouleverser de fond en comble les données esthétiques traditionnelles et mettre au premier plan, contre les académismes de tout acabit, les acquis de l’art de gauche depuis 1907 : primitivisme, cubofuturisme, culture du matériau, abstraction sans objet (bespredmietnost’). Pendant l’année révolutionnaire, les peintres se divisèrent entre ceux de droite (essentiellement, les « vieux », héritiers du réalisme-naturalisme des « Ambulants »), ceux du centre (surtout les cézannistes fauves primitivistes du « Valet de carreau ») et ceux de gauche (les « jeunes » du cubofuturisme, du suprématisme et des reliefs abstraits)[16]. Le jeune Rodtchenko se mêle alors aux mouvements les plus extrêmistes et est impressionné par les oeuvres de Malévitch : « Elles étaient neuves, originales et ne ressemblaient pas à des Picasso. »[17] Mais, dans le même temps, il préfère la compagnie de Tatline qui lui déconseille ce voir Malévitch. C’est pourquoi on note dans l’art de Rodtchenko entre 1917 et 1920 une oscillation entre la culture picturale suprématiste et la technicité matérielle tatlinienne.
Une étape, audacieuse à nouveau et décisive, sera le travail de Rodtchenko pour le Café Pittoresque dont le projet général avait été confié, pendant l’été 1917, au bouillant et inclassable Arménien Georges Yakoulov[18]. Rodtchenko dessine à cette occasion des projets d’appliques qui devaient « servir à la fois d’abat-jour, de réflecteurs et d’éléments décoratifs[19]. » Les dessins pour les lampes-appliques du Café Pittoresque tiennent compte à la fois des leçons des contre-reliefs tatliniens, du minimalisme suprématiste et sont proches, en ce sens, des dessins de Pougny à la même époque[20].
L’année 1918 confirme la rupture totale de Rodtchenko avec l’ancienne esthétique et son engouement pour le bouleversement du monde ancien. Il écrit (comme Malévitch) dans le journal moscovite Anarkhiya. Il se dit un « créateur-insurgé », en appelle au renversement de toutes les servitudes et reprend des slogans inspirés de Bakounine « Détruisez, soyez des créateurs, ne craignez pas de perdre quoi que ce soit, car l’esprit destructeur est un esprit constructeur et votre procession révolutionnaire vous donnera les forces de l’inventivité créatrice, et éclatante sera la voie de la création de la révolution, votre voie.[21] Nous avons ici une autre image de Rodtchenko que celle qu’il a laissé entretenir, du bolchevik marxiste-léniniste. Il est alors un partisan engagé du sans-objet et du suprématisme : « Voyez les abstraits sans-objétistes (bespredmietniki) – les suprématistes – voilà les premiers inventeurs au monde du Nouveau, d’un Nouveau que l’Occident n’a encore jamais vu […] C’est là le début de l’aurore de la pleine originalité de la création de la Russie […] Allez, étudiez nos vrais créateurs : Malévitch, Rozanova, Oudaltsova, Vesnine, Drévine, Rodtchenko, Popova, Pestel, Davydova, Klioune. Et la honte sera sur vous si vous vous ressaisissez trop tard pour étudier notre création russe originale.[22] » Notons que le nom de Tatline ne figure pas sur la liste. En effet, nous constatons, de 1916 à 1918, la très forte influence du suprématisme sur la peinture rodtchenkienne. La couleur reste l’élément dominant de ses expérimentations. Après le compas, la règle et l’équerre, ce sont des outils mécaniques (rouleau, timbre sec, compresseur) qui lui permettent d’explorer toutes les possibilités techniques de la couleur dans ses rapports avec les contours linéaires. Certains tableaux, comme l’huile sur bois de 1917 Composition sans-objet N° 47 (sur fond jaune) du Musée national russe, ou la toile Composition sans-objet N° 59 de 1918 (coll. part.), jouent de façon très originale avec les plans, traduisant sur la surface plane les données plastiques des lampes du Café Pittoresque. D’autres toiles comme les chefs-d’oeuvre de 1918 que sont Composition sans-objet N° 65 et le Cercle blanc du Musée national russe, ainsi que la Composition sans-objet N° 68 du Musée des beaux-arts de Perm expérimentent la « concentration de la couleur et de la forme », et la « sphère chromatique du cercle ». La forme circulaire y est l’élément qui circonscrit l’espace, comme dans plusieurs gouaches sur papier de cette année, ou encore la Composition sans-objet N° 61 du Musée des beaux-arts de Toula. L’énergie de la couleur, très suprématiste, y est très puissante. Nous suivrons les analyses de Sélim Khan-Magomédov sur les compositions abstraites de Rodtchenko en 1918 : « La forme est dominée par la dynamique de la couleur et s’y fond. Il explore en même temps toutes les possibilités techniques de la couleur qu’il prépare sur une même surface avec des techniques différentes, obtenant en effet le morcellement de la surface.[23]
Une des plus belles réalisation de cette période sous influence dominante suprématiste est sans aucun doute la Composition sans-objet N°23 du Musée des beaux-arts d’Ekatérinbourg. La toile est de 1919, mais est dans le même esprit que des dessins antérieurs, comme la détrempe sur papier Composition de 1917[24]. On est frappé par le fond d’un blanc totalement suprématiste sur lequel viennent s’inscrire des formes géométriques planes et courbes.
Cependant, si le suprématisme est présent dans les toiles d’avant 1919, beaucoup d’éléments sont en contradiction avec le suprématisme malévitchien, celui de la surface plane blanche où se tiennent en suspension des formes géométriques minimalistes. Les éléments géométriques des oeuvres de Rodtchenko ne flottent pas dans un espace infini, ils occupent tout l’espace.On note aussi dans plusieurs cas une accumulation de formes géométriques qui les font dialoguer avec la sculpture et l’architecture. German Karginov fait remarquer avec raison que « dans les tableaux de Rodtchenko, la troisième dimension remplit un important rôle constructeur : des formes rectangulaires et par ailleurs planes se meuvent dans l’espace qu’elles concourent activement à définir.[25] » D’autre part, dans certaines oeuvres on distingue une volonté de se servir du vocabulaire suprématiste pour, malgré tout, représenter, de façon abstraite certes, mais de représenter des êtres et des objets (c’est ce que feront Pougny, Lissitzky, Varvara Stépanova). Ainsi, pour moi, la magnifique toile de Perm Composition sans-objet N° 68 est le corps « cosmisé » d’une femme , dans la ligne de la célèbre toile de Kupka Amorpha. Fugue à deux couleurs (1912, Narodni Galerie, Prague). De même, la Composition sans-objet N° 65 du Musée national russe reprend, à sa manière, l’idée de l’ « éclipse partielle » malévitchienne, mais le soleil rodtchenkien, à moitié éclipsé, forme un croissant, sans doute un signe vers Kazan, la capitale des Tatars musulmans… [26]
Cette même année 1918 voit apparaître encore des réalisations audacieuses et nouvelles dans la pratique de l’art de gauche russe : ce sont les édifications (postroiéniya) spatiales. Il s’agissait de compositions à trois dimensions verticales construites avec des éléments plans imbriqués les uns dans les autres, permettant de les plier et de les déplier. Un pas de plus est fait par rapport aux lampes du Café Pittoresque : les éléments sont strictement géométriques, seules des droites et des lignes circulaires s’articulent entre elles à angle droit. Sélim Khan-Magomédov écrit que cette première série spatiale représente « des compositions autonomes, rappelant un arbre – un tronc et sa cime, c’est-à-dire que la partie inférieure est le support vertical qui soutient la ‘cime’ composée de ‘branches-consoles’ complexes, en équilibre…[27] » Ces objets sont comme des projets de sculptures. Il n’en reste plus que des dessins et des photographies. Ils étaient « en contreplaqué et carton »[28] . Selon une remarque judicieuse de German Karginov, Rodtchenko, à la différence de Tatline, s’intéresse moins ici au matériau en tant que tel : « Pour lui, l’espace et la forme, la forme dans l’espace étaient les plus importants […] le caractère pictural et le relief particulier des formes planes (il utilise également de la couleur dans certaines oeuvres) sont la charge esthétique de ses constructions. Parmi les problèmes purement techniques, Rodtchenko se préoccupa surtout des questions posées par l’équilibre statique et dynamique.[29] »
Les photographies montrent qu’il s’agit bien là de sculptures car toute ces oeuvres présentent un socle : rond dans la Construction spatiale N°3, rectangulaire dans la Construction spatiale N°5.De ce socle s’élève un élément vertical droit fait de plans géométriques rectangulaires, auxquels viennent s’ajouter tantôt des sphères plates et d’autres plans qui tiennent en équilibre sans créer de volume, tantôt une construction en plans rectangulaires et sphériques placés sur l’axe vertical en état d’apesanteur. Ces oeuvres sont à la fois simples par leurs formes minimales et d’une complexité inouïe quant aux combinaisons de différents éléments. Jamais sans doute on n’était allé aussi loin dans la réduction de la « chair des choses » à leur squelette, à leur carcasse . Il n’y a plus que des rythmes qui scandent l’espace.
