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  • Malévitch (suite)PARTIE III – SUPRÉMATISME VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1914-1916

    PARTIE III – SUPRÉMATISME

    VIE ET PASSION D’UN SAMORODOK 1914-1916

    La « carrière » de Malévitch est lancée. Il est désormais un des novateurs les plus dénoncés par la critique conservatrice comme « futuristes », des « mufles » (des

    Cham) [Le substantif russe kham (mufle, gougat) vient du nom biblique du fils de Noé, Cham. Celui- ci a vu la nudité de son père ivre et, pour cela, sa descendante a été maudit], comme les appelle le poète, romancier et théoricien symboliste Mérejkovsk [Cf. Dimitri Mérejkovski, «Un nouveau pas du mufle qui vient» [1914], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 605-615]. L’inventeur du « cubo-futurisme », se singularise de ses contemporains, fait bande à part. En 1913, les jeunes avant-gardistes donnent à voir des extravagances vestimentaires ou des « peinturlurage[s] des visages » – Larionov et Natalia Gontcharova. De son côté, Malévitch se promène, au début de 1914, avec son ami le peintre Alexeï Morgounov dans la rue Kouznietski Most, au centre de Moscou, avec une cuillère en bois paysanne en guise de pochette – cette même cuillère qui à l’origine était fixée sur la toile alogiste Un Anglais à Moscou. Éclipse partielle (SMA). Ou encore, lors de l’exposition de Tatline « Magasin » à Moscou en 1916, Malévitch, à qui le créateur des contre-reliefs avait interdit de montrer des œuvres suprématistes, se promenait dans les salles avec un zéro sur le front et un placard collé dans le dos pour faire la réclame de son art ! Il est peu à peu en train de s’imposer en leader, et de constituer son propre mouvement artistique, un mouvement inédit, appelé à bouleverser l’histoire de l’art : le suprématisme.

              La démarche de Malévitch est ainsi radicalement singulière dans le mouvement général qui, autour de 1913, s’éloigne de la figuration traditionnelle. Il y a une continuité entre l’expressionnisme Jugendstil de Kandinsky et son passage à l’abstraction, qui reste symboliste dans sa volonté de traduire le « son intérieur » des choses. Il y a un glissement chez Mondrian d’une réinstrumentation de l’objet vers une équivalence de signes donnant la version purement picturale de la réalité sensible. Seul Malévitch a fait le saut « par lequel l’homme quitte d’un bond toute la sécurité antérieure 195 »[Martin Heidegger, Introduction à la métaphysique [Einleitung zu : Was ist Metaphysik ? (1949)], trad. Gilbert Kahn, Paris, Gallimard, 1977, p. 18]. Seul il a coupé les ponts entre un monde extérieur et un monde intérieur, entre une réalité sensible et un réalité suprasensible. Ces ponts coupés, c’est l’unique surgissement de l’abîme de l’être qui apparaît sur les toiles suprématistes.

    L’opposition à David Bourliouk et à Larionov

    Malévitch s’oppose désormais frontalement à Bourliouk et à Larionov. Le 26 novembre 1915, il écrit même à David Bourliouk pour lui dire que les tableaux que celui-ci propose pour l’exposition « 0,10 » ne conviennent pas à cause de leur caractère naturaliste et que, de toute façon, « à cette exposition se présente une nouvelle organisation avec un nouveau courant qui n’a rien à voir par son gauchisme avec les cubo-futuristes 196 » [Lettre de Malévitch à David Bourliouk, 26 novembre 1915, in Malévitch sur lui-même, t. I, p. 75].. Un léger froid s’installe même à cette époque avec son ami ukrainien Roslavets, qui était proche de Bourliouk et de Lentoulov, et écrivait alors de la musique sur les vers des égo- futuristes Vassilisk Gniédov et Konstantine Bolchakov. Il écrit à Matiouchine à l’automne 1915 :

    « Roslavets comprend bien plus, mais il lui semble à lui qui est un enthousiaste que tout méchant chiffon accroché en lieu et place de cravate est quelque chose d’extraordinaire ; de complexion il n’est pas futuriste. Il édite beaucoup de ses partitions des romances d’Igor Sévérianine, de Gniédov. Ah, le diable m’emporte, la colère me prend de le voir écrire de telles choses 197 ! »

    [Lettre de Malévitch à Matiouchine, octobre-novembre 1915, in Malévitch sur lui-même, p. 73. Cf. Alexandra Chatskikh, « Malévitch i Roslavets » [Malévitch et Roslavets], art. cité, p. 203-229].

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    Lors de la tournée de Marinetti à Moscou et à Saint-Pétersbourg en février- mars 1914, qui suscita des manifestations hostiles des « aveniriens », menés par Larionov, et des « futuraslaves » menés par Khlebnikov, Malévitch écrit une lettre à la rédaction du journal moscovite Nov’ [Nouveautés], qu’il faut citer pour comprendre sa position radicale à l’égard de Bourliouk et de Larionov :

    « En lisant le no de votre honorable journal dans lequel M. Pétrov divise les futuristes russes en deux groupes, celui des adeptes de Larionov et celui des adeptes de Bourliouk, je me suis rappelé ce pêcheur qui avait pris un petit poisson, l’avait jaugé du regard et avait dit : « Oui, c’est lui qui est le chef de tous les autres poissons ! Voyez comme il crache dans tous les sens!…» D’autre part, je m’associe à la lettre de Vadim Cherchénévitch et je déclare que lancer des œufs pourris, arroser de yaourt, donner des gifles, sur quoi le rayonniste Larionov construit son propre futurisme, tout cela appartient à la populace sauvage à laquelle il communie, comme nous pouvons le voir dans le no du journal Les Nouvelles du soir. Je vous prie de porter à la connaissance de vos lecteurs que le groupe des artistes futuristes russes n’a rien de commun avec le rayonniste Larionov et qu’il se garde d’un tel guide. Malévitch, peintre. »

    [« Otmiéjévavchiyéssya ot Larionova. Pis’mo v rédaktsiyou » [Ceux qui se sont démarqués de Larionov. Lettre à la rédaction], Nov’, 1914, no 12, trad. française in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 28]

                    Le leadership de Malévitch culmine en 1915 avec la fameuse exposition « 0,10 » à Pétrograd. Le fondateur du suprématisme nomme désormais ses nouveaux adeptes et amis :

     » Le groupe des suprématistes – K. Malévitch, I. Pougny, M. Mienkov, K. Bogouslavskaya et Olga Rozanova – a mené le combat pour libérer les objets de l’obligation de l’art. Et il demande aux académies de renoncer à l’inquisition de la nature. »

    [ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 68]

              L’apparition du Quadrangle noir entouré de blanc, lors de cette exposition, sera une éclipse totale. L’avènement de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler par la suite le Carré noir  frappe par son caractère abrupt, inattendu et imprévisible, aussi bien dans l’œuvre de Malévitch que dans l’art du XXe siècle en général. Si l’on suit la progression des quadrilatères dans les œuvres de 1913-1914, on remarque que les tableaux sont tous, sans exception, saturés de formes. Au regard de ces dernières, les formes pures, nues, du quadrilatère, du cercle et de la croix, qui vont désormais habiter les surfaces suprématistes, frappent par leur minimalisme.

    La non-figuration absolue suprématiste ne reconnaît donc qu’un seul monde, celui de l’abîme de l’être. C’est la sensation du seul monde réel, le monde sans-objet, qui brûle tous les vestiges de formes dans les deux pôles du suprématisme, le Carré noir et le Carré blanc. Entre ces deux pôles, se situe un ensemble de tableaux suprématistes aux couleurs vives et contrastées. Mais les couleurs ne sont pas ici des équivalents psychologiques artificiellement établis ; la couleur sourd non de la vision rétinienne mais du matériau ; Malévitch est opposé à toute symbolique des couleurs (celle de Kandinsky, par exemple). Les signes minimaux auxquels il recourt, et qui ne sont jamais exactement géométriques, doivent se fondre dans les « mouvements colorés 200 »{K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 87], s’y dissoudre. La surface colorée est en effet la seule « forme vivante réelle 201 »[K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 61]; mais comme la couleur tue le sujet, ce qui compte finalement dans le tableau, c’est le mouvement des masses colorées. La perfection blanche du Carré blanc sur fond blanc, qui clôt l’aventure picturale suprématiste (même si le peintre continua à faire des œuvres dans ce style par la suite), est à la fois la manifestation de l’être abyssal et le triomphe du pictural. Jamais n’aura été affirmée avec autant de force la souveraineté du mouvement purement coloré, dans lequel les formes ne font qu’apparaître ou disparaître en scintillant.

    L’opposition à Tatline

     

    L’année 1915 verra le peintre affronter un autre grand protagoniste de l’art de gauche,Tatline, qui lui manifeste son hostilité et est totalement allergique aux visées conceptualistes de l’auteur du Quadrangle noir. La « guerre » artistique que se sont livrée les deux grands créateurs à la fin des années1910 est aujourd’hui assez bien documentée [En français, voir F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op.cit., p. 78 sqq.].Il n’y a aucun point de contact avec l’œuvre contemporaine de Tatline et encore moins avec le futur constructivisme. C’étaient deux personnalités exceptionnelles, inconciliables pour des raisons philosophiques essentielles. Voici le témoignage du critique et théoricien Nikolaï Pounine (proche de Tatline) :

    « Tatline et Malévitch avaient chacun un destin particulier. Quand cela a-t-il commencé, je ne le sais pas, mais aussi longtemps que je me les rappelle, ils se sont toujours répartis entre eux le monde: la Terre, le ciel et l’espace interplanétaire, établissant partout la sphère de leur influence. Tatline se réservait habituellement la Terre, s’efforçant de pousser Malévitch dans le ciel au-delà de la non-figuration. Malévitch, tout en ne refusant pas les planètes, ne cédait pas la Terre, considérant à juste titre que la Terre est, elle aussi, une planète et que par conséquent elle peut être aussi non figurative. »

    [Cité par Evguéni Kovtoune dans son « Introduction à la publication de quelques lettres de Malévitch à Matiouchine » [1974], in Malévitch. Colloque international…, p. 175-176]

    Amitiés et échanges artistiques

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    Malévitch rencontre le jeune Roman Jakobson qui écrit alors des vers transmentaux sous le pseudonyme d’Aliagrov et il affirme à son propos : « Il comprend le verbe en tant que tel mieux que Kroutchonykh lui-même. » [Lettre de Malévitch à Matiouchine, début janvier 1915, in Malévitch sur lui-même, t. I, p. 65. Aliagrov-Jakobson a publié avec Kroutchonykh, cette année 1915, un livre futuriste, Plivre transmental [Zaoumnaya ghniga], avec des gravures en couleurs d’Olga Rozanova, qui mit sur la couverture un collage-découpage représentant un cœur sur lequel était cousu un petit bouton blanc].

                   Parmi ses fréquentations amicales avec échanges d’idées, il y a également la Kiévienne Alexandra Exter à laquelle il lit, avant l’exposition « 0,10 », ses nouveaux textes sur le cubisme, le futurisme et le suprématisme qu’elle semble avoir appréciés  [Lettre de Malévitch à Matiouchine du 31 octobre 1915, in Malévitch sur lui-même, tome 1, p. 73]. Elle ne donne pas d’œuvres à « 0,10 », mais elle fait participer Malévitch, dans la galerie moscovite Lemercier, en novembre 1915, à l’« Exposition d’art décoratif contemporain du sud de la Russie [c’est-à dire de l’Ukraine] », dont la nièce de Berdiaev et épouse d’un neveu de Tchaïkovski, Natalia Davydova, créatrice, au début des années 1910, des ateliers de paysannes brodeuses du village ukrainien de Verbivka [V erbovka], et Alexandra Exter étaient les organisatrices [Cf. Guéorgui Kovalenko, « Alexandra Exter. Piervyïé kievskiyé gody » [Les premières années kiéviennes], Iskoustvoznaniyé, Moscou, 2005, no 1, p. 547 sqq. En anglais, voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, op. cit., p. 54-100]. Il s’agissait de broderies et de tapis d’après les esquisses des peintres. Il est remarquable que Malévitch ait été exposé par un coussin brodé d’après le tableau Peinture suprématiste qui se trouve aujourd’hui au musée de Peggy Guggenheim à Venise (Andersen, N°58) et deux autres œuvres : Suprématisme 18e construction (ill. 00) et une peinture suprématiste dont on connaît une version postérieure (vers 1920, 79,3 × 79 cm, anciennement au MoMA, Andersen, N°68). C’est donc la première apparition publique du suprématisme, un mois avant « 0,10 », comme Charlotte Douglas a été la première à le montrer [Charlotte Douglas, « Suprematist Embroidered Ornement », Art Journal 54, no 1, 1995].   7

                  Mikhaïl Matiouchine sera pendant toute la vie de Malévitch un ami fidèle, un interlocuteur privilégié de ses idées novatrices, une aide dans sa formation intellectuelle et dans la rédaction de ses premiers écrits. On peut dire que Matiouchine fut une académie pour l’enrichissement culturel du peintre. Il semble que les deux hommes n’aient pratiquement jamais eu de différends, alors qu’avec les deux autres amis intimes Roslavets et Kroutchonykh, voire avec ses disciples Klioune ou même son élève préférée Olga Rozanova, malgré une amitié et une entente indéfectibles, des désaccords ont pu surgir à certains moments sur le plan artistique.

                    L’autre personne proche de lui, amicalement et théoriquement, est Alexeï Kroutchonykh dont lui plaisait le radicalisme transmental. Bien qu’il ait eu une profonde admiration pour Khlebnikov, Malévitch ne trouvait pas qu’il allât assez loin dans l’abstraction sans-objet verbale. D’une certaine manière, la poésie transmentale de Kroutchonykh, qui rompait avec tout sens descriptif, était proche de son suprématisme pictural qui ne faisait vivre sur la toile que la sensation des rythmes du monde. Dans une lettre à Matiouchine de janvier 1917, il affirme : « Je n’oublierai jamais ni vous ni. Kroutchonykh [Malévitch sur lui-même…, p. 101]. Malévitch vouvoie ses amis les plus proches. Il semble qu’il n’ait tutoyé que son ami d’enfance Kolia Roslavets et, dans les années 1920, quelques personnes, comme Meyerhold.

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    Malévitch et la musique (entre Matiouchine et Roslavets)

     

    Malévitch intégrait la musique et la poésie dans sa révolution suprématiste. Matiouchine fut celui à qui il confia ses idées sur cette conjonction du rythme musical et des rythmes poétique et pictural. Il l’a fortement exprimé dans le bel article « Sur la poésie » en 1919 :

    « Il y a une poésie où le rythme et le tempo demeurent purs, comme le mouvement et le temps ; ici le rythme et le tempo s’appuient sur les lettres comme signes, incluant en soi tel ou tel son. Mais il arrive aussi que la lettre ne puisse incarner en soi la tension sonore et qu’elle doive se pulvériser. Mais le signe, la lettre, dépend du rythme et du tempo. Le rythme et le tempo créent et saisissent les sons qu’ils ont engendrés et créent une nouvelle image ex nihilo.

    Dans d’autres cas […] les choses elles-mêmes apparaissent comme se suffisant à elles-mêmes, et le rythme est comme l’instrument du remaniement. Ici, c’est au rythme et au tempo que s’ajustent les choses, les objets, leurs particularités, leur caractère, leur qualité, etc.

    C’est la même chose en peinture et en musique. »

    .[Kazimir Malévitch, Écrits, p. 181-]

                  La réflexion de Malévitch sur la musique semble avoir commencé en 1915, au moment où il fonde l’abstraction la plus radicale du XXe siècle. La musique n’est pas une description des mouvements de l’âme, mais elle s’élève au-dessus du chaos de l’environnement.

                  Le 19 octobre 1915, il écrit de Moscou à Matiouchine pour lui raconter l’incident qui s’est produit dans « la Tour », le théâtre-studio de l’entrepreneur, poète, acteur et homme de théâtre Samouïl Vermel; Malévitch a été invité à participer comme « professeur de la peinture nouvelle ». Développant non seulement ses conceptions sur l’art pictural, mais aussi sur la musique et l’art du décor de théâtre, il provoque la perplexité de son auditoire quand il déclare :

    « Ma forme n’exprime rien »

    Et de poursuivre :

    « J’ai fait une grande bêtise lorsque j’ai indiqué à Roslavets que la musique contemporaine devait parvenir à l’expression des strates musicales et devait avoir une longueur et une épaisseur de la masse musicale dans le temps et, avec cela,  qu’au dynamisme des masses musicales devait succéder le statisme, c’est-à-dire le retardement de la masse sonore musicale dans le temps. Quand on m’a demandé quelles avaient été mes études musicales, j’ai aussitôt quitté ma participation au  comité . »

    [Malévitch sur lui-même…, p. 70-71]

                 Ce qui est étonnant dans la position de Malévitch, c’est qu’il professe, pourrait-on dire, une version laïque de la docte ignorance de Nicolas de Cues 211 !

