Catégorie : Des arts en général

  • « CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ ,1981-1982

    « Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien » in: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    Madame Valentina Marcadé

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    Marcadé Valentína. Contribution à l’étude de l’art pictural ukrainien. In: Revue des études slaves, Tome 54, fascicule 3, 1982. pp. 497-504.

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/slave_0080-2557_1982_num_54_3_5253

     

    CONTRIBUTION À L’ÉTUDE DE L’ART PICTURAL

    UKRAINIEN* par Valentine MARCADÉ

    * Thèse de doctorat d’État soutenue le 17 octobre 1981 à l’Université de la Sorbonne nouvelle. 534 p. dactyl., plus de 200 ill.

     

    Dès le début, je tiens à préciser le but et les limites de mes recherches ; je ne prétends pas donner une analyse exhaustive ou une étude complète de l’art plastique en Ukraine. Mon travail se borne uniquement à donner un aperçu exact des faits qui ont déterminé l’évolution esthé tique, à travers le temps, afin de reconstituer les phases essentielles, depuis ses origines et jusqu’à la rupture finale qui, en 1934, a jugulé la liberté d’expression dans tous les domaines.

                Les XIe, XVIIe, XVIIIe et la première moitié du XXe siècle furent les grandes époques de création artistique en Ukraine. Pour ces quatre étapes la documentation a exigé des investigations complexes dans les archives et les musées aussi bien de l’Est que de l’Ouest ; dans les bibliothèques de Paris, New York, Kiev, Moscou et Léningrad.

                Les sources relatives aux XIe, XVIIe, XVIIIe siècles ont été puisées dans les ouvrages spécialisés, publiés en Ukraine et en Russie, mais peu utilisés et jamais présentés en français.

                En ce qui concerne le XXe siècle, il a fallu un acharnement sans relâche pour découvrir les documents dans les bibliothèques occidentales et, souvent, dans les archives familiales des émigrés, qui ont bien voulu les mettre à ma disposition.

                Afin de prouver la spécificité de l’art ukrainien, depuis ses débuts, il a été indispensable de doter mon travail d’une solide iconographie. Plus de deux cents reproductions dont une centaine en couleurs viennent à l’appui du texte. Elles proviennent aussi bien d’Europe que des États-Unis et même de Tel Aviv.
Pour retracer le cheminement de cette évolution, il a été nécessaire de remonter aux époques reculées car les traces laissées par les différents peuples et leur culture sur les espaces traversés, qui s’étendent de l’Oural aux Carpates, marquèrent profondément l’inspiration populaire des Slaves implantés sur ces territoires.
Aussi, dès le XIe siècle, l’originalité de la création artistique en territoire ukrainien rejaillit-elle avec vigueur à chaque tournant de son histoire et s’affirma-t-elle dans ses formes, dans sa gamme de couleurs et dans son rythme plastique.

                  Les contacts permanents avec les diverses civilisations enrichissent l’éventail des sujets, les éléments figuratifs et la symbolique d’ornementation animalière, florale, géométrique et gestuelle reconnaissable d’emblée par son style propre.

     

    Première partie

    Les tribus slaves sur le territoire ukrainien actuel. La période kiévienne. L’époque de transition.

    Malgré la christianisation du pays en 988 et la lutte que mena l’Église chrétienne contre les survivances du paganisme, ces dernières étaient tellement ancrées dans le mode de vie et dans les formes d’art plastique populaire qu’elles subsistèrent.

              L’absence de la littérature écrite chez les habitants de la plaine méridionale ukrainienne, nous obligea à nous référer aux textes de voyageurs et d’historiens étrangers qui visitèrent ces pays et laissèrent de nombreux témoignages sur la vie et les mœurs des Slaves.

              À partir du IXe siècle, les auteurs arabes commencèrent à distinguer les Russiens des autres tribus slaves.

             Au XIe siècle, le rôle de Kiev en tant que centre politique, économique et religieux, est mis en évidence par ces témoignages.

             Du XIe au XIIIe siècles on voit surgir dans cette capitale la cathédrale Sainte-Sophie, le célèbre monastère, la laure des Grottes, des palais, des demeures, des tours et des murailles en pierre… Les maîtres byzantins apprenaient à leurs élèves la taille de la pierre, l’art de la mosaïque, la peinture d’icônes, l’enluminure, la musique. Les Évangéliaires, les psautiers, les vies de saints, les missels font leur apparition au XIe siècle.

              On considère le moine Alipe (fin du XIe – début du XIIe siècle) comme le premier peintre original. Ses deux icônes, la Grande Panagie et Saint Dimitri de Salonique, ainsi que la mosaïque de l’archidiacre Étienne, à la cathédrale Sainte-Sophie, témoignent du goût de l’École de Kiev pour les formes monumentales.

             Les luttes fratricides des princes pour le trône de Kiev et les incursions des peuples nomades, attirés par la richesse de la cité, causèrent des destructions désastreuses.

             Le coup de grâce fut donné en 1240 par les hordes tatares. La ville fut mise à sac et son rôle de capitale fut interrompu pendant trois siècles. Sous la menace des incursions tatares, la population chercha refuge au-delà des frontières. En Pologne et en Lituanie les artistes et artisans russiens étaient accueillis favorablement et pouvaient travailler dans de multiples branches d’art.

    Deuxième partie

    L’éclosion politique et artistique ukrainienne du XVIe au XVIIIe siècles.

    L’Union de Lublin de 1569, qui ratifiait la fusion de la Lituanie orthodoxe avec la Pologne catholique, eut pour conséquence la scission du peuple ukrainien. Les orthodoxes restés fidèles à leur foi, à leurs droits et traditions, refluèrent vers l’est et allèrent s’installer sur la rive gauche du Dniepr.
Kiev, l’ancienne capitale, reprit ses droits et une activité culturelle se manifesta avec ce renouveau.
Quant aux ressortissants d’Ukraine restés en Pologne, ils prirent activement part aux manifestations artistiques variées qu’offrait la vie dans leur pays d’adoption. Les artistes russiens continuaient à travailler, exécutant des commandes d’icônes ainsi que des peintures dans les nombreux centres culturels et commerciaux de Pologne tels que Cracovie, Potelyč, Jovkva… Ivan Rutkowič (1667-1708) peut être considéré comme le peintre le plus représentatif et le plus doué de sa génération.

           C’est ainsi qu’à partir de cette période, l’évolution des formes d’art plastique a subi des influences diamétralement opposées : en Galicie et en Pologne, celles du catholicisme occidental, en Ukraine de la rive gauche du Dniepr, celles des conceptions esthétiques de l’orthodoxie orientale.
Le nouvel essor de Kiev est étroitement lié à l’éminente personnalité de son métropolite Pierre Mohyla (1596-1647), fondateur du Collegium de cette ville.

             Grâce aux efforts inlassables de ce grand hiérarque, l’enseignement fut réorganisé en s’inspirant de celui introduit par les Jésuites et les disciplines de base atteignirent un niveau exemplaire ; le programme comportait : slavon d’Église, latin, grec, arithmétique, rhétorique, catéchisme, théologie, philosophie, chant religieux. En 1633, l’imprimerie de la laure des Grottes s’est enrichie de signes typographiques latins et polonais. Les textes théologiques pouvaient être désormais publiés en ukrainien, en latin, en polonais, en slavon d’église. Beaucoup plus tard, en 1701, le Collegium fut transformé en Académie, avec douze disciplines supplémentaires : français, allemand, hébreu, rhétorique, histoire naturelle, géographie, médecine, économie rurale et domestique, mathématiques, architecture et peinture. Les peintres-graveurs y recevaient une formation solide. Leur travail acquit une renommée considérable en Europe centrale. La gravure a été un domaine privilégié du génie ukrainien à toutes les époques et les graveurs kiéviens furent extrêmement appréciés au-delà des frontières. Ce travail délicat était souvent effectué par plusieurs personnes à la fois et les noms des artistes ne figuraient même pas sur les œuvres collectives.

             Varlaam Jasyns’kyj, le jeune archimandrite de la laure des Grottes, fit appel à Alexandre Tarasevič (1640-1 727)m graveur à Vilnius. En 1688 il s’installa définitivement à Kiev, ayant transporté son établi avec un rouleau compresseur cylindrique pour la pression des gravures à partir de clichés en cuivre, ainsi que sa bibliothèque sur l’art.

               Un autre graveur célèbre appartenant à la même famille fut Leontij Tarasevič. Il exécuta plusieurs portraits allégoriques de la régente moscovite, la princesse Sophia Petrovna. En 1702, Leontij Tarasevič prêta son concours à l’exécution de quarante-six gravures du Patérikon édité par l’imprimerie de la laure des Grottes de Kiev.

              Non moins important fut le genre du portrait à l’huile, pratiqué depuis la fin du XVIe siècle, et qui se distingue par l’absence de stylisation, le hiératisme des personnages, par l’abondance des motifs d’ornementation, des accessoires et par le schéma de la structure du tableau. Les portraits ukrainiens anonymes des XVIIe et XVIIIe siècles se divisent en plusieurscatégories : les « marguilliers » (ktytors’ki), les effigies des héros, les portraits-icônes (« conclusia »), les portraits de femmes et, enfin, les portraits du Cosaque Zaporogue Mamaj, héros légendaire de l’imagerie populaire, défenseur de la terre natale.

            Mazepa (1649-1709), hetman d’Ukraine, fut le propagateur du baroque dans son pays. Il contribua à la splendeur de la culture de son pays, en faisant restaurer ou construire des églises et en exaltant toutes les formes d’art plastique : architecture, gravure, peinture, sculpture sur bois. Dans son palais de Baturin, il menait une vie de souverain, recevait les ambassadeurs des pays étrangers, donnait des bals, attirait les poètes qui louaient ses vertus militaires et artistiques. Le graveur Migura exécuta une énorme gravure allégorique représentant Mazepa entouré des muses protectrices, etc. Pendant les vingt années où Mazepa resta au pouvoir, l’Ukraine connut un essor prodigieux.

             Le « Vertep », théâtre populaire, fit son apparition en Ukraine au XVIIe siècle, à l’instar du théâtre religieux en Pologne.
Les séminaristes pauvres de l’Académie de Kiev donnaient, pendant les vacances, des spectacles de marionnettes pour se procurer quelque argent. C’était un théâtre portatif minuscule, en forme de boîte, avec une scène à deux étages : à l’étage supérieur se déroulaient les passages liés à la fête de la Nativité ; à l’étage inférieur passaient les séquences tirées de la vie et du trépas du cruel Hérode. Après sa mort, commençaient les scènes burlesques, accompagnées de danses et de chants chorals du peuple libéré… Une centaine de poupées étaient parfois manipulées durant le spectacle.

                Si l’on observe la diversité des formes architecturales des églises en bois, caractérisées par des combinaison de bulbes, de flèches et de toitures pyramidales en paliers, qui leur confère un rythme cadencé et brise la monotonie de la surface uniforme, on est frappé par l’originalité de l’esprit inventif des bâtisseurs ukrainiens. Ces constructions en envolée ont pour base la forme carrée des habitations traditionnelles paysannes. Ces étonnantes constructions se rattachent à plusieurs groupes stylistiques en fonction du climat, et s’harmonisent parfaitement avec le paysage environnant, vallonné, plat ou urbain. Sur la rive gauche du Dniepr, elles s’inspirent des formes architecturales propres aux traditions plastiques des cathédrales orthodoxes dont elles ont souvent les dimensions monumentales. Celles de l’Ukraine occidentale gardent toujours un aspect intime, bien proportionné, répondant à la quantité limitée de paroissiens. Parmi les centaines d’églises de ce type il n’y en a pas deux semblables. Les murs extérieurs des églises n’ont aucun élément décoratif ; à l’intérieur, en revanche, elles sont somptueusement ornées. Sur les origines de cette étonnante architecture, on ne peut qu’émettre des hypothèses.

    Troisième partie

    La peinture russo-ukrainienne (XVIIIe -XIXe siècles)

    L’ouverture de l’Académie des beaux-arts à Saint-Pétersbourg, en 1758, provoqua une centralisation de toutes les forces artistiques de l’Empire.

           Parmi les peintres ukrainiens qui vinrent chercher fortune dans la nouvelle capitale de l’Empire russe se détachent deux portraitistes de grande valeur : Dimitrij Levickij (1735-1822) et Vladimir Borovikovskij (1751-1852). Si leur œuvre fait partie de l’histoire de la peinture russe, c’est néanmoins en Ukraine qu’ils furent formés du point de vue artistique et c’est la tradition picturale des portraits ukrainiens qui prédomine dans l’approche des modèles, dans la gamme des couleurs fraîches, dans l’engouement pour les étoffes somptueuses, dans l’abondance des détails allégoriques qui attestent le rang social, les titres et les fonctions des personnages appartenant à la fine fleur de l’aristocratie pétersbourgeoise et de son élite intellectuelle, en commençant par les membres de la famille régnante.