Le 28 avril 1918, paraît dans Anarkhiya l’article de Rodtchenko « Dynamisme du plan », un texte fondateur de la nouvelle forme d’art qui s’annonce : « Quand je construis des projections dans des ovales, des cercles, des ellipses, il m’arrive souvent de distinguer par la couleur uniquement les bords des projections, ce par quoi je souligne la valeur des projections et la couleur, en tant que moyen auxiliaire, et non comme but.[30] »
Dès la fin 1918, la rupture avec le système suprématiste malévitchien est consommée. Rodtchenko écrit dans son « Blocnote » à la date du 25 décembre 1918 : « Malévitch peint sans forme ni couleur. Peinture définitivement abstraite [otvletchonnaya]. Cela force tout le monde à se poser des questions en profondeur. Il est très difficile de définir Malévitch…Je doute que ses ‘nouvelles’ oeuvres et les oeuvres nouvelles qui suivront soient ses oeuvres à lui.[31] » Il crée alors la fameuse série des « Noirs sur noir » qui sont une réponse à la non moins fameuse série malévitchienne des « Blancs sur blanc ». Certes, il y a encore une forte sympathie pour le suprématisme qui s’exprime lors de la mort prématurée de l’élève préférée de Malévitch, Olga Rozanova, à laquelle il dédie un hommage nécrologique dans Anarkhiya et dessine un projet de monument en son honneur dans le style des « échafaudages spatiaux » de cette année[32]. Il proclame Olga Rozanova « un Peintre-Inventeur… une révolutionnaire de l’Art, le premier Maître de la peinture suprématiste… »[33]
Certes, il y a encore en janvier 1919 un essai de fédérer autour de lui les disciples suprématistes de Malévitch dans un groupement éphémère ayant pour nom l’ Askranov (Association des ultra-novateurs) et qui compte dans ses rangs A. Vesnine, Drévine, Nadiejda Oudaltsova, Lioubov Popova, Varvara Stépanova. L’idée d’une Commune qui regrouperait ces ultra-novateurs, ces « sans-objétistes » (bespredmietniki) et les suprématistes fit long feu. Cette « Commune Souprbièze » (contraction de Souprématizm-Biespredmietnitchestvo) ne réussit pas à réconcilier ceux qui se considéraient comme les « seuls novateurs du globe terrestre – les suprématistes et les sans-objétistes »[34].
1919-1920 « Nous sommes les créateurs du sans-objet. De la couleur en tant que telle. Du ton en tant que tel »[35]
L’ouverture, le 27 avril 1919, de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » marque la rupture officielle de Rodtchenko et du disciple-ami de Malévitch, Ivan Klioune, avec le fondateur du Suprématisme. Klioune expose 8 Edifications monochromes[36] ; Rodtchenko, lui, proclame en peinture le Noir sur noir. D’après le catalogue, il est difficile d’identifier les oeuvres monochromes de Rodtchenko ; celles que nous connaissons par les expositions récentes correspondent aux diverses définitions données alors comme titres, par exemple : « Edification immobile stricte des surfaces planes de couleurs. Simple édification de la couleur. Facture », « Mouvement de la couleur loin de la forme (pour la première fois, la couleur s’écarte de la forme) », « Edification de la couleur sur des ovales. La couleur qui s’était écartée de la surface plane se construit sur des ovales mais ne se soumet pas à eux. Glissement de la couleur sur les ovales », « Concentration de la couleur-peinture de couleurs [tsviétopis’]. La couleur qui se répand devient une fin en soi. Lumière-couleurs/teintes [sviet-tsviéta]. Facture colorée », « Abstraction de la couleur. Déluminescence (sans-objet ; couleur et lumière.[37]»
L’exposition « Création sans-objet et suprématisme » se présente donc comme une rivalité entre Malévitch et un jeune peintre qui aspire à devenir le chef de file d’un nouveau mouvement artistique : « Oui, cette exposition est une compétition entre Anti et Malévitch ; les autres – c’est du pipi pour les chats [iérounda]. Malévitch a exposé cinq toiles blanches, Anti – des noires. [38]» Après l’ouverture de l’exposition, Varvara Stépanova regrette que l’on ait accepté le compromis de joindre le suprématisme et le sans-objétisme. Ainsi, la série des toiles de Rodtchenko de 1918-1919, Composition sans-objet N° 84. Abstraction de la couleur. Décoloration, Noir sur noir N° 81, ou Noir sur noir N° 82, sont considérées « comme une sortie du suprématisme coloré – la destruction du carré et une nouvelle forme, l’enfoncement de la peinture en elle-même en tant que stade professionnel, une nouvelle facture-texture intéressante et seulement la peinture, non pas le coloriage lisse dans une seule couleur, la plus ingrate, la couleur noire.[39] ».
Les toiles noires de Rodtchenko se présentent comme le « clou de la saison ». Selon Varvara Stépanova, ces oeuvres expriment le seul côté professionnel, technique, de la peinture sous le mot d’ordre général de la facture. La facture et rien que la facture, voilà ce que propose Rodtchenko. Proposition qui radicalise des positions dans l’avant-garde russe existant depuis 1912. Par exemple, Sergeï Bobrov, proche de Kandinsky proclamait alors au Congrès des Artistes de toute la Russie à Saint-Pétersbourg en 1912 que « le procédé consistant à couvrir la toile de couleurs est en soi et pour soi un acte créateur »[40]. D’autre part, le monochrome noir quadrangulaire de Malévitch avait, dès 1915, réduit la peinture au pictural seul ; et sa série des « Blancs sur blanc » de 1918 ne proposait, objectivement, qu’un jeu de facture sur fond monochrome, quelques délimitations linéaires permettant seules de rendre sensible l’espace infini. Varvara Stépanova, de son côté, affirme : « Dans les toiles ‘noires’ il n’y a rien hormis la peinture, c’est pourquoi leur facture y gagne de façon inhabituelle, elle produit l’effet d’une oeuvre peinte avec des matériaux totalement variés. Ces parties brillantes, mates, potelées, rugueuses, lisses de la surface donnent une composition étonnante de force, elles sont peintes si fortement qu’elles ne le cèdent en rien aux couleurs[41]. »
La nouveauté de Rodtchenko, qui prépare le terrain du constructivisme, réside dans l’effacement par la facture noire de tout réel spatial. Il refuse en effet de faire apparaître le monde sans objet sur la toile. Son travail se veut comme un pas de plus dans l’exploration des possibilités créatrices de la peinture de chevalet. Cette limite mène logiquement au refus de la peinture de chevalet pour redistribuer le pictural dans l’espace à trois dimensions. C’est pourquoi l’artiste met en exergue de son texte « Le système de Rodtchenko » dans le catalogue de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme » une citation du librettiste de l’opéra cubofuturiste de 1913, La Victoire sur le Soleil, Kroutchonykh : « Les couleurs s’en vont – tout se mélange en noir »[42]
De plus, de façon explicite, le noir a une charge symbolique. On peut expliquer le noir rodtchenkien comme une révélation de la mort, si l’on en croit les citations mises en exergue de sa profession de foi de 1919. A la peinture en action philosophique de Malévitch, Rodtchenko oppose le nihilisme d’un Stirner ou d’un Otto Weininger : « A la base de mon entreprise, j’ai mis le rien (Stirner, L’Unique) »; « L’assassinat sert d’autojustification pour l’assassin, il s’efforce de leur prouver que le rien existe (Otto Weininger, Aphorismes) » . Le rien et la mort sont ce sur quoi le « moi dévorant » existe : Rodtchenko se veut, comme Walt Whitman, le chantre « de la mort, de nombreuses morts, car « les morts vont également de l’avant comme les vivants vont de l’avant » (Walt Whitman, Feuilles d’herbe)[43]. On ne peut davantage s’opposer au « Rien libéré » de Malévitch.
Du point de vue iconographique, Rodtchenko multiplie les cercles, les ovales , les ellipses (Composition sans-objet N°80 , Composition sans-objet N° 61. Sphère colorée du cercle, Composition sans-objet N° 65. Concentration de la couleur et des formes, Composition sans-objet N° 68 (Nature-morte). Il continue à faire contraster ces formes circulaires avec les formes quadrilatères, restant dans le domaine de la technicité picturale, tendant à transformer ses compositions en mécanismes, comme dans la Composition sans-objet N° 69.