     [Plusieurs autres exemples de cette capacité qu’avait le peintre de faire de son ignorance une connaissance peuvent être cités. Ainsi, à Berlin, en 1927, alors qu’un poète allemand, un certain Hermann Kessler, aujourd’hui totalement oublié, lit une de ses poésies, laquelle est longuement discutée par les auditeurs, provoquant des avis contradictoires, le guide polonais de Malévitch, le poète Tadeusz Peiper, raconte que le peintre, par un geste, demanda la parole. Il lui dit en polonais ce qu’avait provoqué en lui la poésie dont il n’avait pas compris le contenu puisqu’elle était en allemand : « Comme peintre, Malévitch exprima ses impressions en couleurs et formes. […] Pendant la lecture il avait vu dans son imagination des bandes noires et bleues suspendues au-dessus d’un cercle.« Quand j’eus traduit ces paroles, un des défenseurs de la poésie [de Kessler] les approuva avec enthousiasme. […] On reconnut que la vision de Malévitch correspondait tout à fait au contenu des vers. […] Plus que de la qualité de ces vers, on parla surtout de Malévitch. Quelle intuition ! Quelle clairvoyance ! Quelle capacité de ressentir les choses ! » Tadeusz Peiper, « Snovidiéniyé » [Un songe], in Malévitch sur lui-même…, t. II, p. 379.

    On connaît par ailleurs, son dialogue avec le peintre, écrivain et metteur en scène dadaïste allemand Hans Richter. Ce dernier raconte comment, grâce au premier traducteur de Malévitch en allemand, Alexander von Riesen, il eut une première connaissance des textes du peintre auquel il avoua qu’ils étaient « extraordinairement durs à comprendre et parfois pas du tout. Sa réponse à ma critique fut étonnante, à savoir qu’il n’était pas important que tout soit “juste”, mais que d’une même façon cela “sonne” juste ». Dans les entretiens avec Philippe Sers, Hans Richter donne une version légèrement différente de cet épisode : « [Après lecture du texte,] je lui ai dit : “Écoutez, parfois ça fait sens, parfois ça ne fait pas. Moi je ne comprends pas.” Il dit en riant : “Vous savez, ce n’est pas suffisant qu’un livre fasse du sens, il doit aussi sonner juste” », Philippe Sers, Sur Dada. Essai sur l’expérience dadaïste de l’image. Entretiens avec Hans Richter, Nîmes, Jacqueline Chambon, 1997, p. 212.

    Et Richter ajoute : « Quand j’ai lu et reçu le livre aux éditions du Bauhaus, il sonnait assurément, tout en n’étant pas sans justesse », Hans Richter, « Begegnungen in Berlin » [Rencontres à Berlin], Die Russen in Berlin 1910-1930, Berlin, Stolz, p. 34.]page143image8104064

               Toujours en 1915, Malévitch expose à Matiouchine sa conception futuriste de l’art, non seulement de la peinture mais aussi de la musique :

    « Je suis de plus en plus hanté par ces masses musicales, des blocs, des strates de quelques 20 accords jetés dans l’espace, et par la masse figée du cube musical. C’est ainsi que je sens voler ces strates aux sonorités de 20 pouds [320 kg !] et aussi l’alogisme des instruments dans la musique. »

    [Lettre de K. Malévitch à M. Matiouchine, automne 1915, in Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 73]

                Il tente de convaincre Matiouchine de se consacrer totalement à la musique. Cela est confirmé par la lettre du 5 novembre 1915 :

    « Laissez tomber le pinceau et préparez votre musique, dans les rangs des lutteurs de la Peinture, il y en a pas mal. Mais dans notre idée [le suprématisme !], vous êtes le seul. Trouvez de nouvelles formes pour les sonorités afin d’être prêt. Maintenant,les groupes sont déterminés clairement : les Bourliouk-Vermel’-Roslavets d’un côté, et nous deux. Qu’ils s’enthousiasment de lambeaux et nous de la vraie cause. Ce trésor est déjà indiqué à Londres-Paris-l’Amérique, il semble que cela nous suffit . »

    [Ibid.]

    De toute évidence, Matiouchine a suivi, d’une certaine manière, les idées musicales, qui se voulaient révolutionnaires, de Malévitch dans ses écrits théoriques plu »que dans sa propre musique

    [ Le compositeur allemand d’origine chilienne Juan Allende-Blin a été le premier à faire une analyse détaillée des fragments de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le Soleil dans son article « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », paru dans le numéro de la revue munichoise Muzik-Konzepte consacré à «Alexandre Skriabine et les skriabinistes » en juillet 1984. Juan Allende-Blin conclut son analyse détaillée par ce verdict : « Matiouchine entremêle dans la musique qui nous a été transmise de La Victoire sur le Soleil les fioritures tonales les plus banales et des dissonances vraiment vides de sens. Ainsi, apparaît une musique pseudo-futuriste ou pseudo-moderne, de la façon dont un petit-bourgeois [Spiessbürger] se représente un art musical révolutionnaire – fort éloigné de l’évolution conséquente de manière immanente, d’un nouveau langage musical chez un Schönberg, un Varèse, un Webern ou d’un Skriabine que Matiouchine avait à portée de main. » En revanche, Juan Allende-Blin fait l’éloge de la peinture de Matiouchine et du théoricien de la musique qu’il est, soulignant que son Manuel pour l’étude des quarts de ton pour violon [Roukovodstvo k izoutchéniyou tchetvertieï tona dlia skripki] de 1915 a été « d’une importance extraordinaire » en tant que « signal pour la découverte d’un nouveau matériau sonore » : « Avec son plaidoyer pour la recherche des micro-intervalles ainsi qu’avec des exercices pratiques, Matiouchine a montré le chemin à de plus jeunes compositeurs, comme Ivan Wyschnegradsky, Arthur Lourié, Nikolaï Roslavets. » Juan Allende- Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », art. cité, p. 172. Juan Allende-Blin ne connaissait que les extraits publiés de la musique de Matiouchine pour La Victoire sur le soleil. Or, on a retrouvé une partition plus importante qui n’a pas encore été analysée par les musicologues. Cf. Mikhaïl Matiouchine, Tvortcheski pout’khoudojnika [L’Itinéraire créateur de l’artiste], Kolomna, Mouzieï Organitcheskoï Koul’toury, 2011.]

             À la suite de l’exposition « 0,10 » en 1916, Malévitch, tout en conservant sa fidélité à Matiouchine, se rapproche de son ami d’enfance Kolia Roslavets. Il écrit à Matiouchine le 14 février 1916 : « Je viens de faire connaissance beaucoup plus près de Nikolaï Roslavets, j’ai été plusieurs fois chez lui et hier j’ai entendu ses travaux musicaux. » Une œuvre de Roslavets passionne Malévitch, c’est le Prélude de 1915, et il va envoyer la partition à Matiouchine.

    « Je fais connaissance de plus en plus avec la musique de Roslavets et dans quelques jours je vous enverrai son Prélude, faites attention surtout au milieu, c’est une perle de prix. Mais les bords, j’aurais dit, quelque chose comme un cadre, sont de peu de valeur. Le milieu, selon moi, est bien. […]

    La construction éblouissante se prélasse dans des petits mots de rien du tout. […] Dans ce Prélude, jouez le milieu, vous entendrez des claquements vigoureux, c’est la musique elle-même. Mais la fin, ce n’est déjà plus cela. »

    [Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 80-81. Dans la lettre du 14 février 1916, il écrivait : « Si l’on avait étendu devant nous des fleurs – leur couleur et la puanteur qui s’en exhale seront facilement reçues par nous avec agrément. Pareillement à Skriabine.

    « Si nous voyons une masse de parterres de fleurs éparpillés et que, soudain, passe à travers ces parterres un cheval cuirassé, piétinant et cassant tout, et que l’on voit périr sous les pieds des sabots les myosotis, les œillets, les violettes pâles, et noircir les chrysanthèmes », ibid., p. 76.]

    Et il continue :page145image7910912

    « S’il réussit à se dégager des restes des « nocturnes » musicaux, alors sa puissance prendra un ton encore plus féroce, plus impitoyable.

    Il lui manque ce dont vous avez beaucoup, mais il vous manque le moindre, car cela dépend de votre volonté de vous commander à vous-même et de l’Amour sans limite de la création, c’est la concentration et la concentration dans un travail obstiné assidu, en rejetant tout.

    Enfoncez donc brutalement des clous dans les âmes vulgarisées, fichez-les n’importe où sur les palissades, les toits et les routes, pour qu’ils ne se décrochent pas. Des clous plus beaux et plus sûrs, les vents ne les feront pas se décrocher et ne les emporteront pas dans les marigots, les petits coins des lieux amoureux. […] Que Roslavets piétine les champs, je l’exigerai aussi de lui, mais vous aussi préparez les clous.

    Est venu le temps d’arracher la peau des visages de la jeunesse, car ce n’est pas leur peau, mais celle des autorités. »

    [ Ibid., p. 76-77.]

    Il poursuit encore :

    « Vous et Roslavets, pardonnez-moi tous les deux. Mais vous, vous avez une perle cassée ou plutôt éparpillée, et lui, il en a une rassemblée. Vous, vous n’avez que des perles, mais elles sont éparpillées, alors que chez lui la perle est encadrée par un cadre futile.

    Pardonnez-moi, mais c’est ce que je ressens et en tant que fanatique avalant le désert, j’exige une musique du désert. Le désert des couleurs. Le désert du verbe. Tout cela peut faire naître ce que, par erreur, doit être le théâtre. Voilà ce qui doit être sur la scène, sur les planches, le jeu de ces merveilleux déserts de la musique, du verbe et de la couleur. Et il faut regarder leur philosophie, leur pensée. Que c’est ennuyeux ces simagrées de sa propre trogne ! Nous donnerons à ce qui au plus vite conduira, peut-être, notre raison à une suprême culture et ce sera la findu royaume africain des sauvages de l’autophagie. »

    [Ibid., p. 80-81]

               Matiouchine n’était pas prêt à ce saut dans le désert et il n’avait pas manqué lui- même de faire des réserves sur « le suprématisme de la peinture » à l’exposition « 0,10 ». Dans un article paru dans le numéro du printemps 1916 de l’almanach Otcharovannyi strannik [L’errant enchanté], il lui reproche, entre autres, sa « négation de la forme qui se fait au détriment de la couleur », car, pour Matiouchine, « la couleur doit devenir plus grande que la forme à un point qu’elle ne coule ni dans quelques carrés que ce soit, ni dans les équerres et autres » [ M. Matiouchine, « Sur l’exposition des “Derniers futuristes” », in Malévitch sur lui-même…, t. II, p. 123].

     

    La revue Supremus

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    Pendant l’automne 1916, Malévitch est tout occupé par la création d’une revue d’art mensuelle qu’il appelle Supremus ; il compte y faire participer les créateurs qui sont proches de liui [ Dans sa lettre à Matiouchine de cette époque, il écrit : « Les participants selon moi, Exter, Popova, Oudaltsova, Yourkévitch, Davydova, Roslavets, Mienkov, on peut inviter le poète de Kharkiv dont vous m’avez parlé dans votre lettre [Petnikov], Khlebnikov, Klioune », Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 96.]. En fait, un seul numéro fut entièrement préparé à l’édition pendant l’année révolutionnaire 1917 et ne parut jamais [Sur la formation du numéro non publié de Supremus, voir N. Gourianova, « Dom- laboratoriya “Souprémoussa” ; k rékonstrouktsii journala » [La maison-laboratoire de Supremus ; pour la reconstruction de la revue], Iskousstvoznaniyé, 2/01, p. 456-474]. Ce premier et seul numéro de Supremus a été reconstruit et édité par Mme Chatskikh [Aleksandra Chatskikh, Kazimir Malévitch i obchtchestvo Souprémous [Kazimir Malévitch et la société « Supremus »], Moscou, Tri kvadrata, 2009].Il comporte sept sections : Peinture, Littérature, Musique, Architecture, Théâtre, Art décoratif, Correspondances et aphorismes. Chose étonnante, dans cette section, il n’y avait qu’un seul article sur la musique, celui de Matiouchine, intitulé « Sur l’ancien et le nouveau dans la musique », avec une page reproduisant les quelques portées déjà publiées dans le livret de La Victoire sur le soleil en 1913. Roslavets était présent, mais dans la section Littérature avec un article intitulé « Sur l’art “sans-objet” ».

                Il faut dire que l’article de Matiouchine sur la musique nouvelle n’apporte rien de bien positif, si ce ne sont des attaques peu argumentées contre Skriabine, traité de « sentimentaliste-sensuel » (sentimentalist-tchouvstviennik) et contre Stravinsky, dont il ne cite que Pétrouchka : disciple de Rimski-Korsakov, ce dernier, dit-il, ne fait entendre que « des cris de toutes sortes d’agitations vaines ».

                    En revanche, Roslavets, parlant de peinture, montre une grande profondeur de vue. Il souligne l’aspiration du peintre novateur à «la libération du pouvoir de l’“objet” ». Et de s’appuyer sur Schopenhauer qui, selon Roslavets, « enseigne que seul l’intellect, libéré de la volonté, le pur intellect, est capable de s’élever jusqu’aux hauteurs d’une vision claire intuitive (intouïtivnoïé prozréniyé) [N. Roslavets, « O “bespredmietnom” iskousstvié » [Sur l’art  « sans-objet »], in A. Chatskikh, ibid., p. 7 de la reconstruction de Supremus]..

    . Il ajoute :

    « Le pouvoir séculaire des dogmes, sacralisant de son autorité la soumission de la liberté créatrice à ce que l’on appelle “le bon sens” – voilà le symbole de l’asservissement suprême de l’intellect à la volonté –, ce pouvoir séculaire tombe alors, cédant la route à l’édification nouvelle de l’art. »

    Dans sa lettre aux artistes hollandais du 7 septembre 1921, Malévitch écrit :

    « L’idée picturale est entrée sur la voie du sans-objet, mais l’idée du son est entrée elle aussi dans le verbe sans-objet, à la tête duquel se tient Kroutchonykh et en musique

    Roslavets »

    Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 145.]

                On le voit, ici plus de mention de Matiouchine. Son amitié pour l’homme et le théoricien restera inaltérable jusqu’à la mort de ce dernier, mais c’est de toute évidence Roslavets qu’il considère désormais comme son allié pour faire apparaître le monde en tant que sans-objet.

    Chronologie

    Décembre 1915-janvier 1916

    « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » à Pétrograd avec les cimaises du Suprématisme de la peinture et leur célèbre Quadrangle (le Carré noir sur fond blanc).

    1916

    Service militaire en juin.
    Publication de petits traités théorico-philosophiques-polémiques: Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural et Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XIII] Vers l’alogisme (le cubisme synthétique), 1914

    [CHAPITRE XIII]

    Vers l’alogisme (le cubisme synthétique), 1914

    En 1914, toute une série de tableaux de Malévitch utilise le papier collé que Braque avait été le premier à incorporer en septembre 1912 dans un dessin au fusain (Compotier et verre). Un Anglais à Moscou comportait à l’origine une cuillère en bois collée, le Réserviste de 1er rang  a conservé son thermomètre ; des papiers de tapisserie et des fragments de journaux sont intégrés dans la Femme à la colonne d’affiches  ou dans Éclipse partielle. Composition avec Mona Lisa  Cette année1914 consacre le triomphe de ce que Malévitch a appelé l’« alogisme ».

                 Le cubisme synthétique français trouva un écho particulièrement favorable en Russie où s’était exacerbé depuis 1910 l’esprit de liberté créatrice totale, de libération de l’acte créateur de toutes les contraintes académiques, en particulier dans le choix des moyens matériels de fabrication du pictural. Le problème de ce que les Russes appellent la facture, c’est-à-dire la texture, est capital pour comprendre l’art d’avant-garde en Russie. Le mot « facture », qui deviendra un mot d’ordre majeur dans les années 1910- 1920, met l’accent sur le matériau en tant que tel, sur ses particularités, sur sa mise en œuvre par le travail de l’artiste. Dès lors, la facture désigne bien chez les cubo-futuristes la texture même du matériau utilisé. Le premier à avoir porté sa réflexion sur cette nouvelle approche de l’œuvre est David Bourliouk dans son article « Facture » (1912), paru dans l’almanach-manifeste des « futuraslaves », Gifle au goût public. Il y jette les bases, encore rudimentaires certes, mais claires, d’une analyse picturologique du tableau, qui distingue les œuvres non pas par leur iconologie mais par leur « culture picturale », exprimée dans la manière même où le tissu pictural, la facture, est traité. Dans les textes de Malévitch, le verbe « tisser » et ses dérivés sont employés à plusieurs reprises pour parler du travail sur la trame 180 que représente toute surface plastique.