        Taras Ševčenko (1814-1861) était un serf affranchi. Exceptionnellement doué, il a su exprimer la beauté d’âme de son peuple, ses aspirations profondes et ses souffrances, en vers, en prose et en pièces de théâtre. Ses écrits littéraires lui valurent l’auréole d’écrivain national. Bien plus probant et méconnu est son legs pictural, qui se chiffre dans son ensemble à un millier d’œuvres de tous genres : aquarelle, crayon, encre de chine, gravure, peinture à l’huile, sépia. Ses dessins au crayon ou à la plume atteignent à la perfection et attestent la valeur universelle de ce maître. Ševčenko peintre a assumé au XIXe siècle la transition entre le romantisme et le réalisme. Après une vie très mouvementée, quelques mois avant sa mort, il reçut le titre de membre de l’Académie des beaux-arts.

           Il’ja Repin (1844-1930) est issu d’une famille russe, installée depuis fort longtemps en Ukraine, à Čuguev. C’est là qu’il a été formé en tant que peintre d’icônes et portraitiste. Il y vécut jusqu’à l’âge de dix-neuf ans. Dès son installation à Saint-Pétersbourg, en 1864, il adhéra au mouvement des Ambulants, groupe de jeunes peintres réalistes qui se révoltèrent contre l’enseignement désuet de l’Académie des beaux-arts. Tout au long de sa carrière, Repin revint constamment aux sujets ukrainiens. Il se rendait dans son pays natal pour y peindre d’après nature des paysages, des scènes de genre, des personnages hauts en couleur et également pour consulter la documentation indispensable à ses compositions picturales dédiées à la vie des Cosaques Zaporogues au XVIIe siècle. Repin fut à tel point hanté par ce sujet qu’il chercha des années durant les modèles correspondant à sa vision des héros de la steppe. À Saint- Pétersbourg, Repin était toujours entouré de ses amis ukrainiens peintres, artistes de théâtre, élèves, professeurs à l’université. П est devenu le plus remarquable des peintres réalistes de son époque en Russie. Malheureusement, sa peinture ne dépasse pas toujours  le niveau ethno- folklorique. Il n’a pas su prendre le recul nécessaire pour arriver à en dégager l’unriversalité.

    Quatrième partie

    Éveil national et artistique

    L’éveil de la vie artistique en Ukraine, à la fin du XIXe siècle, allait de pair avec une prise de conscience nationale. Une opposition résolue et ferme s’organise contre la machine administrative de l’Empire russe qui risquait d’étouffer toute créativité artistique sous la couche alluviale ďune civilisation imposée. Pour protéger le trésor ancestral, les amateurs d’art commencèrent à collectionner icônes, tapis, œufs peints, images populaires, portraits, manuscrits, gravures, costumes, armes…

              À Kiev, le peintre réaliste Nicolas Muraško (1844-1909) ouvrit en 1875 une école d’art privée. D’année en année le nombre des élèves augmenta et en 1891 on comptait deux cent cinquante inscrits à son école, qui fut reconnue officiellement. Dès lors elle devint l’École de dessin de Kiev.

             À Xar’kiv, Marie Raevska-Ivanova (1840-1912), femme peintre, diplômée de l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, ouvrit, en 1869, une école technique privée où était enseigné le travail sur bois, sur cuivre et sur métal, et qui préparait au concours d’entrée à l’Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Tous les professeurs y travaillaient bénévolement. En 1896, la ville de Xar’kiv prit en charge cet établissement qui reçut le nom d’École municipale de dessin et de peinture.

            Un autre foyer important d’études artistiques vit le jour à Xar’kiv, en 1898, et prit le nom d’École de dessin décoratif. L’enseignement était destiné à former des artisans d’art appliqué. Cet établissement, dont les fonds provenaient du legs d’un riche habitant de la ville, était administré par un peintre tchèque, L. Trakal, élève de l’École d’art décoratif de Prague.

            D’autres écoles moins importantes, mais nombreuses, témoignent de l’intérêt suscité par cet enseignement.

           À Odessa, la vie artistique a suivi l’élan général. Mais dans ce grand port au développement commercial croissant, se manifestait un goût nettement marqué pour une peinture «distrayante» . Les expositions se succédaient et leur succès encouragea les artistes locaux à fonder à Odessa la « Société des artistes du Sud ». Le peintre K. Kostandi (1850-1921) et son élève Nilus (1869-1943) en furent les principaux animateurs. A partir de 1891, un autre jeune peintre de tendance impressionniste, Ivan Poxitonov (1850-1923) participa régulièrement aux expositions de la « Société des artistes du Sud » .

           En Galicie, englobée dans l’Empire austro-hongrois, les conditions de travail des peintres ukrainiens étaient moins favorables. En dépit de cela, grâce à l’initiative et aux efforts persistants d’Ivan Truś” (1869-1941 ), peintre, critique d’art et journaliste, les artistes galiciens eurent, à Lviv (Lwów), la possibilité d’exposer leurs œuvres.

          Dès 1898 la « Société pour le développement de l’art russien» organisa même des expositions itinérantes en 1898, 1900 et 1901, réunissant les peintres ukrainiens venant d’Autriche, de Hongrie, de Pologne, de Russie. Dans les tableaux de Pankevič (1863-1933), de Sosenko (1875-1920), de Michel Bojčuk (1882-1939) on discerne le désir d’englober en un tout les formes hiératiques des icônes byzantines et celles de l’art populaire traditionnel.

                 Le choc produit par la confrontation des artistes originaires d’Ukraine avec les courants européens, les a obligés à remettre en question leur propre position face à l’art moderne. Et c’est Paris qui, au début du XXe siècle, était le pôle d’attraction par excellence des peintres ukrainiens.

                 Faisant partie des premiers oiseaux migrateurs, les jeunes kiéviens Serge Férat (1881-1958) et la baronne Hélène d’Oettingen (18 -1950) arrivèrent à Paris en 1901. David Burljuk (1882-1967) y fit un séjour en 1904, fréquentant l’Académie Cormon. En 1906, Sonia Delaunay- Terk vint à Paris, suivie à deux ans de distance par une autre femme-peintre, Alexandra Èxter (1884-1949) et le sculpteur Alexandre Aršipenko (1887-1967). Leur intégration à la vie artistique fut rapide. Ils exposaient dans les salons de peinture, cultivaient des relations avec les créateurs de l’Esprit nouveau, selon l’expression de leur ami à tous, Guillaume Apollinaire. Un autre groupe de peintres se forma dans l’atelier parisien de Michel Bojčuk, venu à Paris en 1908, où il vécut trois ans et où il fut le chef de file du mouvement néo-byzantiniste. Son groupe exposa au salon des Indépendants en 1910 et en 1911.
Au moment de l’éclosion du mouvement d’avant-garde dans l’Empire russe, mouvement qui va bouleverser de fond en comble les conceptions d’art traditionnelles, Alexandra Èkster joua un rôle capital, ses allées et venues entre Kiev, Paris et Moscou, lui permirent de tenir au courant des nouvelles tendances esthétiques européennes ses jeunes amis peintres, poètes, prosateurs.
C’est en Ukraine que se forma la première phalange de l’avant-garde, avec le peintre David Burljuk à sa tête. Autour de lui pullulait tout un essaim de talents de premier ordre.
En 1908, David Burljuk organisa à Kiev l’exposition « Le Maillon » (Zveno). Parmi les vingt-six exposants, dix étaient natifs d’Ukraine. Si les œuvres de ces artistes n’étaient encore qu’une timide tentative d’imitation des impressionnistes français, c’était, néanmoins, un premier essai concret de rejeter tous les dogmes esthétiques antérieurs. Le tournant décisif fut pris après le Salon international de 1910-1911, organisé à Odessa par le sculpteur Vladimir Izdebskij (188-1964). Manifestation grandiose où furent exposés sept cent soixante-seize œuvres originales, les plus représentatives de l’art moderne européen. Cet événement a fortement impressionné la jeunesse artistique décidée à rompre avec les survivances périmées de toutes tendances esthétiques.

              En 1914, le peintre kiévien Alexandre Bogomazov organisa dans sa ville l’exposition « l’Anneau » (Kol’co) ; les vingt-six peintres qui y participèrent prouvèrent par leurs œuvres qu’une nouvelle école picturale était née.
Venant du Sud, les adhérents et adeptes du groupe de David Burljuk partirent à la conquête du monde artistique de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Dans ces deux capitales, ils développèrent une activité frénétique, vivement incités par leur chef : expositions de l’art d’avant-garde, conférences-débats suivies de rixes, publication de revues provocatrices, de manifestes, d’articles polémiques, de brochures, d’articles sur l’art moderne et de textes futuristes.

             Cependant il faut convenir que si cette offensive des futuristes avait ouvert une brèche dans la forteresse de l’art conformiste, elle ne fut pas assez cohérente pour réaliser une œuvre collective.
Aussi le premier opéra futuriste, la Victoire sur le Soleil, monté en 1913 à Saint-Pétersbourg, s’avéra-t-il une création éphémère et contestée, en dépit des quatre noms prestigieux qui s’y rattachent : Kazimir Malevič pour le décor, V. Xlebnikov pour le prologue, Matjušin pour la musique et Kručënyx pour le livret en langage transmental.

            L’écroulement de la monarchie en Russie, à la fin de 1916, a permis aux nationalistes ukrainiens de réaliser leurs expériences les plus audacieuses : créer un État indépendant. Dès 1917, sans attendre la fin de la Première Guerre mondiale, les Ukrainiens organisèrent des élections aux deux assemblées, législative et exécutive, et formèrent des organes constitutionnels autonomes. Le Conseil central, la Rada, eut le temps de répondre aux soucis majeurs de tous les gens cultivés en favorisant l’ouverture, à Kiev, en décembre 1917, de l’Académie des beaux-arts. Tout au début, huit peintres ukrainiens assurèrent l’enseignement des différents genres de peinture. Mais les monstruosités de la guerre civile ébranlèrent complètement le cours normal de la vie et, en 1919, il n’était déjà plus possible de faire fonctionner régulièrement cette institution.

    Cinquième partie

    La Renaissance décapitée

    Le risque d’extermination physique fut tel que des millions de gens préférèrent quitter le pays, sans ressources, sans savoir où ils allaient ni ce que l’avenir leur réservait. Des dizaines d’artistes se retrouvèrent à l’étranger dans une situation critique, aléatoire et humiliante. C’était une dure épreuve, surtout pour ceux qui avaient eu une brillante carrière dans leur pays natal tels que D. Burljuk, A. Èkster, A. Manevič. Plusieurs d’entre eux connurent une misère noire, pour ne citer que le peintre V. Polissadiw. Ils étaient réduits au rang de parents pauvres, pratiquant pour survivre des métiers parallèles, peintres en bâtiment, maquilleurs de théâtre, figurants au cinéma, restaurateurs de tableaux, de fresques, de vieux décors… Personne ne s’intéressait à eux, personne ne regardait leurs œuvres, si ce n’est les mécènes rarissimes qui les faisaient travailler. Même leurs noms de famille effarouchaient le public. De là est venu, sans doute, le besoin de dissimuler leur véritable identité sous des pseudonymes européanisés: G. Apollinaire, S. Férat, V. Polissadié, D. Rossiné, L. Survage… Certains d’entre eux mirent des années à être appréciés à leur juste valeur : M. Andreenko, Baranoff-Rossiné, Mané-Katz, Sonia Delaunay.

              Dès septembre 1917, les artistes restés en Ukraine eurent à résoudre des problèmes complexes pour assumer la propagation de la culture dans les couches populaires. Le mot d’ordre « inspiration collective » se traduisit par l’organisation de multiples associations artistiques. Les transformations radicales survenues dans la vie après la révolution de 1917 attribuèrent un rôle primordial à la classe ouvrière. Cette nouvelle orientation idéologique exigeait d’autres formes de culture. Pour réaliser cette politique tournée vers les masses populaires on fit appel à toutes les forces vives du monde artistique. La tâche qui lui incombait était l’organisation de festivités à la gloire de la victoire communiste. À cette fin, il fallait décorer les places et les rues des grandes villes avec des drapeaux, des pancartes, des arcs multicolores, des affiches, des panneaux, des tribunes officielles. Les architectes, les acteurs, les musiciens, les poètes et surtout les peintres furent mis à contribution. En 1919, à Kiev, la « Journée de l’armée rouge » connut un véritable triomphe grâce au travail des meilleurs peintres de cette ville : Bogomazov, Èkster, V. Kryčevs’kyj, Meller, Narbut, Petryc’kyj, Rabinovič, Tyšler…

           Le même apogée de la théâtralisation des événements historiques fut atteint à Xar’kiv par les artistes locaux, avec le peintre Vasyľ Ermylov (1894-1968) à leur tête. Au début de la Révolution le pouvoir politique favorisait sciemment la créativité débordante dans tous les domaines de l’art : architecture, décors de théâtre d’avant-garde, publication et illustration de livres, décoration picturale de trains et de bateaux de propagande dans lesquels les acteurs improvisaient des textes sur les sujets d’actualité pour des spectacles donnés dans les gares des petites villes et dans les ports maritimes. Les peintres experts dans ce genre de travaux, comme M. Bojčuk, Bogomazov, Ermylov, Komaško, s’adonnaient à cette besogne pleine d’inventions et d’un impact idéologique indiscutable.

    Dans les lieux publics : clubs, hôpitaux, casernes, foyers de théâtre, la peinture murale prit une place prépondérante. Les thèmes de cette peinture murale devaient être consacrés essentiellement à la vie du prolétariat : paysans, ouvriers, soldats de l’armée rouge. La majorité des commandes fut exécutée par M. Bojčuk et ses émules : T. Bojčuk, Sedljar, Pavlenko, Nelepinska. C’est à Xar’kiv que l’on pouvait admirer les compositions constructivistes de Vasyľ Ermylov, œuvres de toute beauté, d’un style ferme, bien équilibré, exprimé en des formes robustes, avec une gamme de couleurs d’une rigueur et d’une densité éclatantes.