Au début 1919, Rodtchenko prend congé du suprématisme : « L’écroulement de tous les ismes de la peinture a été le début de mon ascension. Dans le carillonnement des cloches d’enterrement de la peinture de couleurs on conduit ici au repos éternel le dernier isme, le dernier espoir et le dernier amour s’écroulent et je sors de la maison des vérités mortes[44]. » Cela fait écho, dans le même catalogue, aux déclarations violentes du disciple (mais non le meilleur) de Malévitch, Ivan Klioune, qui parle de « formes nécrosées », de « cadavre de l’Art pictural », « scellé par le Carré noir du suprématisme », de « mort de l’art de la Peinture ».[45] Ou encore, cette attaque ad hominem de Rodtchenko : «La littérature et la philosophie sont pour les spécialistes de cette chose, quant à moi je suis l’inventeur de nouvelles découvertes ès peinture. Christophe Colomb n’était ni écrivain, ni un philosophe, il n’était qu’un découvreur de nouveaux pays[46].» On ne saurait être plus clair à l’égard des ambitions philosophiques de Malévitch…
Après la création en 1918 des premières constructions spatiales, Rodtchenko fait en 1919-1920 un pas supplémentaire vers le constructivisme avec des oeuvres (toiles, encres de Chine et linogravures) qui prennent comme base plastique la ligne, ligne droite, circulaire, quadrillée. Ce sont là de véritables variations musicales qui créent des espaces cosmiques, transparents, où la pesanteur ne semble plus régner. Dans ce «linéisme» qui est alors proclamé, on trouve en germe les constructions de 1921-1922 (Rodtchenko, Guéorgui et Vladimir Stenberg, Médounetski, Ioganson). La toile Construction sur fond jaune N° 89. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Musée national Pouchkine) déploie un rythme en demi-spirale, une sorte de ruban syncopé aux lignes en claire-voie, qui part de l’infini et va vers l’infini. La légéreté de ce complexe linéaire, sa suprême simplicité aussi, sont, pourrait-on dire, un apport au suprématisme par la création d’un état d’apesanteur des formes, et, en même temps, il y a là l’amorce du futur constructivisme. Ces formes appellent à une réalisation en trois dimensions. La toile Construction sur fond blanc N° 90. De la série «Linéisme» (1919, Moscou, Archives A. Rodtchenko et V. Stépanova) est un sytème de stries linéaires, verticales et obliques, avec une légère incurvation, trtaversées par des horizontales, créant aux points d’intersection, des quadrillages. La dynamique de cet ensemble est rendue par les longueurs inégales des traits. On retrouve une variation plus complexe dans le minimalisme linéaire de la Construction sur fond rouge-marron et vert N° 94. De la série «Linéisme» où l’espace est non pas cerné, circonscrit, mais traversé, sillonné, strié par des axes verticaux, horizontaux, obliques qui «tiennent» sans se toucher, sans aucun appui, comme en état de suspension.
On retrouve le même triomphe de la ligne dans la série des linogravures de 1919, à propos desquelles Rodtchenko note : «J’ai eu l’idée de peindre une dizaine de travaux noir sur blanc à la règle, de les appeler ‘Lignes’. Bien entendu, on va me critiquer pour ces lignes. On va dire – ce n’est pas de la peinture, des barbouillages. Mais j’ai d’autres tâches[47].» La ligne est l’apport majeur de Rodtchenko à l’art du XXème siècle. Cela entrait dans toute une tradition de constructions linéaires en Russie depuis la fin du XIXème siècle : ainsi, l’ingénieur Vladimir Choukhov avait pris, dès l’année 1899, des brevets pour des constructions spatiales avec des surfaces à courbe complexe, en particulier des hyperboloïdes de révolution [48]. Autant que la mythologique Tour Eiffel, les constructions de Choukhov sont un élément essentiel de la phase pré-constructiviste en Russie. Les toiles de Rodtchenko en 1920, comme Construction sur fond gris N°105 ou Construction N° 106 (sur fond noir) (Moscou, Archives A. Rodtchenko et Varvara Stépanova), témoignent de cette influence. Rodtchenko s’oppose nettement aux conceptions de Kandinsky sur la ligne exposées en 1919[49]. Ce dernier continue à prôner une ligne ondulante, sinueuse, serpentine, cette ligne qui vient du Jugendstil et pense même que la ligne droite géométrique est une expression primitive-primaire. Cependant l’article que Kandinsky écrit en 1919 sur le point comme générateur de toute forme[50] a trouvé un écho dans quelques toiles et dessins de Rodtchenko où la surface de fond, noire, est parsemée de petits points blancs ou rouges : Composition cinétique «Points», Points. Composition N° 120.
Un des moments importants vers le Constructivisme est la formation du groupe «Peinture-Sculpture-Architecture» [Jivskoulptarkh] en 1919 dont Rodtchenko fut un membre actif aux côtés des architectes N. Ladovski et V. Krinski, et du sculpteur B. Koroliov. Ces artistes conçurent des projets synthétisant les «trois arts dessinant» (die zeichnenden Künste, selon Erwin Panofsky) sur le thème du «temple de rencontre du peuple» (khram obchtchéniya naroda). Sélim Khan-Magomédov résume les principes qui guidaient tous ces projets, en particulier ceux de Rodtchenko – Maison des sociétés, plusieurs Compositions architectoniques, Sovdep : «L’influence du cubisme est perceptible dans les projets architecturaux des membres de ce groupe. La reconnaissance, comme étant une des qualités obligatoires de la nouvelle image architecturale, d’une dynamique exprimée extérieurement, le renoncement à la symétrie et aux angles droits, ont conduit à créer des solutions de plans et de compositions volumiques spatiales complexes et inhabituelles. Les compositions dynamiques aux formes à angle aigu, destructives de façon appuyée, les diagonales, les décalages, les consoles, les formes brisées et incurvées, l’utilisation contrastée de la couleur – tout cela entrait dans l’arsenal des moyens de l’expressivité artistique des membres du Jivskoulptarkh[51].» Ainsi, grâce aux impulsions de Malévitch et de Tatline dans le cubofuturisme et le sans-objet entre 1913 et 1919, grâce aux novations de Rodtchenko, le terrain est prêt en 1920 pour la définition et la naissance d’une nouvelle forme d’art – le Constructivisme.
1920-1921 : «de la représentation à la construction», «la mort du tableau»
L’année 1920 est marquée par la naissance à Moscou de l’ Institut de la Culture Artistique (Inkhouk), sur un programme de Kandinsky, où Rodtchenko va prendre une place prédominante, éliminant Kandinsky et devenant le leader de la nouvelle forme d’art qui était en train de se constituer et qui fut baptisée l’année suivante «Constructivisme». Avec l’Inkhouk, il s’agissait de créer une science pluridisciplinaire qui étudiât tous les apects des différents arts, leurs interactions, dans la perspective d’une synthèse des arts, dans la ligne du Gesamtkunstwerk wagnérien. Au lieu d’un discours subjectiviste, on se proposait de soumettre l’art à des analyses formelles objectives. «mais très vite, entre Kandinsky et toute une partie des membres de l’Institut, se fit jour une divergence fondamentale. Le psychologisme de Kandinsky s’écartait des vues de ceux qui défendaient l’«Objet» [Viechtch] comme substance de la création. Kandinsky partit et ce sont Rodtchenko, Stépanova, Babitchev et Brioussova qui prirent en main l’organisation[52].» Il suffit de nommer les présidents qui se succédèrent après Kandinsky pour comprendre l’orientation que prend l’ Inkhouk : Rodtchenko qui se fera, avec sa compagne Varvara Stépanova, le propagateur d’un constructivisme maximaliste; Ossip Brik, qui fut l’idéologue des «communiste-futuristes», puis du LIEF (Front de gauche); quant à Boris Arvatov, il se signalera par sa théorisation fanatique de l’art productionniste. C’est au tout début de 1921 qu’apparaît le mot de constructivisme, appelé à connaître une grande fortune dans tout l’Europe.
Après le départ de Kandinsky, il se forma à l’intérieur de l’ Inkhouk un «Groupe de l’analyse objective» dont les membres devinrent les nouveaux professeurs des Ateliers supérieurs d’art et de technique [Vkhoutémas] qui remplacèrent les anciennes écoles d’art[53], où fut implantée «la méthode objective» d’enseignement et introduit un «cours propédeutique» de formation générale. Les Ateliers supérieurs d’art et de technique et l’«Inkhouk» ont représenté des expériences pédagogique très riches et fécondes. Toute une partie des travaux était théorique. On étudiait, à partir d’une oeuvre particulière, souvent dans un musée, les problèmes fondamentaux de l’art : couleur, facture, matériau, composition/construction…Le travail «de laboratoire» consistait à approfondir un sujet donné : jusqu’en 1921 fut discuté avec passion le slogan «de la représentation à la construction»; à partir de 1922, ce fut le mot d’ordre «de la construction à la production». L’idéologie du constructivisme se dresse contre l’art pur, incarné, d’après les constructivistes, par le tableau de chevalet.