    [Kazimir Malévitch : « Paul Cézanne – ce tisserand de première classe non pas des sujets mais de la peinture – n’était pas apprécié à sa juste mesure par les impressionnistes », « Les lois picturales dans le problème du cinéma » [1929], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 495 ; « Toute mon œuvre était semblable à celle du tisserand qui tisse une étoffe d’une texture étonnamment pure », « Enfance et adolescence » [1934], in Malévitch. Colloque international…, p. 167]

                 En 1914, le peintre et théoricien d’origine lettonne Vladimir Markov (de son vrai nom Valdemars Matvejs) publie sa brochure Principes de la création dans les arts plastiques. La Facture, où il donne de nombreux exemples de combinaisons de matériaux sur des surfaces planes dans l’histoire de l’art. Parlant en particulier des reliefs, il en trouve une pratique permanente dans la culture orthodoxe des icônes :

    « [Dans les icônes] nous voyons un grand assortiment de matériaux. Nous y voyons une peinture entourés d’une bande de métal, que la peinture enlace à son tour, nous y voyons des icônes décorées de fleurs en papier, de colliers, de serviettes, des icônes avec des veilleuses pendant devant avec leur lumière scintillante et leur fumée. Ce n’est pas tout : on incruste dans la peinture de l’icône un matériau étranger, pierres, motif en relief en or ou en argent, on la recouvre partiellement ou entièrement d’une chape de métal.  

    [V. Markov, Principes de la création dans les arts plastiques. La Facture [1914], in Gérard Conio, Le Constructivisme russe, Lausanne, L’Âge d’homme, 1987, t. I, p. 160 (trad. Larissa Y akoupova)]

                   Ici, il faut faire une distinction entre « relief » et « collage ». Le collage est avant tout un moyen de contraste dans le tissage pictural qui ne détruit pas le caractère plan de la surface et lui donne seulement un « bruissement » (choum) nouveau, selon l’expression de Markov. Le relief, lui, est une extension dans l’espace, une saillie, une excroissance qui crée un autre genre plastique : c’est le cas dans les « reliefs picturaux » (1914), les « contre-reliefs » et les « reliefs angulaires » (1915-1916) de Vladimir Tatline. Cette hybridité plastique fut ressentie comme radicalement antagoniste par Malévitch. En juin 1915, ce dernier écrivait de façon polémique :

    « Toute surface plane picturale, transformée en relief pictural saillant est une sculpture artificielle, et tout relief-saillie, transformé en surface plane, voilà la  peinture .é

    [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 41]

                Il ne fait pas de doute que ce que Tatline appelle « relief » ou « contre-relief » est quelque chose de tout à fait différent du collage. Certes, le collage a joué un rôle d’impulsion évident, mais si dans les reliefs ou contre-reliefs le « tableau » (planche ou mur) reste le support qui est celui du socle dans la sculpture traditionnelle, le rapport entre le « tableau » et le « relief » se situe dans « l’accrochage ». Dans le collage, il y  a intégration, application de matériaux nouveaux:

    [Cf. J.-Cl. Marcadé, L’Avant-garde russe. 1907-1927, op.cit., p. 153-171 (« Les reliefs »), et « Photomontage as Experiment and Agitprop », in Russian and Soviet Collages. 1920s-1990s, Saint-Pétersbourg, The State Russian Museum/Palace Editions, 2005, p. 7-19.]

    Le premier collage que nous trouvons est celui de Natalia Gontcharova pour la couverture du livre entièrement lithographié de Kroutchonykh et Khlebnikov Mondàrebours (Mirskontsa), paru à Moscou début décembre 1912. Ce premier collage russe est aussi le premier papier découpé abstrait du XXe siècle. Natalia Gontcharova a fait pour chacun des exemplaires connus (il en était prévu deux cent vingt) une forme qui n’est jamais totalement la même, comme il se doit pour un découpage, qui n’est ni une reproduction ni un calque.

    page128image21237696      En 1914, Malévitch fait une utilisation magistrale de collages de coupures de journaux et de papiers de tapisserie, en particulier dans l’extraordinaire Femme à la colonne d’affiches, où les quadrilatères abstraits envahissent et tendent à effacer tout ce qui est sujet. Dans la suite du réalisme transmental du Portrait de Matiouchine ou du cubisme analytique de Dame à un arrêt de tramway, le sujet « explose » en une multitude de plans. Mais la différence capitale avec ces deux périodes précédentes, c’est l’aplatissement de la surface picturale au maximum (seules quelques allusions à du volume ou à de la profondeur existent çà et là). La chiquenaude a pu être donnée par le tableau de Picasso Tête d’Arlequin (collage et fusain, 1913, Paris, musée Picasso) ; ce même Picasso avait utilisé un assemblage de papiers collés dans Feuille de musique et guitare (MNAM), en avait même épinglé un avec une vraie épingle et avait obtenu un tableau entièrement plan d’une économie de moyens totale [Voir le commentaire pertinent de ce tableau par E. Martineau, « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 75] . De telles expériences,épisodiques chez Picasso, ont certainement fait partie des pulsions qui ont conduit Malévitch à la minimalité suprême. Dans Femme à la colonne d’affiches, un jeu s’instaure encore entre les deux grands quadrilatères jaune et rose et le monde des objets disparates, mais on voit et on sent la pénétration de toutes parts des surfaces abstraites qui ne laissent que peu de place au réel : des lettres cyrilliques et latines, des fragments d’annonces, un pan de tête avec cheveux, un pan de robe, etc. Malévitch a mis en pratique de façon originale le cubisme synthétique :

    « Le cubisme, en dehors de ses contenus construits, architectoniques et philosophiques, possède une facture picturale variée. On ne considère pas seulement la facture picturale à l’huile, mais aussi au plâtre, au stuc (comme rapports picturaux et colorés), dans la structure de la construction on introduit aussi le matériau, non pas en tant que tel mais comme un assemblage pictural de caractère varié, individuel, de la couleur picturale. Nous trouvons ou bien une planche peinte jusqu’à l’illusion avec des particularités stratifiées exprimées, ou encore des insertions naturelles qui sont considérées comme quelque chose de feuilleté, de pictural, de factural, et le dessin graphique, le verre, le fer-blanc, le cuivre et les autres matériaux sont introduits également non pas en tant que tels mais en tant que picturaux. […] Toutes sortes de choses sont construites de façon à ne pas s’affaiblir l’une l’autre mais à exprimer au contraire plus clairement chaque forme, chaque facture et, pour cela, on recherche non pas l’identité mais le  contraste . »

    [K. Malévitch, Des nouveaux systè.mes en art. Statique et vitesse [1919] in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 223 et 224]

               Toute la « cuisine » des factures-textures s’évanouit dans le contraste, donc dans ce qui donne son caractère au pictural, son rythme, ce qui accélère le retrait de tout sens discursif, précipite son abstraction. Ce ne sont plus les objets qui organisent l’espace, c’est l’espace qui se peint lui-même, qui génère le nouveau réel, ce qui va devenir immédiatement le sans-objet. Emmanuel Martineau a observé que dans des œuvres comme Femme à la colonne d’affiches « tandis que les résidus objectifs se compliquent jusqu’à une confusion “a-logique” totale, des plans colorés déjà authentiquement suprématistes sortent, pour ainsi dire, extatiquement de la surface, sans pour autant en compromettre la platitude 186 »[ E. Martineau, « Malévitch et l’énigme “cubiste”. 36 propositions en marge de Des nouveaux systèmes en art », in Malévitch. Colloque international…, p. 76.]

                On retrouve la même structure dans Réserviste de 1er rang où les quadrilatères se font phagocytes des fragments disparates du réel. Encore moins que dans Le Garde, le militaire ici « représenté » ne nous donne aucune possibilité de le situer dans un quelconque contexte historique ou sociologique. Plus encore que le soldat de la garde, il a perdu les contours de sa figure. Il a droit cependant à un fragment de tête et une oreille et à la moitié d’une opulente moustache, dessinés de façon réaliste. La croix montre qu’il a reçu une haute distinction – une telle croix était donnée pour actes de bravoure et d’héroïsme ; elle est placée, comme l’étaient les galons du soldat de la garde, là où se trouve habituellement la tête dans un portrait. Celle-ci est figurée par un carré bleuté, ce qui indique bien que l’effacement des apparences est définitivement consommé. L’appellation que Malévitch a donnée à ce tableau est très pompeuse en russe. Il y a quelque chose de gogolien dans cet hyperbolisme à la fois satirique et humoristique. Comme chez Gogol, on ne sait jamais où se trouve la frontière entre la féroce ironie à l’égard de la réalité banale et vulgaire (la fameuse pochlost’) et le plaisir éprouvé pour la truculence, le comique, la bigarrure. Cette ambiguïté est d’autant plus forte que cette œuvre a été peinte en pleine guerre de 1914, particulièrement atroce.

                  Un dessin traitant du même sujet est une variante du tableau [Troels Andersen, K. S. Malevich. The Leproskaya Archive, op. cit., n°108, p. 71]. La tête est esquissée en haut à gauche et soulignée par l’ébauche d’une roue qui compose comme un nimbe. La croix militaire est déjà placée sur le visage. Le corps est constitué d’un grand rectangle horizontal qui l’élargit hyperboliquement comme dans Le Garde, et les boutons y figurent en une série verticale de petits cercles à l’extrémité droite du rectangle. Le renflement cylindrique est comme le signe de la poitrine (il est présent dans le tableau à l’huile) et sa petitesse fait ridicule par rapport au plan rectangulaire. Un bras de robot se termine par une main primitiviste-réaliste (elle est remplacée dans le tableau par une substitution métonymique : la bouteille de vodka). Un S latin manuscrit semblable à l’ouverture sur un violon opère comme la jointure entre le rectangle et la partie inférieure du corps (sur la toile figure un s cyrillique [C]). La partie inférieure du corps, partant du bas du rectangle, en son milieu, comporte une forme rectangulaire arrondie à son extrémité (phallique?), affublée d’une sorte de clé qui vient s’insérer en elle horizontalement, comme pour mettre en marche tout ce mécanisme (c’est le thermomètre qui remplace la forme rectangulaire en question sur la toile !). Quant à la clé, elle est absente du tableau, mais on constate qu’elle se transforme et s’inverse dans les tableaux et dessins alogistes en une cuillère en bois dont la tête est à l’intérieur des plans et la tige sort à l’extérieur. Enfin, sur le dessin est inscrit en haut à droite « 0,10 », qui se réfère à la fameuse exposition de Pétrograd, fin 1915, où le « suprématisme de la peinture » fait sa première apparition publique. Elle ne figure pas dans le tableau à l’huile, comme n’y figure pas le numéro 486 sur le bras du guerrier (il n’en subsiste qu’un 8 d’imprimerie ironique sous la moustache). On doit rattacher à ce dessin le crayon sur papier Soldat d’une brigade de mortier (fin 1914, Nakov, F-426) où l’on trouve les mêmes éléments épars du guerrier réserviste, le même numéro 486, avec, en plus l’inscription nouvelle « 1,0 » : cela nous fait souvenir que Malévitch a été dessinateur technique à Koursk et qu’il manifeste ainsi sa résolution de réduire toutes les échelles à 0 [Mme Chatskikh a une explication nouvelle de ces chiffres, en liaison avec le « 0,10 » de la « Dernière exposition futuriste de tableaux ». Son argumentation n’est pas convaincante (alors que les deux mentions sur les dessins en question sont « 0,10 » et « 1,10 » – avec des virgules », Mme Chatskikh transcrit en « 0.10 » et « 1.0 » avec des points) ; voir Aleksandra Shatskikh, Black Square and the Origin of Suprematism, New Haven/Londres, Yale University Press, 2012, p. 101-102]. Dans Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, daté de juin 1915, le peintre réduisait le futurisme à 1:20 [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 39]

    .           Réserviste de 1er rang est la seule toile de Malévitch où est collé un objet du monde quotidien, en l’occurrence un thermomètre. La vraie cuillère en bois sur le haut- de-forme d’Un Anglais à Moscou (SMA) n’a finalement laissé dans sa version définitive que son moule peint. Alors que, comme nous l’avons dit, il faisait évoluer ses surfaces vers la planéité absolue, Malévitch ne pouvait guère utiliser le relief qu’accessoirement et ironiquement. Le principe démontré dès la fin de 1913 par Duchamp dans ses ready-made – « objets usuels promus à la dignité d’objets d’art par le simple choix del’artiste 190 » [André Breton, et Paul Eluard, Dictionnaire abrégé du surréalisme [1938], Paris, José Corti, 1995].– a eu son équivalent chez les Russes. À partir de 1914, ceux-ci ne se contentèrent plus de collages de papier, mais se mirent à accrocher sur leurs toiles les objets les plus hétéroclites (par exemple, un piège à souris appliqué sur un relief de bois par le poète Kamienski, une assiette et une boule collées sur un panneau de bois par Pougny en 1915 (MNAM), ou encore le bouton cousu par Olga Rozanova en 1916 sur la  couverture du Plivre transmental (Zaoumnaya gniga) de Kroutchonykh et Aliagrov [pseudonyme de Roman Jakobson]). L’« ironisme d’affirmation » de ces œuvres n’a pas le caractère gratuit des ready-made, car il intègre la forme de ces objets utilitaires, considérés par l’art comme dérisoires, à une nouvelle construction de l’espace pictural. Chez les artistes russes, l’ironie est un geste préalable, conceptuel et négateur – surtout, elle n’est d’aucune façon un essai d’en « finir complètement avec l’art », comme l’avait voulu Duchamp [Voir l’interview de Duchamp en 1953 : F. Roberts, « I Propose to Strain the Law », Art News, vol. 67, no 8, 1968 ; cf. Bernard Marcadé, Marcel Duchamp, Paris, Flammarion, 2007, p. 137-150] –, permettant ensuite, le terrain étant déblayé (le fameux nihilisme russe !), d’inventer à nouveau. On doit noter qu’en Russie, avant les nitchévoki (les «riénistes ») en 1919 [Cf. Gérard Conio, Les Avant-gardes. Entre métaphysique et histoire. Entretiens avec Philippe Sers, Lausanne, L’Âge d’homme, 2005, p. 128-129]., il n’y a jamais eu séparation entre le geste destructeur et le geste inventif. Les divers objets employés se veulent ici partie intégrante de la composition générale. Dans Réserviste de 1er rang, le caractère incongru du thermomètre permet, dans un geste, de faire apparaître l’incongruité de la vie de tous les jours appliquée sur la grande surface quadrilatère jaune purement picturale, comme un cheveu sur la soupe ! Cette toile confronte donc aux surfaces sans-objet le quotidien dans sa matérialité (le relief du thermomètre), le relief illusionniste du cylindre, la représentation réaliste de l’oreille, de la moustache, de la croix militaire et de la bouteille (de vodka, sans aucun doute !). Deux des collages de papier sont un signe vers l’actualité : le timbre de sept kopecks représentant le tsar Nicolas II et, sur la gauche du tableau au milieu, traversant la bouteille peinte, une coupure indique « Président A. Vasnetsov ». Or Apollinari Vasnetsov était un des chefs des réalistes moscovites. Nicolas II et Apollinari Vasnetsov sont comme deux faces d’un réel pris dans l’étau des deux plans bleu et jaune, prêts à les engloutir picturalement.

  • BONNE FÊTE DE LA DORMITION DE LA MÈRE DE DIEU!

    С ПРАЗДНИКОМ УСПЕНИЯ ПРЕЧИСТОЙ БОГОРОДИЦЫ!

    Marc-Antoine Decavèle

    […] La Mère de Dieu est placée, par la volonté divine, plus haut que toutes les créations, elle est la reine de tout ce qui est créé, elle qui a reçu dans sa Dormition, l’adoration des forces célestes, terrestres et infernales ; dans sa dignité de Reine des Cieux elle embrasse et relie le monde des ordres angéliques et le genre humain.