              D’ailleurs, toute cette époque fut particulièrement riche en créations plastiques inspirées par le trésor artistique des grands siècles d’art en Ukraine, avec ses enluminures, ses gravures, ses portraits, ses sculptures en bois, ses tapis, son imagerie populaire, ses théâtres de marionnettes. Il n’y a rien d’étonnant dans le fait que différents organes de presse aient fait paraître, en langue ukrainienne, des livres et des revues avec des illustrations de première qualité, aussi bien technique qu’artistique, transposées dans une optique esthétique moderne.

            Un événement littéraire et artistique des plus remarquables fut l’édition, à Xar’kiv, de la revue pan-futuriste Nouvelle génération , de 1927 à la fin de 1930. Autour de cet organe de presse étaient réunis les meilleurs spécialistes du monde artistique : écrivains, peintres, architectes, théoriciens et critiques d’art, décorateurs de théâtre, chroniqueurs, correspondants étrangers… Une revue d’avant-garde d’une telle ampleur d’information, avec un tel choix de collaborateurs, une telle qualité dans les publications et les illustrations, une telle quantité de rubriques nous étonne aujourd’hui. L’hostilité virulente, déclenchée en Russie, vers 1923, contre l’art dit formaliste, mit fin aux recherches purement spéculatives ; tandis qu’en Ukraine, pour quelques années encore, l’inspiration artistique continua à évoluer assez librement. C’est pourquoi le fondateur du suprématisme, le peintre-philosophe de génie Kazimir Malevič (1878- 1935), choisit l’Ukraine pour faire entendre sa voix, en publiant dans Nouvelle génération treize articles théoriques sur le Nouvel Art, de février 1928 jusqu’en août-septembre 1930. Natif de ce pays, Malevič était lié à l’Ukraine par des liens familiaux, et prit part à sa vie artistique. Mais au début des années 1930, le glas sonna pour la créativité libre, riche en œuvres, en confrontations de tendances esthétiques, en formes originales, puisées dans la culture nationale ukrainienne. Une fois encore les illusions des Ukrainiens s’écroulèrent.
Le théâtre ukrainien des trois premières décennies du XXe siècle occupe une place d’honneur dans l’histoire du théâtre mondial, grâce à l’éclat des couleurs, accentué par la splendeur des costumes et des décors, par les mises en scène féeriques, par la liberté d’interprétation du répertoire dramatique, par les changements intermittents d’éclairage scénique et, enfin, par le nombre des spectacles montés, extrêmement variés, allant des tragédies grecques jusqu’aux pièces réalistes, romantiques, expressionnistes, symbolistes, constructivistes, de la littérature étrangère traduite en ukrainien. Les excellents peintres décorateurs A. Petryc’kyj (1895-1964), Vadim Meller (1884-1964), Xvostenko (Xvostov) (1895-1968) furent les trois créateurs les plus remarquables de cette époque héroïque. Leur talent s’est épanoui sous la direction de Les’ Kurbas (1887-1942), acteur, metteur en scène, homme de culture universelle possédant une autorité et une volonté incontestables et incontestées. Il fut un véritable réformateur du théâtre ukrainien, lui donnant un lustre et une envergure incomparables. L. Kurbas élabora un système d’éducation des artistes, fondé sur l’étude de la langue et du geste en accord avec les règles concernant le style du texte, la forme d’expression correspondante et la netteté de chaque mouvement du corps.

    En 1925, à Paris, à l’Exposition internationale des arts décoratifs, le théâtre Berezil, que Kurbas dirigeait à Kiev, reçut une médaille d’or pour les maquettes de la mise en scène d’une pièce de L. Scott, Secrétaire de syndicat, dont les décors et les costumes étaient l’œuvre du peintre attitré du théâtre, Vadim Meller.

    Mais, à partir de 1934, toutes les expressions conformes aux recherches esthétiques universelles furent exclues de l’art. Le coup fatal fut porté par la décision prise au premier Congrès des écrivains, qui se tint à Moscou du 17 août au 1er septembre 1934, sous le « haut patronage» de Maxime Gorki, père-fondateur du « réalisme-socialiste ». Désormais, l’art dans tous ses secteurs fut soumis au seul critère imposé par ce slogan.

    Peu à peu, la routine, la stagnation et un profond provincialisme s’installèrent au théâtre pour toujours, tuant toute indépendance d’expression esthétique de plusieurs générations d’artistes. La seule branche où souffle encore un esprit trépidant d’inspiration libre est l’art populaire ukrainien.

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXV] Plans et projets. Les Architectones

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    [CHAPITRE XXV]

    Plans et projets. Les Architectones

    L’architecture de Malévitch dans les années 1920 (les « Architectones ») est à replacer dans sa vision prophétique et fait un violent contraste avec le mouvement architectural constructiviste qui s’affirme à ce moment-là en Russie et en Allemagne. Ce n’est pas que le peintre ait renoncé à l’utilitarisme ou au fonctionnalisme, mais il ne recherche point une adaptation de l’architecture aux besoins immédiats de la société. Ainsi, les maquettes de ses Architectones tiennent compte de la dimension cosmique d’où viennent les impulsions, « l’excitation », le « Rythme ». Toute la pensée suprématiste est tournée vers l’espace comme lieu dispensateur des énergies dont il convient de s’emparer. Elle rêve des « temps où la Terre et la Lune seront pour l’homme source d’énergie, de mouvement, c’est-à-dire du moment où il utilisera leur force rotative comme l’eau pour le moulin, car maintenant toutes ces choses tournent en vain »[ Lettre de Malévitch à Matiouchine du 9 mai 1913, in Malévitch sur lui-même..., t. I, p. 51]

                  Comme tout système utopique (« utopique » de notre point de vue, c’est-à-dire à un moment historique où les conditions d’une réalisation concrète de la vision du futur ne paraissent pas être réunies, mais évidemment non considéré comme tel par Malévitch), le système suprématiste invente de nouvelles appellations pour désigner les réalités à venir ; c’est ainsi que sont formés divers néologismes : architectonie (arkhitectona) ; les Architectones, lesquels sont dotés de qualitatifs comme Alpha, Bêta, Gota, Zêta, Loukka ; architecturales, les maisons spatiales sont des planity, les Terriens de ces maisons sont des zemlianity… Malévitch écrit en 1919 :page291image23123776

    « Ayant établi les plans déterminés du système suprématiste, l’évolution ultérieure du suprématisme, désormais architectural, je la confie aux jeunes architectes, dans le sens large du terme, car je vois l’époque d’un nouveau système d’architecture seulement en lui. »

    [ K. Malévitch, Suprématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 263]

    .               À partir de 1923, à Pétrograd, il réalise ses Architectones avec ses élèves ; ce sont des constructions blanches constituées d’éléments collés à base cubique. À cette occasion il développe une théorie qu’il appelle architectonie, dans laquelle il dénonce la finalité utilitariste de l’architecture constructiviste contemporaine. Le fondateur du suprématisme veut revenir au « quatrième stade du cubisme ». Dans ce stade, le peintre passe à l’édification de sa conception picturale dans l’espace, dans lequel il assemble toutes sortes de matériaux, les lie, les construit ; ce sont de pures sélections abstraites de matériaux selon la sensation qu’ils donnent et leurs rapports picturaux, sans que l’artiste ait spécialement en vue la possibilité que privilégiraient ceux qui possèdent la sensation architecturale.

                      L’apport original des idées architecturales de Malévitch, c’est son obsession de voir une architecture vraiment artistique : ce caractère purement plastique apparaît dans les Architectones qui n’ont ni portes ni fenêtres.

                     Les Architectones se divisent en deux séries : l’une, horizontale, l’autre, verticale. On y note le refus de la symétrie (de grandes formes s’entassent sur de plus petites), le renversement des rapports traditionnels à la masse architecturale (le « lourd » domine le « léger »), les contrastes de grandeur, la multiplicité des points de vue sur le bâtiment quand on en fait le tour [Cf. S.O. Khan-Magomiédov, Souprématizm i arkhitektoura (problémy formoobrazovaniya) [Le suprématisme et l’architecture (problèmes de constitution des formes)], Moscou, Arkhitektoura-S, 2007, p. 362 sqq.].

                       Le peintre suprématiste a donné des appellations quelque peu énigmatiques à ses Architectones : Alpha, Bêta, Gota, Zêta, Loukka. Le chercheur français Patrick Vérité a interprété ces dénominations [ Patrick Vérité, « Malevič et l’architecture. À propos des “objets-volumo-constructions” suprématistes », o.c., p. 47-5]. Selon lui, Alpha pourrait désigner le point initial, fondateur de l’architectonie ; Bêta serait comme une référence à Bethléem (souvenons- nous que le carré de 1915 a été appelé par Malévitch « l’Enfant royal », « l’icône de notre temps ») ; Gota est peut-être une référence à la verticalité des constructions gothiques ; Zêta ferait allusion à l’athlète thébain Zèthos, qui a transporté sur son dos les pierres nécessaires à la construction de la ville[Cf. Jacques Desautels, Dieux et mythes de la Grèce ancienne, Les Presses de l’Université de Laval, 1988, p. 374-375] ; enfin Loukka (une colonne) rappellerait les obélisques de Louksor.

                        Le Centre Georges-Pompidou, à Paris, a entrepris entre 1978 et 1980 la reconstitution de plusieurs Architectones à partir de photographies existantes et des huit cents pièces de plâtre originales provenant du démontage des Architectones après la mort de Malévitch. Le Danois Poul Pedersen a ainsi pu assembler les éléments existants aux éléments manquants soigneusement reconstitués. C’est ainsi qu’ont pu être construits les Architectones Alpha, Bêta, Gota 2a, Zêta [Jean-Hubert Martin. Malévitch. Architectones peintures dessins, Paris, Centre Georges- Pompidou, 1980]. Nous pouvons les comparer avec les reconstitutions d’Alpha et de Gota, réalisées au Musée national russe de Saint-Pétersbourg. Les deux variantes comportent un certain nombre de fragments originaux [Jean-Claude Marcadé, Jean-Hubert Martin et Evguénia Pétrova, Kazimir Malevich, Barcelone, Fundacio Caixa Catalunya, 2006, p. 213-237 (trois catalogues en anglais, en castillan et en catalan)].

                       Déjà en 1913, Malévitch avait prévu les temps où « les grandes villes et les ateliers des peintres contemporains s’appuieraient sur d’énormes zeppelins » [Lettre de Malévitch à Matiouchine du 9 mai 1913, in Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 521]. Et alors qu’en 1920 l’artiste ukraino-russe prévoit les vols interplanétaires et les spoutniks sur orbite, Khlebnikov écrit Le Rocher venant du futur (1921), où il développe l’idée des villes volantes :

    « Les gens vont par le sentier de l’absence de poids comme un pont invisible. Des deux côtés, il y a un ravin donnant sur le gouffre de la chute ; un trait noir terrestre montre la route. Tel un serpent voguant sur la mer, ayant relevé haut la tête, la poitrine de l’édifice vogue dans l’air, semblable à la lettre russe G [Г] inversée. Serpent volant de l’édifice. Il croît telle une montagne de glace dans la mer du Nord. Le rocher de verre droit de la rue en aplomb des khaty [maisons ukrainiennes] dont l’angle est dressé en l’air, vêtu de vent est le cygne de ces temps. »

    Sobraniyé proizviédéniï Vélémira Khlebnikova [Œuvres de Vélémir [sic] Khlebnikov], t. IV, Léningrad, 1930, p. 296, cité ici d’après Eugène Kovtoune et Alla Povélikhina, « La ville futuriste de Sant’Elia et les idées architecturales de Xlebnikov », trad. Sylviane Siger et Jean- Claude Marcadé, in Présence de Marinetti (sous la direction de Jean-Claude Marcadé), Lausanne, L’Âge d’homme, 1982, p. 270].

                   Une série de projets, comme la Maison spatiale du pilote (SMA), s’intitulent « Planity » ; sur un dessin Malévitch précise que le planit, c’est-à-dire la maison spatiale,« est construit en dehors de tout but, mais [que] le Terrien (zemlianit) peut l’utiliser pour ses propres buts » (Andersen, no 85, p. 104).