En 1919-1920, Tatline avait élaboré dans son atelier de Pétrograd la maquette de son fameux Monument à la Troisième Internationale, qui suscita de violentes discussions parmi les architectes, les peintres et les hommes politiques. La réduction de l’objet à une carcasse de bois ou de métal, prenant comme principe constructif de base la ligne, sera le trait distinctif du constructivisme dans les années 1920 et au-delà.
Le minimalisme se radicalise lors de la fameuse exposition de la Société des jeunes artistes, l’«Obmokhou» en mai 1921. Rodtchenko y présente une série de sculptures suspendues au plafond par un fil de fer, qui constituent les premiers «mobiles» du XXème siècle, si l’on excepte les deux lustres en fer-blanc aux formes abstraites et capricieuses exécutées par le sculpteur Bromirski pour le Café Pittoresque. L’éclairage des sculptures suspendues de Rodtchenko[54] s’inspirait probablement de celui du Café Pittoresque : la lumière faisait jouer la couleur argent dont étaient recouverts les éléments linéaires des constructions, comme, au Café Pittoresque, la lumière sur le fer-blanc. Les sculptures de Rodtchenko étaient en contreplaqué et peintes en argent pour imiter le métal. Il y eut cinq types de Constructions spatiales : triangles dans triangles, hexagones dans hexagones, quadrilatères dans quadrilatères, circonférences dans circonférences, ellispses dans ellipses. Seule la Construction avec ellipses s’est conservée (MoMa). Toutes se pliaient pour être rangées. Ces oeuvres dénotent une ingéniosité qui ne s’est jamais démentie chez Rodtchenko. Dans le même temps, elles découvrent des espaces inédits à l’intérieur de la géométrie euclidienne et constituent un nouveau pas dans la libération de la sculpture de la masse. Elles créent la transparence, la circulation de l’air, de la lumière, de l’espace entre les lignes. Ces structures représentent par elles-mêmes des planètes ayant leur propre vie, comme les planètes du système solaire.
En 1921 encore, Rodtchenko réalise une troisième série de constructions spatiales tout à fait différentes, constituées de morceaux de bois d’épaisseur et de longueur variables (de la baguette à de petites poutres). Il ne reste que des photographies de ce travail qui frappe par son caractère massif et sa monumentalité potentielle, rappelant en cela l’architecture ou les objets traditionnels de la Moscovie. Dans une «automonographie» de 1922, il définit ainsi sa création : «Ce sont les dernières constructions spatiales. Je les ai élaborées uniquement pour lier le constructeur à la loi de la conformité au but des formes utilisées, à leur réunion logique (zakonomiernym), et aussi pour montrer leur universalité, pour montrer qu’à partir de formes identiques, on peut construire toutes sortes de constructions, divers systèmes, espèces et applications. Avec ces oeuvres en tant que construtions réelles, je mets comme condition impérative pour le futur constructeur de l’industrie : ‘Rien n’est dû au hasard, tout est calculé’ […] Tout ramener à l’initiative universelle, simplifier, généraliser[55].»
L’année 1921 est encore marquée par un événement capital dans l’histoire de l’art européen, c’est l’exposition «5×5=25» (5 artistes – Varst[Varvara Stépanova], Alexandre Vesnine, Lioubov Popova, Rodtchenko, Alexandra Exter-montrant chacun 5 oeuvres). Il ne s’agit plus de tableaux de chevalet mais d’oeuvres préparatoires pour des constructions dans l’espace. La «mort du tableau», la fin de tout art «contemplatif» et la venue d’un art «actif», proclamés alors, firent que l’on vit les artistes se tourner vers le design et l’architecture urbaine, d’intérieur et théâtrale. L’art se met au service de la technologie et de l’industrie.
Les fameux monochromes de 1921 qui exposent, telles quelles, les seules couleurs primaires : rouge, bleu et jaune, apparaissent comme le degré zéro de la peinture, puisque ces couleurs sont les plus simples, les plus invariables, les plus pures, les seules aussi que peut percevoir basiquement notre rétine.[56] En même temps, elles sont les plus neutres, elles peuvent être répétées. De la sorte est détruite, comme l’écrit Varvara Stépanova, «la valeur sacrée de l’oeuvre considérée comme une chose unique»[57]. Il fallut l’annulation du prisme coloré et celle du tableau de chevalet, la proclamation d’un monochrome neutre, à tous usages, et du dessin de base réduit à la ligne, pour créer le constructivisme et son design, dont le but était de modeler la vie de la nouvelle société. L’art pour le constructivisme sera un moyen pour changer la vie.
Les trois monochromes de Rodtchenko pourraient apparaître aussi comme un geste à la Duchamp, mais l’annulation du tableau de chevalet chez Rodtchenko ne veut pas dire une annulation du pictural, dont le tableau n’est qu’une incarnation, historiquement datée. Alors que le geste de Duchamp est une annulation de l’art comme savoir-faire et du goût comme jugement de valeur.[58]
L’art et la vie
Rodtchenko va, tout au long des années 1920 et jusque dans les années 1930, vers la fin desquelles il se remettra à la peinture, travailler dans les divers domaines du design : photomontages, mise en forme de livres, ameublement, théâtre et, tout particulièrement, photographie.
Le photomontage, inventé en 1919 par les dadaïstes Grosz et Heartfield (Dada-merika, Dada Photomontage)[59], est une variante du collage. Rodtchenko construit des assemblages de morceaux de ses propres photographies, montés et collés en puzzle. Sa mise en forme en 1923 du poème de Maïakovski Pour cela est l’exemple même du photomontage constructiviste. L‘artiste définit ainsi ce nouveau genre artistique : «On entend par photomontage l’emploi de photographies comme matériau figuratif, l’assemblage de photographies au lieu d’autres matériaux artistiques. De cette manière, l’artiste ne reproduit pas un fait, mais c’est la photographie qui est le fait précis, saisi dans sa véritable essence. L’exactitude du document a une force expressive jamais atteinte auparavant en peinture ou dans les arts graphiques[60].»
Dans le domaine de la photographie, Rodtchenko se démarque de ce qu’il appelle le «fétichisme du fait» et déclare ne pas se battre contre la peinture, mais contre la photographie faite sur le modèle de la peinture […] La révolution dans ce domaine consiste à photographier de façon à produire la force nécessaire non seulement pour concurrencer la peinture, mais pour indiquer à tous une nouvelle méthode pour découvrir le monde de la science, de la technique et de la vie quotidienne[61].» L’ensemble de photographies que Rodtchenko nous a laissé appartient désormais au «classicisme du XXème siècle». Luttant contre ce qu’il appelle «photographier du nombril, quand on tient son appareil sur le ventre», l’artiste revendique les cadrages «de bas en haut» et «de haut en bas» : «Il faut photographier un sujet plusieurs fois, dans plusieurs positions, comme si on l’observait de différents côtés et pas comme si on l’épiait par le trou de la serrure. Ne pas faire des photos-tableaux mais des photos-moments avec une valeur de document, pas d’objet d’art[62].»
Comme la photographie, l’affiche devait remplacer aux yeux des constructivistes-productiviste l’art de chevalet.[63] Les affiches de publicité exécutées conjointement par Maïakovski et Rodtchenko sont marquées par une rigueur très rationaliste de la composition, avec l’accent mis sur la construction des caractères d’imprimerie où règnent la ligne et l’angle droits, avec aussi un humour d’une très grande efficacité visuelle, par exemple, Camarades fillettes. De meilleurs biberons il n’y en pas eu et il n’y en a pas; La bière «Triokhgornoïé» et «Khamonivtcheskoïé» etc. Les deux affiches Ciné-oeil de Rodtchenko sont bâties sur le contraste des différents cadres tirés des films du créateur du «Cinéma-vérité», Dziga Viertov.
