Catégorie : Des arts en général

  • Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle

    Picasso et la vie artistique russe des deux premières décennies du XXe siècle

     

     

     

    Picasso a été connu très tôt en Russie. Dès 1909, le médiocre peintre impressionniste, mais important historien de l’art, Igor’ Grabar’, pouvait définir le cubisme de Braque et de Picasso comme « le désir d’une stabilité rigoureuse, d’une qualité constructrice perdue, la croyance en une certaine norme, le caractère purement mathématique des expériences rythmiques », ajoutant que Picasso exprime ces principes « avec plus de fermeté, de façon plus inflexible [que Braque] »[1]. La dimension « mathématique » de la poétique cubiste sera reprise en 1912 par Kandinsky (qui n’est pas passé par cette discipline) dans son essai « Über die Formfrage » dans l’almanach Der blaue Reiter :

    « L’essai d’exprimer l’élément compositionnel en une formule est la base de la naissance de ce que l’on appelle cubisme. Cette construction ‘mathématique’ est une forme qui parfois doit mener et mène, si l’on en fait une utilisation conséquente, au dernier degré de la suppression du rapport matériel des parties de l’objet (voir, par exemple, Picasso). »[2]

    L’œuvre de Picasso reproduite dans l’almanach du Cavalier Bleu est Femme à la guitare (1911, aujourd’hui à la Narodni Galerie de Prague), un chef-d’œuvre du cubisme analytique non figuratif, à la limite de l’abstraction. David Burljuk parlera aussi de « conception mathématique » à propos de la surface plane, dans son article « Le cubisme », paru dans l’almanach des futuraslaves (budetljane) Gifle au goût public en 1912.

    Natalja Gončarova, lors de son  exposition d’une journée de 18 de ses tableaux, organisée par la Société de Libre esthétique à Moscou, le 24 mars 1910, avait affirmé contre certains critiques , qui avaient taxé ses oeuvres d’ ultra-impressionnistes :

    «Il n’est pas possible d’appeler ma manière de peindre d’impressionniste […] car l’impressionnisme est une façon de rendre une impression première, souvent vague, imprécise, alors que moi, comme les Français d’aujourd’hui (Le Fauconnier, Braque, Picasso), je m’efforce d’obtenir une  forme ferme, une netteté sculpturale et la simplification du dessin, de la profondeur, et non la vivacité des couleurs.»[3]

    Et Natalja Gončarova fut parmi les premiers peintres russes qui associèrent au primitivsime de l’image populaire (lubok), de l’icône, des arts archaïques nés sur le sol de l’Empire Russe, la géométrisation du protocubisme parisien (ce que, personnellement, j’appelle «cézannisme géométrique») entre 1907 et 1909. Pour des raisons polémiques, elle déclarera en 1912, lors du débat organisé par les membres du «Valet de carreau» :

    «Le cubisme n’est pas une mauvaise chose en soi, bien qu’il ne soit pas un phénomène nouveau, surtout en Russie. C’est dans ce style que les Scythes de bienheureuse mémoire exécutaient leurs kamennye baby (bonnes femmes de pierre), que sont vendues sur nos marchés, des poupées de bois d’une étonnante beauté.»[4]

    La majorité des oeuvres de Natalja Gončarova, à partir de 1909, est marquée au sceau du cézannisme géométrique et garde toujours, avec une netteté sculpturale, parfois architecturale,  le contour des objets. Il est certain que, lorsqu’elle peint des toiles comme Colonne de sel (Galerie Tretjakov, vers 1910), Moisson. La vierge sur la Bête  (Musée de Kostroma, 1911) ou Paysans cueillant des pommes (Galerie Tretjakov, 1911), elle a vu dans la Collection Ščukin, visitée par tous les artistes russes contemporains, des toiles de Picasso, comme La fermière ou l‘ Etude pour les „Trois femmes“ (de la collection Stein), qui s’y trouvaient alors.

    Un peintre, aujourd’hui méconnu, Boris Takke (1889-1951), présent à la première exposition du „Valet de carreau“ en 1910-1911, se voit qualifié par le poète, peintre, critique littéraire et théoricien de l’art Maksimiljan Vološin de „délicieux Picasso-Takke“[5]. Le peu que l’on connaît de Takke  à cette époque montre un dialogue évident avec le maître espagnol.

    Le nom de Picasso revient, de façon fugitive, mais comme une valeur pleinement installée, dans la revue moderniste pétersbourgeoise Apollon, qui défendait une esthétique de l’harmonie, de l’équlibre, de la clarté et de la lumière solaire. Son directeur Sergej Makovskij, faisant „le bilan artistique“ de l’année 1910, parle, à propos des arts novateurs français d‘ anarchisme et de déformisme. Il stigmatise tout particuliérement les déformations des futuristes italiens, des „insensés“ qui déclarent la guerre à tout héritage, à tous les fondements esthétiques des siècles passés : ces déformations font paraître „arriérées“ les oeuvres de Matisse et de Picasso![6] On ne prononce pas encore, en cette année 1910, le mot de cubisme. Le célèbre critique Jakov Tugendhold, rendant compte du Salon des Indépendants de 1910, parle des „archaïstes naïfs (Friesz, Le Fauconnier, Metzinger), qui „retournant, à travers Cézanne, à l’âge de pierre, allant, dans leur quête de monumentalité, jusqu’à pétrifier la nature et les gens“[7]. Et dans son article sur „La nudité dans l’art français“ (novembre 1910), le critique russe fait cette remarque :

    „Regardez ces nus géométriques et anguleux de Picasso et ces corps grisâtres-pierreux de Metzinger et de Le Fauconnier qui paraissent un assemblage de pavés ou de petits cubes.“[8]

    On le sait, Louis Vauxcelles a le premier parlé de réduction des formes „à des schémas géométriques, à des cubes“, dans sa préface au catalogue de l’exposition de Georges Braque à la Galerie Kahnweiler en 1908 et dans un petit entrefilet du journal Gil Blas, le 14 novembre 1908[9]. Charlotte Douglas note avec justesse :

    „Curieusement, les Russes restaient réfractaires au nom de ‚cubistes‘ même après qu’il fut devenu d’usage courant en Europe Occidentale.“[10] Lors du fameux Congrès des artistes de toute la Russie à Pétrograd, fin décembre 1911 selon le calendrier julien- début janvier 1912 selon le calendrier grégorien, là où fut lu par Nikolaj Kul’bin O duxovnom v iskusstve [Du Spirituel en art] de Kandinsky dans son premier état de 1909-1910, le peintre et théoricien Sergej Bobrov, proche de Larionov et de Natalja Gončarova, lut une communication intitulée „Fondements de la nouvelle peinture russe“ où il introduit l’appellation de „purisme“ pour désigner les novateurs qui, depuis Gauguin, Van Gogh, Cézanne et Matisse, ont créé une „peinture pure, vraie et sans compromis“[11]et ont éliminé toute littérarité[12]:

    „Le purisme a commencé à étudier les travux des sauvages, des peuples, des artistes de l’archaïsme […], il donne l’essence picturale métaphysique […], il permet à la peinture d’infuser l‘ essentia dans l’objet, l’essence qui y est dissimulée.“[13]

    Bobrov cite Cézanne, d’après lequel les puristes „décomposent toutes les formes dans les formes les plus simples : cubes, prismes, sphères etc. En France, on appelle de tels artistes des cubistes, leur chef est Picasso“[14].

    Dans ces années 1911-1912, ce sera l’infatigable peintre et poète polémiste, théoricien de l’art et provocateur David Burljuk qui mettra en avant en Russie le cubisme et, bien entendu, Picasso. On connaît bien aujourd’hui ce passage des mémoires étincelants du poète Benedikt Livšic Polutoraglazyj strelec [L’archer à un oeil et demi] qui décrit une scène pittoresque qui s’est déroulée en décembre 1911 dans la propriété de la famille Burljuk en Ukraine du sud :

    „-Regarde donc, dit David à son frère Vladimir […], ce que m’a donné Aleksandra Aleksandrovna [Ekster]. Une photographie de la dernière oeuvre de Picasso. Ekster l’a rapportée de Paris tout récemment. Le dernier mot de la peinture française. Prononcé là-bas dans l’avant-garde, il sera transmis comme un mot d’ordre – on le transmet déjà – sur tout le front de gauche, il éveillera des milliers d’échos et d’imitations, il posera la base d’un nouveau courant.

    Ils portent la main au-dessus des yeux en visière; en étudiant la composition, ils divisent mentalement le tableau en parcelles.

    Le crâne tranché d’une femme avec la nuque apparente ouvre des perspectives éblouissantes…“[15]

    Il faut également citer dans ces mémoires la façon dont fut peint par Vladimir Burljuk le célèbre Portrait de Bénédikt  Livchits (coll. part., New York) :

    „Une photographie, dont les marges sont pleines de doigts, passe de main en main. On peut commencer…

    –      Vas-y, empicasse-le comme il faut! dit David à son  frère en lui donnant les derniers conseils.

    Vladimir peint mon portrait en buste. C’est ce que nous avons décidé la veille. Maintenant, il me répartit sur des surfaces planes, il me déchiquette en petite parcelles, et, ayant ainsi écarté le danger mortel de la ressemblance physique, il met à nu, à fond, le ‚caractère‘ de mon visage.“[16]

    Au vu du Portrait de Bénédikt Livchits, on pourrait penser que la photographie rapportée par Aleksandra Ekster de Paris était la toile de Picasso Femme assise (1909, Tate Gallery) qui comporte des morcellements coniques, triangulaires, quadrilatères, en équerre.

    C’est à ce moment-là que David Burljuk écrit pour Kandinsky un article qui paraîtra en allemand, sous le titre „Die ‚Wilden‘ Russlands“, dans l’almanach Der blaue Reiter en 1912. Le titre allemand est de Kandinsky qui fit une rédaction  du texte russe original qui s’appelait „Slovo k russkim xudožnikam (po povodu s“ezda“ [Discours aux artistes russes (à propos du Congrès [il s’agit du Congrès des artistes de toute la Russie en 1911-1912 dont nous avons parlé plus haut]“. Cet article ne prononce pas le nom de cubisme et parle, plus généralement, d’une „nouvelle définition de la beauté“ [eine neue Schönheitsdefinition][17], tout en décrivant une conception du cézannisme géométrique, tel qu’il s’était développé chez Braque et Picasso entre 1906 et 1909 :

    „L’utilisation de plusieurs points de vue (ce qui était connu depuis longtemps en tant que loi mécanique); la mise en accord de la représentation perspectiviste avec la surface de base […]; le traitement des surfaces et leurs chevauchements (Picasso, Braque et, en Russie, Vladimir Burljuk).“[18] Dans Der blaue Reiter est reproduit une Tête de Vladimir Burljuk qui dénote une influence directe de Picasso, en particulier de la Fermière de 1908, aujourd’hui à l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, qui faisait partie au tout début des années 1910 de la Collection Ščukin et qui donnera des impulsions décisives à plusieurs peintres russes novateurs avant 1919 (les plus célèbres exemples sont ceux de Malewicz, les deux toiles Paysanne aux seaux <avec enfant> du Stedlijk Museum d’Amsterdam et  du MoMA[19], ainsi que le dessin du Fossoyeur (Musée du Théâtre et de la Musique de Saint-Pétersbourg) pour l’opéra cubo-futuriste de Matjušin en 1913).

    La deuxième exposition des cézannistefauves-primitivistes du  „Valet de carreau“, à Moscou en janvier-février 1912, devait montrer trois oeuvres de Picasso, selon le catalogue qui ne donne aucune indication de titre. En réalité, il n’y eut que deux oeuvres qui n’arrivèrent que près d’un mois après le vernissage au début février. Un critique, rendant compte de cette deuxième exposition, pouvait écrire :

    „Il y a dans cette exposition, malgré tout, des modèles curieux de travaux de ce style géométrique (‚cubique‘) dont beaucoup sont engoués ces derniers temps à Paris, à leur tête – Picasso.“[20]

     L’exposition alla ensuite à Saint-Pétersbourg en 1913 et un journaliste nota, à propos de la gouache venue de chez Kahnweiler, intitulée „Composition“:

    „Picasso est tout spécialement bien : on ne peut imaginer quelque chose de plus impudent. Des préparations anatomiques boucanées et coupées en tranches d’un corps féminin – que des muscles sans os – sont plongées dans  une couleur bleue – et c’est tout.“[21]

    Deux autres chroniqueurs trouvent cette composition peu caractéristique de „cet artiste puissant et profond“[22], car il s’agit d‘une „ébauche insignifiante“[23]. Il pourrait s’agir d’une oeuvre comme l’aquarelle Composition (Z VI 1136). A notre connaissance, ce sont les  seules présences de l’Espagnol dans des expositions russes avant 1917. Mais sa présence est largement compensée dans la Collection Ščukin qui comprenait à l’été 1914 cinquante et une de ses oeuvres. Le peintre du courant organiciste russe Mixail Matjušin raconte dans ses mémoires „Les cubofuturistes russes“, écrits sous l’impulsion et dans la rédaction du célèbre historien de l’art Nikolaj Xardžiev au tout début des années 1930, comment il prit connaissance très tôt de l’oeuvre de Picasso :

    „Pendant l’hiver 1910, j’ai rendu visite à Ščukin à Moscou et il m’a montré les travaux de Picasso qui étaient accrochés au-dessus des tableaux d’un autre Espagnol, Zuolaga. Cet art académique vieillot et le nouveau étaient si contrastés que je sautais de stupéfaction de l’un à l’autre et, finalement, je fixais mon regard sur Picasso et ne pouvais m’en détacher. Ščukin me dit que les oeuvres de ce jeune Espagnol étaient chez lui ‚à l’épreuve‘. J’ai examiné encore une fois les travaux de Picasso et, frappé par le traitement audacieux et original de la couleur en des plans entiers, je dis à Ščukin que c’était l’artiste le plus intéressant de sa collection.“[24]

    Il faut également noter que la majorité des cézannistes fauves et des cubofuturistes russes (exception notable – Malewicz et sa disciple préférée Ol‘ga Rozanova) ont séjourné à Paris avant la guerre de 1914-1915.

    Pendant toute l’année 1912, le mot „cubisme“ fait désormais partie du vocabulaire de la critique russe. Ainsi, David Burljuk put faire une conférence, intitulée „Du cubisme et autres courants en peinture“, lors du débat organisé, le 12 février, à l’occasion de l’exposition moscovite du „Valet de carreau“; il s’agit d’une variante plus développée de son article de Der blaue Reiter. Voici comment un journaliste décrit un passage de l’intervention :

    „Le public reçut la démonstration des tableaux français avec un franc rire, mais écouta patiemment les explications du conférencier. Et pendant ce temps, Burljuk s’embrouillait dans des éclaircissements géométriques des principes du cubisme, du tubisme etc. Opérant avec la ligne et la surface plane, il ne put d’aucune manière caractériser avec justesse les visées de ces artistes. Il dit comment le cube est coupé par la ligne sur la surface plane, comment le cube présente un décalage [sdvig] plan etc. La démonstration des tableaux cubiques et autres, qui paraissaient invraisemblables dans des reproductions en noir et blanc, mit le public dans une humeur gaie au moment où commencèrent les discussions.“[25] 

    David Burljuk remit cela dans le second débat du 25 février 1912 avec un exposé sur „l’évolution de la notion de beauté en peinture (le cubisme)“ qui provoqua aussi des rires, des protestations et des sifflets. L’orateur se défendit en disant :

    „Quand Colomb venait de découvrir l’Amérique, on ne pouvait pas en rire, car personne ne savait ce que donnerait l’Amérique. Nous avons découvert un art nouveau. Il est trop tôt pour en rire.“[26]

    David Burljuk répéta son exposé à Saint-Pétersbourg lors d’un débat organisé à l’occasion de l’avant-dernière exposition du groupe avant-gardiste „Sojuz molodëži“ [L’Union de la jeunesse], le 10 décembre 1912. Il montra à nouveau des reproductions d’oeuvres cubistes parisiennes (en particulier de Le Fauconnier et de Picasso) et de cubistes russes (dont les noms ne sont pas mentionnés par la critique). Malgré le ton provocateur des déclarations bourloukiennes, la réaction pétersbourgeoise fut plutôt favorable à l’agitateur. Une autre conférence de David Burljuk en novembre 1912 provoqua un article incendiaire du „passéiste invétéré“Alexandre Benois sous le titre „Cubisme ou niquisme?“[27]. Il n’y est pas question du  cubisme et de ce qu’il apporte de nouveau du point de vue formel; Benois reproche violemment à Burljuk de ne parler que de „surfaces“, de „volumes“ et de „couleurs“ à propos du maître à penser des cubistes, Cézanne, alors que tout l’art du passé, y compris l’art de Cézanne, „est construit sur le sujet, autrement dit sur la Weltanschauung de l’artiste – aussi bien extérieure qu’obligatoirement intérieure -, sur ce qui est la foi en général ou bien sur ne serait-ce que la foi personnelle de chaque homme […] [Cézanne] était un homme profondément religieux qui a vécu un lourd drame intérieur qui s’est manifesté dans une forme très précise et qui a créé le fondement principal de son art“.[28] Déjà point ici le débat purement russe d’une approche métaphysico-religieuse de l’art, que nous verrons appliquer dès 1914-1915 à Picasso. La nique que fait Burljuk à l’art du passé est, selon Benois, la nique du „grand prince de ce monde“… Est ainsi lancé l’imputation de démonisme faite à l’égard de l’art d’avant-garde russe et, en particulier, du cubisme, tandis que „le plus grand savant du passé, Léonard, était à sa manière un croyant, peut-être hérétique et diaboliste, mais croyant“[29].