                       Ce n’est pas l’un de ses moindres mérites d’avoir prévu de façon visionnaire et décrit les recherches actuelles sur les sources d’énergie… et les spoutniks :

    « L’appareil suprématiste – si on peut s’exprimer ainsi – sera d’un seul bloc, sans aucune jointure. La poutre en sera fondue à partir de tous les éléments, à l’image du globe terrestre qui porte en lui la vie des perfections, de sorte que chaque corps suprématiste construit s’insérera dans l’organisation naturelle conformément aux lois de la nature physique et formera par lui-même un nouveau satellite ; il suffit de trouver le rapport entre deux corps qui courent dans l’espace : la Terre et la Lune ; entre eux il peut être construit un nouveau satellite suprématiste équipé de tous le éléments, satellite qui se déplacera sur orbite en ayant tracé sa nouvelle route. »

    [K. Malévitch, Suprématisme, 34 dessins [1920], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 250]

                     Vers la même époque, Khlebnikov écrit son article Les Maisons et nous (1914), où il présente la ville du futur incarnant l’idée de la conquête urbaniste de l’espace :

    « Dans cette ville l’homme s’inscrit dans un autre monde de sensations spatiales, dans le monde où la rupture qui s’est formée entre la nature et l’homme a disparu. »

    [Cité par E. Kovtoune et A. Povélikhina, « La ville futuriste de Sant’Elia et les idées architecturales de Xlebnikov », art. cité, p. 270]

                  La pensée cosmique est très forte en Russie depuis le début du XXe siècle avec les idées maximalistes du philosophe laïque chrétien autodidacte Nikolaï Fiodorov (1828-1903), qui voulait que la technique fût mise au service de la libération de l’homme, permît de vaincre le mouvement entropique de la nature, activât la prise de possession du cosmos par la maîtrise des processus cosmiques et parvînt à la « résurrection des pères ». Le « cosmisme » fiodorovien a marqué des courants de pensée contradictoires : les philosophes Vladimir Soloviev et Nikolaï Berdiaev, les poètes Vladimir Maïakovski et Vélimir Khlebnikov, les peintres Paviel Filonov et Vassili Tchékryguine, l’écrivain Andreï Platonov. Bien que Malévitch ne puisse accepter l’activisme de la raison, qui est à la base de la théorie de Fiodorov, il a certainement été marqué par la « conquête des étoiles » qu’elle implique. La Conquête des étoiles est le titre d’un poème épique, écrit en français en 1902 par le futur fondateur du futurisme, Marinetti, et qui traduit l’esprit du temps : « L’heure est venue de conquérir l’espace et de monter à l’assaut des étoiles ».

                       Fiodorov inspirera tout particulièrement la philosophie cosmique du père de la cosmonautique russe, Konstantine Tsiolkovski (1857-1935), dont le monisme prêtait à tous les degrés de la matière sensibilité et esprit, d’une manière apparentée au suprématisme. Tsiolkovski prévoyait la colonisation par les hommes du système solaire. Toute une série de dessins de Malévitch fait partie de ce qu’il a appelé le « suprématisme aérien », qu’il a lui-même critiqué dans le graphique no 16 (Andersen, p. 147) en considérant qu’il s’était trop laissé influencer par le milieu (toujours la polémique avec le marxisme !) et avait en quelque sorte « copié » des vues d’avion, plutôt que de faire naître la sensation aérienne à partir de la seule surface blanche du papier. L’artiste est cependant sorti de cette impasse en multipliant ses recherches visionnaires. La pratique suprématiste avec ses formes géométriques claires, rythmées et animées par la couleur a agi sur l’art européen « comme un cristal dans une solution sursaturée  » [S.O. Khan-Magomiédov, Le Suprématisme et l’architecture (problèmes de constitution des formes), op. cit., p. 493 sqq.], et a influencé le groupe hollandais De Stijl, le Bauhaus et l’architecture soviétique.

                       Les constructions utopiques sont, de façon générale, des projections à partir du présent sur le futur ; chez Malévitch, il s’agit de « remplacer l’univers d’aujourd’hui par un univers suprématiste». Lors d’une séance de l’Institut de la culture artistique (Inkhouk) à Moscou le 26 décembre 1921, O. Brik rapporta une conversation qu’il avait eue avec Malévitch. Ce dernier aurait dit : « Notre globe terrestre, la surface terrestre n’est pas organisée. Elle est couverte de mers, de montagnes. Je ne sais quelle nature existe ; je veux, à la place de cette nature, créer une nature suprématiste, construite sur les lois du suprématisme. » À la question de Brik, « Et qu’allons-nous faire, nous, avec cette nature suprématiste ? » Malévitch répondit : « Vous allez vous adapter de la même façon que Messieurs les dieux s’adaptent à la nature. » Jugeant cette réponse comme « la volonté de Malévitch de faire concurrence à Monsieur le Dieu et de donner un monde de constructions suprématistes selon sa propre loi », Brik posa cette autre question : « Et comment, pratiquement, utiliser cette nature suprématiste ? » À cela Malévitch répondit qu’il ne voyait là aucun nouveau problème, car avec la nature existante « les hommes ont accueilli un monde en dehors de leur plan et ils s’adaptent à ce monde. C’était donné en dehors de leur volonté. Une telle attitude doit se produire à l’égard de la “nature suprématiste” qui sera donnée en tant que telle, et ensuite vous pourrez la couper de maisons et la creuser de rues etc., comme bon vous semblera» [O.M. Brik, « Biésiéda s Malévitchem » [Conversation avec Malévitch] [1921], in Malévitch sur lui-même…, p. 172].

    Les adversaires de Malévitch ont compris sa vision d’un nouveau corps du monde et de l’homme comme une exigence réalisable immédiatement, et dans ce sens elle est apparue comme une aberration de la pensée, voire une monstruosité. Il est clair que Malévitch parle d’un mouvement vers « le monde comme sans-objet ou le repos éternel » qui se passe sur des milliers, sinon des millions d’années. Mais son système suprématiste en appelle dès à présent à un changement d’orientation de toute la vie. Il ne s’agit pas de transformer le monde, selon la formule marxienne ; pas davantage de le «connaître » : il faut radicalement changer l’orient de la raison humaine qui se contente jusqu’ici d’organiser les « États potagers cellulaires» [K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 230. ]

                      Emmanuel Levinas a prolongé en 1976 ce « cosmisme » russe en mentionnant l’exploit de Gagarine :

    « Ce qui est admirable dans l’exploit de Gagarine, ce n’est certes pas son magnifique numéro de Luna-Park qui impressionne les foules ; ce n’est pas la performance sportive accomplie en allant plus loin que les autres, en battant tous les records de hauteur et de vitesse. Ce qui compte davantage, c’est l’ouverture probable sur de nouvelles connaissances et de nouvelles possibilités techniques, c’est le courage et les vertus personnelles de Gagarine, c’est la science qui a rendu possible l’exploit et tout ce que, à son tour, cela suppose d’esprit d’abnégation et de sacrifice. Mais ce qui compte peut-être par-dessus tout, c’est d’avoir quitté le Lieu. Pour une heure, un homme a existé en dehors de tout horizon – tout était ciel autour de lui, ou, plus exactement, tout était espace géométrique. Un homme existait dans l’absolu de l’espace homogène. »

    [Emmanuel Levinas, « Heidegger, Gagarine et nous », in Difficile liberté. Essais sur le judaïsme, 2e éd. refondue et complétée, Paris, Albin Michel, 1976, p. 302. Je remercie le peintre originaire d’Ukraine Samuel Ackerman d’avoir attiré mon attention sur ce texte]

     

  • Malévitch (suite) CHAPITRE XXIV] . Nouvelles explorations suprématistes après la révolution. La pédagogie

    [CHAPITRE XXIV]

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    Nouvelles explorations suprématistes après la révolution. La pédagogie

     Dès 1918-1919, sans qu’on puisse en déterminer le moment précis, Malévitch cessa de se consacrer uniquement à la peinture pour se livrer avec énergie à ses réflexions philosophiques, à son travail théorique et à son enseignement. C’est pendant cette période que furent écrits d’innombrables textes, dont beaucoup sont encore inédits, malgré les nombreuses publications qui ont vu le jour depuis la fin de l’URSS. Le peintre produit également de nombreux dessins, parmi lesquels on distinguera ceux qui reprennent des structures formelles déjà existantes dans une intention pédagogique (l’équivalent d’une photographie en noir et blanc de l’œuvre), ceux qui explorent les champs des différents vecteurs suprématistes (statique, dynamique, magnétique, cosmique), et enfin ceux qui créent de nouvelles variétés de suprématisme. Les formes qu’ils présentent n’existent pas dans les tableaux. Ils sont donc un témoignage précieux de ce que Malévitch continuait à créer contre vents et marées après la révolution de 1917.

    On peut dire que l’œuvre dessiné de Malévitch est aussi considérable et important que son œuvre peint. Le pictural ne se résume pas à la peinture de chevalet. Certains dessins ont une telle intensité, quelque limité que soit leur format, ils sont d’une telle force qu’ils équivalent à des tableaux. Dans les périodes figuratives (entre 1906 et 1910 et entre 1928 et 1935), le dessin était pour Malévitch un exercice de virtuosité lui permettant de fixer des personnages, des scènes familières, des ornementations, parfois de faire des esquisses (dans plusieurs cas avec des annotations) pour une aquarelle ou une huile.

    Les dessins cubo-futuristes et alogistes de 1914-1916 ainsi que les dessins pédagogiques suprématistes des années 1920 sont d’une grande vigueur d’exécution. Quant à l’ensemble des variations suprématistes de la fin des années 1910 et des années 1920, il est, à lui seul, un grandiose prolongement des toiles, une exploration de nouveaux espaces entre le ciel et la terre, une quête d’équilibre entre gravitation, poids et apesanteur, apparition et dissolution.

                       La participation de Malévitch à la « Dixième exposition nationale », qui s’ouvre à Moscou en décembre 1918 et a pour thème la « Création sans-objet et suprématiste », soulève de vives polémiques. L’artiste est non seulement contesté par les futurs constructivistes, comme Rodtchenko, qui accroche en face de la série des « Blancs sur blanc » des tableaux monochromes « Noir sur noir », mais aussi par ses anciens partisans tel Klioune, qui publie dans le catalogue un texte agressif :

    « Les formes figées, immobiles, du suprématisme ne révèlent pas le nouvel art, mais montrent le visage d’un cadavre au regard mort et fixe. »

    [I. Klioune, « L’art de la couleur », cf. catalogue de la « Dixième exposition nationale. Création sans-objet et suprématisme », in K. Malévitch, Écrits II. Le miroir suprématiste, op. cit., p. 164]

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                      Son ancienne alliée de Supremus, Lioubov Popova, prend résolument le parti des futurs constructivistes. Quant à Tatline, il déclare que « le suprématisme n’est rien d’autre que la somme de toutes les erreurs du passé ». Malévitch se retrouve donc isolé.

    On pourrait être surpris que dans cette exposition le sans-objet soit opposé au suprématisme, puisque Malévitch a été l’un des premiers, dans les années 1910, à pratiquer et à concevoir la nouvelle forme d’art que représente la non-représentation d’objets, l’absence de ceux-ci dans la création picturale. Pour comprendre l’intitulé de la « Dixième Exposition » de 1919, il faut se rapporter à son article paru dans le journal moscovite Anarkhiya [Anarchie] du 12 juin 1918 ; il y fait une recension critique de la « Première exposition de tableaux du Syndicat des artistes de Moscou », qui se tint du 26 mai au 12 juillet 1918 au Salon d’art de Mme Mikhaïlova et qui comprenait le œuvres de cent quatre-vingts artistes de toutes les tendances (notamment Klioune, Rodtchenko, Lioubov Popova, Pevsner…), sans la participation de Malévitch. Dans ce long article il affirme, entre autres, qu’il y a « sans-objet » et « sans-objet » :

    « Actuellement, alors que j’ai fait la base du mouvement suprématiste et que sur son rayon s’est formée tout une série d’individus, je désirerais écarter le flot de ceux qui viennent du côté du sans-objet pour les faire venir du côté de la base suprématiste, purifier le brouillamini qui règne dans la critique, pour laquelle tout sans-objet est suprématiste.

    Mais ici, nous devrons rencontrer une difficulté, car du côté du sans-objet sort la côte de la surface plane, ce qui peut introduire de l’embrouillamini dans les idées du spectateur, ce qui a été le cas lors de l’exposition du Syndicat des artistes- peintres de la Fédération de gauche où le traitement des diverses surfaces planes et la facette même de la surface plane coïncident avec ce qui est suprématiste. Mais dans son essence ils n’ont rien de commun. »

    [K. Malévitch, « Vystavka Professional’novo soyouza khoudojnikov-jivopistsev. Liévaya fraktsiya (molodaya fraktsiya) » [L’exposition du Syndicat des artistes-peintres. La fraction de gauche (La fraction de la jeunesse)], Anarkhiya [Anarchie], no 89 , Moscou, 12 juin 1918, p. 117- 123], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 157].

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                    Et d’énumérer ce qu’est le sans-objet suprématiste :

    « Dans le suprématisme se trouve la loi de la base de la construction des surfaces planes :
    1. Surfaces planes libres des interactions, autant de la couleur que de la forme ; les compositions colorées sont inacceptables.

    2. Les surfaces planes sont construites, ou une surface plane est en repos, dans le

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    3.Les surfaces planes sont construites dans une loi, où une catastrophe ne menacerait pas leur impression infinie de mouvement.
    4. La facture possède un rapport très minutieux, comme la forteresse du corps d’une surface plane vivante.

    5. Le poids et la pesanteur vont vers leur atrophie.
    6, 7, 8 et 9. Toutes ces positions sont encore dans mon laboratoire de la couleur, elles emporteront la couleur au-delà des limites du rayon suprématiste formé.
    Toute la structure du suprématisme représente une surface plane en tension, en construisant leur mise en place, là où dans chaque surface plane on voit le sens en marche, une grande aisance et la conservation du signe. »

    [Ibid.]