    Le Dieu de Gloire s’est fait homme; il a pris sur lui de la Vierge Éternelle tout ce qui est humain, afin de sauver et de rétablir l’image de Dieu, mise dans l’homme depuis sa création et sans cesse obscurcie par le caractère corrompu de la nature humaine déchue, vaincue par le péché.[•••]

    L’unité de la Mère de Dieu et des Apôtres, aussi bien dans l’Ascension que dans la Pentecôte, est immuable et l’événement définitif final dans la vie de la Mère de Dieu et des apôtres a été la Dormition de la Vierge. Ici, l’unité de l’assemblée des apôtres et de la Mère de Dieu s’est exprimée définitivement et de manière irréfutable. La Mère de Dieu a rassemblé par sa Dormition les apôtres de tous les coins de l’Univers. Chacun des apôtres a été transporté par l’Esprit Saint de l’endroit de son ministère à Jérusalem et tous ont constitué une assemblée autour de la Mère de Dieu. Avec les Puissances Incorporelles et les femmes qui assumaient le ministère apostolique ils ont accompli le rite des funérailles et ont porté la couche où reposait le corps de la Mère de Dieu à l’endroit où elle a été ensevelie. C’est ici précisément que s’est manifestée la même étroite parenté qui a déterminé la présence de la Mère de Dieu parmi les apôtres, aussi bien sur le mont des Oliviers que sur la montagne de Sion, dans le Cénacle, qui s’est empli le jour de la Pentecôte du feu et du souffle du Saint Esprit. Et dans toute la vie ultérieure de l’Église il est difficile de se représenter la moindre action apostolique sans la présence et la participation de la Mère de Dieu. Il est impossible de se représenter aussi la catholicité (la communion universelle) de l’Église sans la participation de la Mère de Dieu ou d’ignorer d’une certaine façon la présence de la Mère de Dieu partout où la nature catholique (de communion universelle) de l’Église trouve son expression, parce que le ministère de la Mère de Dieu dans l’Église embrasse tout. La Mère de Dieu, comme Reine des cieux et de la terre, ne peut être en dehors de la moindre action de l’Église, angélique ou humaine, et aucune manifestation catholique (de communion universelle) de l’Église ne pourrait être emplie de la plénitude de la bénédiction sans la Mère de Dieu. C’est pour cette raison aussi que la plénitude apostolique rassemblée dans le Cénacle le jour de la Pentecôte, plénitude qui a déterminé la nature apostolique de l’Église, ne s’est pas réalisée sans la participation de la Mère de Dieu. Mais c’est par la volonté du Saint Esprit qu’elle a été présente et a participé à la fête et a été sanctifiée par la réception de l’Esprit Saint lors de la descente des langues de feu et elle a sanctifié la fête par Sa participation. […]

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    MOINE GRÉGOIRE (G. I. Krug)

    CARNETS D’UN PEINTRE D’ICÔNES

    TRADUIT DU RUSSE
    PAR JEAN-CLAUDE ET VALENTINE MARCADÉ PRÉFACE PAR VALENTINE MARCADÉ
    ET CATHERINE ASLANOFF

    GRANDS SPIRITUELS ORTHODOXES DU XXe SIÈCLE L’ÂGE D’HOMME

  • Quelques petits récits inédits de Valentine Marcadé (5 octobre 1910, Odessa- Mont de Marsan, 28 août 1994; publication de l’historien de l’art et écrivain ukrainien Evguéni Déménok

     

    Южнорусский Союз Писателей

    ЕВГЕНИЙ ДЕМЕНОК

    ВАЛЕНТИНА ВАСЮТИНСКАЯ-МАРКАДЕ
    НЕИЗГЛАДИМЫЕ ВСТРЕЧИ

    В продолжение предыдущей публикации (см. номер 41 за текущий, 2022 год) хочу познакомить вас с ещё несколькими рассказами и стихотворениями Валентины Васютинской-Маркаде.

    Валентина Дмитриевна Васютинская (в замужестве Маркаде) родилась в Одессе, окончила гимназию в Чехословакии, а большую часть жизни прожила во Франции. Уже во Франции она стала одной из первых исследовательниц русского и украинского авангарда и приобрела в этом качестве широкую известность. Но ведь, кроме этого, она была автором целого ряда рассказов, а поощряла её в творчестве её близкая приятельница, великая Тэффи. Однако, за исключением небольшой повести «Каменный ангел» (журнал «Возрождение», № 207, 1969) и рассказа «Блаженная» («Новое русское слово», Нью-Йорк, 1952), ничего из её беллетристики опубликовано не было, так как после смерти Тэффи она полностью изменила сферу своих интересов, переключившись на историю искусства. Поэтому данная публикация четырёх её рассказов и двух стихотворений является первой.

    О том, как тщательно она готовилась опубликовать свою прозу и поэзию и как этого желала, свидетельствует то, что она по многу раз перепечатывала и исправляла свои тексты. Все они собраны в рукописный сборник, которому сама она дала название «Неизгладимые встречи». Все тексты датированы 1950-52 годами и написаны в Париже и в Бордо, где она преподавала.

    Я думаю, беллетристика Валентины Дмитриевны Маркаде вполне заслуживает того, чтобы быть изданной отдельной книжкой.


    ВАЛЕНТИНА МАРКАДЕ

    ДЕВКА
    рассказ

    Взбитая копна чёрных волос; белые, влажные зубы; наглый, в упор, взгляд круглых, как маслины, смеющихся глаз – вот какова погибель всех парней нашей улицы. Жила она на одном со мной «palier» маленького парижского отеля «À la belle étoile».

    Ранним утром, смеясь и застёгивая на ходу множество пуговиц потёртого пальто, она убегала работать на фабрику ковров.

    Вечером, возвратясь в урочное время, она распевала на весь дом модные песенки:

    – Elle a des yeux c’est merveilleux!

    А по субботам, когда на соседней улице плясали до утра под гармошку слипшиеся пары завсегдатаев «bals musettes», она мчалась навстречу манящим огням разноцветных фонариков кафе «Au plaisir», оставляя за собой густые волны острого запаха недорогих духов.

    Весёлая, бездушная, легко доступная, она обычно после танцульки щедро вознаграждала своего кавалера дешёвой любовью «без завтрашнего дня».

    На утро, прощаясь на лестнице, смеясь и болтая, они расставались без тоски, упрёков, сожаления:

    – Прощай, Жаклин, смотри не унывай!

    – Ещё бы… я своего не упущу… Ха-ха… – и дверь с грохотом захлопывалась.

    «Elle a des yeux,

    C’est merveilleux!»

    Но случилось так, что один из «cheri» не ушёл, остался всё воскресенье, понедельник, вторник…

    По утрам они вместе стали убегать на работу; вместе возвращались домой, крепко держась за руки; вместе ели, гуляли, развлекались…

    Жаклин незаметно изменилась: куда-то исчезли торчащие груди, непомерно высокие каблуки, звенящие серьги; она сама не верила своему счастью; задыхаясь от восторга, кричала из открытого окна через всю улицу своей подруге:

    – Мы выходим вечером, а ты?

    Но время шло. Вскоре её сызнова потянуло к беспутству, на улицу, в кабак. Песни смолкли, утих и смех. По субботам теперь слышался её бешеный визг и град звонких пощёчин…

    В тёмных углах гостиницы зловеще зашушукались старухи-соседки:

    – Чем только всё это кончится? Ай…ай…

    Уже неизбежная развязка и разлука стояли, притаившись, у их дверей, а он всё ещё напрягал свои силы в надежде удержать её для себя – бледный, истерзанный часами маячил под окнами ковровой фабрики, почти насильно увлекая её после работы домой. Она тяготилась, скучала и рвалась от него прочь. В глухой борьбе проходили дни…

    – Ça va mal… Ça va mal… – каркали вещуньи.

    – Слыхали? – взволнованно окликнула меня наша консьержка. – Сегодня утром «cheri» Жаклины чуть не застрелился. Вторые сутки, как она исчезла… C’est un monde de voir ça, quand même…

    Отель насторожился. От малейшего шороха на лестнице старые ведьмы приоткрывали щёлки в своих дверях. Наконец наступил вечер, в коридорах зажгли огни.

    Разговоры, звонки прекратились, заглохло и хлопанье дверей; постепенно воцарилось безмолвие ночной поры.

    Занятая срочным делом, я не вникала в кипевшие вокруг меня страсти. Но вдруг мне стало непереносимо жутко, ясно почудилось в ночном затишье присутствие вошедшей смерти…

    Не колеблясь ни минуты, я прямо спустилась в контору:

    – Поднимитесь сейчас же к Жаклин! Там что-то случилось…

    – А вам-то что за дело? Дайте людям хоть умереть спокойно! – недовольно буркнула консьержка. Ей явно не хотелось вмешиваться.

    – Я не уйду отсюда, пока вы не подниметесь наверх! – оборвала я неуместную шутку.

    – Только русским такая ерунда приходит в голову! – злобно ворчала она, нехотя выбираясь на первый этаж; а через минуту на её отчаянные вопли уже бежали со всех сторон всполошившиеся жильцы.

    – Живей, живей… зовите скорую помощь… Этот скотина покончил с собой…

    Под окнами раздался тревожный гудок – пожарная команда, карета скорой помощи, дежурный врач, кислород, искусственное дыхание, промывание желудка…

    Только на рассвете из дома вынесли узкие носилки. Толпа в ужасе расступилась; на толстом рядне из-под покрывала торчала неестественно задранная кверху голова и по-гусиному вытянутая шея с огромным кадыком; от каждого толчка всё щуплое тело корчила судорога икоты…

    – И такой молодой, Господи, совсем дитя… – скорбели пожилые женщины, быть может, печалясь о своих сыновьях.

    А в пустой, тёмной, как могильная яма, каморке, освещённой брезжущим светом улицы, валялся на полу обрывок измазанной кровью записки:

    «Соловушка, родной мой, воротись! Я больше не могу! Жду до семи, если не придёшь, прикончу себя, чтобы не страд…», – и клочок обрывался, как оборвался и никем не услышанный его последний призыв.

    В кафе «Au plaisir», кружась всю ночь напролёт в похотливом танце, Жаклин бесстыдно предлагала себя новому избраннику…

    20/8 – 50.
    Париж.


    ОБИТЕЛЬ МИЛОСЕРДИЯ
    рассказ

    Посвящено профессору П.К. Паскалю1

    К Рождественским праздникам скопилось много работы, спешно понадобилась помощница. Соседка-француженка посоветовала обратиться в монастырский приют для увечных детей: аккуратно работают, выполняют к сроку и недорого берут.

    На звонок мне ответила старуха-монахиня:

    – Как же, как же, пожалуйте! У нас ручным трудом заведует сестра Каролина. Пройдите, пожалуйста, в главное здание – я дам ей знать по телефону.

    Трудно было поверить, что только тонкая стена отделяла шум торговой улицы от мира тишины монастырской обители. Всюду царила образцовая чистота; на стенах приёмной – портреты Папы, кардиналов, на столах букеты цветов.

    За моей спиной послышались торопливые шаги. Я обернулась – дверях, приветливо улыбаясь, стояла совсем молодая монахиня, редкой красоты; она, как и все сёстры ордена, не была француженкой. Мы быстро сговорились об условиях.

    – Мне остаётся только познакомить вас с нашей лучшей мастерицей. Однако предупреждаю вас: живущие здесь дети – уроды. Не выкажите как-нибудь вашего испуга – это их страшно обижает.

    – Почему вы отказываете мне, сестра, в наличии простой чуткости?

    – Нет, не то; наученная горьким опытом, я, к сожалению, вынуждена так поступать.

    Моя помощница не замедлила явиться. Это была маленькая двугорбая девочка, с огромной головой на короткой шее; тощие руки висели ниже колен, одна нога короче другой, но страшнее всего было лицо: сильно выдающаяся нижняя челюсть, верхняя перехвачена заячьей губой; глаза же, как две перевёрнутые кверху дном чашки, торчали из орбит в разные стороны…

    Это несчастное существо походило скорее на паука громадных размеров, чем на человека; но работницей она оказалась превосходной, и наши взаимоотношения вполне наладились.

    Я часто приносила и забирала готовую работу; в монастыре ко мне привыкли.

    Сама настоятельница нередко заходила в гостиную поболтать о тяготах повседневной жизни. Время было нелёгкое, послевоенное.

    Эта пожилая женщина, с пергаментно-бледным, властным лицом, с первого же взгляда напоминала старинные картины испанских художников. Сестра Каролина, видимо, была её любимицей. Личное обаяние и ослепительная красота последней безотчётно влекли к себе. Я не могла понять её пострига.

    – Скажите, сестра Каролина, – спросила я её однажды, – как вы не побоялись такой молодой стать монахиней?

    – Ещё до моего рождения мать обещала меня Богу, – спокойно ответила она.

    – И вы не тоскуете вдали от родных?

    – Нет, я совсем отвыкла от мирской жизни и даже, когда бываю дома, тревога за этих калек не покидает меня. На моих руках до пятидесяти детей. Мадлен, ваша помощница, одна из лучших. Она сама ходит и может хорошо работать. А ведь есть совсем увечные, на костылях или постоянно прикованные к своим тележкам.

    – Неужели нельзя попытаться излечить их? – воспользовавшись тем, что мы были одни, спросила я её.

    – Конечно, что вы! У нас здесь есть и врач, и свой лазарет, но операции чрезвычайно мучительные, а результаты ничтожны. Это же последствия тяжёлой наследственности. Разве вы не видите, они и умственно отсталые, недоразвитые, не могущие осознать степени своего уродства… Но я то прекрасно знаю, до какой степени именно я здесь необходима, ведь это моё подлинное призвание, а не тяжёлая обуза, – с глубоким чувством закончила она и быстро поднялась уходить. – Извините, мне пора; нужно в баню вести мою детвору.

    Она дружески протянула руку; бархатные, искристые глаза засветились при этом тёплой лаской.

    Возвращаясь домой, я мысленно себя ругала – и зачем я её напрасно смущаю своими расспросами? Она довольна, занята полезным делом, спокойна и весела. Чего ещё нужно? Будто в миру нам лучше или легче живётся?..

    Да многих ли я знаю, кто был бы так удовлетворён своей судьбой, как она? И что ждало бы её в миру? Пьяница муж, или незаконнорождённый младенец, и на всю жизнь гнетущая тоска, мученье, нужда? По крайней мере тут, в тиши, без этих страшных жизненных бурь, она донесёт свою прелесть и свежесть до самого конца своих дней…

    Перед Пасхальными каникулами я снова зашла в монастырь забрать готовую работу. Привратница встретила меня приветливо, как старую знакомую, и попросила пройти в часовню, в которой шла церковная служба.

    Белые накрахмаленные наколки монахинь стройными рядами красовались по всей церкви. Позади всех стояла настоятельница. Приютские дети сидели на передних скамьях, у алтаря; рядом с ними я узнала хрупкую фигурку сестры Каролины.

    Обедня кончилась, заиграл жиденький орган; монахини, закрыв молитвенники, стали, одна за другой, подходить к святой воде. Сестра Каролина, выстроив своих питомцев попарно, тоже вместе с ними направилась к выходу. В это время из двери за алтарём вышел окончивший службу молодой священник и уверенной поступью пересёк храм.

    Так некогда в здании сената шествовали, наверное, римские патриции – гордые, непреклонные, с правильными, прямыми чертами лица, со сжатой складкой тонких губ…

    Проходя мимо сестры Каролины, он обдал её взглядом такой непреодолимой любви и сочувствия, полного ласки, что её полуопущенные ресницы задрожали, как крылья мотылька, она вся вспыхнула и бессильно поникла головой…

    Нежный профиль, под белой будочкой крылатки, низко склонился, словно надломленная чашечка девственной лилии…

    Полсекунды, не больше, и священник скрылся за дверью. Но этого было довольно. С уже непередаваемым злорадством, со всех сторон, впились в несчастную сестру Каролину жестокие буравчики злых глаз, и всех страшнее была Мадлен; открытой завистью и дикой злобой горели её безобразные черты.

    Настоятельница, сощурившись, сделала вид, что не заметила всей сцены. Ещё несколько мгновений, и можно было подумать, что ничего недоброго и не происходило.

    Смиренно приседая у раковины со святой водой, все, наконец, покинули Божий дом.

    В следующий раз, придя за работой, я с грустью узнала о тяжёлой болезни сестры Каролины. Мои попытки навестить её успехом не увенчались; их очень вежливо, но бесповоротно отклонили.

    Однако сестра Каролина вскоре всё же поднялась, и нам ещё суждено было встретиться, хотя с глазу на глаз нас больше уже не оставили, и было видно, что её вообще держали под строжайшим надзором. По недоброй улыбке, блуждавшей на губах Мадлен, я поняла, что всё это разыгралось не без её участья.

    Сестра Каролина похудела, осунулась, смирилась и… потухла. Тихим голосом простясь со мной, она сказала, что ввиду болезни её переводят в Италию, в более мягкий, умеренный климат.

    Но чего стоило ей покориться подобному решению, я даже не могла себе представить. Одним ударом отняли у неё весь пламень души; передо мной теперь была лишь оболочка живого прежде человека. Наверное, её стращали и смертным грехом, и отлучением, и вечным осуждением… Бедняжка! Мы молча обнялись и расстались навсегда.

    Между тем, мне ещё раз пришлось побывать в монастыре, на благотворительном базаре. Ни сестры Каролины, ни прежней настоятельницы уже там не было. Новые люди, новые порядки! Грустно было в знакомой обстановке без привычных лиц. Дети стояли у столов со всякого рода ручными изделиями.

    Тут же торчала и Мадлен; прифранченная, в белом воротничке, она изо всех сил вцепилась своими длинными руками в край подоконника и неотрывно смотрела в окно, никого вокруг себя не замечая. Следом за ней я повернула голову к окну.

    Там, по тропинке, заложив руки за спину, шёл от церкви к воротам, высоко неся свою античную голову, молодой священник. И столько ненависти и презрения выражал весь его облик, что, глядя на него, мной овладело гнетущее уныние, и я поспешила как можно скорее уйти домой.

    Прощаясь с привратницей-старушкой, я спросила про сестру Каролину.