    On le voit, ce que jusqu’en 1913 on a ppelait dans le milieu artistique russe, chez les artistes, les théoriciens et les critiques, „cubisme“, concernait plutôt la peinture postcézanniste, de façon générale la libération de la fonction représentatrice mimétique, au profit d’une géométrisation des éléments figuratifs, avec l’accent mis sur le sdvig, le décalage, le déplacement des lignes et des plans sur la surface, désormais autonome.

    L’année 1913 voit s’installer en Russie de façon solide le cubisme d’après 1909 et Picasso. Il y eut deux traductions en russe du livre de Gleizes et de Metzinger Du „cubisme“, dont le cahier illustratif comportait deux oeuvres cubistes analytiques non-figuratives de Picasso  (Le mandoliniste, 1911) et de Braque (Nature morte, 1911), provenant de la Galerie Louise Leiris. Ces traductions avaient été précédées par une interview de Gleizes, publiée à Saint-Pétersbourg dans Les Nouvelles de la Bourse, le 13 mars 1912. Charlotte Douglas en fait le résumé :

    „Juste avant l’ouverture des Indépendants […], un des plus grands quotidiens de Saint-Pétersbourg publia un entretien de Gleizes, „le fondateur du cubisme“, qui reprenait la règle des objets ‚vus de tous les côtés à la fois‘, mais attribua également à Gleizes l’affirmation : ‚Je dois, lorsque je dessine un arbre, produire une synthèse de l’arbre. En dessiner les détails serait arracher l’attention du regardeur de l’essence du concept arbre‘[30]. Le ressurgissement, lié au cubisme, de cette forme d’idéalisme qui avait été bien antérieurement énoncée pour la première fois en liaison avec le nom de Cézanne (bien que cela fût erroné), puis en 1908 par Braque, allait gagner immédiatement les suffrages et susciter une réaction de la part des cubofuturistes.“[31]

    C’est en 1913 que le peintre Aleksandr Ševčenko, adepte à cette époque d’une synthèse du cézannisme géométrique, du futurisme, du rayonnisme de Larionov, le tout sur une base primitiviste, publie un  opuscule intitulé Principes du cubisme et autres courants contemporains dans la peinture de tous les temps et de tous les peuples, dans lequel il développe l’idée courante dans le milieu russe, nous venons de le voir, sur la représentation des objets de différents points de vue, sur le décalage des formes (sdvig). Il n’y a rien de très original dans ces considérations. Sa présentation de Picasso est cependant intéressante :

    „En conclusion […], notre attention se porte sur celui que l’on appelle le fondateur du cubisme, le ‚violent‘ Espagnol Pablo Picasso. La figure de Picasso se dresse tout à fait seule et pourtant iI a derrière lui une foule de disciples, mais ces derniers, ou bien le comprennent mal, ou bien sont en général d’un naturel peu doué, ne jouissant pas d’un tempérament aussi fort que Picasso. Le cheminement de Picasso est bien connu : à partir du Greco, ensuite à travers Cézanne, puis, par l’art nègre, jusqu’au cubisme, où il a trouvé sa plus grande expression, originale à tel point que maintenant tous, d’une seule voix, ne parlent que de sa démence. En effet, lui-même ne pensait pas devenir fou. Il a simplement trouvé une nouvelle possibilité artistique, le mélange des matériaux. Ainsi, par exemple, dans certains de ses derniers tableaux, il recourt à des possibilités comme le modelage sur le tableau des parties les plus en relief et ensuite leur mise en couleur, puis, par exemple, s’il lui faut peindre du papier peint, il en prélève simplement un morceau et le colle sur le tableau et ainsi de suite…“[32]

    Aleksandr Ševčenko a été le premier à parler de l’utilisation de divers matériaux en rappelant que ces incrustations existaient déjà chez les Grecs, les Egyptiens, les Chinois, et dans les arts chrétiens, en particulier sur les icônes… Le peintre et théoricien  russo-ukrainien Aleksej Griščenko tint le 21 mai 1913 au Théâtre Troickij des miniatures à Saint-Pétersbourg une célèbre conférence sous les titre „La peinture russe et ses liens avec Byzance“ dont une grande partie fut publiée dans la revue Apollon dans son numéro d’août[33]. Picasso y est cité à plusieurs reprises :

    „Plus longtemps on regarde les oeuvres de Cézanne, de Picasso, plus on y découvre des choses inattendues et précieuses.“[34]

    Griščenko, s’il loue le sérieux des Français en général, des cubistes et de Picasso en particulier, c’est pour mieux critiquer ses confrères russes qui sont prétendument de mauvais imitateurs des artistes français : ainsi du „cubisme“ de Lentulov qui est absurde et montre quel abîme le sépare „du vrai peintre d’aujourd’hui, Picasso“[35].

    C’est pendant l’année 1913 que Malewicz créera un cycle d’oeuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans, par exemple, L’homme à la clarinette (1911-1912), ou de Braque, Harpe et violon (1912). Les deux peintres parisiens emploient largement en 1912-1913 des quadrilatères pour structurer la surface du tableau (entre de nombreux exemples, Violon et clarinette de Prague (Narodni Galerie) ou Homme à la guitare (coll. André Meyer, New York), Violon, Instruments musicaux, Clarinette et violon de Picasso (tous venus de la Galerie Kahnweiler et acquis par Ščukin). Le cubisme analytique malévitchien vient après son cubofuturisme (Le bûcheron, La récolte du seigle – Stedelijk Museum, Amsterdam) et son réalisme transmental (Portrait perfectionné d’Ivan Vasil’evič Kljunkov – Musée national russe, Saint-Pétersbourg). De façon évidente, l’oeuvre de Picasso sera pour Malewicz une leçon plastique capitale et l’on verra en 1913-1914 les cylindres, les cônes et les sphères du cubofuturisme précédent, ainsi que la métallisation des couleurs, céder la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Les toiles Samovar (MoMA), Machine à coudre (ancienne collection Xardžiev), Instrument musical/Lampe, Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (toutes au Stedelijk Museum, Amsterdam), Coffret de toilette, Station sans arrêt (Kuncevo) (Galerie nationale Tretjakov, Moscou), sont parmi les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique. Dans un tout premier texte de 1915, Malewicz déclare :

    „Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets et leur anatomie (couche de bois, etc.)[…] ont été pris par l’intuition comme moyen de l’édification du tableau; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle sorte que le caractère inattendu de la rencontre de deux structures anatomiques donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature. Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une représentation de la totalité de l’objet.“[36]

    Dame à un arrêt de tramway, par exemple, répond bien au programme malévitchien de „ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau“[37], principe cubiste par excellence, selon le peintre polono-ukraino-russe. Dans ce fouillis de formes quadrilatères, on aurait bien de la peine à identifier une „dame“ et un „tramway“. L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition picturale sans vraiment révéler le sens pictural du tableau. Le seul élément qui nous parle de tramway ou de la réalité, c’est le panneau avec le numéro des voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre du quadrilatère. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malewicz le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste, ce qui se rapporte parfaitement à Picasso. Nous le voyons ici mis en oeuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons du cubisme français, mais le créateur slave ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre-jaune pour illuminer en ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.[38]

    La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce où, de la même façon, il serait vain de chercher une représentation quelqconque. On est frappé par un élément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, élément figuratif que l’on retrouve dans Le poète (1912, Kunstmuseum, Bâle) ou Le joueur de cartes (1913-1914, MoMA) de Picasso. Une iconographie similaire se trouve également dans Réserviste de 1ère catégorie de Malewicz (1913, MoMA) avec également la moustache conquérante du Poète de Picasso.

    Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913-1914 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté d’être :

    „Saturant la forme, [le cubiste] enserre la forme jusqu’à une extraordinaire pression de la force, de sorte que la forme elle-même est farcie d’explosivité.“[39]

    Les deux petits chefs d’oeuvre cubistes Coffret de toilette et Station sans arrêt (Kuncevo) pourraient, au premier regard, passer pour „parisiens“. En effet, on y trouve les mêmes effets de trompe-l’oeil que chez Picasso (ou Braque), l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments du réel sont dispersés çà et là : clef de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement „russe“ ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la „transmentalité“ (zaum‘) de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt (Kuncevo) est un geste qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme.

    La disciple préférée de Malewicz, Ol‘ga Rozanova, qui n’a jamais voyagé à l’étranger, a reçu des impulsions cubistes à travers les tableaux de la Collection Ščukin et elle interprète le cubisme dans une série de tableaux de 1913-1914, en utilisant un  coloris restreint et des teintes sourdes. Le sujet n’est suggéré que par quelques contours se référant au monde visible. Les quelques éléments reconnaissables sont dispersés sur la toile et sont conçus, non comme des représentations de l’objet, mais comme des rapports, des contrastes purement et autonomement picturaux. L’homme dans la rue. Analyse de volumes (1913, Collection Thyssen-Bornemisza, Madrid) reste dans les tons ocres et gris du cubisme parisien. S’y ajoute la multiplication futuriste des mêmes séquences linéaires ou planes qui créent la dynamique d’une ville.

    Les autres femmes-peintres du cubofuturisme russe, Ljubov‘ Popova, Nadežda Udal’cova, Vera Pestel‘, sont passées par les ateliers parisiens de Le Fauconnier, de Metzinger et de Dunoyer de Segonzac à La Palette. Dans leurs oeuvres de 1914-1915 on sent l’influence dominante de ces derniers peintres, mais celle aussi de Braque et de Picasso, voire de Léger. Dans Au piano de Nadežda Udal’cova (1915, The Société Anonyme and the Dreier Request at Yale University, New Haven) sont mis sur le même plan le corps du personnage assis et tous les objets de l’environnement, pour ne faire vivre sur la surface que des mouvements d’angles, de quadrilatères et de courbes. La référence au Poète (1911, Collection Peggy Guggenheim, Venise) ou au Modèle (1912, coll. Walker, New York) de Picasso paraît évidente, de façon générale à l’oeuvre de Picasso en 1911-1912.

    Quant au cubisme synthétique parisien, il apparaît dans l’art novateur russe à la fin de 1913 et sera très présent jusqu’à la naissance à la fin 1915 du „suprématisme de la peinture“, la première abstraction radicale (le sans-objet) du XXe siècle. En 1914, toute une série d’oeuvres de Malewicz utilise le papier collé et le collage d’objets, comme dans Femme à la colonne d’affiches où sont appliquées sur la surface de la toile des coupures de journaux et de papier de tapisserie. On assiste ici à l’aplatissement maximal de cette surface. La chiquenaude a dû être donnée par le collage et fusain de Picasso, Tête d’Arlequin (1913, Musée Picasso, Paris), ce même Picasso qui avait utilisé magistralement un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau totalement plan, d’une économie de moyens totale[40]. De telles expériences, épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malewicz à la minimalité suprême.

    Face à Malewicz, Tatlin sera celui qui créera une nouvelle forme d’art, le „relief pictural“, le „contre-relief“ à partir de 1914; l‘impulsion décisive lui fut donnée par sa visite à l’atelier de Picasso en mars de cette année[41]. Tatlin avait oeuvré jusque là dans le cézannisme géométrique et ignoré les cubismes analytique et synthétique; sa géométrisation des éléments figuratifs avait comme trait distinctif la ligne arrondie que l’on trouve jusqu’à la spirale de son célèbre Monument à la IIIe Internationale de 1919-1920. Mais si les objets construits par Picasso à l’aide de carton ou de tôle se voulaient des représentations, certes non mimétiques, certes purement plastiques, de tel ou tel objet, chez Tatlin, dès son exposition en  mai 1914, c’est-à-dire à peine un peu plus de deux mois après sa visite à l’atelier du maître espagnol[42], il s’agit d’un assemblage tout à fait abstrait de divers matériaux. Dans le Relief pictural de la Galerie Tretjakov (1914)  on a,  cloués sur une planche de bois brute, des morceaux plats de bois, de métal et de cuir, seul un fil de métal tordu détruit l’effet plan dominant. C’est à cette époque que paraît le petit traité du peintre et théoricien russo-letton Vladimir Markov [Waldemars Matvejs] Principes de la création dans les arts plastiques. La facture où il affirme :

    „La vie organique sur la terre, c’est le chaos des factures [i.e. textures] qui changent constamment“[43]

    Les créateurs primitifs utilisaient plusieurs matériaux à la fois (bois, paille, coquillages, ambre, verre, mica, anneaux, boîtes de conserves, ficelles etc.); tout matériau est bon pour créer un objet d’art; il n’y a pas de matériaux nobles et de matériaux vils. Vladimir Markov termine le chapitre de son essai consacré à “la combinaison [l’assortiment, l’assemblage] des matériaux“ par une description du travail de Picasso dans ce domaine :

    „Prenons par exemple Picasso. Ce peintre colle sur la toile des coupures de vieux journaux jaunis, et il dessine sur ces découpages, il colle des morceaux d’affiches en couleurs ou de toile de tableau, en mettant en évidence son côté non travaillé, etc., etc. Il est intéressant de noter ici le procédé qu’il emploie dans son travail pour obtenir la surface, la beauté d’une toile. Il répand par endroits sur la surface lisse de la toile de petits pâtés de peinture mélangés avec du sable; il parsème aussi la surface lisse de grains de sable recouverts de peinture; en revanche, il polit littéralement certaines parties du tableau avec de la laque.“[44]

     

     

    ::::::::::::::::::

     

    Le choc, ressenti par le cubisme non figuratif parisien et, en tout premier lieu par l’oeuvre de Picasso, s’est traduit par leur intégration dans la majorité des oeuvres cubofuturistes russes entre 1912-1913 et 1915-1916. Mais ce qui est remarquable, c’est le débat philosophique et théorique qui s’est focalisé en Russie en 1914-1915 sur Picasso, sur sa poétique et sa personnalité. La Russie fut dans les années 1910 un des lieux essentiels de la réception du peintre espagnol dans l’art du XXe siècle et dans l’art universel. La revue moderniste Apollon, peu favorable, de façon générale, aux expérimentations picturales non figuratives, mais dont les articles présentent les problèmes  de l’art novateur qui bouleverse les codes renaissants de près de cinq siècles et engagent des débats à leur sujet[45].  La revue pétersbourgeoise publie dans son double numéro 1-2 de 1914 le catalogue de la Collection Ščukin[46] qui comportait, répétons-le, 51 oeuvres de Picasso. A cette occasion, le critique Jakov Tugendhold écrit un grand article de fond intitulé „La collection  française de S.I. Ščukin“ Une grande part est consacrée à Picasso, bien qu’aucune des oeuvres de ce dernier n’illustre l’essai du critique; en revanche, une mini-rétrospective de l’oeuvre picassienne illustre, dans le même numéro, l’article, beaucoup moins „vertébré“ et convaincant,  du théoricien de „l’anarchisme mystique“, le poète, romancier et dramaturge Georgij Čulkov, sous le titre „Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)“.

    Tugendhold déclare que dans la maison-musée de l’industriel Ščukin, „il y a une cellule monastique, celle de Picasso“[47]; Picasso est l’accord final de la collection qui commence par Monet et les impressionnistes. On le sait, la Collection Ščukin a été appelée en son temps un „musée de Matisse et de Picasso“ et l’on ne s’étonne pas de voir Tugendhold consacrer tout d’abord un long développement enthousiaste à Matisse avant de terminer par Picasso, „dans la dernière salle – la cellule monastique voûtée, dans le musée de l’âge de pierre, dans le royaume de l’Espagnol Picasso, cet enfant terrible [en français dans le texte] de l’époque contemporaine“[48]. L’image de la „pierre“, de la „pétrification“ pour caractériser la poétique picassienne est récurrente tout au long de l’essai. Par exemple :

    „[Picasso] est possédé par la manie du tassement, la passion de la dureté, le fétichisme de la pierre […] Si chez Claude Monet tout coule, tout est dilué, sous la main de Picasso, tout se durcit : Monet transmue la cathédrale de Rouen en poussière pierreuse, Picasso tasse les nuages en tas de pierres. Là où chez Matisse, il n’y a qu’une silhouette, chez lui, il n’y a que le volume. Même la gamme coloriste acquiert je ne sais quelle austère empreinte minérale et ‚géologique“.“[49]

    La blouse verte de La reine Isabeau est couverte „d’arabesques presque plates d’un jaune siliceux“[50]; les „nudités féminines semblent des assemblages de pierres, soudés par le ciment des contours : tels sont les Trois femmes à la couleur de brique rouge“[51].