                   Durant l’hiver 1918-1919, parallèlement à son enseignement à Pétrograd, Malévitch ouvre pour quelques mois un atelier aux Vkhoutémas (Ateliers supérieurs d’art et de technique) de Moscou. À l’automne 1919, il est invité par Chagall à venir enseigner à l’École populaire d’art que ce dernier venait de créer à Vitebsk, en Biélorussie. Il s’y installe avec sa famille, le 5 novembre. Mais il entre bientôt en concurrence avec Chagall, lequel quitte l’école à la fin de l’année. [Sur Chagall et Malévitch à Vitebsk, voir Frédéric Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 154 sqq. ; Aleksandra Chatskih, Vitebsk. Jizn’ iskousstva 1917-1922, Moscou, 2001 ; Claire Le Foll, L’École artistique de Vitebsk (1897-1923). Éveil et rayonnement autour de Pen. Chagall et Malévitch, Paris, L’Harmattan, 2002]

                    La légende d’une inimitié personnelle entre Chagall et Malévitch, d’intrigues imputées à ce dernier pour évincer Chagall, ne tient pas devant les faits aujourd’hui assez bien connus. La coexistence pacifique des divers courants esthétiques peut être constatée dans la photographie de 1919-1920, qui montre côte à côte tous les enseignants, mais aussi dans les protocoles officiels signés par Chagall et Malévitch [Cf. Malévitch sur lui-même…, t. I, p. 442 – le « Rapport sur l’activité de l’École populaire supérieure d’art de Vitebsk pendant les mois de février-mars 1920 », du 20 mars 1920, est signé conjointement par Chagall et Malévitch]. En avril 1920, Chagall fait part au critique d’art polono-russe Pawel Ettinger de l’existence de deux groupes :

    « 1) Les jeunes autour de Malévitch et 2) les jeunes autour de moi. Tous les deux nous nous dirigeons de façon identique vers le cercle de l’art de gauche, tout en considérant de façon différente les objectifs et les moyens de cet art. »

    [Lettre de Chagall à Pawel Ettinger du 2 avril 1920, in Marc Chagall. Die russischen Jahre 1906-1922, Francfort-sur-le-Main, Schirnkunsthalle, 1991, p. 71]

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                    D’autre part, dès septembre 1919, donc avant l’arrivée de Malévitch, un conflit avait éclaté entre Chagall et les membres de l’école, même parmi ses amis. Il le rapporteavec amertume dans ses Mémoires [Marc Chagall, Ma vie [1922], Paris, Stock, 1993, p. 199-200 et 205-206]. Ajoutons à cela les tracasseries bureaucratiques et la pénurie, qui lui firent envisager à plusieurs reprises de quitter Vitebsk.

                     À l’automne 1919 est organisée à Vitebsk la « Première exposition nationale de tableaux des artistes locaux et moscovites ». Le catalogue est préfacé par Alexandre Romm. Parmi les quarante et un artistes exposés se trouvaient les protagonistes de l’avant-garde (Kandinsky, Malévitch, Rodtchenko, Alexandra Exter, entre autres) à côté de Chagall et de ses élèves (Wechsler, Zévine, Kounine, Lissitzky, Tsiperson, Youdovine…).

    L’autorité de Malévitch, fondateur du suprématisme, fut reconnue immédiatement. Il ne pouvait y avoir esthétique, picturologie, poétique plus opposée au monde chagallien, hymne hassidique à tout le créé. L’engagement total de Malévitch et sa parole inspirée, tels que les évoque le célèbre poétologue, historien et philosophe de l’art Mikhaïl Bakhtine dans ses Mémoires oraux [M.M. Bakhtine, Biésiédy s N.D. Douvakine [Conversations avec N.D. Douvakine], Moscou, Soglassiyé, 2002, p. 154-159], son discours messianique et prophétique expliquent pourquoi la jeunesse artistique vitebskoise s’est détournée de Chagall pour l’Ounovis [Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art], créé au tout début de 1920 comme « parti des suprématistes économiques dans l’art » [Voir, pour les détails, F. Valabrègue, Kazimir Sévérinovitch Malévitch, op. cit., p. 156 sqq.]. Ainsi, le 25 mai 1920, tous les élèves de Chagall rejoignent l’atelier de Malévitch. En juin, la démission de Chagall est officielle, et à l’automne il est à Moscou afin de réaliser des décors et des costumes pour trois courtes pièces en yiddish de l’écrivain russo-ukrainien Sholem Aleichem au Théâtre de chambre juif d’Alexeï Granovski.

                    Jusqu’à son départ de Vitebsk à la fin de 1921, l’activité de Malévitch y sera particulièrement intense. En l’espace d’un mois à peine, il crée coup sur coup trois groupes : les « Jeunes Cubistes », le 17 janvier 1920, remplacé le 28 janvier par Posnovis (les Partisans du Nouvel Art), et le 14 février par Ounovis (les Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art). C’est par référence à cette appellation qu’il donnera à sa fille, née le 20 avril, le nom d’Ouna. Feront partie de l’Ounovis : I. Tchachnik, N. Souiétine, L. Youdine, Véra Iermolaïéva, L. Khidékel, Nina Kogan, El Lissitzky, I. Tchervinko, Evguénia Magaril, le peintre polono-russe W. Strzemiński et sa femme, la sculptrice Katarzyna Kobro.

    Comme l’Art nouveau au tournant du siècle, comme le mouvement concomitant du constructivisme russe, comme, en Allemagne, le Bauhaus, l’Ounovis avait l’ambition de transformer tous les domaines de la vie par l’art, de doter l’époque d’un style qui lui soit propre. Une de ses premières activités fut de monter, le 6 février 1920, La Victoire sur le soleil comme une pièce de théâtre, Véra Iermolaïéva aidant Malévitch pour la mise en scène ; le même jour, fut présenté un Ballet suprématiste, première action abstraite dans l’histoire du théâtre, réalisée par Nina Kogan sous la direction de Malévitch. Par ailleurs, l’Ounovis édita des tracts lithographiés, des affiches, de petites revues ainsi qu’un almanach portant le titre Ounovis. Pour le troisième anniversaire de la révolution d’Octobre, le groupe transforma la ville en l’habillant de couleurs et de formes suprématistes (coloriage et décoration des moyens de transport, des rues, des façades, des intérieurs).

                       C’est à l’Ounovis de Vitebsk, c’est-à-dire à l’« école suprématiste », que revient d’avoir engagé l’art sur une voie que le Bauhaus de Weimar avait prise quelques mois auparavant, la voie de la pluridisciplinarité, de la coopération et de l’interprétation des différentes branches artistiques, scientifiques, philosophiques, industrielles, de la création du design pour l’organisation utilitariste-artistique de la vie de tous les jours.[Voir Jean-Claude Marcadé, « L’OUNOVIS », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 325-343]. L’expérience pédagogique de Malévitch à Vitebsk et le programme établi en mars 1920 ont précédé la base théorique que Kandinsky formula deux mois plus tard, en mai 1920, pour la fondation de l’Inkhouk (Institut de la culture artistique) à Moscou. Kandinsky projetait lui aussi une science artistique interdisciplinaire où l’art devait être soumis à des analyses formelles objectives ; mais chez lui la synthèse des arts était tout imprégnée des idées issues du Gesamtkunstwerk wagnérien et de son propre traité de 1909-1912, Du spirituel en art. Évincé dès la fin de 1920 par les tenants de la culture du matériau devenus bientôt constructivistes, puis très vite « productionnistes » – pour crime de psychologisme, Kandinsky aura encore le temps, avant de rejoindre le Bauhaus en 1922, de fonder l’Académie de Russie des sciences artistiques, où il fera appel, entre autres, à des physiciens pour compléter l’enseignement artistique [Сf. C. Derouet et J. Boissel, Kandinsky, Paris, MNAM, 1984 ; Kandinsky in Russland und im Bauhaus. 1915-1933, Zurich, Kunsthaus, 1985 ; D.V. Sarabianov et N.B. Avtonomova, Vassilii Kandinsky. Pout’ khoudojnika i vrémia [Vassili Kandinsky. L’itinéraire de l’artiste et son temps], Moscou, Galart, 1984].

                         Comme Kandinsky, mais pour d’autres raisons, Malévitch fut lui aussi la bête noire des adeptes radicaux de la culture matérielle qui se voulaient les porte-parole en art du marxisme-léninisme. Il est violemment attaqué dans la revue marxiste Presse et révolution (no 2, 1920) par l’un des théoriciens les plus autorisés de l’art productiviste- constructiviste, Boris Arvatov, qui qualifie son article de 1919, « Sur la poésie », de « bavardage d’illettré ». Quant à la brochure De Cézanne au suprématisme – une variante réduite, car censurée à Moscou en 1920, du livre lithographié de Vitebsk Des nouveaux systèmes en art (1919)–, elle est considérée, dans la même revue, par l’obscur I. Kornitski comme un « ramassis de phrases ineptes ».

                         Attaqué par les productivistes-constructivistes, dont les positions matérialistes sont violemment opposées aux siennes, Malévitch renonce à entrer à l’Institut de la culture artistique (Inkhouk) de Moscou et regagne Pétrograd en 1922. Publié cette année- là à Vitebsk, son traité Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, un des textes philosophiques importants du XXe siècle, comporte une polémique implicite avec Marx :

                           « La pensée n’est pas quelque chose par le moyen de laquelle il est possible de réfléchir sur un phénomène, c’est-à-dire comprendre, connaître, prendre conscience, savoir, prouver, fonder ; non, la pensée est seulement un des processus de l’action de l’excitation qui n’est pas connaissable en soi. C’est pourquoi le rien ne m’influence pas et « le rien » en tant qu’être ne détermine pas ma conscience car tout est excitation et excitation unique, libre de tous les attributs que lui confère la langue commune de la vie de tous les jours. »

    [ K. Malévitch, Dieu n’est pas détrône. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 304, § 1]

    .                       Boris Arvatov dénonce violemment le traité de Malévitch dans le numéro 7 de Presse et révolution :

    « Sa langue est inintelligible et présente on ne sait quel mélange ventriloque de pathologie et de maniaquerie ; c’est celle d’un dégénéré s’imaginant être un prophète. »

                               Notons le mot « dégénéré » qui sonne sinistrement comme annonce de l’autodafé nazi une quinzaine d’années plus tard…

    C’est dans ces conditions que Malévitch réalise une série étonnante de dessins où il continue l’investigation du « Rien libéré ». Chaque trace noire sur le blanc du papier est une quintessence du monde. La virgule alogiste de 1913 se fait comète noire, ovale, larme, courbure, elle se tronque, devient presque trapèze, et sa seule présence nous confronte à l’infini et aux « ténèbres inexpugnables ». On remarquera que la courbe, dans les années 1920, est insistante. Cette courbe, qui était celle de la sensation de poids du travail dans la période primitiviste et cubo-futuriste, devient celle de l’Univers, d’un « horizon sans horizon ».

    La base de l’enseignement de Malévitch à l’Ounovis de Vitebsk entre 1919 et 1922 et au Ghinkhouk (Institut national de la culture artistique) de Pétrograd-Léningrad entre 1922 et 1926 [Voir Jean-Claude Marcadé, « Le musée de la Culture artistique de Pétrograd (1919-1924). Le Ghinkhouk de Léningrad (1924-1926) », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 221- 225] était fondée sur la constatation que l’art moderne commençait avec Cézanne. Il s’agissait donc d’étudier cinq principales cultures picturales du Nouvel Art et d’en faire ressortir les éléments essentiels: l’impressionnisme, le cézannisme, le futurisme, le cubisme et le suprématisme. Ces mouvements sont analysés selon « la sensation des interactions contrastées, tonales, colorées, des éléments dans chaque tableau  » [K. Malévitch, « L’esthétique » [1929], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 548]:

    « Après l’apparition de Cézanne, tous les musées doivent accomplir des réformes capitales pour classer toutes les œuvres et pour les répartir conformément aux sensations. »

    [ Ibid., p. 563]

                                    En effet, par la sensation, s’accomplit « la fusion du monde avec l’artiste » [K. Malévitch, « Forme, couleur et sensation » [1928], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 421].

                                    Dans son enseignement, Malévitch n’imposait pas à tous les élèves la culture suprématiste. Au contraire, ils les examinait comme des malades affectés de tel ou tel « élément additionnel », c’est-à-dire de cet élément perturbateur qui, tel une bactérie ou un bacille, inocule dans un corps pictural sain une maladie, laquelle crée une nouvelle répartition des parties constituantes de ce corps. Ainsi les élèves du Ghinkhouk étaient-ils déclarés, après examen de la culture picturale qui prédominait sur leurs toiles, « impressionnistes », « cézannistes », « cubistes », « suprématistes », voire « naturalistes ». Après la fermeture du Ghinkhouk, Malévitch a pu appliquer sa méthode «psycho-physico-chirurgicale» à l’Institut d’art de Kiev entre 1927 et 1929 pour débarrasser les étudiants de tout psychologisme, de toute inhibition, de toute « neurasthénie des couleurs ».