Rodtchenko réalise en 1925 à l’occasion de l’«Exposition internationale des arts décoratifs et de l’industrie» à Paris son célèbre Club ouvrier : «Parmi les éléments qu’il avait conçus, citons : l’ameublement de la salle de lecture (une table, une chaise, des rayonnages où exposer les livres et les revues, une vitrine mobile pour des affiches, des documents, des journaux); un espace composé d’éléments transformables pour les réunions, les rencontres, la lecture du «journal vivant» (qui prévoyait une estrade pour l’orateur, une autre pour le président ou le directeur du journal, une paroi mobile, un écran pour la projection d’illustrations, un écran à ruban pour dérouler les slogans et des diapositives); un «coin Lénine» (une vitrine mobile pour conserver et exposer des documents et les thèses, une autre pour les affiches et les slogans, et une pour les photographies), un pupitre pour le journal mural avec des abattants permettant de déployer les pages; une table-échiquier et ses deux sièges, d’un seul tenant; de petits projecteurs pour orienter la lumière vers le haut ou vers le bas; un panneau pour les «avis du club» et une sorte de verrière pour les diapositives. Les éléments du club ouvrier étaient en quatre couleurs : gris, rouge, noir et blanc[64].»
Après 1934
On le sait, l’Union soviétique a connu, à partir du milieu des années 1930, une période de répression non seulement politique, mais intellectuelle et artistique. Cette répression contre la société voit également «une formidable expansion du système concentrationnaire»[65]. Après la grande famine de 1932-1934 qui fit plusieurs millions de morts, surtout en Ukraine (Holodomor)[66], ce fut la «Grande Terreur» de 1936-1938[67]. Rien de tout cela ne se reflète dans les reportages photographiques de Rodtchenko et de Varvara Stépanova pour la revue L’URSS en construction ou de façon générale. La série des photographies exécutées pour l’immense chantier du Biélomorkanal, le canal Baltique-Mer Blanche, nous donnent des vues de ce chantier, très belles dans leur aspect «construit», mais glacées, irréelles. On ne peut incriminer Rodtchenko pour cela, étant donné l’épouvantable appareil communiste de censure et de mort. Mais on ne doit pas ignorer le contexte de ces «documents», alors que l’on sait qu’ «au 1er janvier 1935, le système désormais unifié du Goulag regroupait plus de 965 000 détenus» et que «le taux de mortalité annuel pouvait atteindre 10%, comme ce fut le cas sur le canal Baltique-Mer Blanche»[68]. Nous savons, d’autre part, que ce canal, inauguré en grande pompe par Staline, dont l’entreprise devait être justifiée par la rééducation des détenus, qui y moururent par dizaines de milliers, s’avéra inutilisable[69].
Malgré tout, malgré cette censure et la menace permanente d’être arrêté, Rodtchenko se rabat sur le sport et le cirque. Il se remet aussi à la peinture jusqu’à sa mort. Ces oeuvres de la dernière période de sa vie sont loin d’être de mauvaise qualité, elles montrent aussi dans la peinture que l’artiste se tenait au courant de ce qui se passait dans les arts plastiques en Occident et il emprunte, par exemple, l’iconographie biomorphique avec un certain bonheur. Même s’il n’y a plus ici le caractère novateur et révolutionnaire des années 1910-1920, Rodtchenko reste jusqu’au bout un inlassable représentant de la recherche plastique. C’est un trait distinctif de son génie inventif – il ne reste jamais sur une formule, ausitôt celle-ci épuisée, il est en quête de nouvelles solutions formelles. L’ingéniosité, la créativité, l’innovation sont les maîtres-mots de toute sa création.
Jean-Claude Marcadé
Mars 2008
[1] L’avant-garde russe avait pris l’habitude, depuis sa première manifestation à Moscou en 1907, appelée « Σ τ ε φ α ν ο ς (du nom d’un recueil du poète symboliste Valéri Brioussov qui consistait en une guirlande de poèmes), de donner des appellations hautes en couleurs, symboliques, programmatiques, parfois purement techniques : «Le Valet de carreau» (1910), «La Queue d’âne» (1912), «La Cible» (1913), «N°4» (1914), «Tramway V» (1915), «L’Année 1915», «0,10» (1915-1916) – je me permets de renvoyer à mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, Paris, Flammarion, 2007
[2] German Karginov, Rodtchenko, Budapest, 1977, p. 13
[3] Voir le chapitre «Les reliefs» dans mon livre L’avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 153-171, où est donnée la bibliographie sur le sujet.
[4] Voir les reproductions d’oeuvres dans le style moderne dans : German Karginov, op.cit., illustrations 1-5, 7-10; et aussi dans Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo [Expériences pour le futur] (par les soins de V.A. Rodtchenko, A.N. Lavrentiev et N.S. Lavrentiev), Moscou, «Grant», 1996, p. 10, 15, 23, 33, 36, 38-39
[5] Le sujet de «Héro et Léandre» a été à maintes reprises traité dans la littérature universelle, mais c’est peut-être au Léandre de la pièce de Franz Grillparzer, Des Meeres und der Liebe Wellen [Les vagues de la mer et de l’amour], 1831, traduite en russe en 1912, que Rodtchenko s’identifie, «caractère enfantin, sensible à l’excès, farouche, porté parfois à de noires mélancolies» (Michel Mourre, «Héro et Léandre» in Dictionnaire des personnages de tous les temps et de tous les pays, Paris, Robert Laffont, 1960, p. 478-479
[6] A.M. Rodtchenko à V.F. Stépanova (Kazan, 1914), in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 40
[7] Les décors étaient du peintre symboliste Paviel Kouznetsov dont Rodtchenko avait remarqué les dessins lors d’une exposition de 1912, ainsi que ceux de Yakoulov («dessin raffiné d’un Japonais et sans perspective, ce qui y fait penser», Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915 [Extraits du journal de 1911-1915, à la date d’août 1912], in Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 29)
[8] Voir les reproductions dans German Karginov, op.cit., p. 23
[9] Voir Alexandre Rodtchenko, la femme en jeu (sous la direction de Daniel Girardin), Annecy, La Petite Ecole, et Lausanne, Musée de l’Elysée, 1997, en particulier l’article de la fille de l’artiste et de Stépanova,Varvara Rodtchenko, «Regards de femme», p. 89-93
[10] Voir Nicolas Khardjiev, « La tournée de Marinetti en Russie en 1914 », in Présence de Marinetti, Lausanne, L’Age d’Homme, 1982, p. 198-233
[11] Le «Monde de l’art» avait ouvert ses portes depuis 1913 aux novateurs comme Tatline, Yakoulov, Vladimir et David Bourliouk, Natan Altman, Liev Bruni.
[12] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 46
[13] Alexandre Rodtchenko, «Iz dnievnika 1911-1915», op.cit., p. 45
[14] Voir : G. Tchoulkov, «Diémony i sovrémiennost» (Mysli o frantsouzskoï jivopissi) [Les démons et le monde contemporain (Pensée sur la peinture française), Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64-75; N. Berdiaev, «Picasso», Sofia, 1914, N°3, p. 57-62; S. Boulgakov, «Troup krasoty» [Le cadavre de la beauté], Rousskaya mysl’, 1915, N° 8
[15] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, Paris, Philippe Sers, 1986, p. 28
[16] Lors de l’exposition historique de la galerie berlinoise Van Diemen en 1922,« Erste russische Kunstausstellung », tous ces trois groupements étaient présentés : cf. Jean-Claude Marcadé, « Ksenja Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190.
[17] Alexandre Rodtchenko, A propos de Tatline : 1915-1917», in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, Paris, Philippe Sers, 1988, p. 59
[18] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Quelques éléments concernant la naissance du consrtuctivisme», in Notes et Documents édités par la Société des Amis de Georges Yakoulov, N° 3, Paris, juillet 1972, p. 3-9; Jean-Claude et Valentine Marcadé, «Des lumières du soleil aux lumières du théâtre : Georges Yakoulov», Cahiers du monde russe et soviétique, volume XIII, janvier-mars 1972, p. 13 sqq
[19] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 34
[20] Voir, dans le catalogue Jean Pougny, Musée d’art moderne de la ville de Paris, Berlinische Galerie, 1993, les dessins des pages 162-167.
[21] Anti [Rodtchenko], «Boud’te tvortsami!»[Soyez des créateurs!], Anarkhiya, N° 61, 17 mai 1918
[22] Anti [Rodtchenko], «’Samobytnym’ kritikam i gaziété Poniédielnik» [Aux critiques ‘originaux’ et au journal Lundi», Anarkhiya, N° 85, 15 juin 1918
[23] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 31
[24] Voir la reproduction dans Ibidem, p. 25
[25] German Karginov, op.cit., p. 57.