    – Soeur Caroline? – вначале даже испугалась моего вопроса она, но потом слащаво запела: «Très, très bien, elle se porte à merveille, et est très heureuse là-bas».

    Я спросила и о настоятельнице. Она слово в слово повторила то же самое, и «счастлива очень», и «чувствует себя превосходно», – и вдруг, будто вскользь, добавила:

    – Она в Бельгии, но племянник её, он по-прежнему здесь…

    – ?

    – А разве вы не знали? Да, наш священник.

    Смешалась, умолкла…

    И в этом – «разве вы не знали» – была вся разгадка.

    Так вот на чём сыграли враги настоятельницы – подкопались, донесли. И всемогущие законники беспощадно расправились с ней, невзирая на преклонный возраст и почтенный сан.

    Делая вид, что лечат неизлечимых уродов, на самом деле калечили лучших, благородных!

    Во имя Божие служили сатане.

    Когда борьба немыслима, остаётся одно – покориться…

    Но более сильный не есть правый!

    Тут-то, несомненно, была права ни в чём не повинная и намеренно оклеветанная сестра Каролина, принуждённая покориться вероломной жестокости карающего властолюбия.

    28/8 – 50.
    Париж


    MEMENTO
     MORI
    Ответ Дисским,
    друзьям моим
    рассказ

    Капля камень долбит,
    Стирается перстень с годами.
    «Письма», Овидий

    – Вьётся над бездной крутая дорога, покрытая славою римских когорт; её крепости, башни, мосты, бастионы целы и поныне во многих краях…

    Вот сводчатый каменный мост, разрушенный «forum», бьющий бессменно фонтан…

    Тонкая струйка живительной влаги, лаская камень, течёт без конца… От прежде утёкшей лишь сточенный жёлоб остался, а ту, что течёт, не замедлишь ничем, – как в вечно несущемся жизни потоке, – ничем не воротишь минувшего дня.

    Журчит, убегая, вода…

    Кругом тишина… Доносится издали шёпот прибоя и старый заигранный вальс.

    По склону утёса гнездятся ажурные арки развалин прекрасного некогда замка. Вдоль узких, тенистых проулков взбираюсь на главную вышку. Там, сидя на пыльных ступенях, нищий старик скрипит на гармонике вальс… Из полых отверстий корявых бойниц любуюсь морской синевой.

    Какая щемящая грусть в волшебной истоме уснувшего дня! Солнца косые лучи, лёгкою дымкой вечерней прохлады, мягко ложатся в расщелины скал; вкрадчиво стелятся тени седые по обочинам горных уступов; а под густою листвою роится, кружась, мошкара. Летучая мышь, просыпаясь, тихонько уже расправляет затёкшие крылья свои…

    – День кончен. Сколько прошло их, и сколько пройдёт?

    Кто побывал здесь, на башне старинной, бесстрашно бросая свой вызов судьбе?

    Быть может, сам Цезарь когда-то тут делал привал, наблюдая далёкую Галлию?

    В ночной темноте ярко пылали костры лагерей; гул войска, бряцанье кованых лат, рокот бегущих валов, как хмелем, бодрили отважное сердце вождя…

    Быть может, именно здесь, направляясь из милой Лютеции, юный Отступник-Юлиан думал мятежную думу, под щебет цикад, в душистых сумерках юга? Он дерзко смотрел в бесконечную даль, ожидая с тревогой знамений неба…

    Где Рима гремевшая мощь?.. Где роскошь и блеск Византии? Всё кануло в вечность – прошло… Следов не найти от бурлящих прежде страстей…

    Теперь на вершине нас двое: я, дочь Скифии далёкой, и житель Прованса, старик-музыкант. Мы тоже с тобой – мимолётные гости.

    – Уж не её ли ты ждёшь, с опаской косясь за крутой поворот ступеней?

    Не жмись за уступом, не прячься – тут выбора нет, придёт твоя Дама, не бойся; она не обманет… Косматая, в царственной мантии, с косой наголо, пропляшет, под вой заунывного ветра, последнюю пляску, крепко сжимая тебя в косматых объятьях своих…

    – А мой путь? Как долог?

    За годы изгнания ведь вырыто много уж русских могил; всюду белеют кресты одиноко, лишённых отчизны, бездомных сирот… Сколько их пало под тяжестью рока, приняв на чужбине свой скорбный конец?..

    Хотя нет здесь гонений, ни пыток, ни казней – но как безотраден наш жребий скитанья в мелочах будней суровой судьбы: сирая бедность, бесправье, лишенья…

    Даже в часы сновидений не знает забвенья чужак.

    4/8 – 51.


    СВЕТ ВО ТЬМЕ
    рассказ

    Dédié au Docteur
    Michel GAULIER2

    В страшных мучениях умирала от уремии моя крёстная мать.

    В маленькой комнате убежища для престарелых, где она доживала свой век, всё было пропитано её кропотливыми стараниями.

    Ещё утром она сама встала, попросила испечь ко дню её Ангела сдобный пирог, рассматривала замысловатый узор новой вязки, выпила кофе и задремала – а очень скоро встрепенулась, открыла глаза, и, уже никого не узнавая, обвела всю комнату потускневшим взглядом.

    – Горячего, горячего, горячего, – попросила со стоном, но всё подносимое с негодованием отстраняла дрожащей рукой.

    – Горячего, горячего…

    Начались позывы рвоты, ей подали таз, и она сразу успокоилась.

    В ничтожный промежуток времени сознание совсем замутилось, отнялся язык, редкие стоны терзали её умирающую душу; но бороться с болезнью было уже невозможно. Через час началось полное забытьё. С каждой минутой на её лицо ложились всё новые отпечатки смерти – виски провалились, почернела кожа, слипшиеся волосы были мокры от пота… Зловонное дыхание стало пропитывать воздух, а сердце продолжало биться, страшно, ужасно, как будто силясь вырваться наружу; грудь вздымалась, колышась под тонкой тканью ночной рубахи.

    Судьба лишила эту жизнь счастья, спокойствия, семьи. Болезнь и нужда были постоянными спутниками её последних лет. Раньше, там, у себя дома – даже страшно подумать – до чего это была завидная доля, кипучая, полная непрерывного труда: управление громадным имением отца, своё собственное образцовое хозяйство, опека над малолетними сёстрами и братьями…

    А теперь?

    Мы беспомощно стояли у её изголовья, и возле нас – жившие в общежитии – её приятельница, вдова генерала, и старичок-полковник; при свете зажжённой свечи священник-духовник проникновенно читал отходную…

    Поздно ночью пришёл доктор; наклонился, проверил пульс, провёл рукой по её волосам, молча сделал обычный укол и тихо спросил: Comment allez-vous, Mademoiselle? Больная задержала тяжёлое дыхание, но лежала неподвижно. Последовал всё тот же вопрос тоном такого участия и любви, что уже не понимая самих слов, она всё же почувствовала силу их сострадания и приоткрыла глаза, глядя на него с мольбой.

    – Au revoir, Mademoiselle, je reviendrai demain.

    Глаза снова закрылись и уже не открылись никогда. Но смерть наступила не скоро. Каждый вечер, неизменно, приходил доктор: щупал пульс, гладил голову, делал укол.

    – Au revoirMademoiselleje reviendrai demain, – уходя, говорил он ей на прощанье.

    Однажды, придя, как обычно, поздно ночью, он грустно вздохнул: «Уже осталось не больше двух часов…», – и, ни на кого не глядя, быстро спустился по лестнице.

    Больная, не приходя в сознание, к утру скончалась. На другой день вечером доктор зашёл опять. Зашёл, постоял у тела, долго, долго смотрел и вышел.

    Так приходил он каждый вечер, пока тело не было ещё погребено; видно, не захотел изменить своей бедной бесплатной больной, которую пользовал ровно четыре года, зная с первого же дня, что она больная тяжело и неизлечимо.

    Этот удивительный человек бескорыстно навещал её зиму и лето; в страшную стужу и непереносимый зной – усталый, голодный, нередко освобождаясь лишь к часу ночи – но приходил, приходил, принося всегда одинокому старому сердцу надежду и жизнь. И жизнь, поддерживаемая им так долго, наконец, оборвалась и угасла…

    Но возникшая между ними близость ещё не прервалась, и, верный до гроба своему долгу, врач, как всегда, бережно склонялся, хотя уже и над бездыханным телом: – Au revoirMademoiselleje reviendrai demain.

    19/8  1950
    Париж.


    КАЗАЧКА

    Страсть как неохота спорить с дураками!
    Пусть себе дерутся вволю кулаками,
    Пусть хоть все стаканы бьют да куролесят,
    Лишь бы дали, черти, мне бельё развесить…

    Лишь бы без помехи починить рубахи,
    Вымыть половицы, просушить папахи,
    А затем, примерно, лечь на боковую,
    Да поднять на печке храп напропалую.

    1.XI.52
    Бордо


    ЗАБОТЫ

                                                      Маме

    Завяжу я узелочек на батистовый платочек,
                Чтобы не забыть:
    В старом доме, на балконе, окна перемыть.

    Завяжу я узелочек на батистовый платочек,
                Чтобы не забыть:
    Против моли в антресолях шубы перебить.

    Завяжу-ка узелочек и на третий уголочек,
                Чтобы не забыть:
    У прудочка этой ночкой парень засвистит…

    Завяжу-ка узелочек на последний уголочек,
                Чтобы не забыть:
    Ранним утром барин, в кухне, может позвонить!

    30 X 52
    Бордо
    ____
    1 Пьер Паскаль (Пётр Карлович Паскаль) – французский филолог-славист, преподаватель, историк, создатель французской школы славистов-русистов. Кавалер ордена Почётного легиона. Валентина Маркаде после развода с первым мужем, Борисом Павловичем Алимовым, вернулась жить к матери и в 1947-50 годах учится в Школе восточных языков у доктора Паскаля. Успешно сдав выпускные экзамены, она получает место ассистента преподавателя русского языка в Бордо.
    2 Мишель Голье – доктор, кавалер ордена Почётного легиона, мэр французского города Невер.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XII]  » La Victoire sur le soleil », 1913

    [CHAPITRE XII]

    La Victoire sur le soleil, 1913

    L’opéra La Victoire sur le soleil  marque une date importante dans l’évolution des arts du XXe siècle. C’est « le premier spectacle scénique cubiste au monde » [Peter Lufft, « Kazimir Malewitsch inszeniert Sieg über die Sonne. Petersburg 1913 », in Hennig Rieschbieter, Bühne und bildende Kunst im XX.Jahrhundert, Velber (Hanovre), Friedrich, 1968, p. 137], c’est aussi la première œuvre théâtrale pleinement futuriste qui ait été réalisée. Les auteurs qui l’ont créé sont parmi les plus prestigieux de l’art « futuraslave » (futuriste ukraino- russe): Kroutchonykh (livret), Khlebnikov (prologue), Matiouchine (musique) et Malévitch (décors et costumes). Ils ont voulu montrer dans une action, dans un spectacle, la force et la validité des conquêtes de l’art futur qu’ils avaient déjà illustré chacun dans son domaine. La Victoire sur le soleil fut jouée deux fois en 1913 (les 3 et 5 décembre) au théâtre Luna-Park de Saint-Pétersbourg, sous les auspices de l’association L’Union de la jeunesse qui finança également un autre spectacle « futuraslave », Vladimir Maïakovski. Tragédie, de Maïakovski (monté les 2 et 4 décembre dans des décors et des costumes de Filonov et de Chkolnik).

             La décision d’organiser ces manifestations avait été prise au « Premier congrès panrusse des Bardes de l’Avenir » qui s’était tenu à Uusikirko, petite station balnéaire de Finlande, les 18 et 19 juillet 1913. Cette rencontre, pompeusement baptisée « congrès », ne fut en réalité qu’une réunion de quelques-uns des chefs de file de la « futuraslavie » (boudietlianstvo). Y participèrent Matiouchine, Kroutchonykh, et Malévitch.

    Le manifeste publié à cette occasion est une déclaration de guerre au monde entier et l’affirmation que « le temps des gifles est fini » (allusion au manifeste et au recueil futuraslave de la fin 1912, Gifle au goût public) et la proclamation de la venue des « explosateurs » et des « épouvanteurs » qui feront trembler le monde des arts. Après en avoir appelé à la destruction de « la pure, claire, honnête, sonore langue russe » qui a été châtrée par les littérateurs de tout crin, à la destruction aussi de la logique, du bon sens, des rêvasseries symbolistes et de la beauté élégante, le manifeste se donnait comme but « de se ruer sur le rempart de la chétivité artistique, sur le théâtre russe et de le métamorphoser de façon décisive 159 » [M. Matiouchine, A. Kroutchonykh et K. Malévitch, « Premier congrès panrusse des Bardes de l’Avenir » [1913], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 25]. Il se proposait d’organiser un Nouveau Théâtre, appelé « Le Futuraslave » (Boudietlanine), où seraient représentés La Victoire sur le soleil de Kroutchonykh (opéra), Le Chemin de fer de Maïakovski, Le Conte de Noël de Khlebnikov et autres.

    S’il est certain, ici aussi, que le « Manifeste des auteurs dramatiques futuristes » de Marinetti (1911) a été connu des futuraslaves, ceux-ci n’en ont retenu que les directions générales antipasséistes et le ton provocateur, et ont adapté aux réalités artistiques russes leur rupture avec les routines théâtrales. « Le Futuraslave » devait balayer aussi bien les traditions naturalistes du Maly (Petit Théâtre), l’éclectisme du théâtre de Korch, le style pompier du Bolchoï, que le réalisme intérieur du Théâtre d’art de Stanislavski à Moscou ou le symbolisme stylisé du théâtre Alexandra à Saint- Pétersbourg, dont Meyerhold était alors le metteur en scène prestigieux.

               La Victoire sur le soleil marque une rupture totale avec les conceptions théâtrales dominantes. L’opéra fut le fruit de six mois de travail en commun. Il fut monté avec des moyens de fortune, car L’Union de la jeunesse, après avoir payé de grosses sommes pour la location du théâtre et la mise en scène, n’avait plus les fonds nécessaires pour faire appel à des acteurs professionnels. C’est ainsi que participèrent à ce spectacle des amateurs étudiants. Seuls deux rôles principaux furent exécutés par des chanteurs expérimentés. Le chœur comprenait sept personnes parmi lesquelles, selon le témoignage de Matiouchine, « trois seulement pouvaient chanter ». Il n’y avait pas d’orchestre, mais un méchant piano fut apporté le jour même de la répétition. Il y eut en tout deux répétitions, y compris la générale ! Cela ressemble plus à ce que dans la seconde moitié du XXe siècle on a appelé « happening » ou « performance ».

    La première fut l’occasion d’un « scandale cyclopique » ; en effet, la moitié de la salle criait « À bas les futuristes ! » et l’autre moitié « À bas les scandalistes ! ». Malgré cela, rapporte Matiouchine, rien ne put détruire la forte impression que fit l’opéra, « tellement les mots étaient forts de leur force intérieure, tellement […] puissants et terribles apparurent les décors et les futuraslaves que l’on avait encore jamais vus, telles étaient la tendresse et la souplesse de la musique qui s’enroulait autour des mots [Cf. l’analyse critique de la musique de Matiouchine dans l’article de Juan Allende-Blin, « Sieg über die Sonne. Kritische Anmerkungen zur Musik Matjušins », Musik-Konzepte 37/38. Aleksandr Skrjabin und die Skrjabinisten, juillet 1994, p. 168-182], des tableaux et des hercules futuraslaves qui avaient vaincu le soleil des apparences à bon marché et allumé leur propre lumière à l’intérieur de soi 161 ».

    [M.V. Matiouchine, « Foutourizm v Péterbourguié » [Le futurisme à Pétersbourg], Pervyi journal rousskikh foutouristov [La première revue des futuristes russes], 1914, no 1, p. 155-157. 162..]

                 En s’attaquant au soleil, les futuraslaves voulaient mettre à mal une des images mythiques et symboliques les plus puissantes, les plus universelles à travers les siècles et les cultures, les plus caractéristiques de la pensée figurative. Il serait vain de retracer ici l’itinéraire de la mythologie solaire des hommes des premiers âges aux symbolistes du XXe siècle. Citons simplement cette réplique d’un des personnages :

    « Je ne me laisserai pas prendre Dans les chaînes
    Les lacs de la Beauté
    Ces soies sont absurdes

    Les faux-fuyants sont grossiers » (6e tableau).