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  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXIII] Le design suprématiste

    [CHAPITRE XXIII]

    Le design suprématiste

     

    La figure de Malévitch et le suprématisme sont des vecteurs majeurs de l’avant-garde russe et de l’art universel du XXe siècle. On peut distinguer quatre « vagues » dans l’« école suprématiste » qui gravita autour de son inspirateur :

              1. en 1915-1916, se forma le groupe « Supremus », qui comprenait Jean Pougny, sa femme Ksana Bogouslavskaïa, Mikhaïl Mienkov, Ivan Klioune, Olga Rozanova, Lioubov Popova et Nadiejda Oudaltsova, qui participèrent au premier design suprématiste dans les villages de Verbivka et de Skoptsy en Ukraine, dont les ateliers de paysannes avaient été organisés par les peintres Natalia Davydova, Nina Guenke-Meller, Alexandra Exter, Ievhéniya Prybylska [Les ateliers artisanaux ukrainiens de Verbivka et de Skoptsy avaient été créés sur le modèle des ateliers russes de Talachkino et d’Abramtsévo à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui furent parmi les premiers centres du design européen, pour lesquels avaient œuvré les meilleurs peintres d’alors: Vroubel et Roerich. À Verbivka, Natalia Davydova introduisit le style suprématiste dans la fabrication des tissus, de châles, de sacs à mains, de coussins, dessinés par Lioubov Popova, Olga Rozanova, Nadiejda Oudaltsova, Alexandra Exter, Ksana Bogouslavskaya, voire Pougny et Malévitch lui-même.[Voir un aperçu détaillé de ces ateliers in Georgy Kovalenko, Александра Экстер / Alexandra Exter, cat. exp., Moscou, Musée de l’Art contemporain, 2010, 2 tomes (en russe et en anglais)];

                2. dans les « Ateliers libres » (Svomas) de Moscou entre 1917 et 1919, Malévitch eut pour élèves, entre autres, Gustav Klucis et Ivan Koudriachov ;

                3. puis ce fut l’École d’art de Vitebsk, avec ses « Affirmateurs-Fondateurs du Nouveau en Art » (Ounovis) : Nikolaï Souiétine, Ilia Tchachnik, Véra Iermolaïéva, Nina Kogan, El Lissitzky, Lazar Khidékel, les Polonais Władysław Strzemiński et Katarzyna Kobro… ;

    4. enfin, de 1922 à 1926 l’Ounovis de Vitebsk passe à Pétrograd-Léningrad et s’enrichit de nouveaux noms (Anna Léporskaya, Konstantine Rojdestvienski, Vladimir Sterligov…).

    Le suprématisme a autant marqué le style des années 1920 que le constructivisme avec lequel il était en total antagonisme bien qu’il l’ait en partie inspiré. En 1919, le critique Nikolaï Pounine écrit :

                 « Le suprématisme s’est épanoui comme une fleur opulente à travers tout Moscou. »

    [N. Pounine, « Sur les nouveaux groupements artistiques » [1919], in K. Malévitch, Écrits II. Le Miroir suprématiste, op. cit., p. 167]

                 Et, de passage à Vitebsk en 1920, Sergueï Eisenstein note :

    « Dans les rues principales, la brique rouge est couverte de peinture blanche. Et le fond blanc est semé de ronds verts. De carrés oranges. De rectangles bleus. C’est Vitebsk en 1920. Le pinceau de Kazimir Malévitch est passé sur ses murs de briques. De ces murs résonne [le vers de Maïakovski] Les places publiques sont nos palettes. »

    [Sergueï Eisenstein, « Strannyi provintsial’nyi gorod…n » [Une drôle de ville de province…] [1940], in Izbrannyïé proizvédiéniya v chesti tomakh [Choix de textes en six volumes], Moscou, Iskousstvo, 1971, t. V, p. 432]

                 Tous ont travaillé à la décoration suprématiste de l’espace extérieur. Car le «design» fut un des éléments essentiels de l’école. Mais, à la différence des constructivistes qui entendaient le plier aux conditions technologiques de la science, les suprématistes mirent la technologie au service d’une pensée entièrement tendue vers le « sans-objet ». Ce sont surtout deux élèves de Malévitch, Souiétine et Tchachnik, qui développèrent de façon conséquente le « design » suprématiste. Mais le maître lui-même a créé des projets de vaisselle, de bijoux (des broches), de tissus, de robes qui ont indiqué le chemin. Détail anecdotique : Malévitch savait et aimait tricoter ! C’est qu’il est là aussi question de trame, donc de « facture ». On ne saurait mieux se convaincre du caractère à prédominance conceptuelle du design malévitchien qu’en regardant ses projets de théières ou de tasses. Ces objets sont des « Architectones » plutôt que des instruments à usage utilitaire. Malévitch exécuta aussi des œuvres tirées à la main selon le procédé lithographique. En 1918, sa célèbre lithographie Le Congrès des Comités des pauvres de la campagne, a lancé tout un cycle d’affiches et de couvertures de livres dans les années 1920 et au-delà. On sent là une continuité avec la couverture des Trois en 1913, le souci de synthétiser plusieurs cultures picturales, en l’occurrence le cubo-futurisme des lettres cyrilliques, avec aussi en haut à droite l’écriture cursive à la main primitiviste, et les surfaces suprématistes au rouge éclatant dominant alternant angle droit et courbe. Les deux livres de Vitebsk, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse (1919) et Suprématisme, 34 dessins (1920), sont entièrement lithographiés (sauf la couverture xylographiée du texte Des nouveaux systèmes, réalisée par El Lissitzky). Le texte est autographe, calligraphié par Malévitch lui-même. En 1920 également, Malévitch réalisa en zincographie la couverture et le dos de la couverture du livre de Nikolaï Pounine (qui était plutôt du côté de Tatline) Premier Cycle de conférences, publié par la 17e Imprimerie nationale à Pétrograd. Voici en quels termes Donald Karshan, le grand spécialiste américain de l’art graphique de Malévitch, décrit ce travail :

    « À l’intérieur de deux cadres linéaires imprimés sur le devant et au dos de la couverture, des éléments suprématistes d’une stricte sobriété sont arrangés dans une stabilisation ferme qui contrebalance la vibration de la lithographie en couleurs et la nuance subtile de la couverture. Le style et les tonalités du lettrage choisis par l’artiste ne diminuent pas la cohésion de l’ensemble de la couverture recto. La couverture du dos, sans lettrage, est muette, silencieuse ; le signal de modèles précis donnant au livre un aboutissement poignant. »

    [Donald Karshan, «The Prints : A Major Oeuvre is Revealed », in Malevich. The Graphic Work : 1913-1930. A Print Catalogue Raisonné, Jérusalem, The Israël Museum, 1975, p. 55 ; en français : Donald Karshan, Malévitch. Catalogue raisonné de l’œuvre gravé 1913-1930, Paris, Musée d’Art moderne de laVille de Paris, 1976]

                 Malévitch a fait également de nombreux projets pour des tissus et des robes. Son Premier Tissu d’orientation suprématiste [1919-1920] est même porté sur une toile, ce qui indique de façon évidente que, pour l’artiste, le travail pour le design avait la même dignité que celui consistant à organiser la surface d’un tableau. D’ailleurs, dans les Instituts de la culture artistique de Moscou ou de Léningrad, comme à Vitebsk ou à Kiev, on avait supprimé la séparation entre les anciens arts plastiques « nobles » et les arts « mineurs » appliqués. La « culture artistique » (dont la « culture picturale » était un cas particulier) considérait la création comme un ensemble, un tout d’où émanent les différentes branches artistiques, sans qu’il y ait de hiérarchie entre elles. Sur son projet de Robe suprématiste (18,9 × 16,9 cm, MNR), Malévitch a écrit :

    « L’harmonisation des formes architecturales dans n’importe quel style de l’architecture industrielle, soit suprématisto-dynamique soit cubisto-statique, exigera le remplacement des meubles, de la vaisselle, des robes, des peintures murales et de la peinture. Prévoyant que le mouvement de l’architecture aurait pour une part importante une harmonie suprématiste, j’ai fait cette esquisse de robe conformément à la peinture des murs, selon le contraste coloré. K. Malévitch. 1923 . »

    [Curieusement, cette Robe suprématiste ainsi que les deux autres esquisses de robes sont placées, dans Nakov PS-184, 186,  entre des figures féminines, arbitrairement désignées comme «Transformation suprématiste d’une paysanne » (?), alors que, de toute évidence, elles font partie de la série malévitchienne consacrée au design suprématiste]

                     Ainsi, tout le milieu artistique de l’homme a des composantes liées par l’unité de la forme et de la couleur. Sculpture, peinture, architecture se conjugueront dans le nouveau rythme du monde contemporain. On voit là une nouvelle interprétation du Gesamtkunstwerk, l’œuvre totale [Voir Jean-Claude Marcadé, « Le premier design suprématiste » et « Le design suprématiste de l’Ounovis », in L’Avant-garde russe 1907-1927, op. cit., p. 193-195 et 340-343, et également « Das erste suprematistische Design », in Künstler ziehen an. Avant-garde-Mode in Europa, 1910 bis 1939, Dortmund, Braus, p. 48-53]

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXII] Le suprématisme magnétique

    [CHAPITRE XXII]

    Le suprématisme magnétique

    Dès 1915, Malévitch avait fait apparaître sur plusieurs toiles des quadrilatères qui étaient soudés ou étaient tenus en équilibre de tension, manifestant la sensation de l’attraction magnétique. On peut même dire que l’élément magnétique est une composante essentielle du système planétaire suprématiste. Dans la mesure où, de façon générale, le suprématisme vise à faire apparaître un peuplement pictural de l’espace, le problème des rapports et des interactions des formes est primordial. La force de la statique, le « repos dynamique », la dissolution cosmique et mystique sont les objectifs de la pratique et de la pensée du suprématiste. L’énergie, non figurative par excellence, est le moteur qui attire irrésistiblement les formes vers un « centre », lequel n’est cependant au milieu de rien. C’est le magnétisme pictural qui permet de tenir en suspension les formes, et crée les conditions de l’« économie » suprématiste, consistant principalement à « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur  » [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrône. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 323, § 16]. Grâce à cette force, les quadrilatères ne « tombent » pas. Les barres, les rectangles se croisent dessus, dessous, s’accumulent ou se tiennent à distance : ils sont mus par une même dynamique qui les maintient tout naturellement, organiquement, sans hostilité, dans un même état. Ses formes sont à la fois liées par la nécessité et libres. Voilà encore une aporie suprématiste, celle qui fait se manifester à la fois l’invincible attraction et l’impondérabilité. Ainsi est atteint ce mouvement « contre- primitiviste » auquel se référait Malévitch en 1919 :

    page274image41461696« Dans son essence [le mouvement contre-primitif] a un mouvement contraire : la décomposition, la pulvérisation de ce qui est rassemblé en éléments séparés, l’aspiration à s’arracher à l’esclavage de l’identité figurative de la représentation, à l’idéalisation et à la simulation, pour aller vers la création immédiate. Je veux être le faiseur des nouveaux signes de mon mouvement intérieur, car c’est en moi qu’est la voie du monde, et je ne veux pas copier et déformer le mouvement de l’objet et des autres variétés des formes de la nature. »

    [K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 211]

                 Ainsi, Malévitch part de la déconstruction de tout le monde visible pour se livrer à la reconstruction du seul monde vivant réel, le monde sans-objet. Cette reconstruction d’une image du monde est, bien entendu, nourrie de l’esprit du temps, des discussions contemporaines sur la mécanique céleste, l’énergie des corpuscules, la gravitation universelle, la relativité de l’espace, le radium, etc. Il serait vain d’y chercher une explication de la science. C’est l’œuvre d’un artiste qui, par l’intuition, fait éclater des évidences, rejoignant en quelque lieu secret celle des savants. Mais l’avantage du créateur sur le savant, c’est que ses découvertes ne risquent pas d’être dépassées quelques décennies plus tard. Elles gardent leur pouvoir quasi magique de nous faire participer aux arcanes de l’Univers, de nous en entrouvrir quelques rythmes, lesquels coïncident avec ceux de notre corps et de notre pensée, montrant par là un accord, une connivence, une conjonction qui a priori n’est pas mystique. Les deux barres en croix qui émergent d’un champ rectangulaire noir sur un autre champ rectangulaire blanc, sur un dessin de 1915 du Ludwig Museum [Nakov, S-105 place ce dessin, sans que l’on en sache la raison, dans la catégorie (vraiment non suprématiste !) du « suprématisme narratif »… De même, l’œuvre est reproduite arbitrairement, à l’encontre de sa présentation, au Ludwig Museum, avec la croix dirigée vers le bas…], sont le surgissement, hors du sans-objet, dans le blanc, du signe crucifère, né ici d’une jonction purement magnétique des deux traverses, et l’on sait que la croix est une des expressions par excellence du sans-objet, mais aussi cette forme garde sa force émotionnelle au-delà des significations culturelles.

     

  • Préface de : Mykhaïlo Kotsioubynsky, « Les chevaux de feu »,

    Mykhaïlo KOTSIOUBYNSKY, Les chevaux de feu, Paris, Noir sur Blanc, septembre 2022

    Préface

    À la mémoire de Maria Viktorovna Scherrer-Dolgorouky, mon professeur d’ukrainien aux Langues O’

    LA POÉSIE DES ORIGINES

    Il a fallu l’apparition en 1965 du film étincelant de Sergueï Paradjanov, intitulé en français Les Chevaux de feu, pour que connaisse une diffusion internationale le sujet d’un récit de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913), dont le titre original est Tini zaboutykh predkiv (Les Ombres des ancêtres oubliés). Ce récit fut écrit en 1911. Il connut un succès immédiat (1). Mais ce succès ne dépassa pas les limites de l’espace russien; d’ailleurs, en dehors de l’Ukraine, l’œuvre de Kotsioubynsky de façon générale fut l’objet de l’attention critique de Tchekhov, de Korolenko et de Gorki (2).