[26] Cette utilisation des formes suprématistes pour représenter quelque chose se fera encore probante dans des oeuvres de 1919-1920 comme Deux personnages de la collection Costakis, ou l’aquarelle Champions d’Angleterre et de France, voir leur illustration dans Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 33
[27] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya [Le Constructivisme. Une conception de constitution des formes], Moscou, Stroïizdat, 2003, p. 136
[28] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 36
[29] German Karginov, op.cit., p. 85
[30]Alexandre Rodtchenko, «Dynamisme du plan» in : Ecrits complets sur l’art, l’architecture et la révolution, op.cit., p. 116; l’original russe dans : Rodtchenko-Stépanova, Munich, Prestel, 1991, p. 119
[31] Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 70
[32] Voir le dessin du monument à Olga Rozanova dans Ibidem, p. 65
[33] Ibidem
[34] A. Rodtchenko/V. Stépanova, «Iz manifesta souprématistov i bespredmietnikov. Dostijéniya v tvortchestvié piervootkryvateleï v mirié» [Extrait du manifeste des suprématistes et des sans-objétistes. Réalisations dans la création des premiers découvreurs au monde], in Rodtchenko-Stépanova, op.cit., p. 122
[35] Ibidem
[36] Voir la traduction en français du catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Age d’Homme, 1977, p. 160-167
[37] Ibidem, p. 166
[38] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok» [Extrait du journal. Notes sur la préparation et la mise en place des Xe et XIXe expositions nationales], Rodtchenko/Stépanova, op.cit., p. 124 (à la date du 10 avril 1919)
[39] Ibidem
[40] S.P. Bobrov, «Osnovy novoï rousskoï jivopissi» [Les bases de la peinture russe nouvelle] [1912], in : Troudy vsiérossiïskovo siezda khoudojnikov [Travaux du Congrès des artistes de toute la Russie], Pétrograd, 1914, p. 43
[41] V. Stépanova, «Iz dnievnika. Zapissi o podgotovkié i proviédénii X i XIX Gossoudarstviennykh vystavok», op.cit., p. 124
[42] «Le système de Rodtchenko» in catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66
[43] Voir toutes les citations en exergue du «Système de Rodtchenko» (MaxStirner, A. kroutchonykh, Walt Whitman, Otto Weininger) dans le catalogue de la «Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme» dans : K. Malévitch, Ecrits II. Le miroir suprématiste, op.cit., p. 166-167
[44] «Le système de Rodtchenko», op.cit. p. 67; l’original russe dans : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 66
[45] I. Klioune, «L’art de la couleur» [1919] in : K. Malévitch, Ecrits II. Le Miroir suprématiste, op.cit., p. 163-164; voir aussi : Jean-Claude Marcadé, «De Malévitch à Rodtchenko : les premiers monochromes du XXème siècle (1915-1921), in : La couleur seule, Lyon, Octobre des Arts, 1988, p. 63-67
[46] «Le système de Rodtchenko», op.cit.
[47] A.M. Rodtchenko, Stat’i. Vospominaniya. Avtobiografitcheskié zapiski. Pis’ma [Articles. Souvenirs. Notes autobiographiques. Lettres], Moscou, Sovietski khoudojnik, 1982, p. 49
[48] Voir les reproductions des oeuvres de Choukhov in : S.O. Khan Magomedov, Pioniere der sowjetischen Architektur. Der Weg zur neuen sowjetischen Architektur in den Zwanziger und zu Beginn der Dreissiger Jahre, Dresde, VEB, 1983, p. 27, 190
[49] V. Kandinsky, «O linii» [De la ligne], Iskousstvo, 22 février 1919, N° 4; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art (ed. Kenneth C. Lindsay and Peter Vergo), New York, Da Capo Press, 1994, p. 424-427
[50] V. Kandinsky, «O totchkié» [Sur le point], Iskousstvo, 1er février 1919, N° 3; traduction en anglais in : Kandinsky, Complete Writings on Art, op.cit., p. 423-424
[51] S.O. Khan-Magomédov, Konstrouktivizm. Kontseptsiya formoobrazovaniya, op.cit., p. 74
.[52] «Informatsionny otdiel Inkhouka, ‘Institout khoudojestviennoï koul’toury’» [Section d’information de l’Inkhouk, «Institut de la Culture Artistique»], Rousskoïé iskousstvo, 1923, N° 2-3, p. 85
[53] Voir les deux tomes de S. Khan-Magomédov, Vhutemas [sic], Paris, Regard,1990
[54] Cf. Christina Lodder, Russian Constructivism, Yale University, 1983, p. 26
[55] Alexandre Rodtchenko, «Laboratornoïé prokhojdiénié tchérez iskousstvo jivopissi i konstrouktivno-prostranstviennyié formy k inoustrial’noï initsiativié konstrouktivzma (avtomonografiya)» [Passage du laboratoire , à travers l’art de la peinture et les formes spatiales constructives, vers l’initiative industrielle (automonographie], in : Alexandre Rodtchenko, Opyty dlia boudouchtchévo, op.cit., p. 110
[56] Cf. Dora Vallier, «Malévitch et le modèle linguistique», Critique, mars 1975, p. 28 (l’auteur cite M. Déribéré, La couleur, Paris PUF, 1970)
[57] Varst [Varvara Stépanova] in : Gérard Conio, Le constructivisme russe, Lausanne, l’Age d’Homme, 1987, t. I, p. 384.
[58] Voir Bernard Marcadé, Marcel Duchamp, Paris, Flammarion, 2007, p. 137-150
[59] Cf. J.E. Bowlt, «Das photographische Werk Alexander Rodchenkos», in : Rodtschenko. Fotografien 1920-1938, Cologne, Wieland, p. 58 sqq
[60] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 121
[61] A. Rodtchenko, «Prédostéréjénié» [Avertissement], Novy Lief, 1928, N° 11, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit.,, p. 227-228
[62] A. Rodtchenko, «Pouti sovrémiennoï fotografii» [Les voies de la photographie contemporaine], Novy Lief, 1928, N° 9, cité ici d’après Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 222
[63] B. Arvatov, «Agit-kino; Kino-glaz» [Le cinéma de propagande et le cinéma-oeil], Kino-Journal ARK, 1925, N° 9, p. 3-4; du même – «Outopiya ili naouka» [Utopie ou science], Lief, 1923, N° 4
[64] Sélim Khan-Magomédov, Alexandre Rodtchenko. L‘oeuvre complet, op.cit., p. 179
[65] Le livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1997, p. 226
[66] Voir le chapitre «La grande famine», in ibidem, p. 178-188
[67] Ibidem, p. 206-225
[68] «L’empire des camps», dans ibidem, p. 226-239
[69] Voir les photographies du Biélomorkanal avec des détenu, dans ibidem, cahier entre les pages 312 et 313
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Performance de Sabine Buchmann au Brésil, São João d’Aliança, 2 novembre 2014
Du Rythme, du Visage, de la Texture – Sabine Buchmann au
Brésil
« Toute mon œuvre était semblable à celle d’un tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure » (Malévitch)
Les anciens maîtres chinois pratiquaient l’écriture qui était peinture.
Écriture et peinture sont identiques pour les Chinois.
Le moine peintre chinois Citrouille amère, Shitao, a écrit qu’ un unique trait tracé sur une surface blanche crée l’Univers.
Sabine Buchmann, dans notre contemporanéité, est de cette lignée.
Toute une partie de son œuvre est dominée par le minimalisme rythmique. En cela elle a reçu des impulsions décisives du suprématisme de Malévitch et de sa réduction aux formes premières.
Dans l’action brésilienne, Sabine Buchmann insère le rythme du dessin-peinture dans la cadence du corps des acteurs qui présentent les tableaux sur des tissus rouges, blancs, noirs – les couleurs du suprématisme de Malévitch.
Les présentateurs suivent le rite sacral d’une offerte, d’un échange des tableaux vivants, puis de leur disparition.
Parabole du corps comme toile.
Parabole de l’osmose nature (le corps)-culture (écriture-peinture).
Parabole de l’apparent, du visible, et du passage à l’invisibilité.
Parabole de la présence-absence.
Et que reste-t-il après cet acte ?
L’essentiel du rythme : des visages à peine tracés, des faces aux contours laconiques, à la fois simples et complexes dans les possibilités de diverses interprétations.
Visages humains, au-delà de tout psychologisme, dans la variété des expressions.
Mais aussi – temples de l’homme, lieux sacrés de la vision et de la pensée.
Le pictural – c’est-à-dire l’organisation de l’espace en un certain ordre.
Le pictural s’inscrit dans une texture, c’est-à-dire dans une trame, un tissu.
Sabine Buchmann fabrique elle-même les papiers qui lui servent de support à partir de feuilles de légumes ou d’arbres. Cette tissure organique végétale fait naître des vibrations fibreuses, des surfaces vivantes, des territoires originels.
Sabine Buchmann, ordonnatrice de pans du mystère du monde, conciliatrice de l’art et de la vie.
Jean-Claude Marcadé
Brasilia, Vargem Bonita, 30/10-2014
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L’ avant-garde « russe » ou « de Russie »? (Moscou, Institut d’histoire de l’art, 16 octobre 2014)
«Русский» или «Российский авангард»?