    Si, selon le critique russe, l’oeuvre de Matisse était une déduction extrême des principes de Gauguin, la peinture de Picasso, elle, „apparaît comme un achèvement paradoxal de Cézanne“[52]. Tugendhold a été fortement impressionné par ses visites à l’atelier de Picasso qu’il décrit ainsi :

    „Je l’avoue, j’ai vu là-bas un mobilier assez inattendu pour un peintre : dans un coin – des idoles noires du Congo et des masques dahoméens, sur la table – des bouteilles, des morceaux de papiers peints et de journaux, en qualité de nature morte [en français dans le texte], sur les murs – d’étranges modèles d’instruments musicaux, découpés dans du carton par Picasso lui-même; dans tout cela, il ya l’empreinte de l’austérité et nulle part on ne trouve une seule tache réjouissante de peinture. Et pourtant, dans ce cabinet de magie noire, on sent un laboratoire de la création, une atmosphère de travail,  – d’un travail qui peut-être fait fausse route, mais est sérieux, ne connaît ni mesure ni repos dans sa tension avide de savoir.“[53]

    N’oublions pas que Tugendhold écrit dans la revue Apollon, qui, dès ses débuts à l’automne 1909, se voulait un contre-poison aux „insolences informes de la création qui ont oublié les lois de la tradition culturelle“,  et était en quête d’un „art libre, harmonieux, clair et vivant, au-delà de la décadence maladive de l’esprit et de la pseudo-novation“[54]. Il est donc significatif qu’il cite les représentants de „L’Union de la jeunesse“, groupe et revue des novateurs avangardistes russes, pour avoir parlé „de la création [par Picasso], à la place d’un ‚Apollon‘ blanc, d’un ‚Apollon noiraud et tordu‘ „. A cela le citique rétorque :

    „Picasso lui-même ne pense pas  créer quelque Apollon que ce soit, il n’y a chez lui aucune norme, aucune idole, aucun idéal, même dans la sphère de la forme pure. Car Apollon – c’est l’achèvement suprême et le monde de Picasso séjourne dans l’inachèvement permanent.“[55]

    Aussi comprend-t-on que l’article de Tugendhold est dominé par deux pulsions contradictoires ; d’un côté, la certitude de l’importance de premier plan de Picasso, son génie indiscutable; d’autre part, une critique, plus d’ordre philosophique-idéologique qu’esthétique, de son cubisme.

    Selon le critique russe, Picasso a commencé dans sa période barcelonnaise comme „un authentique Espagnol, combinant mysticisme religieux et fanatisme de la vérité“ – cela est dit à propos des tableaux Vieux juif et Le rendez-vous :

    „Ce Vieillard émacié qui mendie et ces deux sinistres Femmes dans leurs cilices monacaux, ce sont des engeances des temps de l’Inquisition et ils auraient pu être peints à l’époque lugubre de Philippe II.“[56]

    Ainsi, les traits distinctifs de Picasso, dans ses débuts, sont „sa profonde spiritualité, ses compositions ‚statiques‘, son amour pour des rythmes centripètes – tout cela s’est par la suite transformé dans son antithèse. Au demeurant, il est resté pour toujours un fanatique et un Espagnol enclin au transcendant“[57]. Cette obsession de „mysticisme“ et de „religiosité“, en alternance avec le „démonisme“  est récurrente dans la réception russe dominante autour de 1914. Ainsi, dans la période bleue, comme dans la période rose, par exemple dans Le garçon au chien, Picasso „cherche dans des corps délicats l’aisance des lignes et l’étirement mystique […] et dans les couleurs, l’impression d’une fresque morte“[58]. Mais l’influence de Cézanne va , à partir de 1907, lui faire „examiner l’extériorité plastique de la sculpture primitive et oublier sa mystique intérieure[59]. Et c’est à partir de ce premier cubisme que „l’on voudrait appeler [la peinture de Picasso] un art philosophique, voire, plus exactement, gnoséologique […] Il renonce à la perception picturale du monde au nom d’une perception purement ‚plastique‘ […]Il veut représenter les objets non pas tels qu’ils paraissent à l’oeil, mais tels qu’ils sont dans notre représentation[60].

    Dans la pièce consacrée à Picasso dans l’hôtel particulier moscovite de Ščukin, étaient présentées des sculptures du Congo et de Madagascar. Aussi, de façon inattendue, chez Tugendhold, comme chez les critiques de l’époque, est soulignée la „sculpturalité“ des représentations picassiennes entre 1907 et 1910. Comme le passéiste Aleksandr Benois avait parlé d’une analogie effrayante entre les monstres de Picasso et l’art religieux des sauvages africains, Tugendhold dit avoir demandé à l’artiste espagnol „si l’intéressait le côté mystique de ces sculptures, -‚Pas le moins du monde, me répondit-il, – ce qui m’occupe, c’est leur simplicité géométrique“[61]. Pour Tugendhold, Picasso n’a pris que les formes extérieures de l’art nègre et non „ leur sens nettement hiératique,  leur nette signification religieuse-métaphysique“[62]. Dans les femmes de Picasso, „il n’y a pas de préférence métaphysique d’une partie du corps sur l’autre, en elles il y a l’équilibre de tous les volumes […] Picasso ne prend en fait que la forme extérieure, mais il ne veut pas et ne peut pas la remplir d’un nouveau contenu“[63].

    La période cubiste non figurative de Picasso est considérée, à l’encontre du cycle espagnol, comme étant „centrifuge“ :

    „Ici, il n’y a déjà plus de point de convergence, il n’y a pas d’horizon, il n’y a pas d’optique de l’oeil humain, il n’y a ni commencement ni fin, ici, c’est le froid et la folie d’un espace absolu […] les lignes des objets se dispersent dans un lointain démesuré, les formes des objets se morcellent en éléments constituants innombrables.“[64]

    L’article de Tugendhold est assez étonnant, car il est fondateur de la réception russe de Picasso et nombre de ses formules-chocs seront reprises par la suite, même interprétées différemment, par des personnalités aussi diverses que les philosophes religieux Berdjaev et Bulgakov, le peintre et théoricien Griščenko, le poète et critique d’art Aksënov, entre 1914 et 1918. Curieusement, Tugendhold fait à la fin de son essai une comparaison entre Mallarmé et Picasso, „cet intrépide Don Quichotte espagnol, ce chevalier de l’absolu“[65] :

    „Il y a quelque chose de similaire entre le drame créateur de ce symboliste [Mallarmé] qui rêvait ‚d’amener le monde entier dans un seul magnifique livre‘, mais qui s’est égaré dans le labyrinthe des analogies étroitement subjectives, et la création de l’Espagnol Picasso qui rêve d’amener le monde dans un seul monolithe, mais qui a perdu le sens de l’unité derrière le fétichisme de la pluralité quantitative.“[66]

    D’une toute autre tonalité est l’article du poète Georgij Čulkov dans le même numéro d‘ Apollon. Déjà son titre „Les démons et l’époque contemporaine“ est tout un programme. Pêle-mêle sont appelés à la rescousse l’Ame du Monde, les démons mesquins et les grands démons, les anges, Schelling, Proudhon, Plotin, Saint Paul, pour arriver à la conclusion :

    „Le changement de courants artistiques et d’écoles en France se définit par une seule et même Weltanschauungle positivisme. Les révolutions dans le domaine de l’art étaient des révolutions illusoires. La société bourgeoise fut plus d’une fois ‚épatée‘ par les nouvelles méthodes des artistes, mais, en réalité, seuls quelques artiste furent de véritables rebelles […] Le positivisme, comme compréhension du monde, est devenu le rapport de l’artiste au monde. L’artiste a cessé de sentir son génie, et le génie s’est détourné de lui. En revanche, les artistes ont été entourés par la foule des petits démons […] C’étaient les démons ingénieux de la mécanique. »[67]

    Picasso est un génie, le plus grand peintre depuis Van Gogh, mais ses tableaux sont „des hiéroglyphes de Satan“[68]!!! Visiblement, Čulkov, qui vient d’écrire un roman sous le titre de Satan, est obsédé par ce sujet :

    „C’est Satan lui-même qui a soufflé à Picasso l’idée que la femme n’est pas du tout un mécanisme comme le pensait Degas, et pas du tout non plus une poupée, mais que la femme est une idole[…] Picasso ne pouvait pas deviner que ce n’est pas la femme, mais le diable qui lui est apparu en songe.“[69]

     

     

     

     

     

     

    A la suite des deux articles de Tugendhold et de Čulkov, la relève sera aussitôt assurée en 1914-1915 par deux philosophes religieux importants, Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov. Je ne m’étendrai pas ici sur leurs positions et me permets de renvoyer à mon article plus détaillé sur le sujet[70]. Je me contenterai d’en relever ce qui me paraît essentiel pour le propos de mon essai présent. Nous avons vu que chaque proposition positive de Tugendhold était aussitôt corrigée par des réserves négatives (comme le faisait, au même moment, Jacques Rivière en France). C’est le schéma que reprennent, en le maximalisant, Berdjaev et Bulgakov. L’article de Berdjaev, „Picasso“[71], parut dans le numéro 3 de la revue Sofija, qui venait d’être fondée pour étudier les arts plastiques (en particulier la peinture d’icônes) et la littérature; celui de Bulgakov, „Le cadavre de la beauté“ parut dans la livraison VIII de Russkaja mysl‘ [La Pensée russe] en 1915.

    Pour Berdjaev :

    „Picasso est le génial porte-parole de la décomposition, de la mise en tranches, de la pulvérisation du monde physique, corporel, incarné […] Picasso est un artiste remarquable, qui émeut profondément, mais il n’y a pas en lui de réalisation de la beauté.“[72]

    C’est Berdjaev qui a lancé l’idée qui sera développée dans la Russie soviétique par le porte-parole de Tatlin, Nikolaj Punin[73] : Picasso est la fin de l’art ancien, mais ne présente pas de création nouvelle.

    Bulgakov insiste, comme Čulkov, sur le démonisme de l’oeuvre picassienne et parle à son sujet „d’athéisme mystique“[74]

    Il y eut deux réactions importantes à l’article de Berdjaev.  Tout d’abord,  celle du peintre de tendance cézanniste et théoricien russo-ukrainien Aleksej Griščenko qui rétorque à Berdjaev, qui avait parlé, en particulier à propos de Picasso, de „crise de l’art“, qu’il ne s’agissait pas d’une crise de l’art, mais d’une “crise de l’approche de l’art“ chez tous les commentateurs de la révolution novatrice des arts au début du XIXe siècle[75].

    Mais sur le sujet de Picasso, la réponse la plus forte à Berdjaev fut apportée dans un livre pionnier, majeur pour la connaissance du Picasso d’avant 1914, l‘ essai du poète, critique littéraire et théoricien de l’art, Ivan Aksënov (1884-1935), Picasso et environs, paru en 1917, mais portant la date de juin 1914. Cette étude a été suscitée par l’impression enthousiaste des visites de l’écrivain russe à l’atelier de Picasso qui l’avaient marqué profondément et, sans doute aussi, à la suite des articles dans la presse russe en 1913-1914 que nous avons évoqués plus haut et dont la tonalité dominante philosophico-théologico-mystico-religieuse devait le hérisser, lui qui avait été un des acteurs de l’avant-garde russe dans la poésie (il considérait Xlebnikov comme le poète le plus important du XXe siècle) ou dans les arts plastiques (il fut un proche d’Aleksandra Exter et par elle de tout le cercle des suprématistes et des futurs constructivistes; d’ailleurs, c’est Ljubov‘ Popova qui illustre la couverture de Picasso et environs). Le livre est constitué de 113 paragraphes, allant d’une phrase à des développements de plus d’une page, le tout suivi d’une annexe polémique essentielle, intitulée sobrement „Le peintre Picasso“[76]. De toute évidence, Aksënov suit le modèle à tendance aphoristique et fragmentaire de Nietzsche. Entre 1892 et 1917, les traductions en russe du philosophe allemand sont très nombreuse et paraisssent souvent sous le titre d‘ Aphorismes ou de Pensées[77].

    Les 113 paragraphes sont divisés en 4 sections :

    “ I – Cautions; II – Histoire et géographie; III – Du spirituel en art et de l’Eternel Féminin dans la vie (Etische und poetische Übungen); IV – L’essentiel“.

    Le livre est un étrange (baroque) mélange de réflexions générales, de citations, de dialogues, d’allusions érudites. Et dans cette gangue, par elle même passionnante et reflétant la pensée esthétique d’Aksënov, se trouvent des pépites consacrées à Picasso, le héros de l’essai. Contre toutes les approches précédentes de Picasso, Aksënov affirme fortement :

     „La base de l’art, ce n’est pas la beauté (qui n’existe pas dans la nature), mais le rythme, concept tout à fait déterminé physiologiquement, qui se réduit finalement à l’activité des muscles cardiaques et des centres nerveux qui dirigent cette activité.“ (§ 10)

    Et :

    “L’art est l’édification d’une similitude tenace de ce qui est ressenti, au moyen de la disposition rythmique du matériau choisi pour cet objet.“ (§ 9)

    On se doute qu’après ces déclarations Aksënov récuse le mysticisme des critiques et philosophes à propos de Picasso (sont visés Čulkov et Berdjaev). Pour lui, Picasso n’a rien d’un métaphysicien, il est „un réaliste de strict style“ (§ 85). Relevons succinctement quelques aphorismes concernant le maître espagnol :

    –      Dans toute une série de tableaux, on constate „une inclinaison vers les styles féminins du gothique et du baroque“ (§ 22);

    –      „Picasso est le génie de la découverte […] Le génie est la synthèse de l’appropriation des temps qui l’ont précédé.“ (§ 37);

    –      „ Il faut garder en mémoire une fois pour toutes que l’inventeur, c’est Braque et non Picasso […] Comme peintre, Picasso est plus fort que son ami.“ (§ 38);

    –      „Picasso ne fut jamais un imitateur; il était le médium tantôt du Greco, tantôt de Matisse, tantôt de Derain.“ (§ 60);

    –      „Tout d’abord, l’objet de la peinture de Picasso était la nature, ensuite ce fut la peinture de cette nature.“ (§ 91);

    –      Il faut prendre au sérieux „la peinture de la peinture“ de Picasso (§ 92);

    –      Picasso sculptait la matière de ses tableaux – rien d’étonnant qu’il [soit] arrivé à la sculpture [en fançais dans le texte]“ (§ 107).

    L’article de Berdjaev est réfuté car on n’y parle pratiquement pas de peinture :

    „Le contenu principal de cette monographie est constitué par l’exposé des pressentiments eschatologiques de l’auteur“, écrit Aksënov dans „L’annexe polémique. Le peintre Picasso“. C’est dans cette partie de l’ouvrage, un grand texte d’un seul tenant, que se trouve une analyse très pénétrante de l’oeuvre de Picasso entre 1901 et 1913. On peut dire qu’il s’agit avec Picasso et environs de la première étude en profondeur consacrée à l’art du maître espagnol.

     

     

     

    Je voudrais terminer ce panorama, qui demanderait à être encore complété, tellement est riche et variée la perception de Picasso par les artistes et la critique russe, par une citation de Tugendhold qui situe bien le rapport de l’avant-garde russe à Picasso, à son acmé. Il s‘agit d’un extrait d’une recension de l’exposition du „Valet de carreau“ en 1914 à laquelle participaient les artistes principaux de l’avant-garde russe“ :

    „Les recherches artistico-scientifiques de Picasso, qui ont eu comme  résultat de l‘amener au total parcellement et ‚distribution‘ du monde, sont profondément individuelles. C’est une impasse de sa propre voie, c’est pourquoi S.I Ščukin, qui possède beaucoup de travaux de Picasso, a tout à fait raison de ne plus acquérir d’autres ‚cubistes‘.

    Entre temps, à l’exposition du „Valet de carreau“ ont déjà fait leur apparition les picassistes qui ont pris chez lui un schéma tout prêt. Ce schéma de la distribution ‚dynamique‘ des objets, empruntée aux „Violons“ de Picasso, Monsieur Morgunov l’utilise, avec le même ‚indifférentisme‘ (en le diluant seulement d’une gamme rose douçâtre), pour une ‚tête de vieillard‘, pour un ‚élégant‘, pour des ‚fleurs“, pour un ‚encrier‘. De tels ‚édifices‘ morcelés se retrouvent et chez Monsieur Malewicz et chez Madame Ekster […]

    Le Français est toujours sûr de lui et harmonieux; le Russe,  toujours unilatéral, et l’engouement pour la nouvelle manière est chez nous toujours un fait, avant tout, psychologique […] Nous, les Russes, qui avons vécu la révolution [Il s’agit de la révolution de 1905], arrachés à notre point de vue ‚subjectif‘, nous nous somme cramponnés à cette déréification du monde, à cette multitude de points de vue de Picasso, parce que, derrière elles, sous le masque de la ‚science‘ il y a le nirvana, le ‚nonisme‘, le chaos. Ce n’est pas par hasard que Verhaeren, après avoir visité la Collection de Monsieur Ščukin, a appelé la pièce consacrée à  Picasso, par opposition à la salle des impressionnistes, ce ‚printemps‘ fleuri, – ‚un hiver glacial‘. Dans la peinture de Morgunov, de Malewicz et d’Ekster il y a précisément cet hiver, une vieillesse prématurée de chien…“[78]

    Tous les artistes de l’avant-garde russe durent faire face à cette critique : ils ne sont que de mauvais imitateurs de l’Occident. La postérité n’a pas donné raison à ces contempteurs de toute novation et si l’influence des révolutions esthétiques venues des bords de la Seine et, tout particulièrement, celles de Picasso, sont évidentes, elle furent combinées aussitôt sur le sol russe aux structures de base de l’art populaire russien, que ce soit les images populaires, les enseignes de boutique, les icônes et autres objets qui fleurisssaient dans les marchés de l’immense Empire Russe. Un tableau russe du premier quart du XXe siècle est la combinaison de  plusieurs cultures picturales. Alors que  Picasso et les novateurs contemporains occidentaux ont intégré les données des arts africains ou ibériques à une structure de base de type cézannien, les Russes ont intégré les données empruntées à la peinture venue de France ou d’Italie à des structures de base primitivistes. D’où leur totale originalité. Ils ont fait ce que Picasso, d’après Tugendhold (voir supra), a fait à partir du Greco, de Cézanne ou de Derain, transmué leurs emprunts, voire leurs „vols“, en des picturologies totalement originales. De tous les artistes du XXe siècle, c’est , sans aucun doute, Picasso qui domine, en Russie comme ailleurs, les débats contradictoires du monde des arts. Nous avons parlé ici des rapports des arts russes et de Picasso avant la Révolution de 1917. Il faudrait consacrer une étude particulière à la réception de Picasso dans la Russie soviétique.