    1. Les Ombres des ancêtres oubliés furent publiées concomitamment à Tchernihiv dans sa langue ukrainienne originale (revue Litératourno- naoukovy visnyk, 1912, 1-2; une édition séparée parut en 1913, l’année de la mort de l’écrivain, avec une couverture symboliste du peintre Jouk) et en traduction russe (revue Zaviéty, 1912, 1-3).

    2. Notons que ces auteurs ont jugé Kotsioubynsky d’après des traductions. Notons encore que Kotsioubynsky n’a pu faire paraître, avant 1905, ses œuvres qu’en Ukraine occidentale (le centre culturel en était Lemberg [Lviv]) ; en Ukraine orientale sous domination russe, la langue ukrainienne fut pratiquement bannie entre 1876 (« oukaze d’Ems ») et la révolution de 1905 – cf. Léonid Pliouchtch, Ukraine : À nous l’Europe !, Monaco, Rocher, 1993, p. 120-134. On sait, par ailleurs, combien Gorki a joué un rôle néfaste, dans les années 1920, en freinant l’accession de la langue ukrainienne à un statut d’égalité avec le russe, partageant ainsi les préjugés, fondés sur l’ignorance ou l’arrogance, ou les deux à la fois, de beaucoup de membres de l’intelligentsia russe, préjugés qui perdurent malheureusement encore aujourd’hui.

    N’a-t-on pas appelé Kotsioubynsky le « Gorki ukrainien »? En effet, son œuvre, créée pendant trois décennies (les années 1890-1910) est consacrée principalement au peuple, à ses souffrances, à la lutte pour une vie meilleure et au rôle de l’intelligentsia pour venir en aide aux victimes d’une société dominante oppressive. Cependant, comme l’a noté son contemporain, le grand écrivain Ivan Franko, les récits de Kotsioubynsky ne se limitent pas à cette veine «misérabiliste », qui était celle du réalisme et du naturalisme européens dans toute une partie de la littérature et de l’art européens de la seconde moitié du xixe siècle. Le lyrisme, la fine notation des mouvements psychologiques de ses personnages, la « poétisation romantique » de ses héros, sont des traits qui distinguent la prose de Kotsioubynsky. S’y ajoute un sens aigu des phénomènes naturels, de leur action sur les paysages, des transformations que les saisons lui font subir. La prose de Kotsioubynsky peut ainsi être appelée « impressionniste», dans la mesure où elle rend, dans des traits cursifs juxtaposés, toutes les nuances des couleurs, des éclairages, des émotions. Cette poétique trouve son expression la plus belle dans Les Ombres des ancêtres oubliés.

    Dans une lettre du 3 juillet 1903 à l’écrivain ukrainien Panas Myrny, le futur auteur des Ombres des ancêtres oubliés souligne l’importance pour l’identité d’une nation du facteur géoculturel:

    « L’élaboration d’un type culturel, comme on le sait, ne dépend pas de la seule conscience nationale ou politique. La constitution d’un type culturel a dépendu des conditions historico-culturelles, géographiques, climatiques et autres. Par sa complexion psychologique et culturelle, l’intellectuel ukrainien, vous le reconnaissez vous-même, diffère de l’intellectuel russe, allemand, anglais, etc (3). »

    3. Lettre de M. Kotsioubynsky à Panas Myrny du 3 juillet 1903, in Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh (Œuvres en trois tomes), Kyiv, Dnipro, 1979, tome III, p. 283.

           Dans cette même lettre, il définit son credo esthétique qui est bien loin du « réalisme engagé » à la Gorki dans lequel la critique soviétique a voulu le cantonner et qui permet de comprendre comment a pu naître sous sa plume le pur chef-d’œuvre que sont Les Ombres des ancêtres oubliés:

    « [La littérature] se doit d’être le miroir de chaque moment de vie, elle n’est pas obligée de se restreindre au mode de vie paysan mais elle est obligée de donner une image authentique de la vie de toutes les couches de la société. Car si la littérature attendait certaines conditions en conformité avec certains plans et programmes, elle attendrait pour rien […], elle périrait à jamais et cesserait d’être de la littérature (4). »

             Si Kotsioubynsky s’est fait, dans la majorité de ses récits, le porte-parole des Ukrainiens, et en particulier des paysans ukrainiens, comme dans son grand récit Fata Morgana (1904-1910) qui raconte l’histoire d’une organisation sociale utopique réprimée (5), il a aussi exploré l’univers des Moldaves (Dlia zahal’nogo dobraPour le bonheur de tous, 1895 ; Pé KoptiorSur le poêle, 1896; Vid’maLa Sorcière, 1898) ou celui des Tatares musulmans (V poutakh chaïtanaDans les filets du Cheitan [le Tentateur], 1899 ; Na kaméniSur le rocher, 1902). L’écrivain puise dans l’exotisme des us et coutumes des éléments qui enrichissent par leur coloration lexicale la langue ukrainienne. Cet aspect est fortement présent dans Les Ombres des ancêtres oubliés où les mots spécifiques de la culture et de la géographie de la région des Carpates qui en est le cadre s’intègrent au lexique usuel en le dynamisant par des sonorités étranges et poétiques. Le caractère ethnographique du récit se fond de la même façon dans la trame purement narrative et en devient une composante, là aussi poétique.

    4. Ibidem, p. 283-284.

    5. Fata Morgana a été traduite en allemand par Anna-Halja Horbatsch : Mychajlo Kozjubynskyj, Fata Morgana und andere Erzählungen, Zurich, Manesse-Bibliothek, 1962. Anna-Halja Horbatsch a également traduit en allemand Les Ombres des ancêtres oubliés: Mychajlo Kozjubynskyj, Schatten vergessener Ahnen. Eine Hirtennovelle aus den Karpaten, Göttingen, Sachse & Pohl, 1966 (illustrations de Dietrich Kirsch).

              Les Ombres des ancêtres oubliés sont une œuvre à part dans toute la création de Kotsioubynsky, elle marque un tournant, mais la mort de l’auteur en 1913 ne permit pas à l’esthétique nouvelle qui s’y révélait, esthétique marquée par le symbolisme de l’époque, d’avoir des prolongements.

                 Déjà malade, Kotsioubynsky s’était établi pour une cure d’air dans le village balnéaire de Kryvorivnia en plein milieu de la forêt des Carpates houtsoules:

    « Ici, a Kryvorivnia, se réunissait chaque été l’Olympe ukrainien – des poètes, des écrivains, des musiciens venus de toute l’Ukraine (6). »

               Cette région est donc peuplée par les Houtsoules (Houtsouli), « un groupe de deux cent cinquante à trois cents mille Ukrainiens montagnards vivant dans les Carpates (République soviétique socialiste d’Ukraine). Occupations principales : l’élevage d’alpage, l’exploitation forestière (7). » D’après le Dictionnaire encyclopédique Brockhaus et Ephron de 1898, « c’est une peuplade russe [sic! Il faut lire, évidemment, “russienne” ou “ukrainienne”] qui vit dans les Carpates, dans la Galicie occidentale, la Hongrie et la Boukovine. Les Houtsoules se distinguent des autres peuplades russiennes par leur aspect physique, leurs coutumes et leurs parures; ils parlent un des dialectes petit-russiens [lisons “ukrainiens”!]; leur occupation principale est l’élevage (8). »

    Les Houtsoules sont d’une particulière originalité dans le domaine artistique.

    6. Anna-Halja Horbatsch, « Nachwort », in Mychajlo Kozjubynskyj, Schatten vergessener Ahnen. Eine Hirtennovelle aus den Karpaten, op. cit., p. 107. À Kryvorivnia, il y a aujourd’hui encore les musées d’Ivan Franko et de l’historien Hrouchevsky qui y ont séjourné. L’écrivain H. Khotkévytch y a étudié le milieu culturel houtsoule et a créé dans un village voisin un « théâtre houtsoule ».

    7. Malaïa sovietskaïa entsiklopediya (Petite encyclopédie soviétique), 1959.

    8. Sur les problèmes politiques concernant les Ukrainiens des Carpates (les « Carpatorussiens »), voir Léonid Pliouchtch, op. cit., p. 170- 173.

             L’architecture en bois de leurs églises aux clochers qui s’apparentent aux constructions religieuses norvégiennes, les broderies aux motifs géométriques floraux ou purement ornementaux, les tissus, les pyssanky (œufs de Pâques décorés à la main), les objets en cuir avec marqueterie raffinée de métal, les céramiques, la sculpture sur bois font de l’art houtsoule une des plus belles efflorescences de l’art universel.

                 Kotsioubynsky a rassemblé une nombreuse documentation sur le folklore et l’art ornemental des Houtsoules. Dans ses recherches, il a été considérablement aidé par l’ethnographe et folkloriste Volodymyr Hnatiouk qui lui a fourni des renseignements sur la vie houtsoule et lui a donné ses livres (9). Dès 1905, Kotsioubynsky reçoit le premier tome du recueil de chansons houtsoules, les Kolomyïky, colligées par Hnatiouk (10). Dans l’ouvrage de V. Hnatiouk Znadoby do oukraïnskoï démonologuiï (Éléments nécessaires pour comprendre la démonologie ukrainienne, Lviv, 1912), on trouve les sujets de la « substitution d’enfant » (pidmina), du bon vieux Sylvain, le Tchougaïstyr, des différents avatars du diable, des sorcières, des dryades maléfiques (les niaouky) et des maîtres des nuées (les hmarnyky). Dans le christo-paganisme des Houtsoules règne le manichéisme du Bien et du Mal qui se ressent de l’imprégnation bogomile qui fut si forte dans toute l’Europe au Moyen Âge.

     

    9. Sur les sources folkloriques et ethnographiques du récit Les Ombres des ancêtres oubliés, voir Rostyslav Tchopyk, Mykhaïlo Kotsioubynsky, in Oussé dlia chkoly. Oukraïnska litératoura. 10. klas. Vypousk 1, Kyiv, 2001, p. 27-62, où le récit est publié in extenso.

    10. V.Hnatiouk publiera à Lviv, entre1905 et1907, trois tomes de Kolomyïky. Voir la lettre de M. Kotsioubynsky à V. Hnatiouk du 21 septembre 1905 où il dit attendre « avec impatience » cet ouvrage dont il accuse réception dans la lettre du 18 octobre 1905, cf. Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh, op. cit., p. 299-300.

              D’autre part, Kotsioubynsky a lui-même participé à une hrouchka houtsoule (11), ce jeu instauré autour d’un mort où se mêlent prières, cierges, éléments liturgiques, « amusements » : danses, improvisations de dialogues (dans la ligne du théâtre populaire ukrainien de Noël, le vertep [la « grotte (12) »]), et les sons plaintifs du long chalumeau des bergers de l’alpage, la trembita. Avec tout cela, l’écrivain a composé la scène hallucinante orgiaque de la fin de la nouvelle, un des morceaux narratifs les plus saisissants de la littérature. Les entrelacements de l’amour, de la mort, de la vie, de sa carnavalisation culminent ici dans la fête débridée qui accompagne Ivan dans son dernier voyage terrestre.

             La nature et la culture houtsoules ont les qualités du primitif, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas contaminées par la civilisation, elles sont riches de l’immédiateté des rythmes du monde et font vivre un patrimoine religieux, philosophique, mythique, magique, esthétique d’une irrésistible beauté. Dans une lettre à Gorki de 1910, Kotsioubynsky écrit :

    « J’ai décidé de terminer mes congés en allant me reposer dans les Carpates à la frontière avec la Hongrie […] Si vous saviez combien ce petit coin de terre est étonnant, presque féerique, avec ses montagnes vert foncé, ses torrents bruyants – il est pur, frais, comme s’il était né hier. Les costumes, les coutumes, tout le mode de vie des nomades houtsoules qui passent tout l’été avec leurs troupeaux sur les sommets des montagnes – tout cela est si original et coloré que l’on se sent transporté dans je ne sais quel monde inconnu (13). »

                  Nous l’avons dit au début, c’est le film de Paradjanov Les Chevaux de feu qui a donné une résonance internationale aux Houtsoules et à l’histoire d’amour tragique d’Ivan et de Maritchka. Ce film est non seulement un chef-d’œuvre dans la création de Paradjanov, il l’est aussi dans l’histoire du cinéma.

    11. Cf. les souvenirs de Pétro Chékéryk-Donykiv sur la hrouchka à laquelle a participé Kotsioubynsky, dans Rostyslav Tchopyk, op. cit., p. 59-60.

    12. Sur le vertep, voir Valentine Marcadé, Art d’Ukraine, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1990, p. 98-103.

    13. Lettre de M. Kotsioubynsky à M. Gorki du 27 août 1910, in Mykhaïlo Kotsioubynsky, Tvory v triokh tomakh, op. cit., p. 331.