Я несколько раз в своих статьях и книгах обращал внимание на то, что название «русский авангард» было условно зафиксировано во второй половине 20-го века под влиянием европейских марксистских или марксиcтсвующих интеллигентов, которые создали тогда миф 1920-х годов, когда великая Октябрьская революция породила мол великое искусство авангарда. Не повторю утверждение, что, в самом деле, так называемый «русский футуризм», также условное не совсем адекватное название, создал до 1917 года главный художественный переворот в мировом искусстве, когда были пересмотрены все коды, господствующие со времён Возрождения. Нео-примитивизм, фовистский сезаннизм, кубо-футуризм, супрематизм, беспредметничество, «конкретная абстракция» Татлина – все эти первостепенные достижения авангарда в России были реализованы, когда вспыхнули революции 1917 года. Можно только сказать, что вследствие мирового резонанса советской истории стало возможным распространение российских достижений. 1920-ые годы породили по крайней мере три крупнейших новаторских течений – органическая школа Матюшина, советский конструктивизм, аналитическое искусства Филонова и его школы.
Но вернёмся к проблеме названия «русский авангард», чтобы, с другой точки зрения, оспорить его.
Во первых было бы более целесообразно вернуть новаторской школе, которая проявилась в рамках Русской империи и затем Советского союза, название «левое искусство», «левое» не будучи понимаемым до Октябрьской революции в политическом смысле, но как отличающeеся от «правого» консервативного, рутинного, академического искусства[1].
Теперь обратимся к вопросу, действительно ли «левое искусство» в России и в Cоветском союзе является «русским»? Если судить об этом по паспорту, то в рамках Русской империи, все граждане были «русскими», отличающимися друг от друга своим вероисповеданием, и в Советском союзе все граждане были советскими, отличающимися своей национальностью. Например, Малевич был до 1917 русским римско-католического вероисповедания, а в Советском союзе он обозначал себя украинцем, и в заграничных анкетах – поляком.
Сегодня в практике языка, несмотря на то, что это ещё не узаконено словарями, употребляется слово «россиянин», «российский», когда дело идёт о гражданине Российской федерации, не являюшемся этнически русским. Наблюдается при этом постоянное стремление и в государственных кругах и даже среди многочисленных представителей интеллигенции к русифицированию всех компонентов Российской федерации, которую охотно отождествляют с Россией. Этот процесс, мне кажется, начался с Петра и создания Русской империи, которая претендовала на эксклюзивное наследие древней Руси. Знаменательно в этом отношении, что прилагательное от слова «Россия» оказался не грамматически правильным «росский», а двусмысленным «русский».
Я позволил себе напомнить об этих лексических особенностях, не из педантичного желания уточнить некоторые специфические языковые проблемы, которые являются подтекстом доминирующей идеологии и в культурной сфере. Значит, это относится и к сфере искусства. Надо ли здесь повторить, что в искусстве, в частности в изобразительном искусстве, формы в разных творческих периодах у разных художников не возникают ex nihilo. Иногда так кажется самим творцам, что они творят из ничего. Но нет такого случая, когда любое произведение искусства сознательно или несознательно не использует и не трансформирует те элементы, что собирались в его творческой памяти в контакте с реальностью и с другими творениями. Поэтому мне кажется неадекватным словосочетание «русский авангард», несмотря на то, что оно уже вошло в обиход, как «бренд», чтобы использовать этот ужасный постсоветский термин, и будет трудно обойтись без него. Но таким же образом, как «кубизм» не является адекватным определением того максимального геометризма, выведенного из творчества Сезанна, тем же образом «русский авангард», если рассмотреть его компоненты не ограничивается лишь одной русской стихией. Поэтому было бы более целесообразно говорить о «российском авангарде», в новом понимании термина «российский».
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Я хочу резюмировать тезисы, которые я выдвинул в своей книге о «Русском авангарде между 1907 и 1927 годами», они ещё не прозвучали на русском языке. Я выдвигаю «географические». различия, когда пишу о художниках, произошедших из Русской империи. Между Москвой и Петербургом всё время существовало соперничество, которое выражалось в эстетическом складе и разных художественных стилях. В этом плане, Александр Бенуа, в каталоге дягилевской «Выставки русского искусства» в Париже в 1906 году, выделял «два совершенно разных течения в современном искусстве : «Петербургский Мир искусства, будучи порой несколько литературным, отдаёт предпочтение утончённым ощущениям, присущим эпохам великого изыска, находит удовольствие в милых прогулках в прошлое и исповедует культ интимного, драгоценного и диковинного.»[2]
Этому «искусству Петербурга» Бенуа противопоставляет «искусство Москвы, которое, в основном, берёт своё начало в творчестве великого декоратора Врубеля» и «содержит тенденции более декоративные, в большей степени чисто живописные».[3]
Конечно, надо в каждом случае нюансировать такие порой слишком общие и редуцирующие противопоставления. Но внутри российского левого искусства наблюдаются различные знаковые и иконографические линии, отличительные черты, которые черпают свою специфичность в различных культурных традициях тех мест, где они сформировались.
Если применить к российскому левому искусству различие «Петербургской» и «Московской» школ, то это можно было бы проследить в многочисленных творческих стихиях протагонистов этих школ. Я возьму только один пример. В рисунках китайской тушью, сделанных Пуни в 1916-1917 годах, мы находим эмблематику столицы на Неве, города призраков, блуждающих теней, двойников и галлюцинаций, населяющих его со времени повестей Пушкина и Гоголя и перетекающих по сумрачным лестницам и тёмным углам Достоевского в жуткие лабиринты Андрея Белого. Пуни запечатлел ошеломляюще беглым штрихом куски интерьеров улицы и домов. Здесь какая–то особая тональность, свойственная только Пуни, мир, созданный из наслоения абстрактных планов и обрывков реальности, весь дробящийся, «бегущий», замирающий в подобном сну пространстве. Этому миру можем противопоставить творчество московской красочности Кандинского, создавшего такие вещи, как Пёстрая жизнь и оставившего известный гимн Москве в своих мемуарах.
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Повальное участие «украинской школы» внутри так называемого «русского» авангарда замолчать невозможно. Напомним, что так называемый «русский футуризм» (ещё неадекватное название!) возник в Украине у Бурлюков. Многие протагонисты левого искусства проявляют в своём творчестве импульсы, идущие из территории, называвшейся при царизме Малороссией – самые яркие примеры – Бурлюки, Малевич, Татлин, Ларионов, Александра Экстер, Архипенко, Соня Делонэ…
Каждая страна порождает художников, которые навсегда отмечены солнечным светом, свойственным этой стране, контурами её пейзажей, формами и красками окружающего мира (архитектуры, тканей, бытовых изделий, фольклорных обрядов и т.п.), религиозного и культурного ткачества, которое внедряется в его творческую мысль с детства. Такой ансамбль определяет специфичность «национального» искусства и объясняет тот факт, что художник, в зрелом возрасте работающий в другой стране заметным образом отличается от творцов приёмной страны. Стоит вспомнить многочисленные примеры : Эль Греко, Пикассо, Кандинский, Архипенко, Соня Делонэ, Шагал и пр.
Кто бы подумал сделать из Пикассо Французского живописца, хотя он всецело принадлежит к истории французской живописи? И не является ли Кандинский русским художником в Германии и во Франции? Безразлично ли об этом знать и писать, конечно не из-за узких националистических, или – horribile dictu ! – социо-биологических, или этнических соображений, но чтобы лучше понять их творчество. Разве что ограничиться горизонтальным чтением художественной продукции.
Итак я различаю в историческом российском искусстве очень влиятельную и важную «украинскую школу», и также восточные течения, в которых выделяется «армянская школа», благодаря её корифеям Г.Б. Якулову и М.С. Сарьяну, да ещё и такое явление, как ташкентские «Мастера Нового Востока».
Не смогу детально в рамках этого доклада разобрать, как все эти не русские школы внутри российского левого искусства или на его периферии отмечены специфическим пространством, светом, цветовой гаммой и формами традиционного искусства их земли.
Приведу кратко только несколько общих примеров. Супрематизм Малевича и супрематизм его великорусских последователей. Если сравнить супрематизм Любови Поповой с малевическим супрематизмом, то видно, как у Поповой пространство не освобождено, а формы твёрдо прикреплены к картинной поверхности, тогда как у Малевича четырёхугольники, прямоугольники, круги парят как планеты, готовые ко взлёту.