     

    Jean-Claude Marcadé

     

     

     

     

     

     



    [1] Igor’ Grabar’, «Moskovskie vystavki [Les expositions moscovites]», Vesy [La balance], 2 février 1909, p. 106-107, cité ici d’après Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 186

    [2] Kandinsky, «Über die Formfrage», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 96; 2000, München-Zürich, Piper, p. 173]

    [3] Anonyme, «Beseda s N.S. Gončarovoj“ [Entretien avec Natalja Gončarova], Stoličnaja molva [Les rumeurs de la capitale], 5 avril 1910, p. 3, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), Moscou, Novoe Literaturnoe Obozrenie. 2010, p. 190

    [4] N. Gončarova, „Pis’mo v redakciju“ [Lettre à la rédaction], Protiv tečenia [A contre-courant], 3 mars 1912, p. 4

    [5] M. Vološin, „Bubnovyj valet“ [Le Valet de carreau], Russkaj xudožestvennaja letopis‘ [La chronique artistique russe], janvier 1911, N° 1

    [6] Sergej Makovskij, «Xudožestvennye itogi“ [Bilan artistique], Apollon, 1910, N° 10, p. 28

    [7] Ja. Tugendhol’d, «Pis’mo iz Pariža“ [Lettre de Paris], Apollon, 1910, N° 8, Xronika, p. 17

    [8] Ja. Tugendhol’d, «Nagota – vo francuzskom iskusstve» [Le nu dans l’art français], Apollon, 1910, N° 11, p. 27

    [9] Cf. Edward Fry, le cubisme, Bruxelles, LA CONNAISSANCE, 1968, p. 50-51

    [10] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 187

    [11] S.P. Bobrov, «Osnovy novoj russkoj živopisi“ [Fondements de la nouvelle peinture russe] [1911], in Trudy vserssijskogo s“ezda xudožnikov. Dekabr‘ 1911-janvar‘ 1912, Petrograd, P. Golike, A. Vil’borg, 1914, p. 42

    [12] Ibidem, p. 43

    [13] Ibidem

    [14] Ibidem

    [15] Bénédikt Livchits, L’archer à un oeil et demi [1933], Lausanne, L’Age d’Homme, 1971, p. 43

    [16] Ibidem, p. 49-50

    [17] D. Burljuk, «Die ‘Wilden’ Russlands», in Der blaue Reiter [1912, München, Piper, p. 17; 2000, München-Zürich, Piper, p. 48]

     

    [18] Ibidem, 1912, p. 19; 2000, p. 50

    [19] Voir Rainer Crone, David Moos, Kazimir Malevich, The Climax of Disclosure, München, Prestel, 1991, p. 44-45

    [20] Filograf, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Golos Moskvy [La voix de Moscou], 26 janvier 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 344

    [21] I.I. Jasinskij, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 5 avril 1913, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 595. L’expression „coupé en tranches“ sera repris par Berdjaev dans son article „Picasso“ de 1914 – voir infra

     

    [22] V. Denisov, «Bubnovyj valet» [Le Valet de carreau], Den’ [Le jour], 12 avril 1913, p. 5, cité ici d’après d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 597

    [23] N.P. [N.N. Punin], «Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [L’exposition du «Valet de carreau»], Russkaja molva [La Rumeur russe], 5 avril 1913, p. 5, cité ici d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 598

    [24] M. Matjušin, „Russkie kubofuturisty“ [Les cubofuturistes russe] [1934], in : N.I. Xardžiev, Stat’i ob avangarde v dvux tomax [Articles sur l’avant-garde en deux tomes], Moscou, RA, 1997, t. 1, p. 158

    [25] B.Š. [B. Šujskij], „Xudožestvennyj disput“ [Un débat artistique], Protiv tečenija [A contre-courant], 18 février 1912, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 354

    [26] B.Š. [B. Šujskij], „ ‚Kolumby‘ v oblasti iskusstva“ [Les „Colombs“ dans le domaine de l’art], Utro Rossii [Le Matin de la Russie] , cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], t. I (I), op.cit., p. 360

    [27] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“, Reč‘ [La Parole], 22 novembre 1912. Le critique se permet un jeu de mot-calembour entre „kub“ [le cube] et „kukiš“ [la figue, la nique]

    [28] A. Benua, «Kubizm ili kukišizm?“ [Cubisme ou niquisme?] [1912],  in Russkij futurizm [Le Futurisme russe], Moscou, Nasledie, 1999, p. 279

    [29] Ibidem

    [30] E. Dmitriev, «Čto takoe kubizm?“[Qu’est-ce cela que le cubisme?], Birževye vedomosti [Les Nouvelles de la Bourse], 13 mars 1912, p. 6

    [31] Charlotte Douglas, «Cubisme français-cubofuturisme russe», op.cit., p. 190

    [32] Aleksandr Ševčenko, „Les principes du cubisme“ , Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 298 (trad. Dominique Moyen)

    [33] A.V. Griščenko, „O gruppe xudožnnikov ‚Bubnovyj valet‘ „ [Sur le groupe d’artistes „Valet de  carreau“], Apollon, 1913, N° 6, p. 31-38

    [34] Ibidem, p. 33

    [35] Ibidem

    [36] K. Malévitch, Du cubisme au suprématism. Le nouveau réalisme pictural [1915], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, 1993, p. 32

    [37] Ibidem

    [38] Un critique décrit ainsi le tableau de Malewicz : « [Voici] le travail de K. Malevič ‚Dame dans un tramway‘. Il aurait été plus juste de l’appeler : ‚Ecroulement effroyable d’un tramway et mort d’une dame inconnue‘. D’un tramway il est resté un gros tas de débris, noyés dans le sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le dessin de ce même Monsieur Malevič, ‚Le Garde‘ représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a démonté en morceaux“, V.B., „Bubnovyj valet“ [Le Valet de Carreau], Russkoe slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6, cité ici  d’après Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], Moscou, Novoe literaturnoe obozrenie, 2010, I (2) ,  p. 201

    [39] K. Malévitch, «Des nouveaux systèmes en art» [1919], in Ecrits I. De Cézanne au Suprématisme, op.cit., p. 92

     

    [40] Voir le commentaire pertinent de ce tableau par Emmanuel Martineau, «Malévitch et l’ ‘énigme cubiste’. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art», in Malévitch. Actes du Colloque international tenu au Centre PompidouLausanne, L’Age d’Homme, 1979, p. 75

    [41] Pour les nombreux récits apocryphes concernant la visite par Tatlin de l’atelier de Picasso, voir en français :  Anatoli Strigalev, «Paris-Berlin-Moscou. Le voyage à l’étranger de Vladimir Tatline (1914)», Les Cahiers du Musée National d’Art Moderne, Printemps 1994, N° 47, p. 7-23

    [42] Voir infra, note 53, une description par le critique russe Tugendhold de l’atelier de Picasso à cette époque.

     

    [43] V. Markov, Principy tvorčestva v plastičeskix iskusstvax. Faktura [Principes de la création dans les arts plastiques. La facture], Saint-Pétersbourg, Sojuz Molodëži, 1914, p. 25 (Le livre a été traduit dans : Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Age d’Homme, t. I, 1987,)

    [44] V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La facture [1914] in: Gérard Conio, Le Constructivisme russe, op.cit., p. 161

    [45] Je me permets de renvoyer à mes articles : Jean-Claude Marcadé «La revue Apollon en 1909-1910», Europa Orientalis , Salerno, avril 2012 (par les soins de Caterina Graziadei et Duccio Colombo), p. 191-221 ; «La revue Apollon  en 1913», in L’Année 1913. Les formes esthétiques de l’oeuvre d’art à la veille de la Première Guerre mondiale, Paris (par les soins de Liliane Brion-Guéry), t. II, 1971,  p. 1141-1150

    [46] Voir sa traduction en français dans : Valentine Marcadé, Le Renouveau de l’art pictural russe (1863-1914), Lausanne, l’Age d’Homme, 1972, p. 274-277

    [47] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 6

    [48] Ibidem, p. 30

    [49] Ibidem, p. 32-33.

    [50] Ibidem, p. 33

    [51] Ibidem

    [52] Ibidem, p. 28

    [53] Ibidem, p. 30

    [54] Apollon, 1909, N° 1, p. 4

    [55] Ja. Tugendxol’d, «Francuzskoe sobranie S.I. Ščukin» [„La collection  française de S.I. Ščukin“], op.cit., p. 35

    [56] Ibidem, p. 30

    [57] Ibidem, p, 31

    [58] Ibidem

    [59] ibidem, p. 32

    [60] Ibidem

    [61] Ibidem, p. 33

    [62] Ibidem, p. 34

    [63] Ibidem

    [64] Ibidem, p. 35

    [65] Ibidem, p. 37

    [66] Ibidem

    [67] Georgij Čulkov, „ Demony i sovremennost‘ ( Mysli o  francuzskoj živopisi)“ [Les démons et l’époque contemporaine (Pensées sur la peinture française)], Apollon, 1914, N° 1-2, p. 64, 67

    [68] Ibidem, p. 71

    [69] Ibidem, p. 74

    [70] Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», Revue des Etudes Slaves, Paris, LXXIX/4, 2008, p. 557-567

    [71] «Picasso» de Berdjaev a été traduit en français par Georges Philippenko dans la revue Le Messager orthodoxe, N° 130(1), 1998, p. 3-9

    [72] N. Berdjaev, «Picasso», cité ici d’après Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 565

    [73] Voir la traduction en français de  l’opuscule de Punin Tatlin. Contre le cubisme [1921] dans Cahiers du MNAM, 1979, N° 2, p. 304-312 (trad. Lucia Popova et Dominique Moyen)

     

    [74] Cf. Jean-Claude Marcadé, «Nikolaj Berdjaev et Sergej Bulgakov face à Picasso», op.cit., p. 563-565

    [75] A. Griščenko, „Krizis iskusstva“ i sovremennaja živopis‘ : voprosy živopisi [La „crise de l’art“ et la peinture contemporaine], Moscou, 1917, fascicule 4

    [76] Une édition française de Picasso et alentours  est à paraître aux éditions Infolio en avril 2012 par les soins de Gérard Conio (Préface et notes de Natalia Adaskina, postface de Gérard Conio  « Picasso en Russie »)

     

          

                                                

     

     

     

    [77]  Voir la  liste des traductions en russe dans : Nietzsche in Russia (ed. Bernice Glatzer Rosenthal), Princeton University Press, 1986, p. 355-387

    [78] Ja. Tugendxol’d,  «Pis’mo iz Moskvy. Vystavka ‘Bubnovogo valeta’» [Lettre de Moscou. L’exposition du «Valet de carreau»],  Reč‘ [La parole], 13 février 1914, p. 4, Andrej Krusanov, Russkij avangard [L’avant-garde russe], I (2), op.cit., p. 205

     

  • Les dessins de Malévitch pour « Die gegenstandslose Welt »

     

    Фото: Александр Чиженок / Коммерсантъ
     Die

    Малевич шагает по Европе

    «Мир как беспредметность» в швейцарском Базеле

    Сразу несколько выставок Казимира Малевича проходит сейчас в Европе. На одной из них, «Мир как беспредметность» в швейцарском Базеле, побывал специально для “Ъ” АЛЕКСЕЙ МОКРОУСОВ.

    Малевич — бездонная ценность русской [и украинской!] культуры. Посвященные его наследию выставки открываются одна за другой. Из Амстердама в Бонн сейчас переехала масштабная ретроспектива, построенная вокруг бывших коллекций Харджиева и Костаки и охватывающая все периоды творчества художника.В Базеле пошли другим путем. В местном художественном музее показывают — впервые после многолетнего перерыва — хранящиеся здесь рисунки главного супрематиста мира. Они были связаны с книгой Малевича, вышедшей в 1927 году в Германии, куда он приехал в рамках большой европейской командировки, связанной с персональными выставками в Варшаве и Берлине. Он посетил и Баухауз, где высказал желание переселиться в Дессау навсегда, хотя сами баухаузцы воспринимали его художественные идеи как впечатляющие, но чуждые. Тем не менее благодаря их усилиям в переводе на немецкий с предисловием Ласло Мохой-Надя вышла книга «Беспредметный мир» (в России Малевич издал «Мир как беспредметность»[нет!]), важнейший источник по теории супрематизма. Сегодня качество старого перевода вызывает сомнения — в каталоге, вышедшем к базельской выставке (есть и английская его версия), ставший настольным для исследователей русского авангарда труд переведен заново. Дизайнеры новой книги вдохновлялись эстетикой ставшего хрестоматийным издания 1927 года.5 июня 1927 года Малевич срочно покинул Германию и вернулся в Ленинград. Очевидцы рассказывают полные мистики истории, будто художник, распечатав полученное из России письмо, поменялся в лице и тут же устремился на вокзал. О чем шла речь в том письме, так и осталось неизвестным. Версии были связаны с угрозами НКВД.Даже если подобные описания отъезда выглядят как забракованная страница в черновом сценарии мыльной оперы, факт остается фактом: Малевич не успел забрать из Германии свои работы, равно как и подготовительные рисунки для книги, опубликованной Баухаузом. У баухаузцев эти рисунки и остались — как и картины, бывшие в тот момент в Европе на выставках. Автор никому их не дарил и не давал права на их последующую продажу. Их судьба стала причиной многолетних конфликтов между наследниками Малевича, заметно активизировавшимися в финансово-исковом отношении после развала СССР, и музеями, где эти материалы в итоге осели (впервые материальные претензии дочь и внучка Малевича предъявили голландцам еще в 1975 году через советское посольство в Амстердаме). Собственно, история, случившаяся с базельским музеем, оказалась еще одним тяжелым случаем, стоящим в одном ряду со случаями Стеделейк-Мюсеума в Амстердаме, нью-йоркского Музея современного искусства и Музея Гарвардского университета. От последних наследники, разросшиеся до группы в 35 человек, уже получили часть работ.Хранящиеся в Швейцарии рисунки происходят из конволюта, подаренного в свое время музею Маргаритой Арп-Хагенбах, вдовой художника Ханса Арпа. Та, в свою очередь, приобрела собрание в нью-йоркской галерее Шалетт фон Мадлейн и Артура Лейва в обмен на скульптуру своего мужа. Сами же галеристы получили рисунки от вдовы уехавшего в Америку в эмиграцию Мохой-Надя.В 2012 году базельцы и наследники Малевича пришли к соглашению, в результате швейцарцы отдали гуашь «Пейзаж с красными домами», купленную еще в середине 1960-х в одной лондонской галерее. В собственности музея остались еще одна гуашь и выставленные сейчас рисунки, напоминающие о том, какой ценностью в беспредметном мире обладают иные листы бумаги.

    Лидия Маслова о фильме «Шагал-Малевич»

    Главная идеологическая дискуссия и кульминационная сцена фильма разворачиваются в мужской бане, где голые взмыленные ученики Шагала и Малевича дерутся стенка на стенку в яростном споре, должен ли художник воровать у природы или обогащать ее своими закорючками

     

    Малевич для бедных

    В декабре 2013 года в Корпусе Бенуа Государственного Русского музея открылась выставка «Казимир Малевич. До и после квадрата». Формально она была приурочена к 100-летию постановки футуристической оперы «Победа над Солнцем», в эскизах которой впервые появляется образ «Черного квадрата», но фактически это очередная монографическая ретроспектива

  • Vita Susak, Lidia Lykhatch, Jean-Claude Marcadé le 3 juin 2014

    3 juin 2014 à 18:00

    au Musée MENDJISKY-ÉCOLES de PARIS

    Rodovid Press (Kyiv, Ukraine) et Musée MENDJISKY-ÉCOLES de PARIS vous prient de bien vouloir assister au lancement des livres:

    Vita Susak. LES ARTISTES UKRAINIENS À PARIS. 1900 – 1939 [2013]

    Jean-Claude Marcadé. MALÉVITCH [2013]

    Les deux monographies ont vu le jour dans la capitale de l’Ukraine, Kyiv, ville de naissance de deux artistes de l’avant‐garde, Kazimir Malévitch et Alexandre Archipenko, et d’où sont partis pour la capitale française de nombreux artistes, devenus par la suite fondateurs de l’Ecole de Paris.

    Kyiv – Paris, le début du XXe siècle et le début du XXIe siècle, le dialogue culturel se poursuit …

    Mardi 3 juin 2014 à 18:00

    au Musée MENDJISKY-ÉCOLES de PARIS

    15 Square de Vergennes (au niveau du 279 rue de Vaugirard, Métro Vaugirard) Paris Tél : +33 (0)1 45 32 37 70 http://www.fmep.fr/venir.php

    РОДОВІД видавництво (Kyiv, Ukraine) та Musée MENDJISKY-ÉCOLES de PARIS запрошують Вас на презентацію книг

    Vita Susak. LES ARTISTES UKRAINIENS À PARIS. 1900 – 1939 [2013]

    Жан‐Клод Маркаде. МАЛЕВИЧ [2013]

    Обидві монографії вийшли друком в столиці України – Києві, де народи‐ лися авангардисти світового рівня Казимир Малевич, Олександр Архипенко, і звідки до столиці Франції приїхало багато миcтців, що стали співтворцями Паризької школи.