    Le soleil n’est pour les hommes que prétexte à être esclaves du monde-illusion. Ses racines « ont le goût rance de l’arithmétique ». Il n’y a que les ténèbres de la réalité à l’extérieur :

    « Notre face est sombre
    Notre lumière est en dedans

    C’est le pis crevé de l’aurore

    Qui nous chauffe »

    [Voir la réédition du livret de La Victoire sur le Soleil (en russe avec traduction française) : A. Kroutchonykh, M. Matiouchine et V. Khlebnikov, La Victoire sur le Soleil, Lausanne, L’Âge d’homme, 1976]

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                La victoire sur le soleil, c’est la victoire sur le passé et, partant, la liberté essentielle retrouvée. Débarrassé du fatras figuratif, l’homme se sent léger. Le vide « aère toute la ville, tout le monde s’est mis à respirer légèrement ». Avec la chute du soleil, disparaissent le poids et la pesanteur de la réalité sensible, du passé « plein de la mélancolie des erreurs, de simagrées et de génuflexions ». La mémoire de l’homme est purifiée de ses frusques inutiles. L’homme qui a vaincu le soleil est comme un « miroir pur ou un riche bassin d’eau » où seules se reflètent l’insouciance et la gratitude des poissons rouges !

    Dans La Victoire sur le soleil, la désacralisation poétique est l’élément constructeur principal. C’est un procédé pour redynamiser des thèmes et des objets appartenant au style sublime, surchargés d’alluvions séculaires de sens, en leur donnant une tonalité vulgaire ou naturaliste. N.I. Khardjiev et V. Trénine ont justement noté que le système poétique du cubo-futurisme russe a absorbé les nombreux éléments désacralisants, « désesthétisants » [N.I. Khardjiev, « Remarques sur Maïakovski » [1938], in N.I Khardjiev et V. Trénine, La Culture poétique de Maïakovski, op.cit., p. 258] de la poétique française (Baudelaire, Mallarmé, Corbière, Rimbaud, Cros, Laforgue…)

    [N. Khardjiev et V. Trénine, « La poétique du jeune Maïakovski », in ibid., p. 123 sqq.]

               Du point de vue théâtral, on assiste à la même désacralisation. Le titre indique l’enjeu cosmique de l’opéra ; or la lutte des nouveaux titans – les hommes nouveaux futuraslaves, les hercules de l’avenir – avec le dieu-Soleil est traitée sur le mode grotesque. La Victoire sur le soleil est une « tragédie travestie ». Les personnages n’ont aucune histoire. Ils sont uniquement des «types»: Néron-Caligula est l’esthétique ancienne ridiculisée à outrance ; les Froussards sont tous ceux qui préfèrent leur confort spirituel à la vérité dure, sombre et puissante de la seule lumière au-dedans de soi ; le

     Gros est la foule des débrouillards, des malins qui ne pensent qu’à tirer profit de tout sans être concernés par rien, image du matérialisme vulgaire, etc. Les hommes de l’avenir ont plusieurs visages : les Hercules (la force), le Voyageur (l’audace), qui était joué par Kroutchonykh, les Nouveaux, les Sportifs… Il n’y a aucune action linéaire, aucune progression dramatique. Les six tableaux se succèdent selon un procédé mosaïque. Les deux événements «spectaculaires», «dramatiques», sont la prise du soleil dès le deuxième tableau et l’accident d’avion dans le dernier tableau (évocation de l’accident qui a failli coûter la vie au poète et aviateur futuriste Vassili Kamienski en 1911). Rien ne prépare ces événements : chaque tableau est action pure, autonome.

                Comme le réclamait Marinetti, La Victoire sur le soleil a rejeté la psychologie au profit de la « physicofolie » qui détruit toute logique, multiplie les contrastes, désagrège ironiquement « tous les prototypes usés du Beau, du Grand, du Solennel, du Religieux, du Féroce, du Séduisant et de l’Épouvantable », et « fait régner en souverains sur la scène ’invraisemblable et l’absurde » [T.F. Marinetti, « Le Music-Hall » [octobre 1913], in Giovanni Lista, Futurisme. Manifestes. Documents. Proclamations, op.cit., p. 250 et 252.]

                  Comme l’écrit un des meilleurs spécialistes de Malévitch, Evguéni Kovtoune, « le dernier pas fait sur la voie menant au suprématisme fut la mise en scène de La Victoire sur le soleil » [E.F. Kovtoune, «Introduction à la publication de quelques lettres de Malévitch à Matiouchine » [1974], in Malévitch. Colloque international…, p. 172].. Vingt esquisses pour les décors et les costumes se trouvent au Musée théâtral de Saint-Pétersbourg et le Musée national russe de cette ville possède six autres esquisses. Nous avons les esquisses de cinq tableaux sur les six que comporte l’opéra ; de plus, la couverture de l’édition comporte aussi une esquisse de décors. Nous remarquons que le quadrilatère est la forme de base de ces six projets et que le noir et le blanc sont les seules couleurs employées. À l’intérieur de ce quadrilatère il y a dans chaque tableau un second quadrilatère qui est comme le centre dans lequel viennent s’insérer des éléments cubo-futuristes alogistes. Dans l’esquisse du 5e tableau ces éléments figuratifs ont disparu. Le quadrilatère central est coupé en diagonale en deux zones, une noire et une blanche.

              À la suite de Camilla Gray,[Camilla Gray, The Great Experiment : Russian Art (1863-1922), New York, Harry N. Abrams, 1962]., on a porté une grande attention à cette esquisse. Nous devons tout de suite noter, comme l’a fait Rainer Crone [Rainer Crone, « Zum Suprematismus-Kazimir Malevič, Velimir Chlebnikov und Nikolaj Lobačevskij », Wallraf-Richartz-Jahrbuch, vol. 40, 1978], qu’il ne s’agit pas d’un carré, mais d’un quadrilatère tendant au carré et représentant l’image d’une « éclipse partielle », thème qui revient avec insistance dans l’alogisme malévitchien de 1915. Il ne fait pas de doute que, comme l’écrit Denis Bablet, le spectacle «tendait à l’abstraction» [Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, Paris, Société internationale d’art du XXe siècle, 1975, p. 92].. On assistait bien à la naissance du « carré » qui devait enfermer toute la figuration picturale du passé dans un signe appelé à des développements considérables. Ce signe, le quadrilatère noir, « l’enfant royal » [K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 66., « l’icône de mon temps» [Lettre de Malévitch à Alexandre Benois, mai 1916, in K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, Lausanne, L’Âge d’homme, 1993, p. 46], s’élabore encore dans les dédales de l’alogisme pictural de l’artiste en 1913-1915. On le voit apparaître dans l’esquisse du 6e tableau et dans celle pour le rideau. En 1915 et dans les années 1920, Malévitch a réalisé de nouvelles esquisses. L’esquisse pour le rideau, reproduite par B. Livchits en 1933 dans son Archer à un œil et demi est daté 1915, ce qui explique la présence d’éléments nettement suprématistes. Malévitch a donc ainsi voulu accréditer ou conforter ce qu’il n’a cessé de répéter à toute occasion, à savoir que le suprématisme datait de 1913. Quatre des six esquisses (sauf le Lecteur et le Sportif) du Musée national russe, où certaines têtes sont remplacées par les motifs des cartes à jouer (trèfle, pique, carreau…), datent des années 1920.

                 Dans sa lettre à Matiouchine du 27 mai 1915, Malévitch lui demande de reproduire sur la couverture d’une seconde édition (non réalisée) du livret de La Victoire sur le soleil l’esquisse pour le dernier acte où la victoire est acquise.

    « Ce dessin aura une grande signification en peinture. Ce qui a été créé inconsciemment porte des fruits inhabituels. »

    .[Lettre de Malévitch à Matiouchine, 27 mai 1915, in Malévitch. Colloque international…, p. 181.

                     L’artiste dit « inconsciemment », ce qui implique bien qu’il n’avait pas encore conceptualisé en 1913, lors de la préparation de La Victoire sur le soleil, la présence insistante dans l’opéra des quadrilatères et de la bipolarité noir/blanc. Cette esquisse pour le rideau représentait un carré noir, « germe de toutes les possibilités », « ancêtre du cube et de la sphère » [Lettre de Malévitch à Matiouchine, juin (?) 1915, in E. Kowtun, « Die Entstehung des Suprematismus », in Von der Fläche zum Raum. Russland 1916-1924, cat. exp., Cologne, Galerie Gmurzynska, 1974, p. 37 ; voir l’original russe dans Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 67.] . La dernière édition de La Victoire sur le soleil ne vit pas le jourcvet le carré noir sera utilisé par Matiouchine pour la couverture de la brochure de Malévitch à la fin 1915, Du cubisme au futurisme. Le nouveau réalisme pictural .

                    Cette évolution vers l’irruption du sans-objet se constate aussi dans les esquisses pour les costumes, lesquels sont conçus aussi à partir d’éléments cubo-futuristes alogistes :

    « Les masques, qui dissimulent les visages, transforment les comédiens et les dénaturalisent comme le feront plus tard les costumes d’Oskar Schlemmer dans le Ballet triadique« 

    [ Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, op. cit., p. 92..]

                Comme dans les décors, la surface est formée de plans géométriques qui, ici, sont peints de couleurs franches et contrastées. Le noir et le blanc jouent, comme dans les décors, un rôle important, mais, ici, par rapport aux autres couleurs. Dans le premier tableau les murs de la boîte scénique étaient blancs et le sol noir. Les esquisses des costumes pour l’Hercule futuraslave, pour Néron, pour le Voyageur, personnages de ce tableau, sont également en noir et blanc.

    L’esquisse de costume la plus étonnante est sans aucun doute celle des Fossoyeurs, qui apparaissent dans l’opéra au 3e tableau. Pour cette scène, les murs et le sol étaient entièrement noirs. Le corps du fossoyeur est un « carré noir » ce qui évoque, figurativement, l’extrémité d’un cercueil, mais qui impose déjà le sens donné à cette image dans l’œuvre de Malévitch de 1913 à 1915, à savoir l’intrusion totale de l’absence d’objets. Le « carré noir » porté comme drapeau, dans l’esquisse pour le Fossoyeur, dont les deux bras portent un brassard avec également un carré noir, fixe la date, pour ceux qui en douteraient encore, de la naissance, plus ou moins consciente, du suprématisme en 1913, comme Malévitch n’a cessé de l’affirmer.

    Dans les vingt esquisses du Musée théâtral de Saint-Pétersbourg, qui ont été utilisées pour le spectacle de 1913, les personnages sont conçus comme des mannequins géométrisés de manière primitiviste. Ce sont des constructions de plans géométriques dont certains peints de couleurs vives en nombre limité : rose-lilas, rouge, vert, bleu, jaune. Ces surfaces colorées sont mises en contraste avec le noir et le blanc présents sur toutes les esquisses. Ces robots cubo-futuristes sont à ranger dans la galerie des personnages hyperboliquement parodiques d’Ubu roi aux Mamelles de Tirésias. Le dessin pour les Froussards réduit la géométrie et la couleur à sa plus simple expression. Ce laconisme annonce le théâtre constructiviste des années 1920 qui trouvera ici des leçons d’économie.

                   L’apport capital de Malévitch dans La Victoire sur le soleil est l’utilisation scénographique de la lumière. On sait l’importance de la lumière pour Gordon Craig : c’est un élément du spectacle qui «crée l’ambiance, la soutient et la modifie» [Ibid., p. 307-312.]. Malévitch va plus loin, il fait de la lumière « un principe créant la forme et légitimant l’existence des choses dans l’espace» [Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, op.cit., p. 181.. Denis Bablet écrit :

    « Lorsque Gordon Craig crée son art du mouvement, il invente en fait une sorte de théâtre abstrait, lorsque Malévitch morcelle de ses faisceaux de lumière les personnages de La Victoire sur le soleil, lui aussi tend vers un théâtre abstrait où l’homme n’est plus centre suprême, mais facteur d’expression parmi d’autres. »

    [Denis Bablet, Les Révolutions scéniques du XXe siècle, op. cit., p. 175]

    .              C’est par l’emploi des projecteurs que Malévitch montrait la destruction des objets, leur réduction au néant, leur dématérialisation.

                   Le témoignage du poète Bénédikt Livchits rend compte du caractère abstrait embryonnaire du spectacle :

    « Dans les limites de la boîte scénique, la stéréométrie picturale prenait naissance pour la première fois ; un système rigide de volumes se constituait, ramenant au minimum les éléments du hasard imposé de l’extérieur par le mouvement des corps humains. Ces corps étaient mis en pièces par les lames des phares, ils perdaient alternativement les bras, les jambes, la tête, car pour Malévitch ils n’étaient que des corps géométriques soumis non seulement à la décomposition en éléments, mais aussi à la complète désagrégation dans l’espace pictural. L’unique réalité était la forme abstraite qui avait englouti, sans qu’il en restât rien, toute la vanité luciférienne du monde. »

    [Bénédikt Livchits, L’Archer à un œil et demi, op.cit., p. 181.].

              Une chose est à noter : les quatre esquisses du Musée national russe, qui appartiennent à un second souffle (les deux Hercules futuraslaves, le Guerrier turc et le Guerrier), annoncent de façon frappante la série des « Visages sans visage » de la fin des années 1920. On peut également émettre l’hypothèse que des figures de ce type ont servi à Malévitch pour la pièce de Maïakovski Mistère-Bouffe, montée à Pétrograd en 1918. L’élève de Malévitch, Paviel Mansourov, a affirmé avoir aidé Malévitch à poser les décors de cette pièce. Selon Mansourov, on trouvait dans ces esquisses une préfiguration de ce que Malévitch devait faire par la suite, dans la période postsuprématiste :

    « Il y avait déjà, en 1918, les éléments iconographiques de la peinture d’icônes la plus populaire. […] Ces esquisses étaient comme l’ébauche préparatoire de l’icône,

    comme ses contours. »

    [Intervention de Paviel Mansourov lors du symposium international pour le centenaire de la naissance du peintre, in Malévitch. Colloque international…, p. 114]

    .

                  De la sorte, le travail pour La Victoire sur le soleil contient en germe non seulement le suprématisme, mais aussi le constructivisme des années 1920 et même une partie de l’iconographie tardive de la création malévitchienne.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XI] Le loubok patriotique

    [CHAPITRE XI]

    Le loubok patriotique

    En 1914, en pleine période alogiste et suprématiste, Malévitch est invité par le directeur de l’édition « Le loubok d’aujourd’hui », G.B. Gorodetski, à participer à l’entreprise de production d’images avec textes consacrées à la propagande antigermanique. Alors que les structures du loubok avaient servi de base conceptuelle et « poïétique » à l’esthétique du néoprimitivisme et du cubo-futurisme russes, les artistes eurent la possibilité de faire de vrais loubki, simplement mis au goût de l’époque. Des artistes de toutes les tendances stylistiques exécutèrent des loubki, aussi bien les cézannistes fauves du Valet de carreau, Lentoulov ou Machkov, que les futuristes Malévitch, Maïakovski, David Bourliouk ou Tchékryguine. Il y eut même à Moscou, à la fin de 1914, une exposition intitulée « Guerre et typographie » qui suscita des recensions où étaient soulignées les qualités des œuvres futuristes.

     Dans la revue Loukomorié (L’Anse), où l’on vantait aussi «les futuristes moscovites », étaient reproduits en guise d’exemple trois loubki de Malévitch, qui ne manque pas de s’y référer lorsqu’il propose de semblables travaux à l’éditrice de Pétrograd N. Boutkovskaïa, par l’intermédiaire de Matiouchine :

    « Cher Mikhaïl Vassiliévitch, j’ai imaginé des loubki purement populaires, et s’ils sont un peu grossiers dans leurs légendes, qu’elle [N. Boutkovskaïa] n’ait pas peur parce que c’est là le côté populaire – c’est un autre esthétisme. 1re inscription : « Le rossignol Brigand ou l’oisillon du diable ». 2e : « Comment le diable aide Guillaume à faire la guerre ou comment Guillaume achève sa route ». Ce dernier, si j’arrive à le rendre, sera le chef-d’œuvre de tous les loubki et autres. Vous pouvez d’ailleurs montrer à Boutkovskaïa la revue Loukomorié où mes loubki sont reproduits en couleurs et on en fait grand éloge, les trouvant pleins de talent. C’est le no 30 avec le portrait de « Vorontsov-Dachkov à cheval ». J’enverrai les loubki dans 4 jours et je vous laisse établir les conditions. Espérons qu’ils vont plaire et alors c’est une anguille de deux mètres que nous dégusterons à Noël.

    Si elle édite, ce n’est pas 1 ou 2 dessins, mais 10-15 qu’il faudra éditer, selon ce qui marchera le mieux et ce qui marchera le moins bien.

    Voilà. Au revoir. Adieu, je cours chercher des matériaux. Je vous embrasse, Votre

    Kazimir le Grand. »

    [Lettre de Malévitch à Matiouchine du 12 décembre 1914, publiée par V. Marcadé, « Le thème paysan dans l’œuvre de Kazimir Sévérinovitch Malévitch », in Malévitch. Cahier I, p. 11]

    .              Le paysan russe est une force de la nature. C’est un preux, tel cet « errant enchanté » de la nouvelle de Nikolaï Leskov, qui lutte contre ses ennemis avec son seul courage et sa foi. La paysanne, la «baba » en chaussures de tille (les lapti), prend allègrement sur sa fourche de bois un soldat autrichien dont le fusil baïonnette vole en l’air. Ils sont seuls contre la multitude, rationnellement organisée et armée selon le dernier cri de la technique, des hordes germaniques, symbolisées par la grotesque figure d’un officier wilhelminien obèse (un « charcutier », comme les Russes appellent les Allemands).