             On est ébloui par la beauté des hommes et des femmes, par la grandeur des paysages de forêts, de montagnes et d’alpages, par la richesse des formes artistiques et des couleurs sur les vêtements et les objets du quotidien, par le jeu des ombres et des lumières, par le rythme haletant de l’ensemble. L’Arménien Paradjanov a, de plus, créé avec Les Chevaux de feu un des plus beaux films de la cinématographie ukrainienne car, commandé pour le centième anniversaire de la naissance de Kotsioubynsky en 1964, il est de bout en bout ukrainien, à commencer par la langue qui a ici un caractère mélodique extraordinaire. Paradjanov travaillait aux studios de Kiev depuis 1954, il avait épousé une Ukrainienne et avait commis avant 1964 quelques films où dominait l’esthétique du

    « réalisme socialiste (14) ».

               Pour l’écranisation des Ombres des ancêtres oubliés, Paradjanov s’entoure de personnalités éminentes de la culture ukrainienne: l’opérateur est Youri Illienko, le travail sur les costumes et les décors est confié au peintre H. Yakoutovytch et la musique, fondée sur des mélodies houtsoules, est de M. Skoryk. Les Chevaux de feu sont à l’origine de ce que l’on appelé l’« école de cinéma kiévienne » qui reprit le flambeau de la tradition incarnée par O. Dovjenko. On a dénommé cette école également « école picturale » (les cinéastes en sont Ivan Dratch, Youri Illienko, Léonid Ossyka, Tenguez Abouladzé).

                Paradjanov s’est expliqué sur sa visée:

    « Nous voulions faire un film sur l’homme libre, sur le cœur qui veut s’arracher au quotidien, à ses passions et habitudes mesquines, qui veut s’en libérer […] Nous n’avons pas découvert les Carpates comme un matériau ethnographique. L’amour, le désespoir, la solitude, la mort – voilà les fresques de la vie humaine que nous avons créées (15). »

                   Paradjanov a mis l’accent sur l’univers magique des Houtsoules. On a pu noter dans cette œuvre «l’alternance des motifs symboliques comme l’agneau blanc et l’agneau noir, les multiples croix, ou le thème de l’eau et du feu (16) ». Ainsi une perle de la littérature universelle, Les Ombres des ancêtres oubliés, a engendré une merveille du cinéma universel, Les Chevaux de feu.

    14. Sur Paradjanov à Kiev, voir Galia Ackerman, « Préface » de Sergueï Paradjanov, Sept visions, Paris, Seuil, 1992, p. 10 sqq.

    15. S. Paradjanov, «Vietchnoïé dvijénié» («Mouvement perpétuel »), Iskousstvo kino, 1966, N° 1, p. 64-65.page14image30060352

    16. Galia Ackerman, op. cit., p. 12.

    Jean-Claude Marcadé

  • Exposition « Architecte-Artiste- 2 », présentation de David Apikian (8-15 octobre 2022)

    Exposition du 6 au 15 octobre 2022

    accueil du mercredi au samedi de 14h à 19h 
    vernissage mercredi 5 octobre 2022 de 18h à 21h

    5 rue des Immeubles-Industriels
    75011 PARIS

     #147 

     » Architecte-Artiste – 2 « 

    David APIKIAN
    Pascale BAS
    Herbert BRAUN
    Natacha CALAND
    Hernan JARA
    KIRKOR
    Atsushi KOBAYASHI
    Balázs KONTUR
    Philippe LEBLANC
    Claude LELONG
    Vincenzo MASCIA
    László OTTÓ
    Inés SILVA
    Madeleine SINS
    Gianfranco SPADA

  • Malévitch (suite) [CHAPITRE XXI] Le suprématisme cosmique

    [CHAPITRE XXI]

    Le suprématisme cosmique

    Le suprématisme blanc entraînait dans les infinis de l’Univers. Dans l’enthousiasme de la révolution, Malévitch pouvait s’écrier :

    « Nous, parmi les abîmes bouillonnants, sur les ailes du temps, sur la crête et le fond des océans, nous construirons les formes souples qui fendront l’odeur raffinée de boudoir de la culture de parfumerie, qui emporteront dans leur bouillonnement les coiffures et brûleront les laques des masques morts des rues. »

    [ K. Malévitch, « L’axe de la couleur et du volume » [1919], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 177]

             Ou bien :

    « Vive l’aviateur de la nouvelle course, de la nouvelle navigation, des nouveaux vols, qui a rejeté le char de l’ancien temps. »

    [K. Malévitch, À propos du problème des arts de la représentation [Smolensk, 1921], in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 295]

                En 1916, il avait déjà annoncé :

    « J’ai dénoué les nœuds de la sagesse et libéré la conscience de la couleur. […] J’ai surmonté l’impossible et j’ai fait des abîmes avec mon souffle. »

    [ K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 69]

                L’abîme de l’être est pour l’homme un mystère plein de ténèbres dont il s’effraie et qu’il cherche à détruire en s’érigeant en être pensant et en essayant de connaître rationnellement la nature, l’Univers, Dieu – reconnus comme perfection absolue et non pensante. La pensée humaine est une imperfection déduite de la perfection divine. Malévitch ne comprend pas pourquoi, à un moment donné, la pensée est sortie de Dieu, de l’Absolu de la non-pensée, a chuté, et pourquoi il y a eu rupture, « comme si on ne sait quelle imprudence était survenue, comme si elle avait glissé et était passée par-dessus le bord de l’absolu » [K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, § 13]. Il reprend pour le justifier le mythe judéo-chrétien de la Création, du péché originel, du paradis et de l’expulsion de l’homme du paradis. Dieu a construit le monde « pour se libérer à jamais de lui, pour devenir libre, prendre sur soi la plénitude du rien ou repos éternel, en tant qu’être immense ne pensant plus, puisqu’il n’y a plus de raison de penser : tout est parfait » [Ibid., § 16]. Le monde était comme un poids que Dieu avait en lui, qu’il a pulvérisé dans la Création :

    « La Création est devenue légère, impondérable ; Adam au paradis ne sentait aucun poids : il vivait pareillement au machiniste qui ne sent pas le poids de sa locomotive en mouvement . »

    [Ibid.]

    Il fallait que la Création fût imparfaite afin de permettre à Adam de sortir de son système impondérable pour être écrasé à nouveau par le poids :page269image45625920

    « En quoi consiste la faute ? Toute la faute est dans le fait qu’une limite a été établie dans le système. »

    [ Ibid., § 15]

    Or la limite est déjà une imperfection de l’être abyssal illimité. Pourquoi Dieu a-t- il créé un système limité, donc imparfait ? Cette limite serait, d’après Malévitch, une « épreuve » que Dieu a donnée à l’homme :

    ‘L’homme n’a pas supporté le système et l’a transgressé, il est sorti de son plan, et tout le système s’est écroulé et tout son poids est tombé sur l’homme »

    [ Ibid., § 16]

                  Le crâne de l’homme est aussi le cosmos :

    « Le crâne de l’homme représente le même infini pour le mouvement des représentations ; il est égal à l’Univers, car en lui passe aussi le soleil, tout le ciel

    étoilé des comètes et du soleil, et ils brillent et se meuvent ainsi que dans la nature.[Ibid., § 9]

    Nous sommes nous-mêmes la nature. […] L’homme est la nature. [ K. Malévitch, Des nouveaux systèmes en art. Statique et vitesse, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 202]

    Nous sommes le cœur vivant de la nature [[K. Malévitch, Du cubisme et du futurisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 50]

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                  De même que les systèmes solaires tournent à côté de l’homme, de même les objets créés par le crâne humain tournent dans un tourbillon autour de lui. Le crâne humain est un soleil, un centre pour les objets pulvérisés qui aspirent à trouver en lui leur unité, mais ce centre n’est pas fixe, il se décentre perpétuellement, car il est entraîné dans un mouvement perpétuel vers « la voie infinie du sans-[K. Malévitch, Dieu n’est pas détrôné. L’art. L’Église. La fabrique, in Kazimir Malévitch, Écrits, p. 318, § 12], entraînant à son tour avec lui toutes les pulvérisations.

                  Comme Dieu, l’homme cherche dans la vie de tous les jours à se libérer du poids, à rejoindre l’impondérable divin. Il crée lui aussi des systèmes limités, ses cultures, qui cherchent à briser les limites et les interdictions en quoi « gisent les états de péché et les imperfections » [Ibid., p. 321, § 15.].

                 À travers toutes les productions, il aspire, comme Dieu, à retourner à la perfection absolue, il fait monter sa pensée « sur le trône du commandement » [ Ibid., p. 320, § 14]. L’homme-dieu (à l’opposé, pourrait-on dire, du Dieu-Homme de la théologie orthodoxe) a une pensée divine qui crée par le « fiat ». La culture est un effort de l’homme pour « répartir le poids dans des systèmes d’apesanteur »[Ibid., p. 323, § 16] : n’est-ce pas ici une belle définition de l’oikonomia ?

                          Le seul sens qu’a le monde des productions humaines est « la libération de la réalité physique s’incarnant dans un nouvel acte de l’action » [Ibid., p. 321, § 14]. Les systèmes créés par le crâne humain se succèdent en se détruisant les uns les autres, en détruisant chaque fois les limites du système précédent, faisant chaque fois un nouveau pas vers la libération qui seule permettra de retrouver l’état de non-pesanteur, l’abîme de l’être.

                           Ainsi, Malévitch pose les principes qui définissent le rapport de l’homme et de sa création à l’être-abîme inconnaissable : ils aspirent à se libérer de la pesanteur ; pour ce faire, ils cherchent à dépasser les lois d’interdiction, les limites, « pour se retrouver sur la voie de l’absence de lois » [Ibid., p. 323 et 324, § 16] ; ils s’élancent « vers Dieu-perfection dans lequel surviendra le bien » [Ibid., p. 324].

                         Nous avons brièvement rappelé ces quelques aspects de la pensée métaphysique de Malévitch pour comprendre que, tout naturellement, son œuvre picturale, et ce, dès 1915, est sous-tendue par une expression cosmique et cosmologique. Après les systèmes planétaires et la présentation purement picturale du vol dans l’espace, ce sont les sensations du cosmos et de l’Univers qui sont explorées après 1916 et jusqu’au milieu des années1920 à Vitebsk et à Pétrograd. Cela donne des projets visionnaires et une architecture utopique ; cela donne aussi, dès 1916-1917, des toiles et des dessins qui sont autant d’approches pour exprimer les rythmes universels. La Peinture suprématiste du MoMA, à laquelle répond en 1920 un dessin lithographié de Suprématisme, 34 dessins, présente une nébuleuse monochrome dans laquelle s’inscrivent les formes géométriques faisant alterner foncé et clair. Le carré et le cercle émergent de la zone claire, n’y formant qu’une trace. Comme dans la série des « Blancs sur blanc », ce qui prédomine, c’est la sensation de l’évanouissement des formes dans l’espace, leur extinction. Sur la Peinture suprématiste. <Élément suprématiste, moment de dissolution de la sensation-sans-objet> [Cette appellation est donnée par Malévitch, en russe, sur le dessin figurant le même thème, reproduit in Die gegenstandslose Welt (op. cit., p. 84), dont l’original se trouve au Kunstmuseum de Bâle ; cf. Kasimir Malewitsch. Die Welt als Ungegenständlichkeit, op. cit., p. 124] (106 × 70,5 cm, SMA), le quadrilatère jaune s’étire en trapèze dans un espace où les parallèles se rejoignent. Il faut noter ici la facture impressionniste des œuvres suprématistes de Malévitch. On le voit nettement quand elles n’ont pas été indiscrètement restaurées et manipulées. La touche malévitchienne est souvent binaire, la main faisant un mouvement de balancier ; elle crée un tissu ondé, nervé et nerveux, qui met en vibration toute la surface de la toile. Le mot « tissu » est très souvent employé par Malévitch pour parler de la facture-texture d’un tableau. La trame, là, n’est pas une saturation de l’abîme, un voile jeté sur lui. Elle est pour le suprématiste une porosité, analogique à celle de l’Univers, qui permet « aux rayons de la vue d’avancer sans rencontrer de limite» (Suprématisme, 34dessins). Dans des dessins innombrables, Malévitch se livre à des variations où l’arrondi (la courbe du cosmos) se fait de plus en plus insistant, sous la forme de cercles, d’ovales, d’ellipses ou de targes, dont une partie est immergée dans le grain du papier. Certains sont un véritable Planetentanz, avec les mouvements tourbillonnants des sphères, des demi-sphères, des ellipses-virgules, le tout traversé par le courant des lignes droites ou pointillées. Malévitch dessinateur est un virtuose extraordinaire. Il n’y a que Picasso qui puisse se comparer à lui au XXe siècle, par « la passion de l’écriture sous toutes ses formes ».[Marie-Laure Bernadac, « La poésie de Picasso, dictionnaire abrégé… », in Picasso écrits, Paris, Gallimard/RMN, 1989, p XIII], par la nécessité impérieuse du geste calligraphique et sa prolixité. Et Malévitch multiplie ses dessins, la plupart au crayon, donc en noir et blanc, au moment où il écrit par la plume sa pensée. Nous l’avons dit, c’est là un dialogue, une activité identique et dissemblable. Ce qui est remarquable, c’est la recherche d’une nouvelle image du monde, cette image qui avait été mise à mal ou aplatie par les matérialismes de la « modernité ». Là encore, le prétendu « nihilisme » malévitchien montre sa véritable face, une face à travers laquelle le monde se révèle.