    Київ – Париж, початок ХХ‐го століття і початок ХХІ‐го – культурний діалог триває…

    за присутністю Авторів
    в Musée MENDJISKY‐ÉCOLES de PARIS

    вівторок, 3 червня, о 18:00

    15 Square de Vergennes (au niveau du 279 rue de Vaugirard, Métro Vaugirard) Paris Tél : +33 (0)1 45 32 37 70 http://www.fmep.fr/venir.php
    Image 1Image 3Image 2

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Pour la sauvegarde de la tour constructiviste de Choukhov à Moscou

    Шуховская башня: открытое письмо Д.Медведеву

    На официальном «Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения» опубликован текст проекта постановления Правительства «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова», который, несмотря на единодушное мнение ведущих экспертов и общественных организаций о недопустимости демонтажа и переноса Шуховской башни, по-прежнему предусматривает эти мероприятия. Срок окончания антикоррупционной экспертизы по проекту — 29 мая.
    В связи с этим ОД «Архнадзор» принимает участие в согласованном митинге против демонтажа башни, проводимом жителями Шаболовки 29 мая в 19:00 ​на площади Краснопресненская Застава возле метро «Улица 1905 года», а также направляет открытое письмо Председателю Правительства РФ Д.А. Медведеву.
    «Архнадзор» призывает все градозащитные организации России, экспертов по культурному наследию и жителей Москвы поддержать открытое письмо в защиту Шуховской башни.

     

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич!

    В ближайшее время на Ваш стол может лечь для подписания проект постановления Правительства Российской Федерации «О мерах по сохранению для дальнейшего использования объекта культурного наследия регионального значения Радиобашни Шухова, г. Москва, ул. Шухова, д.10, стр.2 федерального государственного унитарного предприятия «Российская телевизионная и радиовещательная сеть», находящегося в ведении Федерального агентства по печати и массовым коммуникациям».

    Этот проект, подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций РФ, является, по сути, проектом уничтожения мирового шедевра инженерной и архитектурной мысли – Шуховской башни на Шаболовке в Москве. При его подготовке полностью отметены высказанные в первые месяцы 2014 года отрицательные мнения ведущих отечественных и мировых экспертов в области инженерии, архитектуры и реставрации. Проигнорированы результаты публичных слушаний в Общественной палате РФ, резолюция Съезда градозащитников России. Предлагаемые в проекте варварские «меры по сохранению» – демонтаж и восстановление башни на новом месте – абсолютно недопустимы. Но, вопреки волне протестов общественности и экспертов, Минкомсвязи продолжает настаивать на демонтаже Шуховской башни.

    Радиобашня на Шаболовке, сооруженная в 1919–1922 годах по проекту и под руководством великого русского инженера В.Г. Шухова, является всемирно известным памятником инженерной и архитектурной мысли, одним из символов России и Москвы. Уникальные конструктивные решения, разработанные Шуховым, по сей день используются при строительстве высотных сооружений. Весь мир отдаёт должное гению русского инженера – и международная экспертная общественность была встревожена известиями о возможном демонтаже Шуховской башни. По своей конструкции башня не является сборно-разборной, авторских чертежей объекта не сохранилось, так что демонтаж приведёт к уничтожению памятника и замене его «новоделом».

    Состояние Шуховской башни названо в тексте проекта аварийным. Но весной этого года ВНИИ по проблемам гражданской обороны и чрезвычайных ситуаций МЧС России провёл обследование состояния радиобашни и аварийным его не признал. Согласно выводам экспертов ЦНИПИ строительных металлоконструкций им. Н.П. Мельникова, Шуховскую башню возможно отреставрировать на месте. Разработанный за государственный счет и утверждённый органами охраны наследия проект реставрации Шуховской башни не предусматривает её полного демонтажа и переноса.

    Министерство культуры РФ считает необходимым сохранение башни на её историческом месте. Перемещение объектов культурного наследия допустимо в исключительных случаях, при невозможности сохранить их на историческом месте. Доказательств невозможности реставрации Шуховской башни на её историческом месте не существует.

    Участники слушаний в Общественной палате РФ подчеркнули необходимость сохранения башни как одного из главных символов российской цивилизации ХХ столетия. Участники Cъезда градозащитников России 1-2 марта 2014 г. выразили решительный протест против планов демонтажа и переноса памятника. Заявление об этом подписали более 100 делегатов съезда: эксперты, реставраторы, общественные деятели. Около пяти тысяч подписей против демонтажа башни было собрано на улицах Москвы и более шестнадцати тысяч – в сети Интернет. Наконец, участники общественного обсуждения на Едином портале для размещения информации о разработке федеральными органами исполнительной власти проектов нормативных правовых актов и результатов их общественного обсуждения не подали ни одного голоса в поддержку планов Минкомсвязи по разборке башни.

    Научно-методический совет при Департаменте культурного наследия города Москвы рекомендовал придать башне Шухова статус памятника федерального значения. В будущем она может войти и в списки Всемирного наследия ЮНЕСКО – о том, что шедевр Шухова достоин такого статуса, неоднократно говорили эксперты. В случае демонтажа и переноса башни об этом можно будет забыть, так как подлинный памятник будет утрачен.

    Ещё в 2009 г. глава Министерства связи и массовых коммуникаций Игорь Щёголев дал публичное обещание премьер-министру РФ В.В. Путину провести работы по сохранению Шуховской башни. В декабре 2010 г. Постановлением Правительства РФ № 1165 на проектирование и реконструкцию памятника было выделено 135 млн. рублей. Однако до сих пор не проведено никаких работ по сохранению башни – вместо этого разработан план её демонтажа. Создаётся впечатление, что балансодержатель стремится уйти от ответственности за сохранение уникального объекта.

    Уважаемый Дмитрий Анатольевич, 2014 год был объявлен Правительством Российской Федерации Годом культуры. Мы убеждены: он не должен войти в историю как год варварского уничтожения одного из уникальных памятников русской культуры! Наша страна располагает более чем достаточными интеллектуальными, техническими и финансовыми ресурсами для сохранения Шуховской башни на её историческом месте.

    Исходя из вышеизложенного, просим Вас:

    – отклонить подготовленный Министерством связи и массовых коммуникаций проект Постановления Правительства Российской Федерации, предусматривающий разборку и перенос башни Шухова;

    – отдать распоряжение о проведении независимой экспертизы технического состояния башни с участием ведущих отечественных и зарубежных экспертов;

    – дать поручение Минкомсвязи РФ провести безотлагательные работы по консервации и усилению конструкций Шуховской башни;

    – дать поручение Министерству культуры РФ о внесении Шуховской башни в государственный реестр объектов культурного наследия федерального значения;

    – дать поручение о проведении открытого конкурса на лучшую идею приспособления Шуховской башни к современному использованию, с последующим общественным обсуждением результатов конкурса;

    – дать поручение о подготовке нового проекта Постановления Правительства Российской Федерации о проведении комплекса работ по сохранению Шуховской радиобашни, предусматривающего определение пользователя объекта и его земельного участка, необходимую корректировку проекта реставрации и приспособления памятника на его историческом месте, выделение необходимых для этого средств, определение оптимальных сроков корректировки, согласования и реализации проекта.

    Координационный совет Общественного движения «Архнадзор»
    28 мая 2014 года

    David Аpikian – архитектор из Парижа 2014-05-28 17:25:12

    Шуховская башня абсолютный шедевр — символ инженерной и архитектурной мысли эпохи Русского Авангарда.
    НЕДОПУСТИМО разрушение этого памятника в угоду Строительных компаний и ими подкупленных чинуш , для которых выгоды от квадратных метров земли для отвратительных застроек, дороже Шедевров мирового значения — наследия будущих поколений.
    Во Франции, Ейфелевая Башня — Символ Парижа, находиться под защитой государства — его постоянно подновляют и держат в надлежащем порядке, чтоб конструкция не ржавела и не поддавалясь корозии. Персонал работает там на постоянной основе. Ейфелевую Башню окружили парком, и превратили в «атракцион номер 1″ для туристов — прибыль от этого «бизнеса» гигантский — миллионы туристов приезжают в Париж чтобы любоваться этим «чудом инженерной и архитектурной мысли».

    ШУХОВКА , в архитектурном отношении, без сомнения, интереснее и изящнее Ейфеля (хотя они и построены в разные эпохи) .
    Надеюсь, Москвичи смогут сохранить этот шедевр, как они сделали это с Домом Мельникова.

  • De la jeunesse du Christianisme

    « Original sin is one of the more plausible concepts within the Western Chistianity package, corresponding all too accurately to everday human experience. One great encouragement to sin is an absence of wonder. Even those who see the Christian story as just that – a series of stories – may find sanity in the experience of wonder : the ability to listen and contemplate. It would be very surprising in this religion, so youthful, yet so varied in its historical experience, had now revealed its secrets. »

    Diarmaid MacCulloch, Christianity. The First Three Thousand Years, 2010

  • Киев – столица «модерности» в начале 20-го века (Harvard, 2007)

      Киев – столица «модерности»[1] в начале 20-го века

     

     

    В течение своего существования Киев пережил многие разнородные перипетии с начала 10-го века, когда он был столицей киевского княжества, до наших дней, когда он стал столицей независимой Украинской республики. В нем произошло «Крещение Руси» в 988 году. Под княжением Ярослава Мудрого (1019—1054) Киев стал столицей европейского типа; руський князь установил династичеслие связи со многими королевскими семьями Европы; с другой стороны, столица Руси застроилась высококачественными соборами, церквами, пышными гражданскими зданиями, и развила блестящую художественную жизнь (музыка и иконопись).

    Потерпевши набеги половцев и опустошения во время княжеских междоусобиц, «мать городов Руси» – как Олег назвал по  летописи Киев в начале 10-го века, была превращена в 1240 году в руины татарами и пришла в полный упадок. То татары, то литовцы, то поляки, то новая нация великороссов стали расчленять бывшую Руськую землю.

    Киев приобретет вновь первостепенное место среди европейслих стодиц в 17-ом веке, благодаря Коллегии, созданной киевским митрополитом Петром Могилой. Коллегия была и средней школой и своего рода университетом, где преподавали живые и мертвые языки, богословие, философию и музыку. При гетмане  Мазепе Коллегия стала в 1701 году Академией и обогатилось большим спектром учения : история, география, экономия, медицина, архитектура и живопись.

    Все кончилось второй катастрофой для Киева и для Украины, когда при немецкой императрице Екатерине Второй, он стал в 1797 году «губернским городом», а в 1817 году Киевская академия была закрыта. При интенсивной русификации «Малороссии», великие композиторы, такие как Бортнянский и Березовский, живописцы Левицкий и Боровиковский – должны были реализоваться в Петербурге, где царила атмосфера международного характера.

    Надо было ждать самого конца 19-го столетния, когда «губернский город» Киев снова сыграет роль, выходящую за пределы статуса провинциальной столицы.

    В Киеве работал Врубель между 1884 и 1889 годами; он там исполнил визионерскую роспись в  Кирилловской церкви, готовил неосуществленные проекты расписания Владимирского собора, создал рисунки и этюды к натюрмортам, которые оказались плодотворными для русского и украинского искусства.

    Врубель переобразил наследие «Библейских эскизов» Иванова под влиянием византийского искусства, сопряженного с венецианской живописью, в совершенно новый синтез, содержащий в зародыше достижения будущего «левого искусства», так называемого «авангарда» и одновременно «взорвал» традиционные каноны православной иконописи.[2]

    ///////////////////////////////////////////////////////////////////////

     

    Во время киевского периода Врубель преподавал в Рисовальной школе, которая была создана при больших трудностях украинским художником-реалистом Николаем Мурашко. Киевская Рисовальная школа была финансирована меценатом из купечества Иваном Терещенко. Когда Терещенко умер в 1901 году, Рисовальная школа перестала действовать и тогда возникла в украинской столице «Художественная школа». Жанрист Николай Пымоненко (1862-1912), автор идиллических картин украинской крестьянской жизни, преподавал в ней до 1905 года. Его учениками были Лентулов, Богомазов, Александра Экстер, Маневич, Владимир Бурлюк, т.е. выдающиеся представители будущего «авангарда». В одной из своих автобиографий Малевич пишет, что он познакомился с Пымоненко в начале своей карьеры : « Большое впечатление произвели на меня его картины. Показывал он мне картину «Гопак». Я был потрясен всем виденным в его мастерской. Множество мольбертов, на которых стояли картины, изображающие жизнь Украины.

    Показываю свои работы, уже этюды с натуры. Попадаю в Киевскую художественную школу.»][3]

    Мы не находим следов какой-либо причастности Малевича к работам Художественной школы, но влияние Пымоннко, если оно не освидетельствовано в малевической продукции до 1905 года, для которой мы не имеем никакой достоверной информации, однако влияние украинского живописца очевидно в постсупрематическом творчестве, например в картинах «Жницы» или «цветочница» из Русского музея. Вот что Малевич повествует о своих впечатлениях об украинской столице : « В городе Киеве ежегодно устраивалась большая ярмарка, на которую приезжали из всех стран купцы (…) Я имел сильное тяготение к городу Киеву. Замечательным остался в моем ощущении Киев. Дома, построенные из цветных кирпичей, гористые места, Днепр, далекий горизонт, пароходы. Все его жизнь на меня больше и больше воздействовала. Крестьянки на челночках переплывали Днепр, везли масло, молоко, сметану, заполняя берега и улицы Киева, придавая ему особенный колорит.»[4]

    После первой русской революции 1905 года и манифеста царя Николая Второго 17 октября того же года, который разрешал уличные демонстрации, Киев стал театром столкновений между крайне правыми монархистами и социалистами : «Начались погромы : крестьяне, привозившие в город продукты на продажу, грабили и избивали евреев. Училище [ Художественная школа] было возмущено бездействием властей, студенты пошли на уличную демонстрацию [ … ] Администрация училища решила избавиться от дисидентов и исключило 45 студентов под предлогом неуплаты за обучение.»[5] Среди этих дисидентов были два художника, Архипенко и Богомазов, которые «лишались отстрочку от воинской повинности в армию»[6]. Спаслись от мало завидной доли (известно, что представляло собою пребывание в российской армии!), благодаря живописцу-барбизонцу С.И. Светославскому (1857-1931). Через мастерскую Светославского проходили Фалилеев, Богомазов, Маневич, Софья Левицкая, Алексардра Экстер.[7]

    В апреле 1906 года имела место выставка учеников мастерской Светославского. Среди них Архипенко показал 5 своих скульптур, которые вызвали следующий комментарий : « Скульптуры Архипенко свидетельствуют, что у молодого скульптора есть искра Божья.»[8] Архипенко было тогда 19 лет. Он оставался 5 лет в Художественной школе и в 1908 году он окончательно покинул Украину и стал жить во Франции. Эти пять лет были без сомнения необходимой основой для будущего развития новаторского скульптурного искусства Архипенко между 1912 и 1920 годами. Его киевским преподавателем был скульптор итальянского происхождения Энио Салиа, который между прочим был в 1902 году автором «Химер», украшающих дом в стиле модерн В. Городецкого и являющихся в некоторой степени, toutes proportions gardées, эквивалентом растительных фантасмагорий Гауди в Барселоне. С другой стороны, творчество Архипенко глубоко пропитано всеми формами, красками народного искусства и географией родной земли – как это также проявляется в творчестве Сони Делонэ ( она же урожденная Софья Идьинична Штерн). Украинсий критик Д. Горбачов это подчеркивает : «Архипенко многократно напоминал об украинских кустарях с их верным вкусом в росписи игрушек, керамической посуды, резьбы ларьцов.»[9]

    Создание в 1904 году Художественно-промышленного музея им. Императора Николая Второго оказало первостепенное влияние на развитие народного кустарного искусства, которое являлось с покон веков неслыханным богатством : гончарные предметы, керамика, костьяные, роговые, металлические изделия, вышивка, дамские костюмы, шитье бисером и т.п. Выставка, устроенная этим музеем, состоялась 19 февраля 1909 года. Александра Экстер и ее подруга Наталья Давыдова активно учааствовали в ней. У обеих художниц были дома, где всречалась интеллектуальная и художественная элита Киева. Одним из завсегдатаев дома Натальи Давыдовой был известный польский композитор и пианист Карол Шимановский, который приводил с собою знаменитостей, таких как пианистов Артура Рубинштейна, оставившего в своих мемуарах описание дома Давыдовых[10]), Генриха Нейгауза и Феликса Блуменфельда, а также дирижеров, как, напр., Фительберг. По этому поводу было отмечено, что, если существовала область, в которой Киев никогда не был провинциальным, то это была область музыки. Кроме круга Карола Шимановского, существовал и круг Киевского музыкального общества, в котором выступали такие личности как Пабло Казальс, Яша Хейфец, Глазунов, Рахманинов.