                    » Le paysan russe à la barbe noire s’éparpillant au gré du vent devait de toute évidence entrer dans cette série. Debout sur l’une des collines qui composent le fond du paysage, surplombé là encore d’une chaîne de demi-cercles proéminents qui s’étendent jusqu’à l’horizon, un paysan vêtu d’une chemise coupe à tour de bras avec un fléau à blé les têtes des Allemands armés jusqu’aux dents. […] Malévitch s’est attaché à recourir aux formes picturales depuis longtemps assimilées par la conscience populaire, formes immédiatement compréhensibles, familières et extrêmement simplifiées. Il a, par exemple, utilisé pour indiquer un paysage de coteaux, la forme d’une sorte de bol renversé, créant ainsi une impression de demi-sphères qui diminuent proportionnellement, procédé familier aux peintres de loubki des XVII -XVIII siècles. Mais la file ininterrompue de soldats qui se dressent comme un mur imprenable n’est apparue qu’au XIXe siècle pendant la guerre de Crimée de 1854-1855. Il était généralement admis de centrer l’idée de l’image populaire sur le personnage principal, considérablement agrandi ; quant à l’arrière-plan, il servait à la narration de faits purement quotidiens ou des événements historiques d’une époque donnée. Les inscriptions au-dessous des images furent introduites tardivement, car dans les premiers loubki les textes explicatifs aux lettres calligraphiées étaient insérés dans la composition elle-même afin d’aider à en saisir le sens.]

    [V. Marcadé, ibid., p. 11-12]

    page114image24368768           Evguéni Kovtoune a noté que Malévitch a réussi à « réfracter de façon nouvelle de nombreux traits de l’image populaire : le caractère franchement “très loubok” des teintes réduites à trois ou quatre rapports, la simplification et le piquant de la forme, la composition en plusieurs parties, ce qui permet d’offrir un “récit” plastique» [Cf. Alla Povélikhina et Evguéni Kovtoune, Rousskaya jivopisnaya vyvieska i khoudojniki avangarda [L’enseigne picturale russe et les artistes de l’avant-garde] (existe en français), Léningrad, Avrora, 1990, p. 134]. Les vers de Maïakovski dans le style des comptines russes (les tchastouchki) avec leur rudesse satirique font, avec les loubki de Malévitch, un ensemble tout à fait cohérent.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE IX] Le cubisme analytique

    [CHAPITRE IX]

    Le cubisme analytique

    C’est seulement en 1913 que le peintre russe crée un cycle d’œuvres dont l’esthétique est analogue à celle de Picasso dans L’Homme à la clarinette (1911-1912) ou à celle de Braque dans Harpe et violon (1912). En 1912-1913, les deux peintres parisiens ont employé largement les quadrilatères pour structurer la surface du tableau (cf. Violon et clarinette, entre de nombreux exemples des années 1912-1913, et Guéridon (Bâle, Kunstmuseum) de Braque, ou Homme à la guitare (1913, collection André Meyer, New York) de Picasso : leçon plastique capitale pour Malévitch, chez qui les cylindres du cubo-futurisme précédent laissent la place à des carrés, des rectangles, des trapèzes, des parallélogrammes. Le Samovar (MoMA), Instruments de musique/Lampe, Le Garde, Table de comptabilité et pièce, Dame à un arrêt de tramway (SMA), Coffret de toilette, Station sans arrêt. Kountsévo (GNT) sont les premiers tableaux qui témoignent en Russie du cubisme analytique français.

                Dans l’almanach-manifeste des « futuraslaves », Gifle au goût public (fin 1912), parurent deux articles de David Bourliouk, un des meneurs de jeu avec Larionov des arts russes avant 1914 : « Le cubisme » et « La facture » (i.e. la texture). C’était le résultat d’une série de conférences qu’il avait données tout au long de 1912 sur ce sujet et sur « l’évolution du concept de beauté en peinture », où il avait revendiqué l’autonomie de l’art par rapport à la nature et mis en avant le principe d’une vision « décalée », « déplacée » de la réalité (le sdvig). Il s’agissait de généralités qui traitaient plutôt de la peinture postcézanniste et de sa libération de la fonction représentatrice, en somme de quelque chose qui concerne le précubisme. D’ailleurs, ni Picasso, ni Braque, ni aucun des autres cubistes français n’est mentionné dans ses articles (en revanche Kandinsky et Larionov le sont alors qu’ils ne sont pas passés par la discipline cubiste…). Le livre théorique de Gleizes et de Metzinger Du « cubisme » qui parut, rappelons-le, dans deux traductions russes au début de 1913, fut un détonateur et ses thèses furent débattues dans l’avant-garde de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Mais le cubisme malévitchien de 1913 vient après son cubo-futurisme et son réalisme transmental. Aussi trouvons-nous ces éléments intégrés dans une structure d’ensemble cubiste analytique. Deux séries se côtoient. D’un côté, une surface construite en éventail, toute feuilletée, dans Dame à un arrêt de tramway, Table de comptabilité et pièce ou Le Garde. De l’autre, une construction à la verticale dans les deux petites toiles Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo, ou encore dans Instruments de musique/Lampe.page95image46066752

               Dans la première série, le sujet a comme implosé. Nous avons observé ce phénomène dans le Portrait du compositeur Matiouchine. Dans ses nombreux textes sur le cubisme, Malévitch insiste sur la dissonance, une notion sur laquelle l’avant-garde russe réfléchit à propos de la musique, de la poésie et des arts plastiques autour de 1910 (articles du « grand-père du futurisme russe » Nikolaï Koulbine [Cf. N. Koulbine, « Svobodnoyé iskousstvo kak osnova jizni. Gamoniya i dissonans (o jizni, smerti i protchem) » [L’art libre comme fondement de la vie. Harmonie et dissonance (sur la vie, la mort et autres)], in Stoudiya impresionistov [Le studio des impressionnistes], Saint- Pétersbourg, 1910 [réédité dans le livre Manifeste und Programme der russischen Futuristen (en russe, par les soins de Vladimir Fiodorovitch Markov), Munich, Wilhelm Fink, 1967, p. 15-22].]. Malévitch écrit que l’énergie des dissonances est la nouvelle beauté des objets grâce au sentiment créateur intuitif.page96image46071168page95image46056960

    « Les objets ont en eux une multitude de moments temporels, leur aspect est varié, et

    par conséquent leur peinture aussi est variée. Tous ces aspects temporels des objets

    et leur anatomie (couche de bois, etc.) […] ont été pris par l’intuition comme

    moyen de l’édifice du tableau ; grâce à cela ces moyens étaient construits de telle

    sorte que le caractère inattendu de la rencontre des deux structures anatomiques

    donnât une dissonance d’une force extrême de tension, ce qui justifie l’apparition

    de parties d’objets réels dans des endroits qui ne correspondent pas à la nature.

    Ainsi, au profit des dissonances des objets, nous nous sommes privés d’avoir une

    représentation de la totalité de l’objet. Nous pouvons dire avec soulagement que

    nous avons cessé d’être des chameaux à deux bosses, chargés du fatras mentionné plus haut. »

    [K. Malévitch, Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 40.

    .           Dame à un arrêt de tramway  répond bien au programme malévitchien de « ne pas rendre les objets, mais de faire un tableau » [Ibidem], principe cubiste par excellence, selon le peintre. Dans ce fouillis de formes quadrilatères on aurait bien de la peine à identifier une « dame » et un « tramway ». L’intitulé n’est plus qu’un moyen mnémotechnique de nommer telle ou telle composition sans vraiment en révéler le sens.

                Le seul élément qui nous parle de tramway – ou plus généralement de la réalité –, c’est le panneau avec les numéros de voitures de transport. Ce panneau est au centre et c’est autour de lui que s’ordonnent les éléments. Il y a encore une sorte de réclame avec une bouteille de vin rouge, à moins que ce ne soit une citation d’un tableau cubiste parisien. Et là où nous attendions une dame, c’est un monsieur à chapeau melon qui apparaît à la fenêtre d’un quadrilatère.

                 Un critique qui a rendu compte de l’exposition du « Valet de carreau » de 1914 où était exposée la toile de Malévitch, la décrit de la façon suivante :

    « L’œuvre de K. Malévitch, Dame dans un tramway devrait plutôt s’appeler:

    Horrible déraillement d’un tramway et mort d’une dame inconnue. Du tramway ne

    sont restés que des décombres couverts de sang. Sous eux est ensevelie la dame. Le

    dessin de ce même M. Malévitch, Le Garde, représente un petit soldat de plomb que quelqu’un a mis en pièces… »

    [V. B., « Boubnovyi valiet » (Le Valet de carreau), Rousskoyé slovo [La parole russe], 6 février 1914, p. 6 [réédité dans Andreï Kroussanov, Rousskii avangard [L’avant-garde russe], t. I (livre 2), Moscou, Novoyé litératournoyé obozréniyé, 2010, p. 201.]

         L’humour, qui vient sans aucun doute chez Malévitch de l’Ukraine et de l’art populaire slave, est toujours présent dans son œuvre. Cet « humour grave » n’est pas destructeur, il est au contraire un élément essentiel de la vie vivante avec ses rapprochements inédits, ses collisions de sens et ses distorsions. On note les calligraphies en gris-noir, typiquement parisiennes, sur la partie gauche. Le trait en forme de faucille est pour Malévitch le trait distinctif minimal de la picturologie cubiste. Nous le voyons ici mis en œuvre et s’inscrire sur les textures qui alternent l’empâtement et la touche lisse. La couleur est dans les tons retenus du cubisme français, mais le créateur ukraino-russe ne peut se retenir de mettre des surfaces vertes, brun-rouge et ocre jaune pour illuminer un ensemble tirant sur le gris-noir et le marron.

              « Il est connu que les cubistes occidentaux, étant parvenus dans la peinture au spectre foncé, se sont mis, comme ils disaient, à colorer leur palette, en d’autres termes, à déduire ou à introduire dans la matière picturale le caractère coloré. […] Les cubistes russes ont tout de même été les premiers à construire le prisme inverse d’action, à travers lequel la peinture se divisait en couleurs. […] Ils se mirent à ressentir l’endroit dans l’orbite du mouvement pictural où le monde de l’essence picturale entre dans la couleur, le moment de pulvérisation de la densité picturale en une série de couleurs qui étaient peut-être plus intenses qu’elles ne l’étaient avant la formation de la densité picturale en général. »

    [K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 95-96.]

    .

                     La même gamme sombre dans les gris et les noirs avec juste trois plans dans les tons rouges-bruns se retrouve dans Table de comptabilité et pièce  où, de la même façon, il serait vain de chercher une représ. entation quelconque. L’élément vitre pourrait se référer au lieu qui est le prétexte à ces variations quadrangulaires : des quadrilatères transparents dans des variations obliques sont figurés selon la technique avec laquelle dans la peinture traditionnelle on peignait les voiles sur le visage ou sur le corps de façon à laisser passer la lumière et à laisser paraître la chair en dessous. On est frappé par uélément arrondi de tête avec les cheveux réduits à des stries, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine. Curieusement, un autre titre est inscrit au dos : Portrait d’une propriétaire terrienne [Nakov traduit bizarrement le mot «pomiechtchitsa » – courant dans la Russie d’avant 1917 – par « propriétaire agricole » !!!] Or cela est aussi l’intitulé d’un dessin de l’ancienne collection Léporskaya qui représente le même conglomérat de plans hétéroclites. Y aurait-il ici, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine, une confusion en une seule de deux images : celle d’un personnage et de son environnement, en l’occurrence d’une table de comptabilité, et celle d’une propriétaire terrienne, du genre de cette Korobotchka des Âmes mortes de Gogol, dont le nom signifie « Petite boîte », qui voulait refiler son chanvre à Tchitchikov, uniquement intéressé, lui, à l’achat des âmes mortes ? Dans l’ancien Empire russe, on n’imaginait pas un propriétaire terrien sans un endroit préposé à la table de comptabilité. De là à identifier ces deux choses, il n’y a qu’un pas pour l’artiste transmental cubo-futuriste pour qui il n’existe que des dissonances et du mouvement.page99image45686080

                Le Garde est sous le signe du sdvig, ce décalage entre les plans, cet écart hyperbolique dont la fonction n’est pas la correspondance avec le réel mais uniquement la justesse des valeurs, des rapports, des contrastes dans la composition d’une surface picturale. D’un garde, c’est-à-dire d’un soldat de la Garde, nous reconnaissons uniquement des galons sur une épaulette, laquelle est placée à l’endroit où se trouve habituellement la tête. Cette tête est un amas de formes où l’on s’ingénierait en vain à vouloir retrouver ici un œil, là une lèvre, ailleurs un couvre-chef. Le corps n’est pas mieux traité : il se développe en une série de plans quadrilatères signifiant peut-être la vareuse et la ceinture du personnage. L’hyperbolisme du quadrilatère ocre vermillon domine toute la composition, formant comme un mur qui vient heurter sur son flanc un autre mur horizontal couleur marron. En bas du coin droit, un pont est aplati sur une surface d’eau, dans une perspective totalement irréaliste ici aussi, comme dans le Portrait du compositeur Matiouchine, Dame à un arrêt de tramway ou Table de comptabilité et pièce dans lesquels les objets et les hommes s’interpénètrent.

    « [Les cubistes] entreprirent de traiter l’objet de tous les côtés. Ils estimaient que jusque-là les peintres avaient rendu l’objet de trois côtés seulement, en utilisant la tridimensionnalité, alors que nous savons bien que l’objet possède six, cinq, dix côtés et que pour le rendre plus complètement, tel qu’il est dans la réalité, il est indispensable de représenter tous ses côtés. […]page100image45648320

    [Dans un deuxième stade], les cubistes déclarèrent que si le peintre trouve dans l’objet donné trop peu de formes nécessaires, picturales, facturales, graphiques, du volume, linéaires et autres pour son édification constructionnelle, alors il est libre d’en prendre dans un autre objet et de rassembler les éléments indispensables jusqu’à ce que son édification atteigne la tension nécessaire des états harmoniques et dynamiques. »

    [.K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 219 et 220.]

        Nous avons affaire dans le cubisme malévitchien de 1913 à la création d’un nouvel espace, à une perte du centre (l’objet figuratif), à une centrifugation qui permet de faire exploser les formes, de les rendre à la liberté de l’être.

    « Saturant de peinture la forme [le cubiste] enferme et serre celle-ci jusqu’à une extrêmement grande pression de force, de sorte que la forme elle-même est farcie  d’explosivité. »[Ibidem, p. 236]

                  Les deux petits chefs-d’œuvre cubistes, Coffret de toilette et Station sans arrêt. Kountsévo (GNT ), pourraient, au premier regard, passer pour « parisiens ». En effet on y trouve les mêmes effets de trompe-l’œil que chez Picasso ou Braque, l’imitation de différentes textures, surtout celle du bois. Des fragments de réel sont dispersés çà et là : clé de serrure, ferrures, fumée de train. Mais la note typiquement « russe » ne nous laisse aucun doute sur l’origine des tableaux : la « transmentalité » de l’énorme point d’interrogation en plein milieu de Station sans arrêt. Kountsévo est un geste conceptuel qui met en question l’espace cubiste lui-même et annonce le passage au zéro, chiffre qui émerge à moitié de derrière une masse biseautée, c’est-à-dire au suprématisme. C’est dans l’alogisme de 1914-1915 que cet élément « programmatique » triomphera, mais sans qu’il s’agisse jamais d’illustration d’une théorie. Les gestes calligraphiques sont des parties picturales à part entière de la composition d’ensemble. Notons encore que Station sans arrêt. Kountsévo et Coffret de toilette sont des huiles sur bois. Cette texture montre la volonté de Malévitch de leur donner le caractère paradigmatique de deux «icônes » cubistes.