Вопрос пространства безусловно связан с географией. Самый русский, на мой взгляд, из всех русских художников Филонов насыщает пространство картины до максимального напряжения. И тут не могу не вспомнить о русском лесе, который, как на это указал В.О. Ключевский, возымел такое важное влияние на формирование русского сознания, в частности на русскую православную духовность.[4]
Ещё пример творчества киевлянки Александры Экстер, которая безусловно является крупнейшей представительницей «украинской школы» внутри российского левого искусства. Меня поразило чтение у некой известной русской исследовательницы искусства, для которой Александра Экстер примыкала к московской группе художников как «космополитка»!!! Хочу лишь привести два места из монументальной двухтомной монографии Г.Ф. Коваленко, которые лучше всяких дискурсов показывают всю нелепость таких утверждений:
«Большая часть жизни Александры Экстер связана с Киевом, с Украиной. Она много ездила, подолгу жила в Париже и в Москве, в Риме и Петербурге. Но всегда возвращалась : в Киеве были её дом, её мастерская, её знаменитая студия. Когда же ей доведётся расстаться с Киевом навсегда, свой парижский дом она устроит точно так, как был устроен киевский. В нём будет много ярких украинских ковров, вышивок, украинской керамики, украинских икон.
Но дело даже не в этих дорогих сердцу вещах, с которыми Экстер прожила всю свою жизнь. Важнее другое – Киев очень рано и, можно сказать, навсегда стал одним из главных и постоянных героев её живописи : его силуэты, ландшафты, его архитектура давали о себе знать не только в её киевских пейзажах, непостижимым образом они преображали собой большинство её городских мотивов – парижских, генуэзских, флорентийских.»[5]
И ещё по поводу беспредметных картин украинской художницы, которые наполнены «ностальгией по киевской молодости, по тем впечатлениям от украинского народного искусства, которые не покидали художника никогда» : «Стоит внимательно присмотреться и можно увидеть : зубчатые фигуры напоминают характерные для крестьянских росписей разрезы чашечек цветка, изгибы узких полос – упругие линии их стеблей, треугольники, трапеции и ромбы, их углы и соотношения сторон, их пропорции и пространственные ритмы – здесь переклички с украинскими орнаментами очевидны : ну и, конечно, жизнь цвета – полнокровная, раскованная, звонкая – как будто сам строй души народного мастера бы унаследован склонным всё проверять алгеброй художника 20 века.»[6]
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А теперь о другой стихии – восточной, о востоке и его пейзажах и его традициях, которые иногда берут своё религиозно-культурное начало в древнейших временах. Возьмём Якулова и Сарьяна, сынов великой Армении. Хотя они оба принадлежат к истории российского искусства, их творчество не входит в общую его струю. Сарьян сильно очень рано отличается энергией своей знаковой и цветовой системы от часто малокровной живописи голуборозцев и я уверен : Сарьян сыграл первостепенную роль в восточно-матиссовской перемене творчества своего московского друга Павла Кузнецова после 1910-го года. Все оттенки синего у Сарьяна далеки от синеватостей голуборозцев, они восходят к синей доминанте полихромных армянских миниатюр. А место дерева в картинах Сарьяна напоминает место, значение и трактовку Древа Жизни в древнем армянском искусстве.
Якулова же всё отличает от всех других протагонистов российской школы живописи. Между прочим, Георгий Богданович отказался от участия в художественных группах левого искусства, единственное исключение – его активная теоретическая деятельность в создании, вместе с Есениным, имажинизма. Обособленность Якулова не только в восточной тематике, не только в экзотизме сюжетов. Якулов трансформировал все формальные сюжетные элементы, почерпанные будь то в классическом искусстве, в Возрождении, будь то в цветовых оптических экспериментах орфизма, будь то в передаче вихра и «стекоьности» современной толпы, он всё это трансформировал при помощи своей первой художественной иллюминации, а именно «мысли, что разница культур заключалась в разнице светов». При помощи также проникновения в многогранные аспекты китайского искусства. Поэтому так поражает у него «китайская линеарная графичность» и акварельная прозрачность «влажного спектра Китая», как он пишет о своих знаменитых Скачках в Третьяковской Галере,
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Хочу сейчас обратить внимание на деятельность художников «русского Востока» от сибирских регионов до Аральского моря, до Закавказья и Кавказа, там где сталкиваются до сих пор большие мировые культуры, доминирующая мусульманская, христианская, тибетская и китайская. Знаменитое собрание Узбекского Нукусского музея им. Игоря Савицкого до конца не изучено, а там находятся жемчужины представителей той периферии восточного российского левого искусства. Здесь я приведу только творчество Михаила Курзина (1888-1957), Виктора Уфимцева (1899-1964), Урала Тансыкбаева (1904-1964), Николая Карахана (1900-1970) или более известного Александра Волкова (1886-1957).
Конечно, восточная тематика бросается в глаза. Это экзотика для европейцев. Но это не самое главное, Схематизм контуров, яркость солнечной призмы, китайская линеарность преобладают в произведениях Михаила Курзина. У Виктора Уфимцева такое впечатление, что урок Матисса прошёл через призму Сарьяна, как показывает жгучая сила красного, синего, коричневого и зелёного, чётко и плотно пригнанных друг к другу.
Изображения же Александра Волкова, Урала Тасыкбаева и Николая Карахана колебятся между примитивизмом, фовистским сезаннизмом и цветовой энергией, которая присуща этим краям, где окружающие бытовые вещи щедро раздают своё многоцветное изобилие.
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Мой доклад отчасти вызван наблюдением над сегодняшней тенденцией в русской историографии русифицировать все культурные и художественные проявления, какими бы они ни были, игнорируя чужие влияния и корни. Квасной патриотизм обычно не ладит с живой свободной многогранностью, осмосом культур, уникальностью творческих процессов. Не уменьшает величие данной культуры сосуществование в ней разнородных, инородных истоков, и их нарочито замолчать или ассимилировать не достойно правил настоящей науки. Поэтому, я лично заменяю название «русский авангард» более адекватным обозначением «российское левое искусство» или «левое искусство в России» в первой четверти 20-го века.
Жан-Клод Маркадэ
30 сентября 2014
[1] Ещё в 1922 году, когда состоялась в Берлине первая советская выставка всех течений в галерее Ван Димена, говорили и писали в таких терминах о художественной ситуации искусств в России. Ксения Богуславская-Пуни опубликовала рецензию об этой выставке в одной Берлинской газете под названием « Bolschewismus und Kunst », где она пишет о «правом крыле», о «группе художников центра (сезаннистов) » и о беспредметниках (см. вторую публикацию этой статьи и её перевод на английский язык в каталоге Die Russen in Berlin, 1910-1930, Berlin, Stolz, 1995, p. 42-50. В швейцарском архиве покойного Германа Бернингера находилась машинопись французского перевода статьи К.Л. Богуславской, которую я опубликовал в Petit journal de l’exposition Jean Pougny. 1892-1956, Paris, Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1993 ; этот французский вариант был переведён по-английски, см. Jean-Claude marcadé, « Ksenija Boguslavskaja (Pougny) on the ‘First Russian Exposition’ in Berlin, 1922 », in : For SK. In Celebration of the Life and Career of Simon Karlinsky, Berkeley, Slavic Specialities, 1994, p. 184-190
[2] A. Benois, « Préface », Salon d’Automne. Exposition de l’Art Russe, Paris, 1906, p. 11, русский перевод в моей статье «Санкт-Петербург как главная ось современности», в кн. Санкт-Петербург. Окно в Россию 1900-1935, СПг, Феникс, 1997, с. 208
[3] Там же
3 « Ключевский начинает свой обзор с леса, отмечая ту великую роль, которую лес сыграл в истории России. До второй половины XVIII в. жизнь наибольшей части русского народа шла в лесной полосе. Лес оказывал русскому человеку услуги хозяйственные, политические, даже нравственные. Он заменял русскому человеку горы и замки, служа самым надёжным убежищем от внешних врагов. Русское государство могло укрепиться только на далёком от Киева севере под прикрытием лесов со стороны степи. Вместе с тем, несмотря на все услуги, лес всегда был тяжёл для русского человека: он грозил дикими зверями, разбойниками, у него было трудно отвоевать новые территории для хлебопашества. недружелюбное или небрежное отношение русского человека к лесу проявляется в том, что он населил лес всевозможными страхами: чудовищами, представителями «нечистой силы» ».Н.В. Солманидина, Ключевский о роли природы как социального фона и потенциала формрования русского народа и его ментальность
(Научная библиотека КиберЛенинка: http://cyberleninka.ru/article/n/v-o-klyuchevskiy-o-roli-prirody-kak-sotsialnogo-fona-i-potentsiala-formirovaniya-russkogo-naroda-i-ego-mentalnosti#ixzz3F7XX7o64)
[5] Георгий Коваленко, Александра Экстер, Москва, Московский музей современного искусства, 2010, т. 1, с. 8
[6] Георгий Коваленко, Александра Экстер, цит. произв., с. 176






