    Кустарная выставка имела большой успех и благоприятствовала появлению Киевского кустарного общества, под председательвом Наталии Давыдовой. Давыдова сыграла незаменимую роль в осознании новаторскими живописцами новых форм и красок, способных заменить реалистическую-натуралистическую банальность или посредственное подражание французскими импрессионистам. Таким образом, крестьянки украинских сел Вербовки, около Харькова, и Скопцов, не далеко от Полтавы, стали после 1916 года использовать супрематические мотивы для подушек, сумок и т.п. Это было результатом непрестанной работы Александры Экстер, Наталии Давыдовой и Евгении Прибыльской под эгидой Киевского кустарного общества. Современник мог по этому поводу написать в 1912 году : « Многие центры художественно-народного кустарного производства, имеющего сбыт не только на местном рынке, но также в Москве, Петербурге, Париже и даже в отдаленное Чикаго. Так, например, коврово-ткацкие мастерские устроены В.Н. Ханенко, княгиней Н.Г. Яшвиль, А.В. Семиградовой. У двух последних и еще в имении г-жи Давыдовой очень распространилось производство вышивок по старинным и новым (но в том же старинном стиле) образцам.»[11]

    В 1906-1908 годах жизнь в Киеве, хотя провинциальная, была отмечена гостролями знаменитого русского баса Ф. Шаляпина, актрисы Веры Коммисаржевской и ее театра, актера и режиссера Мейерхольда и его «Общества новой драмы»; играют  Балаганчик А. Блока; в 1908 году великая Сара Бернар выступала перед киевлянами. Организуются литературные вечера с участием русских писателей Бунина, Ремизова, Блока, Андрея Белого, Мережковского…В 1907 году появляется художественно-литературный журнал В мире искусства, финансированный семьей Давыдовых, Экстер, княгиней Яшвиль; его редактором-издателем был в 1908 году украинский композитор и музыкальный теоретик Борис Яновский (1876-1933). В мире искусства ставил своей целью продолжать в украинской столице принципы дягилевского петебургского Мира искусства, который прекратил свое издание в 1904 году. Он печатает статьи об искусстве, репродукции прозведений искусства, художественную прозу и стихи.[12]

    В этом очень кратком обзоре интеллектуальной и художественной жизни в Киеве нельзя обойти и «Религиозно-философское общество»[13], своего рода филиал петербургского и московского одноименных обществ. Здесь ярко проявлялась философская деятельность больших мыслителей 20-го века, киевлян Н.А. Бердяева и Л.И. Шестова. В начале своих философских мемуаров под названием Самопознание (опыт философской автобиографии) Бердяев описывает Киев в самом конце 19-го века, давая характеристику, оставшуюся верной и для Киева начала 20-го столетия до 1-й мировой войны :

    « Киев один из самых красивых городов не только России, но и Европы. Он весь на горах, на берегу Днепра, с необыкновенно широким видом, с чудесным Царским садом, с Софийским собором, одной из лучших церквей России. К Печерску примыкали Липки, тоже в верхней части Киева. Это дворянско-аристократическая и чиновничья часть города, состоящая из особняков с садами [ … ] У меня на всю жизнь сохранилась особенная любовь к садам. Но я чувствовал себя родившимся в лесу и более всего любил лес. Все мое детство и отрочество связано с Липками. Это уже был мир несколько иной, чем Печерск, мир дворянский и чиновничий, более тронутый современной цивилизацией, мир склонный к веселью, которого Печерск не допускал. По другую сторону Крещатика, главной улицы с магазинами между двумя горами, жила буржуазия. Совсем внизу около Днепра был Подол, где жили, главным образом, евреи, но была и Киевская Духовная Академия […] В Киеве всегда чувствовалось общение с Западной Европой.»[14]

     

     

    ///////////////////////////////////////////////////////////////////

     

    Выдающийся творец 20-го века, Антуан Певзнер, родившийся в белорусском городе Климовичи как Натан Абрамович Певзнер провел 5 лет в Киевской художественную школе.[15] До того как стать мастером русского конструктивизма после 1920 года, он был живописцем и рисовальщиком, испытывающим влияние Врубеля. Конечно, Киев был еще несколько провинциальным, но, как пишет Дмитро Горбачов, упоминая факты, о которых мы уже говорили выше : « Утешиться было чем : коллекция Терещенко (конкурент Третьякова и Александра Третьего), собрание западно-европейской живописи Ханенко (потомок гетмана Украины) […]; европейский уровень книгопечатания – журналы Кульженко Искусство и В мире искусства; интеллектуализм киевской философской школы – Бердяев, Шестов, Закржевский; и главное для Певзнера – выставка ‘левых’ Звено и Салон Издебского[16]

    «Звено» является одной из значительных выставок «предавангарда», того что в Украине и в России называлось «левым искусстом» или еще «русским футуризмом», то есть новаторским искусством, которое между 1907 и 1927 годами перевернет все вековые художественные и эстетические устои, существовавшие со времен Возрождения. В 1907 году состоялась в Москве выставка русских символистов «Голубая роза» и выставка «StefanoV» (Венок), где уже проявлялись первые признаки примитивизма у братьев Владимира и Давида Бурлюков, у Ларионова и Наталии Гончаровой. А вот в 1908 году, благодаря выставке «Звено», Киев стал в свою очередь местом «модерности». Главный ee организатор, Давид Бурлюк, описывает это событие, сотрясающее художественную рутину украинской столицы, следующим образом : «В начале января на «Стефанос» зашли А. Экстер и Давыдова [Hаталия Михайловна, 1875-1933] . Я понравился тогда ‘видимо’ Экстер. Она была молода и красива. Таким образом, зародилась выставка в Киеве. Ранее я съездил в Москву и привез оттуда через Ларионова картины москвичей […] Выставка открылась в магазине Йндржишка [чех, у которого был магазин музыкальных инструментов на Крещатике] в Киеве и названа была ‘Звено’. Алесандра Александровна выставила Швейцарию. В ее холстах была зеленая холодность.»[17] А дальше Давид Бурлюк добавляет : «Работы моего брата Владимира были ударами топора, кромсавшими старое. Критика Киева недоумевающе облила грязью.»[18] В журнале Искусство писали : « ‘Звено’ дало нам неудачные подражания иностранным образцам.»[19] А старый профессор Николай Мурашко со своей стороны выразил свое отношение к выставке следующими словами : « Чтобы быть справедливым, я скажу, что в труде главной устроительницы ‘Звена’ г-жи Экстер, в ее картинах Океан, Берег Бретани многое что может быть приемлемо – есть глубина, есть формы и тон. Но она не подняла окружающих до своего понимания, а пошла на уступки, бросила, как и они, передачу материала, чтоб если камень, то чтоб это было похоже на камень, а то мы смотрим и путаемся, не понимая, что это такое. У Поленова в Генисаретском озере камни красивы и живы. Но они – Ларионов, Гончарова и др. – хулиганы! Это не искусство, а мороченье нашего простодушного общества.»[20]

    По случаю этой выставки Давид Бурлюк выпустил манифест Голос импрессиониста в защиту живописи. Листовка была напечатана в журнале В мире искусства и в газете Киевлянин. Этот «жест» был пионерским и предвещал многочисленные прокламации европейских футуристов, в том числе украинских и русских, которые обильно рапрострнялись после 1909 года. Импрессионизм художников из Русской империи, в таком виде, в каком он практиковался, например, Ларионовым, происходит от французского импрессионизма, но трансформирует его, благодаря пантеистическому и примитивистскому мышлению.

    Киев стал вновь центром европейского авнгарда, когда пришла выставка из Одессы – в 1910 году – известный первый «Салон» Издебского, который насчитывал 776 экспонатов (живопись, акварель, графика, скульптура). Представлены были и набиды (Морис Дени, Вьюяр), импрессионисты (Синьяк, Боннар, Ларионов, Тархов), символисты (Одилон Редон), ранние кубисты (Брак, Ле Фоконье, Метценже), фовисты (парижане Ван Донген, Матисс, Вламинк, Руо, Марке; русские Лентулов, Машков и киевлянка Александра Экстер; русские мюнхенцы Кандинский, М.В. Веревкина, Бехтеев, Явленский) и детские рисунки. В статье-манифестe каталога под названием «Новая живопись», устроитель Салона, скульптор и живописец Владимир Издебский мог утверждать, что искусство является частицей огромной психической волны, что соотвествовало общему движению в период 1910 года новаторских искусств в Европе и у художников- выходцев из Русской империи : не изображать мир, а его выявлять. Киевлянин Бенедикт Лившиц, поэт, эрудированный теоретик и блестящий мемуарист, заявляет : «Выставка Издебского сыграла решающую роль в переломе моих художественных вкусов и воззрений […] Это было не только новое видение мира во всем его чувственном великолепии и потрясающем разнообразии […]  : это была, вместе с тем, новая философия искусства, героическая, ниспровергавшая все устоновленные каноны и раскрывавшая передо мной дали, от которых захватывало дух.»[21] Бенедикт Лившиц был близким другом Александры Экстер, она между прочим иллюстрировала его поэтический сборник Волчье сердце в 1914 году.

    Мы не раз упоминали имя Александры Экстер. Эта художница является одним из столпов искусства 20-го века. Она без малейшего сомнения принадлежит к киевской, если не украинской школе, которая  наложила столь сильный отпечаток на новаторские искания 20-го столетия. Во всех жизненных проявлениях, в ее знаменитых театральных декорациях и костюмах и прежде всего в ее живописи чувствуется все, что она почерпнула в украинском граде, доминирующей эстетикой которого является барокко, к которому добавлялись более архаические изобразительные элементы. Все творчество Александры Экстер, за исключением, пожалуй, кратковременного конструктивистского периода (1921-1922 годы) и ее обращения к кубизирующему неоклассицизму во Франции в 1930-х годах, отмечено печатью барокко : изобилие, щедрость форм и красок, вихревые движения спиралей. Хочу здесь процитировать ее биографа Георгия Коваленко : « Большая часть жизни Александра Экстер связана с Киевом, с Украиной. Она много ездила, подолгу жила в Париже и в Москве, в Риме и в Петербурге, но всегда возвращалась : в Киеве был ее дом, ее мастерская, ее знаменитая студия. Когда же ей доведется расстаться с Киевом навсегда, свой парижский дом она устроит так, как был устроен киевский. В нем будет много ярких украинских ковров, вышивок, украинской керамики, украинских икон.»[22]

    C другой стороны, Александра Экстер была исключительной «проводницей» художественных новаторских идей : она жила между Киевом, Москвой, Парижем, Италией. Известно место из Полутораглазого стрельца Лившица, где Давид Бурлюк обращается к последнему следующими словами: « Взгляни-ка, детка […], что мне дала Александра Александровна…

    Снимок с последней вещи Пикассо. Его лишь недавно привезла из Парижа Экстер. Произнесенное там, в авангарде, оно как лозунг будет передано – уже передается – по всему левому фронту, вызовет тысячу откликов и подражаний, положит основание новому течению.

    Как заговорщики над захваченным планом неприятельской  крепости, склоняются братья над драгоценным снимком – первым опытом разложения тела на плоскости.

    Ребром подносят руку к глазам; исследуя композицию, мысленно дробят картину на части.

    Раскрасный череп женщины с просвечивающим затылком раскрывает ослепительные перспективы…

    – Здорово, – бубнит Владимир. – Крышка Ларионову и Гончаровой.»[23]

    Это происходило зимой 1909-1910 годов в украинском имении Бурлюков. Киев перебрался туда в Таврическую губернию и там возник так называемый « русский футуризм», источник которого надо искать в Киеве и в Украине.

     

     

    //////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

     

     

    Но Киев был также самым печальным образом полюсом самой мерзкой «модерности». У него было свое « дело Дрейфуса» – «дело Бейлиса», имеющее международный резонанс. Вот что Бенедикт Лившиц, сам еврейского происхождения, повествует в своих воспоминаниях о разных аспектах антисемитизма в Русской империи и о царившей в 1912 году атмосфере в Киеве : « В самом университете атмосфера была тошнотворная. По коридорам расхаживали с наглым видом академисты-двуглавовцы, члены монархической организации ‘двуглавый орел’, студенческого филиала ‘Союза русского народа’. Жалкая горсточка, десятка два белоподкладочников, провинциальных хлыщей и безнадежных тупиц, благодаря попустительству и прямому поощрению черносотенной киевской профессуре с молниеносной быстротой проделывавшие университетскую карьеру, были полновластными хозяевами положения. На лекции они приходили вооруженные до зубов, поблескивая никелированными кастетами, вызывающе перекладывая из кармана в карман щегольские браунинги, громыхая налитыми свинцом дубинками […]

    Киев в ту пору был оплотом русского мракобесия, цитаделью махрового черносотенства.»[24]

    Не удивительно, что в этих условиях обвинение еврея Бейлиса в ритуальном убийстве молодого христианина приобрело широкий размах. Самое экстравагантное и трагикомическое в этой накаленной атмосфере было то , что прибегали к футуризму, чтобы привести аргументы про и контра. Адвокат Шульгин, желающий показать противоречия между обвинением и свидетельским показанием некоего детектива, «замечал, что они относятся друг к другу как призведение искусногo художника к мазне футуриста. А в Петербурге полиция […] изучала хлебниковское Бобэоби, заподозрив в нем анаграмму Бейлиса, и […] совсем запретила наше выступление на лекции Чуковского, опасаясь, что футуристы хотят устроить юдофильскую демонстрацию.»[25]

     

     

    ///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

     

    К счастью, Киев не сохранил эту злополучную репутацию, и художественная жизнь вновь проявилась с блеском. Это было в феврале-марте 1914 года, когда была устроена выставка « Кольцо» Александром Богомазовым, одним из самых серьезных представителей украинского кубофутуризма, не тоько в живописи, но и также в  теоретической мысли. [26] Богомазов был другом Александры Экстер и как она, глубоко привязанным к Киеву. Вот как он описывает украинскую столицу : «Киев в своем пластическом объеме исполнен прекрасного и разнообразнейшего глубокого динамизма. Тут улицы упираются в небо, формы напряжены, линии энергичны, они падают, разбиваются, поют и играют. Общий темп жизни еще больше подчеркивает этот динамизм, наделяет его, так сказать, законными основаниями и широко разливается вокруг, пока не успокоится на тихих берегах левого Днепра.»[27]

    На выставке  «Кольцо» участвовал 21 художник, было 306 экспонатов, из которых 88 работ Богомазова (живопись акварель, графика, рисунки). В предисловии к каталогу сформулированы принципы, исповедавшиеся группой « Кольцо». Они заменяли архитектурную перспективу перспективой ритмической вибрации линий, являющейся в более тесном отношении к чувствительности и выражающей больше эстетических эмоций. Видна связь этой богомазовской эстетики с эстетикой Издебского и прежде всего Кандинского. В своем трактате «Живопись и элементы», написанном по-русски в 1914 году, Богомазов утверждает, что картина есть живой организм, а не застывшая иллюстрация. Живопись связана с природой в диалектическом (по Платону!) движении между ними. Текст Богомазова чрезвычайно богатый. Он является одним из серьезнейших эссе в литературе о левом украинском и русском искусстве 1910-1920-х годов, наряду с эссе Кандинского, Веревкиной, Владимира Маркова, Ольги Розановой, Ларионова, Малевича, Якулова или Матюшина.

    Параллельно этим течениям, подчиненным доминирующей русской культуре и языку, развивалось направление украинского самопознаня и языка. Это был украинский футуризм, блестящим выразителем которого является Михайль Семенко, поэт и будущий редактор харьковского авангардного художественного журнала Нова Генерація (1928 и 1930 годы). В конце 1913 года Михайль Семенко (1892-1937), его брат Василь Семенко [даты не известны] и живописец Павло Ковжун (1896-1939), образовали в Киеве первую футуристическую группу Украины под названием «Кверо» от латинского quaero, ищу, доискиваюсь…Группа Кверо издала в феврале 1914 года первую футуристическую публикацию на украинском языке, брошюру из восьми страниц под названием Дерзання, в которой осмеивалось официальное празднование столетия со дня рождения Тараса Шевченка.Таким же образом, в то же время, русские поэты-кубофутуристы сбросывали Пушкина и классиков 19-го столетия «с Парахода современности». Группа Кверо ссылaлась на итальянский футуризм, а не на русский, опубликовала в апреле того же 1914 года сборник стихотворений Михайля Семенко под названием Кверофутуризм, но из-за Первой мировой войны эта первая попытка осталась без продолжения.[28] Несмотря на относительно конфиденциальный характер этого направления, зародыш украинского футуризма, каким он кратковременно проявился в 1914 году, не умер. Не только было возможно создать экспериментальную украинскую поэзию, но после 1917 года издать в Киеве 4 номера художественного журнала Мистецтво, первого журнала такого типа на украинском языке. Из-за революционных событий 1918-1919 годов, когда наступил полный хаос (Семенко был арестован немцами в 1918 году, а затем во время окупации Киева – белыми генерала Деникина), футуризм переехал в Харьков, который, как известно, стал с декабря 1919 до 1934 года столицей советской Украины.

     

    ///////////////////////////////////////////////////////////

    Важнейшее событие случилось в марте 1917 года, когда oбразовалась в Киеве Центральная Рада, то есть центральный украинский совет, провозгласивший независимость Украины. Однако, после октябрьской революции в России началась зверская гражданская война в Киеве и в Украине между белыми, красными, зелеными, продолжавшаяся до 1923 года. Известна художественная интерпретация этих трагических событий в Белой гвардии и Днях Турбиных Булгакова. До ожесточения ситуации страны было все-таки возможно создать в октябре 1917 года Государственную украинскую Академию изящных искусств [Украінська Академія мистецтв], ставшую национальным центром художественного образования. Среди профессоров был Михайло Бойчук (1882-1937), «неовизaнтинизм» которого Аполлинер отметил уже в Париже в 1910-1911 годах[29] и который был во главе движения «бойчукизма», целью которого было воспроизводение современных сюжетов в византийско-украинском стиле. Преподавали также Николай Бурачек (1876-1942), мастeр лирического пейзажа, Василь Кричевський (1872-1952), черпавший свою тематику в орнаменте древнего украинского искусства[30], тогда как его брат Хведір Кричевський (1879-1947) писал картины в духе дальне-восточного икусства. Был также Абрам Маневич, получивший известность в Париже и представитель фовизма-экспрессионизма. Что касается Георгия Нарбута (1886-1920), то он осуществил синтез украинской графической традиции и мастерством в иллюстрациях, приобретенным в контакте с петербургским «Миром икусства» (его учителя – Билибин и Добужинский). Наконец, добротный мюнхенский реaлизм был представлен Александром Мурашко (1875-1919). Как видно, не было никакой однонакроваенности в системе этого академического преподавания, но факт существования Академии является капитальной вехой для того, чтобы Киев приобрел свою автономию. Это недолго длилось, так как во время учебного года 1922-1923 годов Академия была закрыта и на ее месте был создан «Институт образотворчого мистецтва», ставшего в 1927 году, после слияния с Институтом Архитектуры, «Киевським Художнім  Інститутом». Сюда приехали преподавать во второй половине 1920-х годов Татлин и Малевич, когда постепенно начинались в России репрессии против авангарда, началом которых оказалось закрытие ленинградского Гинхука в 1927 году.