             Dans Coffret de toilette apparaît de façon nette le souci pictural de faire apparaître l’extérieur et l’intérieur d’une boîte, la forme de la boîte offrant une profondeur et pouvant servir ainsi de modèle idéal pour l’exploration de la fameuse « quatrième dimension » qui fait l’objet de discussions passionnées parmi les artistes, en Europe comme en Russie. Dans le numéro de juillet 1913 de la revue moderniste – « ennemie » des futuristes – Apollon, son directeur Sergueï Makovski fait la revue de tous les « – ismes » dans son article « L’art “moderne” et la “quatrième dimension” », en se référant au troisième et dernier numéro de l’almanach L’Union de la jeunesse : pour lui, le cubisme est le «couronnement du statisme»; le futurisme oppose au cubisme le dynamisme, selon Platon (Cratyle, 402a) : Πάντα ῥεῖ· οὐδὲν μένει, « tout marche et rien ne reste immobile»; la peinture de Delaunay, de Picasso, de Le Fauconnier mêle le cubisme et le futurisme ; le postcubisme présente une « synthèse de la forme » ; le néofuturisme est le rejet de la surface peinte, remplacée par un écran sur lequel la surface colorée devient une surface lumineuse colorée ; enfin, le rayonnisme de Larionov prend sa quatrième dimension à Riemann. Makovski se moque de ces peintres qui se veulent mathématiciens, physiciens et métaphysiciens. Il refuse la civilisation mécanique au nom de la Création divine à trois dimensions. Il raille aussi l’absence de culture des peintres russes de l’avant-garde. À propos du troisième recueil de L’Union de la jeunesse, il relève avec plaisir les phrases qui selon lui sont prétentieuses et creuses, et y voit un mélange de théories mal comprises, de gallicismes incompréhensibles, de verbiage métaphysique sans queue ni tête. Tout l’article est d’ailleurs placé sous le signe de la phrase de Larionov citée en exergue :page102image45660416

    « Le mufle longtemps attendu est arrivé et il s’est étonné… Il a mis un pied dans l’avenir, mais fait un pas en arrière. »

               Malévitch lui-même prendra des distances par rapport à la «quatrième dimension », qui était devenue une tarte à la crème en Russie avec la mise à la mode par les futuristes, en particulier par l’ami fidèle de Malévitch, Matiouchine, des idées de l’Anglais Charles Howard Hinton dont les livres A New Era of Thought (1888) et The Fourth Dimension (1904) étaient connus et avaient influencé le théosophe russe Piotr Ouspienski, célèbre auteur d’ouvrages sur la quatrième dimension et du Tertium Organum. Malévitch écrira en 1916 :

    « Je préviens du danger : à présent la raison a enfermé l’art dans les quatre murs de laboîte des dimensions : prévoyant le danger des cinquième et sixième dimensions, j’ai fui, car la cinquième et la sixième dimensions forment un cube où l’art  étouffera . »

    [K. Malévitch, « Les vices secrets des académiciens » [1916], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 71.}

               Cependant Malévitch a fait quelques expériences pour traduire picturalement la quatrième dimension. Au moins un chef-d’œuvre, Instruments de musique/Lampe, se rapporte « aux moments de construction des rapports réciproques de la masse picturale, de sa répartition dans le temps » [K. Malévitch, « La lumière et la couleur », in Écrits IV. La lumière et la couleur, op. cit., p. 94], selon les termes par lesquels Malévitch définit le problème quadridimensionnel dans le cubisme. L’œuvre représente l’implosion d’un instrument à cordes (un violon) dont on aperçoit plusieurs éléments distribués à plusieurs endroits du tableau avec, au centre, le trou de la boîte et les quatre cordes, le tout surmonté de la calligraphie humoristique des croches et d’une construction de tuyaux tronqués. Il y a une ressemblance frappante de ce tableau avec les esquisses pour l’opéra de Matiouchine La Victoire sur le soleil, en particulier pour le sixième tableau, celui des « dixièmes pays » où « toutes les fenêtres sont percées vers l’intérieur ». Est-ce l’aspect de la construction qui a fait ajouter, par association purement fortuite, l’appellation de « Lampe » ? Nous sommes maintenant habitués à ces titres malévitchiens où ce n’est plus le réel apparent qui est nommé mais où le tableau devient ce réel même à partir duquel on peut faire des analogies avec les objets du monde physique (de la même façon que dans les caprices des nuages ou les taches d’un mur on croit distinguer des formes précises). L’œuvre appartient autant à la série du « réalisme transmental » (elle a des points de convergence avec le Portrait de Matiouchine) qu’au cubisme. Jean Clair décrit avec justesse le tableau :page103image45861312

    « Deux systèmes représentatifs semblent y entrer en conflit. On a, d’une part, un avant-plan qui est proprement un espace plan, une planimétrie, sur lequel les formes se disloquent selon la loi cubiste et s’aplatissent de sorte à être vues de tous les côtés à la fois. Procédé qui recoupe, au demeurant, l’enseignement d’Henri Poincaré, dans Science et Hypothèse, sur la nécessité de développer le sens de l’espace-moteur pour appréhender ce que serait une étendue quadridimensionnelle, et tel que Gleizes et Metzinger le rapportent dans Du « cubisme ». […]page104image45811584

    Mais s’y trouve aussi dépeint un arrière-plan où les formes sont douées d’une profondeur illusionniste, comme s’il y avait là un reliquat du système perspectiviste classique.[…]

    L’hypercube est naïvement évoqué comme le dédoublement, sur chacune de ses faces, du cube originel tridimensionnel. […] Malévitch ne le figure pas selon les lois de la perspective classique : la face la plus éloignée de nous est aussi grande que sa face la plus rapprochée. »

    [Jean Clair, « Malévitch, Ouspensky et l’espace platonicien », in Malévitch. Colloque international…, p. 20 et 21]

    .

               Dans Instruments de musique/Lampe comme dans la plupart des œuvres de Malévitch, la perspective est inversée : il n’y a plus ni avant-plan ni arrière-plan, ni largeur, ni longueur, ni profondeur, autres que ceux dont notre esprit est capable de former l’idée, le concept, l’image. Filonov, ami de Malévitch bien qu’il fût à l’opposé de sa picturologie, distinguait « l’œil qui voit » et « l’œil qui sait ». Et Erwin Panofsky avait cette formule saisissante pour les œuvres exécutées selon la perspective inversée :

    « Le tableau n’accepte plus d’être une brèche traversée par le regard, il veut désormais opposer au spectateur une surface totalement pleine »

    [Erwin Panofsky, La Perspective comme forme symbolique [1927], Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, p. 99.]

                 Cela pourrait être mis en épigraphe de tout l’œuvre de Malévitch.

  • TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

     

     

     

     

    LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

    Dans le cycle des fêtes de l’Eglise trois d’entre elles sont conjointes par des traits de ressemblance, sont rapprochées l’une de l’autre par une parenté étroite et particulière. Ce sont la Pentecôte, l’Epiphanie et la fête de la Transfiguration du Seigneur. Les fêtes sont unies l’une à l’autre par leur nature trinitaire.Dans la Pentecôte, l’Esprit Saint, par Sa descente sous l’aspect de langues de feu, nous introduit dans l’intimité de la connaissance de Dieu, en nous révélant, aussi pleinement que cela nous est accessible, la vie de la Très Sainte Trinité.Dans la fête de l’Epiphanie, les Trois Personnes de la Très Sainte Trinité se sont manifestées dans une action sanctifiante, en préparant notre salut, par une action salvatrice, concordante qui sanctifie le monde.Dans la Transfiguration, la Très Sainte Trinité s’est manifestée principalement dans la gloire de la lumière Divine incréée. En elle tout est lumière, tout est empli de lumière et tout change d’aspect mystérieusement.Le sommet du Mont Thabor sur lequel le Sauveur fit monter les disciples élus, s’emplit de l’effusion de la lumière Divine, de la gloire ineffable de la Divinité. Et l’icône de la fête est tout entière emplie de cette effusion de la lumière Divine. Toute la surface de l’icône devient, pour ainsi dire, réceptrice de lumière. La répartition des représentations sur l’icône (la nuée qui couvre de son ombre le Sauveur, le mouvement des rayons qui indiquent les forces-énergies divines, le mouvement du Mont Thabor et la chute précipitée des apôtres, tout ce qui constitue la base de l’icône parle de la lumière et est déterminé par la lumière. De lumière est emplie la nuée – gloire de l’Esprit Saint qui a couvert de son ombre le Seigneur et l’habit du Seigneur dont la blancheur est emplie d’un fin réseau de rayons d’or qui indiquent également l’irradiation des forces Divines.

    Le reflet de la lumière qui se répand du Seigneur illumine les tuniques de Moïse et d’Elie, celles des apôtres qui sont jetés par terre et les saillies en degrés du Mont Thabor. Le mont lui-même semble être empli de la volonté inspirée de préparer la place du Seigneur, ses contours, en s’élevant, se rétrécissent vers le sommet et tout en haut se divisent en trois petits ressauts formant la place du Seigneur et de ses deux interlocuteurs : Elie, intercesseur des vivants et Moïse, inter- cesseur des morts. Les plis de leur vêtement ainsi que le vêtement des apôtres sont soulevés par un tourbillon et emplis d’une lumière mystérieuse issue du Sauveur. Parfois les apôtres sont représentés tombant la tête la première, parfois seulement précipités à terre et cachant leur visage de leur vêtement.La Divinité, selon la définition de l’archevêque Innocent de Kherson, dissimulée sous le rideau de la chair, a mis en évidence sa présence et a resplendi comme l’éclair. La prière a éveillé et stimulé la plénitude de la Divinité dissimulée dans l’humanité de Jésus au point que, ayant imprégné l’âme du Dieu-Homme, elle a transpercé de sa lumière le corps et a resplendi sur le visage ; sans pouvoir être contenue ici, elle a auréolé et transfiguré les vêtements eux-mêmes.Ce n’est pas devant tout le peuple ni même devant tous les disciples que s’est accompli le miracle de la Transfiguration, mais seulement devant trois apôtres élus par le Christ, capables de supporter la vision de cette gloire intolérable: et ce n’est pas d’emblée que le Seigneur les a faits témoins de Sa Transfiguration, mais après avoir accompli la montée au sommet du Mont Thabor, montrant ainsi que ce n’est pas partout ni dans n’importe quel état que l’on peut devenir les témoins et les participants de la Transfiguration du Seigneur, mais uniquement par l’effort de la montée. Dans la vie de l’Eglise ce sont les ascètes (podvijniki) tendus vers la contemplation qui suivent cette voie des sommets. La Montée au sommet du silence les conduit à l’apparition de la lumière Divine et l’Eglise conserve une multitude de témoignages sur cette lumière qui est atteinte par l’expérience de la plongée dans la prière et la contemplation. Sur la nature de cette lumière mystérieuse qui s’est répandue dans la Transfiguration du Seigneur des discordances naquirent et des discussions âpres eurent lieu, surtout dans les monastères du mont Athos dont le sommet est couronné par l’église de la Transfiguration. Au mont Athos, où l’expérience intérieure des podvijniki en quête du silence (les hésychastes) se conjuguait avec une force et une constance particulières à l’apparition de la lumière du Thabor, naquirent des discussions sur la nature de cette lumière. Certains adversaires ayant à leur tête Varlaam, sous l’influence des notions scholastiques occidentales, affirmaient que la lumière vue par les apôtres au Thabor n’était pas la lumière incréée, la lumière Divine, mais était une manifestation créée par Dieu et qu’elle ne pouvait être visible qu’en vertu de ce caractère créé.

    Varlaam considérait comme également créées toute action de la Grâce Divine et toute manifestation des forces-énergies Divines.

    «Mais cet enseignement est nuisible à l’intelligence, qui dit que la grâce commune au Père, au Fils et au Saint Esprit, que la lumière du Siècle à venir par laquelle les justes resplendiront comme le Soleil, lumière dont le Christ a montré la préfiguration en resplendissant sur le Mont Thabor, que simplement toute force et que toute action de la Divinité trihypostatique… que tout cela est créé.» (Synaxaire de la deuxième semaine du Grand Carême).

    Cette querelle s’acheva au Concile de Constantinople par la profession de foi de saint Grégoire Palamas qui démasqua Varlaam et son partisan Akindinos et établit pour toujours la doctrine orthodoxe de la nature de la Grâce, des forces Divines et de la lumière du Thabor. La lumière, selon le témoignage de saint Grégoire Palamas, apparue aux apôtres sur le Mont Thabor, n’est pas une lumière formée, créée, mais est une irradiation de la Divinité elle-même, une effusion rayonnante de lumière de la grâce de la Très Sainte Trinité qui sanctifie et illumine le monde.

    « La lumière de la Transfiguration du Christ emplit mystérieusement l’Eglise, rendant porteurs de lumière les hiérarchies angéliques et se manifestant chez les saints, et cette lumière est déjà la gloire du Siècle à venir et les Saints qui témoignent de la lumière du Thabor sont non seulement ses témoins, mais eux-mêmes en sont emplis, car en regardant à visage découvert la gloire de notre Seigneur on doit se transfigurer par l’Esprit de Dieu de gloire en gloire. La Transfiguration donne exactement l’image de notre transfiguration.» (Saint Innocent de Kherson).

    Voici en quels termes saint Siméon le Nouveau Théologien parle de cela :

    « La Grâce de l’Esprit Saint, qui vient comme une lumière intelligente, vient avec douceur, apportant l’allégresse, c’est-à-dire le reflet de la lumière éternelle et l’éclat rejaillissant de la béatitude qui n’a pas de fin; elle fait de lui – de l’homme – l’ami et le fils de Dieu, et Dieu dans la mesure où l’homme peut Le contenir » ; et plus loin : « L’intelligence qui s’est unie à Dieu devient comme la lumière. L’intelligence est alors lumière et voit la lumière, c’est-à-dire Dieu. L’intelligence se voit totalement unie à cette lumière et veille avec vigilance. »

    Dans la série innombrable des témoignages sur la lumière du Thabor il en est un qui nous est particulièrement proche dans le temps et à cause des conditions dans lesquelles s’est produit le miracle. C’est l’apparition de la lumière pleine de grâce par laquelle s’est achevé l’entretien de saint Séraphin de Sarov avec son ami Motovilov sur le sens et la destination de la vie chrétienne. Dans cet entretien, saint Séraphin explique à Motovilov que ni la pureté de vie, ni la qualité, ni l’abondance des vertus ne sont le sens final de la vie chrétienne, mais seulement les conditions indispensables pour atteindre ce sens. Le trésor qui seul est digne d’être le couronnement de la vie, c’est la plénitude de l’acquisition de l’Esprit Saint lorsque l’âme humaine recevant la plénitude de la grâce «resplendit de l’unité Trinitaire». Motovilov n’arrivait pas à comprendre ce qu’était l’acquisition du Saint Esprit et alors soudain saint Séraphin, afin que Motovilov saisisse jusqu’au bout ce qui a été dit clairement, fit de lui le partici- pant et le témoin oculaire du miracle. Le visage du saint commença à s’illuminer mystérieusement. A la question de saint Séraphin qui demandait pourquoi Motovilov ne le regardait pas, celui-ci répondit : « Je ne peux pas, mon père, regarder; de vos yeux tombent des éclairs, votre visage est devenu plus lumineux que le soleil et j’ai dans mes yeux des douleurs lancinantes.» Puis Motovilov rapporte ce qu’il a vu en ces termes : « Imaginez au milieu du soleil, dans l’intensité la plus étincelante de ses rayons de midi, le visage de l’homme qui converse avec vous. Vous voyez les mouvements des lèvres, l’expression de ses yeux qui change, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous tient de ses mains par les épaules, mais non seulement vous ne voyez pas ses mains, ni vous-même, ni son corps, mais seulement une lumière aveuglante s’étendant au loin, à plusieurs sagènes alentour et qui illumine de son vif éclat le voile neigeux qui couvre la clairière et les flocons neigeux qui se déversent sur moi et sur le starets très vénéré.» C’est en ces termes que Motovilov décrit l’apparition de la lumière incréée qui a illuminé saint Séraphin et cette lumière est toujours la même lumière de la Transfiguration du Seigneur qui illumine les Saints, revêt de gloire la Sainte Eglise et qui, selon la définition du Concile confirmant la profession de foi de saint Grégoire Palamas, est «la gloire indicible et la gloire très parfaite et pré-éternelle de la Divinité, la gloire sans commencement ni fin et le royaume de Dieu, la vérité et la beauté ardemment désirée, la Divinité du Père et de l’Esprit qui siège dans le Fils unique.»

    Si l’on met côte à côte les paroles de saint Siméon et celles de saint Séraphin, dans l’entretien avec Motovilov, on est frappé par leur extraordinaire similitude non seulement dans la connaissance de la lumière, mais aussi dans les expressions de la langue à laquelle ont eu recours les saints dans leur témoignage sur la lumière et dans leur définition de sa signification finale. Nous voyons cela également chez d’autres témoins et spectateurs de la lumière Divine, incréée ; la parenté, l’expérience intérieure de saints aussi éloignés l’un de l’autre dans le temps et par les conditions dans lesquelles leur vie s’est écoulée, sont comme un flot porteur de lumière qui nous entraîne vers la lumière sans crépuscule du Jour à venir. Et le triomphe de la pureté du combat pour défendre la doctrine orthodoxe sur la lumière Divine de la Transfiguration est conjointe ecclésialement à la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie.

    La Transfiguration du Seigneur sur le Mont Thabor ne saurait être comprise par nous comme un miracle isolé dans la série des événements évangéliques, mais elle est la voie, l’image et le sommet de la Transfiguration universelle.

    Moine Grégoire (Kroug), Carnets d’un peintre d’icônes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2019 (traduction de Jean-Claude et Valentine Marcadé)