    В хаотичности революционных лет Александра Экстер могла открыть в 1918 году студию, через которую прошли живописцы, получившие позже известность, такие как : Рабинович, ее ассистент, Тышлер, Шифрин, Челищев, Меллер, Редько, Никритин, Ланской… Экстер приносила с собой всю кубо-супремо-футуристическую науку, которую она использовала в живописи, театре, прикладном искусстве.

    Зрелищное искусство было в большом фаворе в Киеве, где Лесь Курбас создал в 1916 году свой «Молодий театр», ставший впоследствии знаменитым харьковским театром «Березіль», где могли осуществиться самые смелые искания искусства 20-го века.

    В Киеве также имела свою балетную студию великая Бронислава Нижинская; в ней началась  в 1919 – 1921 годы ее карьера хоеографа; в ней она и развивает свою «теорию движения».

     

    ////////////////////////////////////////////////////////////////

     

    Нельзя говорить о Киеве, как об одном из центров «модерности» в первой четверти 20-го века, не упоминая Культур-Лигу, возникшую в конце 1917 гoда, организованную членами еврейской интеллигенции, которые боролись за культуру идиша. Это были Нахман Майзель, Давид Бергельсон, Моше Литваков. У Культур-Лиги были три оси : воспитание еврейского народа; литература на идише; еврейское искусство.

    В Киеве, как и в Одессе, 25 % населения былo еврейским. До революции 1917 года различные течения проходили через это население : ассимиляционисты, «акультурационисты», социалисты, сионисты, «идишисты», ортодоксальные традиционалисты. Культур-Лига ставилa своей целью – доступ еврейского населения к знанию и искусству, создавая народные университеты, библиотеки, гимназии, кружки драматического искусства, хоры и т.п. У нее были свои издания на идише, которые она распространяла по всей Украине и России.

    Что касается искусства, в Культур-Лиге были художники, исходившие от примитивизма и кубофутуризма, как живописцы И.Рыбак (1897-1986) и А.Тышлер (1898-1980), скульптор И.Чайков (1888-1980), или еще Л.М. Лисицкий (1890-1941).

    Художники-евреи как Рыбак и Борис Аронсон (1898-1980) желали «создать еврейское современное изобразительное искусство, ищущее свою органическую национальную форму.»[31] Рыбак и Борис Аронсон в своем манифесте 1919 года Ойфганг опровергали реализм-натурализм еврейских художников типа Пэна, жанровые сцены « à la еврейское»; они принимали примитивизм народных форм и футуризм, но не брали на свой счет абстракцию, так как, как они говорили, «современный еврейский художник не может выявлять живые переживания при помощи этой формы.» Позиция Рыбака и Бориса Аронсона будет и тoй, которую мы наблюдаем в еврейской школе Парижа в 20-м столетии, где доминирует экспрессионистическая стихия.

    Зато Лисицкий, публикующий в издательстве Культур-Лиги в 1919 году свои чудные иллюстации к Хад-Гадии в примитивистском стиле, обращается уже в Киеве к кубофутуризму на грани полной абстракции[32]. В  1920 году Лисицкий окажется в Витебске рядом с Малевичем (а не с Шагалом); он там создаcт свои знаменитые Проуны.

    Другие художники еврейского происхождения, такие как Певзнер и Габо совсем не бывшие пропитанными эстетикой Культур-Лиги, создают свое самобытное искусство, включенное в интернациональное новаторское движение.

    Культур-Лигa организует в апреле 1920 году в Киеве первую и единственную в столице выставку еврейского искусства. Среди 11 участников –  Лисицкий, Чайков, Тышлер, Шифрин.[33] Уже в 1921 году перспективы Kультур-Лиги в Киеве пришли к концу. В 1927 году Киевская украинская Академия наук откроет отдел еврейской культуры.

     

    //////////////////////////////////////////////////////////////////

     

    В заключение остановимся на журнале Семафор в мaбутнє. Апарат панфутуристов, изданном Михайлeм Семенко в 1922 году в Киеве. В нем перемешаны европейские футуристические и дадаистские влияния : самое главное было дистанцироваться от Москвы.[34]

    Все эти попытки были кратковременными. Преподавание Татлина в 1925 году и Малевича в 1929-1930 годах в Киеве является последним «огоньком» новаторства в украинской столице, как и ретроспективная выставка Малевича в 1930 году, являющаяся последней польско-украински-русского художника до ретроспективы, устроенной в Париже в 1978 году в Центре им. Жоржа Помпиду.

    Сталинский террор организует в началe 1930-х годов страшный голод в Украине, Голодомор, от которого погибли миллионы и миллионы людей. Еще раз Киев был сведен к роли сателлита, что продолжалось до возрождения в 1990-е годы в уже свободной Украины.

     

     

    Жан-Клод Маркадэ

     

     

     

     

     

     

     

     



    [1] Неологизм Кандинского

    [2] См. Н.М. Тарабукин, Врубель, М., Искусство, 1974

    [3] К.С. Малевич, «Главы из автобиографии художника» (1934), в кн. Н.И. Харджиев, Статьи об авангарде в двух томах, М., РА, 1997, с. 11

    [4] Там же, с. 114

    [5] D. Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909)», в кн. Pevsner. Colloque international Antoine Pevsner tenu au Musée Rodin en décembre 1992, Dijon, Les Amis d’Antoine Pevsner, 1995, p. 9, 10

    [6] Там же

    [7] О «субботах» Светославского, см. Г.Ф. Коваленко, «Александра Экстер. Первые киевские годы», Искусствознание, М., 1/05, с. 557 и сл.

    [8] Громадська думка, № 96 от 28.04.1906, здесь процит. по D. Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909)», op.cit., c. 10

    [9] Dmytro Gorbatchev, «Avant-propos» в каталоге L’Art en Ukraine, Toulouse, Musée des Augustins, 1993, p. 23 [ перевод мой с французского ] ; см. также : Dimitri Horbachov, «Ein Überblick über die ukrainische Avantgarde»/»A Survey of the Ukrainian Avant-Garde», в каталоге Avantgarde & Ukraine, Villa Stuck München, 1993, p. 55-72

    [10] См. подробное исследование этой киевской среду – одновременно и художесвенной и философской и музыкальной в замечательной статье : Г.Ф. Коваленко, «Александра Экстер. Первые киевские годы», op.cit., p. 550 sqq.

    [11] Процитировано по статье Г.Ф. Коваленко «Александра Экстер. Первые киевские годы», op.cit., p. 556

    [12] О ж. В мире искусства,см. Г.Ф. Коваленко «Александра Экстер. Первые киевские годы», op.cit., p. 561-563

    [13]  О киевском «Религиозно-философском обществе», см. Jutta Scherrer, Die Petersburger Religiös-Philosophischen Vereinigungen, Wiesbaden, Otto Harrassowitz, 1973, p. 226-234

    [14] Николай Бердяев, Самопознание (опыт философской автобиографии)[1949], Собрание сочинений, t. I, Paris, Ymca-Press, 1983, p. 14

    [15] См. биографию Певзнера, составленную Пьером Брюлле, в кн. Elisabeth Lebon, Pierre Brullé, Antoine Pevsner, catalogue raisonné de l’oeuvre sculpté, Paris, Galerie Pierre Brullé, 2002, p. 222-264

    [16] D. Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909)», op.cit., c. 11

     

    [17] Д. Бурлюк, «Фрагменты из воспоминаний футуриста», процит. по книге : Г.Ф. Коваленко, Александра Экстер, М., Галарт, 1993, с. 181

    [18] Процит. по статье : D. Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909)», op.cit., c. 11

     

     

    [19] Ж. Искусство и печатное дело, 1909, № 1-2, с. 18

    [20]  Архив Музея украинского икусства, Киев, процит. по статье D. Horbatchov, « La vie à Kiev au temps de Pevsner (1902-1909)», op.cit., c. 11

     

     

    [21] Бенедикт Лившиц, Полутораглазый стрелец [ 1933] в кн. Полутораглазый стрелец. Стихотворения. Переводы. Воспоминания, Л., Советский писатель, 1989, с. 311-312

    [22] Г.Ф. Коваленко «Александра Экстер. Первые киевские годы», op.cit., p. 537

     

    [23] Бенедикт Лившиц, Полутораглазый стрелец, op.cit., p. 320-321

    [24] Бенедикт Лившиц, Полутораглазый стрелец, op.cit., p. 348-349

     

    [25] Бенедикт Лившиц, Полутораглазый стрелец, op.cit., p. 438

     

    [26] См. каталог выставки, организованной в Тулузе при помощи Д. Горбчева и М. Колесникова : Alexandre Bogomazov, Toulouse, Agpap, 1991

    [27] Процит. по статье : Г.Ф. Коваленко «Александра Экстер. Первые киевские годы», op.cit., p. 537

     

     

    [28] О движении Кверо, см.  Myroslava M. Mudrak, The New Generation and Artistic Modernism in the Ukraine, Ann Arbor, UMI, 1986, p. 9-13; Oleh Ilnytski, Ukrainian Futurism 1914-1930. A Historical and Critical Study, Cambridge, Massachusetts, Ukrainian Research Institut, Harvard University, 1997, p. 3 sqq.

    [29] Cf. Guillaume Apollinaire, Chroniques d’art (1902-1918), Paris, Gallimard, 1960, p. 79, 167

    [30] См. Вадим Павловский, Василь Г. Кричевський, Нью Йорк, 1974

    [31] Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde, Jerusalem, The Israël Museum, 1987, p. 35

    [32] См. холст Лисицкого под названием Композиция, находящийся в Государственном украинском музее в Киеве в каталоге : Die grosse Utopie. Die russische Avantgarde 1915-1932, Frankfurt am Main, Schirn Kunsthalle, 1992, # 197

    [33] См. перевод с идиша в английский язык вступления к каталогу Еврейская выставка скульптуры, графики и рисунков в кн. Tradition and Revolution. The Jewish Renaissance in Russian Avant-Garde, op.cit., p. 230

    [34] См обстoятельную статью Марины Дмитриевой-Ейнхорн : «La revue Signal vers l’avenir dans le réseau des avant-gardes – l’axe Milan-Paris-Berlin-Kiev», in : Russie France Allemagne Italie. Transferts quadrangualaires du néoclacissisme aux avant-gardes (réd. Michel Espagne), Tusson, Du Lérot, 2005, p. 214-231

  • Art/vie chez Malévitch (Centre Avant-garde, Musée Juif et Centre de la tolérance, Moscou 20 avril 2014

    Супрематизм Малевича или искусство как

    реализация жизни. Утопия или предвидение

    будущего ?

     

     

    Проблема жизнь/искусство была представлена в виде вопроса, особенно настойчивым образом, в России с 19 века. В осознании этой биполярности следует видеть специфическую черту русской мысли вообще, черту, отличавшую её, скажем,  от философской традиции, восходящей к грекам. Ведь есть в русской мысли экзистенциальный инвариант, который склоняет её к тому, чтобы не отделять философское мышление от жизненного опыта. Итак философская традиция, начиная с Хомяковa, делается религиозной философией, в которой умозрительное и переживаемое бытие тесно связаны.

    Я говорю здесь об этом факте, ссылаясь на русскую историю мысли, к которой, в рамках Русской империи, Малевич прямо примыкает. Но не надо забывать : на Руси первым « религиозным философом » безусловно является в 18 веке украинец Сковорода. Мало известно о круге чтения Малевича, который в своих философских трактатах почти никогда не ссылается на определённые системы. Тем не менее многие исследователи связывали супрематическую философию с определёнными течениями в истории философии. Таким образом, можно было бы увидеть несколько стыковых моментов между супрематизмом и мыслью Сковороды. Например – идея Сковороды, что «философия мистицизма, исходящая из твёрдого чувства, что сущность бытия находится за пределами чувственной реальности»; или пантеистический уклон; или ещё «раскрытие неполноты и неправды чувственного бытия»; наконец – мистический монизм.

    Философская и богословская лексика передают этот сосуществующий дуализм. Слово «бытие» обозначает и онтологическую сущность и существование; или ещё – слово «кафоличность» стало на Руси «соборностью», что, по моему мнению, указывает на семантический сдвиг к идее универсальной, одновременно онтологической и эмпирической общности.

    В своей докторской диссертации Эстетические отношения искусства и действительности (1855), Чернышевский развивает идею Белинского, следуя которой поэзия находится там, где жизнь. Белинский основывает свою эстетику на идее, что искусство и, следовательно, прекрасное, это жизнь; прекрасное подчинено жизни, является её отображением. Однако, для Чернышевского речь не идёт о копировании действительности, о её фотографировании. Наоборот, искусство заключается в том, чтобы увидеть в действительности то, что полезно для общества, что указывает на путь, по которому следует идти. Реалистическая материалистическая эстетика должна кристаллизовать лучшее в действительности. Следовательно, реальным является социальный идеал – всякое искусство ангажировано, тенденциозно. Чернышевский может в своём романе Что делать? высказать такой афоризм – «Поэзия в правде жизни».

    Начиная с символистов, жизнь, как социальное бытие (« Gesellschaftliches Sein » Маркса), отвергнута из жизни в угоду высшей реальности. Известен афоризм Вячеслава Иванова – « a realibus ad realiora » – от реального к более реальному. Никогда антиномия между жизнью и искусством не была доведена до тех пределов, как в символистской эстетике. Эта последняя устремлялась к преображению феноменального мира в свете ноуменального  мира. Это устремление вело к онтологическому пересозданию жизни при помощи теургического действия [ по определению Бердяева – «Теургия — искусство, творящее иной мир, иное бытие, иную жизнь, красоту как сущее. Теургия преодолевает трагедию творчества, направляет творческую энергию на жизнь новую… Теургия есть действие человека совместно с Богом, — богодейство, богочеловеческое творчество.»] . Однако она должна была констатировать невозможность слияния искусства и бытия-сущего. Бердяев пишет  – « Символизм есть путь, а не последняя цель, символизм – мост к творчеству нового бытия, а не самое новое бытие» (1916, 233)

    Начиная с футуризма, антиномия жизни и искусства сильно затушёвывается. Возьмём два главные антагонистические направления, которые господствовали в русском авангарде, начиная с 1914 года – супрематизм и конструктивизм.

    Для конструктивистов существует лишь одна жизнь со своими экономическими социальными идеологическими проблемами –искусство должно содействовать преобразованию именно этой жизни. Как в эстетике Чернышевского, искусство является средством, но принципиальная разница с ней лежит в том, что для конструктивистов искусство не является отображением действительности, у искусства есть своя автономная функция, свои ему присущие законы, которые вне всякой идеологии. Именно как самодовлеющая сила, искусство моделирует, преобразовывает действительность, в которой оно черпает то, что ему необходимо, адекватно, целесообразно.

    По мнению одного из видных теоретиков советского конструктивизма-продуктивизма, Бориса Арватова, конструктивизм определяется как искусство технического мастерства, реальных материалов, источником которого являются Сезанн и в России  Татлин, Родченко, братья Стенберги. Арватов противопоставляет конструктивизм экспрессионизму, то есть искусству субъективных и эмоционально архаических форм, источником которого являются Ван Гог и за ним Кандинский, Поль Клэ, Кокошка… Для Арватова конструктивизм ставит жизнь выше искусства и стремится делать искусство живым. Тогда как экспрессионизм ставит искусство выше жизни и стремится к передаче жизни в виде искусства. Кроме того, конструктивизм уделяет первое место целесообразности формы, тогда как экспрессионизм даёт это первое место самой форме.

     В этом плане, Арватов не знает, какое место назначить супрематизму Малевича, который был в 20 веке самой радикальной революции в изобразительном искусстве, сведя живописное изображение к самому высшему минимализму. Ведь и у супрематизма источником является также Сезанн и техническое мастерство также не чуждо ему. Только, в отличие от конструктивизма, и это отличие весьма существенное, Малевич вписывает живописное действо в совершенно специфическую философию мира, которая ничего общего не имеет с конструктивистской социо-политической идеологией.

    Итак, для супрематизма антиномия жизнь/искусство предстаёт совершенно новым образом, так как она ставит под вопрос как раз эти два термина и придаёт им значение, которое приобретает всю свою ценность лишь в построении супрематической системы, которое охватывает все ветви человеческой деятельности – экономической, политической, культурной, религиозной. Малевич радикально отличает «старый зелёный мир мяса и костей», где «разум человеческий устраивает государственные огороды на культурно-гуманно-экономических харчевых выводах» (1, 173), – и «живой мир», управляемый «интуитивным мировым движением энергийных сил» (1, 182) Это отличие никак не устанавливает дуализма между жизнью, организованной человеческим разумом для его удобства, и жизнью, которую можно было бы квалифицировать как «космическую». Вся малевическая мысль строго монистична. Существует лишь один живой мир и задача искусства в выявлении этого мира, в содействии его эпифании. Это оперируется с самого начала отрицанием предметного мира, являющимся первым шагом к «освобождённому ничто», к беспредметному миру, единственной живой реальности. До сих пор искусство было либо средством украшения жизни, либо «учебником жизни» (по Чернышевскому), либо орудием, черпающим свою силу от трансформации социо-политической жизни  (по конструктивизму), либо несовершенным выявлением другой жизни (по символизму). У Малевича же «общежитие», то есть повседневная жизнь, является рядом культурных феноменов : «Чтобы жилось мне хорошо, сытно и удобно, покойно […] стремлюсь победить природу и её стихию, чтобы она мне не чинила бедствий и беспокойства […] Погоня за совершенной культурой напоминает мальчика, выдувающего мыльный пузырь. Выдувает в нём красочные переливы и старается выдуть пузырь больше и больше. И в самый расцвет пузырь лопается, ибо мальчику не виден его конец, и приходится выдвигать новый.

    Так лопается культура за культурой, и никогда не будет покоя.» (1, 171)

    Единственная жизнь та, у которой есть всеобщая интуитивная цель :

    «Интуиция – зерно бесконечности, в ней рассыпает себя и всё видимое на нашем земном шаре […]  Шар земной не что иное, как комок интуитивной мудрости, которая должна бежать по пути бесконечного.» (1, 172)

    Итак искусство состоит в том, чтобы включиться во всеобщее движение, ведущее к абсолютной беспредметности : здесь происходит идентификация живописного действа и движения мира. Малевический дискурс развивает радикальное монистическое мировоззрение и не допускает никакого символизирующего или иллюзионистического компромисса. Действие искусства устремлено к обнажению бытия – мира как беспредметности. В этом же смысле следует понимать принцип «экономии», который Малевич провозгласил как «пятое измерение» искусства. Речь не идёт ни об одной формальной редукции изображения к минимальным единицам, ни об одной радикализации «явно метонимической ориентации кубизма» (по формулировке Романа Якобсона), – речь идёт о слиянии действа искусства с беспредметным движением :

    «Человек – организм энергии, крупица, стремящаяся к образованию единого центра […] В силу того, что мировая энергия земного шара бежит к единому центру, – и все экономические предлоги должны будут стремиться к политике единства.» (1, 182)

    Итак малевическая «экономия» является онто-теологической категорией, у которой есть конвергенция с некоторыми аспектами богословского понятия о «домостроительстве», по-гречески «икономия». Не буду говорить здесь о некоторых важных пунктах супрематической теории и философии, как то – об искусстве как «чистом действии», двигателем которого является «возбуждение», то есть всеобщий Ритм вселенной, имеющий целью создание нового «миростроения», – и не о противопоставлении между «природой» и «культурой», – или о противопоставлении между «харчевой» экономией и экономией, освобождающей ничто…

    Хочу остановиться на статье, которую Малевич написал в Витебске 15 февраля 1921 года под заглавием «Лень как действительная истина человечества». Малевич интегрировал в свою супрематическую систему идеи, которые были изложены французским марксистом, зятем Карла Маркса, Полем Лафаргом, в брошюре 1883 года Le droit à la paresse (Право на леность), изданной в России в 1905 и 1918 годах. Экзегет мысли Малевича,      швейцарский писатель и искусствовед Феликс Филипп Ингольд пишет : «Ортодоксальный марксист Лафарг, находящийся, однако, в боевой оппозиции к декретированному ‘праву на труд’, провозглашенному в 1848 году и возведённому в пролетарскую догму, предпринимает попытку освободить лень от клейма порока, а труд – от ореола гражданской добродетели. С утрированной парадоксальностью он клеймит пролетарскую одержимость трудом как ‘духовное заблуждение’. Религию труда как причину всякой ‘индивидуальной и социальной нищеты’, демона труда как ‘ужаснейшую напасть’, когда-либо поражавшую человечество : право на труд, – по его словам,-есть не что иное, как право на бедность и посему должно быть заменено на противоположное : ‘труд надо не превозносить, а запретить’. Это требование доказывается Лафаргом в процессе блестящего теоретико-экономического экскурса и целым рядом примеров унижения и самоунижения пролетариата, а также заключительным провозглашением лени ‘матерью искусств и благородных добродетелей’. ‘Подобно Христу, печальному олицетворению античного рабства, пролетарии – мужчины, женщины, дети в течение веков с усилием взбираются на крутую голгофу страданий; в течение веков сокрушает их кости, убивает их тело, терзает нервы; в течение веков голод поражает их внутренности и возбуждает галлюцинации в их мозгу!…

    О леность, сжалься над нашей бесконечной нищетой! О леность, мать искусства и благородных добродетелей, излей свой целительный бальзам на страдающее человечество!’.»

    Со своей стороны, Малевич констатирует, что для капиталистического, как и для социалистического общества труд сакрализован, он принадлежит к кардинальным добродетелям социального человека. Малевич объявляет подложным всеобщий консенс, вульгарной формой которого является максима – «лень – мать пороков», или распространённый в революционной России лозунг «Не трудящийся, да не ест», перифразировка изречения Апостола Павла. Мало того, художник по своему излагает библейские рассказы о проклятии труда после грехопадения и о том, как «Бог через шесть дней построил весь мир, и видно, что седьмой день был отдыхом. Сколько этот день должен продолжаться, нам неизвестно, во всяком случае, седьмой день – это день отдыха.» (5, 183-184) Для супрематиста – это именно модель движения вперёд человечества, которое может реализоваться лишь в течение веков, но к которому человечество должно стремиться вместо того, чтобы рассмотреть труд под углом производства временно утилитарных вещей, единственно назначенных для вечно неутоленного удовлетворения материальных потребностей. Человечество должно прийти к тому, чтобы обзавестись средствами знания и техники, которые позволят ему освободиться от предметного веса : «Таким образом, оно освободится от труда и обретёт покой, вечный отдых как лень, и войдёт в образ Божества. Так оправдается легенда о Боге как совершенстве ‘Лени’.» (5, 184). А финальный аккорд : «Социализм несёт освобождение в бессознательном, клеймя <её>, не зная того, что лень породила его. И этот сын в безумии клеймит её как мать пороков, но это ещё не тот сын, который снимет <клеймо>, и потому я этой небольшой запискою хочу снять с <её> чела клеймо позора и сделать её не матерью пороков, а Матерью Совершенства.» (5, 187)

    Этот текст безусловно связан с большим трактатом Малевича, своего рода суммой его философской мысли, а именно Мир как беспредметность или вечный покой. Искусство в центре всего грандиозного мировоззрения основателя супрематизма. Такое даже впечатление, когда читаешь его тексты, что для него мир состоит, сделан из живописного; конечно, не надо под «живописным» подразумевать смысл, который оно получает в «живописи» – ведь живопись, в частности станковая живопись, является датированным историческим феноменом, где «живописное как таковое» наличествует, но смешанное с гетерогенными элементами, затемняющими его своей случайностью.  Живописное как таковое предшествует «истории живописи». Между Четыреугольником, так называемым «Чёрным квадратом на белом фоне создаваемым между 1913 и 1915 годами, и четырёхугольным Белым на белом», так называемым «Белым квадратом на белом фоне» 1918 года, речь больше не идёт ни о лишь зависящем от обстоятельств жесте исключения предмета из искусства, ни лишь о субъективном описании «внутреннего мира», ни лишь о пуризме, устанавливающем код чистых изобразительных соотношений, ни лишь о формализме самодовлеюще комбинирующихся элементов. Речь идёт об освобождении взгляда в направлении бытия, в смысле формулировок Гуссерля и за ним Хайдегерра : «Через заключение в скобки (Einklammerung) сущего взгляд освобождается для бытия.» Тут абсолютная революция Малевича – не человек располагает свободой создать «маленькие автономные миры», а свобода располагает человеком. Из недр Ничто, беспредметного, живой жизни мира, исходит возбуждение, то есть ритм этой свободы. Таким образом, супрематизм не является лишним живописным рецептом, он является «новой духовностью», как пишет французский философ Эммануэл Мартино, выпустивший в 1977 году пионерскую книгу о месте супрематизма Малевича в истории философии; в этой «новой духовности» «человек, имитируя Ничто и ‘беспредметному’ богу, научился бы стать чистой свободой».

    Ясно, что, исходя из этого, Малевич отвергает культурную гуманистическую традицию, основанную на лже-ориентации жизни, прогресса, утилитаризма. Таким же образом, искусство отрицается под его случайной формой, например, под формой «стилей», поскольку оно подчиняется неподлинности культуры. Итак Малевич может утверждать – «Живопись давно изжита, и сам художник предрассудок прошлого.» (1, 189) Но искусство в себе, как творчество, выявляющее беспредметное, находится  в начале и в конце всего :

    «[В ритме и в темпе] выражается религиозность духа, в звуках, в знаках чистых без всяких объяснений – действо, и только, жест очерчивания собой форм […] Люди, в которых религиозный дух силён, господствует, должны исполнять волю его, волю свою и служить, как он укажет, телу, делать те жесты и говорить то, что он хочет, они должны победить разум и на каждый раз, в каждое служение строить новую церковь жестов и движения особого.

    Такой  служитель является Богом, таким же таинственным и непонятным, – становится природной частицей творческого Бога.

    И может быть постигаем разумом, как и всё.

    Тайна – творение знака, а знак вид тайны, в котором постигаются таинства нового.» (1, 147)

    Здесь Малевич использует словарь символистов, чтобы ему придать новый семантический импульс. То, что для символистов является непостижимой областью высших реальностей, является для Малевича единственной реальной областью творчества hic et nunc, то есть здесь и сейчас. В известной мере дело идёт у Малевича о своего рода «теургии», даже если основатель супрематизма не использует этой терминологии, но это супрематическое «теургическое» творчество не направлено на потусторонний мир, оно отрицает  всякую дуалистическую символику, оно развёртывается в непосредственном процессе творения.

    Утопическую архитектуру Малевича в    1920-х годах – архитектоны – следует рассмотреть в рамках его профетического видения – она резко контрастирует с архитектурным конструктивистским движением, которое утверждается в это время в СССР и в Германии. Несмотря на то, что Малевич не отказывается вообще от утилитаризма и функционализма, он, однако, в своей так называемой «архитектоне» не в поисках приспособления архитектуры к непосредственным потребностям общества. В этом разрезе, гипсовые макеты архитектонов принимают в расчёт космическое измерение, откуда приходят импульсы, «возбуждение», Ритм. Вся супрематическая мысль обернута к пространству, как месту распределения энергий, которыми надо завладеть. Она мечтает о временах, «когда земля и луна послужат человеку, как энергия движения, то есть силу их вращения он использует, как воду для мельниц, а то всё вертится зря, а могло бы пользу принести». ( к Матюшину, 9-го мая 1913)

    Одной из немалых заслуг Малевича является его предвидение и описание до сих пор актуальных исследований об источниках энергии и о спутниках, которые должны преодолеть пространство через «плавное включение формы в природоестественное действие. Через какие-то магнитные взаимоотношения одной формы, которая, может-быть, будет составлена из всех естественных сил взаимоотношений и поэтому не будет нуждаться в моторах, крыльях, колёсах, бензине. Её тело не будет построено из разнообразных организмов, творя целое.

    Супрематический аппарат, если можно так выразиться, будет единоцелый, без всяких скреплений. Брусок слит со всеми элементами подобно земному шару, несущему в себе жизнь совершенств, так что каждое построенное супрематическое тело будет включено в природоестественную организацию и образует собою нового спутника; нужно найти только взаимоотношение между двумя телами, бегущими в пространстве. Земля и Луна – между ними может быть построен новый спутник, супрематический, оборудованный всеми элементами, который будет двигаться по орбите, образуя свой новый путь.»

    Ряд супрематических проектов Малевича называются «планитами», например, Планит лётчика. На одном рисунке Малевич написал, что «планит должен быть осязаем для землянитов всесторонне, он может быть в нём и на нём быть, планит прост как маленькая вещица, везде доступен для живущего в нём землянита, он может сидеть и жить в хорошую погоду на поверхности его. Планит благодаря своей конструкции и системе даст возможность содержать его в гигиене, он может мыться каждый день, не составляет никакой трудности, а благодаря низкорослости не опасен .»

    Как любая утопическая система, утопическая с нашей точки зрения, т.е. в определённый исторический момент, когда кажется, что условия для конкретной реализации идеи будущего ещё не объединены, но, разумеется, не с точки зрения Малевича), супрематическая система изобретает новые названия для обозначения будущих реальностей; так образуются неологизмы «архитектоны» (с такими определениями как «альфа», «бета», «гота», «зета», «лукка»), «планит», «землянит»

    Архитектоны делятся на две серии: однугоризонтальную, и другуювертикальную. В них заметны отказ от симметрии (крупные формы теснят более мелкие; плывущие в пространстве крупные тела должны опираться лишь на относительно небольшие основания); инверсия традиционного понимания архитектурной массытяжёлое» господствует над «лёгким», различные сочетания эффектов света и тени, контрастные отношения величин, множественность центров проекции здания, очевидная, когда обходишь его.

    Уже в 1913 году Малевич предвидел время, «когда на громадных цепеллинах будут держаться большие города и студии современных художников». Приблизительно в то же время Хлебников написал статью «Мы и дома» [1914], в которой изображал город будущего, воплощающий идею урбанистического завоевания пространства.

     В то время как Малевич в 1920 году предвидит межпланетные полёты и орбитальные спутники, Хлебников пишет Утёс из будущего (1921), в котором он развивает идеи летающих городов :

    «По тропинке отсутствия веса ходят люди точно по невидимому мосту. С обеих сторон обрыв в пропасть падения; чёрная земная черта указывает дорогу. Точно змея, плывущая по морю, высоко поднявшая свою голову, по воздуху грудью плывёт здание, похожее на перевёрнутое Гэ. Летучая змея здания. Оно нарастает как ледяная гора в северном море. Прямой стеклянный утёс отвесной улицы хат, углом стоящий в воздухе, одетый ветром,лебедь этих времён».

    Утопические построения в целом представляют собой проекции на  будущее из настоящего; у Малевича речь идёт о том, чтобы «заменить сегодняшний мир миром супрематическим». О. Брик приводит свой разговор с Малевичем на заседании Института художественной культуры (ИНХУКа) 26 декабря 1921 года :

     «Наш земной шар, говорил Малевич, – земная поверхность не организована. Покрыта морями, горами. Существует какаято природа, я хочу вместо этой природы создать супрематическую природу, построенную по законам супрематизма.». На вопрос Брика: «А что же с этой супрематической природой будем делать мыМалевич ответил: «Вы будете приспосабливаться так же, как к природе господа бога [так]». Расценив этот ответ как «желание Малевича конкурировать с господом Богом и дать мир супрематических построений по собственному закону», Брик поинтересовался: «А как практически использовать эту супрематическую природу?». На это Малевич ответил, что не видит здесь какойлибо новой проблемы, т.к. и при существующей природе «встретили люди мир вне их плана, и они приспосабливаются к этому миру. Это было дано вне их воли». Такое отношение должно быть к «супрематической природе», которая будет дана как таковая, а затем уже ее «прорезывайте домами и перерывайте улицами и т.д., как будет угодно[1]

    Противники Малевича понимали его видение нового тела мира и человека как требование, которое должно было быть осуществлено немедленно, и в этом смысле оно казалось аберрацией мысли, даже чудовищностью. Ясно, что Малевич говорит о движении к «миру как беспредметность или вечному покою», происходящему на протяжении тысяч, если не миллионов лет. Но его супрематическая система требует изменения ориентации всей жизни, начиная с сегодняшнего дня. Речь не идёт о том, чтобы преобразить мир по марксистской формуле; ещё менее о том, чтобы его «познать»: необходимо радикально изменить ориентир человеческого  разума, который до сих пор довольствовался организацией «клеточных огородов».sssssssss

    Как бы ни парадоксальным может казаться предложенное Малевичем «богословие праздности» ( по формулировке Ингольда), оно получает весь свой смысл в свете тотальной переориентации жизни, когда искусство является центральным как чистое действие интуитивного творчества. Эта революция в перспективе эволюции человечества не чужда ещё маргинальному и рассмотренному как утопическому размышлению многих экологов. Например, французский социолог досуга,  Жоффр Дюмазэдье, может утверждать :

    « В новом обществе, отмеченном технико-научной революцией, досуг становится привилегированным местом второй культурной революции, природа которой является эстетико-этической. Миру, ориентированному к рациональной фабрикации вещей и к рациональному видению отношений, отвечает другой мир, обращённый к свободной реализации существ.»

    В жёсткой борьбе, которую вёл супрематизм против конструктивизма в 1920-х годах, конструктивизм, казалось бы, должен был восторжествовать со своим рационализмом, продуктивизмом, проникнутыми революционным энтузиазмом построения идеального общества на основе трансформации материальных отношений. Однако, конструктивизм, в своей оптимистической вере во всемогущество техники, верил, что можно было приручать природу и бесконечно её покорять. Для супрематизма же «мы не можем победить природу, ибо человек – природа, и не победить хочу, а хочу нового расцвета» (1, 158) и Малевич добавляет :

    «Мы стремимся к единству со стихией, хотим не победить, уничтожить, а слить её в единый наш организм.» (1, 174)

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     



    [1] О.М. Брик, «Беседа с Малевичем», в кн. Малевич о себе…, цит. пр., т. 2, с. 172«